‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 50 sur 196 · M'"^ GEOFFRIN · texte numérisé non relu

M'"^ GEOFFRIN

« Cet ouvrage sera pour moi ce que sont ordinairement pour nous autres a femmes de grands projets de broderie ou de tapisserie : le choix du dessin « nous amuse, l'exécution nous occupe quelque temps, nous y travaillons peu ; « nous nous en ennuyons, et nous ne le finissons pas. »

Et c'était là tout Touvrage.

Si, au lieu de ce peu de lignes, M™^ Geoffrin eût, comme M™« de Genlis, écrit dix volumes de mémoires, probablement nous ne l'en estimerions pas davantage.

Sans s'être elle même exercée à écrire, elle appréciait avec un tact supérieur les productions des autres. Les auteurs lui demandaient son avis sur leurs ouvrages, comme à un juge dont l'opinion pouvait faire pressentir avec sûreté celle du public. C'est ainsi qu'Helvetius, donnant son livre de VEspt^it, disait à ses amis ; Voyons comment M™" Geoffrin me recevra : ce n'est qu'après avoir consulté ce thermomètre de l'opinion que je pourrai savoir au juste quel est le succès de mon ouvrage.

Suivant le prince de Ligne', elle exerçait une espèce de police pour le goût, comme la maréchale de Luxembourg pour le ton et l'usage du monde.

Généralement assez modeste, elle ne dissimulait pas qu'elle se croyait une sagacité peu commune à pénétrer les hommes. Elle écrivait à d'Alembert, de Varsovie, le 30 juillet 1766 :

« Mon voisin, je suis enchantée de vos succès à l'Académie, je les troquerais volontiers contre les miens, mais je ne troquerais pour rien au monde la connaissance profonde que j'ai des hommes. »

La qualité que ^1°"= Geoffrin posséda le plus incontestablement et au plus haut degré, c'est la bonté de cœur. Elle mettait son plus grand plaisir à satisfaire ce qu'elle appelait son humeur donnante. Grâce à un esprit d'ordre et d'économie qui doublait son revenu, lequel ne dépassait guère quarante mille livres, elle pouvait faire d'assez belles pensions à d'Alembert, à Thomas, à Morellet ; elle assura en outre l'aisance à M"" de Lespinasse, et répandit ses largesses sur cent autres. Elle ne se contentait pas de donner. Elle s'empressait de rendre à ses chers gens de lettres tous les sernces possibles, et en particulier de les défendre contre les critiques et les reproches; seulement son amour pour la considération lui faisait éviter avec un soin scrupuleux tout ce qui pouvait la compromettre.

Qu'il y eût un peu d'excès dansl'empressement avec lequel M™^ Geoffrin attirait chez elle les savants, les artistes et les hommes fameux dans tous les genres, on ne peut pas le nier ; mais une femme si bienfaisante, si peu prétentieuse, si religieuse même, malgré son entourage, du moins dans les derniers temps, ne méritait pas d'être livrée au ridicule public, comme Palissot essaya de le faire dans sa comédie des Philosophes; et ceux qui estiment plus les qualités du cœur que celles

« Mélanges, t. XXVII, p. 22.

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