‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 2 sur 196 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

TABLEAU DE LA LITTÉRATURE FR-\NÇAISE AU XYIIl'' SIÈCLE.

Aperçu général.

Le grand courant de l'opinion n'appartient plus un dix-huitième siècle. On a trop goûté les fruits de ce culte idolàtrique de la raison que la philosophie et la révolution avaient légué à notre époque pour toute doctrine. Ou a trop eu le temps d'apprécier tout ce qu'avaient d'utile, de bon, de nécessaire, tant d'institutions que la moquerie décrédita, que la -violence renversa. Les esprits éclairés sont généralement revenus à un jugement plus sain sur le bien et le mal que renfermait l'ancienne société, sur les avantages et les désavantages qui sont résultés de sa destruction. Cependant l'ère de Voltaire reçoit encore parfois des éloges excessifs et complaisants. Nous avons vu naguère des hommes très distingués, et même des hommes très religieux, aller, sinon jusqu'à la préférer, au moins jusqu'à la comparer pour la puissance du talent à l'ère immortelle de Louis XIV. Le Père Lacordaire, dans son Discours de réception à l'Académie française, a dit, après avoir accordé de justes éloges au siècle des grands génies chrétiens : « Le siècle suivant dégénéra du christianisme, mais non pas du génie. >- Nous osons croire que rillustre religieux n'envisageait pas toute la portée de ses expressions. Il est inutile, pensons-nous, pour un catholique, d'établir que, l'élément chrétien de moins dans une société, le génie ne peut pas demeurer au même niveau. Laissant donc le principe de côté, et consi-

PhOSATELRS du XVIIIS SIÈCLE. 1

dérant seulement les faits, nous demanderons qui l'on pourra, au dixhuitième siècle, comparer à ces grands hommes du dix-septième que leur génie comme leurs vertus ont couronnés de gloire. Combien peu d'ouvrages du dix-huitième siècleréclameront un éternel souvenir de la postérité! Et quelle disparité entre les écrivains les plus marquants des deux époques! Où sont, dans l'ère philosophique, ces rares génies qui planent sur les siècles? Les trois esprits les plus forts ou les plus originaux de cette époque, Montesquieu, Voltaire, Jean-Jacqdes Rousseau, peuvent-ils être mis en parallèle avec les Descartes, les Pascal, les Corneille, les Molière, les Bossuet ? Il faudrait être exorbitamment prévenu en faveur de ces prétendus philosophes qui s'entre-appelaient hommes au-defsus de leur siècle et de leur pays \ pour voir en eux les égaux par le génie des seuls hommes qui, dans notre pays, aient égalé ou surpassé les plus fameux des anciens. « J'entre dans une sainte colère quand on veut rapprocher les auteurs du dix-huitième siècle des écrivains du dix-septième, » disait Chateaubriand écrivant à Fonlanes. Tous ceux qui connaissent bien les deux époques, et qui sont capables d'en apprécier les différences, éprouveront le même sentiment. Il y eut assurément une prodigieuse activité de travail dans « ce siècle penseur même lorsqu'il était mauvais penseur; dans ce siècle où chaque homme avait sur tout son jugement et son mot; où le lieu commun avait au moins l'excuse et l'habillement du paradoxe -. » Mais la plupart de ces ouvrages, qui firent alors plus ou moins de bruit, n'iront pas à une postérité fort reculée. Ils sont encore, à certains égards, dignes de quelque étude, ils ont une originalité particulière; mais généralement ils ne s'élèvent pas au-dessus du médiocre. « Jamais la raison n'a eu plus d'esprit, et jamais il n'y eut moins de grands talents, » disait "Voltaire lui-même^.

Si les écrivains du dix-huitième siècle eurent du génie, ce ne fut guère que celui de la contradiction et de la destruction. Ils mirent en question tout ce qui avait été utilement mis en fait depuis un temps immémorial. Ils eurent autant de passion à s'éloigner du gros de l'arbre qu'on en avait auparavant à s'y tenir attaché. Pour détruire certains abus, ils sapèrent par la base les plus respectables institutions, au risque d'être écrasés sous leurs ruines. Ils n'abordèrent aucune branche de la connaissance humaine qu'avec un esprit de négation et de renversement.

«Dans la physique, ils n'ont trouvé que des objections contre l'Auteur de la nature ; dans la métaphysique, que doute et subtilité ; la morale et la logique ne leur ont fourni que des déclamations contre l'ordre politique, contre les idées religieuses et contre les lois de la propriété ; ils n'ont pas aspiré à moins qn'h

' Lct'.re de Voltaire à d'Alembert, 7 mars 1758.

î Franz de Champagny, Bullet. bibliogr., dans le Correspondant, t. XXXIII, p. 634.

3 Lettre à M. de Chabaiion, 18 janv. 1768.

ia reconstruction du tout par la révolte contre tout; et, sans songer qu'ils étaient eux-mêmes dans le monde, ils ont renversé les colonnes du monde... ' »

Lorsqu'on ne s'arrête pas aux surfaces, on voit que ce siècle qui essaya tant de choses en produisit peu de neuves, et que s'il a beaucoup détruit, il n'a presque rien construit. La faiblesse relative apparaît surtout frappante sous le rapport littéraire.

Nous ne sommes pas de ces engoués du dix-septième siècle qui en adorent tous les noms et toutes les productions, toutes les idées et toutes les formes ; mais nous y saluons quelques maîtres comme des modèles incomparables. Un caractère du dix-septième siècle, non reproduit depuis, a été de préférera tout la raison mise dans son jour, d'avoir eu le scrupule du beau et de l'achevé, tout en évitant l'excès et la recherche. Un bon écrivain ne doit jamais passer sur un scrupule de style, non plus qu'un homme vertueux sur un scrupule de morale. Dès qu'on a passé sur un scrupule de style ou de morale, on est sur la pente du mal. Les grands hommes du dix-septième siècle seuls eurent, par instinct, cette délicatesse littéraire parfaite.

Dès la fin du siècle de Louis XIV, la langue, par des déclins insensibles, se gâtait, tout en acquérant certaines qualités plus achevées. A l'époque suivante, nombre d'hommes possédèrent le don de penser et de s'exprimer, mais ils n'ont plus dans la forme la perfection serrée du siècle des modèles. Ils dégénèrent de cette simplicité savante, de cette originalité naïve, de celte force maîtresse d'elle-mi^me, dont les grands génies du dix-septième siècle avaient dérobé le secret aux anciens.

Plusieurs écrivains placés, pour ainsi dire, sur les confins des deux grandes périodes du dix-septième et du dix-huitième siècle, d'AcuEs- SEAU, RoLLi.N, Vertot, Lesagk, demeurent des modèles classiques au même titre, à très peu près, que ceux qui appartiennent complètement au dix-septième. Ils gardent une expression presque constamment correcte, vive et contenue, ils s'en tiennent à cette éloquence de bon aloi qui consiste essentiellement dans la simplicité naturelle de la vérité.

Avec Fontenelle, un écrivain cependant qui avait longtemps vécu sous Louis XIV, Taffectation et la manière compliquée de vulgarité voulue menacent d'envahir la langue. Voltaire empêche cette école de s'établir. Mais lui-môme, dans ses meilleurs ouvrages, sacrifie au bel esprit et à la manie de l'éclat et de la pointe ; il cherche l'effet dans chaque phrase, quelquefois dans chaque membre de phrase, au lieu de l'attendre de l'ensemble.

Le style perdit l'aisance, la grâce, la naïveté qui n'étaient jamais absentes des écrits des auteurs même les plus solennels ou les plus didactiques du dix-septième siècle. La roideur et l'emphase philoso-

1 Rivarol, Discours prélim. d'un nouveau dictionnaire français.

i LITTÉRATURE FRANÇAISE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

phiques dénaturèrent la langue. Vers le milieu du siècle, l'abus et l'accumulation des termes généraux et abstraits devinrent une mode universelle ; la langue s'alourdit d'une foule d'expressions scientifiques et techniques. En même temps elle cesse d'ôtre franche, parce que les idées ne le sont pas : la phrase des écrivains du parti philosophique est enveloppée à dessein, pleine de sous-entendus et de mots à double sens.

Venus après tant de grands maîtres, ils ne pouvaient pas aussi bien qu'eux donner à leur langue un caractère individuel et original j mais, avec un génie littéraire plus puissant, ils ne l'auraient pas rendue si impersonnelle, si incolore, si froide. Voltaire lui-même contribua beaucoup à faire perdre à notre idiome ses qualités les plus vives et les plus originales .

« Le dix-huitième siècle, dit, en faisant quelques confusiuns, un des principaux chefs du romantisme moderne, le dix-huitième siècle filtra et tamisa la langue une troisième fois. La lang.ie de Rabelais, d'abord épurée par Régnier, puis distillée par Racine, acheva de déposer dans l'alambic de Voltaire les dernières molécules de la vase natale du seizième siècle. De là celte langue du dix-huitième siècle, parfaitement claire, sèche, dure, neutre, incolore et insipide, langue admirablement propre à ce qu'elle avait à faire, langue du raisonnement et non du sentiment, langue incapable de colorer le style, langue encore souvent charmante dans la prose, et en même temps très haïssable dans le vers, langue de philosophes en un mot, et non de poètes '. »

La langue ne s'appauvrit pas seulement pour les mots, mais encore pour les constructions. Elle laisse tomber un grand nombre de ces tournures si vives, si prestes, si essentiellement françaises, qu'on admire dans Pascal, dans le cardinal de Retz, dans Molière, dans Bossuet, dans la Fontaine, dans M™^de Sévigné, dans Saint-Simon.

Quelques écrivains du dix-huitième siècle surent reconnaître que la langue s'était singuhèrement affaibhe en devenant trop déUcate, trop prude et trop aristocratique.

« Parmi nous, la barrière qui sépare les grands du peuple, disait Delille, a séparé leur langage ; les préjugés ont avili les mots comme les hommes; et il y a eu, pour ainsi dire, des termes nobles et des termes roturiers. Une délicatesse superbe a donc rejeté une foule d'expressions et d'images. La langue, en devenant plus décente, est devenue plus pauvre, et comme les grands ont abandonné au peuple l'exercice des arts, ils lui ont abandonné les termes qui peignent leurs opérations. De là la nécessité d'employer des circonlocutions timides, d'avoir recours à la lenteur des périphrases, enfin d'être long, de peur d'être bas ; de sorte que le destin de notre langue ressemble assez à celui de ces gentilshommes ruinés qui se condamnent à l'indigence de peur de déroger 2, »

^ Victor Hugo, Liltér. et philos, mêlée-^, t. XXXVL 2 Trad. des Géovgiques, Discours prélini.

Plusieurs, comme Jean- Jacques Rousseau, Rernardinde Saint-Pierre et quelquefois Delille lui-même, essayeront avec succès de faire rentrer dans le style soutenu les termes simples et familiers, de remplacer la périphrase parle mot propre, l'expression abstraite par l'image naturelle.

Quelques découvertes seront faites dans la région du sentiment et de l'imagination par l'auteur des Confessions, et par celui de Paul et Virginie et des Harmonies de la nature. Malheureusement des beautés neuves seront gâtées par trop de défauts, surtout par l'emphase, par la déclamation et par la sensiblerie.

Avec le naturel la langue perdit généralement la politesse et la distinction. Dans cette littérature essentiellement polémique, il ne faut pas chercher les urbanités du siècle de Louis XIV. Trop d'écrivains se déshonorèrent par la grossièreté ; trop de charlatans d'éloquence crurent faire du grand style en s'abandonnant à de convulsives déclamations.

« Il est utile d'avertir ici, dit quelque part Voltaire, que le style simple, sage et noble, orné, mais non surchargé de fleurs, qui caractérisait les bons auteurs du sificle de Louis XIV, parait aujourd'hui trop froid et trop rampant aux petits auteurs de nos jours ; ils croient être éloquents lorsqu'ils écrivent avec une violence effrénée. Ils pensent être des Montesquieu quand ils ont à tort et à travers insulté quelques cours et quelques ministres du fond de leurs greniers, et qu'ils ont entassé sans esprit injure sur injure. Ils croient être des Tacites lorsqu'ils ont lancé quelques solécismes audacieux à des hommes dont les valets de chambre dédaigneraient de leur parler. Ils s'érigent en Catons et en Brutus la plume à la main. Les bons écrivains du siècle de Louis XIV ont eu de la force; aujourd'hui on cherche des contorsions '. »

L'étude des langues étrangères, la traduction des ouvrages étrangers firent acquérir des idées nouvelles, mais contribuèrent à altérer le génie national. Ce n'est pas sans raison que Jean-Baptisle Rousseau se plaignait, en 1738, de « ce malheureux esprit anglais qui, disait-il, s'est glissé parmi nous depuis vingt ans », et qui lui semblait la chose du monde la plus digne d'être décriée et ridiculisée ^.

A cette influence, funeste à plusieurs égards, des littératures étrangères, il faut ajouter celle des livres écrits en français dans les divers pays où s'était portée l'émigration protestante, livres qui entraient en foule dans la France, par contrebande, et de toutes parts étalent recherchés avec l'avidité du fruit défendu.

Ces défauts étaient particulièrement choquants chez les écrivains inférieurs et mercenaires qui pullulaient alors dans les Pays-Bas protestants, où l'art d'écrire n'était plus qu'un vil métier.

« En Hollande, dit un contemporain, les auteurs sont esclaves nés des libraires qui ne cherchent qu'à acquérir des manuscrits à bon marché, sans

' Honnêtetés littéraires, XVI.

* Lettre à M. Racine, à Bruxelles, 18 mai 1738.

8'informer s'ils sont bons ou mauvais. Ils ont prodigieusement avili le plus distingué de tous les commerces, et, en vérité, l'art d'écrire n'est plus en ce pays-là qu'un métier comme celui de cordonnier. L'usage ordinaire est d'imaginer un titre frappant qui puisse procurer le prompt débit d'un ouvrage. Les libraires font ensuite travailler les plus faméliques écrivains dont les provinces fourmillent. De là sont nés tant de mauvais livres, où les besoins pressants de l'auteur sont gravés sur toutes les pages. De là tant de mauvaises compilations dont les cabinets des curieux se remplissent. De là tant de romans insipides et très souvent pernicieux qui inondent les Provinces-Unies. De là tant d'indignes colifichets littéraires dont on ne saurait nombrer les ^dltions 1. »

Cette altération de notre langue au dehors préoccupait fort Voltaire. Il écrivait au roi de Prusse :

« La plupart des Français réfugiés en Hollande ou en Angleterre ont altéré la pureté de leur langage *. »

Dans un discours prononcé à l'Acadcmie, il signale également cette corruption de la langue française à l'étranger :

" On doit, dit-il, avertir les étrangers qu'elle perd déjà beaucoup de sa pureté dans presque tous les livres composés dans cette célèbre république, si longtemps notre alliée, où le français est la langue dominante, au milieu des factions contraires à la France ^. »

« Mais, ajoutait-il, si elle s'altère dans ces pays par le mélange des idiomes elle est prête à se gâter chez nous par le mélange des styles. Ce qui déprave le goût déprave enfin le langage. Souvent on affecte d'égayer des ouvrages sérieux et instructifs par les expressions familières de la conversation. Souvent on introduit le style marotique dans les sujets les plus nobles; c'est revêtir un prince des habits d'un farceur. On se sert de termes nouveaux qui sont inutiles, et qu'on ne doit hasarder que quand ils sont nécessaires. »

Il a encore dit ailleurs :

« On confond tous les genres et tous les styles; on affecte d'être am]>ouIé dans ur.e dissertation pliysique, et de parler de médecine en épigrammes. Chacun fait ses efforts pour surprendre ses lecteurs. On voit partout Arlequin qui fait la cabriole pour égayer le parterre *. »

Il aurait fallu une intrépidité voulue d'optimisme pour ne pas avouer la décadence où se précipitait le siècle. Voltaire la déplore et la flétrit à chaque instant, en particulier dans sa Correspondance.

En toute occasion, il déclare que « le goût est égaré dans tous les

• Mémoires de Briiys, 1751, t. I, p. 170.

2 Lettre de Voltaire au roi de Prusse, 27 mai 1737. — Voir aussi la lettre du roi de Prusse à Voltaire, du 6 juillet de la même année. ' Disc, de récept. à l'Acad. franc.

* Mélang. litt., Observations, etc.

genres * ». « Le bon temps est passé, dit-il avec une sorte de désespoir ; nous sommes en tout dans le siècle du petit et du bizarre*. »

Le spectacle de cette dépravation du goût révolte sa raison, irrite ses nerfs, le rend malade.

« Une de mes maladies mortelles, dit-il, est l'horrible corruption de ïs. langue qui infecte tous les livres nouveaux. C'est un jargon que je n'entends plus ni en prose ni en vers. On parle mieux actuellement le français ou franrois à Moscou qu'à Paris. Nous sommes comme la république romaine, qui donnait des lois au dehors quand elle était déchirée au dedans 3. »

Le goût lui paraissait si profondément altéré qu'il ne croyait pas à la possibilité de le rétablir. 11 écrivait à la Harpe :

« Mon cher enfant, n'espérez pas rétablir le bon goût. Nous sommes en tout sens dans le temps de la plus horrible décadence. Cependant soyez sûr qu'il viendra un temps où tout ce qui est écrit dans le style du siècle da Louis XIV surnagera, et où tous les autres écrits goths et vandales resteront plongés dans le fleuve de l'oubli *. »

Le mal est si grand à ses yeux que lui, le chaud défenseur de la liberté de penser et d'écrire, volontiers il invoquerait la répression.

h Nous avions besoin autrefois, dit-il, qu'on encourageât la littérature, et aujourd'hui il faut avouer que nous avons besoin qu'on la réprime ». »

Il n'a pas assez de paroles de mépris pour la décadence en toutes choses qui fait le caractère de son siècle^. Il l'appelle « notre pauvre siècle'' » ; « le petit siècle qui a succédé au plus grand des siècles *. » Il s'écrie : « Que le milieu du dix-huitième siècle est sot et petit ^ !» « Ah ! quel siècle ! quel siècle '" ! »« Est-il possible qu'on soit tombé si vite du siècle de Louis XIV dans le siècle des Ostrogoths'* ?» Il dit à son disciple le plus fidèle, en le flattant beaucoup au delà de son mérite : « 11 n'y a que vous qui empêchez que ce siècle ne soit la chiasse du genre humain '^ » Enfin il fie voit, dans les écrivains les plus distingués de l'époque, que (c pauvres écoliers du siècle de Louis XIV,... infatigables auteurs^de

1 Lettre au comte d'Ar^jental, 24 nov. 1770.

* Lettre au même, 26 sept. 17 70.

3 Lettre à l'abbé d'Olivet, 29 janv. 1768.

I Lettre du 23 avril 1770.

" Lettre au duc de Richelieu, 13 juillet 1772.

* Lettre à Tliibouville, 15 mars 17G9.

■' Lettre au duc de Richelieu, I" nov. 1770. 8 Lettre à madame la marquise du Deffand, 7 déc. 176S. » Lettre à la comtesse de Lutzelb., 23 janv. 1764. 1" Lettre à d'Alembert, 2 sept. 1758.

II Lettre au marquis de Ximenès, 13 févr. 1755. is Lettre à d'Alembert, 12 déc. 17C8.

pièces médiocres, grands compositeurs de riens, pesant gravement des œufs de mouches dans des balances de toile d'araignée. »

« Je prouverais bien, dit- il ailleurs, que les choses passables de ce tempsci sont toutes puisées dans les bons écrits du siècle de Louis XIV. IVos mauvais livres sont moins mauvais que les mauvais que l'on faisait du temps de Boileau, de Racine et de Molière, parce que, dans ces plats ouvrages d'aujourd'hui, il y a toujours quelques morceaux tirés visiblement des auteurs du règne du bon goût. Nous ressemblons à des voleurs qui changent et qui ornent ridiculement les habits qu'ils ont dérobés, de peur qu'on ne les reconnaisse. A cette friponnerie s'est jointe la rage de la disertation et celle du paradoxe. Le tout compose une impertinence qui est d'un ennui morteP. »

L'homme du di.x-huitièmc siècle qui sut le mieux apprécier la langue des chefs-d'œuvre fut aussi celui qui sut le mieux reconnaître la décadence littéraire du siècle qu'on a pu appeler le siècle de Voltaire, parce que ce philosophe en fut l'oracle. Mais il ne fut pas le seul à confesser qu'il y eut à celte époque plus de bel esprit et moins de génie.

