‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 18 sur 21 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

(Dans la boutique du drappier.)

PATELIN, GUILLAUME, JOCEAULME.

Or, ainsi m'aist (m'aide) Dieu que j'avoye De vous veoir grant voulcnté.

Comment se porte la santé ?

Estes-vous sain et dru, Guillaume?

Guy, par Dieu !

PATELIN

Çà cesle paulme.

Comment vous va ?

LE DRAPPIER.

Et bien vraicnicnt, A vostre bon commaudcment.

Et vous ?

PATELIN

Par sainct Pierre l'apostre, Comme ccluy qui est tout vostre.

Ainsi vous esbatez ?

LE DRAPPIER.

Et voire!

Mais marchans, ce devez vous croire, Ne font piis tousjours à leur guise.

PATELIN

Comment se porte marchandise?

S'en pcult on ne soigner ne paislre ?

LE DRAPPIER.

Et se m'aïst Dieu, mon doulx maistre, Je ne sçay ; tousjours hay ! avant !

PATELIN

lia, qu'ostoit ung homme sçavant I Je requier Dieu qu'il en ait lame, De vostre père. Doulce dame !

Il m'est advis tout clereiicnt Que c'est il de vous proprement.

Qu'estoitce ung bon marchant et sage:!

Vous lui ressemblez de visage. Par Dieu, comme droite painture.

Se Dieu eut oncq de créature.

M. Guillaume. Compte du troupeau, etc. Six cents bêtes, etc.

M. Patelin, à part. Yoilà une pièce de drap qui serait bien mon affaire. Serviteur, monsieur.

M. Guillaume. Est-ce le sergent que j'ai envoyé quérir? qu'il attende.

M. Patelin. Non, monsieur, j'y suis...

M. Guillaume. Une robe ? le procureur dont... Serviteur.

M. Patelin. Non, monsieur, j'ai l'honneur d'être avocat.

M. Guillaume. Je n'ai pas besoin d'avocat : je suis votre serviteur.

M. Patelin. Mon nom, monsieur, ne vous est sans doute pas inconnu, je suis Patelin, l'avocat.

M. Guillaume. Je ne vous connais point, monsieur.

M. Patelin, à part. Il faut se faire connaître... (/^am^.) J'ai trouvé, monsieur, dans les mémoires de feu mon père, une dette qui n'a pas été payée, et...

M. Guillaume. Ce ne sont pas mes affaires; je ne dois rien.

M. Patelin. Non, monsieur; c'est au contraire mon père qui devait au vôtre trois cents écus, et comme je suis homme d'honneur, je viens vous payer...

M. Guillaume. Me payer ! Attendez, monsieur, s'il vous plaît, je me remets un peu votrenom. Oui, je connaisdepuis longtemps votre famille. Vous demeuriez au village ici près: nous nous

Mercy, Dieu vray pardon luy face A l'ame.

LE DRAPPIBR.

Amen 1 par sa grâce ; Et de nous quant il luy plaira !

PATELIN

Par ma foy, il n.e desclaira

Maintefois et bien largement

Le temps qu'on voit présentement :

Moult de fois m'en est souvenu.

Et puis lors il estoit tenu

Ung des bons...

LE DRAPPiEH, offrant un sié;e.

Seez vous, beau sire :

Il est bien temps de tous le dire.

Mais je suis ainsi graciculi.

PATELIN

Je suis bien. Des biens temporeuli Il avoit...

LE DRAPPIER, insistant.

Vraiement, vous serrez [vous vous assoirez)...

PATELIN, s'assejanl.

Voulentiers. Ha ! que vous verrez, Qu'il me disoit, de grans merveilles !

Ainsi m'aist Dieu, que des oreilles,

Du nez, de la bouche et des yeuli,

Oncq enfant ne ressembla mieulx

A père. Quel menton forché !

Vraiment c'estes vous tout poché

Et qui diroit à vostre mère

Que ne feussiez filz vostre père,

Il auroit grant fain de te cer [disputer).

Sans faulte je ne puis penser

Comment nature en ses ouvrages

Forma deux si pareilz visages,

Et l'ung comme l'aultre tachié ;

Car quoy ? qui vous auioit crichié

Tous deux encontre la paroy

D'une manière tt d'ung aroy.

Si seriez .ous sans différence.

Or, sire, la bonne Laurence,

Vostre belle ante {tante), mourut elle?

LE DRAPPIER.

Nenny dea !

PATELIN

Que la vis je belle, Et grande, et droite, et gracieuse Par la mère Dieu précieuse Vous lui ressembltz de corsaige

sommes connus autrefois. Je vous demande excuse, je suis votre très-humble et très-obéissant serviteur. Asseyez-vous k\, je vous prie, asseyez vous lu.

M. Patelin. Monsieur...

M. Guillaume. Monsieur...

M. Patelin. Si tous ceux qui me doivent étaient aussi exacts que moi à payer leurs dettes, je serais beaucoup plus riche que je ne suis, mais je ne sais point retenir le bien d'autiui.

M. Guillaume. C'est pourtant ce qu'aujourd'hui beaucoup de gens savent fort bien faire.

M. Patelin. Je tiens que la première qualité d'un honnête homme est de bien payer ses dettes; et je viens savoir quand vous serez de commodité de recevoir vos trois cents écus.

M. Guillaume. Tout à l'heure.

M. Patelin. J'ai chez moi votre argent tout prêt, et bien compté; mais il faut vous donner le temps de faire dresser une quittance par-devant notaire. Ce sont des charges d'une succession qui regarde ma fille Henriette, et j'en dois rendre un compte en forme.

M. Guillaume. Cela est juste. Eh bien, demain matin à cinq heures.

M. Patelin. A cinq heures, soit. J'ai peut-être mal pris mon temps, monsieur Guillaume; je crains de vous détourner.

Comme qui -vous eust fait de naige.

En ce paj'S n'a, ce me semble,

Lignage qui mieulx se ressemble

Tant plus vous vois, par Dieu le père,

Veez vous là, veez vostre père ;

Vous luy ressemblez mieulx que goûte

D'eaue, je n'en fuis nulle double.

Quel vaillant bachelier c'cstoit!

Le bon preud'liomme ! et si prestoit

Ses déniées à qui les vouloit.

Dieu lui pardoint ! il me souloit

Toujours de si très bon cuer rire !

Pleust à Jhcsus-Christ que le pire

De ce monde luy ressemblast!

On ne toUist pas ou n'emblast

L'ung à l'autre comme l'en fait!...

(Maniant le dr.ip d'una des pièces à sa portiSe.)

Que ce drap icy est bien fait !

Qu'est il soucf, doulx, et traitis [bien façonné)\

LE DIlAPPlEn.

Je l'ay fait faire tout failis (bien fait, joli. Ainsi des laisnes de mes bcstes.

PATHLIX.

Hen, hcn, quel mesnagior vous estes !

Vous n'en istriez pas de l'orine (m. à m. vous ne sortiriez pas de l'origine Du père : vostre corps ne fine Tousjours, tousjuurs de besongner !

LE DBAPPIER.

Que voulez-vous ? Il faut songner Qui veult vivre, et soutenir paine.

PATELift, toiicliant un autre drap.

Cesluy cy est il taint en laine ?

Il est fort comme ung Cordouen.

LE DllAPPIEn.

C'est ung trcs bon drap de Rouen, Je vous promelz, et bien drappé.

PATELIN

Or vraiement j'en suis alrapé,

Car je n'avoie intention

D'avoir drap, par la passion

De naslre Seigneur, quand je vins.

J'avoie mis à paît quatre vings

Escus pour retraire une rente.

Mais vous en aurez vingt ou trcnto,

Je le voy bien, car la cuuleur

M'en plaist lri.':>tanl (pie c'est douleur.

M. Guillaume. Point du tout, je ne suis que trop de loisir : on ne vend rien.

M. Patelin. Vous faites pourtant plus d'affaires vous seul que tous les négociants de ce lieu.

M. Guillaume. C'est que je travaille beaucoup.

M. Patelin. C'est que vous êtes, ma foi, le plus habile homme de ce pays... Voilà un assez beau drap.

M. Guillaume. Fort beau !

M. Patelin. Vous faites votre commerce avecune intelligence. . .

M. Guillaume, Oh I Monsieur... !

M. Patel'N. Avec une habileté merveilleuse!

M. Guillaume. Oh ! oh ! Monsieur!

M. Patelin. Des manières nobles et franches qui gagnent le cœur de tout le monde.

M. Guillaume. Oh î point, monsieur !

M. Patelin. Parbleu! la couleur de ce drap fait plaisir à la vue.

M. Guillaume. Je le crois ; c'est couleur de marron,

M. Patelin. De marron! Que cela est beau ! Gage, monsieur Guillaume, que vous avez imaginé cette couleur-là ?

M. Guillaume. Oui, oui, avec mon teinturier.

M, Patelin. Je l'ai toujours dit, il y a plus d'esprit dans cette tête-là que dans toutes celles du village.

M. Guillaume. Ah ! ah ! ah !

LE DRAPPlEn.

Escus ? Voire, se pourroit il faire Que ceulx dont tous devez retraire Oeste rente prinssent nionnoye ?

PATELIN

Et oui dea, se je le Touloye ; Tout m'en est ung en payement.

(Reprenant le drap.) Quel drap est cecy? Vrayement, Tant plus le voy et plus m'assolte.

Il m'en fault avoir une cotte, Bref, et à ma femme de mesme.

LE DRAFFIBB.

Certes, drap est cher comme cresme !

Vous en aurez se vous youlez :

Dix ou vingt francs y sont coulez Si tost !

PATELIN

Ne me chault, couste et vaille !

Encor ay je denier et maille Qu'oncq' ne virent père ne mère.

LE DRAFFIER.

Dieu en soit loué ! par saint Père, Il ne m'en desplairoit empiece.

PATELIS.

Bref, je suis gros de ceste pièce :

11 m'en convient avoir.

LB DRAPPIER.

Or bien, Il convient aviser combien Vous en voulez. Premièrement Tout est à vostre commandement Quant que il en y a en la pille ; Et n'eussiez vous ne crois ne pille.

PATELIN

Je le sçay bien : vostre mercy,

LE DRAFFIER.

Voulez vous de ce pers cler cy ?

PATELIN

Avant, combien me coustera La première ^ulne? Dieu sera Payé des premiers, c'est raison :

(Donnant une petite pièce au drapier.) Vecy ung denier ; ne faison Rien qui soif où Dieu ne se nomme.

LE DRAPPIER.

Par Dieu, vous estes un bon homme, E me n'avez bien resjouy.

M. Patelin. Cette laine me paraît assez bien conditionnée.

M. Guillaume. C'est pure laine d'Angleterre.

M. Patelin. Je l'ai cru... A propos d'Angleterre, il me semble, monsieur Guillaume, que nous avons autrefois été à l'école ensemble.

M. Guillaume. Chez monsieur Nicodème.

M. Patelin. Justement. Vous étiez beau comme l'Amour.

M. Guillaume. Je l'ai ouï dire ù ma mère.

M. Patelin. Et vous appreniez tout ce qu'on voulait.

M. Guillaume. A dix-huit ans, je savais lire et écrire.

M. Patelin. Quel dommage que vous ne vous soyez pas appliqué aux grandes choses I Savez-vous bien, monsieur Guillaume, que vous auriez gouverné un État?

M. Guillaume. Gomme un autre...

M. Patelin. Tenez, j'avais justement dans l'esprit une couleur de drap comme celle-là. Il me souvient que ma femme veut que je me fasse un habit : je songe que demain matin à cinq heures, en portant vos trois cents écus, je prendrai peut-être de ce drap.

M. Guillaume. Je vous le garderai.

M. Patelin, à pnrt. Le garderai, ce n'est pas là mon compte. {Haut.) Pour racheter une rente, j'avais mis à part ce matin douze cents livides, où je ne voulais pas toucher; mais jevois bien, monsieur Guillaume, que vous en aurez une partie.

Voulez vous à ung; mot ? ,

PATEr.IÎI.

Guy.

LB DBAPPIETl.

ChascuDe aulne vous eou.stera Vingt et quatre solz.

PATELIN

Non fera..

Vingt et quatre solz ! sainte dame

LE DRAPPIGR.

II me l'a cousté, par ceste âme ; Autant m'en fault se vous l'avez.

PATELIN

Dca ; c'est trop !

Ha ! vous ne sçavez Comment le drap est enchery 1 Trestout le bétail est pery Cest yvcr par la grant froidure.

PATELIN

Vingt soh, vingt solz.

LE DRAPPIER.

F.t je vous jure Que j'en auray ce que je dy.

Or attendez à samedy :

Vous verrez que vault. La toison,

Dont il souloit estre foison,

lie cousta à la Magdalene

Huit blans, par mon serment, de laine

Que je souloie avoir pour quatre !

PATELIN

Par le sang bieu, sans plus débattre, Puis qu'ainsi va, donc je marchande; Sus, aulnez.

LE DRAPPIER.

Et jp vous demande Combien vous en fault-il avoir?

PATELIN

Il est bien aisé à sçavoir?

Quel lé a il ?

Lé de Brucelle.

PATELIN

Tiois aulnes pour moy, et pour elle (Elle est haute) deux et demie, Ce sont six aulnes... Ne sont mie 7... Et non sont, que je suis becjaune I

LES PROSATEURS DU DIX-SEPTIÉiME SIÈCLE.

M. Guillaume. Ne laissez pas de racheter votre rente, vous aurez toujours de mon drap.

M. Patelin. Je le sais bien; mais je n'aime point à prendre à crédit... Que je prends de plaisir à vous voir frais et gaillard! Quel air de santé et de longue vie !

M. Guillaume. Je me porte bien.

M. Patelin. Combien croyez-vous qu'il me faudra de ce drap, afin qu'avec vos trois cents écus je porte aussi de quoi le payer.

M. Guillaume. Il vous en faudra.... Vous voulez, sans doute, l'habit complet?

M. Patelin. Oui, bien complet; justaucorps, culotte et veste, doublés de même ; et tout bien long et bien large.

M. Guillaume. Pour tout cela, il vous en faudra.... Oui.... six aunes... Voulez-vous queje vous les coupe en attendant?

M. Patelin. En attendant... Non, monsieur, non, l'argent à la main, s'il vous plaît, l'argent à la main : c'est ma méthode.

M. Guillaume. Elle est fort bonne... [A part.) Voilà un homme très-exact.

M. Patelin. Vous souvient-il, monsieur Guillaume, d'un jour que nous soupâmes ensemble à l'Écu de France?

M. Guillaume. Le jour qu'on fit la fête du village.

M. Patelin. Justement ; nous raisonnâmes à la fin du repas sur les affaires du temps; que je vous ouïs dire de belles choses !

M. Guillaume. Vous vous en souvenez?

LE DRAPPIER.

Il ne s'en fault que demie aulne, Pour faire les six justement.

PATELIN

J'en prendray six tout rondement, Aussy me faut il chapperon.

LE DnAPPlEB, lui présentant son aune.

Prenez la, nous les aulueron, Si sont elles cy sans rebatre :

(Il mesure.) Empreu, et deux, et trois, et quatre, Et cinq, et six.

PATELIN

Ventre saint Pierre !

Rie à rie !

LE DRAPPIER.

Aulneray je par arrière ?

PATELIN

Nenny, ce n'est qu'une longaij^ne!

Il y a plus perte ou plus gaigne En la marchandise. Combien Monte tout ?

Nous le sçaurons bien.

A vin^t et quatre solz chascune, Les six neuf francs.

PATELIN

Hen, c'est pour une l Ce sont six escus ?

LE DRAPPIER.

M'aist Dieu, \oire.

PATELIN

Or, sire, les voulez vous croire Jusques à ja quant vous viendrez ?

Non pas croire, vous les prendrez A mon huis, en or ou monnoye.

LE DRAPPIER.

Nostre Dame ! je me tordroye {détournerais) De beaucoup à aller par là.

PATELIN

Hé ! vostre boucjie ne parla

Depuis, par monseigneur saint Gillc,

Qu'el ne disoit pas Euvangile.

C'tst très bien dit, vous vous tordriez I

C'est cela ! vous ne vouldriez

Jamais trouver nulle achoison (occasion)

De lenir boire en ma maison :

Or y burez vous ceste fois.

M. Patelin. Si je m'en souviens ? Vous prédîtes dès lors tout ce que nous avons vu depuis dans Noslradamus.

M. Guillaume. Je vois les choses de loin.

M. Patelin. Combien, monsieur Guillaume, me fcrez-vous payer de l'aune de ce drap ?

M. Guillaume, en voynnl la marque. Voyons; un autre en paierait, ma foi, six écus ; mais allons, je vous le baillerai à cinq écus.

M. Patelin, à part. Le juif !... {Haut.) Cela est trop honnête, six fois cinq écus, ce sera justement...

M. Guillaume. Trente écus.

M. Patelin. Oui, trente écus : le compte est bon... Parbleu, pour renouveler connaissance, il faut que nous mangions demain à dîner une oie dont un plaideur m'a fait présent.

M. Guillaume. Une oie; je les aime fort.

M. Patelin. Tant mieux : touchez là; à demain à dîner; ma femme les apprête à miracle : par ma foi, il me tarde qu'elle me voie sur le corps un habit de ce drap ; croyez-vous qu'en le prenant demain matin il soit fait à dîner ?

M. Guillaume. Si vous ne donnez du temps au tailleur, il vous le gâtera.

M. Patelin. Ce serait grand dommage !

M. Guillaume. Faites mieux : vous avez, dites-vous, l'argent tout prêt ?

M. Patelin. Sans cela je n'y songerais pas.

LE DRÀPPIER.

Et par saint Jacques, je ne fais Guère aultre chose que de boire !

Je iray; mais il fait mal d'acroii'e, Ce sçavez vous bien, à l'estraine.

PATELIN

Soufnst il se je vous estraine D'escus d'or, non pas de monnoye?

Et si mengerez de mon oye, Par Dieu ! que ma femme rotist.

LE DIUPPIER.

Vraiement cest homme m'assotist !

