‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 47 sur 196 · M"»* DU CHASTELET · texte numérisé non relu

M"»* DU CHASTELET

des mieux composés. Voltaire parle ainsi de la société qui se rassemblait chez son amie :

« La liberté y était décente, la gaieté n'y était point bruyante, la science n'y avait rien de rebutant, et l'esprit rien d'apprêté *. »

Cette femme qui, non contente de lire dans leur langue et de savoir par cœur Virgile, Horace et Lucrèce, expliquait Leibnitz et Newton, comprenait Locke, et s'était rendu familiers tous les ouvrages philosophiques, se vit proposer en exemple à tout son siècle, compter au rang des plus grands hommes de l'Europe*, et citer comme un des principaux titres de gloire du siècle :

« L'esprit philosophique, disait Voltaire, fait tant de progrès en France depuis quarante ans, qu(3, si Boileau vivait encore, lui qui osait se moquer d'une femme de condition parce qu'elle voyait en secret Roberval et Sauveur, il serait ob igé de respecter et d'imiter celles qui profitent publiquement des lumières des Maupertuis, des Réaumur, des Mairan, des Fay et des Clairault. »

Voltaire ne voyait là qu'un heureux progrès de l'esprit philosophique. D'autres, avec raison, étaient plus sensibles aux abus. Un célèbre romancier du temps, témoin de cet engouement de certaines femmes pour les sciences, disait :

« Ce n'eût pas été assez que le fol entêtement pour les sciences tint aux femmes lieu d'esprit et de beauté, il fallait encore qu'il leur tînt lieu de vertu. Quelqu'une d'elles, lasse, non de plaisirs, mais de l'éclat qui les suit, voulaitelle afficher une conduite plus réglée? Les mépris du public lui devenaient-ils à charge? L'inconstance d'un amant lui inspirait-elle pour quelques jours le dégoût du monde? Ce n'était plus, comme autrefois, en se consacrant aux exercices pénibles de la dévotion, qu'elle se cherchait des ressources. Les sciences avaient pour elle le mérite de l'hypocrisie; être géomètre, enfin, ou quitter le rouge, faisaient un honneur égal 3. »

Le pas une fois franchi, les femmes ne bornèrent pas leur curiosité aux sciences physiques et mathématiques. Législation, politique, économie, elles voulurent tout connaître, parler de tout, à l'exemple de leurs adorateurs :

0 Penseurs, politiques, raisonneurs, l'agriculture, la législation et la philosophie sont le sujet des entretiens de leurs cercles les plus polis, disait M°" Riccoboni. Tout le monde projette, tout le monde établit des principes, tout le monde forme des plans d'administration. Les femmes mêmes s'occupent de ces graves objets. L'esprit de parti s'introduit à la toilette, siège à table, se mêle à tous les jeux. Une jeune beauté choisit et protège un système politique, proscrit les autres, dispute, et quelquefois s'emporte. Chaque

1 La Princesse de Babylone.

s Lettre de Frédéric à Voltaire, 7 avril 1737. 3 Crébillon fils, Ah! quel coute! liv. II, ch. xix.

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société a ses vues, ses idées, ses calculs. Et malheur au citoyen paisible qu demeure neutre, écoute, se tait I On l'étourdit partout, on ne le considère nulle part.

« La profondeur est devenue la folie d'une nation autrefois inspirée par les grâces et guidée par le plaisir *. »

Les philosophes se consolaient, et même se réjouissaient ; suivant eux, l'âge de la futilité était passé, et le siècle des choses était arrivé! C'est-à-dire que les femmes commençaient à se matérialiser comme les hommes. Triste signe de décadence !

M™'^ du Chastelet, qui, pour se distraire des mathématiques et de la physique, s'amusait à tromper son mari et Voltaire au profit de Saint- Lambert, n'était pas moins philosophe dans sa conduite que dans ses opinions. Elle eut ce trait de ressemblance avec M™'' du DefTant, femme moins savante, mais non moins spirituelle et meilleur écrivain, sans s'être jamais érigée en auteur.

M""*^ Dc Deffant, née à Vichy-Chamrond (1697-1780), avait reçu, à la Madeleine deTrenelle,une éducation très négligée, et dont elle se plaint souvent dans ses lettres. Sa grande maladie, dès sa jeunesse, était l'ennui ; elle chercha les distractions bruyantes et les succès du monde. A la fois belle et spirituelle, elle était faite pour plaire, mais malheureusement aussi pour séduire et se laisser séduire^. Son talent naturel brilla d'abord à la petite cour de Sceaux, que Malézieu appelait les galères du bel esprit, parce qu'il fallait toujours y avoir de l'esprit, et où trônait la petite-fille du grand Condé et la bru de Louis XIV, la fameuse duchesse du Maine, femme vive et spirituelle, capricieuse, égoïste et tyrannique', que ses flatteurs exaltaient au-dessus des plus grandes reines protectrices des sciences, au-dessus de la reine Christine et de la princesse palatine ÉUsabeth, l'amie de Descartes, bien que son plus grand mérite ait été d'avoir su goûter les bons auteurs de l'antiquité que Malézieu lui traduisait en présence de toute la cour, d'avoir aimé

1 Lett. de Mylord Hivers, XIII.

2 M""* du Deffant, qui compromit de très bonne heure sa réputation, fixa un moment les goûts passagers du régent, et lia un commerce plus durable avec le président Hénault, donnait encore dans le scandale quand elle n'était plus jeune. Le chevalier d'Aydie, celui que M"^" Aïssé aima tant, écrivait à M'^* de Lespinasse : « Ne rae parlez plus de cette femme ; je ne puis trop la mépriser; car ce n'est pas une femme tendre qui ait un amant, ni une femme faible qui en a deux, mais une femme perdue, qui a envie de tout et ne s'attache à rien. Elle prend un amant comme elle prend une robe, parce qu'il faut en avoir une, qu'elle quitte le lendemain pour le seul plaisir d'en avoir une autre. »

3 « M"^ la duchesse du Maine était l'oracle de cette petite cour. Impossible d'avoir plus d'esprit, plus d'éloquence, plus de badinage, plus de véritable politesse; mais, en même temps, on ne saurait être plus injuste, plus avantageuse, ni plus tyrannique. » {Mémoires du président Hénault, ch. XI, p. Il5.)

passionnément la comédie jusqu'à près de quatre-vingts ans, et d'a- Toir mis son plus grand plaisir à la jouer sans cesse, très mal à la Yérité.

Les fêtes littéraires, les divertissemen ts, les spectacles de la duchesse étaient ordonnés et dirigés par M. deMalézieu, académicien ingénieux et actif qui, malgré son goût pour le grec, pour l'hébreu, pour l'histoire et même pour les mathématiques, savait fort bien, à toute occasion, composer d'agréables impromptus, de spirituels petits vers, et des pièces badines où il était souvent lui-môme acteur. Fontenelle et la Motte étaient les oracles de cette petite cour galante et littéraire. M"* de Staal s'y fit aussi beaucoup admirer*, et après la mort de la spirituelle suivante de la duchesse du Maine, la marquise du Deffant employa toute l'activité de son esprit à y entretenir le goût des choses littéraires et l'animation des plaisirs assaisonnés de bel esprit.

Plus tard, vers l'année 1740, elle ouvrit elle-même un salon où les beaux esprits les plus célèbres et les personnes du monde les plus distinguées se donnèrent rendez-vous. Voltaire, Montesquieu, d'Alembert y régnaient.

Devenue vieille et aveugle, M°"= du Deffant garda toute sa vivacité, son esprit, sa mémoire et môme ses agréments. Elle allait à l'opéra, à la comédie, aux soupers, à Versailles, et recevait chez elle deux fois par semaine. Elle était d'une activité d'esprit et de corps extraor- ■dinaire.

« A soixante-treize ans, écrivait Horace Walpole, elle a le même feu qu'à vingttrois. Elle fait des couplets, les chante, se ressouvient de tous ceux qu'on a faits. Ayant vécu depuis la plus agréable époque jusqu'à celle qui est la plus raisonneuse, elle unit les bénéfices des deux âges sans leurs défauts : tout ce que l'un avait d'aimable, sans la vanité, tout ce que l'autre a de raisonnable, sans la morgue. Je l'ai entendue discuter avec toutes sortes de gens, sur toutes sortes de sujets, et je ne l'ai jamais trouvée en faute. Elle rabat les savants, redresse les disciples, et trouve le mot pour chacun. Avec une machine des plus frètes, son énergie de vitalité l'emporte dans un train de vie qui me tuerait, s'il me fallait rester ici. Si nous revenons à une heure du malin de souper à la campagne, elle nous propose de nous en aller faire un tour aux boulevards ou à la foire, parce qu'il est de trop bonne heure pour se coucher 2. J'eus grand' peine, la nuit dernière, à lui persuader, quoiqu'elle ne fût pas bien, de ne pas rester debout jusqu'à deux ou trois heures pour la comète ; car elle avait, à ■cette intention, fait dire à un astronome d'apporter son télescope chez le président Hénault, dans l'idée que cela m'amuserait. »

Pour occuper les heures où elle était seule, elle se faisait hre les

i Lire ses Mémoires et particulièrement ses Lettres à M""* du Deffant. Lemerre, 1877.

2 « Quand cela nuira à ma santé, disait-elle, ou que cela ne s'accordera pas avec le régime des gens avec qui j'aime à vivre, je me coucherai à minuit s'il le faut .»