Les encyclopédistes eux-mêmes avouaient qu'en général les ouvrages d'esprit du dix-huilième siècle étaient Inférieurs à ceux du siècle précédent. « A présent l'Europe ne produit rien, disait de son côté Frédéric; il semble qu'elle se repose, après avoir fourni de si abondantes moissons les siècles passés ^ »

11 demeure donc bien établi que si l'ère de VoKaire produisit un petit nombre d'écrivains hors ligne, et quantité d'auteurs qui eurent un certain talent de style, dans tout le cours du dix-huilième siècle le goût ne cessa de se corrompre. Rien d'aussi rebutant que la langue fléchissante et énervée, ou le style déclamatoire de la fin du dix-huilième siècle. Et certes ce n'est pas sans un fond d'incontestable vérité que Paul-Louis Courier a pu dire :

« Gardez-vous bien de croire que quelqu'un ait écrit en français depuis le siècle de Louis XIV; la moindre femmeleite de ce temps-là vaut mieux pour le langage que les Jean-Jacques, Diderot, d'Alembert, contemporains et pus. térieurs; ceux-ci sont tous ânes bâiés, sous le rapport de la langue, pour user d'une de leurs phrases; vous ne devez pas seulement savoir qu'ils aient existé, w

* Lettre à madame du Deflfand, G sept. 17d9.

' Lettre du roi de Prusse à Voltaire, 12 février 1775. — Nous noterons que Frédéric, suivant une coutume h-bituelle à ce littérateur d'imitation, renvoie ici à Voltaire ses propres pensées et ses propres expressions. L'oracle des philosophes avait écrit longtemps auparavant à son roj'al correspondant : «Nos belles-lettres commencent à bien dégénérer, soit qu'elles manquent d'encouragement^ soit que les Français, après avoir trouvé le bien dans le siècle de Louis XIV, aient aujourd'hui le malheur de chercher le mieux; soit qu'en tout pajs la nature se repose après de grands efforts, comme les terres après une moisson abondante. » (Lettre de Voltaire au roi de Prusse, 27 mai 1737.)

Outre les défauts qui viennent d'être indiqués, un caractère commun à toute l'époque, c'est le manque d'âme et de chaleur véritable. A l'exception de Jean-Jacques Rousseau et de Bernardin de Saint-Pjerre, tous les prosateurs du siècle de la philosophie sont froids et secs. Ils raisonnent, ils dissertent, ils ne sentent point. Le dix-huitième siècle, on l'a dit bien des fois, c'est la guerre des idées contre le sentiment, c'est une sorte d'émulation pour ôter à l'àme ses plus belles cordes, ses ressorts les pkis puissants. Et cependant on ne fit jamais tant d'usage et tant d'abus des mots de sentiment et de sensibilité. Deux autres termes furent alors fort à la mode, ceux de patriotisme et de philanthropie. Être patriote, être philanthrope, ce fut une nouvelle espèce de charlatanisme inventée par le dix-huitième siècle. Le siècle qui créa ou détermina à des sens nouveaux les mots à'hwnaniié, de philanthropie, de bienfaisance, se terminera en épouvantant le monde par le spectacle d'une barbarie inouïe dans les fastes de l'univers.

Avant d'entrer dans les détails que nous devons donner sur chaque auteur particulier, examinons très rapidement ce que produisit le dixhuitième siècle dans les principales branches de la littérature, de l'éloquence et des sciences : branches multiples qui furent souvent cultivées parle môme homme. Car alors tout se croise et s'entremêle; les écrivains de cette époque active et ambitieuse embrassent presque tous des genres nombreux et divers. Leur prétention ou leur manie est de tout savoir en gros, de tout enseigner superficiellement. Ils semblent vouloir suivre la maxime du Catius de la satire d'Horace :

« Nequaquam in re iinâ consiimere ca:am '. »

Le genre d'éloquence qui avait le plus illustré le dix-septième siècle est à peu près nul au dix-huitième. Le P. Ségaud, le P. Ni;pvf.u, le P. Elisée CoppEL, l'abbé Lenfant, l'abbé Poule, l'évêque de Sonez Beauvais, tels sont les successeurs des Bossuet, des Bourdaloue, des Fléchier, des Massillon.

L'éloquence du barreau fut médiocre au dix-huitième siècle, comme celle de la chaire. Nous signalerons quelques talents remarquables; mais rien n'est aussi pitoyable que le style frivole et enflé du ■vulgaire des parleurs qui succédèrent aux d'Aguesseau et aux Cochin.

L'éloquence se relèvera, dans la tribune politique, à l'époque de la révolution. « L'éloquence est compagne de la paix et du loisir, » a dit l'orateur Cicéron. Pacis est cornes, otiique socia eloquentia ^. Cependant, du miheu de nos agitations civiles les plus troublées, surgiront les seuls orateurs poUtiques que la France puisse, au moins pour des parties transcendantes, opposer aux Démosthène et aux Cicéron.

L'histoire perd sa vivacité, sa chaleur et sa na'iveté. Elle raconte, elle ne peint plus; elle explique, elle démontre, elle déclame, elle

» Sat., II, IV, 48.

> Brutus, XII.

généralise, elle systématise; enfin elle cesse d'être narrative et descriptive pour devenir philosophique et polémique.

Par suite de cotte tendance à disserter, — ce qui ne nécessite pas une science profonde, — l'étude des sources est généralement abandonnée, l'érudition est décrédilée; on n'a plus que du dédain pour les fouilleurs de textes. La grande érudition s'est réfugiée dans les monastères avec les Félibiex, les Lebeuf, les dom Bouquet. L'érudition nouvelle est représentée par Fréret, dont la principale occupation est de chercher dans le passé des arguments contre la religion, la royauté et l'ordre social existant.

On s'occupe alors plus que jamais d'esthétique. Cependant la critique littéraire, chez les disciples de Voltaire, est sans originalité et sans élévation. Élèves de la renaissance, et enthousiastes de l'antiquité, plus encore que ne l'avait été le dix-septième siècle, ils ne verront rien de beau, rien de bon que dans Athènes et dans Rome; leur admiration des chefs-d'œuvre des littératures grecque et romaine sera pour eux le prétexte à de perpétuelles déclamations contre le moyen âge, où ils n'apercevront que le règne de la scolastique, contre ces « siècles ténébreux qui, dénués d'observations et de faits, se créaient un objet imaginaire de spéculation et de disputes '. »

La polémique, sous la plume de Voltaire, de Jean-Jacques et de quelques autres, produira des écrits d'une verve étincelante: ce sera le genre le plus cultivé. La littérature de cette époque se montrera essentiellement militante. On n'aimera plus, on ne cultivera plus les belles-lettres pour elles-mêmes ; elles ne seront plus un but, mais un moyen.

L'analyse, appliquée à tous les ordres de connaissances, y fit faire des progrès rapides; mais on eut le tort de trop abandonner la synthèse : le dix-septième siècle en avait abusé, le dix-huitième n'en usa pas assez.

Les sciences qui recueillent des faits pour en expliquer la cause et pour en étendre les applications, les sciences naturelles et mathématiques prendront une nouvelle forme et progresseront sans interruption. Le dix-huitième siècle verra un nombre respectable de savants, et de savants généralement littérateurs, possédant au moins quelques-unes des connaissances subsidiaires nécessaires pour donner plus de poids et d'ornement à la science spéciale dans laquelle ils excelleront: Berxouilli, d'Alembert, Maupertuis, Clairaut, Laghange, Daubentox, Jussieu, Four':roy, Lavoisier, Burnet, Lalaxde, Buffox, Laplace, Vicq d'Azyr, Cuvier, Lacépède, etc. Tous ces savants divers, hommes d'un siècle d'application plus que de théorie, ont eu le mérite de mettre la science en contact avec la société, et de la faire servir à des résultats pratiques. Malheureusement le plus grand nombre des esprits se préoccuperont trop exclusivement de l'applica-

> D'Alembert, Encyclopédie, art. Éléments des sciences.

tion et du résultat matériel : le dix-huitième siècle, en se laissant emportei' à ces préoccupations inférieures, préparera le divorce à peu près accompli de nos jours entre les sciences positives et les nobles spéculations.

Par un efTet de la môme tendance, tous les esprits se tournèrent vers la politique; tous, à la suite de Montesquieu, raisonnèrent sur les lois, et formèrent des plans de réforme sociale.

« Depuis, dit un contemporain, qu'un homme s'est fait une réputation immortelle pour avoir remonté jusqu'aux sources des lois, pour en avoir dé mêlé les rapports et développé l'esprit, presque tous nos écrivains s'érigent en législateurs et détournent effrontément le respect qui est dû à la sainteté des lois, pour en revêtir leurs délires et leurs extravagances ; et ces hommes se disent conduits par l'amour de la vérité '. »

Les lieux communs les plus vieillis étaient donnés et reçus comme des maximes sublimes. « Il n'est aucune absurdité qui n'ait eu pour patron quelque philosophe, » a dit Cicéron. Pour prouver la vérité de ce jugement, il suffirait de lire tant de systèmes de réforme politique et sociale que le dix-huitième siècle accueilUt avec faveur, et quelquefois avec enthousiasme. Les plus raisonnables ont un grave tort, c'est d'être trop exclusifs. « Les systèmes sont vrais dans ce qu'ils affirment, faux dans ce qu'ils nient, » avait dit avec profondeur le grand Leibnitz. Et cependant ces conceptions médiocres et fausses devaient avoir une grande portée sociale, et influer plus activement que des œuvres de génie sur les destinées des générations successives. Les doctrines alors devenaient des événements.

La seconde moitié du dix-huitième siècle vit éclore et se développer une nouvelle école d'écrivains politiques, les économistes, qui reconnurent pour chef le médecin Qcesnay. Pénétrer les secrets de la nature et du mouvement des richesses, éclaircir la notion du juste et de l'injuste, déterminer les droits naturels et imprescriptibles de l'homme, montrer que la morale ne doit pas seulement régir les rapports privés, mais encore ceux de l'État avec ses membres, et ceux de peuple à peuple, enfin fixer le droit civil, public et international, telle fut leur ambition. Ils aperçurent de grandes lois, ils préparèrent de sages réformes, d'utiles améliorations; leur tort fut de confondre l'absolu et le relatif, le nécessaire et le meilleur, l'évident et le probable; leur témérité de prétendre réaliser une fois pour toutes le gouvernement de la nature, les lois nécessaires, l'évidence. Ce sont les ancêtres des doctrinaires.

Le dix-huitième siècle devait offrir le spectacle de toutes les disparates les plus choquantes. Jamais on ne vit tant de prétention dans les idées, des vues si ambitieuses, et tout à la fois un si grand nombre d'écrits futiles.

1 L'abbé Arnaud, Œuvres, t. I, p. B'i.

« Le mérite d'être amusant, dit un écriTaîn du temps, est non-seulement aujourd'hui le gi and mérite des hommes, mais encore celui des ouvrages qui ont cours parmi ce qu'on appelle le monde iioli. Nos auteurs n'oseraient presque avouer qu'ils se proposent d'être utiles, et se croient obligés d^ faire sérieusement des excuses au pubUc, lorsqu'ils travaillent h. l'instruire'. »

La légèreté se glissa partout et gâta tout. Montesquieu disait, en parlant du to.lent de plaire aux femmes par des conversations futiles :

« Ce badinage, nalurtlloment fait pour les toilettes, semble être parvenu à former le caractère général do la nation : on badine au conseil, on badine k la tête d'une armée, on badine avec un ambassadeur 2. »

Littérature et philosophie, sciences et arts, histoire et politique, poursuivent un même but, faire de la raison l'arbitre et le guide suprême de l'opinion publique, obéissent à une môme inspiration, l'esprit antireligieux.

Un bruit sourd d'impiété s'était fait entendre dans les dernières années du siècle de Louis XIV, alors que se formait, dans la société de Ninon de Lcnclos, une école de philosophes esprits forts, qui prirent le nom d'épicuriens, et qui professaient la morale d'Arislippe. Tout le dix-huitiome siècle retentit d'un cri de guerre contre le Dieu de la révélation, et contre cette religion chrétienne qui fut seule capable de découvrir Dieu à l'homme et de régler les devoirs de l'homme envers Dieu comme envers lui-môme et envers ses semblables.

La philosophie prétendit, après avoir soustrait les hommes à l'empire des préjugés, remplacer le christianisme dans la grande tâche de satisfaire les besoins de l'être intellectuel et moral. Semblant avoir oubhé ou n'avoir jamais su quel admirable développement toutes les grandes institutions domestiques, politiques et sociales avaient pris sous l'empire de l'Église, elle représenta continuellement la religion comme embarrassant la marche de l'humanité. Elle opposa constamment et perfidement la morale à la religion, la raison au devoir, et crut nécessaire de séculariser la morale. Un beau jour, l'Académie française croira faire un grand coup en mettant au concours un Catéchisme de morale, comme si la morale du catéchisme de l'ÉgUse ne suffisait plus aux besoins de la société.

Le principal objet que se proposèrent les philosophes du dix-huitième siècle fut de battre en brèche les rehgions révélées. A leurs yeux, toutes les religions du monde n'étaient que des sectes de la religion naturelle ^.Toutes avaient corrompu la religion naturelle au lieu de la perfectionner, et tous les fondateurs de religions, Jésus-Christ. Moïse, Zoroastre, Confutzé, étaient des imposteurs ou des fous.

On n'osa pas d'abord proférer ouvertement de si audacieux blas-

1 Du Resnel, Ess. sur l'homme, Disc. prél.

2 Lettres persanes, lett. LXllL ' Diderot.

phèmes. L'attaque fut ouverte avec des ménagements. On se servit envers la religion de paroles respectueuses, comme d'un voile convenu qui couvrait, sans les cacher, les idées et les sentiments les plus hostiles. Les novateurs s'étaient fait, pour ainsi dire, une langue cabalistique, dont les initiés avaient le secret. Leur style était « devenu une espèce de chiffre qui présentait un sens à l'autorité avec laquelle on ne voulait pas se compromettre, et un autre sens aux disciples qu'on voulait éclairer^. » Parmi les philosophes, lieutenants et disciples de Voltaire, le grand patriarche de l'incrédulité, il y avait des nuances plus ou moins colorées d'opinions; mais tous rêvaient une société en dehors du catholicisme et môme du christianisme, disons plus, en dehors de toute religion ; et leur dessein perce très clairement, même à travers tous les déguisements et tous les artifices de langage. Dans la seconde moitié du siècle, l'athéisme tiendra école ouverte chez le baron d'HoLB.\cH, où Voltaire se verra taxé de faiblesse, et presque de superstition.

Le doute et 1 incroyance furent imposés avec une sorte de tyrannie, et le prosélytisme de l'impiété devint d'autant plus entreprenant qu'il n'était arrêté par aucun obstacle sérieux. Si trop d'ecclésiastiques, infectés par l'air du siècle, tombèrent dans une lâche apathie pour la vérité comme pour la vertu, et se laissèrent gagner au scepticisme qu'ils avaient mission d'étouffer ; si, dès le milieu du siècle, on vit un abbé DK PiuDES, dans une thèse soutenue en pleine Sorbonne, attaquer la l'évélation de Moïse et la divinité du Christ, il no manqua pas, il faut le reconnaître, de dignes prêtres qui luttèrent courageusement contre le flot montant de l'incrédulité ; mais nul des écrivains catholiques au dix-huitième siècle n'eut assez de force de génie pour dominer de haut la voix des philosophes incrédules ; nul ne sut venger avec éclat la religion outragée. Les livres écrits à cette époque pour la défense du catholicisme furent presque tous médiocres ; et l'on n'entendit plus dans la chaire aucun grand orateur. L'éloquence chrétienne, à son apogée, en France, durant la seconde moitié du dixseptième siècle, décUua tristement dès les commencements du dix-huitième, et n'eut pas, durant toute l'époque, une heure d'éclat. Ce ne fut pas seulement une éclipse, ce fut une déplorable altération. A un moment où la reUgion était attaquée dans ses bases, on vit les prédicateurs fuir tout ce qui se rapprochait du dogme et des principes positifs du christianisme, dédaigner la simplicité persuasive des premiers propagateurs de la foi, enfin transmettre à la chaire le genre académique.

Pendant que les ministres de la religion la défendaient si faiblement, l'autorité civile la trahissait, se faisait complice de ses ennemis, ou était impuissante à les réprimer.

De temps en temps, on sévissait contre les philofophes: c'est ainsi

« Boiiuld, Mélanges, t. II, p. 201, édit. 1S19.

\ 't LITTÉRATURE FR.A.\ÇA1SE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

qu'on lit dans les Mémoires du marquis d'Argenson, à la date du mois d'août 1749 :

« On a arrêté ces jours- ci quantité d'abbés, de savants, de beaux esprits, et on les a menés à la Bastille, comme le sieur Diderot, quelques professeurs de l'Université, docteurs de Sorbonne, etc. * t

Ces prisonniers devenaient aussitôt des personnages célèbres, des apôtres, des martyrs de la vérité et de l'humanité. La répression ne servit ainsi qu'à augmenter le prestige de l'erreur.

Les ouvrages étaient soumis à la censure, et il était interdit d'imprimer ou de vendre aucun livre sans autorisation. Les auteurs firent imprimer à l'étranger leurs écrits, et la contrebande les rapporta par milliers dans le royaume, où la prohibition encouragea la fraude des libraires. Tout grand seigneur avait son libraire affidé à la piste de ces œuvres clandestines, apportées souvent, à Paris et à Versailles, dans des carrosses respectés que les commis de barrières n'auraient osé ouvrir. En outre, la capitale était remplie de petites presses portatives, pouvant se cacherdans une armoire,etsurre\istencedesquellesla police fermait les yeux. L'impossibilité de saisir tous les livres défendus amena une tolérance forcée. M. d'Argenson, M. Chauvelin,M. de Malesherbes, accordèrent des permissions tacites qui équivalurent à l'approbation refusée : elles s'étaient tellement multipliées, dès la première moitié du dix huitième siècle, que le lieutenant de police confessait qu'il eût fallu proscrire les trois quarts de la librairie existante, si l'on eût voulu la re streindre aux seuls livres revêtus de permission imprimée.

