C'est Destouches, et non Boileau, qui a dit
La critique est aisée et l'art est diflicile , et encore :
Chassez le naturel, il revient au galop.
ia scène française. Comme les comédiens s'étaient ligués contre lui au profit des hommes de finance pour lui faire abandonner la partie , Lesage prit sa revanche contre eux dans le roman de Gil Bios, qui est aussi bien que les fables de La Fontaine , « une ample comédie à cent actes divers. » Ce roman , qu'on ne se lasse pas de relire , est l'image la plus fidèle du train ordinaire de la vie humaine et de l'indifférence habituelle des hommes au vice et à la vertu. Lk le mobile de toutes les actions est la poursuite du bienêtre : de Ik, tant d'expédients pour sortir d'embarras et le dégagement de toute règle qui serait une gêne pour l'action. Le héros de Lesage et la plupart de ses personnages n'ont pas de répugnance pour l'honnêteté ; ils n'en ont pas non plus pour la fourberie. La valeur des moyens employés se mesure au succès, mauvais s'ils échouent, excellents s'ils réussissent. Ici, comme dans la comédie de Turcaret, l'art de Lesage est de faire vivre les personnages qu'il met en scène , de produire l'illusion par la vérité du. langage et la vraisemblance des actes. On a dit de son livre qu'il était moral comme l'expérience : c'est en effet une véritable épreuve de la vie réelle, épreuve sans péril, enseignement sans frais, que la vue de tous ces personnages agissant sous nos yeux et s'y trahissant aux dépens de leurs pareils , qu'on rencontrera certainement dans le monde et qu'on ne manquera pas d'y reconnaître. Lesage n'a point d'illusions , et comme il a eu peu de mécomptes, il n'a point de ressentiments*, son sang- froid lui a laissé la liberté de bien voir, lu netteté de son regard donne de la précision aux images qu'il trace, et la gaieté de son humeur ajoute l'agrément k la vérité. Il n'y a pas de lecture qui soit plus facile et plus attrayante que celle de Gil Blas, et dans un certain sens, il y en a peu qui soient aussi profitables. Lesage est bien de race gauloise; il a de la franchise, du bon sens, du trait et du naturel. Il y a du Molière dans Lesage : (( Il ne voit pas aussi loin, dit M. Patin, mais il regarde de même ; sa touche est moins hardie et moins profonde , mais elle est aussi franche. » La langue de Lesage est vive-, elle
Histoire littéraire. 29
4oU lutérailre française.
esl saine, et sans parure-, elle a le vernis des maitres, la netteté.
Lesage , en peignant les hommes qu'il o'a ni flattés ni déguisés , ne paraît pas soupçonner qu'on puisse les réformer ; peut-être serait-il fâché qu'ils eussent moins de défauts et de travers , car alors ils seraient moins amusants , et il aurait moins de plaisir ^ les observer et k les peindre. La corruption qui l'entoure ne l'atteint pas et ne l'indigne pas non plus; le monde est pour lui un spectacle *, il ne cherche point querelle aux acteurs, il les accepte tels qu'ils sont^ il leur sait gré de poser devant lui et de le divertir. Aussi ne touche-t-il en aucune sorte aux institutions^ l'avenir ne l'inquiète guère *, il est sujet fidèle et chrétien soumis. Il n'entend pas le bruit de la controverse religieuse qui s'est ranimée, dans les dernières années du règne de Louis XIY, entre les jansénistes et leurs implacables ennemis. La bulle Unigenitus sera-t-elle ou non enregistrée? la charrue passera-t-elie sur les ruines de Port-Royal ? il n'en a nul souci. D'autres esprits prenaient k cœur ces graves questions : Port-Royal conservait des disciples fidèles, et parmi eux nous trouvons le pieux Louis Racine , le bon Rollin et le vertueux Daguesseau. Liés tous trois par une aflection sincère et par les mêmes doctrines, ils maintiennent , en présence des novateurs et des sceptiques du siècle nouveau , les traditions littéraires et la ferveur religieuse de l'âge précédent.