Prosateurs du xyih* siècle. 21

meilleurs auteurs de l'autre siècle, et tout ce qui paraissait de nouveau. Elle entretenait aussi une correspondance très active*, et ces lettres, maintenant recueillies pour la plupart, lui assurent une place élevée parmi les épisloliers français.

La partie la plus considérable de sa correspondance est adressée à un célèbre Anglais, lord Walpole, troisième fils de ce Robert Walpole qui dirigea longtemps les affaires de l'Angleterre sous la nouvelle dynastie de Brunswick. Horace Walpole, retiré des affaires par amour de l'oisiveté, mettait son plus grand plaisir à saliriser tous les hommes d'action et tous les hommes de talent : il y avait là une ressemblance de caractère qui le prédisposait à goûter la sceptique et mordante da Deffant, d'ailleurs fort atteinte d'anglomanie.

C'est dans sa correspondance avec Walpole, qui comprend quinze années, que M"° du Deffant fait le mieux connaître sa personne, soncaractère, son esprit. On l'y voit fort volontiers médisante, très inégale, fort exigeante, mais souvent ardente, bonne, sensible, dévouée. Ce qu'elle éprouve, elle plus que sexagénaire au début de ce commerce, pour le spirituel Anglais, ressemble à de la passion, et en atous les emportements et tous les orages. Elle se donne tout entière à son ami ; elle veut n'être dirigée que par cet ami à qui elle promet la soumission la plus inviolable. Dès sa première lettre elle lui dit : « Souvenez-vous que vous êtes mon tuteur, mon gouverneur; n'abandonnez pas mon éducation ; je serai toujours très soumise*. » Pour l'attacher et en obtenir des réponses, elle l'instruisait de toutes les intrigues de la cour, de toutes les tracasseries ministérielles, dfr tous les changements de ministres, de tous les lits de justice, lui envoyait la liste des parlements, et enfin lui transmettait les moindres nouvelles recueillies par elle avec l'avidité d'une femme aveugle qui n'a guère d'autre distraction que celle de satisfaire sa curiosité.

Une pointe de méchanceté animait ordinairement ses récits. Walpole, dont la prudence tremblait toujours pour le secret des lettre* confiées à la poste, retenait la plume satirique de M™'^ du Deffant. Plusieurs de ses lettres, cependant, renferment des détails curieux et critiques sur les événements publics, comme l'élévation de M™^ du Barry, la disgrâce du duc de Choiseul, le renvoi des parlements par le chancelier Maupeou. Ces lettres, grâce à la paix entre la France et l'Angleterre, avaient été transmises par des particuliers.

Si Walpole contenait Ihumeur médisante de 1^™"= du Deffant, il arrêtait bien plus encore les épanchements trop passioimés de sa tendresse inquiète et ombrageuse. Il craignait que sa liaison avec la vieille marquise ne prêtât au ridicule, si ses lettres venaient à être décachetées au bureau de la poste, comme il arrivait souvent dan»

1 Cette correspondance a éié récemment classée, commentée, publiée par M. de Saint-Aulaire. Calmaiin Lévy.

* Leit. à Hûr. Walpole, 19 avril 176 ;.

les derniers temps du règne de Louis XV. Très ennuyé d'une correspondance pleine d'ardeurs romanesques, remplie de lamentations, de craintes, de soupçons, il lui disait sans ménagement, dans un français qui méritait réellement les éloges de M™'' du Deffant' :

« Vous vous moquez des lettres d'Héloîse, et votre correspondance devient cent fois plus larmoyante. Reprends ton Paris; Je ti'aime pas m'/imie, ô gué! Oui, je l'aimei'ais assez au gai, mais très peu au triste. Oui, oui, m'amie, si vous voulez que notre commerce dure, montez-le sur un ton moins tragique; ne soyez pas comme la comtesse de la Suze, qui se répandait en élégies pour un objetbien ridicule, Suis-je fait pour être le héros d'un roman épistolaire? et comment est-il possible qu'avec autant d'esprit que vous eu avez, madame, vous donniez dans un style qui révolte votre Pylade, car vous ne voulez pas que je me prenne pour un Orondate ? Parlez-moi en femme raisonnable, ou je copierai les réponses aux Z,e^^*e5 ^or/H^atsei*. »

Les reproches et les duretés du railleur Walpole ne découragent pas la tendresse soumise de sa vieille correspondante. Elle n'est pas à son aise avec lui, etla crainte l'offusque quand elle lui écrit ^. Mais les réponses de son ami sont toujours les bien venues , qu'elles soient longues ou courtes, caressantes ou bourrues. Elle se résigne à tout, pourvu qu'il croie à sa tendresse respectueuse.

« Je veux mourir, lui assure-t-elle, si j'ai jamais l'intention de vous gronder et de vous picoter : mon estime pour vous va jusqu'au respect et même h la crainte*. » — « Les jérémiades, les élégies, voilà ma part, lui dit-elie encore; les épigrammes, les mép ris, les dédains, et, le pis de tout, l'indifférence, voilà la vôtre *. »

Il ne tient qu'à lai delà rendre très heureuse, malgré son âge et ses malheurs ^, et quand elle ne jouira plus de son amitié, il ne lui restera qu'à mourir. W^"^ de Lespinasse n'en disait guère plus à M. de Guibert.

Il ne faut pas trop rire cependant de cette amitié si expansive et si passionnée d'une vieille femme aveugle pour un homme dont elle n'avait jamais pu voir les traits. L'imagination et le besoin d'occuper d'elle y avaient grande part, mais le cœur n'y était pas étranger. Dans la dernière lettre qu'elle ait pu lui écrire, et quelques semaines seulement avant sa mort, elle lui disait :

« Divertissez-vous, mon ami, le plus que vous pourrez, ne vous affligez point de mon état, nous étions presque perdus l'un pour l'autre ; nous ne nous de-

1 Elle lui dit plusieurs fois que, malgré ses anglicismes et ses incoiTections, elle ne voit que Voltaire qui rende aussi bien ses pensées.

* En note à la Lettre du 25 mai 1706. — * Lettre du 21 juillet 1777.

* Lelt à flor. Walp., l\ janvier 179'.

* Ibid., 6 août 1770. — • Ibid., 4 avril 1770.

•vions jamais revoir ; vous me regretterez, parce qu'on est bien aise de se savoir aimé i. »

M""' du DefTant a donc pu aimer quelqu'un ! Il fallait la publication des lettres à Horace Walpole pour le faire croire.

Après les lettres à Walpole, les plus intéressantes sont celles à Voltaire, qu'elle-niôme avait rassemblées avec soin, dont elle était « très contente )> , et qu'elle trouvait dignes de l'impression ^. M™^ du Deffant avait beaucoup connu Voltaire alors qu'il était à Paris, dans la société de M™'' du Chastelet, de M™'^ de Luxembourg, alors duchesse de Boufflers, et de M'"'' de la Vallière. Voltaire était placé dans l'estime de M"'* du Deffant infiniment au-dessus de tous les hommes de son temps. « Vous êtes mon seul philosophe, » disait-elle à celui qu'elle aimait à appeler son contemporain. « Voltaire! Voltaire! tout le reste sont des faux prophètes*, » s'écrie-t-elle avec enthousiasme. Elle s'extasie sur l'éternelle jeunesse de son talent*. Il est le seul écrivain qu'elle peut lire ^ et quand elle lit ses jugements sur une matière quelconque, les siens ^ sont toujours absolument conformes *. Villemain a pu nommer M""^ du Deffant la femme Voltaire.

Il entrait beaucoup de flatterie et de politique dans ces louanges adressées à un homme qu'elle admirait assurément, mais qu'elle aimait peu. Dans les lettres à Voltaire, elle loue sans réserve des ouvrages qu'elle avait traités avec mépris en écrivant à Walpole, grand adversaire des philosophes. Ce qui l'honore, c'est qu'elle se garde constamment de caresser les haines et les passions emportées du patriarche, et qu'elle ose blâmer ouvertement le fanatisme de son impiété. Elle est mécontente de la guerre frénétique à laquelle elle le voit s'acharner dans sa vieillesse contre la religion et tout ce qui s'y rapporte.

« Ah I M. de Voltaire, croyez-moi, lui dit-elle ; abandonnez le fanatisme; vous l'avez attaqué par tous les bouts, vous en avez sapé les fondements ; il est infaillible qu'il sera bientôt renversé. Tenez-vous-en là; que pourriez-vous dire de plus '' ? »

1 Lett. à Hor. Wnlp. , 22 août 1 7S0.

*Ibid., 23 août 1778. — ^ Lett. à Volt., 1" mars 1769.

* Témoignait-elle le même enthousiasme quand elle parlait à d'autres ?Onen pourrait douter d'après le rapport de la Harpe {Corresp. lilt., lettre CXXXV) : que dans les derniers temps de sa vie elle prétendait que « Voltaire ne faisait plus rien de bon ». D'un autre côté, d'Alembert atteste avoir entendu plus d'une fois cette dame, à laquelle le patriarche, il ne savait pourquoi, écrivait de belles lettres, lire et applaudir les feuilles de Fréron, et en citer avec éloge les méchancetés qui regardaient Voltaire. — D'Alembert, il faut le dire, était grand ami de M"' de Lespinasse, et par conséquent ennemi déclaré de W^^ du Deffant (voir Lettres de d'Alembert à Voltaire du 3 mars 1766, et du 2 juillet 1770).