Alez devant : sus, je yray doncques Et le portcray.

PATELIN

Rien quiconques!

Que me grèvera il? pas maille (aucunement), Soubz mou esselle.

LE DRAPPIER.

Ne vous chaillc :

Il vault mieux, pour le plus honeste, Que je le porte.

PATELIN

Maie feste

M'envoise la saincte Magdalcne

Se vous en prenez jà la paine.

C'est très bien dit : dessoubz l'csselle.

Cecy m'y fera une belle

Bosse! — Ha, c'est très bien aie!

(Il cache le drap sons sa robe.) Il y aura beu et galle [on boira cl on se régalera) Chez nioy ains que vous en aillez.

LE DRAPPIER.

Je vous pry que vous me baillez Won argent dez que j'y seray.

PATELIN

Feray. — Et, par bieu, non feray Que n'ayez prius vostrc repas Très bien : et si ne vouidroie pas Avoir sur moy de quoy payer.

Au moins viendrez vous essayer Quel vin je boy. Vostre feu pore En passant huchoit bien : Compère, Ou que dis-tu ? ou que fais-tu ?

Mais ne prisez vous ung festu Entre vous riches les pouvres hommes

M. Guillaume. Je vais vous le faire porter chez vous par un de mes garçons: il me souvient qu'il y en a là de coupé justement ce qu'il vous en faut.

M. Patelin prend le drnp. Cela est heureux.

M. Guillaume. Attendez. Il faut auparavant que je l'aune en votre présence.

M. Patelin. Bon, est-ce que je ne me fie pas à vous ?

M. Guillaume. Donnez, donnez ; je vais le faire porter, et vous m'enverrez par le retour...

M. Patelin. Le retour... Non, non, ne détournez pas vos gens; je n'ai que deux pas à faire d'ici chez moi... Comme vous dites, le tailleur aura plus de temps.

M. Guillaume. Laissez-moi vous donner un garçon qui me rapportera l'argent.

M. Patelin, Eh ! point, point Je ne suis pas glorieux, il est presque nuit, et, sous ma robe, on prendra ceci pour un sac de procès.

M. Guillaume. Mais, monsieur, je vais toujours vous donner un garçon pour me...

M. Patelin. Eh ! point de façon, vous dis-je... à cinq heures précises trois cent trente écus, et l'oie à dîner. Oh çà, il se fait tard; adieu, moucher voisin, serviteur... eh ! serviteur.

M. Guillaume. Serviteur, monsieur, serviteur. Il s'en va parbleu avec mon drap ; mais il n'y a pas loin d'ici à cinq heures du matin. Je dîne demain chez lui, et il me paiera, il me paiera,

{L'Avocat Patelin, actel".)

tE DRAPPIER.

Et, par le [saint] sang bieu, nous sommes Plus povres...

PATELIN

Ouay ! adieu ! adieu I Rendez vous tantost audit lieu, Et nous beurons bien, je m'en vaat (vante) !

LE DRAPPIER.

Ce feray je. Or alez devant, Et que j'aye or.

(Patelin s'en va.) SCÈNE IV.

PATELIN, dans la rue.

Or ! et quoi doncques?

Or! deable! je n'y failly onquesl Or ! par le col soit il pendu !

Endea, il ne m'a pas vendu A mon mot ; ce a esté au sien :

jMais il sera payé au mien.

11 luy faut or? on le luy fourre!

Pleust à Dieu qu'il ne fist que courre Sans cesser jusque à fin de paye !

Saint Jehan! il fcroit plus de voye Qu'il n'y a jusque à Pampelune!

(Il rentre.) SCÈNE V.

LE DnAPPiER, chez lui.

Hz ne verront soleil ne lune, Les escus qu'il me baillera.

De l'an, qui ne les m'erablera [si on ne me les vole pas).

Or n'est il si fort entendeur Qui ne trouve plijs fort vendeur :

Ce trompeur là est bien becjaune, Quant pour vingt et quatre solz l'aulne A prins drap qui n'en vaut pas vingt !

(La Farce de maistre Pierre Patelin, édit. F. Génin.)

RACINE (Jean)

Racine, comme Corneille, comme Molière, est doublement modèle ; admirable poëte, il est encore un exquis prosateur.

Une querelle avec un des hommes les plus illustres de Port-Royal, où il avait été élevé, fut la première occasion qu'il eut de montrer son habileté à écrire en prose. Nicole avait entrepris de venger les religieuses de Port-Royal de la manière peu mesurée dont Desmarests de Saint-Sorhn avait parlé d'elles dans sa violente réfutation deV Apologie des rehgieuses de Port-Royal, Pour cet effet, à la suite des dix lettres célèbres appelées les Imaginaires, dont la première est datée du 24 janvier 1661, et qui avait pour objet de traiter toutes les questions relatives au formulaire et à ['hérésie, suivant lui imaginaire, qu'on imputait au défenseur de Jansénius, Nicole avait publié (1 603-1 6C6) huit autres lettres intitulées les Visionnaires, celles-là presque exclusivement dirigées contre Desmarests, auteur d'une comédie de ce nom, regardée comme un chef-d'œuvre dans le temps. Nicole, dans ses Yisionnaires, examinait la conduite, les écrits, les opinions de ce personnage singulier ^ Mais eu rappelant que la première profession de l'ennemi déclaré de Port-Royal avait été de « faire des romans et des pièces de théâtre», le vengeur passionné des jansénistes s'était emporté à dire, d'une manière générale : « Un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des corps mais des âmes des fidèles, qui se doit regarder comme coupable d'une infinité d'homicides, ou qu'il a causés en effet, ou qu'il a pu causer par ses écrits pernicieux ^. »

Racine, qui n'avait encore écrit que les Frères ennemis et Alexandre, mais qui, à la veille de produire le chef-d'œuvre A'Andromaque, était tout de feu pour son art, crut que l'auteur des Visionnaires l'avait eu en vue dans cette attaque contre les empoiso7ineurs publics ; il éclala, mais sans se faire connaître, par la publication d'une petite lettre mordante adressée à l'auteur des Hérésies imaginaires et des Visionnaires.

Racine y déclarait qu'il ne voulait point prendre parti entre MM. Des-

1 Voir notre tome I, p. 178.

2 Onzième Imafjinoire, ou Première Visionnaire. — Le P. B. Laniy a parlé d'une manière tout aussi forte, et avec plus de développements, contre le préjudice que portaient à la morale publi(iue les poêles et les faisem's de romans, dans ses Nouvelles Réflexions sur l'art poétique, 1C78.

marests et Nicole, laissant au monde à juger quel était les deux de visionnaire.

« J'ai lu jusqu'ici vos lettres avec assez d'indifférence, continuait-il, quelquefois avec plaisir, quelquefois avec dégoût, selon qu'elles me semblaient bien ou mal écrites. Je remarquais que vous prétendiez prendre la place de l'auteur des petites lettres ; mais je remarquais en même temps que vous étiez beaucoup au-dessous de lui, et qu'il y avait une grande difiérence entre une Provinciale et une Imaginaire. »

Après avoir tout d'abord porté ce rude coup à son adversaire, il en vient au grief qu'il regardait comme personnel :

« Et qu'est-ce que les romans et les comédies, demande-t-il, peuvent avoir de commun avec le jansénisme? Pourquoi voulez-vous que ces ouvrages d'esprit soient une occupation peu honorable devant les hommes, et horrible devant Dieu? Faut-il, parce que Desmarests a fait autrefois un roman et des comédies, que vous preniez en aversion tous ceux qui se sont mêlés d'en faire? Vous avez assez d'ennemis : pourquoi en chercher de nouveaux? Oh ! que le provincial était bien plus sage que vous ! Voyez comme il flatte l'Académie, dans le temps même qu'il persécute la Sorbonne i. Il n'a pas voulu se mettre tout le monde sur les bras; il a ménagé les faiseurs de romans; il s'est fait violence pour les louer : car. Dieu merci, vous ne louez jamais que ce que vous faites. Et, croyez-moi, ce sont peut-être les seules gens qui vous étaient favorables. Mais si vous n'étiez pas content d'eux, il ne fallait pas tout d'un coup les injurier. Vous pouviez trouver des termes plus doux que ces mots i< d'empoisonneurs pubUcs et de gens horribles parmi les chrétiens - ! »

Suit la réfutation spirituelle et pressante de l'opinion de Nicole et des autres solitaires de Port-Royal, sur les compositions théâtrales, opinion qui ne les avait pas empêchés de traduire les comédies de Térence.

Tout en combattant les idées de ses adversaires, Racine ne néglige rien de ce quipeutjeteraur eux du ridicule. C'est dans cette intention maligne qu'il raconte l'anecdote de deux capucins qui étaient venus demander l'hospitalité à Port-Royal. La tourière leur avait servi à table du pain blanc et du vin des messieurs. Mais la mère Angélique entend dire que l'un de ces capucins était un certain père Maillard qui s'était depuis peu signalé à Rome en sollicitant la bulle du pape contre Jansénius. Aussitôt, cette zélée supérieure commande qu'on ôte aux religieux le pain et le um des messieurs. « L'ordre s'exécute. Ces bons pères, qui avaient bu chacun un coup, sont bien étonnés de ce chan-

1 Le passage que Racine a en vue se trouve dans la réponse du provincial aux deux premières lettres de Pascal : « Voici, dit-il, ce que m'en écrit un de messieurs de l'Académie, des plus illustres entre ces hommes tous illustres, qui n'avait encore vu que la première. Je voudrais que la Sorbonne, qui doit tant h la mémoire de feu M. le cardinal, voulût reconnaître la juridiction de son Académie française. L'auteur de la lettre serait content, etc. »

* Expressions tirées de la Pre»nère Visionnaire.

gement. Ils prennent pourtant la chose en patience, et se couchent, non sans admirer le soin qu'on prenait de leur faire faire pénitence. » Mais le lendemain on reconnaît qu'on a commis une erreur. Celui qu'on prenait pour le père Maillard était le frcVe d'un des zélés du parti. La mère Angélique de donner alors des ordres tout contraires à ceux du jour de devant. « Les capucins furent conduits avec honneur de l'église dans le réfectoire, où ils trouvèrent un bon déjeuner qui les attendait, et qu'ils mangèrent de fort bon cœur, bénissant Dieu qui ne leur avait pas fait manger leur pain blanc le premier. » Et Racine, apostrophant l'apologiste des Jansénistes :

« Voilii, monsieur, lui dit-il, comme vous avez traité Desmarests, et comme vous avez toujours traité tout le monde. Qu'une femme fût dans le désordre, qu'un homme fût dans la débauche, s'ils se disnient de vos amis, vous espériez toujours de leur salut; s'ils vous étaient peu favorables, quelque vertueux qu'ils fussent, vous appréhendiez toujours le jugement de Dieu pour eux. La science était traitée comme la vertu. Ce n'était pas assez, pour être savant, d'avoir étudié toute sa vie, d'avoir lu tous les auteurs ; il fallait avoir lu Jansénius, et n'y avoir point lu les propositions. »

Puis, revenant à son sujet, la défense des pièces de théâtre et des romans inoffensifs aux mœurs :

« Enfin, je vous demanderais volontiers, dit- il, ce qu'il faut que nous lisions, si ces sortes d'ouvrages nous sont défendus. Encore faut-il que l'esprit se délasse quelquefois. Nous ne pouvons pas toujours lire vos livres. Et puis, à vous dire la vérité, vos livres ne se font plus lire comme ils faisaient. Il y a longtemps que vous ne dites plus rien de nouveau. En combien de façons avezvous conté l'histoire du pape Honorius? Que l'on regarde ce que vous avez fait depuis dix ans, vos disquisitions, vos dissertations, vos réflexions, vos . considérations, vos observations, on n'y trouvera aucune chose, sinon que les propositions ne sont pas dans Jansénius. »

En terminant, il daube assez vigoureusement sur le style de Nicole qui, dans les Visionnaires, s'était en vain efforcé d'être plaisant :

« Retranchez-vous donc sur le sérieux, lui disait-il ironiquement, remplissez vos lettres de longues et doctes périodes ; citez les Pères ; jetez-vous souvent sur les injures, et presque toujours sur les antithèses. Vous êtes appelé à ce style, 11 faut que chacun suive sa vocation. »

Nicole ne répondit pas à la lettre où non-seulement lui, mais tous les solitaires de Port-Royal, et en particulier Lemaîlre, étaient si malmenés. Mais MM. Dtibois (22 mars ItiGG) et Barbier d'Aucourt (1^'' avril 1660) essayèrent, sans se nommer, de la réfuter. Racine répliqua par une seconde lettre anonyme, du 10 mai ii:66.

Dès le début, il triomphe, par l'ironie, de ses contradicteurs :

« Je pourrais, messieurs, dit-il, vous faire le nii'me compliment que vous me faites ; je pourrais vous dire qu'on vous fait beaucoup d'honneur de vous ré-

pondre : mais j'ai une plus haute idée de tout ce qui sort de Port-Royal, et je me tiens, au contraire, fort honoré d'entretenir quelque commerce avec ceux qui approchent de si grands hommes. Toute la grâce que je vous demande, c'est qu'il me soit permis de vous répondre en même temps à tous deux ; car, quoique vos lettres soient écrites d'une manière bien différente, il suffit que vous combattiez pour la même cause ; je n'ai point d'égard à l'inégalité de vos humeurs, et je ferais conscience de séparer deux jansénistes ; aussi bien je vois que vous me reprochez à peu près les mêmes crimes; toute la différence qu'il y a, c'est que l'un me les reproche avec chagrin, et tâche partout d'émouvoir la pitié et l'indignation de ses lecteurs, au lieu que l'autre s'est chargé de les réjouir. Il est vrai que vous n'êtes pas venus à bout de votre dessein, le monde vous a laissés rire et pleurer tout seuls. Mais le monde est d'une étrange humeur; il ne vous rend point justice : pour moi, qui faits profession de vous la rendre, je vous puis assurer au moins que le mélancolique m'a fait rire, et que le plaisant m'a fait pitié. Ce n'est pas que vous demeuriez toujours dans les bornes de votre partage : il prend quelquefois envie au plaisant de se fâcher, et au mélancolique de s'égayer ; car, sans compter la manière ingénieuse dont il nous peint ces Romains qu'on voyait à la tête d'une armée et à la queue d'une ciiarrue, il me dit assez galamment « que, si je veux me servir de l'autorité de saint Grégoire en faveur de la tragédie, .il faut me résoudre à être toute ma vie le poëte de la passion i. » Voyez à quoi l'on s'expose quand on force son naturel ; il n'a pu rire sans abuser du plus saint de nos mystères ; et la seule plaisanterie qu'il fait est une impiété. »

Indiquant ironiquement à ses obscurs adversaires les moyens qu'ils ont de se distinguer :

« Surtout, finit-il par leur dire, louez vos messieurs, et ne les louez pas avec retenue. Vous les placez justement après David et Salomon ; ce n'est pas assez : mettez-les devant, vous ferez un peu souffrir leur humilité; mais ne craignez rien, ils sont accoutumés à bénir tous ceux qui les font souffrir. »

On voit qu'avant de faire en vers de mordantes épigrammes, Racine en faisait en prose d'assez vives. Toute sa réplique est aiguisée de traits aussi fins et aussi piquants. Il dit un peu plus loin de l'auteur des ChamiUardes, qui était Barbier lui-même :

« Cet homme ne manque point de hardiesse, il possède assez bien le caractère de Port-Royal ; il traite le pape familièrement, il parle aux docteurs avec autorité. Que dis-je? Savez-vous qu'il a fait un grand écrit qui a mérité d'être brûlé? »

Toute la lettre est sur ce ton. C'est un feu roulant de malices, et partout le style le plus correct comme le plus acéré.

Après avoir spirituellement réfuté les divers -raisonnements qu'on lui avait objectés, il termine en disant qu'il ne veut pas imiter la lourde prolixité de ses adversaires.

1 C'est un mauvais jeu de mots de Barbier d'Aucourt, fondé sur ce que saint Grégoire de Nazianze avait mis la Passion de Notre-Seigneur en tragédie.

« Je prévois mSmo, ajoute-t-il, que je ne vous ('■ci-irai pas davantage. Je ne refuse point de lire vos Ai>o/oi/ie.s\ ni d'ôtre spectateur do vos disputes; mais je ne veux point y ôtre mêlé. Ce serait une cliose étrange, que pour un avis que j'ai donné en passant je nie fusse attiré sur les bras tous les disciples de saint Augustin. Ils n'y trouveraient pas leur compte ; ils n'ont point accoutumé d'avoir affaire à des inconnus. Il leur faut des gens connus et des plus élevés en dignité; je ne suis ni l'un ni l'autre, et par conséquent je crains peu ces vérités dont vous me menacez. Il se pourrait faire qu'en voulant me di:e des injures, vous en diriez au meilleur de vos amis; croyez-moi, retournez aux jésuites, ce sont vos ennemis naturels *. »

Ces deux lettres, écrites d'une prose si fine et si alerte, et semées partout de traits si enjoués et si malins, reproduisent d'une manière remarquable, surtout la première, le style et l'esprit des Provinciales. « Je ne sais, disait d'Olivet, en faisant l'éloge de Racine, si nous avons rien de mieux écrit, rien de plus ingénieux en notre langue, que sa pemièrre lettre qui s'adresse à l'auteur des Visionnaires. »

Mais plus tard Racine, l'evenu à d'autres sentiments pour les hommes qui avaient élevé son enfance, eut regret de ces écrits satiriques, et voulut expier le chagrin qu'il avait causé à ses maîtres, en composant V Histoire de Port-Roijal.