» Souvent, dit M. de Malesherbes, on sentait la nécessité de tolérer un livre, et cependant on ne voulait pas avouer qu'on le tolérait. Ainsi on ne voulait donner aucune permission expresse. Par exemple, c'est ce qui arrivait lorsqu'il avait été fait en pays étranger une édition de quelques livres qui déplaisaient au clergé, et par conséquent à un cardinal-ministre, et que cette édition s^était répandue en France, malgré les obstacles qu'on y avait opposés. Dans ce cas et dans beaucoup d'autres on prenait le parti de dire au libraire qu'il pouvait entreprendre son édition, mais secrètement; que la police ferait semblant de l'ignorer, et ne le ferait pas saisir; et comme on ne pouvait pas prévoir jusqu'à quel point le clergé et la justice s'en fâcheraient, on lui recommandait de se tenir toujours prêt à faire disparaître son édition dans le moment qu'on l'en avertirait; et on lui promettait de lui faire parvenir cet avis avant qu'il ne fût fait des recherches chez lui. »

Les magistrats requéraient la lacération et le brûlement d'un livre dangereux, et ils s'empressaient de le mettre dans leur bibliothèque et de le lire :

" On allume un fagot en présence de quelques polissons oisifs qui se trouvent là par hasard, raconte l'auteur du Tableau de Paris; le greffier substitue

1 DWrgenson, Mémoires, Bibl. elzcv., t. III, p. 279.

une vieille Bible vermoulue au livre condamné; le bourreau brûle le saint volume poudreux, et le greffier place l'ouvrage anathémaiisé et recherché dans sa bibliothèque '. »

La répression des mauvais livres était plus sévère dans les provinces que dans la capitale, à en juger seulement par ces plaintes de Voltaire :

a Vous ne savez pas, vous autres Parisien?, combien de mitres, de robes, de bonnets carrés, se sont ligués dans les provinces contre le sens commun 2. i,

Mais, dans les provinces comme à Paris, le public recherchait si avidement les livres interdits et brûlés, qu'un des auteurs les plus impies du dix-huilième siècle pouvait dire, dans un écrit athée sur l'Espagne :

n Ici, pour peu qu'un ouvrage soit un peu gai, on le brûle tout de suite ; s'il y paraît, le mien sûrement y sera réduit en cendres. Tant mieux, tant mieux, mille fois tant mieux; cela porte bonheur. Salut aux ouvrages qu'on brûle; le public aime les ouvrages brûlés 3. »

Une philosophie irréligieuse devait nécessairement être sensualiste. Les théories spiritualistes furent rejetées avec mépris; Descartes et Malebranche furent abandonnés pour Locke et Newton, et bientôt ces philosophes, qui s étaient juré à eux mêmes de regarder toujours à terre ^, renouvelèrent sans pudeur l'école d'Épicure et de Lucrèce, et ne craignirent pas d'ériger le matérialisme en principe. Ils prononcèrent « que le je ne sais quoi qu'on nomme Matière peut aussi bien penser que le je ne sais quoi qu'on appelle Esprit'". » En opposition au christianisme qui prescrit la mortification de la chair et la lutte contre les inclinations désordonnées, ils demandèrent avec emphase la réintégration de la nature dans tous ses droits. Tout ce qui est au-dessus de la nature fut pour eux contre nature. On alla oubliant chaque jour davantage que le plus grand bonheur et le plus grand honneur de l'homme est de se vaincre soi-même. Au rapport de J.-J. Rousseau, « le sommaire de la morale de Grimm consistait en un seul article: savoir que l'unique devoir de l'homme est de suivre en tout le penchant de son cœur®. » C'était la morale de tous les philosophes de l'époque, aussi bien que celle du baron allemand. Se satisfaire, par conséquent se plonger dans toutes les joies, tel paraissait être le principal objet de la vie.

Le patriarche et l'oracle des esprits forts écrivait à un de ses disciples : « Braves jeunes gens, cultivez les beaux-arts, et gorgez-vous de

' Mercier, Tableau de Paris, ch. cccxliv.

* Lettre à d'Alembert, 4 juin 1769.

3 Le marquis de Dangle, Voyage en Espagne, t. II, p. 13.

' Oculùs suos stnlueru.it declinore m terram (Ps. xvi, v. 2j.

îi Lettre de Voltaire à d'Alembert, juillet 1757.

« Les Confessions, part. II, liv. ix.

plaisirs'. » Toute la génération contemporaine entendit et suivit avec émulation ce conseil du vieil épicurien, et les pères le répétèrent eux-môines à leurs enfants. Sé.nac de Meiluan, dans son roman de VEmtgré (1797), fera dire à un père de famille : « Il est bon d'exercer son esprit pour se procurer des plaisirs à tout âge ; il est bon de se former des plaisirs intellectuels, qui servent d'entr'acte aux plaisirs des sens, qui sont les seuls réels. A mesure qu'on vieillit, il faut se concentrer davantage dans soi-même, se réduire au bonheur sensuel. »

Tel est uniformément l'enseignement de tant de livres immoraux qui pullulèrent à cette époque, depuis les Lrttres persanes et la Nouvelle Héloise jusqu'aux Aventures du chevalier de Faublas, aux Liaisons dangereuses, et aux productions innombrables de l'impur de Sades. Certes, le sensualisme débordait dans les écrits dits gaulois d'un grand nombre de nos écrivains des quinzième et seizième siècles. Les auteurs de vieilles farces ou de pièces grivoises, les conteurs tels que Bonaventure Despériers, Marguerite d'Angoulême, Henri Estienne, Béroalde,Noëldu Fail, Cholières, Guillaume Bouchet, avaient, quelquefois avec des prétentions moralisatrices, étalé une licence grossière, un cynisme brutal. L'immoralité raffinée du dix-huitième siècle fut incomparablement plus dangereuse et plus perverse. Les Serées ou les Aprês-disnées sont assurément des lectures innocentes au prix des Bijoux indiscrets ou du Sopha ; nous ne nommons pas ce que le dixhuitième sièclj enfanta de pis. Dans tant d'autres productions d'un matérialisme ordurier, non -seulement on rencontre tout ce qui peut passer de fantaisies erotiques dans l'esprit de licencieux sans âme et sans énergie ; mais on y respire un poison destructeur de tout sentiment moral et de tout principe élevé.

Et à tous ces livres impies et immoraux, nul contre-poison efficace n'était opposé. A peine s'il se publiait quelques rares ouvrages capables d'exercer sur les esprits et sur les cœurs une influence préservatrice et assainissante.

Quand on eut brisé le frein d'une religion positive et impérative, quand on eut démantelé tous les remparts de l'ancienne morale, basée sur la croyance à la chute originelle et sur l'obligation de résister aux penchants de la nature corrompue, alors la société française subit une effrayante recrudescence de dépravation. Les mœurs des roués de la régence furent imitées par tout ce qui se piquait d'indépendance d'esprit. Le mal fut bientôt sans remède, car les femmes elles-mêmes mirent un déplorable empressement à saisir dans les principes de la philosophie nouvelle tout ce qui pouvait favoriser leurs passions et justifier leurs scandales. Leur tempérament devint leur seul guide. Elles prirent, suivant le conseil de Voltaire, l'habitude de « se lever en disant : Que ferai-je aujourd'hui pour me pro-

* Lettre de Voltaire h M. Cliabanon, 1" mai-s 1768.

curer de la santé et de Yamusemerit ^ ? » L'amour ne fut plus regardé comme un sentiment, mais uniquement comme un plaisir. Le mot même d'amour n'exprima plus l'idée d'une passion, il ne senit plus qu'à désigner une intrigue. Aimer sa maîtresse aurait paru presque aussi ridicule que d'aimer sa femme. Plus de mobile de quelque dignité; plus d'illusion au cœur; il ne reste chez tous que les appétits des sens et la vanité.

Un poétastre erotique du temps disait à un épicurien comme lui, après avoir ri de l'amour idéal :

« Un autre amour est ton partage :

C'est cet amour vif et mutin, Quelquefois un peu libertin, Fils du plaisir et de l'orgie, Qui, projetant d'un air malin Mille charmantes perfidies, Dans un asile clandestin, Au sortir d'un repas badin, Éteint lui-même les bougies -. »

Voilà l'amour, et voilà la poésie du dix-huitième siècle !

La plus grande occupation des hommes soigneux de suivre le bon air et le bel usage était d'augmenter authentiquement la liste de leurs maltresses, et celle des femmes de s'enlever leurs amants avec publicité. Car le vice régnait trop universellement pour qu'on ne s'en fit pas gloire. « Il n'y a plus que quelques bourgeoises qui se révoltent contre la débauche ^ » dit quelque part Lesage. C'est là qu'en vint la société française devenue philosophe. Il est impossible de peindre les mœurs de ces grandes dames qui se faisaient honneur d'être de la bonne doctrine; impossible également de décrire les habitudes de leurs adorateurs.

Les écrits du temps sont remplis de détails sur les débordements de cette époque pourrie. Nous ne saurions reproduire ici ce qu'ils offrent de comparable aux peintures de Pétrone dans le Festin de Trimalcion, ou aux récils de Suétone dans les Vies des Césars.

Les Mémoires de Marmontel font connaître avec une réserve relative, et les Œuvres posthumes de Rulhières exposent avec cynisme ces mœurs bestiales .

On connaît l'ignominie de ces petites maisons, mises à la mode par l'héritier du nom du cardinal-roi, de « ces lieux destinés d'abord à cacher une intrigue, et faits depuis pour les rendre éclatantes, ou faire croire qu'on en avait.»

* Lettre de Voltaire à madame du Deffand, 1761, dans la Correspondance inédite de madame du Deffand. Paris 1809, t. II, p. 284.

* Saint-Péravi, Épître à M. le chev. de B **', 3 GilBlas, liv. III, chap. v.

* Marmontel, Mém., liv. IV, p. 315. — Rulhières, Œuvr. post., 1792, p. 184.

Prosateurs DU xvm* SIÈCLE. 2

i8 LITTÉRATURE FRANÇAISE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

On ne trouva plus de voluptés hors du scandale; les plus grands seigneurs se ravalèrent jusqu'à l'orgie populacière et se firent coureurs de lupanars. Le duc de Choiseul, après avoir raconté les sales débauches du général qui commandait et fut honteusement battu à Rosbach, ajoute : « Le gros des courtisans faisait comme M. de Soubise, et bientôt il devint de bon ton, parmi ces messieurs, d'aller faire du tapage dans les mauvais lieux, et de se livrer aux plaisirs les plus ignobles. Leur dépravation alla jusqu'à se vanter de leurs orgies comme d'exploits dignes d'être imités^.»

C'est principalement à Paris et à Versailles que l'extinction de la foi religieuse, base de la moralité nationale, avait produit un dévergondage tel qu'on n'en avait pas vu d'exemple depuis les infamies païennes de la décadence de Rome. Cependant les petites villes mêmes ne furent pas exemptes de la contagion. Bientôt la corruption de la cour s'établit comme politesse dans les provinces, et à peine resta-t-il un seul refuge à la vertu.

Le marquis d'Argenson, comparant la corruption de Venise à celle de la France, écrivait :

« Misson dit qu'on en est venu, à Venise, à ne plus aucunement considérer tout péché d'impureté comme faute qui intéresse la religion en elle-même. Pour les suites de ces fautes, les violences, l'injustice, l'homicide des autres et de soi-même, cela est toujours dans la catégorie des péchés et des crimes mais non ce qui y donne lieu en fait d'irrégularités contre le mariage, la chasteté, la virginité. Je dis que nous en venons ici au même point, et que nous y sommes venus. La volupté est chez nous anoblie et divinisée comme chez les païens; les petites maisons, les ménages sans prêtres, l'éloignement du sacrement à cause des attaches constantes, l'adultère volontaire et qui ne fait aucun mal au mari, le concubinage sans ruine, l'inceste, sauf le premier degré (et encore le tolènî-t-on en se taisant), sont ordinaires et ne se font pas regarder avec horreur 3. »

Non, ce ravalement de corruption ne révoltait presque personne. On s'était si bien habitué à la débauche, qu'on en raisonnait comme de la chose du monde la plus naturelle, et qu'on s'occupait beaucoup moins de l'arrêter que d'en faire goûter les délices au plus grand nombre possible^.

On avait perdu jusqu'aux vertus morales qui font le sage mondain. Mille bassesses étaient devenues de bon ton, et de vraies turpitudes s'appelaient de fin bel esprit. Les plus considérés n'avaient qu'une

1 Les hommes sérieux qui voudront savoir jusqu'à quel ignoble et fol excès furent portés, au dix-huitième siècle, le cynisme et le dévergondage des idées, pourront lire, s'ils n'en sont empêchés par le dégoût, un traité in-8, intitulé : Pornographe, etc. : nous ne saurions transcrire le titre entier.

' Mém. inédits du duc de Choiseul.

» D'Argenson, Mém., Bibl. elzév., t. V, p. 240.

APERÇU GÉNÉRAL. i9

menteuse apparence d'honnêteté; leurs qualités étaient de la nature de celles dont il est parlé dans un passage des Lettres péruviennes :

■ Leurs vertus, mon cher Aza, n'ont pas plus de réalité que leurs richesses. Leurs meubles, que je croyais d'or, n'en ont que la superficie; leur véritable substance est de bois : de même ce qu'ils appellent politesse a tous les dehors de la vertu, et cache légèrement leurs défauts : mais avec un peu d'attention, on en découvre aussi aisément l'artifice que celui de leurs fausses richesses •, s

Voilà ce que produisirent les doctrines, les conseils et les exemples de ces hommes qui se déclaraient eux-mêmes les législateurs, les réformateurs, les tuteurs de Ihumanité. Cependant ils étaient fiers, ils triomphaient de leur œuvre. Le monde était bien changé*! Le monde se déniaisait furieusement^ !

« La raison, disaient-ils dans leur orgueil insensé, a fait plus de progrès en vingt années, que le fanatisme n'en avait fait en quinze cents ans*. » Encore quelques années, et le monde allait connaître queUe était la nature de ce progrès.

A les entendre, il semblerait que la raison, les lumières, la dignité humaine ne datent, pour les sociétés modernes, que du dix-huitième siècle. Tous les bienfaits du christianisme étaient comme non avenus ; toutes les beautés de sa littérature, de sa peinture, de sa sculpture, de son architecture, de sa musique, de tous ses arts, enfin de sa philosophie, étaient complètement méconnues. « Nous avons croupi depuis Clovis dans la fange, » osait dire Voltaire". Mais enfin on voyait naître aur re d'une plus brillante et plus heureuse époque :

« La révolution s'optre sensiblement dans les esprits, malgré les cris des fanatiques. La lumière vient par cent trous qu'il leur sera impossible de boucher ^. »

La raison exilée par le christianisme revenait à la voix de la philosophie :

« Une certaine étrangère nommée la Raison a trouvé partout des apôtres depuis une quinzaine d'années. Son flambeau a éclairé beaucoup d'honnêtes gens, et a brûlé les yeux de quelques fanatiques qui crient comme des diables ''. »

Ces apôtres de la raison professaient le mépris le plus insolent pour tous ceux que cette nouvelle lumière n'éblouissait point, et qui ne se faisaient pas leurs adeptes et leurs séides.

1 Madame de Graffigny, L'^tt. d'une Péruvi'ume., XX.

* Lettre de Voltaire h M. le prince de Ligne, 3 déc. 1768. 3 Lettre de Voltaire à Marmontel, 13janv. 1768.

^ Lettre de Voltaire au duc de Bouillon, 23 déc. 1767. = Lettre à M. Servan, 27 sept. r69.

* Lettre de Voltaire k M. de Bordes, 17 déc. 1768.

■J Lettre de Voltaire à M, Trautsehen, 16 mars 1769.

« Avouons la vérité, écrivait Frédéric à Voltaire, les arts et la philosophie ne se répandent que sur le petit nombre ; la grosse masse, le peuple et le vulgaire de la noblesse, reste ce que la nature l'a fait, c'est-à-dire de méchant» animaux >. »

Voltaire écrivait de son côté :

« La religion peut encore aiguiser les poignards. Ilya toujours, dans la nation, un peuple qui n'a nul commerce avec les honnêtes gens, un peuple qui n'est pas du siècle, qui est inaccessible aux progrès de la raison, et sur qui l'autorité du fanatisme conserve son empire, comme certaines maladies qui n'attaquent que la plus vile populace 2, »

Seuls les philosophes avaient du bon sens et du génie.

« Convenus de s'appeler entre eux, par une distinction audacieuse, la haute Littérature, dit Palissot, insensiblement ils avaient accoutumé le public à l'insolence de cette dénomination. Ils avaient, si on ose le dire, trouvé le secret de faire de la réputation une espèce de monopole, et de s'en réserver la distribution exclusive, soit à la faveur d'une ligue que tout Paris a vue se former, soit par leur adresse à se ménager des créatures, non seulement chez les personnes en place, mais dans les académies, dans les cercles, parmi les censeurs, chez les libraires même, et, pour ne rien laisser échapper d'utile à leurs vues, chez les comédiens 3. »

Chaque jour vit croître l'importance et les prétentions « de cette confédération étrange de quelques écrivains, qui ne tendaient qu'à la tyrannie, en usurpant les dehors de la tolérance*. »

Plus ils osaient, plus ils étaient applaudis.

L'hommage le plus flatteur que les lettrés du dix-huitième siècle se virent rendre, ce fut l'avidité avec laquelle on dévora leurs écrits. Jamais il n'y avait eu d'exemple dune pareille et si générale ardeur de lecture, surtout dans les classes élevées.

« Le commerce des pensées, écrivait Voltaire, est devenu prodigieux; il n'y a point de bonne maison dans Paris et dans les pays étrangers, point de château qui n'ait sa bibliothèque s. »

Auparavant J. G. Le Franc de Pompignan avait déjà dit dans son Essai critique sur l'état présent de la république des lettres, publié pour la prejiiière fois en 1740 :

a Jamais peut-être on n'a tant lu dans aucun siècle que dans le nôtre. Sans distinction de sexes, d'âges, de professions et de talents, tous lisent, et ce qui est encore plus étrange, tous croient pouvoir prononcer sur ce qu'ils ont lu. »

1 Lettre du roi de Prusse à Voltaire, II avril 1759.

* Essai sur les mœurs des nations, ch. xxxvii.

' Pièces relat. à la Dunciade, sur la Lettre de La Harpe à Palissot.

* Palissot, Pièces relatives à la Dunciade, p. 400. 5 Lettre à l'abbé Morellet, 14 juillet 1769.

La cabale plùlosophique, désormais sûre de l'impunité, déploya toute son audace de 1730 à I7S0. Les ouvrages les plus impies, ceux où l'athéisme était ouvertement professé, furent publiés de 1738 à 1770. Dans cette hideuse période de douze ans, il n'est manœuvre in fàme à laquelle les régénérateurs de l'espèce humaine n'aient eu recours pour répandre le poison de leurs doctrines. Une des ruses les plus révoltantes employées fut par eux d'annoncer les ouvrages les plus irréligieux et les plus immoraux comme les productions posthumes de littérateurs obscurs et modestes dont la vie s'était quelquefois passée tout entière dans la piété et dans les bonnes œmTCs.

Tout moyen semblait bon à ces fanatiques fauteurs de l'incrédulité religieuse, dont plusieurs s'élevèrent de la haine du christianisme jusqu'à la haine contre son divin auteur qu'ils se prirent à détester personnellement comme on peut détester un ennemi nvant.

Les philosophes antichrétiens réussirent au delà de leiirs espérances. Ils tuèrent la foi, sinon dans toute la France, au moins dans sa capitale. « Je ne crois pas, écrivait Madame, mère du régent, qu'il y ait dans Paris, tant parmi les ecclésiastiques que parmi les gens du monde, cent personnes qui aient la véritable foi chrétienne, et même qui croient en notre Sauveur; cela me fait frémir '. » A cette date, c'est-àdire sous la régence, ce jugement renfermait de l'exagération ; il n'eût été que trop vrai appliqué à la seconde moitié du siècle.

Les écrivains s'étaient toujours tenus, à l'égard des grands, dans une dépendance souvent trop adulatrice et quelquefois servile. Louis XIV releva leur condition. Le règne de Louis XV les verra dominer et trôner.