^Lettre du 12 octobre 1772.

6 Lettre du 28 oct. 1759. — ' Letl. à Volt., 13 nov. 1766.

Elle ose lui dire que, s'il est vrai qu'il tienne tant à établir la tolérance, il doit commencer par la prêcher d'exemple ^ Elle lui reproche hautement ses injustices littéraires, en particulier l'excessive sévérité de ses jugements sur Corneille ^ ce poète qu'elle préférait à tous nos tragiques les plus corrects, et en comparaison de qui tous les auteurs du dix-huitième siècle lui paraissaient des mirmidons '.

Plus elle estime le grand homme du siècle à qui elle accord3rait volontiers la préférence sur Corneille et sur Racine *, moins elle est disposée à lui passer ses complaisances et ses flatteries pour tous ces sophistes de philosophes qui prétendent faire cause commune avec lui 5.

Elle ne peut contenir son indignation devoir « Voltaire, le seul bel esprit de ce siècle, dicter les règles du bon goût, et par facilité protéger' ceux qui le détruisent*. » — « Qu'est-ce qui vous engage à cela? lui demande-t-elle avec une hardiesse qu'on ne se permettait guère à l'égard du roi de l'époque. Vous ne sauriez être de bonne foi ; vous, qui devriez être le défenseur du goût, vous soutenez, vous autorisezceux qui le détruisent ''. » Dans ce quelle appelle la livrée de Voltaire*, et qu'elle ne saurait ménager, malgré les prières du patriarche, elle ne voit que sottise, que prétention menteuse et hypocrite.

« A l'égard de vos philosophes modernes, lui dit-elle, jamais il n'y a eu d'hommes moins philosophes et moins tolérants; ils écraseraient tous ceu qui ne se prosternent pas devant eux ^. »

Elle lui écrivait trois ans plus tard :

« Vos philosophes, ou plutôt soi-disant philosophes, sont de froids personnages; fastueux sans être riches, téméraires sans être braves, prêchant l'égalité par esprit de dominatioii, se croyant les premiers hommes du monde, de' penser ce que pensent tous les gens qui pensent; orgueilleux, haineux, vindicatifs; ils feraient haïr la philosophie i". »

Les philosophes et les encyclopédistes ont puni M™« du Deffant du' peu de goût qu'elle avait pour eux, — surtout depuis qu'ils l'avaient quittée pour M^^^ de Lespinasse, — par la manière sévère et dure dont ils ont parlé d'elle.

Pour être si choquée des prétentions philosophiques, M™<= du Deffant était loin d'avoir des sentiments religieux. Peu de femmes affichaient si hautement l'esprit fort ; dès sa première jeunesse, elle avait manifesté' un éloignement pour les idées x'eligieuses qui ne fit que s'accroître avec

t Lett. à Volt., 20 sept. 1769.

^Ibid., 18 juin. 176'i.

' Lett. à Hor. Walpole, 17 avril 1774.— * Lett. à Volt., 18 juill. 1764.

5 /6id., 16 avril 1760. ~ ^ Ibil., 29 août 17Ô4. — '' lôid., 3 août 1774.

8 Ibid., 26 octobre 1765. — « Ibid., 14 janv. 1766.

1° Ibid., 5 janv. 1769.

les années. Au fond, elle était athée et matérialiste, bien qu'elle n'ait jamais médité sérieusement une opinion, bien qu'elle se montre parfois inquiète de ce que nous deviendrons après cette vie, et supplie Voltaire de l'éclairer, de la fixer, s'il peut, sur cette grave matière.

Cette absence de toute foi était bien propre à entretenir ce mortel ennui dont elle se plaint sans cesse, et qui fut le fléau de son existence.

A chaque instant elle demande pourquoi nous sommes sur la terre, pourquoi l'on vieillit; elle déteste la vie, elle n'a qu'une pensée fixe, qu'un sentiment, la douleur d'être née *. C'est son éternel refrain. Pour supporter ce malheur d'ôtre né, le plus grand de tous, et même l'unique, puisqu'il produit tous les autres ^, il faudrait, suivant elle, partager les vingt-quatre heures en en donnant, comme la plupart des animaux, vingt-deux au sommeil, et les deux autres à manger ^. Encore le néant lui semblait-il préférable à cet état bestial; toutes les conditions, toutes les espèces lui paraissent également malheureuses," depuis l'ange jusqu'à Ihuîlre*. »

Le concours des hommes et des femmes les plus distingués qui affluaient dans son salon, loin de chasser sa mélancolie, ne faisait que l'entretenir dans ses idées noires :

« J'admirais hier au soir la nombreuse compagnie qui était cliez moi ; hommes et femmes me paraissaient des machines à ressort, qui allaient, venaient, parlaient, riaient sans penser, sans réfléchir, sans sentir; chacun jouait son rôle par habitude. M"* la duchesse d'Aiguillon crevait de rire, M"' de Forcalquier dédaignait tout, M°" de la Vallière jabotait sur tout. Les hommes ne jouaient pas de meilleurs rôles, et moi j'étais abîmée dans les réflexions les plus noires; je pensais que j'avais passé toute ma vie dans les illusions; que je m'étais creusé moi-même tous les abîmes dans lesquels j'étais tombée ; que tous mes jugements avaient été faux et téméraires, et toujours trop précipités, et qu'enfin je n'avais parfaitement bien connu personne; que je n'en avais pas été connue non plus, et que peut-être je ne me connaissais pas moi-même. On désire un appui, on se laisse charmer par l'espérance de l'avoir trouvé, c'est un songe que ies circonstances dissipent et qui fait l'effet du réveil *. »

Rien ne l'attachait. Elle formait sans cesse de nouvelles liaisons et ne s'y complaisait jamais. Elle trouvait les vivants et les morts également ennuyeux; aucune lecture ne la contentait ni ne l'amusait ^. Si eUe sortait un moment de cet état de tristesse misanthropique, c'était pour y retomber bientôt plus avant : « Il est très vrai, dit- elle, que j'ai quelquefois des instants de gaieté : mais ce sont des éclairs qui ne dissipent point l'obscurité ni les nuages '. »

^Leit. à Voct.,2Sîtx. 1776.

* Ibid., 18 mars 1779.

3 Lett.àHor. Walp., 17 déc. 1770. — * Lett. à Volt., 28 cet. 17.59.

s Letl. à Hor. Wulp., 20 cet. I7t)6. — * Ibid.,1 cet. 1";76 et 2 juill. 1778.

"i Ibid., 15 juill. 1770.

Autant les hommes et les choses lui étaient à charge, autant elle se déplaisait à elle-même. « J'ai souvent, écrivait la marquise à Walpole, des accès de haine pour moi-même, de tristesse, de repentir, de remords ; je me crois insupportable à tout le monde, et qu'on me trouve aussi haïssable que je le suis ^ »

Aussi cherchait-elle tous les moyens de n'être pas abandonnée à ses réflexions, et tombait-elle dans le plus morne abattement quand elle craignait de passer une soirée seule. Malheureusement son penchant pour la satire universellement connu, et les traits caustiques, les mordantes épigrammes qu'elle décochait sur tous ses amis ou ses ennemis, et qu'elle rendait encore plus sensibles en les mêlant d'une teinte de gaieté, éloignèrent successivement d'elle, non pas seulement des personnes qui lui étaient indiiférentes *, mais de celles dont la société lui état précieuse.

Ce spleen continuel, ce dégoût de l'existence entretenaient et développaient en elle la misanthropie et la mahgnité auxquelles elle n'était que trop portée.

« Tous les hommes sont fous ou méchants, elle plus grand nombre est l'un et l'autre^, » dit-elle souvent. Elle aime encore à répéter le mot du régent : « Tous les hommes sont sots ou fripons. » Ecrivant même à l'ami pour qui elle professait tant d'estime, elle ne peut s'empêcher de dire, au risque de le choquer, « que tous les hommes ne sontque vainset personnels, »que «les meilleurs sont ceux qui ne sont pas envieux et méchants, et qui ne sont qu'indifférenls*. » Enfin elle lui avoue qu'elle ne saurait estimer ni aimer personne ^. Et cette sécheresse d'âme, elle la systématisait.

« Oh! vous avez raison, écrit-elle à Walpole. il faut être de pierre et de glace, et n'estimer pas assez personne pour y prendre confiance. Tout cela se peut faire sans haine et sans misanthropie '. »

Les jugements que M™« du Deffant porte sur les personnes et les choses, sur les livres et les auteurs, sur les gens du monde, enfin sur

1 Lett. à Hor. Walp., 14 janv. 1769. — Voir encore la lettre du 13 mars 177 9.

2 Le comte deSégur,dans son livre des Femmes, cite ce trait: « Elle voyait souvent un homme fort ennuyeux^ qui parlait beaucoup, et toujours du même ton. •Un jourquecet homme la fatiguait plus quede coutume, M™*duDe£fant, profitant malignement de la perte de sa vue, lui dit avec humeur : Mais, m'-nsieur, quel mauvais livre lisez-ious donc là? On assure que cet homme, fort piqué, ne retourna plus chez elle. C'était sûrement ce qu'elle voulait. »

3 Lett. à Bor. Walp., 13 nov. 1768. — * Ibid.,2 nov. 1773. — » Ibi'i., 8 avril J776. — Voir la Harpe, Corresp. litt., lett. CXXXV. — M"* de Genlis est à peu près la seule qui ait défendu M™* du Deffant contre l'accusation de méchanceté. Elle prétend que sa parente n'était pas même médisante, et qu'avec son insouciance et sa légèreté, elle n'éuit pas plus capable de haïr que d'aimer. (Mém., t. III, p. 111 et 112.)

