‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 48 sur 196 · M™« GEOFFRIN · texte numérisé non relu

M™« GEOFFRIN

qui m'ont appris à parler, à penser et qui ont daigné me compter pour quelqu cliose '. »

On peut assurer que peu d'entre eux eurent une plume aussi naturelle, aussi fine et aussi élégante que la sienne.

M™« du Deffant ne parle jamais qu'avec dédain et colère de la Lespivasse. Celle-ci, au contraire, si l'on en croit la Harpe, ne parla jamais delà rancuneuse marquise qu'avec réserve, et conserva toujours pour elle une reconnaissance respectueuse. Elle garde généralement, dans sa correspondance, les mêmes égards qu'elle observait dans la conversation.

M™^ du Deffant et M'^'^ de Lespinassene réunissaient qu'un nombre restreint d'hommes de lettres et d'artistes. Leur rendez-vous le plus général était chez une femme moins lettrée, chez une femme sans naissance ni titre, mais possédant admirablement le tact des convenances et ayant cette politesse exquise que donne un grand usage du inonde, douée en outre d'un goût excellent, et distinguée par des qualités de cœur qui la rendaient précieuse aux littérateurs et aux artistes, non seulement nationaux, mais étrangers. Nous voulons parler de M"« Geoffrin (169'J-1777). Cette dame, en attirant avec empressement à ses lundis et à ses mercredis les hommes de lettres et les artistes les plus connus de son temps, prenait soin en même temps d'y rassembler les personnes les plus considérables par le rang et la naissance. Elle aimait aussi à mettre les écrivains et les artistes en relation avec les étrangers de distinction qu'elle recevait; et ils affluaient dans sa maison, surtout depuis qu'elle avait fait le voyage de Pologne et d'Allemagne, pendant lequel tant d'honneurs lui avaient €té prodigués à Varsovie et à Vienne^.

M™'' Geoffrin ne paraissait pas destinée à jouer ce grand rôle littéraire. Elle avait été élevée par une vieille grand'mère qui avait très peu d'instruction, mais beaucoup d'esprit et une tête bien faite. Elle profita des directions et de l'expérience de cette femme respectable, mais n'eut jamais aucun maître. Persuadée que les femmes n'ont nul besoin d'être fort instruites, elle ne se soucia point, plus tard, d'acquérir le savoir qu'on ne lui avait pas donné et resta toute sa vie ignorante .

Tous ceux qui l'ont connue attestent que les qualités dominantes de son esprit étaient le naturel, la justesse, la finesse, et quelquefois la grâce. Le talent de faire des définitions était un de ceux où elle excellait.

Un de ses panégyristes, qui avait été admis pendant vingt ans dans sa société, a dit d'elle :

1 Lettre LUI, 23 sept. 1774.

* Voir les mémoires du temps, en particulier les Mé'/ioires secrets, de mai à novembre 1776.

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« La grâce et la délicatesse de son esprit se déployaient surtout dans se» lettres et dans sa conversation.

« Ses lettres étaient plus simples que faciles ; le naturel en était choisi ; il lui fallait du temps pour écrire: son style était concis et clair, ses idées justes et sa tournure originale.

« Sa conversation dans le tète-à-tôte était douce et gaie; elle avait surtout l'art et l'attention obligeante de mettre ceux qu'elle entretenait sur des sujets qui pouvaient les intéresser, et de les laisser causer sans les interrompre *. »

Préférant la raison au bel esprit, elle donnait le goût du bon sens et de la bonhomie à ceux qui la fréquentaient. Cependant, au besoin, elle savait relever les conversations ou leur donner un tour piquant, en semant dans ses propos toutes sortes de pensées justes et de traits heureux.

Horace Walpole, ce correspondant moqueur et caustique de M""^ du Deffant, aimait à témoigner du mérite naturel de M'"'= Geoffrin, l'un des meilleurs entendements qu'il eût rencontrés.

a M™* Geoffrin, écrivait-il à lady Herveyj est venue l'autre soir et s'est assise, deux heures durant, à mon chevet; j'aurais juré que c'était milady Hervey, tant elle fut pleine de bonté pour moi. Et c'était avec tant de bon sens, de bonne information, de bon conseil et d'à-propos! Elle a surtout une manière de vous reprendre qui me charme. Je n'ai jamais vu, depuis que j'existe, personne qui atteigne si au vif les défauts, les vanités, les faux airs d'un chacun, qui vous les développe avec tant de netteté, et qui vous en convainque si aisément. Je n'avais jamais aimé à être redressé auparavant; maintenant vous ne pouvez vous imaginer combien j'y ai pris goût. Je la fais à la fois mon confesseur et mon directeur, et je commence à croire que je serai à la fin une créature raisonnable, ce à quoi je n'avais jamais visé jusqu'ici. La prochaine fois que je la verrai, je compte bien lui dire : « 0 sens commun, assieds-toi là ; j'ai été jusqu'ici pensant de telle et telle sorte; dis, n'est-ce pas bien absurde ? » Quant à toute autre espèce de sens et de sagesse, je ne les ai jamais aimées, et maintenant je vais les haïr à cause d'elle. Si cela valait la peine, je puis vous assurer, madame, qu'elle me gouvernerait comme un enfant ^. »

Elle n'a pas laissé d'ouvrages, mais eUe eût été capable d'en composer. Quelques personnes de sa société, raconte Morellet, la pressaient d'écrire ses mémoires ; elle le leur promit, et les assembla peu de jours après pour leur en lire le commencement. Le voici :

Mémoires de Madame Geoffrin, en G vol. in-\i.

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