Sous le gouvernement du régent, le prince de Conti, le duc de Vendôme, la duchesse du Maine reçoivent et traitent sur le pied d'égalité les hommes célèbres par leur esprit. Faveur signalée, mais toujours exceptionnelle; le talent, qu'il soit ou'non rehaussé par les qualités morales, est plus que jamais considéré, mais généralement il ne suffit pas encore à sortir celui qui le possède de la dépendance et de l'infériorité. L'excès même des louanges adressées, dans la lettre suivante, par le P. Buffier à la duchesse du Maine, le démontre surabondamment :

« La perfection de notre langue consiste dans les manières de parler usitées parmi les personnes de la cour, et parmi les gens de lettres. Qui jamais Madame, a réuni aussi parfaitement que Votre A. S. tout ce que les uns peuvent avoir de délicatesse, et tout ce que les autres peuvent avoir d'exactitude ? Au milieu de la cour, la vôtre particulière est une élite de personnes ingénieuses et polies, et qui le deviennent encore plus par l'avantage de vous approcher. En effet, les expressions de V. A. S. servent de modèles à ceux qui parlent le mieux; et elles seraient la règle de l'usage, si l'usage pouvait être assujetti à aucune règle *. »

Les gens de lettres, protégés dans la première moitié du dix-huitième ^ Mém. de Madame.

siècle, protègent dans la seconde. Ils marchent de pair avec les gentilshommes ; les ministres se font leurs agents secrets de propagande ; les rois les choisissent pour leurs amis et leurs correspondants ; les peuples mettent en eux leur principal espoir. Enfin, les littérateurs et les philosophes deviennent la grande puissance, les rois de l'Europe. Ils sont l'objet de tous les hommages et leur faveur est seule recherchée. « On frondait les puissances de Versailles, dit le comte de Ségur, et on faisait sa cour à celles de YEnajclopédie. Nous préférions un mot d'éloge de M. d'Alembert, de Diderot, à la faveur la plus signalée d'un prince *. » Entourés de tant de distinctions, auxquelles ils ajoutent quelquefois, de leur propre autorité, un nom si ce n'est un titre de noblesse ; adulés, courtisés par les princes et les rois, les hommes de lettres se complaisent dans leur importance, se prennent pour plus encore qu'on ne les éroit, et donnent à chaque instant des preuves étranges et quelquefois bouffonnes de leur vanité.

Saint Jérôme appelait un philosophe « animal de gloire, et vil esclave de la faveur populaire. » Philosophus, glorix animal, etpopularis aurae vile manclpium ^. La plupart des écrivains philosophes du dix-huitième siècle n'ont que trop bien mérité cette qualification, non pour quelques actes particuliers, mais pour tout l'ensemble de leur conduite.

Quelques-uns de ces apôtres de la nouvelle société pouvaient bien s'exagérer à eux-mômes la grandeur de leurs talents et se croire des génies, parce que leurs ouvrages impies ou licencieux étaient défendus et se vendaient sous le manteau. Ils étaient obligés de reconnaître leur misère morale. Mais la conscience de tout ce qui leur manquait du côté des vertus n'était pas capable de rabattre leur prodigieux orgueil. « Malgré le sentiment de mes vices, j'ai pour moi une haute estime, » disait avec une incomparable naïveté J.-J. Rousseau^. Et telle était 'infatualion de toute la génération leltrce du dix-huitième siècle.

Tous ces philosophes fameux et tous ces petits beaux esprits avaient sujet d'être fiers. Ils avaient préparé, ils avaient accompli une des plus grandes révolutions qui aient changé la face du monde. Ils allaient voir disparaître dans une affreuse bourrasque cette société dont ils avaient juré la ruine et dont les chefs semblaient s'être faits leurs complices et leurs affidés par leur incapacité, par leur faiblesse, et par leurs vices. La royauté s'était avilie dans la débauche ordurière, et semblait avoir complètement dépouillé le sentiment de l'honneur national*. Une

1 Ségur, Mémoires ou Souvenirs, t. I, p. 146.

2 Saint Jérôme, lettre XCII, à Juliaiius.

2 Lettres de J.-J. Rousseau à M. de Malesherbes, IV* lettre.

* En vain un historien trop souvent paradoxal, M Capeligue, a-t-il voulu justifier l'amant de madame de Pompadour et de la Dubarry, le vaincu de Rosbacli et le contemplateur insouciant du partage de la Pologne. Il peut avoir montré que Lonis XV fit beaucoup pour les chemins, les promenades et les bâtiments. Il ne changera point le jugement que la postérité a déjà porté sur ce rejeton dégénéré d'une noble race, et l'un des plus coupables auteurs d'une

grande partie du clergé, dégradée de la dignité des vertus et des talents, semblait encourager le triomphe des ennemis de la religion. La noblesse, au moins la noblesse de cour, était perdue de luxure, de mollesse et souvent d'improbité. Les Bourbon, les Carignan, les Richelieu, les Conti, les d'Aiguillon, avaient donné l'exemple de tous les vices et de toutes les bassesses. Ces Français jadis nommés les Romains de la seconde race étaient transformés en Sybarites. Le génie, sinon le courage mihtaire s'était lui-même éteint dans cette aristocratie jadis si fière et si belliqueuse. On ne retrouvait plus de héros que chez des plébéiens, Dupleix, Dubuis et Chabert, et nos dernières victoires étaient dues à des bâtards étrangers, Berwick et le duc de Saxe. Vienne 89, et la démocratie pourra remporter un facile triomphe. Des chefs de la noblesse et du clergé abdiqueront eux-mêmes, et sacrifieront leur ordre. On verra deux gentilshommes, le vicomte deNoailles et le vicomte Matthieu de Montmorency, non sans un entrain de générosité, provoquer et demander à grands cris l'abolition de la noblesse ; deux prêtres, l'abbé de Montesquieu et l'évoque d'Autun, Talleyrand Périgord, réclamer la suppression des ordres monastiques, la spoliation du clergé et la vente de ses propriétés.

Le mésaccord est grand entre les partis sur le jugement à porter delà révolution française. Dans ce que nous en dirons, nous éviterons les excès du blâme comme ceux de la louange, et nous fournirons aux lecteurs équitables quelques moyens de se former une opiniun indépendante et sûre.

La sanglante période ouverte au 10 août 1792 sera nulle à peu près pour la littérature, et médiocre même pour l'éloquence oratoire. Il n'y eut pas un Démosthène ni un Cicéron parmi tous ces hurleurs de patriotisme. Cependant, vers la fin du siècle, de vigoureux talents, tels que le comte Joseph de Maistre, s'annonceront avec éclat. Déjà ont paru et ont commencé de se faire connaître des esprits puissants et novateurs, madame de Staël, Chateaubriand, sans parler du poète André Chénier Notre langue va produire de nouveaux chefs-d'œuvre, et la France est assurée de garder la suprématie séculaire de sa littérature.

révolution qui coûta la vie à son petit-fils Louis XVI et amena la destruction brutale de l'ancienne société. Prétendre que la France a été ingrate envers un r.oi qui a causé sa ruine en dépensant peut-être un milliard pour l'entretien du Parc-aux-Cerfs, c'est partrop outrager le bon senset la conscience publique.

lies continuateurs de la tradition du dix-septième siècle : d'Agruesseau, Rollin^ Saey^ I^esag^e^ etc.

Nous devons maintenant aborder l'étude des auteurs les plus marquants de la période que nous venons d'esquisser. Nous glisserons, dans cette première partie, sur les écrivains les plus illustres ou les plus originaux du siècle: Fontenelle, Lesagc, Marivaux, Montesquieu, Voltaire, Diderot, Jean-Jacques Rousseau, Buffon, Bernardin de Saint- Pierre, Mirabeau, parce qu'ils seront l'objet, dans la seconde partie, de notices spéciales et développées.

Nous continuerons de faire connaître les auteurs par des faits précis, par des analyses exactes et suffisamment détaillées, par des citations assez amples pour donner une idée juste de la manière et du style de chaque écrivain. Assez d'autres jugent en gros et par aperçu. Nous voulons que nos appréciations portent avec elles leurs preuves, que le lecteur soit réellement initié à la connaissance des ouvrages dont nous l'entretenons, et qu'il puisse contrôler nos jugements.

Nous n'aurons garde de flatter cette littérature qui s'est tant exaltée elle-même, et qui a fait tant de mal, mais nous serons juste envers elle. Nous parlerons avec impartialité des écrivains de tous bords. Notre devise est: Tros Rutuliisve fuat. C'est une rareté trop grande que des hommes sachant rendre au mérite, où qu'il se trouve et de quelque nature qu'il soit, l'hommage qui lui est dû. A défaut d'autre titre, nous ambitionnons cette louange d'une équité inflexible.

Les derniers représentants de l'école du dix-septième siècle, les écrivains dont la forme littéraire et l'esprit dominant sont encore ceux de l'âge précédent, d'Aguesseau, Rollin, Lesage, appellent les premiers nos regards. Fixons-les d'abord sur cet orateur jurisconsulte, le dernier de nos grands magistrats, et le « premier avocat qui parla avec force et pureté à la fois^ » et sut, par son éloquence, charmer un roi accoutumé à entendre Bossuet et Bourdaloue ^ ; digne ami de Racine et de Boileau, dans la société desquels il avait été admis dès sa tendre jeu-

* Voltaire, le Siècle de Louis XIV, Catalogue des écrivains.

* Voir la lettre de madame de Maintenon au cardinal de Noailles^ 20 janvier 1699. Remarquer aussi ce passage d'une lettre au même, du 17 août 1697 : a Rien n'est plus beau que le discours de M. d'Aguesseau. Le roi l'a pourtant corrigé en plusieurs endroits, et très bien corrigé. »

D'AGUESSEAU, ROLLLX, SACY, LESAGE, ETC. 2o

nesse ; disciple illustre et souvent émule des grands écrivains dont il a, dans une de ses meilleures productions, si fort recommandé l'étude ; homme enfin qui, présentant l'accord des talents et des vertus, a mérité qu'on oubliât ses faiblesses pour ne se souvenir que de ses nobles qualités.

Henri-François d'AcDEssEAu (1668-1751), eut le bonheur d'être dirigé, dès ses plus jeunes années, par un père d'un talent rare et d'une éminente vertu. Non content d'étudier à fond et par principes la langue maternelle, il apprit, avec le latin et le grec, Thébreu et d'autres langues orientales, l'italien, l'espagnol, le portugais et l'anglais : apprendre une langue était pour lui un amusement. Entre les anciens, il aima surtout Horace et Virgile. Parmi nos grands écrivains, il s'attacha de préférence aux deux plus corrects, à Racine et à Boileau.

L'amour des belles-lettres qui, suivant ses propres expressions, fut pour lui une espèce de débauche de l'esprit, cet amour dominant auquel il fut fidèle toute sa vie, n'excluait pas chez lui des goûts plus sérieux et plus positifs. Il se livra avec une ardeur qu'on fut obligé de modérer à l'étude des mathématiques. H les aima toujours. Durant le cours de sa vie publique, il lui arriva souvent, quand il était fatigué des affaires, de prendre un livre de géométrie ou d'algèbre. 11 appelait les mathématiques les avenues naturelles de V esprit hiimoin; il leur dut l'ordre lumineux et la gradation exacte qui font un des principaux mérites de ses plaidoyers.

La philosophie mit le couronnement à ses nobles et profondes connaissances. Après avoir étudié lascolastique,il s'éprit de Descartes. Il conserva toute sa vie une pieuse admiration pour l'auteur du Discours de la méthode qu'il caractérisait ainsi, quand sa réputation commençait à baisser en France :

« Descartes a été également le maître et le modèle de ceux qui l'ont combattu, et l'on dirait que ce soit lui qui ait inventé l'art de faire usage de la raison. Jamais homme, en effet, n'a su former un tissu plus géométrique, et en même temps plus ingénieux et plus persuasif, de pensées, d'images et de preuves; en sorte qu'on trouve en lui le fond des orateurs, joint à celui du géomètre et du philosophe. »

Le cours de ses études philosophiques terminé, d'Aguesseau, d'après les conseils de son père, consacra une année entière à relire les auteurs anciens pour saisir les secrets de leur éloquence. Il atteignit ainsi sa dix-septième année. Alors il aborda, — au commencement avec un peu de répugnance, — l'étude de la législation romaine. Il s'aguerrit bientôt contre ses difficultés et ses épines, et, s'élevant au-dessus du droit positif, il chercha dans les lois « ces premiers principes tirés de la nature de l'homme et du bien général de la société, qui rendent la science du droit aussi noble qu'utile*. » Il approfondit dans un esprit

* IV* Instruction de d'Aguesseau à son fils aîné.

aussi élevé le droit français, le droit ecclésiastique, le droit coutumier, le droit public, et môme le droit étranger.

A l'âge de vingt et un ans (avril 1690), d'Aguesseau, nommé à la charge d'avocat du roi au Châtelet, put donner une première preuve publique du grand talent qu'il avait su si bien cultiver, en plaidant avec succès pour un de ses amis qui l'en avait prié la veille seulement de l'audience.

Peu de mois après, sur la recommandation de son père, le roi le choisit pour remplir une troisième charge d'avocat général au Parlement, qui venait d'être créée. Il y débuta avec tant d'éclat, que le célèbre président à mortier Denis Talon, après l'avoir entendu, s'écria : Je voudrais finir comme ce jeune homme commence.

Il avait occupé dix ans la place d'avocat général quand, à trente-deux ans, et pendant qu'il goûtait à la campagne les charmes de l'étude et de la vie de famille, Louis XIV, instruit de son mérite par le premier président de Harlay, le promut à la charge de procureur général.

Il était consulté non seulement par les magistrats, mais par les ministres et par Louis XIV lui-môme. Les mémoires qu'il a rédigés sur les différentes affaires au sujet desquelles son avis était demandé ont souvent été loués pour l'érudition, pour la pénétration d'esprit et pour la solidité de jugement qu'on y voit éclater.

Aucun des plaidoyers prononcés par d'Aguesseau en qualité d'avocat du roi ne nous a été conservé. Son habitude était d'en écrire seulement le plan. Mais ses réquisitoires et ses harangues de premier avocat général ont été composés, travaillés et retravaillés avec un soin extrême, disons excessif. Un jour il consultait son père sur un discours qu'il avait plusieurs fois remanié et qu'il voulait de nouveau remettre sur le métier.

« Le défaut de votre discours est d'être trop beau; il serait moins beau, si vous le retouchiez encore, » lui répondit son père avec une grande finesse de goût '. La plupart des plaidoyers de d'Aguesseau auraient gagné à être moins léchés et moins polis.

Nous ne saurions essayer ici de donner une idée de ses nombreux plaidoyers, mémoires et requêtes ^. A peine pourrons-nous en indiquer le caractère, et signaler quelques-unes des beautés qui lui ont mérité d'être regardé de son temps comme « l'aigle du Parlement » ^.

Toutes les pièces oratoires de d'Aguesseau se distinguent par la composition et l'ordonnance. Sa méthode, en général, était de présenter la proposition principale dès l'entrée dii discours, d'en développer ensuite tous les points en les fortifiant de preuves toujours choisies et

1 Disc, sur la vie et la mort de son père.

* On trouvera les détails que nous ne pouvons pas donner dans la solide Histoire de la vie et des ouvrages du chancelier a'Aguesseau, par M. A. Docl- LÉE, nouvelle édition, 1848.

' Saint-Simon, Mém., 1. 1, ch. xxxui, édit. 1829.

toujours solides ; de faire ressortir par des maximes les conséquences des diverses propositions qu'il déroulait et enchaînait avec autant de lucidité que de logique ; enfin, de rappeler avec énergie, en terminant, l'idée capitale qu'il voulait laisser, comme un aiguillon, dans l'âme de ses auditeurs.

Le célèbre Pothier a rendu un bel hommage à la solidité des Plaidoyers de d'Aguesseau, quand il a dit, après s'être appuyé des raisonnements de l'illustre chancelier pour résoudre une difficulté relative aux contrats de mariage :

« Les plaidoyers de ce grand magistrat qu'on a donnés au public sont les plus parfaits modèles qu'il y ait jamais eus en ce genre; les moyens de la cause y sont exposés avec une précision et une clarté admirables; rien n'y est omis, et il n'y a rien de superflu '. »

Son érudition variée lui était d'un grand secours dans ses plaidoyers en matière civile ou criminelle. Plusieurs fois il lui arriva, à l'aide d'un vieux terme inconnu ou négligé, de jeter tout à coup la lumière dans les questions les plus obscures, et de fournir aux parties des moyens qu'elles avaient ignorés, et aux juges la décision qu'ils cherchaient.

Pour donner une idée des Plaidoyers de d'Aguesseau, nous citerons l'exorde justement admiré du discours qu'il prononça dans la cause entre le prince de Conti et la duchesse de Nemours :

a L'éclat extérieur qui environne cette cause, les grands noms des parties qui attendent en suspens le jugement que vous devez prononcer, et tout ce qui attire aujourd'liui l'attention, les vœux, le concours du public, c'est ce que la sévérité de notre ministère nous ordonne d'oublier en commençant ce discours. Quelque respect que nous ayons pour les parties, nous ne craindrons pas de dire d'abord que nous ne devons point envisager ici la personne d'un prince dans lequel nous honorons, avec toute l'Europe, la valeur, la vertu et le sang de nos rois, ni l'héritière des biens de la maison de Longueville, qui semble apporter ici la faveur de ce nom si précieux à la France ; et pour éviter l'écueil également dangereux d'une préveniion favorable ou contraire à l'une ou à l'autre des parties, nous ne pouvons les considérer aujourd'hui que comme la justice elle-même les considère. Dépouillés en sa présence de ces avantages extérieurs, ils viennent déposer à ses pieds réclut de leur dignité; ils soumettent toute leur grandeur à l'empire de la loi, pour attendre de ses oracles la certitude de leur destinée. Laissons donc à ceux qui ont le bonheur de pouvoir être simples spectateurs d'un si illustre différend, le plaisir de remarquer qu'une cause particulière semijle être devenue une cause publique, que l'intérêt d'un seul est regardé comme l'intérêt de tous, et que si les jugements sont partagés, au moins les vœux et les souhaits se réunissent. »

D'Aguesseau orateur est surtout connu par ses Discours pour l'ouverture des audiences du Parlement, et par dix-neuï Mercuriales, dont quatre furent prononcées quand il était avocat général, et les autres dans l'exercice de ses fonctions de procureur général. Quoiqu'on ait

* Pothier, Contrat de mariage, n. 3CÎ.

dit et redit que dans ses Mercuriales les principes de Lycurgue et de Caton sont mis en œuvre par Démosthène et par Cicéron, la vérité est qu'aucun mouvement oratoire n'anime la plupart de ces discours de répréhension, d'instruction, d'exhortation, qui roulent sur des sujets très didactiques et très sérieux : indépendance de l'avocat, connaissance de l'homme, amour de son état, de l'esprit et de la science, amour de la patrie, mœurs des magistrats, fermeté, vraie et fausse justice. Le style en est apprêté, prétentieusement périodique, symétrique, antithétique; enfin les jeux d'esprit à la Fontenelle y jurent souvent avec la gravité du fond.

Cependant quelques Mercuriales sont encore très dignes d'être lues, en particulier la septième : De l'Esprit et de la Science. D'Aguesseau y trace, sinon avec assez de simplicité, du moins avec agrément et avec élégance, le caractère du bel esprit superficiel et prétentieux :

« Penser peu, parler de tout, ne douter de rien ; n'habiter que les dehors de son âme, et ne cultiver que la superficie de son esprit ; s'exprimer heureusement; avoir un tour d'imagination agréable, une conversation légère et délicate, et savoir plaire sans savoir se faire estimer ; être né avec le talent équivoque d'une conception prompte, et se croire par là au-dessus de la réflexion ; voler d'objets en objets, sans en approfondir aucun ; cueillir rapidement toutes les fleurs, et ne donner jamais aux fruits le temps de parvenir à leur maturité, c'est une faible peinture de ce qu'il plaît à notre siècle d'honorer du nom d'esprit.

