‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 51 sur 196 · M»« NECKER · texte numérisé non relu

M»« NECKER

de l'esprit lui donneront toujours la préférence sur une femme sans âme et sans générosité comme la marquise du Deffant.

M"" du Deffant et M""' Geoffrin avaient des esprits et des caractères fort différents. Aussi se détestaient-elles cordialement, et eurent-elles plusieurs fois des piques ensemble. D'Alembert ayant témoigné à celleci être bien aise de ce que les agréments qu'elle avait dans son voyage en Pologne faisaient une nouvelle peine à l'envieuse marquise, celle qu'on appelait toujours la bonne M""^ Geoffrin lui répondit :

« Je conviens que c'est une méchante bote, mais elle est aveugle; et, de plus, le genre de sa méchanceté, qui est la jalousie, la rend si malheureuse qu'en vérité elle me fait pitié *. »

M™« Geoffrin, bien différente de M""' du Deffant, avait été heureuse dans toutes les situations de son existence, et, comme elle-même nous le disait tout à l'heure, elle sentait de la douceur à s'en rappeler les événements. Cette habitude du contentement donnait nécessairement à son commerce une douceur et une gaieté communicatives qui étaient absentes de celui de la marquise.

M™« Geoffrin étant tombée en enfance dans les dernières années de sa vie, « le troupeau philosophique qu'elle rassemblait- « s'était réparti en d'autres sociétés. Le salon de M'"^ Necker recueillit le plus grand nombre des membres épars du cercle de la rue Saint-Honoré.

La baronne Necker était une des grandes dames du dix-huitième siècle qui voyait et recevait la plus nombreuse compagnie. Dévouée avec calcul à la fortune politique de son mari, elle tenait à connaître l'opinion des moindres coteries, et pour cette raison elle paraissait accueillir aussi favorablement tout le monde et prodiguait à tous les mômes attentions. Cependant elle avait des sociétés de choix. Buffon et Thomas étaient ceux qu'elle voyait le plus souvent et le plus volontiers. Pour la pratique du style, elle ne sut guère prendre à l'un et à l'autre que leurs défauts.

C'étaient Marmontel, l'abbé Raynal et l'abbé Morellet qui avaient jeté les fondements de la société littéraire de M™^ N'ecker. Ils furent toujours assidus à ses vendredis. Avec eux se rencontraient encore l'abbé Arnaud, Thomas, Grimm, le chevalier de Chastellux, Watelet; M™« de Marchais, depuis M™'' Dangevillers, M"''^ Saurin, Suard et de la Harpe, présidaient sous M™^ Necker, et, en son absence, tenaient tour à tour le bureau, comme disaient les malins du temps.

]^me Necker, vertueuse et bienfaisante, mais sèche, froide, compassée et prétentieuse, ne savait pas répandre sur ses réunions l'agrément, la grâce et l'entrain que donnaient aux leurs M™^ du Deffant, et surtout M">^ Geoffrin et M"« de Lespinasse.

1 Lett. à d'AIemb., 23 juill. 1766, de Varsovie.

2 Expression des Mémoires sea\, 22 oct. 1777.

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