C'est, à ce qu'on suppose, vers t695 qu'il écrivit cette histoire. Le fils du grand poète nous fait seulement connaître à quelle occasion son père entreprit ce travail. Voici ce qu'il avait appris de Boileau :

« Les religieuses de Port-Royal des Champs ayant, dit-il, été obligées de présenter un mémoire à M. l'arclievcque de Paris au sujet du partage de leurs biens avec la maison de Port-Royal de Paris, mon père, toujours disposé h leur rendre service dans leurs affaires temporelles, fit pour elles ce mémoire. Quoiqu'il ne contînt (ju'unc explication en peu de mots de leur recette et de leur dépense..., M. l'arclievcque, en ayant apparemment goûté le style et voyant quelquefois mon père h la cour, lui dit, que puisqu'il avait été élevé à Port-Royal, personne ne pouvait mieux que lui le mettre au fait d'une maison dont il entendait parler de plusieurs manières différentes, et qu'il lui demandait un mémoire historique qui l'instruisît de ce qui s'était passé. Tous ceux qui ont eu quelque liaison avec mon père ont toujours reconnu la môme simplicité dans ses mœurs que dans sa foi, et ont en même temps admiré le zèle avec lequel il se portait h servir ses amis... Avec ce même zèle il écrivit l'histoire de Port-Royal dans l'espérance de rendre favorables k ces religieuses les sentiments de leur archevêque, et sans intention, selon les apparences, de la rendre publique. Il remit cette histoire, la veille de sa mort, h un ami 2. »

Depuis le jour delà mort de Racine, le '21 avril ICOO, jusqu'en 1742, VHistoire de Port-Royal demeura, ensevelie dans des ténèbres impénétrables même à la Camille de l'auteur. A celte époque de 1742, le cardinal de Fleury, très-favorable aux jésuites, vivant encore, on n'osa

1 Lettres adressées à M. Chamillard, docteur de Sorbonne, contre la signature pure et simple du formulaire.

2 Mém , sur Racine, t. I, p. 2'j;}.

Prosateurs du xvii' siècle. II. 24

donner que des fragments de cet ouvrage où ils sont si fort maltraités, et c'est seulement après la destruction de leur compagnie que l'Histoire de Port-Royal fut enfin publiée dans son entier. Par cette publication la littérature française fut enrichie d'une des œuvres les mieux composées et les mieux écrites qu'elle possédât encore dans le genre historique. Au sentiment de l'abbé d'Olivet, VHistoir^e de Port- Boyal achève de donner à Racine, « parmi ceux de nos auteurs qui ont le mieux écrit en prose, le môme rang qu'il tient parmi nos poëtes *. » Boileau n'en jugeait pas moins favorablement ; il la regardait, dit-on, comme le plus parfait morceau d'histoire que nous eussions en notre langue ^. 11 y a de l'excès dans ces éloges^. La justice demande seulement qu'on loue le slyle uni, simple, pur, élégant, plein de choses, de cette belle esquisse.

Le célèbre auteur avait mis beaucoup de soin à ce travail, et Louis Racine, qui en avait vu les premières copies écrites de la main même de son père, parle des fréquentes ratures dont elles étaient chargées, et qui, dit-il, lui firent juger que ces sortes d'écrits, où il faut éviter tout ornement d'esprit, en se bornant à un style précis et pur, coûtaient plus de peine que d'autres au grand poëte.

On a déjà pu se former une idée du style de Racine dans l'Histoire de Port-Royal par le portrait dAntoine Arnauld que nous avons cité à l'article de ce chef de parti *. Pour que l'on puisse mieux l'apprécier, nous ajoutons aux extraits qui suivent cette étude quelques pages empruntées au commencement de l'ouvrage.

Racine, dégoûté de la carrière du théâtre par l'insuccès de Phèdre, avait résolu de se faire chartreux. Son directeur, se défiant de l'inconstance de son caractère, lui conseilla de s'arracher au monde et au théâtre plutôt par un mariage chrétien que par une entière retraite. C'est l'année de son mariage, 1677, qu'il fut chargé d'écrire l'histoire de Louis XIV, conjointement avec Boileau. Il s'y mit avec activité; mais au bout de quelque temps un incendie ai^ivé chez M. de Valincourt, l'ami commun de Racine et de Boileau, détruisit leur ouvrage.

Il ne reste que de courts fragments de ce que Racine avait écrit sur l'histoire de Louis XIV. Perte très-regrettable au point de vue littéraire, peut-être moins grande au point de vue historique. L'historiographe de France était trop sous le charme pour garder l'indépendance de jugement et la largeur de vues que demande l'histoire. On en peut juger par la manière dont, dans son Précis de la guerre de 1672, il expose les griefs du grand roi contre la petite république de Hollande, bien moins coupable assurément que ne la fait le i)arrateur prévenu. Sans

1 Hist. de l'Acad. franc, t. II, p. 343.

* Ce mot est rapporté par l'auteur du Supplémeut de Moréri. 3 On trouve encore un éloge enthousiaste de l'Histoire de Porl-Royal dans V Aimée littéraire, 1"GS, p. 183.

» Tume I, pp. liG-lU.

aller jusqu'à l'adoration de Dangeau pour Louis XIV, Racine professait pour le grand roi une sorte de latrie.

Les narres historiques de Racine sont généralement estimés. On parle moins de ses discours académiques. Cependant d'Olivet trouvait avec raison admirable celui qu'il prononça lors de la réception de Thomas Corneille et de Bergeret. D'Alembert confirme cet éloge :

« Racine, dit-il, qui fut reçu en même temps que Fléchîer à l'Académie française, et qui en cette occasion s'éclipsa devant le prédicateur, se dédommagea quelques années après du peu de succès qu'il avait eu à sa réception. Il fut chargé de recevoir Thomas Corneille à la place de son illustre frère. L'auteur de Phèdre, alors plus aguerri en présence du public, parut en ce moment tout ce qu'il était; le discours qu'il fit est un des plus beaux qui aient été prononcés dans r.Vcadémie ; on le lit encore tous les jours *. »

Comme nous citons la plus grande partie de ce discours, on pourra juger s'il ne mérite pas ces éloges.

Enfin, parmi les titres de Racine à la gloire d'excellent prosateur, il ne faut pas oublier sa correspondance, môme celle de sa jeunesse. D'Olivet a observé que les trente à quarante lettres que Racine écrivit d'Uzès à ses amis de Paris, en 1G61 et 1662, « sont pleines d'esprit, et de plus qu'on y trouve une exactitude, une beauté de style, qui est ordinairement le fruit d'un long e.vercice. » Mais il se révèle avec des qualités bien plus perfectionnées, et il fait preuve d'autant d'âme que d'esprit et de raison dans ses L"Atres à son fils, dont nous citons un passage.

Qu'on y ajoute ses lettres à madame de Maintenon, et l'on aura un ensemble d'écrits qui auraient suffi à faire la réputation de tout autre écrivain que Jean Racine ^.

^ Hist. des membres de VAcad., Not, sur l'Éloge de Fléch., V.

2 Saint-Simon parle defactums composés par Racine pour le duc de Luxembourg : « Le célèbre Racine, si connu par ses pièces de théâtre, et par la commission où il était employé lors pour écrire l'histoire du roi, prôta, dit-il, sa belle plume pour polir les factums de M. de Luxembourg, et réparer la sécheresse de la matière par un style agréable et orné, pour les faire lire avec plaisir et avec partialité aux femmes et aux courtisans. Il avait été attaché à M. de Seignelay, était ami intime de Cavoie, et tous deux l'avaient été de M. de Luxembourg. » [Méni., t. I, ch. xvn, édit. 1829.) Saint-Simon dit encore dans le chapitre suivant : « lA ce factum fut lu. On y trouva quantité de faits faux, plusieurs tronqués, et un éblouissant tissu de sophisnies. La science de Talon et l'élégance et les grâces de Racine y étaient toutes déployées. »

Nous ne dirons rien de ces factums dont le fameux auteur des Méinoi>es loue tant le style ; nous avons inutilement fait de longues et pénibles recherches pour les retrouver.

Extrait du discours prononcé à l'Académie française, à la réception de MM. Tii. Corneille et IBergeret, le 16 jan- Tier 1685.

Il n'est pas besoin de dire ici combien l'Académie a été sensible aux deux pertes considérables qu'elle a faites presque en même temps, et dont elle serait inconsolable, si, par le choix qu'elle a fait de vous, elle ne les voyait aujourd'hui heureusement réparées.

Elle a regardé la mort de M. Corneille comme un des plus rudes coups qui la pût frapper : car bien que, depuis un an, une longue maladie nous eût privés de sa présence, et que nous eussions perdu en quelque sorte l'espérance de le revoir jamais dans nos assemblées, toutefois il vivait ; et l'Académie, dont il était le doyen, avait au moins la consolation de voir dans la liste où sont les noms de tous ceux qui la composent, de voir, dis-je, immédiatement au-dessous du nom sacré de son auguste protecteur le fameux nom de Corneille.

Et qui d'entre nous ne s'applaudirait pas en lui-même, et ne ressentirait pas un secret plaisir d'avoir pourconfrère un homme de ce mérite? Vous, monsieur, qui non-seulement étiez son frère, mais qui avez couru longtemps une même carrièreavec lui, vous savez les obligations que lui a notre poésie; vous savez en quel état se trouvait la scène française lorsqu'il commença à travailler. Quel désordre I quelle irrégularité ! Nul goût, nulle connaissance des véritables beautés du théâtre ; les auteurs aussi ignorants que les spectateurs ; la plupart des sujets extravagants et dénués de vraisemblance ; point de mœurs, point de caractères ; la diction encore plus vicieuse que l'action, et dont les pointes et de misérables jeux de mots faisaient le principal ornement ; en un mot, toutes les règles de l'art, celles même de l'honnêteté et de la bienséance, partout violées.

Dans cette enfance, ou, pour mieux dire, dans ce chaos du poëme dramatique parmi nous, votre illustre frère, après avoir quelque temps cherché le bon chemin, et lutté, si je l'ose ainsi dire, contre le mauvais goût de son siècle, enfin inspiré d'un génie extraordinaire et aidé de la lecture des anciens, fit voir sur la scène la raison, mais la raison accompagnée de toute la pompe, de tous les ornements dont notre langue est capable ; accorda heureusement la vraisemblance et le merveilleux, et laissa bien loin derrière lui tout ce qu'il avait de rivaux, dont la

plupart, desespérant de l'atteindre, et n'osant plus entreprendre de lui disputer le prix, se bornèrent à combattre la voix publique déclarée |)0ur lui, et essayèrent en vain, par leurs discours et par leurs frivoles critiques, de rabaisser un mérite qu'ils ne pouvaient égaler.

La scène retentit encore des acclamations qu'excitèrent à leur naissance le Cid, Horace, Cùina, Pompée, tous ces chefs-d'œuvre représentés depuis sur tant de théâtres, traduits en tant de langues, et qui vivront fi jamais dans la bouche des hommes. A dire le vrai, où trouvera-t-on un poëte qui ait possédé à la fois tant de grands talents, tant d'excellentes parties, l'art, la force, le jugement, l'esprit! Quelle noblesse ! quelle économie dans les sujets! quelle véhémence dans les passions 1 quelle gravité dans les sentiments ! quelle dignité, et en même temps quelle prodigieuse variété dans les caractères 1 combien de rois, de princes, de héros de toutes nations nous a-t-il représentés, toujours tels qu'ils doivent être, toujours uniformes avec eux-mêmes, et jamais ne se ressemblant les uns avec les autres ! Parmi tout cela, une magnificence d'expressions proportionnée aux maîtres du monde qu'il fait souvent parler, capable néanmoins de s'abaisser quand il veut, et de descendre jusqu'aux plus simples naïvetés du comique, où il est encore inimitable. Enfin, ce qui lui est surtout particulier, une certaine force, une certaine élévation qui surprend, qui enlève, et qui rend jusqu'à ses défauts, si on lui en peut reprocher quelques-uns, plus estimables que les vertus des autres : personnage véritablement né pour la gloire de son pays ; comparable, je ne dis pas à tout ce que l'ancienne Rome a eu d'excellents poètes tragiques, puisqu'elle confesse ellemême qu'en ce genre elle n'a pas été fort heureuse, mais aux Eschyle, aux Sophocle, aux Euripide, dont la fameuse Athènes ne s'honore pas moins que des Thémistocle, des Périclès, des Alcibiade, qui vivaient en même temps qu'eux.

Oui, monsieur, que l'ignorance rabaisse tant qu'elle voudra l'éloquence et la poésie, et traite les habiles écrivains de gens inutiles dans les États, nous ne craindrons point de dire, à l'avantage des lettres et de ce corps fameux dont vous faites maintenant partie, que du moment que des esprits sublimes, passant de bien loin les bornes communes, se distinguent, s'immortalisent par des chefs-d'œuvre comme ceux de monsieur votre frère, quelque étrange inégalité que, durant leur vie, la fortune mette entre eux et les plus grands héros, après leur mort cette différence cesse. La postérité, qui se plaît, qui s'instruit dans les ou-

vragcs qu'ils lui ont laissés, ne fait point de difficulté de les égaler à tout ce qu'il y a de plus considérable parmi les hommes, fait marcher de pair l'excellent poëte et le grand capitaine. Le même siècle qui se glorifie aujourd'hui d'avoir produit Auguste ne se glorifie guère moins d'avoir produit Horace et Yirgile. Ainsi, lorsque dans les âges suivants on parlera avec étonnement des victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses qui rendront notre siècle l'admiration de tous les siècles à venir, C orneille, n'en douions point. Corneille tiendra sa place parmi toutes ces merveilles. La France se souviendra avec plaisir que, sous le règne du plus grand de ses rois, a fleuri le plus grand de ses poètes. On croira même ajouter quelque chose à la gloire de notre auguste monarque, lorsqu'on dira qu'il a estimé, qu'il a honoré de ses bienfaits cet excellent génie; que même deux jours avant sa mort, et lorsqu'il ne lui restait plus qu'un rayon de connaissance, il lui envoya encore des marques de sa libéralité ; et qu'enfin les dernières paroles de Corneille ont été des remerciements pour Louis le Grand.

Voilà, monsieur, comme la postérilé parlera de votre illustre frère; voilà une partie des excellentes qualités qui l'ont fait connaître à toute l'Europe. Il en avait d'autres qui, bien que moins éclatantes aux yeux du public, ne sont peut-être pas moins dignes de nos louanges, je veux dire : homme de probité et de piété, bon père de famille, bon parent, bon ami. Vous le savez, vous qui avez toujours été uni avec lui d'une amitié qu'aucun intérêt, non pas même aucune émulation pour la gloire n'a pu altérer. Mais ce qui nous touche de plus près, c'est qu'il était encore un très-bon académicien : il aimait, il cultivait nos exercices; il y apportait surtout cet esprit de douceur, d'égalité, de déférence même, si nécessaire pour entretenir l'union dans les compagnies. L'a-t-on jamais vu vouloir tirer ici aucun avantage des applaudissements qu'il recevait dans le public? Au contraire, après avoirparu en maître, et, pour ainsi dire, régné sur la scène, il venait, disciple docile, chercher à s'instruire dans nos assemblées, laissait, pour me ser\irde ses propres termes, laissait ses lauriers à la porte de l'Académie, toujours prêt à soumettre son opinion à l'avis d'autrui, et, de tous tant que nous sommes, le plus modeste à parler, à prononcer, je dis même sur des matières de poésie...

Ijettre de Racine à son fils.

Il me paraît par votre lettre que vous portez un peu d'envie à mademoiselle de la G. de ce qu'elle a lu plus de comédies et de romans que vous. Je vous dirai, avec la sincérité avec laquelle je suis obligé de vous parler, que j'ai un extrême chagrin que vous fassiez tant de cas de toutes ces niaiseries, qui ne doivent servir tout au plus qu'à délasser quelquefois l'esprit, mais qui ne devraient point vous tenir autant à cœur qu'elles font. Vous êtes engagé dans des études très-sérieuses, qui doivent attirer votre principale attention; et jjcndant que vous y êtes engagé et que nous payons des nsaîtres pour vous instruire, vous devez éviter tout ce qui peut dissiper votre esprit et vous détourner de votre étude. Non-seulement votre conscience et la religion vous y obligent, mais vous-même devez avoir assez de considération et d'égard pour moi pour vous conformer un peu à mes sentiments pendant que vous êtes dans un âge ou vous devez vous laisser conduire.

Je ne dis pas que vous ne lisiez quelquefois des choses qui puissent vous divertir l'esprit, et vous voyez que je vous ai mis moi-même entre les mains assez de livres français capables de vous amuser; mais je serais inconsolable si ces sortes de livres vous inspiraient du dégoût pour des lectures plus utiles, et surtout pour des livres de piélé et de morale, dont vous ne parlez jamais, et pour lesquels il semble que vous n'ayez plus aucun goût, quoique vous soyez témoin du véritable plaisir que j'y prends préférablement à toute autre chose. Croyez-moi, quand vous saurez parler de comédies et de romans, vous n'en serez guère plus avancé pour le monde, et ce ne sera point i:ar cet endroit-là que vous serez le plus estimé. Je remets à vous en parler plus au long et plus particulièrement quand je vous reverrai, et vous me ferez plaisir alors de me parler à cœur ouvert là-dessus et de ne vous point cacher de moi. Vous jugez bien que je ne cherche point à vous chagriner, et que je n'ai autre dessein que de contribuer à vous rendre l'esprit solide, et à vous mettre en état de ne me point faire de déshonneur quand vous viendrez à paraître dans le monde. Je vous assure qu'après mon salut c'est la chose dont je suis le plus occupé.

M"° Perrier et la sainte Épiue.

Il y avait à Port-Royal de Paris une jeune pensionnaire de dix à onze ans, nommée mademoiselle Perrier, fille de M. Perrier, conseiller à la cour des aides de Glermont, et nièce de M. Pascal. Elle était affligée depuis trois ans et demi d'une fistule lacrymale au coin de l'œil gauche. Cette fistule, qui était fort grosse au dehors, avait fait un fort grand ravage au dedans; elle avait entièrement carié l'os du nez, et percé le palais, en telle sorte que la matière qui en sortait à tout moment lui coulait le long des joues et par les narines et lui tombait même dans la gorge. Son œil s'était considérablement apetissé ; et toutes les parties voisines étaient tellement abreuvées et altérées par la fluxion, qu'on ne pouvait lui toucher ce côté de la tête sans lui faire beaucoup de douleur... On l'avait fait voir à tout ce qu'il y avait d'ocuhstes, de chirurgiens, et même d'opérateurs plus fameux; mais les romèdes ne faisant qu'irriter le mal, comme on craignait que l'ulcère ne s'étendît enfin sur tout le visage, trois des plus habiles chirurgiens de Paris, Cressé, Guillard etDalencé, furent d'avis d'y appliquer au plus tôt le feu. Leur avis fut envoyé à M. Perrier, qui se mit aussitôt en chemin pour être présent à l'opération ; et on attendait de jour à autre qu'il arrivât...