« Esprit plus brillant que solide, lumière souvent trompeuse et infidèle, l'attention le fatigue, la raison le contraint, l'autorité le révolte ; incapable de persévérance dans la recherche de la vérité, elle échappe encore plus à son inconstance qu'à sa paresse. »

Dans la Mercuriale^ qu'il prononça après la mort de M. Le Nain, son ami et son successeur dans la place d'avocat général, il s'émut tellement lui-même et fit une si forte impression sur ses auditeurs en traçant le portrait de ce magistrat, que sa douleur et les applaudissements le forcèrent de s'interrompre.

a Qui l'aurait cru, disait-il, que sa perte (de Lamoignon} dût être suivie si promptement de celle du magistrat (M. Le Nain) aussi aimable que respectable qu'une mort prématurée vient d'enlever à la justice, au public, et, puisqu'il faut que nous prononcions cette triste parole, à nous-même ?... »

Et plus loin :

0 Quelle facilité dans le commerce ! quel agrément dans les mœurs ! quelle douceur ! ce n'est pas assez dire, quel enchantement dans la société ! Faut-il que nous rouvrions encore cette plaie? et ne pouvons-nous le louer sans toucher ici la partie la plus sensible de notre douleur ?. .. Vrai, simple, sans faste, sans afiectation, aucun fard ne corrompait en lui la vérité de la nature. Exempt de

1 XIII' Mercur., prononcée à la Saint-Martin 1709. La Science du magistrat.

toute ambition, il n'en avait pas même pour les ouvrages de son esprit ; le désir de bien faire n'a jamais été avili dans son cœur par le désir de paraître avoir bien fait; et pour parvenir à la gloire, il ne lui en avait pas môme coûté de la souhaiter. On eût dit que son âme était le tranquille séjour de la paix. Piul homme n'a jamais mieux su vivre avec soi-même; nul homme n'a jamais mieux su vivre avec les autres. Content dans la solitude, content dans la société, partout il était à sa place ; et sachant toujours se rendre heureux, il répandait le même bonheur sur tous ceux qui l'environnaient.

« Le ciel n'a pas permis que nous ayons joui plus longtemps de ce bonheur : il a rompu les liens de cette union si douce, si intime, qui, dans les peines et les travaux attachés à notre ministère, était notre force, notre sûreté, notre gloire, nos délices. Mais si la mort nous enlève avant le temps un magistrat si digne de nos regrets, nous aurons au moins la consolation de ne le pas perdre tout entier. Gravé dans le fond de notre âme par les traits ineffaçables de notre douleur, il y vivra encore plus utilement par ses exemples. Nous n'aurons plus le plaisir de l'avoir pour collègue et pour coadjuteur de nos fonctions; mais nous l'aurons toujours pour modèle : et si nous ne pouvons plus vivre avec lui, nous tâcherons au moins de vivre comme lui. »

Si d'Aguesseau captive rarement par l'éloquence, dans ses Mercuriales, il attache souvent par de piquantes peintures de mœurs. Tel est ce portrait de la frivolité d'un jeune magistrat :

« Qu'a fait ce jeune sénateur pour parvenir à cette fermeté intrépide de décision, avec laquelle il tranche les questions qu'il ne peut résoudre, et coupe le nœud qu'il ne saurait délier? Il ne lui en a coûté que de souffrir qu'on le fît magistrat. Jusqu'au jour qu'il est entré dans le sanctuaire de la justice, l'oisiveté et les plaisirs partageaient toute sa vie ; cependant on le revêtit de la pourpre la plus auguste ; et celui qui, la veille de ce jour si saint, ti redoutable pour lui, ignorait peut-être jusqu'à la langue de la justice, s'assied sans rougir sur le tribunal, content de lui-même, et fier d'un mérite soudain qu'il croit avoir acheté avec le titre de sa dignité.

« Il a changé d'état, il n"a pas changé de mœurs ; les fonctions de la justice ne lui servent qu'à remplir le vide de quelques heures inutiles, dont il était embarrassé avant que d'entrer dans la magistrature. Donner les premiers moments de la journée à la bienséance, et croire avoir acquis par là le droit de perdre tout le reste; courir de théâtre en théâtre; voler rapidement en ces lieux où le monde se donne en spectacle à lui-même, pour partager ensuite les heures de la nuit entre le jeu et la bonne chère ; voilà la règle et le plan de sa vie ; et pendant que ce sont là ses plus sérieuses, et souvent ses plus innocentes occupations, il ose se plaindre de n'avoir pas le temps nécessaire pour s'instruire des devoirs de son état ! »

Dans ces discours d'ouverture, le magistrat cicéronien n'exhorte pas aux vertus les plus essentielles du ministère public avec plus de soin qu'il ne recommande d'éviter la bassesse de style, et qu'il n'invite l'avocat à mettre dans ses discours la dignité qui convient à la majesté d'une audience publique.

« Heureuse, s'écrie-t-il, l'utile défiance de l'orateur sagement timide qui, dans le choix et dans le partage de ses occupations, a perpétuellement devant les

yeux ce qu'il doit à ses parties, à la justice, à lui-même! Toujours environné de ces censeurs rigoureux, et plein d'un saint respect pour le tribunal devant lequel il doit paraître, il voudrait, suivant le souhait d'un ancien orateur, qu'il lui fût permis, non seulement d'écrire avec soin, mais de graver avec efifort les paroles qu'il y doit prononcer. Si quelquefois il n'a pas la liberté de mesurer le style et les expressions de ses discours, il en médite toijoiirs l'ordre et les pensées ; et souvent même la méditation simple prenant la place d'une exacte composition, et la justesse des pensées produisant celle des paroles, l'auditeur surpris croit que l'orateur a travaillé pendant longtemps à perfectionner un édifice dont il a eu à peine le loisir de tracer le premier plan. Mais bien loin de se laisser éblouir par l'heureux succès d'une éloquence subite, il reprend toujours avec une nouvelle ard';ur le pénible travail de la composition. C'est là qu'il pèse scrupuleusement jusques aux moindres expressions dans la balance exacte d'une juste et savante critique ; c'est là qu'il ose retrancher tout ce qui ne présente pas à l'esprit une image vive et lumineuse; qu'il développe tout ce qui peut paraître obscur ou équivoque à un auditeur médiocrement attentif; qu'il joint les grâces et les ornements à la clarté et à la pureté du discours; qu'en évitant la négligence, il ne fuit pas moins l'écueil également dangereux de l'affectation; et que prenant en main une lime savante, il ajoute autant de force à son discours qu'il en retranche de paroles inutiles ! imitant l'adresse de ces habiles sculpteurs, qui, travaillant sur les matières les plus précieuses, en augmentent le prix à mesure qu'ils les diminuent, et ne form^^nt les chefs-d'œuvre les plus parfaits de leur art que par le simple retranchement d'une riche superfluité '. »

D'Aguesseau avait raison de recommander aux avocats et aux procureurs le soin du style et la dignité dans le langage. On désirerait que, dans ses propres compositions, il eût davantage évité la pompe la solennité, les formes académiques. A chaque instant il emploie les expressions et les tournures cicéroniennes les plus éloignées de la simplicité parlementaire : autel, encens, sénat, sénateurs, familles patriciennes, pourpre, images, des ancêtres, et cent autres grands mots de même provenance. Il fuit avec un scrupule isocratique le mot simple et ordinaire, et prodigue les périphrases pompeuses. Au lieu de prêter à intérêt, il dira : « Donner à un métal stérile une fécondité contraire à sa nature. » Ces élégances ne valent pas le naturel court et précis.

Les Œuvres du célèbre magistrat renferment un certain nombre de compositions purement littéraires, plus ou moins étendues, qu'il fit, la plupart, pendant ses divers séjours à Fresnes.

Les connaissances littéraires de d'Aguesseau, l'excellence de son goût, la profondeur de ses vues sur les matières d'enseignement, brillent avec éclat dans les quatre Instructions sur les études propres à former un magistrat, qu'il composa en 1716, étant procureur général, pour son fils aîné qui venait de terminer ses humanités. Ces InstructionSf très précieuses, quoique inachevées, roulent sur la religion, la morale, l'histoire, les sciences, les belles-lettres, le droit public et privé, civil

1 Di'^c. pour l'ouverture des Audiences de 169S.

et ecclésiastique, enfin sur les études et les exercices qui peuvent préparer aux fonctions d'avocat du roi.

« Vous venez, mon cher fils, dit-il en commençant, d'achever le cercle ordinaire de l'étude des humanités et de la philosophie ; vous l'avez rempli avec succès, je vous en félicite de tout mon cœur, je m'en félicite moi-même, ou plutôt nous devons l'un et l'autre rendre grâces à Dieu de qui viennent tous les biens dans l'ordre de la nature, comme dans celui de la grâce.

« Ne croyez pourtant pas avoir tout fait parce que vous avez fini heureusement le cours de vos premières études; un plus grand travail doit y succéder, et une plus longue carrière s'ouvre devant vous. Tout ce que vous avez fait jusqu'à présent n'est encore qu'un degré ou une préparation pour vous élever à des études d'un ordre supérieur. Vous avez passé par ce que l'on peut appeler les éléments des sciences; vous avez appris les langues qui sont comme la clef delà littérature; vous vous êtes exercé à l'éloquence et à la poésie autant que la faiblesse de l'âgR et la portée de vos connais-ances vous l'ont pu permettre ; vous avez tâché d'acquérir dans l'étude des mathématiques et de la philosophie la justesse d'esprit, la clarté des idées, la solidité du raisonnement, l'ordre et la méthode qui sont nécessaires, soit pour nous conduire nous-mêmes à la découverte de la vérité, soit pour nous mettre en état de la présenter aux autres avec une parfaite évidence. Ce sont, il est vrai, de grands avantages, et celui qui est assez heureux pour les posséder peut se flatter d'avoir entre les mains l'instrument universel de toutes les sciences; il est en état de s'instruire : mais il n'est pas encore instruit, et toutes ses études précédentes ne servent, à proprement parler, qu'à le rendre capable d'étudier *. »

El d'Aguesseau, doué d'une vraie fécondité dans les sujets relatifs à la morale pratique et à l'éducation de l'esprit, entre avec ampleur, et cependant avec précision, dans les divers détails qu'il s'est proposé de développer pour mettre son cher disciple sur les meilleures voies de s'avancer dans la science et dans la vertu.

Ce qui frappe le plus dans ces Instructions, c'est l'immensité des études qu'il recommande à son fils, après les avoir lui-même embrassées et approfondies.

D'Aguesseau paraît avoir également composé pour son fils aîné l'Essai d'une institution au droit imblic, dont la première parlie est seule achevée, et qui, dans les Œuvres de l'auteur, fait suile aux Instructions. La première partie traite du droit naturel, c'est-à-dire de celui que l'auteur de la nature et de la raison enseigne également à tous les hommes ; la seconde partie, non terminée, traite du droit public ; dans la troisième, dont on ne possède que des notes presque informes, d'Aguesseau devait traiter du droit des gens, qu'il conviendrait mieux, dit-il, d'appeler le droit entre les nations.

Cet ouvrage, qui aurait été, ce semble, fort étendu, si l'auteur l'eût achevé, est écrit d'un style didactique. D'Aguesseau y pratique même les divisions et les subdivisions scolastiques, et les indique à la manière

1 Première instr., 2" sopt.lTlG.

de Bourdaloue. Ainsi, dans ce passage du premier point de la première partie :

« Je n'ai employé jusqu'ici que des preuves de sentiment et de raisonnement pour faire voir que les règles du Droit naturel, ouvrags du divin législateur, ne méritent pas moins le nom de lois coactives que les luis civiles ou positives qui sont émanées des législateurs humains. Mais s"il était nécessaire d'y joindre des preuves d'un autre genre, je pourrais accumuler ici une foule d'autorités^ pour faire voir que cette vérité a été reconnue et attestée par les hommes de tous les pays, de tous les temps, de toutes les conditions. Mais c'est un détail qui me mènerait trop loin, et j'ai peut-être à me reprocher de m'ètre étendu sur ce premier point. Il est temps de passer au second, et d'envisager la môme matière sous une autre face; je veux dire, qu'après avoir considéré combien la loi naturelle est obligatoire et coactive, à n'envisager que l'autorité du législateur, je dois me convaincre à présent qu'elle ne lest pas moins, lorsque j'en juge par les sentiments et la disposition de celui à qui elle est imposée, c'est-à-dire de l'homme i. »

De même à la fin du second point :

« Telle est donc la force de cette utile frayeur que l'homme a de lui-même ; second fondement de l'empire secret des lois naturelles. Il me reste à parler en peu de mots du troisième, je veux dire, de la crainte des autres hommes. »

Ceux qui voudront connaître toute la variété et toute la solidité du talent de d'Aguesseau ne devront pas négliger ses Méditations métaphysiques sur les vraies ou les fausses idées de la justice, où Von essaie d'éclaircir et de résoudre cette question importante : Si l'homme peut trouver en lui des idées naturelles du juste ou de l'injuste ; et si c'est par la conformité avec ces idées qu'il juge de la justice ou de l'injustice des actions morales, ou seulement par la conformité de ces actions avec la volonté positive d'un supérieur légitime et nécessaire, ou avec le désir naturel de sa conservation. Ces Méditations, qu'on a justement appelées la morale de la jurisprudence, furent composées par d'Aguesseau, pendant son second exil, à la suite d'un entretien de l'auteur avec Valincourt, son ami, qui prétendait que l'homme ne trouve en lui-même aucune notion de justice.

Un des morceaux les plus travaillés de d'Aguesseau, et son ouvrage de prédilection, c'est le Discours adressé à ses enfants sur la vie et la mort, le caractère et les mœurs de son père, mort le 27 novembre 1716, à l'âge de quatre-vingts-ans. Il le composa pendant un de ses exils, et ce fut, comme il le dit lui-même, « la plus douce et la plus solide consolation de sa disgrâce. » Il ne le destinait pas à la publicité ; il le fit uniquement pour ses enfants, et aussi pour lui-même :

« Je vous avouerai, mes chers enfants, dit-il, que vous n'êtes pas mon seul objet dans cet ouvrage : je l'entreprends pour moi autant que pour vous ; et je

1 Institut, au droit public, 1" part., XIV, p. 92|

cherche bien moins à vous donner ici des leçons, qu'à en recevoir de celui que je regarde comme votre maître et le mien. Je veux me remplir avec vous, me nourrir, et, si j'ose parler ainsi, me rassasier pleinpment des vertus de mon père; l'étudier dès son enfance, le suivre pas à pas dans les progros de son mérite comme dans ceux de ses années, le conduire avec vous jusqu'au moment douloureux de sa mort. »

Cette histoire dun grand magistrat, qui offre « le tableau le plus accompli qu'on puisse jamais proposer en tout genre de mérite et de vertu », est très attachante sous la plume d'un fils qui se glorifiait de devoir à son père tout ce qu'il était devenu lui-même. On est surtout ému par les dernières pages, qui racontent la mort admirablement chrétienne de ce magistrat aux mœurs antiques.

Malheureusement la diction n'a pas la simplicité et le naturel que réclamait impérieusement la gravité du sujet : elle est presque partout trop oratoire et trop raffinée, et parfois gâtée de mièvreries dignes de Fontenelle; la tradition du dix-septième siècle est ici complètement oubliée. « Le savant et grave chancelier, observe un illustre critique, tombe dans le bel esprit. Son expression, ornée et un peu languissante, devient parfois d'une singulière affectation. A-t-il rappelé que son père fut nommé maître des requêtes au conseil d'État, il ajoute avec une gravité coquette : « Les maîtres des requêtes ressemblent aux désirs du cœur humain ; ils aspirent à n'être plus, c'est-à-dire, sans doute, à devenir conseillers d'État*. »

Peu de temps après la mort d'un père dont il était digne de retracer les vertus, d'Aguesseau fut élevé à un poste éminent qu'il n'avait pas ambitionné, celui de chancelier de France.

Le Régent, Philippe d'Orléans, honora les commencements de son gouvernement en accordant sa confiance au vertueux d'Aguesseau, en l'appelant à la plupart de ses conseils, en le chargeant de la rédaction de plusieurs règlements utiles, enfin en le revêtant, malgré ses refus modestes, de la pourpre d'Olivier et de l'Hospital, après la mort du chanceUer Voisin (2 février 1717). Indépendamment de ses mérites, d'Aguesseau se recommandait au régent par la part active qu'il avait prise à l'arrêt qui cassa le testament de Louis XIV et assura au duc d'Orléans le gouvernement de la Finance pendant la minorité du jeune roi. Lafaveurde d'Aguesseau ne fut pas de longue durée. 11 tomba en disgrâce à la fin de janvier 1718, pour s'être opposé au système du fameux financier écossais Jean Law de Lauriston. Le Régent lui envoya redemander les sceaux, qui furent donnés à Voyer d'Argenson, et lui ordonna de se retirer dans sa terre de Fresnes, petit village de la Brie, à six lieues de Paris. En 1720, après le discrédit du système, il reçut l'ordre de revenir sans l'avoir sollicité, et les sceaux lui furent rendus. Un ministre honnête ne pouvait pas garder longtemps le pouvoir dans une cour si corrompue. Coupable de s'être opposé avec l'énergie de la

' Villemain, Tableau de la littér. franc, au dix-huitième siècle, X' leçon. Prosateurs du xviu^ siècle. 3

conscience à l'influence fatale et criminelle de l'indigne confident du régent, Dubois, qui, pour obtenir la pourpre romaine, était disposé aux démarches les plus contraires aux sentiments du chancelier, d'Aguesseau fut encore une fois sacrifié par Philippe d'Orléans, et de nouveau exilé à Fresnes. Il n'en fut rappelé qu'au mois d'août 1727. Il reprit alors l'exercice d'une partie de ses anciennes fonctions, mais les sceaux ne lui furent rendus qu'en 1739.

Nous avons déjà fait connaître les principaux écrits auxquels d'Aguesseau travailla durant ces deux exils.

Parmi les compositions httéraires du célèbre magistrat, il ne faut pas oublier sa correspondance. Les critiques ont plusieurs fois recommandé particulièrement les lettres multipliées et détaillées qu'il a écrites, comme chancelier et garde des sceaux, aux nombreux fonctionnaires de tous les degrés relevant de son autorité, qui le consultaient, en toute occasion, comme un oracle, et avec la certitude d'obtenir toujours une réponse empressée. Ces lettres, qui contiennent, ou des réponses par lesquelles il dirigeait les décisions des juges qui réclamaient le secours de ses lumières, ou des décisions qu'il donnait comme chef de la justice, sont en effet très utiles pour apprendre à connaître l'état de l'ancienne société sous le rapport judiciaire et sous le rapport administratif. Les lettres de d'Aguesseau aux diverses personnes de sa famille et à ses amis offrent un intérêt différent, mais non moindre. On est particulièrement touché de sa tendresse pour ses enfants et de la gravité reUgieuse des conseils qu'il leur adresse :

« Je rends grâces à Dieu, dit-il quelque part à son fils, de m'avoir donné des enfants si bien nés, et j'espère qu'il achèvera en eux ce que sa bonté y a commencé, en les rendant dignes l'un et l'autre d'acquérir une gloire qui est infiniment au-dessus de celle qu'on trouve dans les louanges humaines. C'est à quoi vous ne sauriez trop penser dans ce saint temps, mon cher fils. C'est beaucoup de faire son devoir devant les hommes ; mais ce mérite même, quelque grand qu'il paraisse, n'est rien si on ne le fait encore plus devant Dieu : il n'y a même que ce seul moyen de le faire parfaitement aux yeux du monde; et vous ne sauriez trop graver cette vérité dans votre cœur, mon cher fils, que, pour être véritablement et absolument honnête homme, il faut être solideraeit chrétien. Je ne doute pas que vous ne demandiez à Dieu cette grâce de tout votre cœur, pendant ces saints jours, et je vous la souhaite, comme k votre frère, plus que la gloire et tous les avantages de ce monde i. »

Les lettres écrites pendant son exil nous montrent en lui la résignation d'un sage et tous les sentiments du meilleur des citoyens.

