‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 3 sur 196 · LA NOUVELLE ÉCOLE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE ÉCOLE LITTÉRAIRE

aussi bien que de la grossièreté de son siècle; je n'ai prétendu combattre que cette admiration sans discernemeiitj qui le propose à tous égards comme infaillible *. »

Certains enthousiastes pouvaient voir des beautés où il n'y en avait pas, ou s'en exagérer le mérite ; mais la Motte ne savait pas apprécier, était incapable de goiiter celles qui étaient les plus vives et les plus originales. Voilà pourquoi il s'efforce avec tant d'ardeur de persuader que la réputation d'Homère n'est qu'un préjugé qui a passé des anciens jusqu'à nous.

Son argumentation est pleine de sophismes, mais, il faut le reconnaître, son Discours sur Homère, ses Héflcxions sur la critique, contiennent des pages d'un très bon et très agréable style. On ne peut lui refuser de la vivacité et du trait dans l'expression, comme dans ce passage.

« Qui en croirait madame D., on s'imaginerait que des deux portraits que je fais d'Homère, le portrait flatteur est l'ouvrage des pins grands hommes de l'antiquité ; et que j'ai emprunté les traits du portrait critique, sf ulement de Desmarets et de M. Perrault. On se méprendrait fort; voici à peu près la liste de ceux qui m'ont fourni la matière de mon tableau critique : Platon, Pylhagore, Josèplie, PLilostrate, Denys d'Halicarnasse, Lucien, Mélrodorus de Lampsaque, Plutarque, Dion Chrysostome, Cicéron, Horace, des sectes entières de philosophes et les anciens Pères de ^J^glise ; et parmi les modernes, Érasme, Jules César Scaliger, S.-Evremond, M. Bayle et le P. Rapin, sans compter ceux dont on se plaît un peu trop h décréditer les noms.

« J'ai tout l'air d'un savant, et je m'enorgueillis presque de cet assemblage d'autorités ; mais il ne faut point se donner pour ce qu'on n'est pas. Je ne les ai recueillies que pour le besoin présent ; et ce n'est qu'une doctrine de passage, qui apparemment m'échappera bientôt.

« Qu'on me pardonne donc (juelqnes citations ; car il faut bien combattre mes adversaires avec leurs propres armes. Ils traiteraient toujours mon apologie d'ouvrage frivole, s'il n'y avait que des raisons 2. »

Le raisonnement est au moins très spécieux, et la diction est à la fois spirituelle et saine.

La réputation de la Motte qui, dans son temps et quand Voltaire n'avait encore écrit qu'en vers, passait pour le meilleur écrivain en prose, ne se soutint pas après sa mort. A peine si, parmi les esprits distingués, il conserva quelques admirateurs, comme Duclos, qui était un peu de son école ^.

« Quand je suis arrivé dans le monde, il y a quarante ans, écrivait la Harpe à la fin du siècle, déjà la Motte était dans la classe des auteurs qui ne sont plus guère lus que des gens lettrés, parce que ceux-là doivent lire tout. On citait dans le monde quelques endroits de ses opéras, quelques strophes de ses odes, quelques-unes de ses fables, et on allait voir Inès sans l'estimer. La

* Réfl. sur la critique, 2* part. — 2 Il/id.

3 \ oir Mém. sur la vie de Duclos écrits par lui-même.

FOiNTENELLE, LA MOTTE, TERRASSO.X, ETC. o5

dureté de sa versification était célèbre, et l'on ne rappelait ses paradoxes que pour en rire '. »

Le président Hénault écrivait de son côté dans ses Mémoires :

« On ne saurait dire ce qui manque k sa prose : elle est pure, harmonieuse, exacte; mais elle n'invite point à continuer. On a pu reprocher à Fontenelle trop de finesse; mais on le relit cent fois : il aiguise l'esprit et il a trouvé souvent des ingrats qui lui reprochaient le plaisir qu'il leur avait fait. On sent l'auteur dans Fontenelle; dans la Motte, le rhéteur. Lisez Voltaire, il ne vous fatigue jamais; son style ressemble à des cheveux qui frisent naturellement, ceux de la Motte sont passés au fer 2, »

Ces appréciations, justes au fond, sont un peu sévères. La Motte, auteur très secondaire, est un critique distingué, malgré ses paradoxes et ses fausses vues, et, comme l'a reconnu Voltaire, « un écrivain délicat et méthodique en prose, quoiqu'il manque souvent de feu et d'élégance dans sa poésie^ ; » ajoutons: quoiqu'il sacrifie beaucoup trop au faux bel esprit.

Le dix-huitième siècle, avec ses prétentions au progrès en tout genre, devait applaudir au paradoxe de la Moite sur la supériorité des modernes. Aussi fîl-il beaucoup de disciples. Teurasson se montra le plus ardent de tous à soutenir la cause défendue par l'auteur du Discours sur Homère.

L'abbé Terrasson (1670-1730) était privé plus encore que la Motte du sens poétique. Il comparait le règne d'Homère à celui d'Aristote, et, enflammé par l'exemple de Descartes, qui avait détruit les autels du philosophe, en substituant la raison à la prévention, il se croyait né pour renverser ceux du poêle. Il entreprit celte difficile tâche dans sa Dissertation critique sur l'Iliade cV Homère (1715, 2 vol. in- 12), ouvrage lourd et fatigant, où il imite le ton et le style des commentateurs contre lesquels il dirige la plupart de ses traits en croyant les lancer contre le sublime chantre d'Achille. Du reste, il ne pardonne rien à l'auleur de l Iliade, et il le blâme également pour le choix du sujet, pour l'ordonnance, pour les caractères, pour la morale, enfin pour la diction, dont il devait être un meilleur juge que la Motle, parce que, lui du moins, il savait le grec. « L'examen dans les ouvrages de belles-lettres, nous dit Terrasson, doit tenir lieu de l'expérience dans les sujets de physique; et le même bon esprit, qui fait employer l'expérience dans l'un, fera toujours employer l'examen dans l'autre. >> C'est très bien dit ; mais le disciple de Descartes oubliait qu'en fait de poésie il ne s'agit pas seulement d'examiner, mais de sentir, et de sentir avec transport.

' Lycée, 3' part., liv. I, ch. vni, sect. i.

2 Mémoires du président Hénault, cli. V, p. 30.

' Siècle de Louis XIV, Écrivains.

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