LES DIALOGUES DES MORTS, LHISTOIRE DES ORACLES
Le premier ouvrage de Fontenelle qui mérita de recevoir un accueil favorable fut les Diabyues des Morts, puljliés en 1683. 11 y prit censément Lucien pour modèle, mais il suivit une manière fort différente. Dans ces Dialogues d'un genre tout nouveau, où les personnages et les aventures sont historiques, mais le langage et les idées en désaccord presque continuel avec les époques supposées, Fontenelle s'est principalement proposé de surprendre l'attention par la singularité de la rencontre entre les personnages et par l'inattendu des conclusions. Ce rapprochement artificiel et forcé des personnages est souvent poussé jusqu'à la singularité la plus étrange. L'un des dialogues met en présence le conquérant Alexandre et la courtisane Phryné. La courtisane s'y élève au-dessus du conquérant, parce que si l'on donnait aux soldats, aux capitaines, au hasard môme la part qui leur est due, le conquérant de l'Asie y perdrait beaucoup, « tandis qu'une belle ne partage avec personne l'honneur de ses conquêtes, et ne doit rien qu'à elle-même ^ »
Aux vérités môme les plus incontestables, Fontenelle aime à donner l'air du paradoxe. Le simple bon sens lui répugne ; il faut que tout chez lui prenne un air de singularité.
Ces défauts et plusieurs autres qu'on a souvent reprochés aux Dialogues des morts, Fontenelle les a lui-môme reconnus dans un petit écrit intitulé Jugement de 'Platon sur les Dialogues des morts, où il fait tout à la fois la censure et 1 apologie de son ouvrage. En plusieurs endroits, il s'y critique de bonne foi, mais il est facile de sentir que la plupart des aveux qu'il fait contre lui-môme sont ironiques.
Il est un grave reproche contre lequel il ne pensa pas à se justifier, parce qu'on ne le lui avait pas encore adressé, c'est que ces dialogues respirent un mépris sceptique de la condition humaine dont le moderne Lucien n'aperçoit que la misère, et méconnaît froidement les grandeurs : déjà l'on entrevoit la philosophie sarcastique et insultante de Voltaire.
Fontenelle prend un ton plus sérieux dans l'ouvrage intitulé His-
1 Dialogues des morts anciens, Dialogue 1«'.
toire des oracles, quoiqu'il n'y fasse nullement l'histoire des oracles. Un docte Hollandais, Van Dale, avait publié à Amsterdam, en 1683, deux dissertations latines où il s'attachait à prouver 1° que les oracles du paganisme n'avaient point cessé à la naissance de Jésus-Christ, comme on le croit ordinairement, mais qu'ils avaient duré jusqu'à la ruine du polythéisme, sous l'empire du grand Théodose ; 2° qu'il n'y avaitaucune opération diabolique ou surnaturelle dans les réponses des oracles, mais que c'était le pur artifice des prêtres. Cette thèse parut piquante à Fontenelle, il y vit une favorable occasion d'exercer son esprit, et de donner cours à ses idées sceptiques.
Van Dale n'avait écrit que pour les savants. Son livre était lourd, prolixe, rempli de digressions et de parenthèses fastidieuses. Le spirituel imitateur voulut, en conservant le fond et la matière principale de l'ouvrage, lui donner une tout autre forme. Il changea entièrement la disposition du livre, retrancha, abrégea ou ajouta selon qu'il le crut bon pour l'intérêt et l'agrément, enfin il donna au tout une forme ingénieuse concise et simple.
L'ordre qu'il suivit fut 1° de tâcher d'établir que les démons n'avaient eu, ni n'avaient pu avoir aucune part aux oracles, et que les Pères avaient cru trop légèrement que les esprits mauvais s'étaient servis des prêtres pour entretenir l'idolâtrie ; 2° de démontrer . que ces oracles étant devenus indifférents à la religion chrétieime, on ne devait plus s'intéresser à les faire finir précisément à la venue de Jésus- Christ.
Fontenelle élagua certains détails trop hardis de l'ouvrage original, et prit quelques précautions, comme de déclarer que, « sous le nom d'oracles, il ne prétendait point comprendre la magie dont il est indubitable que le démon se mêle, et qui faisait horreur aux paiens aussi bien qu'à nous. »
Enfin, suivant la remarque de Voltaire, en adoucissant les expressions de Van Dale, il s'expliqua quelquefois en Normand *. Malgré toutes ses adresses, tous ses tours et toutes ses réticences, toutes ses expressions enveloppées, tous ses mots à double sens, les intentions critiques et l'esprit sceptique perçaient assez pour que les esprits forts, qui déjà formaient un parti, applaudissent à ce livre comme à l'œuvre d'un des leurs.