Le fils de Racine avait un nom difficile a porter , et s'il ne l'a pas soutenu au niveau paternel, il ne l'a pas laissé tomber. Louis Racine eut plus de talent que de génie*, il recueillit de l'héritage de son père toute sa piété , et il n'eut qu'une faible étincelle de son talent poétique. Il a chanté la Religion sans enthousiasme , et il a célébré les mystères de la Grâce sans en avoir sondé les profondeurs. Cependant ses vers ne sont{)as dénués de charme*, sa poésie a une gravité douce et un accent de probité qui inspirent le respect ] mais la marche de ses poèmes eât trop didactique, et son style, toujours correct, manque de coloris. Il a été plus voisin de la poésie dans quelques chants lyriques qui rappellent
au moins par la pureté et par riiarmoDie les chœurs û'Eslher et à'Athalie. Ce qu'on peut surtout louer en lui , c'est le culte des lettres, la sagacité du critique et la curiosité d'un esprit qui s'initie aux littératures étrangères. Louis Racine, un des premiers en France , étudia la langue et la littérature de l'Angleterre, et s'il ne remonte pas jusqu'à Shakspeare, il s'attache du moins à Milton , et il essaye de traduire le Paradis perdu que ni sou père ni Boileau ne connaissaient pas même de nom .
Racine, à son lit de mort, avait légué son jeune fils aux soins de Rollin , alors principal du collège de Beauvais : c'était le mettre à la meilleure des écoles pour la morale et pour les lettres. Rollin consacra sa vie entière k l'éduoation de la jeunesse, et il a laissé pour diriger les maîtres et les élèves le TraUé des études , qui est avant tout un livre de morale où l'art de nourrir les intelligences est surtout le secret d'ennoblir et de purifier les âmes. Il y a ajouté V Histoire ancienne et une partie de V Histoire romaine , livres excellents qu'on n'aurait pas dû déprécier, puisqu'il est si difficile de les remplacer. La reconnaissance publique a consacré le nom vénéré de Rollin : il nous serait doux de le louer, mais il vaut mieux recueillir, suc ce sujet, les paroles d'un maître illustre bien digne d'apprécier celui qui a été l'honneur de l'ancienne université : <( L'éducation de la jeunesse, dit M. Yillemain, et par elle le progrès des mœurs publiques, était toute sa peusée. Personne ne fut jamais meilleur citoyen, sans le dire, sans le savoir. Le mélange naïf de l'antiquité et du christianisme , les vertus républicaines de ces grands hoinmes de Plutarque, les vertus soumises et douces de l'Évangile , l'enthousiasme pour le beau littéraire dans l'Écriture sainte, dans Homère, dans Bossuet, la tendresse attentive et paternelle pour l'enfance, l'affection grave et pleine d'espérance pour la vive jeunesse, toutes ces émotions , réunies dans une âme saine et pure , au milieu de la vie la plus simple , de la plus décente pauvreté : voilk comment s'est formé Rollin, écrivain inimitable , sans être un écrivain de génie. Sa gloire même , sa
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gloire qui nous est chère , est la dernière et la plus utile leçon qu'il nous ait donnée. Elle montre jusqu'à quel point les dons de l'esprit s'accroissent et fructifient par les vertus, et quelle puissance l'amour du bien ajoute au talent. » A cette image fidèle du bon RoUiu , le plus digne des maîtres , nous pouvons ajouter, tracé de la même main , l'idéal de l'élève fidèle à ses leçons et formé par l'éducation publique , qui seule , bien dirigée, peut donner des hommes k la société, des citoyens à l'État : « Jeté dans la foule il s'y débat , il y grandit sous la loi d'une vigilante discipline , sous la garde de la religion , partout présente k son jeune cœur et mêlée \k toutes ses études par l'imagination et l'éloquence^ il étudie avec une ardeur salutaire les modèles de grâce et de sublime que l'on met sous ses yeux ^ il est k la fois instruit et candide ] et la préoccupation même du savoir prolonge son innocence. Il n'a pas, comme on le dit, appris seulement des mots, mais toutes les vérités intellectuelles, toutes les nuances morales que renferme la perfection du langage. Il a étudié dans le travail de la traduction la méthode pour penser. Il a recueilli , ainsi le voulait Rollin, mille notions de philosophie, d'histoire, de sciences naturelles, qui sont comme la matière de l'art de penser et d'écrire. De plus , encore enfant par le cœur, il a déjà commencé la vie d'homme par un noviciat de travail assidu. Il a fait avec zèle et persévérance son état d'étudiant , comme il remplira plus tard quelque devoir public. » *
