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LES DÉBUTS DE FONTE.NELLE

La carrière de Fonlenelle, comme celle de Saint-Simon, a été partagée presque également entre deux siècles; mais ses travaux les plus durables appartiennent bien au dix-huilième siècle.

Cet écrivain, qui fut membre de l'Académie française, de l'Académie des sciences, et de l'Académie des inscriptions, a cultivé un grand nombre de genres, et, sans être doué de l'universalité de Bacon, de Hobbes, ou de Leibnitz, il avait une vue claire et facile de toutes choses, 11 ne posséda pas un talent supérieur en littérature, ni une étude profonde des sciences. Cependant il a mérité d'obtenir un rang considérable dans les lettres, et, en tempérant le sérieux de l'instruction par un ingénieux badinage et par les agréments de la diction, il a su inspirer aux gens du monde du goût et de l'amour pour les connaissances abstraites, diriger vers elles la curiosité des personnes les plus frivoles, et devenir un actif propagateur des méthodes expérimentales dans la science.

Son influence littéraire fut grande, mais non pas heureuse à tous égards. Quand il parut, des chefs-d'œuvre avaient porté, dans toutes les branches d'études, l'art d'écrire à un point qu'il paraissait difficile de dépasser. En cherchant à se distinguer par une manière nouvelle, Bernard Le Bouyer de Fontenelle commença l'un des premiers sous Louis XIV à porter atteinte au goût,, et, pour son genre affecté, mérita d'essuyer les épigrammes de Boileau, de Racine, de Jean-Baptiste Rousseau, de ChauUeu^

Entré dans la carrière littéraire à l'âge de quatorze ans, il s'essaya d'abord au théâtre, — en sa qualité de neveu de Corneille, — par des tragédies, des comédies et des opéras. Le succès trompa son ambition. Sa tragédie d'Aspar fut justement sifûée : souscrivant à l'arrêt du public, il en jeta lui-même le manuscrit au feu ; et, vers l'âge de trente-

1 Voir répigramme de Chaulieu, Contre la corruption du style: « Paix, là ! j'entends Pimprenelle, etc. »

FONTE.XELLE. oTT

cinq ans, il eut le bon esprit de cesser tout à fait de rimer. Il voulut essayer si la prose lui réussirait mieux sur la scène. Vain effort : sa tragédie en prose et ses six comédies sont au-dessous du médiocre. Nos grands poètes et nos grands dramatiques étaient de laborieux élèves et émules des Grecs et des Romains. Fontenelle goûtait et sentait peu ces éternels modèles du beau littéraire. 11 se jeta avec Perrault et Desmarets dans la ligue contre les anciens, et, pour faire valoir leurs idées sur la supériorité des modernes, il joignit à ses Églogues une Digression sur les anciens et les modernes :

« Que les admirateurs des anciens, disait-il, y prennent un peu garde ; quand ils nous disent que ces gens-là sont les sources du bon goût et de la raison, et les lumières destinées à éclairer tous les liommes, que l'on n'a d'esprit qu'autant qu'on les admire, que la nature s'est épuisée à produire ces grands originaux, en vérité, ils nous les font d'une autre espèce que nous, et la physique n'est pas d'accord avec toutes ces belles phrases. La nature a entre les mains une certaine pâte qui est toujours la même, qu'elle tourne et retourne sans cesse en mille façons, et dont elle forme les hommes, les animaux, les plantes, et certainement elle n'a point formé Platon, Démosthène, ni Homère d'une argile plus fine, ni mieux préparée que nos philosophes, nos orateurs et nos poètes d'aujourd'hui. Je ne regarde ici dans nos esprits qui ne sont pas d'une nature matérielle que la liaison qu'ils ont avec le cerveau qui est matériel, et qui par ses différentes dispositions produit toutes les différences qui sont entre eux. »

Après avoir écrit ce morceau assez mesuré, il se retira du champ de bataille pour n'y plus rentrer ; mais on retrouva dans ses papiers une espèce de dissertation sur le même sujet où il parlait peu révéremment de quelques-uns des principaux anciens. A l'entendre, Eschyle était une espèce de fou qui avait l'imagination vive et pas trop réglée; Euripide, dont les pièces sont particulièrement sobres des jeux de théâtre, ne connaissait point du tout l'intrigue. Tout ce qu'il voyait dans Homère, c'étaient les licences extraordinaires que sa poésie se donne. Enfin il comprenait si peu les Grecs qu'il mettait constamment les Latins audessus d'eux. Selon lui, Cicéron l'emportait de beaucoup sur Démosthène, Virgile sur Théocrite et sur Homère, Horace sur Pindare, Tite-Live et Tacite sur tous les historiens grecs.

Tout ce qu'il y a là d'hérésies littéraires apparaît assez sans que nous nous arrêtions à le relever.

La médiocrité et le mauvais goût de ses premiers écrits en prose ou eu vers, ses attaques non seulement contre les anciens, mais contre plusieurs de ses illustres contemporains, partisans déclarés de l'antiquité, firent longtemps regarder Fontenelle comme un intrus dans les lettres, et rendirent vaines ses quatre premières tentatives pour entrer à l'Académie française. 11 devait être amplement dédommagé dans son âge mûr et dans sa longue vieillesse des railleries, des mépris, des déboires qu'il eut à essuyer dans sa jeunesse. L'avocat général Séguier, Prosateurs dd xviii' siècle. 37

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son successeur à l'Académie française, remarquait ce respect de la critique pour Fontenelle :

« La critique, disait-il, qui se déchaîne ordinairement contre les écrivains célèbres, ne lui lança que quelques traits. On put, il est vrai, lui reprocher dans plusieurs de ses écrits pins de brillant qu« de goût, plus d'art que de naturel... Mais la critique lui rendit cet hommage, de n'osev le poursuivre que dans ceux qui voulurent l'imiter. La supériorité de ses talents couvrit tout : il put compter ses ennemis, et non ses admirateur^. »

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