Dans ce même temps il y avait à Paris un ecclésiastique de condition et de piété, nommé M. de la Potterie, qui, entre plusieurs saintes reliques qu'il avait recueilhes avec grand soin, prétendait avoir une des épines de la couronne de Notre-Seigneur. Plusieurs couvents avaient eu une sainte curiosité de voir cette relique. Il l'avait prêtée, entre autres, aux carmélites du faubourg Saint-Jacques, qui l'avaient portée en procession dans leur maison. Les religieuses de Port-Royal, touchées de la même dévotion, avaient aussi demandé à la voir; et elle leur fut portée le vingt-quatrième de mars 1656, qui se trouvait alors le vendredi de la troisième semaine du carême, jour auquel l'Eglise chante à l'introït de la messe ces paroles tirées du psaume lxxxv® : Fac mecum signum in bonmn, etc ... « Seigneur^ faites éclater un prodige en ma faveur, afin que mes ennemis le voient et soient confondus; qu'ils voient, mon Dieu, que vous m'avez secouru et que vous m'avez consolé. »

Les religieuses, ayant donc reçu cette sainte épine, la posèrent au dedans de leur chœur, sur une espèce de petit autel contre la grille; et la communauté fut avertie de se trouver à une procession

qu'on devait faire après vêpres en son honneur. Vêpres finies, on chanta les hymnes et les prières convenables i\ la sainte couronne d'épines et au mystère douloureux de la Passion ; après quoi elles allèrent chacune en leur rang baiser la relique : les religieuses professes les premières, ensuite les novices, et les pensionnaires après. Quand ce fut le tour de la petite Perrier, la maîtresse des pensionnaires, qui s'était tenue debout auprès de la grille pour voir passer tout ce petit peuple, l'ayant aperçue, ne put la voir défigurée comme elle était sans une espèce de frissonnement mêlé de compassion, et elle lui dit : Recommandez-vous à Dieu, ma fille, et faites toucher votre œil malade à la sainte épine. La petite fiUo fit ce qu'on lui dit, et elle a depuis déclaré qu'elle ne douta point, sur la parole de sa maîtresse, que la sainte épine ne la guérît.

Après cette cérémonie, toutes les autres pensionnaires se retirèrent dans leurs chambres ; elle n'y fut pas plutôt qu'elle dit à sa compagne : « Ma sœur, je n'ai plus de mal, la sainte épine m'a guérie. » En effet, sa compagne, l'ayant regardée avec attention, trouva son œil gauche tout aussi sain que l'autre, sans tumeur, sans matière et même sans cicatrice. On peut juger combien, dans toute autre maison que Port- Royal, une aventure si surprenante ferait de mouvement et avec quel empressement on irait en avertir toute la communauté. Cependant, parce que c'était l'heure du silence, et que ce silence s'observe encore plus exactement en carême que dans les autres temps ; que d'ailleurs toute la maison était dans un plus grand recueillement qu'à l'ordinaire, ces deux jeunes filles se tinrent dans leur chambre, et se couchèrent sans dire un seul mot à personne. Le lendemain matin, une des religieuses, employée auprès des pensionnaires, vint pour peigner la petite Perrier ; et comme elle appréhendait de lui faire du mal, elle évitait, comme à son ordinaire, d'appuyer sur le côté gauche de la tête ; mais la jeune fille lui dit : « Ma sœur, la sainte épine m'a guérie. — Comment! ma sœur, vous êtes guérie?— Regardez et voyez, » lui répondit-elle. En effet, la religieuse regarda, et vit qu'elle était entièrement guérie... [Abrégé de F Histoire de Pûrt-Ruyal.)

BAYLE (Pierre)

Nous allons dore notre revue des illustres prosateurs français du dix-sepiième siècle. Quelle belle et riche galerie s'est déroulée devant nos yeux ! Quel concours de grands hommes ! Quelle variété de talents cmînents! Et combien d'auteurs estimables nous avons encore dti négliger !

Dans la littérature du dix-septième siècle, il est une classe spéciale d'écrivains dont nous devons indispcnsablenient nous occuper, en terminant ce volume : ce sont les écrivains protestants réfugiés. Ils forment une école pohtique, philosophique et littéraire conjurée à la fois contre l'Église catholique et contre l'établissement monarchique de Louis XIY, qu'ils insultent et ridiculisent par tous les arts de l'esprit qui le glorifiaient et le divinisaient en France; et leur influence de réaction a été puissante sur le mouvement intellectuel et philosophique du dix-huitième siècle. Aussi ont-ils été très-diversement jugés par les différentes opinions. Dans cette étude, où nous ne les considérerons guère que comme écrivains, nous tâcherons d'éviter également de les surfaire et de les mettre au-dessous de leur valeur.

Nous dirons tout de suite, et sans hésitation, que les plus estimés d'entre eux ne méritent qu'un rang secondaire parmi les prosateurs français. D'abord, ils sont tous, pour la diction, arriérés de leur époque. Les écrivains réfugiés ont un goût et une habitude de l'archaïsme qui les distingue singulièrement de tous les écrivains si polis et si élégants de la seconde moitié du dix-septième siècle.

Ce goût et cette pratique sont chez eux tout à fait systématiques. C'est ainsi que le Clerc, rendant compte, dans sa Bibliothèque française, des Remarques sur la langue de Vaugelas et de Th. Corneille, accuse Vaugelas d'avoir fait prévaloir une forme de langage inférieure à celle du temps d'Amyot; reproche aux écrivains du siècle de Louis XIV d'avoir écrit comme on parle et d'avoir ôté à la langue l'abondance des locutions, la cadence majestueuse des mots que possédaient le grec et le latin ; regrette surtout la longueur des anciennes périodes, et cite pour exemple une phrase tirée d'Amyot, qui, ne formant qu'un seul corps dans l'original, se composerait, suivant le goût moderne, de trois membres de phrase détachés; enfin termine en déclarant que depuis cent ans la langue française a plus perdu qu'elle n'a gagné.

Vocabulaire suranné, tel est le premier caractère du langage réfugié. Nommons ensuite les constructions embarrassées, les tours elliptiques,

obscurs; enfin une diction délayée, diffuse, remplie de répétitions ' de mots et d'idées, privée par conséquent de mouvement et de vie. Nous venons de voir que le Clerc regrettait la longueur des anciennes périodes ; mais ces périodes traînantes et ces parenthèses à perte d'haleine qui remplissent ses livres trop vantés par la Fontaine et ceux de la plupart des écrivains de son parti à cette époque ne sont assurément ni du goût ni du génie de la langue française. D'ailleurs, les plus estimables des écrivains réfugiés reconnaissaient sincèrement eux-mC'mes ce qui leur manquait sous le rapport du style. « 11 est difficile, disait Jacques Saurin, que ceux qui ont sacrifié leur patrie à leur religion parlent leur langue avec pureté. »

Les plus célèbres des écrivains français réfugiés en Hollande ou ailleurs pour la religion sont, outre les orateurs logiciens, Jean Claude et Jacques Saurin, dont nous avons déjà parlé ^, Abbadie, Jacques Basnage de Beauval, Jurieu, et par-dessus tous Pierre Bayle. Nous apprécierons rapidement les trois premiers, et nous consacrerons au dernier une grande étude. Il suffira de mentionner quelques autres qui curent aussi un certain mérite, comme Jean le Clerc (l6o7-1738), Isaac de Beausobre (1659-1738), Henri Basnage de Beauval (1057-1710), Jacques Bernard (16.^8-1718).

C'est aff'aire aux religionnaires de dresser inventaire de tous les noms plus ou moins illustres qu'ils regardent comme la gloire de leur parti ^. Les catholiques et les philosophes ne peuvent donner quelque part de leur attention qu'à ceux qui ont laissé une réputation durable.

Le titre le plus glorieux d'ABBAoïE (1657-1727) est sa Vérité de la religion chrétienne, publiée en lC8i*. Pliilosophe autant que théologien, pour prouver les vérités de la révélation, et les rendre sensibles aux plus faibles, il s'y appuie des seules armes de la raison. Dans une première partie il combat les athées, dans une seconde les déistes, et dans une troisième les sociniens. Cette dernière partie, composée du traité de la Divinité de Notre- Seig7ieur Jésus-Christ, ne fut publiée qu'es 168i>.

* Jean Racine recommande à son fils, dans une de ses lettres, d'éviter les répétitions de mots et les locutions de la Gaz<;lle de Hollande. Ces défauts n'étaient guère moins sensibles dans les livres que dans les journaux des réfugiés.

2 V. tome I, p. 19.

3 Le plus important des ouvrages composés dans cet esprit est la Frmice pruteslanle, publiée par MM. Haag, sinon avec toute l'impariialité désirable, au moins avec beaucoup d'érudition. M. Ath. Coquerel flls, dans un récit écrit il y a peu d'années, à propos du truisième jubilé séculaire de la réformalion de la France, s'est efforcé de grouper, pour la glorification de son parti, toutes les illustrations protestantes depuis l'origine de la réforme jusqu'à nos jours : littérateurs, poètes, philosophes, savants, juris'.onsultes, peintres, sculpteurs, compositeurs, architectes, inventeurs, industriels, grands citoyens, hommes d'État et de guerre, amiraux, etc.

* 11 donna, en 1G88 (à Rotterdam), une seconde édilion des] deux premières parties, qui renferme des additions importantes.

Content d'établir la vérité de la religion chrétienne, il ne cherche pas à démontrer ensuite quelle est cette véritable religion parmi tant de sectes chrétiennes qui s'étaient partagé le monde jusqu'à lui; probablement parce qu'il sentait le faible du calvinisme dont il faisait profession, et qu'il n'espérait pas pouvoir jamais l'établir préférablement à toutes les autres sectes hérétiques, ni prouver que sa religion l'emportait sur toutes les religions chrétiennes.

«L'ouvrage de M. Abbadie, dit un auteur du temps, a été fort lu, et assez universellement approuvé, quoiqu'il ne soit pas sans ei'reurs ^ » Les catholiques l'admirèrent presque autant que les protestants. On sait que madame de Sévigné, entre autres, en était, peu s'en faut, aussi enthousiaste que des Essais de morale de son cher Nicole - : elle en parlait à tout le monde avec transport, et on la comblait de plaisir en partageant son admiration. Elle écrivait à son cousin Bussy :

« Il faut que je revienne encore à vous, pour vous dire la joie que j'ai de l'estime que je vous vois pour le second tome de Labadie. Vous savez de quelle manière je vous en ai parlé, c'est le plus divin de tous les livres. Cette estime est générale 3, »

L'estime pour le traité de la Vérité de la religion chrétienne, en particulier pour le second tome, était, en effet, partagée par tous les bons esprits. Corbinelli, qui, suivant madame de Sévigné, avait été « le premier à lui rendre un témoignage d'estime * » en l'appelant « un livre parfait^», disait aussi à Bussy, sous le pli de la célèbre marquise :

« Il est certain, monsieur, que personne n'a jamais parlé comme lui. Il semble que le Saint-Esprit lui ait dicté ses pensées et ses preuves. »

L'auteur de YHistoire amoureuse des Gaules, alors vieilli (il avait environ soixante-dix ans) et converti, ne resta pas au-dessous de l'admiration de sa pieuse cousine pour l'œuvre de l'estimable ministre.

« C'est un livre divin, je ne dis pas seulement pour la matière, mais encore pour la forme, lai répondait-il. Je ne veux plus liie que ce livre-là pour ce qui regarde mon salut. Jusques ici, continuait-il, je n'ai point été touché de tous les autres livres qui parlent de Dieu, et j'en vois bien aujourd'liui la raison; c'est que la source m'en paraissait douteuse; mais la voyant claire et nette dans le livre d'Abbadie, il me fait valoir tout ce que je n'estimais pas. Encore une

1 Le père Dorléans, Métho'Je courte et facile pour discerner la véritable religion chrétienne d'avec les fausses qui ]>rennent ce nom aujourd'hui. — Quelques bibliographes font honneur de cet ouvrage au père Lombard.

2 Madame de Sévigné aimait à rapprocher Nicole et Abbadie. Elle écrivait h sa fille, le 2 mai 1(J81 : « J'embrasse Pauline, et je la plains de ne point aimer à lire des histoires, c'est un grand amusement : aime-t-elle au moins les Essais de morale et Abb'idie comme sa chère maman ? »

3 Lettre du 13 août 1G88.

4 Lettre du 2G août 1G8S.

s Lettre du 10 mars 1687.

BAYLE. 38i

fois, c'est un livre admirable, il me peint tout ce qu'il me dit, et en un mot, il force ma raison à ne pas douter de ce qui lui paraissait incroyable i. »

Bussy, dans son enthousiasme toujours croissant, disait encore, le surlendemain, à madame de Sévigné :

« Je vous ai parlé dans ma dernière lettre si amplement de Lnbadie, que je n'ai rien à y ajouter, sinon que je le relirai tous les trois mois du reste de ma vie *. «

Cet admirable ouvrage, comme l'appelle M. de Maistre', brille par la méthode et le raisonnement : mais la forme est bien inférieure à celle de l'auteur des Pensées, de l'auteur de la Comuiissanee de Dieu et de soimême, de l'auteur de VExistence de Dieu, ou même de celui des Essais. Le langage d'Abbadie n'a pas leur aisance lumineuse, leur mouvement et leur vivacité. Dans sa belle apologie de la religion chrétienne, on admire le penseur bien plus que l'écrivain. « Le style en est faible, dit M. de Chateaubriand, quoique les pensées n'y manquent pas d'un certain éclat. » « Si les philosophes anciens, dit Abbadie, adoraient les vertus, ce n'était après tout qu'une belle idolâtrie *. »

Parla publication de cette œuvre élevée, Abbadie se plaça tout d'un coup au premier rang des docteurs de l'Éghse protestante. Il soutint dignement sa réputation par plusieurs autres ouvrages dont le plus connu est YArt de se connaître soi-même ou Recherches sur les sources de la morale (Rotterdam, 1692, in-8).

Ce livre remarquable est divisé en deux parties. Dans la première, l'auteur traite de la nature de l'homme, de ses perfections, de ses devoirs, de sa fin. Dans la deuxième, il recheixhe l'origine de la corruption humaine. Le bénédictin François Lamy publia, de 1694 à 1697, un ouvrage en 6 volumes in-i2, intitulé De la Co7inaissance de soi-même, qui, comme le remarque lîayle, a beaucoup de conformité avecl'^rf de se connaître soi-mêiue^.

Dom Lamy attaqua ce qu' Abbadie avait dit du principe des actions vertueuses qu'il fait consister dans l'amour de soi, et prit cet amour pour l'amour-propre ou l'égoïsme ; mais le célèbre ministre protestant fut victorieusement défendu par le père Malebranche, dans son Traité de Vamour de Dieu.

L'Ari de se connaître soi-même est inférieur au traité de la Vérité de la religion chrétienne. Il mérite cependant l'estime dont il a longtemps joui, et c'est un des Uvres qui ont le plus été mis à contribution : ainsi il a été fondu presque tout entier dans l'Encyclopédie, et sans que les

1 Lettre du 15 août 1688.

2 Lettre du 17 août 1088.

3 Soirées de Saint-Pétersbourg, XI* entret.

* Le Génie du Christian., l'« p., liv. I, ch. i. » Lett., à M. Bayze, 2 août 1G97.

auteurs de ce recueil qui renferme tant de plagiats aient daigné le citer, même aux articles qu'ils ont textuellement copiés.

Un autre ouvrage célèbre d'Abbadie est sa Défense de la nation britannique; oii les droits de Bien, de la nature et de la société sont clairement établis, ausujet de la révolution d' Angkterre : contre Vauteur do l'Avis important aux réfugiés. (Londres, 1692, in 8.) Ce livre de parti avait pour objet de justifier l'usurpation de Guillaume d'Orange, et de démontrer que la nation britannique, voyant Jacques II ne respirer que la destruction des libertés du pays, et marcher enseignes déployées à la ruine de l'Église anglicane, a pu légitimement et a dû penser à sa conservation et appeler un libérateur.

Abbadie a laissé encore des panégyriques et des oraisons funèbres négligés à tort ; car on y trouverait un style élégant, imagé, et parfois assez élevé, comme dans ce passage du Panégyrique de Marie, reine d'Angleterre :

« Elle était préparée à la mort, et nous ne l'étions point à sa maladie. Aus sitôt mille cœurs s'ouvrent à la douleur, aux soupirs et aux plaintes ; chacun demande à Dieu avec larmes qu'il abrège ses jours pour en allonger une vie si précieuse. On entend un cri de la nation, ou plutôt de plusieurs nations intéressées dans cette perte... Elle approche néanmoins, cette mort inexorable, qui, par un seul coup qu'elle frappe, vient percer le sein d'une infinité de personnes. »

Dans ses différents ouvrages, Abbadie est en dissentiment avec la communion catholique sur bien des points, mais un esprit de modération dont il faut le louer le préserve toujours de l'insulte et des imputations venimeuses. On est heureux de ne retrouver nulle part, chez cet esprit naturellement doux et juste, l'air de famille, le trait qui distingue la plupart des écrivains protestants de cette époque, nous voulons dire Temportement haineux contre le catholicisme.