On ne doit pas s'étonner que l'Église ait vu de l'erreur dans le livre de Fontenelle; caries théologiens les plus autorisés, Bossuet à leur tète, ont cru, comme les Pères, à la réalité des oracles anciens.
<< Qu'il y ait dans le monde, dit le théologien orateur, un certain genre d'esprits malfaisants que nous appelons des démons, outre le témoignage évident des Écritures divines, c'est une chose qui a été reconnue par le consentement commun de toutes les nations et de tous les peuples. Ce qui les a portés à cette créance, ce sont certains effets extraordinaires et prodigieux
> Dict. philos., art. Oracles, sect. 1.
b80 FONTENELLE.
pui ne pouvaient être rapportés qu'à quelques mauvais principes et à quelque secrète vertu dont l'opération fût maligne et pernicieuse. Les histoires grecque et romaine nous parlent en divers endroits de voix inopinément entendues, et de plusieurs apparitions funèbres arrivées à des personnes très graves, et dans des circonstances qui les rendent très assurées; et cela se confirme encore par cette noire science de la magie, à laquelle plusieurs personnes trop curieuses se sont adonnées dans toutes les parties de la terre. Les Chaldéens et les sages d'Egypte, et surtout cette secle de philosophes indiens que les Grecs appellent gymnosophistes, étonnaient les peuples par diverses illusions, et par des prédictions trop précises pour venir purement par la connaissance des astres. Ajoutons-y encore certaines agitations et des esprits etdes corps, que les païens mêmes attribuaient à la vertu des démons. Ces oracles trompeurs et ces mouvements terribles des idoles, et les prodiges qui arrivaient dans les entrailles des animaux, et tant d'autres accidents monstrueux des sacrifices des idolâtres, si célèbres dans les auteurs profanes ; à quoi les attribuerons-nous, chrétiens, sinon à quelque cause occulte, qui, se plaisant d'entretenir les hommus dans une religion sacrilège par des miracles pleins d'illusion, ne pouvait être que malicieuse? Si bien que les sectateurs de Platon et de f'ythagore, qui, du commun consentement de tout le monde, sont ceux qui de tous les philosophes ont eu les connaissances les plus relevées, et qui ont recherché plus curieusement les choses surnaturelles, ont assuré comme une vérité très constante qu'il y avait des démons, des esprits d'un naturel obscur et malicieux : jusque-là qu'ils ordonnaient certains sacrifices pour les apaiser, et pour les rendre favorables. Et l'empereur Julien l'Apostat, lorsqu'on haine de la religion chrétienne il voulut rendre le paganisme véritable, voyant que nos pères en avaient découvert trop manifestement la folie, il s'avisa d'enrichir de mystères son impie et ridicule religion ; il observait exactement les abstinences et les sacrifices que ces philosophes avaient enseignés ; il les voulait faire passer pour de saintes et mystérieuses institutions des vieux livres de l'empire et de la secrète doctrine des platoniciens *. »
Fontenelle n'ignorait pas la portée de VHistoire des oracles, et l'on reconnaît très bien aujourd'hui qu'il y préludait sciemment aux plusgrandes hardiesses du dix-huitième siècle, mais à sa manière. Les hardiesses de Fontenelle étaient toujours tempérées de circonspection, et il savait y couper court, quand elles l'auraient compromis. Attaqué par le jésuite Baltus (1707), dénoncé par le P. Letellier, et menacé de perdre ses pensions, sa place, et peut-être sa liberté, comme ayant favorisé l'athéisme en prétendant établir la nullité générale des oracles anciens, il écrivait à Leclerc :
« Je ne répondrai point à Baltus. Je n'ai point du tout l'humeur polémique, et toutes les querelles me déplaisent. »
Peut-être regretta-t-il cet esclandre. Ce qui est certain, c'est qu'il se fit chaque jour plus réservé. Téméraire sous Louis XIV, il devint prudent quand l'audace fut devenue générale autour de lui.
1 Bossuet, Sermon pour le l" dm. de Care'nie.
FOiNTENELLE. 381
Les témérités de son livre paraissent assez innocentes au rationalisme de notre époque ; et ce n'est pas là ce qui le fait lire aujourd'hui. Ce qui en rend encore la lecture fort agréable, c'est la grâce de la narration, ce sont les traits historiques et les anecdotes piquantes c'est la finesse etla ju-tesse de beaucoup de pensées et d'aperçus.