«Tous les événements de cette vie, écrit-il encore à son fils aîné, doivent m'avoir appris à ne rien désirer, et la situation présente des affaires n'est pas propre à exciter des désirs raisonnables. Je ne puis donc que m'abandonner à la Providence, et la remercier de m'avoir fait trouver les biens solides dans ma famille, et surtout dans vous, mon cher fils, qui me donnez tant de sujets

*■ Leti. inéd. à M. de Fresnes, 8 avril 1427.

de satisfaction, que je ne saurais vous exprimer jusqu'où va la tendresse que j'ai pour vous '. »

La longueur de la disgrâce n'est pas capable d'altérer la placidité de son âme :

« Après tout, écrit-il encore au même, trois ans plus tard, comme je dois présumer que c'est pour le bien de l'État qu'on diffère mon retour, il faut bien se résoudre, puisqu'on le veut ainsi, à le servir par mon absence, en attendant qu'on me mette en état de !e faire par ma présence '. »

On aime aussi à voir, dans cette partie de sa correspondance, qu'il continuait de témoigner en toute occasion « combien il prenait à cœur les intérêts et la gloire du parquet ^. » Enfin les détails qu'on y trouve sur sa vie journalière et sur ses occupations redoublent la vénération pour ce digne magistrat, pour cet homme d'étude, pour ce vrai chrétien.

Comme jurisconsulte et comme magistrat, d'Aguesseau a une haute et incontestable valeur. Il a éclairé quelques parties obscures du droit civil. Il a ramené l'unité dans les matières qui divisaient toute la jurisprudence. Sans changer le fond des anciennes lois, il voulait établir une entière conformité dans leur exécution, et il avait conçu l'utile projet d'abréger et de simplifier la procédure dans toutes les juridictions de la France; il avait pour principe, « que la justice doit être aussi uniforme dans ses jugements que la loi est une dans sa disposition, et ne pas dépendre de la différence des temps et des lieux, comme elle se fait gloire d'ignorer celle des personnes. » Enfin, quoique, par circonspection et par respect pour les intérêts existants, il se gardât de toute réforme un peu hardie, il se proposait de travailler successivement à des lois qui se rapportaient à trois objets principaux : les questions de droit, la forme de l'instruction judiciaire, et l'ordre des tribunaux.

On lit encore avec admiration plusieurs de ses lois précédées d éloquents préambules. Quelques-unes des ordonnances qu'il a fait rendre dans l'exercice de sa longue magistrature sont restées célèbres. On a vanté souvent les sages dispositions des règlements qu'il fit pour prévenir les malheurs que la disette des grains produisait dans le royaume, les mesures qu'il prit pour rétablir l'ordre et la discipline dans les universités, enfin la prévoyante police qu'il établit dans le commerce de la librairie.

Ce sont là pour d'Aguesseau de nobles titres de gloire ; néanmoins il jouira d'une réputation plus durable, à titre d'écrivain et d'orateur '', qu'à titre de magistrat et de chancelier. Après avoir vanté les vertus et

' Lettre inéd., à M. d'Aguesseau fils aine, 19 juillet 1723. - lùid.f au même, 17 juillet 17C6.

3 Ibid , à M. d'Aguessiaa fils aîné, 2i fév. 1726.

* Voir ce qui est dit sur les Mercuriales de d'Agu-îsseau, dans VHiitoire de la vie et des ouurages du c/iancelier d'Aguesseau, par A. Boulée, 1S48.

les talents dont il était orné, sa mémoire, sa vaste lecture, son éloquence à parler et à écrire, sa justesse jusque dans les moindres exprpssi07is des conversations les plus communes et ces grâces de la facilité qu'il faisait briller en toute occasion, Saint-Simon déclare que d'Aguesseau, devenu chancelier, fit regretter jusqu'aux d'Aligre et aux Boucherat *. Ce jugement est d'une sévérité injuste ; mais la vérité force à dire que d'Aguesseau n'eut ni le talent politique^, ni le courage civil. Il ne posséda pas non plus le génie littéraire, mais il garda du moins quelques-unes des qualités qui font la gloire impérissable des grands écrivains du dixseptième siècle, dont il en avait connu et fréquenté plusieurs. On retrouve le môme soin, le môme fini dans tous ses écrits, môme dans ceux qu'il destinait à ne jamais sortir de sa famille ou du cercle d'un pelit nombre d'amis. Tous sont d'une irréprochabilité classique. A peine çii et là quelques légères fautes de goût, quelques sacrifices au bel esprit, qui n'empochent pas de l'honorer comme le plus noble continuateur, au dix-huitième siècle, de la manière de penser et de dire du dix-septième.

Le jugement qu'en résumé il faut porter sur d'Aguesseau est assez bien exprimé dans ce portrait de Saint-Simon :

« Sa capacité était profonde et vaste ; son amour du bien ardent, mais prudent; sa modestie en tout l'etraçait les premiers et les plus anciens magistrats ; sa douceur était extrême ; ses opinions justes et concises quand il s'était une fois décidé, à quoi la crainte de l'injustice et la défiance de soi-même le rendaient souvent trop incertain et trop lent ; assez capable d'amitié et tout à fait incapable de haine, grand et aisé travailleur ; exact à tout et ne perdant jamais un instant ; d'une piété solide, unie et de toute sa vie ; éclairé en tout, et si appliqué à ses devoirs qu'il n'avait jamais connu qu'eux et ne s'était en aucun temps mêlé avec le monde. Tant de vertus et de talents lui avaient acquis l'amour et la vénération publique, et une grande estime du roi 3. »

Une classe d'hommes cependant n'aimaient pas d'Aguesseau, et affectaient môme de le dédaigner. Ce sont les philosophes et les novateurs qui sentirent et trouvèrent en sa personne un adversaire résolu à n'entrer dans aucun compromis avec ses principes austèrement catholiques et avec ses sentiments profondément moraux. Il finit par se laisser un-

1 Mém. de Saint-Simon, édit. Chéruel, t. XIV, ch. vni.

2 D'Argenson écrivait dans son journal : « M. d'Aguesseau a fait un règlement très saugrenu pour la procédure au conseil. Il a la folie de faire des lois. Cest un homme érudit ; mais, par la raison qu'il a si heureusement et si assidûment rempli sa tète des idées d'autrui, il a peu inventé et créé de lui-même. » {Mém. du marquis d'Argenson, Bibl. clzév., t. II, p. 59.)

Cet homme politique reconnaissait, d'ailleurs, malgré une jalousie secrète, que « si la piété et toutes les vertus qui en dérivent, la probité, l'érudition, le goût des lettres, et beaucoup d'esprit, mais d'un genre différent de celui de l'administration, pouvaient faire un parfait chancelier, M. d'Aguesseau léserait certainement. » [Ibid., t. I, p. 14.)

^ Mém, de Saint-Simon, t. II^ ch. xxi, édit. 1829.

traîner jusqu'à accorder le privilège de l'Encyclopédie; mais, dans son amour des sciences, il fut séduit par le plan que lui déroula Diderot. Cartésien prononcé, il refusa un pri%ilège à Voltaire, pour les éléments de la Philosophie de Newton. « Ce demi-savant et demi-citoyen d'Aguesseau était un tyran : il voulait empêcher la nation de penser », » écrivait plus tard à d'Alembertle rancuneux philosophe. L'homme qui exerçait avec sévérité la direction de la librairie, dépendante de sa charge de chancelier, n'était pas un tyran, mais un esprit sage et scrupuleux qui prévoyait dans les idées une révolution avec laquelle sa cons- ' cience lui défendait de pactiser.

La réputation de d'Aguesseau s'étendait jusque dans les pays étrangers. Il était estimé, non seulement pour son éloquence, pour l'universalité de ses connaissances, pour son intégrité de magistrat et de ministre ; mais pour ses vertus d'homme et pour sa conduite privée, pleine d'un charme pur qui se répandait sur ses moindres discours et sur toutes ses actions.

« Souverainement maître de lui-même, dit une de ses petites-filles, aucune faiblesse, aucune inégalité, ne troublait jamais la sérénité, l'affabilité indulgente et l'aimable gaieté qu'on trouvait toujours en lui. Jamais il ne faisait sentir sa supériorité. Elle produisait une impression douce, qui mêlait constamment de la confiance au respect qu'il inspirait, et il était impossible de jouir de sa société sans l'adorer.

« Son extérieur avait beaucoup de noblesse et de dignité, je pourrais dire de majesté ; mais la bonté et la douceur de sa physionomie rendaient son abord aussi facile qu'attrayant. Il avait le secret de rendre aimables ceux qui se trouvaient avec lui. Se plaçant à leur portée, il savait les mettre en valeur, développer, corriger leurs pensées, et leur prêter en quelque sorte son esprit. Naturellement compatissant et sensible, il aimait à obliger, et le plus grand plaisir qu'il pouvait goûter était celui de faire du bien 2. »

En d'Aguesseau se personnifie, non seulement une école littéraire finissante, mais encore un parti religieux, le parti de l'opposition janséniste. On connaît sa longue résistance à la bulle Vniyenitiis, et son hostilité à l'égard des Jésuites qui la soutenaient ^.

RoLLiN, de la même école littéraire, est aussi de la même école religieuse.

Charles Rollin (1661-1741) offre avec d'Aguesseau bien des traits de

1 Lettre du -30 janvier 1764.

-Essaii surla vie de .l/"* la comtesse de Chasfellux, par M"' la marquise de la Tournelle, 1772. Lett. inéd. de d Aguesseau, t. I, p. 10.

3Nous hésitons à croire cependant que d'Aguesseau ait porté la haine contre les Jésuites jusqu'à tenir la conversation que Saint-Simon lui prête avec le duc deNoailles, à la veille delà mort de Louis XIV, conversation dans laquelle les deux interlocuteurs proposent comme premier point du programme du gouvernement nouveau l'expulsion immédiate des Jésuites du territoire français avec la confiscation de tous leurs biens au profit des Universités. (Voir Mérn, de Saitit-Simon, ch. ccni.)

ressemblance, et aussi bien des oppositions tranchées. Leur goût égal pour la littérature classique de l'antiquité et pour celle des grands modèles du dix-septième siècle, et leur communauté d'attachement à l'école de Port-Royal, est ce qui les rapproche le plus, ce qui établit entre eux une sorte de parenté, et ce qui nous fait étudier ici l'éducateur de la jeunesse après le magistrat.

Une grande partie de la vie de RoUin fut exclusivement consacrée à l'éducation de la jeunesse, vers laquelle il était porté par une inclinalion prédominante qui lui fit abandonner la théologie, le premier objet de ses études. Il fut nommé recteur de l'Université en 1694, et principal du collège de Beauvais en 1609. Il n'accepta celle dernière charge qu'après avoir consulté un ami pour lequel il avait une tendre vénération, l'abbé Duguet, qui lui promit de l'assister de ses conseils et de ses secours. Il se vit entouré de l'estime due à ses services, à ses talents et à ses vertus, jusqu'en 1712, où ses opinions jansénistes, manifestées sans retenue et avec une obstination étonnante de la part d'un caractère aussi doux que le sien, le firent destituer de son principalat : on ne pouvait pas y maintenir un appelant et réappelant qui ne voulait entendre à aucun accommodement.

Entièrement rendu à la vie privée, et ne pouvant plus enseigner ni diriger, RoUin voulut servir la jeunesse par ses écrits. Il s'adonna tout entier à la composition de son célèbre Traité de la manière d'étudier et d'enseigner les belles -lettres par rapport à l'esprit et au cœur, qui parut en 1726.

Rolbn ouvre cet important ouvrage par une introduction sur les études de la première enfance et sur l'éducation des filles, et traite ensuite de six objets : des langues, c'est-à-dire des langues française, grecque et latine; de la poésie, de l'éloquence, de l'histoire, de la philusophie et en même temps de tout ce qui n'appartient ni à la philologie ni à l'histoire; enfin du gouvernement des collèges.

Rollin était de ceux qui, pour marcher plus sûrement, aiment à ne pas trop s'écarter du chemin par où le gros des sages a passé, et même des sentiers d'une expérience contestable. Aussi, dans les diverses parties de son traité, se borne-t-il presque uniquement à recommander les bonnes pratiques qu'il a vu observer et qu'il a observées lui-même :

« Mon dessein, dans cet ouvrage, dit-il, n'est pas de donner un nouveau plan d'études, ni de proposer de nouvelles règles et une nouvelle méthode d'instruire la jeunesse, mais seulement de marquer ce qui s'observe sur ce sujet dans l'université de Paris, ce que j'y ai vu pratiquer par mes maîtres, et ce que j'ai tâché moi-même d'y observer en suivant leurs traces. Ainsi, à l'exception d'un très petit nombre d'articles, où je pourrai hasarder quelques vues particulières, par exemple, sur la nécessité d'apprendre la langue française par principes, et de donner plus de temps à l'histoire, je ne ferai dans tout le reste que de rapporter fidèlement tout ce qui s'exécute depuis longtemps dans les collèges de l'Université. Je prie le lecteur de vouloir bien prendre en ce sens tout ce qu'il trouvera dans cet ouvrage sous le nom d'observa-

tions et de préceptes, quoique je paraisse partout dire ce qu'il faut faire, et non ce qui se lait actuellement, n'ayant pu, pour l'ordre et la clarté, m'exprimcr autrement '. b

11 répète souvent qu'il ne prétend pas le moins du monde s'ériger en novateur ni en censeur :

a Je commence par prier le lecteur, dit-il dans des Avis généraux sur l'éducation de la jeunesse, lorsque je pari. -rai d'avis, dérègles, de préceptes, de devoirs, termes que je ne puis me dispenser d'employer souvent dans la matière que je traite, de me rendre la justice de croire que je ne prétends prescrire de lois à personne, ni m'ériger en maître ou en censeur de mes confrères. Mon unique dessein est d'aider, si je puis, des personnes qu'on cbarge de l'éducation des enfants dans un âge peu avancé, où, faute d'expérience, elles sont exposées à commettre beaucoup de fautes, comme je reconnais en avoir commis moi même beaucoup ; et je me trouverai heureux de pouvoir contribuer à les leur faire éviter, en leur prêtant mes réflexions, ou plutôt celles des plus habiles maîtres en matière d'éducation. Je me suis mis en possession de profiter impunément du travail d'autrui; et il mo semble que le public, content qu'on lui dise de bonnes choses sans se mettre en peine d'où on les tire, ne m'en a pas su mauvais gré jusqu'ici 2. »

Rollin veut donc surtout être l'écho des meilleurs maîtres. Dans un autre passage, il avoue, aussi naïvement qu'à la fin de celui qui vient d'être cité, ses imitations et ses emprunts multipliés:

« Ce que je ne pouvais tirer de mon propre fonds, dit le modeste auteur, je n'ai point fait difficult'i de l'emprunter d'ailleurs; et je me crois obligé d'avouer que ce qu'il y a de plus beau dans cet ouvrage ne vient point de moi. Écrivains grecs et latins, auteurs anciens et modernes, hvres imprimés et manuscrits, amis absents et présents, j'ai tout mis à contribution, pour faire entrer dans mon ouvrage le plus de beautés et de richesses qu'il m'a été possible 3. »

Le maître de Rollin avait toujours été Quintilien, cet autre ami dévoué de la jeunesse, à laquelle, avec une tendresse de père, il avait consacré, comme notre bon universitaire, tous ses soins, toutes ses pensées, toute sa -vie*.

<i II le lisait avec ses amis, il l'expliquait au collège royal, et il eût voulu introduire ses Institutions dans les classes, les regardant comme le meilleur traité de rhétorique qu'on y pût étudier. Dans cette vue, il abrégea le livre d'un quart environ, élaguant les obscurités, les subtilités qui en rendent la lecture difficile, retranchant ce qu'il offre de trop particulier aux exercices oratoires de l'antiquité, de trop étranger aux nôtres: il mit des sommaires raisonnes en tête des chapitres, partagea le texte en alinéas, l'accompagna de petites notes choisies, et, au commencement de 1715, le fit paraître sous cette forme nouvelle,

1 Traité des itud., Disc, prél., 2« part., ni; Observ. partie, sur cet ouvrage.

2 Liv. Mil, l'e part., Avis généraux, etc.

3 Avert. au liv. VI.

* c Mecs enim semper adolescentes juvabo. » {Instif., Vil, n.)

avec une préface d'une latinité élégante où il expliquait ses intentions, et qui est un excellent morceau de critique '. »

Rollin est incomparablement plus attrayant et plus insinuant que Quint ilien, si sec et si scolastique clans une partie de sa rhétorique, et nulle part entraînant, si ce n'est dans les conseils généraux et dans les préceptes raisonnes qu'offrent ses trois premiers et ses trois derniers livres. Donnant aux règles moins d'importance que ne l'a fait le rhéteur romain, l'auteur du Tixiité des études en appelle davantage à l'étude et à l'imitation des modèles. EnQn il ne le suit pas servilement, et n'aurait garde de dire avec la Fontaine : « II ne s'agit pas de donner des raisons ; c'est assez que Quintilien l'ait dit. »

Malgré son respect pour la tradition, malgré la contrainte que lui imposaient l'esprit de corps et la peur de blesser ses confrères, Rollin sut s'écarter du chemin battu, et quitter au moins quelques-unes des vieilles ornières oîi l'on était resté trop longtemps embourbé. Le Traité des études faisait faire à l'enseignement un progrès considérable. L'intelligent maître de la jeunesse y proclamait le premier l'importance, dans l'éducation, de l'étude de l'histoire, et surtout de l'histoire nationale; le premier, il y recommandait une méthode et prescrivait des exercices pour l'enseignement de la langue maternelle, jusque-là si négligée dans les écoles.

Rollin, chose très remarquable, cite parmi ses autorités, à côté de Quintilien, « M. de Cambray » (Fénclon) et « M. Locke, Anglais, dont les écrits sur cette matière soi^t fort estimés, et avec raison^. »

a Ce qui me paraît absolument nécessaire, dit-il, et à quoi les parents ne doivent jamais manquer, c'est de commencer par mettre entre les mains du maître à qui ils confient leurs enfants quelques livres propres à leur apprendre la manière dont il faut s'y prendre pour les bien élever : tels sont ceux de M. Fénelon, et de M. Locke, Anglais, et d'autres pareils 3, »

Observons qu'au sujet de l'auteur de l'Education des enfants, il fait ses réserves.

« Le dernier, dit-il dans un autre endroit, a quelques sentiments particuliers que je ne voudrais pas toujours adopter. Je ne sais d'ailleurs s'il était bien versé dans la connaissance de la langue grecque et dans l'étude des belleslettres : il ne paraît pas au moins en faire assez de cas +. »

Le Traité des études à peine achevé, le laborieux Rollin poursuint sans relâche ses grands travaux sur l'histoire ancienne. Déjà, dans son premier ouvrage, il s'était expliqué sur la nécessité d'une bonne et solide histoire ancienne à l'usage de la jeunesse ; ■

* Patin, Fu' de Rollin.

2 Traité des étud., liv. XIII, repart.

3 Ibid., 2^ part., ch. m.

* Ibid. , liv. VIII, V part.