« Lett. à Hor. Walp., 9 déc. 1776.

les hommes et les femmes de sa société, sont généralement empreints d'une sévérité chagrine et morose, et elle n'était pas, paraît-il, plus indulgente dans les opinions qu'elle exprimait en présence de sa société.

Suivant Hénaull, qui fut si longtemps lié avec elle, « son fauteuil était un tribunal d'où elle décidait plus qu'elle ne causait' ; ses jugements sur les hommes tenaient beaucoup du cas qu'ils faisaient d'elle ; elle ménageait trop peu des amis acquis; il était dangereux de la contredire; et enfin, on pouvait dire d'elle:

( Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis -. »

Malgré cette disposition à la critique qui fait de sa correspondance une médisance perpétuelle, les jugements et les observations deM™^ du Deffant, que Voltaire appelait l'aveugle clairvoyante, sont ordinairement d'une justesse rare. En preuve de la sûreté de son tact littéraire, on peut citer son appréciation des Saisons de Saint-Lambert, dont tant de personnes étaient alors engouées, et où tout lui paraît fastidieux, froid, fade et faux, à l'exception de huit beaux vers sur la vieillesse' ; ses jugements sur les Eloges académiques de d'Alembert et de Thomas ; sur Jean-Jacques Rousseau, son caractère et ses écrits, en particulier la Nouvelle Héloîse, où, dit-elle, « il y a des endroits fort bons mais noyés dans un océan d'éloquence verbiageuse*. »

L'affectation d'éloquence, c'est son aversion, « Ce qu'on appelle aujourd'hui éloquence, dit-elle, m'est devenu si odieux, que j'y préférerais le langage des halles ; à force de rechercher l'esprit on l'étouffé^. »

Elle est une des premières en France qui ait su comprendre et goûter Shakespeare. Après une lecture d'Othello et d'Henri VI, elle écrit à Walpole que ces pièces ont fait à son âme ce que le lilium fait au corps, qu'elles l'ont ressuscilée.

Elle approuve toute infraction des règles, fût-ce celle des trois unités, d'où il résulte de grandes beautés. « Les règles, dit-elle, sont les entraves du génie, elles refroidissent, elles éteignent; j'aime mieux la licence, elle laisse aux passions toutes leurs brutalités, mais en même temps toutes leurs vérités^. >> Un critique du dix-neuvième siècle ne dirait pas mieux.

Et ces excellents jugements, M™^ du Deffant les formait uniquement d'instinct.

« Vous ne savez pas, écrivait-elle à Walpole, que quand on me demande mon avis, je ne sais plus quel il est ; toutes mes lumières sont premiers mou-

1 « Dans les discussions où elle s'engage, elle est très ardente, » a dit Walpole, dans le portrait qu'il a tracé d'elle au poète Gray. * AJém. du prés. Hénault, ch. XI, p. 118. 3 Lett.àHor. Walp., 12 mars 1769.

Ibid., 26 juin 1768. — 5 Ibid., 17 mai 1767. — « Ibid., 15 décembre 1798^

/6i6^., 28 juin 17 68.

vements ; je ne juge' que par sentiment; si je demande h, mon esprit une opération quelconque, je reconnais alors que je n'en ai point du tout'. »

Les lettres de M"'^ du Deffant offrent un certain nombre de portraits tracés en peu de mots, et cependant pleins d'expression. Par exemple elle peint ainsi la célèbre caméra major de la première femme de Philippe V, roi d'Espagne :

« Je fais peu de cas de M"* des Ursins. Je ne vois en elle qu'une femme du grand monde, qui n'aimait que la représentation et le mouvement, ne se plaisait que sur le théâtre, n'était ni bonne ni méchante, ni fausse ni vraie, et dont toute la conduite était un rôle qu'elle jouait assez bien. »

En outre, on trouve à la suite de ses lettres des portraits descriptifs de plusieurs personnes de sa société, de la duchesse douairière d'Aiguillon, de la princesse de Talmont, de la duchesse de Choiseul, de M"" du Chastelet, etc., le portrait de H, Walpole fait au mois de novembre 1760, et son propre portrait, tracé deux fois par elle-même, en 1728 et en 1774.

La duchesse de Choiseul, dont M™" du Deffant nous a laissé un si gracieux portrait, était aussi l'une de ses correspondantes. On a publié, il y a quelques années, deux \olumes de lettres échangées entre M"^^ du Deffant, la duchesse de Choiseul et l'abbé Barthélémy. Ce recueil est un précieux complément aux lettres adressées à Voltaire, à Horace Walpole, et aux lettres plus anciennement connues, écrites à la duchesse du Maine, au président Hénault, à Montesquieu, à d'Alembert^ Les lettres à la duchesse de Choiseul révèlent, comme celles à Walpole, une sensibilité qu'on ne connaissait pas à la morose marquise. Les lettres de la jeune et aimable femme du célèbre ministre sont dignes de figurer à côté de celles de M""^ du Deffant. Leur style en est aussi vif, aussi agréable, et les idées plus élevées et plus fortes, parce qu'elles sont appuyées sur des principes plus fermes. Pour se convaincre que ces éloges sont mérités, il suffit délire la lettre du 17 juillet I7G6, sur Jean-Jacques Rousseau, sur les causes de sa réputation, sur son charlatanisme, sur sa malhonnêteté complète, enfin sur le crime dont se rendent coupables ceux qui, en écrivant avec tant de feu contre les préjugés, « cherchent à détruire de petits inconvénients qui peuvent gêner un peu leur liberté, par de très grands maux dont nous souffririons tous. » C'est avec justice que M™*^ du Deffant, dans sa réponse, la complimentait de son style et de ses pensées.

La marquise du Deffant aimait à écrire comme elle aimait à lire, comme elle aimait à causer littérature et beaux-arts . Mais personne

1 Lett. à Uor. Walp., 16 avril 1777.

2 Le tout forme trois épais volumes, dans la récente édition de M. de Saint- Aulaire.

n'a jamais moins prétendu à la réputation d'auteur. « Je serais bien fâchée, disait-elle, d'être citée comme un bel esprit; je n'ai jamais rien fait qui puisse m'attirer ce ridicule'. »

EUe n'admettait à ses petits soupers littéraires qu'un nombre très limité de personnes et de la meilleure compagnie. <( Ces petits comités, disait- elle, sont les antipodes de feu l'hôtel de Rambouillet et des assemblées de nos beaux esprits d'aujourd'hui*. » A la vérité, le ton n'y était pas prétentieux, d'ordinaire môme il n'y était pas très grave, car pour plaire à M™'' du DefTant il fallait surtout l'entretenir de bagatelles : quand elle était assaillie par ses vapeurs, elle repoussait avec sécheresse toute conversation sérieuse.

La spirituelle amie de Voltaire, sans se poser en écrivain non plus qu'en critique, sent bien qu'elle a le goût bon, et elle le prouve par la manière dont elle s'exprime sur ce qu'elle aime et sur ce qu'elle déteste en fait de style. Elle « hait si foi t le style ampoulé, boursouflé et, pour dire en un mot, le style académique, que ce qui n'est qu'un peu plat ne la choque pas beaucoup ^. » Ses auteurs de prédilection sont, au dix-septième siècle, Corneille, La Rochefoucault, 1^°"= de Sévigné, et au dix- huitième Voltaire. Jean-Jacques Rousseau lui est antipathique.

On ne peut mieux choisir ses modèles, ni prouver un goût plus sûr. Cependant elle ne se croyait pas le talent d'écrire. Elle dit souvent à W;ilpole qu'elle n'a pas un style original comme lui: « Ce que j'écris est sans feu et sans vie, mon style sent l'imitation ; s'il est assez correct, ce dont je doute fort, il est lâche et froid, je le sais bien*. » — «Mes lettres ne méritent aucune espèce de louanges, je n'ai point de style '. » — « Je ne sais pas écrire, dit-elle aussi à Voltaire, je n'ai pas l'abondance des mots qui est nécessaire pour bien s'exprimer^. » Elle se déclare tout à fait dénuée du talent de conteuse, et elle avoue plusieurs fois que ce qu'elle hait le plus, c'est de raconter''. En réalité, ses lettres ne présentent qu'un petit nombre de récits proprement dits, toujours fort courts, et ordinairement très malins*. Sans oser se comparer à M™« de Sévigné à nul égard, elle explique très bien pourquoi elle lui est particulièrement inférieure dans l'art du récit épistolaire. L'intérêt que M™^ de Sévigné prenait à tout rendait ses narrations très chaudes et très intéressantes^. M™« du DefTant, au contraire, ne prend intérêt

^Lett. à Hor. Walp.. 15 sept. 1776. — ^ Lett. à Volt., 21 mars 1769. — » Ibid., 20 janv. 1769.

* Lett. à Volt., 25 juin 1764.

* Lett. à Hor. Walp., 4 janvier 1767.

« Ibid., 17 mars 1776. — "> Lett. à Volt., 25 juin 1764.

« Lett. à Hor. Walp., 2 mars 1778. — Voir dans la lettre du 22 février 1778, à Horace Walpole, le récit d'une visite à Voltaire : « Nous fûmes reçus par la nièce Denis, qui est la meilleure femme du monde, mais certainementlaplus gaupe, par le marquis de Villette, plat personnage de comédie, etc. »

* Lett. à Hor. Walp., 19 mai et 27 juillet 1770.