Le même éloge doit être accordé à Jacques Basnage de Beauval (1053- 1723). Les principaux ouvrages de cet auteur qui occuperait une belle place parmi les historiens, s'il avait eu plus de légèreté et d'élégance dans le style, sont :

i°VHistoirede la religion des églises ré formées, Rott., 1690,2 vol.in-12, et 1723, 2 \ol. in-4o, édition posthume très-augmentée, et où l'auteur fait remonter la succession des églises réformées jusqu'aux temps apostoliques, tandis que, dans les éditions antérieures, il s'était arrêté au huitième siècle. Le ministre de secte prétend, dans cette histoire, montrer la perpétuité de la foi protestante, et s'efforce, avec plus d'habileté que de succès, de rejeter sur l'Église catholique le reproche de variations queBossuet avait adressé à l'Église soi-disant réformée.

2° VHistoire de V Église de Jésus-Chriat jusqu'à prescrit, Roli., 1699, 2 vol. in-fol. Cet ouvrage se divise en quatre parties. La première traite du gouvernement de l'Église dans les diocèses d'Alexandrie, d'Antioche, d'Afrique, des Gaules, de Constanlinopleet de Rome. La deuxième con-

lient l'histoire des dogmes, du canon des Écritures, de la tradition, des huit premiers conciles œcuméniques, celle des doctrines de la justification et de la grâce, celle enfin de l'Eucharistie. Dans la troisième, l'auteur recherche l'origine de l'adoration du sacrement, et suit dans ses développements successifs le culte des anges, de la Vierge, des saints. La quatrième n'est que la réimpression de ïliUtoire de la religion des églises réformées; seulement, pour éviter des répétitions, l'auteur a dû y faire des retrancliements considérables i.

« L'étude approfondie des sources, disent avec des éloges excessifs les auteurs de la France protestante, la finesse et la justesse des aperçus, l'indépendance des jugements, une critiq'ie éclairée, une impartialité à laquelle les catholiques rendent eux-mêmes hommage, un talent synthétique éminent, un style facile, correct, toujours agréable, parfois éloquent : telles sont les qualités qui distinguent cette histoire de l'Église, et assignent à Basnage le premier rang parmi les écrivains qui se sont occupés de l'histoire ecclésiastique dans l'Église protestante de France ^. »

L'auteur, poussé par sa prévention calviniste, se proposait pour principal objet, dans cet ouvrage, d'établir que la papauté n'a pas de fondement dans la primitive Église. Il prétendait en môme temps réfuter VHistoire des variations de Bossuet, en démontrant que le vrai et pur christianisme a eu dans tous les siècles des sectateurs, et que depuis la réforme les doctrines protestantes n'ont pas varié sur les points essentiels. Dans une pareille entreprise, un plus fort que lui eût échoué.

Jacques Basnage avait, comme Abbadie, nous l'avons dit, un caractère doux et pacifique; aussi, quoique l'objet de son livre fût essentiellement polémique, il tâcha de resserrer la controverse dans des bornes étroites, et sut se garder des colères de l'esprit de parti.

Pierre JuRiEO (1637-171:^) avait une humeur bien différente de celle d'Abbadie et de Jacques Basnage. Sa méthode était, comme le lui reproche Bossuet, de « mettre les emportements et les vanteries à la place des raisons » ^. Les mensonges les plus odieux ne lui coûtaient rien contre ses adversaires, et il se faisait un jeu de « tremper ses traits dans le venin de la plus noire calomnie» \ Il enseignait publiquement que ses ennemis étaient aussi ceux de Dieu, et que dès qu'il s'agissait de l'honneur de Dieu, on devait fouler aux pieds tous les rapports de la société et rompre tous les liens de l'amour et de l'amitié. Il mit en pratique ces détestables maximes dans sa conduite avec Bossuet, avec Bayle, avec Basnage, avec Jacquelot, avec Saurin, avec la Conseillère, etc. Celui de tous contre lequel il se livra aux plus déplorables violences fut Pierre Bayle, avec qui il avait commencé par être lié d'affection. En \ G9I , dans le temps même qu'il travaillait à perdre Bayle

1 L't France prolest., t. II, p. 1(.

ï IfnU.

3 Sixième Avcrt. aux prote-t., i' j art. * Il^id.

384 I.ES l'ROSATEURS DU DIX-SI-PTIÈME SIÈCLE.

avec une violence forcenée, Juricu disait, en rappelant le temps de leur séjour commun à l'Académie de Sedan : « La beauté de son génie et ses maximes honnêtes m'attachèrent tellement à lui, que je l'aimai plus fortement que je n'ai jamais aimé personne » ^

La réputation des autres offusquait cet envieux atrabilaire. Dans son orgueil turbulent, il voulaitpasser pour le seul défenseur de la religion protestante ^ Bien plus, il se donnait pour prophète, et, troublé par des chimères et des visions apocalyptiques, il osait prédire, l'an 1686, dans son Accomplissement des prophéties, qu'en 1689 le calvinisme serait rétabli en France et le catholicisme aboli par Louis XIV lui-même.

Les disputes théologiques avec les docteurs catholiques, avec les Bossuet, les Arnauld, les Nicole, les Maimbourg, ou avec ceux de son parti qui ne partageaient point toutes ses opinions, ne suffisaient pas à l'activité fiévreuse de son esprit. Il se lança dans l'arène de la politique, pour prêcher les idées d'indépendance et de souveraineté populaire, pour attiser la guerre, pour souffler partout le feu de la discorde ; manquant ainsi à tous les devoirs de son ministère, et compromettant les intérêts mômes auxquels il devait être le plus dévoué.

« Au lieu, disait Bayle, de se renfermer dans sa sphère, qui est la visite des malades, l'instruction des enfants, la pacification des familles, la prédication, les écrits de dévotion et de controverse, il fait tout ce qu'il peut depuis qu'il est en ce pays pour s'intriguer dans les affaires de politique et dans les négociations. Que ne disait-il pas contre la trêve conclue l'an 1G84, lors même qu'il ne s'agissait plus de la seule ville d'Amsterdam contre laquelle il avait jeté feu et flamme, et que c'étaient toutes les sept provinces qui avaient consenti à la trêve ? Y a-t-il rien de plus propre que ses écrits et ses sermons à dégoiiter de notre alliance tous les princes catholiques? Ne dit-il pas et ne prêche-t-il pas éternellement que l'Église romaine est sur le point de sa destruction totale, et que la présente ligue sera l'instrument de sa ruine? S'il était payé de la France pour ruiner nos affaires, pourrait-il rien faire de plus à propos 3?

Pierre Jurieu, dans sa longue carrière qui futjusqu'àlafin extrêmement laborieuse, a composé de nombreux ouvrages, mais il n'en est pas un seul qui se lise encore aujourd'hui. Plusieurs sont écrits avec imagination, avec feu, et avec une véhémence parfois entraînante ; quelques-uns témoignent de connaissances étendues et assez approfondies ; mais, avec toute sa verve et toute son érudition, Jurieu ne laisse voir en lui, en définitive, qu'un cerveau vide et brûlé.

Tous les écrivains réfugiés sans exception marchent bien loin après Bayle pour le talent littéraire et pour l'originalité de la pensée : Bayle, ce Montaigne du dix-septième siècle, ce précurseur de Voltaire et de Hume, qui, voyant en toutes choses l'affirmation et la négation, la. théorie et l'objection, l'assertion et la difficulté, le pour et le contre,

1 Apologie (.bi sieur Jurieu, p. 24.

2 Boss., Sixième Avert. aux protest., 2' part.

3 La Cdbale chimérique, 1G91, p. 90.

défendant toutes les erreurs et soutenant toutes les vérités, se plut à railler l'histoire, à montrer le faible de tous les systèmes philosophiques, et ne sut pas s'empôcher d'étendre son scepticisme jusque sur la religion. Bien funeste a été l'influence de ce premier propagateur du doute, de ce détracteur de la raison et de la foi, qui tantôt présenta la raison comme un principe de destruction et non d'édification *, et tantôt poussa la présomption de l'esprit fort jusqu'à déclarer que la philosophie est la reine, et que la théologie n'est que la servaiite ^; mais l'auteur des Nouvelles de la république des lettres et du Dictionnaire critique marque dans l'histoire de la littérature comme dans celle de la philosophie, parce qu'il eut le mérite d'assembler une grande quantité d'idées sur toutes sortes de sujets et de les verser avec autant de facilité que d'abondance; parce qu'il mania avec une rare habileté les armes du raisonnement, de l'érudition, d"une gaieté spirituelle, et quelquefois d'une ironie vive et mordante; parce qu'il eut assez d'indépendance d'espritpour remonter le courant des opinions vulgaires et des jugements tout faits ; enfin parce que, sans être du nombre des génies qui jettent à profusion dans le monde des idées nouvelles, il stimula vivement la pensée publique, en l'égarant trop souvent.

Le sujet que nous abordons est fort délicat à traiter ; mais qu'on y veuille bien songer, nous ne prétendons pas ici nous ériger eu théologien, ni môme en philosophe : c'est purement en littérateur que nous étudions et apprécions les écrivains qui ont conquis un rang éminent ou seulement distingué dans les divers genres littéraires. Or, Pierre Bayle, qui a possédé à un degré si remarquable le talent de produire comme celui déjuger, l'originalité comme l'érudition, et à qui des catholiques mêmes, tels que J. de Maistre et Chateaubriand, ont décerné de si grands éloges pour ses quahtés d'écrivain, abstraction faite de ses opinions et de ses principes, un homme de ce mérite ne peut pas être omis dans une histoire détaillée, et dans une histoire impartiale, de la littérature française, et il doit être permis d'oublier un instant, s'il est possible, tout le mal dont il s'est rendu coupable» pour rendre à ses talents, avec toutes les réserves nécessaires, l'hommage qui leur est dû.

Pierre Bayle, fils et frère de ministre protestant, naquit au Cariât, bourg du comté de Foix, entre Pamiers et Rieux, le 18 novembre 1C47. Son père ne lui donna que des leçons sans suite; mais il sut par luimôme suppléer à l'insuffisance de ce premier enseignement. « De bonne heure, nous apprend un de ses contemporains et coreligionnaires, il préféra l'étude à tous les amusements et à tous les divertissements que la jeunesse cherche avec empressement. 11 recherchait le commerce des savants, et remarquait soigneusement tout ce qu'il apprenait de curieux ou de particulier ; rien ne lui échappait. Il avait

* Dans le Dictionnaire critique.

* Dans le Commentaire philosophique.

Prosateurs du xvn* siècle. II. 2S

naturellement l'esprit net et pénétrant, une imagination vive et féconde, et une mémoire heureuse jusqu'au prodige ^ »

Il alla, en 1666, faire ses humanités àPuylaurens, autrefois ville de sûrelé des protestants, et alors une de leurs académies. A dix-neuf ans, il fit une grave maladie causée par l'excès de ses lectures, qui embrassaient tous les objets venus. A vingt-deux ans, en 1669, il se rendit, d'après le désir de son père, à Toulouse, pour y suivre le cours de philosophie qui se faisait au collège des Jésuites. Au bout de cinq mois, les raisonnements de ses maîtres, ajoutés à l'ébranlement que lui avaient déjà causé des livres de controverse qu'il avait lus à Puylaurens, le convainquirent qu'il était schismatique, hors de la voie du salut, et obligé de se réunir au gros de l'arbre, dont il regardait les communions protestantes comme des branches retranchées^. Il abjura solennellement le protestantisme, et, dans son ardeur de néophyte, il écrivit à son frère aîné pour l'engager à venir à Toulouse se faire instruire de la vérité. M. Bertier, évoque de Rieux, pensant qu'après cette conversion le jeune Bayle n'avait plus rien à attendre de ses parents irrités, se chargea généreusement de son entretien; mais il était si peu affermi dans sa nouvelle foi, qu'au bout de moins d'un an, disent les uns, au bout de dix-huit mois, disent les autres, il quitta secrètement Toulouse et fit abjuration, dans une campagne voisine du Cariât, entre les mains de trois ministres amis de son père.

Le même jour, pour qu'il ne fût pas inquiété ', on l'envoya continuer ses études dans la métropole du protestantisme, à Genève. Il approfondit la philosophie de Descartes comme il avait fait de celle des péripatéticiens chez les Jésuites. La réputation de ses talents le fit entrer en qualité de précepteur, d'abord chez M. de Normandie, syndic de la république, et ensuite chez le comte de Donha, seigneur de Coppet. Alors commencèrent ses relations avec quelques-uns des hommes de la réforme les plus distingués par leur goût de l'étude et par leur science : Basnage, Mhiutoli, Fabri, Pictet, Tronchin, Burlamaqui, Constant,

11 revint en France, muni de connaissances assez approfondies pour pouvoir, en 1675, disputer une chaire de philosophie vacante dans l'académie de Sedan, et pour l'emporter aux applaudissements de tout

1 Basnage de Beauval, Hiat. des ouvr. des sav., déc. 1706, t. XXII, p. 545.

* Chimère de lu cabale de Rotterdam démontre'e, p. 139.

3 Ceux qui se trouvaient dans le cas de Bayle étaient sujets alors à des châtiments tembles. Louis XIV avait publié plusieurs ordonnances contre les réformés relaps, c'est-à-dire contre ceux qui, après avoir embrassé la religion catholique, la quittaient pour reprendre la protestante. Une première déclaration du mois d'avril 1G63 portait qu'ils seraient punis selon la riguear des ordonnances. Ces termes étaient vagues et indéterminés. C'est pourquoi le roi, au mois de juin 16G5, donna une autre déclaration, où il condamnait les relaps à être bannis du royaume. Une déclaration ultérieure, publiée au mois de mars 1G79, porta que les relaps seraient condamnés à faire amende honorable, bannis à perpétuité hors du royaume, et leurs biens confisqués.

le sénat académique : son changement de religion n'était encore connu que de sa famille et de quelques amis intimes.

Il fit l'ouverture de ses leçons publiques le 11 novembre de cette année 1675.

La composiLion d'un cours, les leçons publiques et les nombreuses occupations du professorat occupèrent pendant plusieurs années tout son temps *. A peine put-il trouver le loisir de s'exercer à quelques compositions littéraires, comme une harangue satirique faite au nom du duc de Luxembourg, se disculpant devant la chambre des poisons de l'accusation d'empoisonnement et de pacte avec le diable. Mais, en 1680, un phénomène extraordinaire vint lui fournir une occasion irrésistible d'écrire un premier ouvrage destiné à faire du bruit. A la fin de cette année, une comète formidable avait mis en émoi toute la France. Bayle, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même \ se trouvait incessamment exposé aux questions de plusieurs personnes alarmées de cette apparition, dans laquelle on voyait encore généralement un mauvais présage. Comme il gagnait peu, par les raisonnements philosophiques, ceux qui cherchaient à être rassurés par lui, il

1 II écrivait, le 19 juin 1C82, à M. Minutoli : «J'ai été fort accablé d'occupations pendant tout cet hiver, à cause des Leçons publiques qu'il me fallait orner un peu pour donner bonne opinion de moi h quantité d'auditeurs considérables qui me venaient ouïr. »

2 Avert. de la 3* édition des Pensées diverses sur les comètes. Dans sa correspondance, Bayle donne une origine un peu différente à cet ouvrage. Il raconte qu'ayant rencontré, h un de ses voyages de Paris, un ancien condisciple, qui s'était fait recevoir docteur de Sorbonne, et ayant raisonné avec lui sur bien des choses, il lui promit de lui écrire une petite dissertation sur ce qu'on appelle ordinairement des prodiges et des signes de l'avenir. « Il me dit, continue Bayle, que je lui ferais plaisir ; mais, qu'afin qu'il la pût montrer à ses amis, il me priait de parler en catholique, ne voulant pas paraître en commerce avec des hérétiques. Une comète ayant paru quelques mois après, je me servis de l'occasion et me mis à composer; mais étant passé de pensée en pensée jusqu'à des questions un peu singulières, je ne vis pas qu'il lût h propos de faire voir cela à personne. Néanmoins, étant allé à Paris, après la cassation de notre académie de Sedan, je cherchai mon docteur pour lui donner mon manuscrit. Je trouvai qu'il était à la campagne, dans une province fort éloignée, sans apprendre précisément où c'était. Peu après, je fus appelé en Hollande, et je montrai à un libraire de cette ville le manuscrit, comme l'ayant reçu à Paris d'une personne qui n'avait pas voulu en dire l'auteur. Le libraire, voyant que je parlais du livre en homme qui ne se mettait pas fort en peine de ce qu'on en ferait, le mit bientôt sous la presse, sans me consulter, ayant su d'un homme à qui il le montra qu'il y avait des choses qui le feraient vendre. Si bien que, sans me demander mon approbation, on imprima une partie du livre. On me montra môme la Préface qu'on devait y mettre. En un mot, je me vis comme forcé à les laisser faire, espérant que jamais on ne me soupçonnerait. Je rajustai un peu la préface ; et c'est pour cela qu'elle vous a paru peut-ttre du style du livre. » (Lettre à M. Minutoli, 30 mars 1G83.)

résolut de développer un argument théologique tout neuf, qui lui vint tout à coup à l'esprit, à savoir, que si les comètes étaient un présage de malheurs, Dieu aurait fait des miracles pour confirmer l'idolâtrie dans le monde. Sa première pensée fut d'écinre sur ce sujet une lettre qui pût être insérée dans le Mercure galant. C'est ce qui lui fit prendre le style d'un catholique romain et d'un admirateur de Louis XIV. Mais, quand il vit qu'il ne pourrait pas obtenir l'autorisation nécessaire, il étendit son travail et se résolut de l'imprimer à l'étranger. Il lui laissa le litre de Lettre à M. L. A. D. C, docteur de Sorbonne, où il est prouvé par plusieurs raisons, tirées de la philosophie et de la théologie, que les comètes ne sont pas le présage d'aucun malheur.