D'AGUESSEAU, aOLLIN, SACY, LESAGE, ETC. 41

« Il nons manque, ce me semble, avait-il dit, un ouvrage qui serait d'une grande utilité, et je pourrais moine dire d'une absolue nécessité pour les jeunes gens : c'est une histoire ancienne composée en français pour leur usage, d'où l'on écarterait toutes les questions épineuses de critique, et les faits peu importants, et où l'on tâcherait de faire entrer une partie de ce qu'il y a de plus beau dans les auteurs anciens; et il faut avouer qu'il s'y rencontre des beautés infinies, soit pour les pensées, soit pour les principes, qui sont bien propres à élever l'âme, et à inspirer de grands et de nobles sentiments pour tous les états et pour toutes les conditions de la vie. J'ai dit qu'un pareil ouvrage me paraissait d'une absolue nécessité pour les jeunes gens, je parle surtout de ceux qui étudient dans les collèges. Car la multiplicité des choses qu'on est obligé d'enseigner dans les classes, ne laisse point aux professeurs, quelque érudition et quelque bonne volonté qu'ils puissent avoir, le temps d'enseigner de vive voix l'histoire à leurs écoliers : et cependant on convient assez généralement que cette étude fait une des plus essentielles parties de l'éducation de la jeunesse. Il serait donc à souhaiter qu'il y eût un ouvrage composé exprès pour les jeunes gens, dont on leur prescrirait tous les jours une certaine lecture et une certaine tâche, et dont on leur ferait rendre compte de temps en temps. Cet ouvrage ne devrait ôtre , ni un simple abrégé chargé presque uniquement de dates et de noms, ce qui ne peut guère servir qu'à ceux qui savent déjà l'histoire ; ni d'une trop grande étendue, car des jeunes gens occupés de Leaucoup d'autres études nécessaires ne peuvent pas donner un temps considérable à celle de l'histoire. Si l'on me jugeait capable d'un pareil ouvrage, et que Dieu me donnât assez de vie et de santé pour l'entreprendre, au défaut d'un meilleur ouvrier, je m'en chargerais volontiers quand j'aurais achevé celui que j'ai entre les mains. Car je comprends parfaitement de quel usage et de quelle importance il serait, pour d'autres personnes môme que celles qui étudient dans les collèges; et j'ai toujours une vraie peine de n'avoir aucun livre de cette. sorte à proposer à des jeunes gens de bonne volonté, qui au sortir des études souhaiteraient s'instruire de l'histoire, et qui ne sont pas en état de la puiser dans les sources mêmes. L'histoire grecque a encore plus besoin de ce secours que l'histoire romaine, qui pour l'ordinaire est plus connue, et dont on a quelques parties écrites de main de maître, au lieu qu'on n'a presque aucune idée de la première ^. »

Ce que Rollin a exécuté sur l'histoire ancienne a, dans son genre, une sorte de perfection. De ses défauts mêmes sortent des avantages précieux. 11 tombe souvent dans la disproportion, mais c'est pour reproduire avec des traits animés et peindre en détail une scène intéressante. 11 s'écarte en des digressions fréquentes, mais c'est pour donner une utile leçon de morale, pour faire un rapprochement instructif et piquant. Les digressions qu'on lui pardonne le plus volontiers, ce sont les rapprochements qu'il établit quelquefois entre l'histoire ancienne et l'histoire moderne, l'histoire de France en particulier, comme dans ce passage:

« On admire le courage des mères Spartiates, à qui la nouvelle de la mort de leurs enfants tués dans un combat non seulement n'arrachait aucune larme,

1 Traité des étiid., Avert. au liv. M.

mais causait une sorte de joie. J'aimerais mieux que dans une telle occasion la nature se fît entrevoir davantage, et que l'amour de la patrie n'étouffât pas tout à fait les sentiments de la tendrese maternelle. Un de nos généraux, à qui, dans l'ardeur du combat, on apprit que ^on fih venait d'être tué, parla bien plus sagement : « Songeons, dit-il, maintenant à vaincre l'ennemi, demain je pleurerai mon fils *. »

Et dans cet aulre :

(t Je ne vois pas comment on peut excuser la loi qu'imposa Lj'curgue aux Lacédémoniens,de passer dans l'oisiveté tout le temps de leur vi«, ex epté celui où ils faisaient la guerre. Il laissa tous les arts et tous les métiers aux esclaves et aux étrangers qui habitaient parmi e-ix,et ne mit entre lesmai ns de ses citoyens que le bouclier et la lance. Sans parler du danger qu'il y avait de souffrir que le nombre des esclaves nécessaires pour cultiver les terres s'accrût à un tel point qu'il passât de beaucoup celui des maîtres, ce qui fut plus souvent parmi eux une source de séditions, dans combien de désordres un tel loisir devait-il plonger des hommes toujours désœuvrés^ sans occupation journalière, et sans travail réglé? C'est un inconvénient qui n'est aujourd'hui que trop ordinaire parmi la noblesse, et qui est une suite naturelle de la mauvaise éducation qu'on lui donne. Excepté le temps de la guerre, la plupart de nos gentilshommes passent leur vie dans une entièiC inutilité. Ils regardent également l'agriculture, les arts, le commerce comme au-dessous d'eux, et ils s'en croiraient déshonorés. Ils ne savent souvent manier que les armes. Ils ne prennent des arts qu'une légère teinture, et seulement pour le besoin : encore plus eurs d'entre eux n'en ont aucune connaissance, et se trouvent sans aucun goût pour la lecture. Ainsi il n'est pas étonnant que la table, le jeu, les parties de chasse, les visites réciproques, des conversations pour l'ordinaire assez frivoles, fassent toute leur occupation. Quelle vie pour des hommes qui ont quelque esprit *! »

En vantant la liberté, en flétrissant la tyrannie et le despotisme, en blâmant l'ambition el l'amour des conquêtes, en célébrant l'humanité et la justice, il n'a garde de tomber dans les exagérations et les déclamations où s'abandonnera bientôt une autre école de sectateurs de l'antiquité. Lui-même cependant se laissa trop séduire par ces républiques anciennes, où longtemps on ne voulut voir que des vertus. Son enthousiasme le porte jusqu'à vanter dans les lois de Sparte, avec certaines réserves, il est vrai, la communauté des biens.

« Le dessein, dit-il, que forma Lycurgue de faire un partage égal des terres parmi les citoyens^ et de bannir entièr^iient de Sparte le luxe^ l'avarice, les procès, les dissensions, en même temps qu'il en bannirait l'usage de l'or et de l'argent, nous paraîtrait un plan de république sagement imaginé, mais impraticable dans l'exécution, si l'histoire ne nous apprenait que Sparte a subaisté dans cet état pendant plusieurs siècles.

« En mettant au rang des choses louables dans les lois de Lycurgue l'établissement dont je parle ici, je ne prétends pas le donner comme absolument irrépréhensible. Car j'ai peine à le concilier avec cette loi naturelle qui défend

» Hlst anc, hv. V, p. 40, t. II, édit. 1827. ^Ibid., t. Il, p. 41.

d'ôter à l'un ce qui lui appartient pour le donner à un autre, et c'est pourtant ce qui arriva pour lors. Je ne considère donc dans ce partage des terres que ce qu'il a de beau en lui-même et de digne d'admiration.

« Concevons-nous en effet, qu'on ait pu persuader à des citoyens qui étaient les plus riches et les plus opulents de leur ville, de renoncer à tous leurs biens et à tous leurs revenus, de se confondre en tout avec les plus pauvres, de s'assujettir à un régime de vivre très dur et très gênant, de s'interdire en un mot l'usage de tout ce qui est regardé ailleurs comme faisant la douceur et la félicité de la vie? Voilà pourtant de quoi Ljcurgue était venu à bout '. »

Le pieux Rollin communiste, il y aurait là de quoi s'étonner beaucoup, si l'on ne savait pas combien de bons esprits, trop exclusivement adonnés à l'étude de l'antiquité grecque et romaine, ont, à leur insu, paganisé leurs idées et leurs sentiments.

Rollin, l'homme le plus éloigné de rechercher une gloire usurpée, avoue les emprunts quil a faits pour ses Histoires avec la même candeur dont il avait fait preuve au sujet de son Traité des études. Parlant de l'intérêt que devra nécessairement avoir son ouvrage :

« Il n'est pas possible, dit-il, qu'on ne s'intéresse beaucoup à. l'histoire d'un tel peuple, surtout quand on fait réflexion qu'elle nous a été transmise par des écrivains du plus rare mérite, dont plusieurs même se sont autant distingués par l'épée que par la p'ume, et ont été aussi bons capitaines et grands politiques qu'excellents historiens. C'est un grand secours, il faut l'avouer, d'avoir pour guidas de tels hommes, d'un jugement exquis, d'une prudence consommée, d'un goût épuré et parfait en tout genre, qui fournissent non-seulement les faits et les pensées aussi bien que les expressions dont il faut les revêtir, mais, ce qui est beaucoup plus important, les réflexions qui doivent les accompagner, et qui sont le fruit principal de l'histoire. Voilà les riches trésors où je puiserai tout ce que j'ai à dire après que j'aurai passé les premières origines de la Grèce, qui ne peuvent pas être fort agréables, et sur lesquelles je ne ferai que couler légèrement -. »

Ailleurs, donnant la raison de la rapidité avec laquelle il fait succéder un volume à un autre :

a Quoique le public, dit-il, n'improuve point l'empressement avec lequel je le sers, je m'imagine néanmoins avoir besoin de quelque apologie près de lui sur ce sujet. Il y a, ce me semble, dans cette promptitude à donner livres sur livres, je ne sais quel air d'ostentation qui me blesse moi-même. A juger de mon ouvrage par sa variété et la multiplicité des auteurs cités à la marge, on pourrait croire qu'il demande une vaste érudition ; et cela serait vrai, si l'on n'avait point de secours, et qu'il fallût défricher soi-même toutes ces matières ; mais on les trouve presque toutes rangées avec exactitude année pa;- année dansUsserius... Je ne fais souvent que copier M. Prideaux : cette liberté que j'ai prise de saisir tout ce qui m'accommode, m'épargne beaucoup de peines et de temps, mais aussi ne me laisse souvent que le mérite d'un fidèle copiste. Si chaque auteur que je pille venait à revendiquer son bien, je me trouverais ré-

^ Hisf. anc, liv. V, art. 7.

^Ibid., t. II, p. 1.

duit au sort du geai de la fable, qui s'était paré de plumes étrangères, avec cette difl'érence pourtant qu'il les donnait pour siennes et que j'avoue mes vols i. »

Cette touchante modestie ne rachète-t-elle pas les défauts qu'on peut reprocher aux Ilistoins de Rolhn : le manque de critique et d'érudition, quelques contre-sens dans la traduction des auteurs grecs-, Tabsence de vues nouvelles, le défaut de couleur?

Parvenu à une neillesse extrêmement avancée, il poursuivait toujours sa longue tâche avec une ardeur de jeune homme, et, sur le point d'achever l'Histoire ancienne, il concevait encore le projet de se mettre, sans s'accorder un moment de relâche, à la composition d'une grande Histoire romaine :

a J'envisageais avec une secrète joie la fin prochaine de mon travail, dit-il dans l'Avertissement du onzième volume, non pour me livrer à une molle et frivole oisiveté, qui ne convient point à un honnôte homme, et encore moins à un chrétien; mais pour jouir d'un tranquille repos, qui me permettrait de ne plus employer ce quil peut me rester encore de jours à vivre, qu'à des études et à des lectures propres h, me sanctifier moi-même, et à me préparer à ce dernier moment qui doit décider pour toujours notre sort. Il me semblait qu'après avoir travaillé pour les autres pendant plus de cinquante ans, il devait mètre permis de ne travailler plus que pour moi, et de renoncer absolument à l'étude des auteurs profanes, qui peuvent plaire à l'esprit, mais qui sont incapables de nourrir le cœur. Une forte inclination me portait à prendre ce parti, ce qui me paraissait tout îi fait convenable et presque nécessaire.

« Cependant les désirs du public, qui ne sont pas obscurs sur ce sujets m'ont fait naître quelque doute. Je n'ai pas voulu me déterminer moi-même ni prendre pour règle de ma conduite mon inclination seule. J'ai consulté séparément des amis sages et éclairés, qui m'ont tous condamné à entreprendre l'Histoire romaine : j'entends celle de la république. Une conformité de sentiments si peu suspecte m'a frappé, et je n'ai plus eu de peine à me rendre à un avis que j'ai regardé comme une marque certaine de la volonté de Dieu sur moi.

a Je commencerai ce nouvel ouvrage aussitôt que j'aurai achevé l'autre, ce que j'espère qui n'ira pas loin. Agé de soixante et seize ans accomplis, je n'ai pas de temps à perdre. Ce n'est pas que je me flatte de pouvoir le conduire jusqu'à sa fin : je l'avancerai autant que ma force et ma santé me le permettront. N'ayant entrepris ma première Histoire que pour remplir le ministèie auquel il me sembLit que Dieu m'avait appelé, en commençant à former le cœur des jeunes gens, à leur donner les premières teintures de la vertu par

» Hist. anc, t. VIII, Avert.

- L'abbé Bellenger a singulièrement exagéré ces fautes, dans une critique pointilleuse où il veut faire croire que Rollin ne sait pas un mot de grec, « qu'il ne peut entendre le texte des auteurs grecs qu'à l'aide des traductions françaises ou latines, qu'il ne voit le sens de l'original qu'à travers un nuage, que, dans les extraits qu'il en fait, on ne reconnaît ni son style ni ses expres- ■^ions, mais une bigarrure des différents styles des traducteurs; qu'en traduisant Hérodote, en particulier, il a fait des fautes énormes et qu'un enfant de quatorze ans qui aurait fait de bonnes études pourrait sentir. » {Essais de critique sur les écrits de M. Rollin, etc. Préf., passim.)

D'AGUESSEAU, ROLLIN, SACY, LESAGE, ETC. 4o

l'exemple des grands hommes du paganisme et à en jeter les premiers fondements pour les conduire à des vertus plus solides,' je me sens plus obligé que jamais à porter les mêmes vues dans celle où je suis près d'entrer. Je tâcherai de ne point oublier quo Dieu me prenant sur mon ouvrage (car c'est à quoi je dois m'attendre) n'examinera pas s'il est bien ou mal écrit, ni s'il aura été reçu avec applaudissement ou non, mais si je l'aurai composé uniquement pour lui plaire et pour rendre quelque service au public. Cette pensée ne servira qu'à augmenter de plus en plus mon ardeur et mon zèle par la vue de celui pour qui je travaillerai, et m'engagera à faire de nouveaux efforts pour répondre à l'attente publique, en profitant de tous les avis qu'on a bien voulu me donner sur ma première Histoire i. »

11 fut enlevé par la mort avant d'avoir achevé son dernier travail, et ce qu'il nous a laissé se ressent trop de l'épuisement de ses forces.

« Le travail de M. Rollin, dit un bon juge de ces matières, a été approuvé et méritait de l'être. Il nous adonné une histoire propre à. former le cœur et dans laquelle l'historien se reproduit partout comme honnête homme et bon chrétien . Mais, du reste, la précipitation avec laquelle il composait cet ouvrage ne lui permettait pas d'examiner avec assez de soin tout ce qu'il y insérait. Adoptant également les idées des anciens et des modernes, il se contentait de coudre ensemble tout ce qu'il trouvait sous sa main, sans y rien ajouter du sien, sinon quelques réflexions morales. Il est vrai qu'il traite quelquefois, en passant, du gouvernement de Rome, des fonctions des consuls, des préteurs, des édiles, etc. Je ne sais où il a puisé ce qu'il en dit, mais il est certain qu'il n'en dit rien que de très superficiel et de très fautif 2. »

Malgré des desiderata qui ne pouvaient guère être sensibles à l'époque , les travaux historiques de Rollin eurent un succès non moins prompt et non moins universel que son Traité des études. Le prince de Prusse, plus tard Frédéric II, les goûtait avec une vivacité d'admiration qui lui faisait prodiguer à l'auteur, à l'apparition de chaque nouveau volume les éloges les plus enthousiastes. Il comparait le bon Rollin à Thucydide, le félicitait de préparer pour la France un peuple de héros, un peuple de savants, louait sa morale et sa probité, et lui souhaitait de pouvoir rendre les rois hommes et les princes citoyens.

Le poète J.-B. Rousseau était un des grands admirateurs de Rollin. Il lui adressa une épître où il lappelle

«Docte héritier des trésors de la Grèce. »

Dans ses lettres, il parle souvent des ouvrages du savant universitaire, qu'il « regarde plus encore comme un cours de morale chrétienne que comme un cours d'histoire et d'humanités -^ »

« Je ne sais, ajoute-t-il deux ans plus tard, si je ne vous l'ai point déjà dit, mais je ne puis trop le redire; je regarde votre ouvrage non-seulement

1 Hist. anc, t. XI, A vert.

2 Beaufort, République romaijie, Disc, prél., p. 11.

3 J.-B. Rousseau, Lettre à il. Rollin, à Brux lies, 35 juin 17-33.

comme le meilleur modèle que nous ayons dans le genre, historique ; mais comme un cours de politique et de morale complet, et l'école la plus instructive où les princes et les particuliers puissent apprendre leurs devuirs *. »

Jean Racine n'eslimait pas moins l'auteur du Traité des études. A son lit de mort, il lui recommandait l'éducation de son fils, en disant : <( M. Rollin en sait bien plus que moi là-dessus. » Rollin était alors principal du collège de Beauvais.

Chateaubriand a mis le comble à tous ces éloges en disant, dans le Génie du christianisme :

« Rollin est le Fénelon de l'histoire, et, comme lui, il a embelli l'Egypte et la Grèce. Les premiers volumes de VHi^tuire ancieime respirent le génie de l'antiquité : la narration du vertueux recteur est pleine, simple et tranquille; et le christianisme, attendrissant sa plume, lui a donné quelque chose qui remue les entrailles. Ses écrits décèlent cet homme de bien dont le cœur est une fête continue'le, selon l'expression merveilleuse de l'Écriture. Nous ne connaissons point d'ouvrages qui reposent plus doucement l'àme. Rollin a répandu sur les crimes des hommes le calme d'une conscience sans reproche et l'onctueuse charité d'un apôtre de Jésus-Christ 2. »

Rollin mérite de grands éloges à titre de pédagogue et d'historien, mais il en recevra plus longtemps encore à titre d'écrivain.

Arrivé à la vieillesse sans avoir cultivé l'art d'écrire, il s'éleva du premier coup, dans la littérature française, au rang des classiques, à lexlrême étonnement de ceux qui connaissaient les occupations de toute sa vie. « Vous parlez le français comme si c'était votre langue naturelle, » lui écrivait d'Aguesseau en le remerciant de l'envoi du Traité des études. En effet, sa langue naturelle c'était le latin plutôt que le français, et il le reconnaît lui-même :

« Il pourra venir dans l'esprit de quelques personnes, dit-il dans son Discours préliminaire, que cet ouvrage,, qui est principalement destiné pour l'Université, et qui traite des études qui s'y font, aurait dû être composé en latin ; et cette pensée paraît fort raisonnable et fort naturelle.

« Il aurait peut-être été de mon intérêt de prendre ce parti; et j'aurais pu mieux réussir en écrivant dans une langue à l'étude de laquelle j'ai employé une partie de ma vie, et dont j'ai beaucoup plus d'usage que de la langue française. Je ne rougis point de faire cet aveu, afin qu'on soit plus disposé à me pardonner bien des fautes qui me seront échappées dans un genre d'écrire qui est presque nouveau pour moi. »

Il expose ensuite les raisons qui l'ont détourné de composer son traité en latin, comme avait fait le P. Jouvency pour son livre élégant et substantiel De ratione discendi et docendi ;

« Plusieurs raisons^ dit-il, m'ont déterminé à ne point écrire en latin. Premièreraeut, il me paraît que cela aurait été directement contraire au but que je

1 Lettre du 16 sept. 1735.

2 Génie du christ., liv. III, ch. vu.

me suis proposé, qui est d instruire des jeunes gens qui ne sont pas encore fort habiles et qui n'ont pas assez de connaissance de la langue latine pour l'entendre aussi facilement que celle de leur pays. J'ai dii, ce me semble, au défaut des autres attraits qui manqueront à cet ouvrage, leur en faire trouver quelqu'un dans la facilité qu'ils auront h le lire; et n'ayant pu y répandre des fleurs, en écarter au moins les épines.

« D'ailleurs j'ai cru devoir ne me pas borner h former des hommes éloquents en latin, mais porter mes vues plus loin avec l'Université, en songeant principalement à ceux qui doivent un jour faire usage de l'éloquence et des belleslettres dans la langue française ; et c'est ce qui m'a déterminé à ajouter à mon ouvrage des exemples tirés des auteurs français. Enfin il m'a paru avantageux de mettre tous les pères, et les mères mêmes, à portée de lire ce traité sur les études, et de connaître par ce moyen ce qu'il est nécessaire qu'on apprenne à leurs enfants i. »

Il est fort heureux que toutes ces raisons très solides aient déterminé le vieil universitaire à s'essayer dans une langue presque nouvelle pour lui; notre littérature y a gagné un chef-d'œuvre de plus.