Un autre homme de bien , attaché comme Rollin aux doctrines de Port-Royal , nourri comme lui dans la saine atmosphère du 17« siècle, fut non pas un maître de la jeunesse, mais l'insti tuteur moral des hommes de loi : c'est Daguesseau . Tous ses ouvrages, et ils sont nombreux , se rapportent k l'instruction et aux devoirs de la magistrature. Le tribunal, le barreau et le parquet apprennent avec lui ce qu*il leur convient de savoir, et comment on doit agir et parler quand on représente la justice, cette chose sainte qui règle et qui fait durer les États. Elevé de bonne heure au poste d'avocat général , et bientôt après k celui de procureur général au
parlement de Paris, il eut souvent, au début de sa longue carrière , l'occasion de donner des exemples et des leçons. Le ministère lui fut moins favorable ; car s'il avait toutes les lumières de l'esprit, il lui en manquait le glaive, qui est la décision , laquelle tranche les difficultés. Sa probité, dont la régence avait voulu se couvrir , comme autrefois Catherine de Médicis de celle de L'Hôpital , était mal k l'aise et gênante k côté du cardinal Dubois et de Philippe d'Orléans. Elle eut ses disgrâces et ses retours de faveur, qui parurent également des faiblesses , et toutefois , dans l'exil comme au pouvoir, il ne cessa jamais de jouir de la considération qui s'attache au talent et k la vertu. Son éloquence, que les contemporains ont beaucoup louée , et qui était une nouveauté au palais par sa solide élégance et sa gravité ornée , n'a ni la vigueur ni la flamme qui font les grands orateurs ^ il y a en lui de l'Isocrate et du Fléchier : il polit son langage , il arrondit et il cadence ses périodes^ il cherche \e nombre et il le trouve ^ il charme l'oreille , mais il veut la caresser ; même il touche l'âme , mais il ne la remue point. C'est le modèle des orateurs diserts. Il plaît encore aux âmes calmes et saines, capables de suivre avec attention les développements d'une pensée qui se déroule lentement et de goûter des sentiments qui ne flattent point la passion. Les gens de bien qui veulent s'améliorer sont les lecteurs naturels de Daguesseau : ce n'est pas dire qu'il en conserve beaucoup.
Nous trouvons dans une des mercuriales de Daguesseau, k la décharge du !&« siècle , qu'on veut rendre responsable du désordre des âmes , la preuve que le mouvement qui l'a entrajné remonte plus haut. En 1698, dix-sept ans avant la fin du règne de Louis XI Y, Daguesseau caractérisait ainsi les mœurs du siècle : a Une inquiétude généralement répandue dans toutes les professions , une agitation que rien ne peut fixer, ennemie du repos, incapable du travail, portant partout le poids d'une inquiète et ambitieuse oisiveté , un soulèvement universel de tous les hommes contre leur condition , une espèce de conspiration générale dans la-
quelle ils semblent être tous convenus de sortir de leur caractère*, toutes les professions confondues, les dignités avilies, les bienséances violées-, la plupart des hommes hors de leur place , méprisant leur état et le rendant méprisable. )) Ainsi l'inquiétude des esprits et la convoitise avaient déjk troublé Tordre des rangs et tendaient k le bouleverser. L'ambition couvait partout sous une docilité apparente. Il eu était de même de la soumission des âmes k la foi religieuse : seulement ce qui n'était qu'une révolte clandestine fit éruption et parut au grand jour lorsque la contrainte eut cessé. Fénelon avait dit en 1685, l'année même de la révocation de l'édit de Nantes : u Un bruit sourd d'impiété vient frapper nos oreilles , et nous en avons le cœur déchiré : quoique timide , elle n'est pas muette ^ elle sait se glisser dans les conversations , tantôt sous des railleries envenimées, tantôt sous des questions où l'on veut tenter Jésus- Christ , comme les pharisiens. » Trente ans après, le bruit sourd était devenu une rumeur publique, la timidité s^était changée en audace , et dès la seconde année de la régence Massillon pouvait dire : « Aujourd'hui l'impiété est presque devenue un air de distinction et de gloire : c'est un titre qui honore , c'est un mérite qui donne accès auprès des grands; qui relève, pour ainsi dire, la bassesse du nom et de la naissauce ] qui donne k des hommes obscurs, auprès des princes du peuple, un privilège de familiarité dont nos mœurs mêmes , toutes corrompues qu'elles sont , rougissent ; et l'impiété , qui devrait avilir l'éclat même de la naissance el de la gloire , décore et ennoblit l'obscurité et la roture. » N'oublions pas non plus que Bayle, sceptique par amour de la tolérance , en exposant avec une apparente impartialité les contradictions et le peu de fondement de la plupart des opinions humaines , n'avait pas seulement donné l'exemple du doute, mais que sa vaste érudition avait fourni des armes k l'incrédulité et que sa dialectique même était une machine de guerre. Ainsi, l'arsenal étant prêt et le combat déjk engagé , les philosophes eurent moins k détruire les anciennes doctrines qu'à en imaginer de nouvelles.
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