Après avoir fait voir que les comètes ne sont pas ce que s'imagine le vulgaire, qui les regarde « comme des hérauts d'armes qui viennent déclarer la guerre au genre humain de la part de Dieu ^ ; » après avoir prouvé qu'elles ne sont pas le présage de quelques malheurs, parce qu'elles n'en peuvent être ni la cause efficiente ni le signe, il conclut « que ce sont des corps aussi anciens que le monde, qui, par les lois du mouvement selon lesquelles Dieu gouverne la vaste machine de l'univers, sont déterminés à passer de temps en temps sous la portée de notre vue, et à nousrenvoyer la lumière du soleil tellement modifiée que nous apercevons une longue traînée de rayons ou devant ou derrière leur tête, sur quoi l'on peut consulter messieurs de l'Académie royale des sciences ; qu'au reste, leur passage dans notre monde n'est d'aucune conséquence ni en bien ni en mal, non plus que le voyage d'un Indien en Europe ^. »

Le principal objet de Bayle, dans cet ouvrage, était donc de prouver que les comètes ne peuvent avoir aucune influence, ni morale ni physique, sur notre globe. Mais, se donnant, dès ce premier écrit, la liberté, qu'il prendra plus ou moins dans tous ses ouvrages, de promener son imagination sur tous les objets, sans trop se soucier de leur liaison, à propos de comètes il traite toutes les questions possibles de métaphysique, de morale, de théologie, d'histoire, de politique.

Cette infinie variété lui parut nécessaire au succès de son livre. Il dit, sous la fiction d'un ami de l'écrivain inconnu, « que toutes les digressions de cet auteur sont instructives, curieuses et divertissantes ; qu'il y en a qui contiennent une morale fort fine et fort sensée; qu'à la réserve de quelques esprits géomètres, pour lesquels cet ouvrage n'est point écrit, les lecteurs ne sont pas fâchés qu'on les promène de lieu en lieu, pourvu qu'à l'exemple de cet auteur, on les instruise en chemin faisant, et qu'on les ramène au lieu d'où on les avait écartés. »

« Combien, ajoute-t-il, y a-t-il de gens d'esprit qui s'ennuient à la '.ecture d'un ouvrage qui resserre leur imagination en la tenant toujours appliquée sur un même sujet? Qui est-ce qui n'aime la diversité? Quel plus grand charme

1 Lettre touchant les comètes, 1682, p. 3.

2 Ibid., p. 574.

qu'un épisode bien pratiqué? J'ai donc cru enfin que les digressions feraient plus de bien à cet ouvrai;e que de tort, et que le lecteur qui se verrait toujours servi de quelque trait d'histoire curieuse ou de quelque réflexion de bon goût {non publici sapons), ne regretterait pas d'avoir perdu de vue la comète de temps en temps. Je ne sais même si cet ouvrage n'aura pas une destinée semblable à celle du satyre et do la perdrix de Protogène. Le satyre était proprement ce que le peintre avait en vue, la perdrix n'était qu'un accessoire : cependant les connaisseurs s'arrêtaient si fort sur la perdrix qu'ils ne regardaient presque point le satyre. Il pourra bien arriver aussi que ceux qui liront cette lettre, trouvant dans les digressions je ne sais quoi de plus vif, de plus libre, de plus singulier, ne feront cas de l'ouvrage qu'à cause de ce qui y est hors d'œuvre ^. »

Il veut que les savants mômes trouvent leur compte dans son livre; mais il se propose surtout d'attacher les hommes du monde , les dames, tous les lecteurs peu accoutumés aux sujets abstraits.

« Ceux qui écrivent en astronomes sur les comètes, dit-il en continuant de se justifier sur ses digressions, ne pourraient pas se défendre par les mêmes raisons, s'ils s'amusaient à citer quelques histoires, parce que leurs livres sont si difficiles et si pleins de cercles et d'autres figures, qu'ils font peur à ceux qui ne sont pas du métier. On a évité toutes ces épines dans cette lettre, et à peine y a-t-il quelque chose que les dames ne puissent comprendre assez aisément. Ce qui n'empêche pas qu'il n'y ait quantité de choses pour les savants, et en général une agréable diversité capable ou d'instruire, ou de toucher, ou de faire naître de nouvelles idées, de quelque profession que l'on soit 2. »

Quelque intérêt que l'auteur suppose à ses digressions, dont la plupart offrent en effet une agréable variété, il sent bien lui-môme qu'il se permet trop d'écarts :

« Je m'arrête ici, monsieur, dit-il quelque part, m'admirant moi-même quand je jette les yeux sur la longueur démesurée de cet écrit, mais plus encore quand je songe à l'étrange bigarrure qui y règne. Car de quoi n'ai-je point parlé? Quel étrange amas de pensées n'ai-je pas entassé, prenant tantôt ce que je lisais dans un livre, tantôt ce que j'avais oui dire dans la conversation, tantôt ce que mon petit fonds me fournissait '. »

Tout cela, encore une fois, a son mérite ; mais assurément le premier ouvrage de Bayle aurait gagné à ôtre plus déchargé de digressions, et si l'auleur avait serré davantage ses pensées et son style, cet écrit, qui a été regardé jusqu'à nos jours comme un chef-d'œuvre d'adresse dialectique, serait plus estimé qu'il ne l'est comme œuvre littéraire.

De tout son livre, il ressort, d'après lui-môme :

« Que vu la nécessité qu'il y a qu'une chose soit un miracle afin de pouvoir être un présage, et vu la multitude infinie de présages dont les païens ont

1 Lettre touchant les comètes. Avert. au lect.

2 Ibid.

3 Ibid., p. 665.

parlé, et dont les chrétiens parlent encore, vu aussi la bassesse de la plupart de ces présages, leur obscurité, leur inutilité, la superstition et l'idolâtrie qu'ils redoublent, il vaut mieux attribuer aux lois générales de la nature établies de Dieu ce qu'on appelle présages, qu'à ces volontés particulières de Dieu qui produisent les miracles. »

On ne lui aurait pas fait là-dessus de bien grandes objections ; mais il s'attira une fâcheuse affaire et de très-justes reproches par la témérité qu'il eut de soutenir, en confirmation de sa proposition générale :

« Que vu l'effroyable corruption de mœurs qui a régné dans le paganisme, et la porte que pouvait ouvrir à toutes sortes de violences et d'impuretés, l'idée que les païens donnaient de leur principale divinité... ; vu aussi les attentats des païens contre leurs propres divinités, et les crimes qu'ils commettaient contre elles et pour elles, il n'y a point d'apparence que le genre humain eût été plus corrompu sous la privation de religion, qu'il ne l'a été sous l'idolâtrie païenne ;

« Que vu les idées d'honneur et de gloire qui régnent parmi les chrétiens, et qu'ils n^empruntent pas de l'Évangile, vu aussi les idées d'honneur et de gloire qui étaient si puissantes sur les païens, et que le système de leur impure théologie ne leur donnait pas, un homme peut avoir de ces idées indépendamment de la croyance qu'il y ait un Dieu : il peut, par exemple, connaître qu'un ingrat est digne de blâme, qu'un fils est louable lorsqu'il a du respect pour son père, comme il connaît indépendamment de la religion que le tout est plus grand que sa partie ;

« Que vu la vie réglée et honnête d'Épicure, de Pline et de quelques autres athées dont l'histoire fait mention, on ne peut point dire qu'ignorer une Providence soit une cause nécessaire du dérèglement des mœurs, à moins qu'on ne veuille soutenir cette absurdité, qu'une chose dont on a vu des exemples est impossible '. »

Dans le même esprit, il proposait ailleurs ce problème :

« Vaut-il mieux un peuple athée qu'un peuple idolâtre ; et ne serait-il pas mieux que les hommes n'eussent aucune religion que d'en avoir une fausse?

Et, pour soutenir sa fantaisie de l'existence et de l'organisation d'un peuple athée, il affirme que la religion n'a aucune espèce d'influence sur les actions des hommes; que les hommes n'agissent pas d'après leurs principes, mais d'après leurs passions, qui sont constamment les mêmes dans tous les temps et chez tous les peuples.

« L'ambition, dit-il, l'avarice, l'envie, le désir de se venger, l'impudicité et tous les crimes qui peuvent satisfaire ces passions se voient partout. Le juif et le mahométan, le Turc et le More, le chrétien et l'infidèle, l'Indien et le Tartare, l'habitant de la terre ferme et l'habitant des, îles, toutes ces sortes de gens qui, dans le reste, ne conviennent, pour ains dire, que dans la notion générale d'hommes, sont si semblables à l'égard de toutes ces passions, que l'on dirait qu'ils se copient les uns les autres *. «

1 AdJit. aux Pens. div. sitr les com., ch. vu, p. lH-120. * Pensées sur les comèles, ch. clvi.

En défendant cette malheureuse thèse, qu'on peut être athée et très-honnôte homme, Bayle ne se proposait pas, comme on le lui a imputé, do ruiner toute religion. Il avoue lui-môme qu'une telle entreprise serait folle et criminelle : « L'athéisme, dit-il, ne peut être que le résultat d'une erreur passagère ou d'un hideux abrutissement *. » Probablement il ne fit que céder à sa manie du paradoxe.

Dans ce môme livre, il avait encore soutenu que c'est à tort qu'on fait tant valoir le consentement universel de toutes les nations touchant l'existence de Dieu ; puisque, disait-il, on ne sait ni on ne peut savoir si ce consentement universel existe ; et que, quand môme il existerait, ce ne serait qu'une bien faible preuve de l'existence d'un seul Dieu, premier principe de toutes choses : car, ajoutait-il, ce consentement général n'est point la voix de la nature, ni un caractère certain de la vérité. C'était toujours, pour se donner le plaisir d'étaler une sophistique adresse de dialectique, commettre la grave faute d'affaiblir cette idée de l'existence de Dieu, qui est, avec celle de l'immortalité de l'âme, la vie de la moralité humaine.

Ce livre, malgré toutes les propositions paradoxales et dangereuses qu'il renfermait, eut un immense succès ; les éditions et les traductions s'en multiplièrent de tous côtés. Mais en môme temps l'on commença, d'abord en Angleterre, ensuite en Hollande, à en signaler les dangers et à en réfuter les sophismes.

Celui qui se signala le plus dans cette opposition fut le ministre Jurieu. Voyant, dans les Pensées sur les comètes, le plus pernicieux écrit qui eût paru depuis un siècle, il rédigea contre l'auteur un violent réquisitoire intitulé : Courte Revue des maximes de morale et des piHncipes de relvjion de Vauteur des Pensées sur les comètes. Il y dressait contre lui vingt et un chefs d'accusation, et soutenait en particulier, i° qu'il était un ennemi de toute religion en général ^ ; 2° qu'il ne faisait pas quasi mystère de son athéisme ^ ; 3° qu'il n'édifiait le public par aucune action de religion ; 4° que sa première divinité s'appelait Louis XIV* ; b° que lui et ses confrères, dont la cabale était étendue du midi au nord, entretenaient les plus étroites liaisons avec des déistes, des spinozistes, des indifférents et des gens suspects des plus grandes hérésies^. Le dénonciateur signalait surtout avec indignation cette fameuse comparaison de l'athéisme et de l'idolâtrie : « Comme on ne punit pas les idolàti-es de mort, aussi ne faudrait-il pas punir les athées de mort. »

Le consistoire de Rotterdam nomma des commissaires pour examiner le livre incriminé. Bayle ne redoutait pas cet examen ; car il offrit lui-môme, devant le public, et en présence du consistoire, de passer

1 Pensées sur les comètes, ch. civ et suiv.

2 Examen, p. 35.

3 Ibid., p. 50.

* llnd., p. 37.

» Ibid., p. 248.

une transaction avec son accusateur, en la forme la plus authentique qu'il se pourrait, par laquelle ils s'engageraient, lui à subir la peine de mort, en cas que l'université de Leyde, ou toute autre, examinant par l'ordre des souverains toutes ses œuvres, y trouvât des preuves d'athéisme; et l'accusateur, à être seulement déposé, si l'université n'y en trouvait point. 11 ne refusait pas môme de se soumettre au jugement du tribunal de l'inquisition.

Le consistoire, comme nous le dirons plus loin, ne déploya pas contre Baylela sévérité que Jurieu aurait voulu. Le public se montra encore plus favorable , et , séduit par le talent et l'habileté, donna presque généralement gain de cause au redoutable écrivain qui se défendit dans plusieurs petits livres, en particulier dans les Additions aux Pensées diverses sur les comètes.

Il accabla son accusateur par la vigueur de ses réponses, et s'efforça surtout de faire voir qu'il y avait du ridicule à lui, ministre chrétien, à prendre fait et cause pour le paganisme, et à en rendre les intérêts inséparables de ceux de la religion en général. Il se flattait cependant d'avoir su se montrer très-modéré dans ses défenses, pour un homme envers qui l'on n'avait gardé aucune mesure :

« Je ne crois pas, disait-il, être sorti des bornes d'une raisonnable modération dans cette réponse, et je suis peut-être le seul auteur qui aurait pu se posséder à ce point-là, en réfutant un libelle aussi violent que l'est la Courle Revue. Tout y respire le feu et la flamme, littéralement parlant, et si l'on n'y dit pas en propres termes, à chaque période, toile, toile, crucifige, on l'y dit en ternies qui vont là tout droit par conséquence i. »

Sans nous étendre davantage, pour le moment, sur les suites de cette affaire, nous revenons à l'époque de la publication de la Xe/fre touchant les coinétes.

En 1681, la ville de Sedan, propriété du duc de Bouillon, fut réunie à la France, et l'université supprimée par ordonnance de Louis XIV. Le comte de la Bourlie, gouverneur de Sedan et ancien sous-gouverneur du roi, fit entendre à Bayle, en deux mots, qu'il ne tiendrait qu'à lui de faire fortune ^ Il préféra se rendre, avec Jurieu, à l'invitation d'un des citoyens les plus notables de Rotterdam, M. Paets, austère républicain, parent du grand pensionnaire de Witt. Il partit donc pour la Hollande, qu'il appelle lui-môme la grande arche des réfugiés. Une chaire de philosophie fut instituée en sa faveur à Rotterdam. Il fit sa première leçon publique le 8 décembre 1681, devant un très-nombreux auditoire. Peu après il fit imprimer dans la même ville sa Lettre touchant les comètes, en y ajoutant, pour se mieux cacher, une préface ou avis au lecteur sous le nom d'une personne qui publiait cette, lettre sans en connaître l'auteur,

1 Addit, aux Pens. div. sur les com, Avert. au lect. * La Cabale chimérique, p. 241.

Peu de temps après la publication de la Lettre touchant les comètes, le jésuite Louis Maimbourg ayant mis au jour une Histoire du calvinisme, où il qualifiait sévèrement l'esprit et la conduite des réformés de France, depuis leur séparation d'avec l'Église romaine, Bayle en entreprit la réfutation qu'il publia sous le titre de Critique générale de l'Histoire du calvinisme de M. Maimbourg.

Dans cet ouvrage anonyme, dont la composition ne lui coûta que quinze jours, et qui fut donné comme un recueil de lettres écrites à un gentilhomme de campagne du pays du Maine, il ne s'attacha pas à suivre son adversaire pied à pied. Supposant comme véritables les faits rapportés par Maimbourg, il s'appliqua, par des considérations générales sur son histoire, à montrer dans cet auteur de la malignité, de l'emportement, des maximes cruelles et sanguinaires. Dans les dernières lettres, il veut u réfuter avec beaucoup d'exactitude et de force tout ce que M. Maimbourg a avancé pour justifier la conduite que l'on tient en France depuis quelque temps envers ceux de la religion *. »

Pour mieux captiver et séduire le lecteur, il s'efforça de décréditer l'historien jésuite, en s'égayant, avec le lourdes Provinciales, sur les diverses particularités de la vie et des disputes de cet écrivain, et en en faisant le portrait le plus satirique et le plus plaisamment malin ^.

Cet ouvrage de circonstance, dont le principal objet était de ruiner des faits historiques incontestables, fut lu avec enthousiasme par les calvinistes, et pénétra jusqu'en France, où il fut protégé par le grand Gondé, piqué contre Maimbourg de ce que cet historien avait affecté de taire son nom, en faisant l'éloge de ses ancêtres : omission offensante que Bayle n'avait pas manqué de relever.

Maimbourg, plein d'un mécontentement qu'on peut concevoir, à la vue du succès d'un livre qui portait un grand coup à sa réputation, après avoir plusieurs fois sollicité vainement le chef de la police de le condamner, finit par obtenir du roi un ordre à M, de la Reynie de faire brûler en Grève la Critique dcVHistoire du calvinisme, et de défendre d'imprimer ou de débiter cet ouvrage sous des peines très-sévères, « sous peine de mort, » dit Bayle quelque part^.

La Reynie, non sans une pensée de malice probablement, fit imprimer plus de trois mille exemplaires de la sentence de condamnation, et les fit afficher par tout Paris. Qu'en résulta-t-il? La curiosité du public fut vivement excitée, et chacun voulut avoir le livre proscrit. Des catholiques mômes s'en montraient admirateurs, au moins pour le style. Ménage l'appelait un beau livre. «A la i-eligion près, ajoutait-il, je trouve tout ce qu'a dit M. Bayle fort vif et fort sensé *. »

1 La Critique, etc. Le libraire au lecteur.

* En 1682, Bayle avait publié cet ouvrage en vingt-neuf lettres ; en 1685, il y en ajouta vingt-deux nouvelles.

3 Nouvelles Lettres, t. II, p. 182.

* Menagiana, t. II, p. 22, édit. de Paris, 1694.

Jurieu et plusieurs autres essayèrent aussi de répondre à l'Histoire du P. Maimbourg; mais la Critique générale fut trouvée de beaucoup supérieure à toutes ces réfutations.

Pendant longtemps on n'avait su à qui attribuer le livre anonyme qui faisait tant de bruit, et on le donnait généralement au ministre Claude. Un hasard découvrit le véritable auteur.

« La Critique générale du P. Maimbourg, dit Bayle, fut publiée peu de temps après les Pensées sur les comètes; cependant personne ne parut croire que ces deux livres venaient de la même main. La première édition de la Critique fut toute débitée avant qu'on jetât des soupçons sur le véritable auteur : tout le monde le croyait en France. La seconde édition l'aurait peut-être mieux découvert; mais, sans un pur hasard, il serait encore inconnu i. »

Et Bayle raconte la circonstance, une reconnaissance d'écriture, qui le mit dans la nécessité de ne plus faire de mystère sur son livre.