M"»' DU DEFFAiNT. 331

à rien, et ne peut guère, par conséquent, écrire avec animation. Ses vapeurs, qui lui ôtent souvent la faculté de penser, et la faiblesse de ses organes font que si elle a quelque vivacité dans la conversation, dans les disputes, elle retombe promptement dans la froideur et l'indifférence ^ Elle ne cache pas combien elle souhaiterait, surtout pour le plaisir de son cher Walpole, avoir la manière de M™<= de Sévigné, mais elle s'en croit à mille lieues.

Nous devons faire à M^^^ du Deffant plus de justice qu'elle ne s'en est rendu elle-même. Assurément le ciel ne l'avait pas favorisée du talent unique de M™^ de Sévigné, mais ses écrits n'en sont pas moins au nombre des lectures qui peuvent être le plus agréables et le plus utiles à ceux qui aiment une langue exempte de recherche, de prétention, de faux brillant, tous ces défauts de décadence contre lesquels son bon goût ne cesse de s'élever. Ce qu'elle aime dans le style, et ce qu'elle pratique, c'est « le ton de la conversation, de la vivacité, de la chaleur, et, par dessus tout, de la simplicité et de la facilité.» EUe demande où cela se trouve, et répond : « Dans quelques livres qu'on sait par cœur, et qu'on n'imite pas assurément dans le temps présent. » M™^ du Deffant, en remontant ainsi à la tradition du pur dix-septième siècle, a augmenté le nombre de ces livres dignes d'être imités. Pour la clarté et la précision, pour les formes piquantes et inattendues, mais toujours naturelles et justes, enfin pour la correction classique du style*, il n'est guère d'écrivain célèbre de son époque qu'elle n'ait égalé ou surpassé^.

Le petit salon de la rue Saint-Dominique réunit pendant bien des années l'élite de la société du dix-huitième siècle, grands seigneurs, ambassadeurs étrangers, ministres, écrivains illustres, le duc de

I Lettre du 25 fév. 1766.

* Le style de M™' du Deffant est généralement d'une exactitude irréprochable. On pourrait cependant relever dans ses lettres un certain nombre d'incorrections positives, et beaucoup de négligences : « Rien n'est pitis singulier que j'nie oublié hier, en vous écrivant, la seule nouvelle qui vous pouvait être un peu intéressante. » [Lett. à Hor. Wal/u, 6 janv. 1778.) « Vous me soupçonnez toujours des desseins, ce qui me choque infiniment, parce que je les ai tous abdiqués, abjurés^ et que 7'ien n'est plus certan que je n'en formerai de ma vie. » ilind., âO oct. 1773.)

Dans ces deux phrases, le que, amené par le comparatif ^/«5, ne peut pas servir à former le second membre de phrase.

'< Combien de sottises peut-être m'éviterez-\ous de dire et d'entendre ! n [Leit. à Volt., 26 mai 1768.)

Éviter quelque chose à que'quun, pour le lui faire éviter ou le lui épargner, est une faute très commune, mais une faute grave.

II serait inutile de relever une cinquantaine de passages qui pèchent ainsi contre l'exactitude de la grammaire.

3 Outre sa CoiTespondance, M™' du Deffant a laissé quelques pièces fugitives imprimées dans différents recueils, et nombre d'épigrammes et de couplets assaisonnés d'un sel acre et caustique.

Choiseul, les Mirepoix, les Beauvau, les Boufflers, les d'Aiguillon, les Beaufremont, Montesquieu, Voltaire, le président Hénault, David Hume, Caraccioli, d'Alembert, Pont-de-Veyle et d'Argental son frère. Mais une partie de cette société brillante et lettrée d éserta le salon de M""" du Deffant en 176i pour suivre M"" de Lespinasse brouillée avec la marquise, à laquelle elle s'était attachée en qualité de lectrice en 1754, et chez qui, pendant les dix ans qu'elle y resta, elle avait eu à supporter bien des ennuis et des déboires, et avait vu et souffert des choses qui lui avaient inspiré le plus violent dégoût pour le commerce des gens du grand monde *.

Sainte-Beuve a raconté cette rupture d'une manière très piquante. M™" du Deffant s'était aperçue, un jour, que M"^ de Lespinasse recevait, une heure avant son lever, la meilleure partie de sa société habituelle. « Elle se sentit lésée dans son bien le plus cher et poussa les hauts cris comme sil se fût agi d'un vol domestique. L'orage fut terrible et ne se termina que par une rupture. M"'= de Lespinasse quitta brusquement le couvent de Saint-Joseph. »

Ses amis, dAlembert, Turgot, le chevalier de Chastellux, Loménie de Brienne, celui qui fut plus tard archevêque et cardinal, l'archevôque d'Aix, Boisgelin, l'abbé de Boismont, se cotisèrent pour lui faire une maison. D'Alembert, qui prit logement chez M"*-' de Lespinasse, présida ce nouveau salon, et l'abbé Arnaud, Suard, Gaillard, la Harpe, y dominèrent en second.

Bientôt les réunions de M"'' de Lespinasse eurent un éclat que n'avaient jamais eu celles de M"« du Deffant.

« Sans fortune, sans naissance, sans beauté, disait Grimm peu de jours après sa mort, elle était parvenue à rassembler chez elle une société très nombreuse, très variée et très assidue. Son cercle se renouvelait tous les jours, depuis cinq heures jusqu'à neuf heures du soir. On était sûr d'y trouver des hommes choisis de tous les ordres de l'État, de l'Église, de la Cour, des militaires, des étrangers et les gens de lettres les plus distingués 2. »

Au milieu d'un cercle si brillant, elle tenait fort bien sa place. Son éducation, il est vrai, n'avait pas été fort régulière ; mais la nature l'avait très heureusement douée, et elle avait été « formée par ce grand maître de l'homme, le malheur ^. »

Tenir des assemblées philosophiques, chérir, honorer et protéger

1 Elle écrivait, dans les dernières années de sa vie : « Mon Dieu, qu'il me serait affreux de recommencer à vivre comme j'ai fait pendant dix ansl J'ai vu de si près le vice en action, j'ai été si souvent la victime des petites et viles passions des gens du monde, qu'il m'en est resté un dégoût invincible et un effroi qui me feraient préférer une solitude entière à leur horrible société. » {L'ttres de i»i"« de Lespinasse, Lettre XXXV, 1774.)

2 Grimm, Corresp. litt, mai 1776.

3 Lettres de ii'" de Lespina'se, 14 juillet 1773.

le talent, n'était pas le premier intérêt de la vie de M"^ de Lespinasse. Elle était de ces natures qui vivent par le cœur beaucoup plus que par l'esprit, et deux attachements profonds, mais douloureusement illégitimes et romanesques, agitèrent son existence, et contribuèrent à faire de son histoire, comme elle le dit elle-même, « un composé de circonstances funestes qu'on ne trouve point dans les romans de Prévost, ni dans ceux de Richardson ^. »

On ne connut qu'en 1809, parla publication des Lettres de M"^ de Lespinasse, tout ce que cette âme renfermait de sentiments ardents, et tout ce qu'elle avait souffert du combat des passions.

Son premier amour fut pour un jeune seigneur espagnol, le marquis de Mora, fils du comte de Fuentez, ambassadeur d'Espagne. Après plusieurs années d'une tendresse ardemment partagée, ce gentilhomme fut obligé de la quitter pour retourner dans son pays; mais en s'éloignant il lui fit espérer qu'un jour il lui donnerait son nom. Il venait la rejoindre, après deux ans de séparation, quand il périt à Bordeaux, dans la fleur de l'âge, en 1774. Un peu plus d'un an avant cette mort funeste, M^'^ de Lespinasse, qui n'était déjà plus jeune, avait rencontré M. de Guibert, joli officier, écrivain militaire de l'école du roi de Prusse, et poète très goûté du sexe, esprit superficiel et prétentieux qui, suivant une expression de Frédéric, voulait « aller à la gloire par tous les chemins, recueillir les applaudissements des armées, des théâtres et des femmes *. »

Un nouveau sentiment naquit dans l'âme deM"'= de Lespinasse sans que l'ancien fût éteint; et quand la mort de l'homme aimable qui lui avait « donné, abandonné son âme, sa pensée et toute son existence^, » fut venue la frapper comme un coup de foudre, elle écoutâtes consolations de l'insinuant poète, se laissa séduire à ses protestations de tendresse, et, pouf lui, renonça, malgré les cris du remords, à suivre son ami dans le tombeau.

C'est à ce M. de Guibert, à ce futile et volage héros de la mode, que sont adressées les lettres aujourd'hui justement célèbres de M"^ de Lespinasse. Le début du plus pathétique roman de M™« Riccoboni ne touche pas, ne captive pas aussi vivement que le fait la tendre correspondante de M. de Guibert, dès les premières lignes de sa première lettre à son ami : « Vous partez, mardi, etc. *. »

EUe contient, elle réprime encore sa passion tant que dure la vie de M. de Mora. Quand il est mort, et après que la douleur de sa perte s'est apaisée, elle s'abandonne à l'entraînement de son cœur avec le môme emportement et la môme ardeur qu'elle avait manifestés dans sa première passion, et qui faisaient dire à M. de Mora, lui écrivant de Madrid :

» Lettre du 25 août 1774.