Le Traité des études et même VHlstoire ancienne furent, dès l'origine, regardés comme des ouvrages dignes des maîtres du dix-septième siècle.

Montesquieu admirait en RoUin l'historien et l'écrivain :

« Un honnête homme (M. Rollin), dit-il, a, par ses ouvrages d'histoire, enchanté le public. C'est le cœur qui parle au cœur; on sent une secrète satisfaction d'entendre parler la vertu : c'est l'abeille de la France 2. »

Voltaire faisait aussi le plus grand cas du style de Rollin, avant qui, dans l'Université de Paris, « on ne savait ni écrire ni penser en français '. » Il le loue d'avoir banni le jargon ridicule qui avait si longtemps régné dans les écoles, d'avoir « résisté au torrent du mauvais goût* », enfin d'avoir presque toujours réuni dans ses écrits la régularité, la clarté, l'élégance». 11 lui accorde un rang très honoraljle dans son Temple du goût :

« Non loin de là, Rollin dictait Quelques leçons à la jeunesse, Et quoiqu'en robe on l'écoutait. »

Voltaire, en reconnaissant que le TraU.é des études respire l'élégance et la saine littérature presque partout, lui reproche cependant de s'être éloigné du bon goût quand il a voulu plaisanter, et cite ces exemples à l'appui de sa critique :

1 Traité desétud., Disc, prélim., 2spart.

2 Œuvres mêlées et posthumes de Montesquieu, Pensées diverses.

3 Dict. philo--., art. Langues.

'* lbid.,z.vx,. Français, sect. ii.

5 Ibid., art. Langues.

«T. III, liv. VI, part, m, cli. n, art. i, sect. i, en parlant de Cyrus : « Aus- « sitôt, dit-il, on équipe le petit Cyrus en éclianson ; il s'avance gravement, la « serviette sur l'épaule, et tenant la coupe délicatement entre trois doigts... « J'ai appréhendé, dit le petit Cyrus, que cette liqueur ne fût du poison. — Du « poison ! et comment cela? — Oui, mon papa. » En un autre endroit (liv. VIT, « part. I, art. ii), en parlant des jeux qu'on peut permettre aux enfants : « Une « balle, un ballon, un sabot, sont fort de leur goût... » Et liv. 'SU, part, ii, ch. II, art. IV : (( Depuis le toit jusqu'à la cave, tout parlait latin chez Robert « Estienne. »

« II serait à souhaiter, ajoute Voltaire, qu'on corrigeât ces mauvaises plaisanteries dans la première édition qu'on fera de ce livre si estimable d'ailleurs*. » Pour nous, ces corrections nous semblent peu nécessaires, et les familiarités du bon instituteur de la jeunesse ne nous paraissent pas si déplacées.

Ce qu'on peut avouer sans crainte d'être trop sévère, c'est que RoUin, en particulier dans son Histoire ancienne, descend trop dans les minuties, et que son style a quelquefois de singulières naïvetés. Il parle du siège de Platée par les Lacédémoniens dans la quatrième année de la guerre du Péloponèse :

« Les assiégeants, voj'ant que l'attaque ne leur réussissait pas, et qu'on opposait un nouveau mur à leur plate-forme, désespérèrent de foicer la place, et se résolurent à la bloquer. Mais ils essayèrent auparavant d'y mettre le feu, crevant la pouvoir brûler aisément, à cause de sa petitesse, en prenant l'occasion de quelque grand vent; car ils tentaient tous les moyens imaginables pour s'en rendre maîtres promptement et sans dépense. Ils jetèrent donc des fascines dans l'espace qui se trouvait entre les murs de la ville et les retranchements dont ils les avaient environnés, et remplirent en très peu de temps cet intervalle à cause de la multitude de leurs gens, afin de mettre le feu en même temps dans différents quartiers; puis ils l'allumèrent avec de la poix et du soufre: ce qui causa tout à coup un si grand embrasement, qu'il ne s'en est jamais vu de semblable. Cette invention faillit perdre la ville, qui avait résisté à toutes les autres, car on ne pouvait aborder en plusieurs quartiers; et si le temps eût été favorable, comme l'espéraient les ennemis, c'était fait de la place: mais il sursint en un instant, à ce que l'on dit, une grosse pluie qui éîeigr.it le feu.

« Ce dernier effort des assiégeants ayant été rendu inutile comme tous les précédents, ils convertirent le siège en blocus, et ennronnèrent la ville d'un mur de brique, revêtu en dedans et en dehors d'un fossé profond. Ce travail fut partagé entre toutes les troupes ; et lorsqu'il fut fait, ils laissèrent des gens pour en ofarder la moitié, car les Béotiens s'offrirent à garder l'autre; ils se retirèrent chacun chez soi, vers le mois d'octobre. Au reste, il n'y avait dans la ville que quatre cents habitants et quatre-vingts Athéniens, avec cent dix femmes pour leur apprêter à manger, sans aucune autre personne, soit libre ou esclave, le reste ayant été envoyé à Athènes avant le siège *. »

I Notes du Temple du g'ût.

^ His'. anc, t. H, p. 13S.

Certes, ce récit pâle, traînant et naïf à l'excès est bien capable de faire triompher nos historiens coloristes et pittoresques.

Mais si le style de RoUin peut paraître quelquefois pécher par le trop de simplicité et par le manque d'élévation, en revanche il a souvent l'éloquence la plus noble et môme la plus fleurie. Il définit ainsi les trois genres consacrés de l'éloquence :

c< Le tempéré est une belle rivière ombragée de vertes furets de deux cotés; le simple, une table servie proprement, dont tous les mets sont d'un goût excellent, et dont on bannit tout raffinement; le sublime foudroie, c'est un fleuve impétueux qui renverse tout ce qui lui résiste. »

Il semblerait qu'un esprit d'une trempe si antique dût être fermé aux misérables querelles des fanatiques de religion. Cependant, tant de travaux Ulléraires continués jusqu'à la mort avec la môme application ne purent amortir en RoUin ses passions de sectaire. Il fut jusqu'à la fin aussi ardent janséniste qu'infatigable travailleur : zélé partisan du diacre Paris, on le vit prendre part aux scènes de Saint-.Médard. L'Académie, pour cette raison, n'avait osé le recevoir dans son sein. Le môme motif fit interdire à l'Université, qui assistait en corps aux funérailles, d'y rendre hommage, par un discours public, à l'illustre recteur. Ce ne fut qu'avec une peine extrême que M. de Boze, secrétaire de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, put obtenir de faire Téloge de RoUin dans cette académie, à laquelle il appartenait depuis 1701.

Rollin eut une vie non seulement modeste et laborieuse, mais encore religieuse et môme dévote. Et cependant il fut un des premiers promoteurs du dix-huitième siècle. Les philosophes saluèrent en lui un homme d'opposition et de mouvement, pour avoir lutté opiniâtrement, en qualité de janséniste, contre l'Église et contre l'autorité royale. Il servit beaucoup aussi les tendances nouvelles par tant d'éloges enthousiastes prodigués aux républiques d'Athènes, de Sparte et de Rome.

Parmi les honorables représentants de l'école de Port-Royal, à laquelle se rattachent d'Aguesseau et Rollin, il faut encore citer Louis DE Sacy (1654-1727). Les principaux ouvrages de ce célèbre avocat au Parlement appartiennent à l'époque de Louis XIV, mais il doit être nommé dans un tableau de la littérature française au dix- huitième siècle, parce qu'il continua d'y exercer, avec ses estimables amis, une influence conservatrice. Il a dans le style quelque chose de l'élégance et de la finesse de Fénelon dont il fut estimé ^ mais il est déjà bien

> On trouve dans une lettre de Fénelon une appréciation très favorable et en même temps très juste du talent de Sacy comme avocat. II s'agit de la cause de Louis de Rohan -Chabot, duc de Rohan, que la maison do Rohan voulait empêcher de porter ce nom qui lui avait été imposé par le contrat de mariage de Henri de Chabot^ son père, avec Marguerite de Rohan :

« Il ne m'appartient pas, monsieur, lui écrit larchevêque de Cambrai, de Prosateurs du xviu' siècle. *

du dix-huitième siècle par la recherche du trait et par l'affectation de l'antithèse. En traduisant les Lettres (1699-1701) et le Panégyrique de Trajan (1709) de Pline le Jeune, il avait contracté un goût pour le brillant des pensées dont le solide Rollin fut toujours très éloigné. Pour donner une idée du bon style de L. de Sacy, nous nous contenterons de citer la fin de son principal ouvrage, le Traité de Vamitié :

« Voilîi quelles sont les principales réflexions que j'ai faites sur l'amitié. Je ne prétends pas avoir rempli un si grand sujet, j'ai seulement essayé de le tracer. Ceux qui ne sont amoureux que de ce qui brille à l'esprit, que de ce qui peut l'orner, le nourrir, ou lo fortifier, n'auront pas beaucoup de goût pour cet ouvrage. La morale naturellement fade pour eux, parce qu'elle ne roule que sur des principes connus et ordinaires, n'est pas assaisonnée ici d'une manière assez piquante pour espérer qu'elle les réveille. Ils me reprocheront d'avoir voulu faire un art de l'amitié, et ne manqueront pas de me dire que c'est au cœur à nous apprendre à aimer, et que celui à qui il ne l'a pas appris, l'apprend mal dans les livres. La simplicité de mes intentions m'aidera à supporter un tel dégoût; mais je répondrai sans peine à leurs reproches, Je n'ai pas prétendu faire un art de l'amitié. Je sais qu'elle est un sentiment, et l'on n'apprend point à sentir; mais on peut épurer et rectifier un sentiment. Si ce principe est faux, la morale est absolument inutile, car elle n'apprend qu'à gouverner et à modérer les passions, qui de tous les sentiments sont les plus naturels et les plus vifs. Que si ce principe est vrai, pourquoi un sentiment tel que l'amitié, où la raison et la vertu doivent avoir tant de part, ne pourra-t-il point être soutenu de réflexions propres à l'augmenter, à le fortifier, et à le diriger? Je n'ai donc pas prétendu donner diis règles pour aimer. J'ai voulu seulement redresser ceux qui, faute de bons guides, s'égarent dans Tamitié. J'ai voulu, en expliquant sa nature, empêcher qu'on ne pût s'y tromper; en montrant ses avantages, engager à les rechercher; en proposant ses devoirs, exciter ù les remplir L »

Sacy était digne de parler de l'amitié : il en avait senti tous les charmes et rempli tous les devoirs.

<t Entre ceux, dit il quelque part, qui liront cet ouvrage, je ne doute pas qu'il ne s'en trouve plusieurs qui s'imagineront qu'à force de perfectionner l'amitié, j'en ai fait une belle chimère. Ils changeront le titre de mon livre,

dire mon avis sur la cause que vous avez défendue ; mais je ne puis m'erapêcher de dire que vous avez donné à cette cause tous les avantages qu'elle pouvait recevoir. Tout y est die avec justesse, précision, clarté, exactitude et force. La recherche des faits est curieuse. » (Lettre du 28 oct 1703.)

Fénelon lui écrivait encore près de deux ans plus tard :

« Je vous supplie de me faire part de tout ce que vous donnerez au public. Vos Fuctmm pour M. le duc de Rohan m'ont laissé une grande curiosité pour vos ouvrages. » (Lettre du 20 janv. 1705.)

Les Factums dont parle l'archevêque de Cambrai sont trois Requêtes et un Mémoire, publiés de 1701 à 1704, et qu'on trouve réunis dans le tome I" de son Recueil de Mémoires, Fadum? et Harangues. (Paris, 1724, 2 vol. in-i.)

' Traité de l'amitié, liv. III, p. 317.

D'AGUESSEAU, ROLLI.N, SAGY, LESAGE, ETC. 51

et l'appelleront rid^ie de l'ami qui ne se trouve point. Ils diront qu'il ne manque à mes conseils que des hommes qui les puissent pratiquer. D'autres, au contraire, qui ont meilleure opinion de l'humanité et qui, sur la foi de leurs propres sentiments, croient qu'il y a encore de la vertu et de la fidélité sur !a terre, pourront bien me reprocher d'êcre quelquefois trop indulgent i. «

Il mérite lui-même d'être placé parmi ces hommes antiques dont le nombre, malheureusement, n'a cessé de diminuer jusqu'à nos jours. L'amitié touchante qui l'unissait à madame de Lambert est justement restée célèbre.

Après M. de Sacy, il faut nommer sa noble amie, madame de Lambert* (1647-1732 , cette femme aussi modeste que spirituelle, qui continuellement appréhendait comme un malheur de voir exposer au grand jour ses productions, et aurait voulu garder toujours manuscrits les opuscules auxquels elle a dû sa réputation littéraire, les Lettres d'une dame à son fils sur la vraie gloire^, ou Avis d'une mère d son fils, les Avis d'une mère à sa fille, les Réflexions sur les femmes, le Traité de l'amitié, le Traité de la vieillesse, le touchant petit roman intitulé la Femme ermite, etc. Tous sont écrits avec pureté et avec agrément, mais pas toujours avec un naturel parfait. Madame de Lambert ne savait pas assez se garder d'une certaine recherche. Suivant la juste remarque du président Hénault, « on s'apercevait qu'elle était voisine du temps de l'hôtel de Rambouillet : elle était un peu apprêtée et n'avait pas eu la force de franchir, comme mesdames de Sévigné et de la Fayette, les barrières du collet monté et du précieux*. « Le cercle de madame de Lambert exerçait une influence très salu-

1 Traité de l'amitié, Préf., p. ix..

* Madame de Lambert, qui semble ne pas croire à la possibilité d'une amitié véritable entre deux femmes, a écrit des lignes d'un sentiment exquis et dune délicatesse parfaite sur l'amitié entre personnes de sexe différent, quand elles sont également vertueuses. « Il est sûr, dit-elle, que de toutes les unions, c'est la plus délicieuse. Il y a toujours un degré de vivacité qui ne se trouve point entre les personnes du même sexe; de plus, les défauts qui désunissent, comme l'envie et la concurrence, de quelque nature que ce soit, ne se trouvent point dans ces sortes de liaisons. » Union délicieuse assurément, mais toujours dangereuse.

8 Dans ses Avis à son fils, elle lui parle aussi souvent de gloire que de hiœurs et d'innocence. Elle met peut-être môme de l'excès à lui recommander une noble émulation : « On ne peut, lui dit-elle, avoir trop d'ardeur de s'élever, ni soutenir ses désirs d'espérances trop flatteuses. Il faut par de grands objets donner un grand ébranlement à l'âme, sans quoi elle ne se mettrait point en mouvement... Rien ne convient moins à un jeune homme qu'une certaine modestie, qui lui fait croire qu'il n'est pas capable de grandes choses. Cette modestie est une langueur de l'âme, qui l'empêche de prendre l'essor et de se I orter tVdC rapidité vers la gloire. » * Mémoires du président Hénault, ch. x, p. 103.

t2 LES CONTINUATEURS DU DIX-SEPTIEME SIÈCLE.

taire de morale et, en somme, de bon goût. Cette femme distinguée réunissait chez elle une élite d'hommes d'esprit, Fontenelle, Mairan, l'abbé de Mongault, l'abbé de Choisy, l'abbé de Bragelonne, le père Buftier, le président Hénault, enfin M. de Sacy, son héros, l'homme, selon elle, qui réunissait le mieux les mœws et les grâces. On lisait, chez madame de Lambert, les ouvrages prêts à paraître; et, comme le dit Hénault, « il fallait passer par elle pour arriver à l'Académie française. »

Un autre écrivain de la première moitié du dix-huitième siècle se montra constamment fidèle à la tradition du dix-septième, c'est Lesage. Sa prose, aussi vive et aussi nelte que celle de Voltaire, est aussi sobre, peu s'en faut, que celle de madame de la Fayette. Nous étudierons, dans la seconde partie, avec les développements nécessaires, ce romancier qui, le dernier, a su peindre au lieu de décrire, et s'emparer vivement de quelques scènes intéressantes pour en faire ressortir les plus secrètes faiblesses du cœur humain. Malheureusement, en voulant peindre la vie et la nature humaine, il a commis la grave omission de ne pas représenter ce qu'elle a d'idéal au moins dans quelques âmes exceptionnelles et dans certaines situations, et de ne pas mettre en scène un seul véritable homme de bien. Ce manque d'élévation et d'idéal est encore un trait de la décadence du dix-huitième siècle, môme chez les meilleurs esprits.

Nous avons déjà étudié, dans nos précédents volumes, les autres écrivains di versement distingués qui parurent et commencèrent à briller au confluent des deux siècles, Massillon, Saint-Simon^ Fleury, Vertot, le P. Daniel.

Massillon a cessé de faire entendre sa voix dans la chaire; mais il jouit dune popularité qu'il n'avait pas cherchée par son Fetit Carême dont les apôtres du jour font l'évangile d'une reUgion nouvelle qui bientôt ne sera plus qu'un pur déisme.

Nous aurons occasion d'ajouler quelques mots sur Saint-Simon, Fleury, Vertot, le P. Daniel, en parlant, dans un de nos prochains chapitres, des historiens et des auteurs de Mémoires.

Lia nouTelle école littéraire. — Fontenelle, l<a Hotte, Terrasson. — Réaction de Voltaire, de Uontesquieu, en faveur du bon goût.

Les écrivains que nous venons d'étudier, ou dont nous avons rappelé le souvenir, d'Aguesseau, Rollin et les autres, sont comme des survivants d'un autre âge. Eux-mêmes ne surent pas retrouver le point de l'ancienne perfection, et plusieurs d'entre eux eurent leur part, faible il est vrai, mais sensible, des défauts du temps.

Cependant une nouvelle école aspirait à dominer dans la république des lettres. La satiété du beau, du simple et du grand avait produit le goût du bizarre, du recherché, de lïnattendu. Des esprits subtils et raffinés se trouvèrent à point pour satisfaire ce goût de blasés.

Le représentant le plus marqué de la nouvelle école littéraire, c'est Fontenelle, l'adversaire de Boileau, de Racine et de la Fontaine autant que des anciens ; Fontenelle qui, après avoir écrit de fades églogues, de froids opéras, s'être montré bel esprit plein de mignardises et de recherches dans ses articles du Mercure galant, dans ses Lettres du chevalier d'Her., et dans ses Dialogues des morts, révéla un talent sérieux dans son Histoire des oracles, dans ses Mondes, et surtout dans ses Éloges des membres de l'Académie des scje??ces; mais dans tous ses ouvrages garda une manière d'écrire bien éloignée du naturel de l'époque classique, bien dégénérée du grand goût français.

Fontenelle eut pour second un esprit d'un ordre inférieur au sien, quoique distingué encore, La Motte Houdard (1672-1731), le célèbre adversaire des anciens, et le hardi critique d'Homère, ce sublime poète qu'il lui était impossible de comprendre et de sentir, à lui une des têtes les plus antipoétiques qui furent jamais. Il ne mit point, croyons-nous, de mauvaise foi dans les attaques dont il harcela l'auteur de VJliade et de l'Odyssée, à l'encontre de madame Dacier.

« C'est une justice que me doivent mes lecteurs, et madame D. même, dit-il quelque part, de croire que je n'ai point critiqué Homère par une sotte ambition de m'élever contre les sentiments reçus; que j'ai saisi, que j'ai cherché même les occasions de le louer ; que, dans le doute, j'ai toujours pris parti pour lui ; et qu'en le respectant personnellement comme le g-hiie le plus poétique qui ait peut-être jamais été, je n'ai eu d'autre dessein que de remarquer dans son ouvrage les imperfections évidentes, suites nécessaires de l'invention.

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