Après la Critique générale de VHistoire du calvinisme, Bayle publia plusieurs autres écrits moins importants, tel que le Recueil de quelques inèces curieuses concernant la philosophie de M. Descartes; puis, en remplacement du Mercure savant, qui, entrepris en Hollande par deux littérateurs obscurs, n'avait pu se traîner jusqu'au troisième mois, et à l'instar de M. de Sallo, conseiller au parlement de Paris, qui, près de vingt ans auparavant (I660), avait fondé le Journal des savants, destiné à être pour les événements littéraires ce que les gazettes étaient pour les événements politiques, il fit paraître, au mois de mars 1684, le premier cahier des Nouvelles de la république des lettres; les autres suivirent assez régulièrement. Chacun était divisé en deux parties : la première contenait des extraits ou analyses détaillées écrites d'un style vif, animé et agréable, et enrichies de traits curieux et intéressants sur l'histoire des auteurs, sur leurs ouvrages, sur leurs disputes, etc.; la seconde présentait un catalogue des livres récemment publiés, avec quelques remarques.

Ce nouveau journal de littérature fut reçu avec les plus grands applaudissements. L'Académie française, à qui Bayle l'avait envoyé, lui en témoigna sa reconnaissance par une lettre où on l'assurait que toutes les voix s'étaient réunies pour reconnaître son mérite et l'utilité de son présent. La Société royale de Londres lui fit écrire le 13 mai 1686, par le chevalier Jean Hoskyns,son secrétaire, « qu'ayant remarqué le soin particulier qu'il avait de ramasser tout ce qui se passait de curieux parmi les gens de lettres, et les beaux talents qu'il faisait éclater dans ses Nouvelles, elle souhaitait d'entretenir avec lui une correspondance suivie. »

La société de Dublin l'honora, le I" décembre 16^6, d'une lettre latine aussi flatteuse. Les Nouvelles de la république des lettres furent bientôt répandues dans toute l'Europe, et il en passait tous les mois

1 Cabale chimérique, p. 204, 205.

un grand nombre d'exemplaires en France, bien que cet ouvrage y fût défendu. L'illustre crilique avait dans sa patrie non-seulement des lecteurs, mais des collaborateurs anonymes qui, craignant de se compromettre, lui envoyaient, pour paraître sous son couvert, ce qu'ils n'auraient osé écrire dans leur pays.

Baylc lui-môme ne s'était pas d'abord découvert ; mais le succès l'encouragea, et il commença, la seconde année, à ne plus cacher son nom, comme il l'avait fait jusques alors. Au mois de mars 1685, il ajouta sur le titre : par le sieur B..., professeur en philosophie et en histoire à Rotterdam.

Il disait avec raison que de toutes les occupations qu'il aurait su prendre, c'était celle qui revenait le mieux à son humeur ^ Cette humeur le portait beaucoup aux recherches d'érudition. Pour le plus grand succès de sa publication, il sut ne pas trop s'y abandonner. Il s'appliqua de tous ses soins à mettre dans ses Nouvelles de la république des lettres beaucoup plus d'agrément et de variété que dans le Journal des savants. Il écrivait à ce sujet :

« Plusieurs personnes, et surtout de Paris, m'ont puissamment exhorté à ne point faire mon journal uniquement pour les savants. Elles m'ont dit qu'il faut tenir un milieu entre les nouvelles des gazettes et les nouvelles de pure science, afin que les cavaliers et les dames, et en général mille personnes qui lisent, et qui ont de l'esprit, sans être savants, se divertissent à la lecture de nos Nouvel/es. Ils m'ont fait comprendre que par ce moyen le débit sera grand partout ; qu'il faut donc égayer un peu les choses, y mêler de petites particularités, quelques petites railleries, des nouvelles de romans et de comédies, et enfin le diversifier le plus qu'on pourra 2. »

Il disait encore dans la même lettre :

« L'auteur du Journal des savatits, ayant su que sur son titre, personne ne voulait mordre à son ouvrage qui ne se sentît savant, avertit, il y a deux ans, dans sa préface, « qu'on se trompait si on croyait qu'il fallait être savant pour se divertir à son livre, et qu'il y avait mille choses de la compétence de tout le monde. » Il a tort de dire cela ; car il se tient trop raide et trop grave ; et on m'a conseillé, afin d'avoir bien des lecteurs et de faire le profit du hbraire, de relâcher un peu la corde. »

Les adversaires les plus déclarés de Bayle rendaient eux-mêmes un involontaire hommage à l'auteur des Nouvelles de la république des lettres, en ne dissimulant pas la crainte qu'il leur inspirait et en évitant de se le mettre à partie :

« Il faut le moins qu'on peut, disait Nicole écrivant à Arnauld, se commettre avec ce nouvelliste, qui a dans le fond l'esprit assez faux, nulle équité, qui se divertit d'une manière indigne des choses les plus lascives, mais qui est en possession de plaire et de donner un air ridicule à ceux qu'il lui plaît. C'est une chose pernicieuse que ces petits censeurs qui s'érigent en tribunal et qui disposent de toutes les têtes mal faites, qui sont en plus grand nombre. »

» Leit., h M. Lenfant, 3 fév. 1G87.

« Ibid., à M. Leclerc, 18 juin 1G84.

Les Nouvelles de la république des lettres, l'ouvrage que Bayle affectionnait le plus, ne se distinguent pas par une grande originalité. Le célèbre journaliste n'y fait guère que l'office de rapporteur des divers jugements de ses contemporains. Rarement y parle-t-il en son propre nom. Il emploie habituellement les formules générales on dit, on pense, on estime. Sous cette forme modeste, la vivacité et l'indépeudance de son esprit ne percent pas moins ; mais il se tient constamment sur ses gardes pour ne pas manquer à la modération et pour n'offenser personne. « Il était sage et retenu dans ses jugements, ne voulant ni choquer les auteurs, ni se commettre en prostituant ses louanges ; à la fin il se relâcha un peu, sachant jusqu'où va le ressentiment d'un auteur offensé '. »

Sans être irréprochables, ces Nouvelles, vivantes, exactes et pleines de ce sel attique qui donne du piquant aux recherches delà critique, ont avec raison été regardées jusqu'à nos jourspar les bons juges comme un modèle de critique périodique.

Les Nouvelles de la république des lettres avaient répandu dans toute l'Europe la réputation de Bayle, et elles étaient arrivées à leur trentesixième volume, lorsqu'une grave maladie le força de les interrompre. Elles furent continuées, sur l'invitation de Bayle même, par Basnage de Beauval, sous le titre d'Histoire des ouvrages des savants (septembre 1687-juin i 709). Cependant l'éditeur de Fancien recueil le fit poursuivre, sous le môme titre, par M. de Larroque et quelques autres personnes, jusqu'au mois d'avril 1689. L'ouvrage, alors interrompu, ne fut repris que vers le commencement de 1699. M. Bernard le continua jusqu'à la fin de 1710.

Tout en donnant la plus grande partie de son temps à sa publication périodique, Bayle avait su se ménager le loisir de composer plusieurs ouvrages importants dont nous devons maintenant parler avec les détails qu'ils méritent.

Au mois d'octobre l68o, parut le célèbre édit dont les onze articles renfermaient en substance : ordre de démolir tousles temples, défense aux protestants de s'assembler pour l'exercice de leur religion en aucun lieu ou maison particulière, avec abolition de tout privilège à cet égard au profit des seigneurs; bannissement des ministres, interdiction des écoles protestantes, obligation imposée aux réformés de faire baptiser leurs enfants par les curés et de les faire élever dans la religion catholique ; enfin permission de demeurer dans le royaume accordée aux non-convertis, en attendant qu'il plaise à Dieu de les éclairer, à la condition expresse de ne point faire d'exercice, ni de s'assembler sous prétexte de prières ou de culte de la religion réfoi-mée.

La révocation de l'édit de Nantes fut accompagnée de mesures violentes et d'excès qui soulevèrent bien des plaintes et provoquèrent des blûmes sévères même parmi les catholiques. C'est ainsi, — sans rap-

1 Basnage, Hisl. des ouvrages des savants, i nov. 1700.

peler des noms déjà cités plusieurs fois dans ce livre \ — que la reine Christine écrivait de Rome, à la date du 2 février 1G86 :

« Je considère aujourd'hui la France comme une malade à qui on coupe bras et jambes pour la guérir d'un mal qu'un peu de patience et de douceur auraient entièrement guéri. Mais je crains fort que ce mal ne s'aigrisse, et qu'il ne se rende enfin incurable, que ce feu caché sous les cendres ne se rallume un jour plus fort que jamais, et que l'hérésie masquée ne devienne plus dangereuse. Rien n'est plus louable que le dessein de convertir les hérétiques et les infidèles. Mais la manière dont on s'y prend est fort nouvelle, et puisque Notre-Seigneur ne s'est pas servi de cette méthode pour convertir le monde, elle ne doit pas être la meilleure.

u J'admire et je ne comprends pas ce zèle et cette philosophie qui me passent, et je suis de plus ravie de ne pas les comprendre. Croyez-vous, ajoutaitelle en rappelant les dernières propositions signées et publiées par le clergé de France, croyez-vous que ce soit à présent le temps de convertir les huguenots, de les rendre bons catholiques, dans un temps où l'on fait des attentats si visibles en France contre le respect et la soumission qui sont dus à l'Église romaine, qui est l'unique et l'inébranlable fondement de notre religion ? »

Cependant le nombre des approbateurs dépassa, parmi les catholiques, celui des censeurs de cette prétendue extirpation de l'hérésie, pour employer les termes de Christine de Suède,

En réponse à quc4ques écrits où l'on exaltait sans mesure la gloii^e immortelle que Louis le Grand s'était acquise en détruisant Ihérésie et en rendant la Trame toute catholique, Bayle publia, au mois de mars 1686, un petit livre en trois lettres, intitulé : Ce que cest que la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand. C'est une invective violente contre tous les catholiques français, qu'il accuse sans exception d'avoir eu part à la persécution, et qu'il déclare être tous de très-malhonnêtes gens. Parlant lui- môme de ce livret dans ses Nouvelles de la république des lettres, comme s'il en ignorait l'auteur, il reconnaît « qu'on y trouvera sans doute trop de feu et trop d'essor d'imagination *. »

Continuant de se cacher derrière le rideau, il acheva d'exhaler ses ressentiments, et s'efforça à grand renfort d'argumentations d'établir le principe qui lui était cher entre tous, le principe de la tolérance civile, dans son fameux Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : « Contrains-les d'entrer ».

Saint Augustin en avait défendu le sens littéral contre les donatistes, et les partisans des mesures employées contre les protestants s'ap-

1 L'édit révocatoire rencontra encore des désapprobateurs formels dont nous n'avons pas eu occasion de parler, tel que l'abbé de Clioisy, qui dit dans ses Mémoires : « La révocation de l'édit de Nantes, en nous afl'aiblissant par la désertion d'une infinité de braves gens, en nous appauvrissant par le transport de tant de millions hors du royaume, faisait la grandeur du prince d'Orange : il s'enrichissait de nos pertes, etc. » {Mérn. de Choisi/, liv. VI.)

' Nouvelles, mars 168G, art. 3.

puyaient de l'exemple de ce Père *. Bayle, dans son commentaire d'un genre tout nouveau, entreprit, mais malheureusement en se servant d'un texte traduit avec infidélité, de réfuter ce sens littéral par tous les arguments que la force et la subtilité de son esprit lui purent fournir. Il posa d'abord pour principe que la lumière naturelle ou les principes généraux de Jios connaissances sont la règle matrice et originale de toute iîiterprétation de VÈcriture en matière de mœurs "principalement, et par conséquent que tout dogme particulier est faux lorsqu'il est réfuté par les notions claires et distinctes de la lumière naturelle, principalement à l'égard de la morale. De ce principe, il conclut que le sens littéral des paroles: Contrains-les d'entrer, est faux : « 1° parce qu'il est contraire aux idées les plus pures et les plus distinctes de la raison ; 2" parce qu'il est contraire à l'esprit de l'Évangile ; 3° parce qu'il contient le renversement général de la morale divine et humaine ; qu'il confond le vice avec la vertu, et que par là il ouvre la porte à toutes les confusions imaginables, et tend à la ruine universelle des sociétés ; 4°parce qu'il fournit aux infidèles un sujet légitime de défendre l'entrée de leurs États aux prédicateurs de l'Évangile, et de les chasser de tous les lieux où ils les trouvent ; 0° parce qu'il renferme un commandement universel dont l'exécution ne peut qu'être compliquée de plusieurs crimes ; 6° parce qu'il ôte à la religion chrétienne une sorte de preuves contre les fausses religions, et particulièrement contre le mahométisme qui s'est établi par la persécution ; 7° parce qu'il a été inconnu aux Pères de l'Église des trois premiers siècles; 8° parce qu'il rend vaines et ridicules les plaintes des premiers chrétiens contre les persécutions pa'iennes; 9° enfin, parce qu'il exposerait les vrais chrétiens aune oppression continuelle, sans qu'on pût rien alléguer pour en arrêter le cours que le fond même des dogmes contestés entre les persécutés et les persécuteurs, ce qui n'est, dit-il, qu'une misérable pétition de principe qui n'empêcherait pas que le monde ne devînt un théâtre de carnage et d'horreur.

Après avoir réfuté plus ou moins solidement les diverses objections qu'on peut lui opposer, le défenseur de la tolérance enfonce sa matière et pousse sa thèse avec une incontestable vigueur. Il combat d'abord les arguments tirés du sens littéral, puis il attaque ceux que les contraignants puisent dans l'exemple de saint Augustin qui avait d'abord cru qu'il ne fallait pas user de contrainte en matière de religion, et qui n'a changé de sentiment, dit Bayle, qu'après avoir été frappé du succès qu'eurent les lois impériales contre les donatistes qui devenaient chaque jour plus inquiets. Enfin, pour achever de montrer les

> M. de Hailay, arclievêque de Paris, fit imprimer séparément, en 1685, deux lettres de saint Augustin concernant la répression des donatistes, en y joignant une longue préface. 11 donna au recueil entier le titre de Conformité de la conduite de l'Eglise de France pour ramener les jjroteiiants, avec celle de l'Église d'Afrique pour ramener les donatistes à l'Église cafhoHque.

dangers du système de la persécution, il s'efforce d'établir que ce droit n'apparlienl pas moins aux hérétiques qu'aux orthodoxes.

Ce trop long ouvrage est précédé d'un grand discours préliminaire dont le ton est très-violent, selon le jugement que Bayle en a porté lui-môme dans les Nouvelles de la république des lettres, en parlant de ce livre comme de la production de l'x^nglais Jean Fox de Bruggs K a L'auteur a mis à la lôte de son livre, y dit-il, un long discours préliminaire qu'on pourrait justement nommer une Oraison plulippique. La définition qu'il y donne d'un convertisseur est presque aussi cruelle que la chose définie; tout le reste est à peu près sur le môme ton. Mais le commentaire est d'un style plus séant à un philosophe, et s'attache plus à une suite de raisonnements ^ »

S'abandonnant sans frein à son aversion pour la doctrine de la contrainte, il va jusqu'à exprimer le souliait de voir le catholicisme exterminé de toute la terre :

« C'est une doctrine si abominable, s'écrie-t-il avec une chaleur peu ordinaire chez lui, que celle qui autorise de forcer d'entrer dans la religion qu'on croit bonne, qu'avec toute l'aversion que j'ai pour l'intolérance, je ne crois pas qu'on puisse souffrir sans crime que le papisme acquière les forces suffisantes pour contraindre. Ainsi, une prudence indispensable oblige de le bannir des lieux où il peut être suspect, et d'y ôter toute autorité à tous les grands magistrats et à toutes personnes constituées en dignité, dès qu'il appert de leur cathoUcité 3. »

Il forme le vœu d'une croisade de toutes les communions non papistes contre l'Église romaine , et il souhaiterait qu'on y fît entrer tous les peuples môme infidèles de l'un et de l'autre continent :

« Par les seuls motifs d'une sage politique qui travaille au bien général de tous les hommes, il serait à souhaiter, dit-il, que tout ce qu'il y a de princes chrétiens non papistes s'unissent ensemble pour ôter de dessus le christianisme l'opprobre dont il est couvert à cause des horribles persécutions qu'il a pratiquées de temps immémorial. Si cette ligue ne suffisait pas, souhaitonslui l'adjonction de tous les peuples infidèles de l'un et de l'autre continent, iusques à la concurrence d'un corps capable de mettre à la raison le papisme, le déshonneur de la chrétienté, et même du genre humain. Ce ne serait pas une li-ue moins honnête que celle qu'on ferait contre les corsaires de Barbarie-"et comme on pourrait exiger de ceux-ci fort justement qu'ils ne voleraient plus, qu'ils ne troubleraient plus le commerce par leurs infâmes pira-

1 Dans sa correspondance, il met cet ouvrage sur le compte des réfugiés fixés en Angleterre. « Ces messieurs de Londres, dit-il, ont une furieuse démangeaison d'imprimer. On leur attribue un Commentaire philosophique sur les paroles de saint Luc : Contrains- les d'entrer, qui, en faisant semblant de combattre les persécutions papistiques, va établir la tolérance des sociniens. » (Lettre à M. Lenfant, 3 fév. IG87.)

» ^ouv. de la répuld. des lettres, nov. 1G8G, p. 1348.