» Lettre de Frédéric à Voltaire, 27 juill. 1775.

3 Lettre du 15 sept. 1774.

* Lettre du 15 mai 1773.

334 M»e DE LESPINASSE.

« Les femmes espagnoles ne sont pas dignes d'être vos écolières ; votre âme a été chauffée par le soleil de Lima, et mes compatriotes semblent être nées sous les glaces de la Laponie. »

Dans l'auleur du Connétable de Bourbon, de l'éloge de Catinat, et de la Tactique, M^'* de Lespinasse admirait un génie du premier ordre, un homme qui voit de haut et profondément^. Sa jeunesse, sa beauté, ses manières (endres et insinuantes achevèrent la séduction. Dès lors elle n'exista plus que pour l'aimer.

Pour elle la vie ne consiste que dans un seul sentiment ; dès qu'il est satisfait, la privation de tous les autres biens est indifférente, et il n'est aucun sacrifice qui mérite qu'on en parle. On l'avait beaucoup louée dans le monde de ce qu'elle n'avait rien réclamé des avantages que sa mère lui avait assurés en mourant, et dont elle s'était vu dépouiller par une famille qui croyait que rien ne lui était dû parce que sa naissance était illégitime :

« Combien, dit-elle, j'ai usurpé d'éloges sur ma modération, sur ma noblesse d'âme, sur mon désintéressement, sur les sacrifices prétendus que je faisais à une mémoire respectable et clièrc à la maison d'Alb...! Voilà comme le monde juge, comme il voit. Eli! bon Dieu ! sots que vous êtes, je ne mérite pas vos louanges : mon âme n'était pas faite pour les petits intérêts qui vous occupent; tout entière au bonheur d'aimer et d'être aimée, il ne m'a fallu ni force ni honnêteté pour supporter la pauvreté, et pour dédaigner les avantages de la vanité *. »

Presque personne, au dix-huitième siècle, ne connaissait plus le véritable amour, principe de tout ce qui est beau, de tout ce qui est bon, de tout ce qui est grand. Il en restait une vive étincelle dans l'âme de M^'' de Lespinasse, elle pouvait écrire à M. de Guibert :

« Je vous le disais, ce sentiment que je n'ose nommer est la seule chose que les hommes n'ont pu gâter. Mon ami, s'il était perdu sur la terre, dites-vous bien, tant que je vivrai, que vous savez où il vit, où il règne avec plus d'énergie qu'il n'appartient à une Française d'en avoir 3. „

La passion lui fait quelquefois trouver des expressions sublimes. Une de ses lettres est ainsi conçue :

« De tous les instants de ma vie, 1774. a Mon ami, je souffre, je vous aime et je vous attends*! »

Nature étonnamment excessive, elle donnait bien, en effet, tous les moments de sa vie à son nouveau sentiment. Elle n'existe plus pour elle-même, elle est tout absorbée dans celui qu'elle « aime par delà les forces de son âme et de son corps ^. »

^ Lettre du 6 sept. 1773. - 2 Lettre XCL'Ï, 1775.

* Lettre du 16 oct. 1774.

* Lettre XXV. — s Lettre du 14 nov. 1775.

M'i« DE LESPINASSE. 333

f Mon Dieu ! peut-elle dire^ comme un sentiment change et bouleverse tout! Ce moi, dont parle Fénelon, est encore une chimère : je sens parfaitement que je ne suis point moi, je suis vous; et pour être vous, je n'ai aucun sacrifice à faire. Votre intérêt, vos affections, votre bonheur, vos plaisirs, ce sont là, mon ami, le moi qui m'est cher et qui m'est intime! tout le reste m'est étranger : vous seul dans l'univers pouvez m'occuper et m'attacher. Ma pensée, mon âme ne peuvent désormais être remplies que par vous et par des regrets déchirants i. »

Le monde ne lui était rien sans celui qu'elle adorait et à qui elle rendait un culte comme à un Dieu^. Les livres, la sociélé, l'amitié, tout lui paraissait fade, en l'absence de l'homme qui charmait ses sens et son âme. Elle aurait voulu sans cesse vivre et sentir avec celui qui pour elle était l'univers. Mais lui, il était fait pour la société: il avait besoin de se répandre ; le mouvement, le brouhaha du monde lui étaient nécessaires. « La confiance, la tendresse, cet oubli de soi et de tout amour-propre, lui écrivait-elle, tous ces biens sentis et appréciés par une âme tendre et passionnée, éteignent et engourdissent la vôtre. Oui, je le répète; vous n'avez pas besoin d'être aimé '. »

Encore, si cette façon d'être le rendait heureux ! « Mais ce vague, ce vide, cette agitation, ce mouvement perpétuel, cette manière de n'être ni occupé par le travail, ni animé par le sentiment, cette dépense continuelle qui appauvrit sans qu'il en résulte ni plaisir, ni intérêt, ni réputation, ni gloire*; •> ce pitoyable genre d'existence peut-il lui apporter le bonheur?

Ah! elle sent que la nature n'avait pas si bien traité son ami, ne s'était pas montrée si prodigue envers lui, pour qu'il jouât ce triste rôle! Toutes les actions de sa vie lui prouvent qu'il est incapable de tenir fortement à rien, et que personne ne ressemble moins à celui qu'elle a adoré pendant huit ans. Cette conviction la rend bien malheureuse. «Ah! mon ami, lui dit-elle, mon malheur, c'est que vous n'avez pas besoin d'être aimé comme je sais aimer ^. » Et encore dans une autre lettre : « Mon Dieu! vous n'êtes ni assez heureux, ni assez malheureux pour éprouver un pareil sentiment^. >' Elle préférait son malheur à tout ce que les gens du monde appellent bonheur ou plaisir''. Cependant ce malheur devenait sans cesse moins tolérable. Tous les jours elle se dit qu'elle a été dupe de la plus étrange méprise, qu'elle s'est honteusement laissé égarer et tromper , elle qui ose accuser certaines gens de manquer de discernement, et dire qu'ils n'observent rien, qu'ils ne connaissent pas les hommes.

a Ah! mon ami, s'écrie-t-elle, c'est une grande malédiction pour vous et pour moi que le sentiment qui m'anime*. »

1 Lettre XXXVI, 1774. — * Lettre CX, 1775. — » Lettre XXIU. 1774. — * Ibid. ' Lettre XCVL 1773. — « Lettre du 27 août 1773. — "< Lettre du 6 sept. 1773. » Lettre du 30 nov. 1774.

336 M"e DE LESPLNASSE.

Elle sait qu'il n'est pas son ami, qu'il ne peut pas le devenir ; elle n'a aucune sorte de confiance en lui ; il lui a fait le mal le plus profond et le plus aigu qui puisse déchirer une âme honnête. Elle juge tout cela, et cependant elle ne peut pas s'empêcher de lui avouer qu'elle est entraînée vers lui par un attrait, par un sentiment qu'elle abhorre, mais qui a le pouvoir de la malédiction et de la fatalité ^

Toujours et malgré tout, elle était prête à pardonner, et môme à se croire elle-même la coupable : peu s'en faut qu'elle ne s'estime digne de mépris et d'horreur 2. Elle réclame son indulgence, parce que la passion l'affole, l'égaré, la rend malade, défiante et injuste.

Quand elle lui représente ses défauts et ses torts, ce n'est pas par manière de reproches; elle ne prétend que lui soumettre des remarques qu'elle ne peut s'empêcher de faire, avec le degré d'intérêt qui l'anime^.

Elle déplore la légèreté de son ami, mais sa jalousie est bien douce et bien généreuse. M. de Guibert trouve, un jour, à la poste une lettre de M'**^ de Lespinasse au lieu de celle d'une autre femme qu'il y allait chercher. « Ce n'était pas ma lettre que vous envoyiez chercher à la poste de Breslau, lui dit à ce sujet M^'*^ de Lespinasse; voyez si je suis bonne et généreuse : j'aurais voulu qu'elle pût se métamorphoser en celle que vous attendiez''. » Cette pensée, qu'elle exprime plusieurs fois, est un des traits de passion les plus frappants et les plus admirables, ce genre de passion admis.

Il a beau la rendre malheureuse, elle ne peut pas le haïr, et elle est désolée de mettre de la tristesse dans son âme ^. « Ce que je veux de préférence à mon plaisir, lui dit-elle, c'est votre bien-être, votre bonheur, votre volonté, et même votre fantaisie, tant je me rends facile *. » Et ailleurs : «Je ne suis qu'une bonne créature, bien bête, bien naturelle, qui aime mieux le bonheur et le plaisir de ce que j'aime, que tout ce qui n'est que moi et pour moi '^. »

Toute cette bonté, toute cette indulgence était en pure perte. Plus l'amour de M^''= de Lespinasse pour M. de Guibert grandissait et s'exaltait, moins il s'en montrait digne. Par sa froideur, par sa légèreté, par ses inconstances, il faisait chaque jour éprouver à celle qui ne voulait vivre que pour lui les tourments des damnés, le repentir, la haine, la jalousie, le remords, le mépris d'elle-même et quelquefois le mépris de lui.

« Tout le malheur de la passion et jamais ce qui peut faire le bonheur d'une âme honnête et sensible, voilà, lui écrivait-elle,tout ce que je vous dois; mais je vous pardonne *. »

1 Lettre XXXVI, 1774.

2 Voir les lettres du 3 juillet et du 18 octobre 1775.

3 Lettre XXXIV. — * Lettre du 23 sept. 1773. — * Lettre XCIV, 1775. — • Lettre CVL minuit, 1775. — ' Lettre du 24 mai 1773. — 8 Lettre XL, 1774.

Parfois elle ne peut dissimuler l'indignation que lui fait éprouver la Tulgarité de ses goûts volages, et la bassesse des sociétés auxquelles il se prodigue ;

«Allez donc passer votre soirée avec ce que vous aimez, avec ce qui vous plaît, avec ce qui vous aime, et laissez-moi m'abîmer, m'enivrer d'une douleur qui vaut mieux que tous les plaisirs des gens avec qui vous soupiez hieri, >

Elle voudrait renoncer à lui, mais son âme n'a plus assez de ressort pour se commander cet effort. Par moments, elle se croit guérie; mais il paraît, et tout est détruit. Il calmait et déchirait sa plaie tour à tour, et lui faisait goûter un « mélange funeste de plaisir et de douleur, de Laume et de poison^. » Aussi la pauvre femme est-elle continuellement en proie aux agitations les plus contraires. Son âme, dans le même jour, dans la même heure, passe par toutes les situations, par tous les sentiments les plus opposés.

« Mon ami, cette âme qui ressemble au thermomètre, qui est d'abord à la glace, et puis au tempéré, et peu de temps après au climat brûlant de l'équateur, celte âme, ainsi entraînée par une force irrésistible, a bien de la peine à se modérer et à se calmer : elle vous désire, elle vous craint, elle vous aime, elle s'égare, et toujours elle est à vous et à ses regrets 3. »

En vain voulait-elle s'animer à l'espérance, bientôt elle sentait de nouveau son âme bouleversée. EUe criait à son ami de venir à son secours, de l'aider à se remettre en mesure.

Elle perdait une à une toutes les illusions qui peuvent rattacher à la vie. Son esprit ne lui présentait plus que de sombres images ; elle ne trouvait plus dans son cœur que des sentiments d'angoisses et d'amertume, et un jour, se sentant à jamais abandonnée des douces chimères de la jeunesse, eUe pouvait s'écrier: « Mon Dieu! mon ami, j'ai cent ans *. »

Veut-elle interroger le passé, le présent, l'avenir, elle ne découvre que douleurs, regrets et remords. Sa tête, son âme sont renversées en voyant toutes choses se transformer pour elle en causes de chagrin. Elle gémit éperdue :

« Mais, mon Dieu ! quelle situation horrible que celle où le plaisir, où la consolation, où l'amitié, où tout enfin devient poison! Que faire, dites-moi? Où retrouver le calme? Je ne sais où je prends la force de résister à des impressions aussi profondes et aussi diverses. Oh ! combien de fois l'on meurt ayant de mourir ^ ! »

Pour que rien ne manque à son affliction, elle se sent aussi coupable que malheureuse. Elle ne se dissimule aucunement à quel point elle est tombée, à quel point elle est déchue. « Oh ! s'écrie-t-elle, combien

» Lettre LXXXVI, 1775. — « Lettre XXU, 1773. — 3 Lettre du 12 mai 1773. — * Lettre du 25 août 1774. — s Lettre du 1" juillet 1773.

Prosateurs du xvni* siècle. 22

l'on déchoit, lorsqu'on a pu braver les premiers remords ' ! » Elle déteste, elle maudit le délire, l'égarement qui l'ont entraînée vers ce nouvel amant. Ses regrets, malgré les remords qui les accompagnent, lui sont mille fois plus chers que cette impression brûlante dédaigneusement appelée par M. de Guibert son sentiment. Elle ne saurait désormais goûter de plus douce joie que de se rappeler toutes les qualités de celui qu'elle nomme « le prodige et le miracle de la nation espagnole*, » — « la créature la plus tendre, la plus parfaite et la plus charmante qui ait existé ', » homme d'une délicatesse si grande qu'aux heures où son amie lui parlait de la distance immense qu'avait mise la nature entre eux deux, elle affligeait son cœur, et qu'A s'efforçait de lui persuader que tout était égal entre eux, puisqu'elle l'aimait*.

M"'' de Lespinasse aimait M. de Guibert d'un amour assez couvert pour que ses plus intimes amis n'en eussent pas môme un léger soupçon. D'Alembert, dont elle gouvernait, par un ascendant prodigieux, toutes les pensées et toutes les actions, passait dans le monde pour l'homme qu'elle préférait, et, sans nul doute, lui-même il croyait êlre celui qu'elle aimait le plus tendrement. Placée à l'égard du crédule philosophe dans une position si fausse, elle l'aurait vu la délaisser avec une sorte de plaisir pour être affranchie des remords qu'elle ressentait de le tromper. Ses autres amis, témoins de son agitation et de sa tristesse continuelles, faisaient honneur de cet état qui les alarmait au souvenir ineffaçable de la perte qu'elle avait faite, tandis que tout son cœur était à M. de Guibert. Et ainsi, en mourant de douleur, elle se sentait indigne des sentiments qu'elle inspirait, elle se reprochait d'usurper l'estime qu'on lui accordait*.

Dans cette grande détresse, sa plus chère distraction était, à l'insu de tout le monde, de courir à l'opéra, pour entendre Orphée, dont la musique la rendait folle, et l'entraînait au point qu'elle ne pouvait plus manquer un jour. EUe aurait voulu entendre dix fois par jour cet air qui la déchirait, et qui la faisait jouir de tout ce qu'elle regrettait : Tai perdu mon Eurydice, etc.

Quand la musique n'avait pu parvenir à calmer son sang, elle recourait à l'opium, dont l'effet, en absorbant toutes ses facultés, suspendait ses maux.

On le voit, M"® de Lespinasse était continuellement partagée entre deux sentiments, le regret de l'ami mort et la tendresse pour celui qui la consolait si mal de sa perte. Plus elle éprouve de déceptions, et plus la pensée de M. de Mora jrevient l'envahir. Elle vit toujours

1 Lettre CXXIX, du 17 sept. 1775.

2 Lettre du 7 nov. 1774.

3 Lettre du 15 sept. 1774.

* Ibid. — Sur les qualités de M. de Mora, voir encore la touchante lettre du 26 sept. 1774.

5 Lettre XXXV, 1774.

avec ce souvenir qui par moment l'eni^Te de bonheur, et dans d'autres la glace d'effroi *.

Le premier besoin de son âme, lorsqu'elle a été violemment agitée par le plaisir ou par la douleur, c'est d'écrire à ce cher défunt, digne d'être pleuré avec des larmes de sang :

« Je le ranime, je le rapp' lie à la vie, mon cœur se repose sur le sien, mon âme se verse dans la sienne ; la chaleur, la rapidité de mon sang brave la mort; car je le vois, il vit, il respire pour moi, il m'entend, ma tête s'exalte et s'égare au point de n'avoir plus besoin d'illusion, c'est la vérité même : oui, vous ne m'êtes pas plus sensible, pas plus présent que vient de me l'être pendant une heure M. de M ^ »

Désenchantée d'une passion qui lui a si peu tenu de ce qu'elle s'en était promis, elle veut employer désormais tout ce qui lui reste de vie à aimer, à adorer la seule créature qui ait rempli son âme, et à qui elle a dû plus de bonheur et de plaisir que presque tout ce qui a paru sur la terre n'en a senti ni pu imaginer ^.

Son cœur était depuis longtemps fermé au bonheur, au plaisir. Elle n'attendait plus que de nouvelles déceptions, quand elle fut frappée d'un coup suprême. M. de Guibert se maria, et de ce jour il la traita avec la plus offensante froideur; il ne lui permit plus d'ignorer que ce qu'il appelait son sentiment pour elle était « dénué d'intérêt, d'attention, d'amitié, et enfin de tout ce qui répond à une âme sensible et attachée*. » Mais il s'oublie jusqu'à lui proposer de banales consolations, comme à une fade héroïne de roman. Désespérée de la méprise effroyable dans laquelle elle était tombée, elle ne peut plus se tenir d'indignation et de mépris :

« Votre mariage, lui écrit-elle, en me faisant connaître votre âme, a repoussé et fermé la mienne à jamais. Oh I non, ne croyez point que je suive vos conseils, et que je prenne mes modèles dans M"" Riccoboni : les femmes que la légèreté égare peuvent en effet se conduire d'après des maximes et des principes de roman. Elles se font illusion ; elles croient être douces et généreuses, lorsqu'elles ne sont que froides, basses et méprisables : elles n'ont point aimé, eles ne sauraient haïr ; en un mot, elles ne connaissent que la galanterie, leur âme n'a pu atteindre à la hauteur de l'amour et de la passion ; et M"' Riccoboni elle-même n'a pu s'y élever, même par l'imagination. Mon Dieu! que je fus blessée de ce rapprochement que vous faisiez de mon malheur et de cette situation de roman ! que vous me parûtes froid et peu délicat ! que je me trouvai supérieure à vous, en me sentant capable d'une passion que vous ne pouviez pas même jugerai »

Dans son désespoir, elle avait arrêté avec elle-même le jour, le mo-

1 Voir la lettre XCII, 1775, qui commence par ces mots: «Minuit sonne; mon ami, je viens d'être frappée d'un souvenir qui glace mon sang... »

« Lettre C, 1775. — 3 Lettre XL, 1774, — * Lettre CLXVIII, février 1776.— » Lettre CXU, 1" juillet 1775.

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ment où elle se délivrerait du poids qui l'accablait, et il lui fallut faire un pénible effort pour ne se point porter à cette extrémité.

M. de Guibert renouvelle ses flétrissantes insinuations. M*'^ de Lespinasse lui répond avec une fière et éloquente indignation :

c Oui, j'entends bien votre générosité. Vous voudriez qu'un autre me rattachât à la vie, ou du moins mVnlevât à la mort, à laquelle vous m'avnz condamnée. Que de grâces je vous dois! le sentiment de la haine n'aurait pas mieux fait pour mon bonheur et mon repos '. »

M"'= de Lespinasse l'a très bien dit : « Cette langue n'est à l'usage que de ceux qui sont doués de ce sixième sens, l'âme*. » M. de Guibert l'entendait moins encore qu'il ne savait la parler. Il continue d'humilier une femme qui l'a honoré en se tournant vers lui, après avoir été « l'objet de la passion de l'âme la plus grande, la plus forte et la plus vertueuse'. » A l'en croire, il n'a que Yappurence d'ôtre coupable, il mériterait des éloges plutôt que des reproches, car il veut bien montrer de Vindulgence pour le malheur de son amie*. Il l'accable d'une injurieuse pitié, et prétend en « faire la victime de sa morale après l'avoir faite celle de sa légèreté*. » Elle cependant, obligée de mépriser celui qu'elle ne peut s'empêcher d'aimer, et qu'elle s'empresse de servir en toute occasion^, elle sent qu'elle n'a plus à espérer de repos que dans la mort; son âme est devenue impénétrable à toute consolation. Toutes ses pensées sont un poison actif dont elle ne trouve pas encore l'effet assez prompt.

De telles angoisses ne pouvaient se prolonger longtemps. Elle demandait un jour à l'homme qui, malgré lui, faisait de sa vie un martyre :

« Mon Dieu! dites-moi, si vous le savez, comment cette torture finira? Sera-ce la haine, l'indifférence ou la mort qui m'en délivrera''? »

Ce fut la mort. Sa poitrine se déchira, et cette femme ardente succombant à tant d'agitations, mourut le 22 mai 1776, dans sa quarantequatrième année. Les lettres qu'elle avait écrites à M. de Guibert, et qu'il ne lui avait pas renvoyées, malgré la prière qu'elle lui en avait faite mille fois, furent heureusement conservées par M"^ de Guibert, peut-être par reconnaissance des quelques mots flatteurs que l'ancienne amie de son mari y dit d'elle*.

Les nombreuses citations que nous en avons présentées permettent suffisamment d'en apprécier tout le mérite de diction comme de sentiment. 11 n'y a, dans cette correspondance intime, aucune recherche d'art, aucun calcul d'effet. C'est, on le sent, une femme qui écrit d'a-

i Lettre CLXXIII, mars 1776. — « Lettre du 30 oct. 1774.— 3 Lettre CXXII, 1775. —* Voir la lettre CXm, du 3 juill. 1775. — » Lettre du 17 sept. 1775. * En particulier pour les concours académiques. — "< Lettre CXV, 6 juill. 1755.— 8 Voir la lettre CL

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bondance de cœur et de plume. Écrire à son ami jusqu'à l'accabler était pour cette désolée la seule occupation qui lui fît croire qu'elle était encore en vie. Aussi y employait-elle le plus de moments qu'elle pouvait et y mettait- elle son âme tout entière.

Toutes ces lettres, dont plusieurs sont des volumes, comme elle les appelle, nous font lire jusqu'au fond du cœur de celle qui les a écrites. Chacune d'elles trahit chez cette femme singulière beaucoup moins le désordre des sens que le désordre de l'imagination. Sa passion se montre si sincère et si généreuse que, tout en la condamnant au nom de la sévère morale, on ne peut s'empêcher de s'apitoyer sur le malheur de cette victime de l'amour. Certes, à ce langage hautement passionné, à ce spiritualisme élevé, môme dans un amour coupable, à ce sacrifice complet et constant de soi-même à l'objet aimé, on reconnaît peu la femme du dix-huitième siècle, et M'^^ de Lespinasse, exemple d'une manière douloureuse d'aimer qui rappelle les Ariane, les Phèdre, les Didon, et les Héloïse, paraît étrangement déplacée dans le siècle des Pompadour et des du Barry. Assurément cet amour ne ressemble pas à la banale galanterie ou à la brutale licence de l'époque, mais il participait néanmoins de la déraison de tous les sentiments excessifs, et elle le sentait bien elle-même, quand elle s'écriait : « Ahl mon Dieu! que la passion m'est naturelle, et que la raison m'est étrangère M »

Pour conclure, sur ce sujet tout profane, par une réflexion morale, il n'est pas de livre qui montre mieux que les lettres de M"'= de Lespinasse le danger et lillusion des passions; il en est peu qui apprennent aussi bien de quelle conséquence il est de s'attacher avant tout au devoir. Qu'un homme, qu'une femme se créent des devoirs sérieux, qu'ils embrassent vaillamment ceux qui leur incombent, et tous ces troubles passionnés s'évanouiront, et tous ces mirages menteurs se dissiperont, et toutes ces ardeurs plus ou moins factices se calmeront, et ce rêve du cœur apparaîtra ce qu'il est, une chimère décevante; l'âme retrouvera, pour ne plus les perdre, l'empire sur elle-même et la force contre les choses et contre les hommes ; au lieu de se consumer dans de stériles agitations, elle jouira, par la paix intérieure, de la pleine action de toutes ses facultés; au lieu d'épuiser toute sa puissance d'amour et de sacrifice sur une idole, elle la conservera pour les dévouements utiles : ce sera peut-être moins poétique, mais ce sera meilleur.

La passion exaltée que respire à chaque ligne la correspondance de M^"' de Lespinasse en rendrait la lecture dangereuse aux âmes jeunes et portées aux sentiments romanesques ; mais, littérairement parlant, c'est un des recueils de lettres les plus précieux. Comme les femmes en général, M"^ de Lespinasse avait un esprit plus vif qu'étendu. Ses connaissances n'étaient pas nombreuses : ce qui ne

» Lettre du 16 octobre 1774.

faisait que l'éclairer l'ennuyait ; ses idées n'avaient pas une très haute portée; mais elle avait beaucoup de goût et de finesse. Elle maniait habilement la critique littéraire, témoin le parallèle qu'elle fait quelque part des éloges de Catinat, par la Harpe et par M. de Guibert * ; et, dans maints endroits de cette correspondance toute saturée de passion, elle laisse échapper, en passant, des jugements d'une exquise justesse. Elle apprécie très exactement, et avec une douce moquerie, les beaux esprits qu'elle avait vus de près, Condorcet, le chevalier de Chastellux, qui « a résolu de lui tourner la tôte^ », Dorât, qui « a des succès^ », Boucher qui prodigue jusqu'à l'ennui « les diamants, l'or, l'arc-en-ciel, » mais ne sait pas toucher l'âme*; surtout Chamfort, ce jeune homme que tant de grandes dames, de Grammont, de Rancé, d'Amblimont, de Choiseul, aiment à porter et à prôner, et qui « fait de son mieux pour être modeste^ ». Elle a de môme des mots fort justes sur plusieurs grands personnages du temps, ainsi sur Catherine II. Grimm était revenu de sa cour transporté, et peignait partout cette souveraine comme la femme la plus aimable et la plus séduisante. « Dans tout ce qu'il me disait, observe M"« de Lespinasse, je reconnaissais plutôt cet art charmant d'une courtisane grecque que la dignité et l'éclat de l'impératrice d'un grand empire^ »

D'une extrême sagacité à saisir le ridicule, elle n'était pas moins capable de sentir le beau et le grand. « Je ne sais, disait-elle, ni disserter, ni mesurer rien, mais ce qui est beau enlève mon âme''. » EUe comprenait et applaudissait les sentiments généreux et patriotiques de Turgot et de Malesherbes, dont elle était digne d'être l'amie. En toute occasion elle aimait à relever les belles actions. C'est ce sentiment qui la porta à écrire ses Deux chapitres à ajouter au Voyage sentimental de Sterne, pour raconter deux traits de bonté extrêmement touchants de M^^^ Geoffrin, cette bonne dame qui eut toujours l'amitié la plus tendre pour une personne dont le caractère passionné était si différent de son humeur douce, calme, égale et réglée. M"^ de Lespinasse, qui avait imité le style de l'auteur anglais avec beaucoup d'adresse, de vérité et de sensibilité, lut elle-même ces deux chapitres, censément traduits, à M"^ Geoffrin et à sa société.

Ce petit récit montre, avec la Correspondance, que cette femme qui a dit d'elle-même : « Je ne sais qu'aimer, » aurait pu certainement se distinguer dans la carrière des lettres autant que les plus célèbres virtuoses de l'époque. Elle avait été à une bonne école de style.

o Madame du Deffant (car pour l'esprit elle doit être citée), le président Hénault, l'abbé Bon, l'archevêque de Toulouse, l'archevêque d'Aix, M. Turgot, M. d'Alembert, l'abbé de Boismont, M. de M..., voilà, écrit- elle, les hoirmes

t Lettre du 6 Juillet 1775. — 2 Lettre CXLVI, 1775. — 3 Lettre du 28 oct. 1774. — * Lettre LXXXI, 1775. — » Lettre du 25 oct. 1775. — « Ibid. ■'Lettre LXXXVIII, 1775.

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