» Comment. phUos. Disc, prél., p. 111, édit. de Rotterdam, 1713.

teries ; de même on pourrait réduire fort justement la papauté à promettre de ne persécuter plus, et à casser tous les décrets des conciles, toutes les bulles des papes, et toutes les décisions des casuistes qui autorisent la persécution. Mais, parce qu'il serait juste de craindre qu'elle ne se relevât de sa promesse dès que le péril serait passé , pour obvier à ce mal il faudrait lui demander des otages, et mettre des conditions si onéreuses à son dédit, qu'elle n'osât jamais violer le traité que l'on ferait avec elle ^. »

Si beaucoup de raisonnements et beaucoup d'assertions du Commentaire philosophique peuvent être aisément combattus, si la haine du catholicisme y est poussée, en plusieurs endroits, jusqu'à l'excès le plus injuste, on ne peut nier que l'auteur y a développé nombre de pensées belles, généreuses et sensées. Le catholique le plus strict peut l'applaudir, quand il démontre avec logique et chaleur que l'essence de la religion consiste dans les actes intérieurs du cœur et de la volonté ; que les signes extérieurs sont des actes d'hypocrisie, quand ils ne sont pas soutenus par la crainte et par l'amour; que Dieu, ayant formé l'homme raisonnable, veut qu'il agisse par raison et par l'eifet d'une persuasion bien éclairée, et non point comme un esclave, ou comme une machine qui n'a que l'extérieur humain. Enfin, on pourrait signaler dans ce livre quelques pages très-remarquables , très-philosophiques, et assurément sans danger aujourd'hui sur ce que le grand adversaire de la contrainte religieuse appelait « les immunités sacrées et inviolables de la conscience».

« Si l'auteur pousse les choses un peu bien loin sur certains endroits, dit Basnage, il faut avouer que ses raisons sont, pour ainsi dire, des raisons de fer pour assommer les apologistes de la violence et de la contrainte ^. » Assurément Bayle était un partisan sincère de la tolérance, et on a pu donner à son Commentaire le titre de Traité de la tolérance universelle. Néanmoins, probablement pour ne pas déplaire aux protestants persécuteurs, il trouve, avec quelle passion nous l'avons déjà vu, toutes sortes de raisons politiques de ne pas tolérer les papistes *, parce que ce sont « des gens qui ne souffrent qu'à regret la domination des protestants ; qui cherchent les voies d'acquérir la domination, de recouvrer les églises et les biens dont ilsjouissaient, et d'exterminer ce qu'ils nomment l'hérésie *. » Cependant il a le courage de reprocher aux réformateurs d'avoir été dans cette funeste erreur, que Von peut condamner à certaines peines temporelles ceux qui refuseront d'entrer dans la vraie Église par principe de conscience. Il regarde « comme une tache hideuse des premiers temps de la réformation » le supplice de Servet et de Valentin Gentilis, et les durs traitements infligés à Ochin et à Lascus ; enfin, contrairement à l'auteur du Traité des droits des deux Souverains, il condamne hautement les princes protestants qui, «non contents

1 Comment, pfiilos., p. 112.

2 Hist. des ouvrages des savants, avril 1G88, p. 540.

3 Voir discours préliminaire, IP partie, ch. v, et IV* partie, cb. xxxi. * Disc, prél., IV' partie, cb. xxxi.

d'établir la sûreté et même la supériorité de la religion réformée dans leurs États sur toute autre religion, abolissaient tout autre culte, et soumettaient à des peines ceux qui ne pouvaient en conscience abandonner la religion de leurs pères, ou se conformer au plan de réformation qui avait été approuvé par les souverains '. »

En résumé, ce livre est un mélange de vérités et d'erreurs et une matière à contestations inépuisables. « II y a beaucoup de dialectique, dit Feller, mais de celle qui fait des efforts pour confondre le faux avec le vrai et pour obscurcir un bon principe par des conséquences mal tirées. » Bayle lui-même avoue que « son sentiment a quelque faible du côté des conséquences *. »

Comme œuvre littéraire, le Commentaire philosophique, malgré sa prolixité, est une des œuvres les plus remarquables de l'auteur. Il y montre, on doit le reconnaître, « une certaine vigueur et un certain air d'originalité qui fait que toutes choses paraissent nouvelles entre ses mains ^. »

Des parties de ce livre si hardi ont de l'éloquence, comme le récit de l'audience supposée que les députés des premiers chrétiens obtinrent d'un ministre des empereurs persécuteurs *.

Bayle, dans le Commentaire philosophique, avait parlé avec tant de dédain et de malveillance de l'Église romaine, il en avait si violemment insulté les ministres, qu'il accusait en masse « de défendre une action contraire à l'équité naturelle, à la loi, à l'Évangile, infâme par sa turpitude interne et par l'interdit de Dieu ^ » ; il avait atteint tant de personnes, en stigmatisant « ces plumes lâches et vénales qui parlent si flatteusement des conversions à la dragonne®», qu'il devait nécessairement exciter un soulèvement de réprobation parmi les catholiques. S'ils ne lui passèrent point son tolérantisme outré'', les attaques contre* lui furent cependant assez modérées de ce côté. C'est dans son parti même qu'il rencontra, en la personne de Jurieu, le plus ardent adversaire. Le ministre entreprit, à l'abri du pseudonyme, de le réfuter sans miséricorde dans un livre intitulé : Des droits des deux souverains en matière de religion, la conscience et le prince, pour détruire le dogme de l'indifférence des religions et de la tolérance universelle, contre un livre intitulé ; « Commentaire philosophique sur ces paroles de la parabole : Contrains-les d'entrer. » Jurieu, dans cet ouvrage, soutient que les princes doivent maintenir la religion, en ruinant les sectes parleur autorité, et que vouloir nier cela, comme l'auteur du Commentaire l'a fait, est une

1 Supplém. au Comment, philos., ch. xxxi.

* Comment., part. II, ch. vi.

3 Basnage, Hi^t. des ouvrages des sav., avril 1688, p. 529.

* Comment., part. I, ch. ix.

s Ibid.,1], 2.

^ Ibid., m, 20.

■^ Ce sont les expressions du P. le Fèvre, dans sa Critique des ouvrages de Ba'jle^ édit. 1747, p. 216.

Prosateurs du xvip siècle. II. 26

extrémité si vicieuse qii elle en est folle; que, d'ailleurs, son opinion touchant les droits de la conscience est un acheminement au déisme.

Dans un écrit publié plus tard, en 1691, il revint encore à la charge contre ce « méchant livre intitulé le Commentaire 'philosophique, où cette pernicieuse doctrine de l'indifférence des religions et des dogmes est établie avec une témérité et une hardiesse qui va jusqu'à l'insoleace '. » Quand le ministre écrivait ainsi, il était encore aigri par la réponse que Bayle lui avait faite dans son Supplément du Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : Co.\trains-les d'entrer, oii, entre autres choses, on achève de ruiner la seule échappatoire qui restait aux adversaires, en démontrant le droit égal des hérétiques pour persécuter à celui des orthodoxes.

Au lieu de se contenter de « se justifier des accusations odieuses dont on avait noirci son sentiment ^ », et de chercher à détourner l'orage, Bayle l'attira sur sa tête par la publication d'un écrit où semblait se révéler l'intention de rompre à jamais avec le parti protestant. Nous voulons parler du livre qui parut sur la fin d'avril 1690, sous le titre à' Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France, donné pour étrennes à l'un d'eux. Cet écrit avait pour objet de décréditer Jurieu, qui avait prédit, dans son Accomplissement des prophéties (1G86), qu'en 1689 le calvinisme serait rétabli en France par autorité royale, et que tous les proscrits rentx'eraient en vainqueurs. Dès le début, l'auteur raille les réfugiés sur le renversement de leurs folles espérances :

« Voici, disait-il, l'année 1689 expirée sans qu'il soit rien arrivé de fort mémorable. Vous vous promettiez monts et merveilles dans cette année-là : qu'elle serait fatale à l'Église romaine en général, plus fatale encore à la France ; qu'on ne verrait que grandes crises d'affaires, que révolutions miraculeuses, et en un mot tout ce qui est le plus digne d'une année climatérique du monde. Vous avez vu au contraire toutes choses rouler si naturellement, si uniment et si fort tout d'une pièce, qu'il serait malaisé de trouver dans l'iiistoire une guerre aussi générale que celle-ci, dont la première campagne dans la plus grande animosité des parties, ait été aussi peu chargée d'événements que l'année 1689. Pour le moins est-il certain que l'affaire que vous regardiez comme la plus immanquable^ savoir votre rétablissement, n'est point arrivée. »

Dans ce parti protestant qui, après cent ans de lutte tantôt déclarée, tantôt clandestine, contre le gouvernement et la religion de leur pays, avait passé à l'étranger, la soif de la vengeance dans le cœur, l'auteur de VAvis aux réfugiés nous fait voir un peuple de brouillons fanatiques et de mauvais citoyens, toujours prêts à déchirer leur patrie pour venger leur orgueil et justifier leurs plaintes, et il leur adresse des paroles dures, mais justes, comme celles-ci :

a Permettez-moi de vous avertir d'une chose, vous, monsieur, et tous vos confrères réfugiés en divers pays étrangers, c'est de faire une espèce de qua-

1 Apologie du sieur Jurieu, p. 4, col. 2. ' Comment, philos., i" part., préf.

rantaiiic avant que de mettre le pkd en Franco, afin de vous purifier du mauvais air que vous avez humé dans les lieux de votre exil, et qui vous a infectés de deux maladies très- dangereuses et tout à fait odieuses : l'une est l'esprit de satire; l'autre, un certain esprit républicain qui ne va pas h moins qu'à introduire l'anarchie dans le monde, le plus grand fléau de la société civile. »

Il fait remonter ses accusations jusqu'aux premiers réformés, auxquels il impute d'avoir introduit la licence des libelles diffamatoires, et un esprit de satire acharnée, qui est toujours la marque infaillible de l'hérésie. Il rappelle les prolestants à la patience des premiers chrétiens, et pour mieux leur faire honte de leur intempérance de plume, il l'oppose à la modération et à la résignation des catholiques d'Angleterre, réfugiés en France. Cependant il se représente comme plein de tendresse et de compassion pour les réfugiés.

L'éditeur de l'Avis apprenait au public que cet écrit lui avait été envoyé par l'auteur, avocat de titre, un peu théologien, l'un de ses anciens amis, et, tout catholique qu'il était, fort opposé aux dragonneries. Dans cette préface, d'une inspiration contraire à celle du livre, l'auteur caché tâchait de se précautionner contre les attaques dont il pourrait ultérieurement être l'objet.

Cependant Bayle, alors et plus tard, affectait de parler dédaigneusement du Uvret qui faisait tant de bruit. Il l'appelait « cette manière de sermon où l'on nous a censurés d'un prétendu penchant pour les libelles et pour les guerres civiles avec autant de véhémence que jamais ministre en ait témoigné dans un sermon de jour déjeune, en décriant ses auditeurs comme coupables de la transgression du décalogue ^ » Pour détourner de lui les soupçons, il désignait ceux qui lui semblaient pouvoir être les auteurs du délit :

« Il est certain, écrivait-il, qu'il est de notre intérêt de regarder l'Avis aux réfugiés comme la production d'un papiste, ou d'un de ces protestants de France qui veulent jouir en repos des douceurs de leur patrie, et qui enragent de voir que ceux qui en sont sortis ne fassent pas tout ce qu'ils peuvent, par des manières complaisantes et respectueuses, afin d'être rappelés *. »

Il nia plusieurs fois, avec les serments les plus solennels, qu'il fût l'auteur de VAvis, et protesta toujours à ceux mômes qui étaient le plus avant dans sa confidence et son intimité que ce livre lui était faussement et calomnieusement attribué. C'est avec cette audace que Voltaire désavouait les œuvres qui pouvaient le compromettre.

Selon une opinion probable 3; Bayle, éloigné de la France par la suppression de l'Académie de Sedan, et plus encore par la révocation de l'édit de Nantes, gardait le désir de revoir sa patrie. 11 songea, dans cette vue, à se ménager des protections à la cour, et composa VAvis

1 Proj. et frag. d'un dict. crit., p. 110.

2 Leit., à M. Constant, 18 fév. 1G93.

3 Voir Chaufepié, Suppiém. au Dict. de Bayle, art. Bayle.

40i LES PROSATEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

aux réfugiés^ qu'il pensait devoir plaire à Louis XIV, et lui faire obtenir, avec la permission de rentrer en France, une pension de 4,000 livres qui lui avait été offerte par la cour s'il se faisait catholique. Une négociation fut entamée à ce sujet auprès du roi ; mais elle fut rompue par les embarras cruels qui survinrent à Bayle. Depuis il ne fut plus question de ses desseins de conversion, ni de son envie de rentrer dans le royaume.

VAvis aux réfugiés, écrit d'un style plus pur, plus coulant et plus régulier que celui des autres ouvrages de Bayle, fut d'abord regardé comme l'œuvre de Pellisson. Un ami intime de ce dernier auteur, M. de la Bastide, déclarait reconnaître dans l'Avis auxréfugiés le tour d'esprit et les expressions joviales de l'auteur des Réflexions sur les différends de la religion *. Bayle paraît en effet s'être appliqué attentivement, dans cet ouvrage dont il appréhendait si fort d'être su l'auteur, à imiter le style et la manière de l'élégant Pellisson.

Du reste, c'est le style surtout qui fit reconnaître la paternité de cet ouvrage que quelques-uns attribuaient au faible écrivain Larroque ^, lequel le revendiqua toujours comme sa production, soit du vivant de Bayle, soit après sa mort, conformément au désir de Bayle même, qui l'avait prié non-seulement de s'en dire l'auteur, mais de faire en sorte que le public le crût.

1 M. de la Bastide composa une dissertation pour prouver cette conformité. « Je me suis proposé, dit-il, de mettre ici sur le papier diverses observations générales et particulières, qui toutes ensemble font connaître évidemment que c'est en effet l'auteur des Réflexions sur les différends de ta religion, qui l'est aussi de \'Avi^' aux réfugiés, et que ce dernier écrit n'est proprement qu'une suite et comme un appendice des autres. Dans ses observations générales, il remarque que M. Pellisson avait une grande connaissance des belles-lettres, de l'histoire ecclésiastique et de la profane ; qu'il avait étudié l'Écriture sainte, les Pères, les controversistes ; qu'il était très-versé dans le droit romain, dont il aimait à employer les autorités sur toutes sortes de matières, ayant fréquenté le barreau pendant quelques années; qu'étant chargé d'écrire l'histoire du roi, il recueillait tout ce qu'on publiait, et faisait des mémoires et des observations sur tout ce qui se passait par rapport aux affaires d'État et de religion ; enfin, que dans ses traités de controverse on trouve des apostrophes ou des exhortations fréquentes aux protestants ; des élévations et des prières à Dieu, et des éloges du roi de France. Caractères qui, pris ensemble, conviennent à l'auteur de ÏAvis, et ne paraissent convenir qu'à lui seul. Mais, pour rendre cette conformité plus sensible, il rapporte dans ses observations particulières un très-grand nombre d'endroits de VAvis, et les met en parallèle avec des endroits tout semblables des Réflexions, et particulièrement avec le troisième volume de ces Réflcxio7is publié en 1689 sous le titre de Chimères de M. Jurieu. (Des Maizeaux, Vie de Bayle.)

2 II n'y a guère que Tabbé d'Olivet qui ait conservé cette opinion après les premières discussions à ce sujet. Voir une brochure qui a pour litre : Lettre de M. l'abbé d'Olivet à M. le président Bouhier. A Paris, chez Didot, 1739. Voir aussi Biblioth, germaii., t. XLVI, p. 84 et suiv.

« Le style vif, correct, véhément de cet écrit, dit un auteur anonyme, est tout différent de celui des ouvrages de Larroque ; on y reconnaît tout le feu et tout le génie de Bayle. Les railleries qu'y fait l'auteur sur les prétendus prodiges dont les esprits étaient alors occupés, ont un je ne sais quel goût, un je ne sais quel caractère, qui est en quelque sorte particulier à Bayle *. »

Aussitôt que Bayle fut soupçonné d'être l'auteur de cet écrit, il vit se répandre un débordement d'indignation contre lui. On l'accusa d'avoir démenti son caractère, sa conduite et tous ses autres ouvrages ; on lui reprocha comme un crime impardonnable d'avoir voulu flétrir tout le corps des réfugiés, d'avoir attaqué à la fois les Vaudois, les protestants de Hollande, les protestants d'Angleterre, presbytériens et anglicans ; enfin d'avoir mis le poignard dans le sein de ses pères, après avoir été leur apologiste. « En contrefaisant un cœur pitoyable, et en feignant de verser des larmes sur nos malheurs, dit le protestant Basnage de Beauval, il tâche de les rendre éternels, et il répand du fiel et du vinaigre sur la plaie qu'il fait semblant de vouloir refermer ^ »

Celui qui excita contre Bayle cette tempête fut son implacable ennemi, Jurieu, outré, depuis la publication des Pensées sur les comètes, de voir son influence dans le refuge de Hollande contre-balancée par celle de Bayle. Lorsqu'on commençait à oublier l'Avis important aux réfugiés, ce ministre, habitué à écumer sa rage sur tous ceux qui ne partageaient pas son fanatisme, s'avisa d'attribuer cet écrit au philosophe de Rotterdam, pour le faire chasser des Provinces-Unies et pour l'exposer à l'infamie publique. A cette fin, il lança dans le public un pamphlet intitulé : Examen d'un libelle contre la religion, contre l'État et contre la révolution d' Angleterre, intitulé ; Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France, et précédé d'un Avis important au public.

Il était obligé d'avouer que son accusation n'était fondée que sur de simples présomptions ; mais c'en était assez, pensait-il, quand il s'agissait d'une dénonciation si importante pour la sûreté publique.

« Peut-être, disait-il, que quelques-uns de ceux qui veulent paraître désintéressés diront que c'est pousser trop cruellement les gens, que c'est les exposer h la haine publique sans les avoir pleinement convaincus... Mais quand il s'agit de travailler à la sûreté publique, faut-il des convictions, et sur des présomptions fortes ne découvre-t-on pas les malintentionnés afin qu'on s'en donne de garde 3 ? »

Jurieu, pour perdre plus sûrement son ennemi, s'efforça de faire voir que l'auleur du livre et celui de la préface n'étaient qu'une seule et môme personne, que cet auteur était protestant et en Hollande, et que

' Biblioth. german., t. XLVH, p. 131 et suiv. L'article, en forme de lettre signé M. l'abbé., . prieur de Nefville, paraît être de l'abbé Desfontaines. 2 Hist. des ouv. des savants, avril 1690, t. VI, p. 364. Avis important au public, p. 110, 111.

la préface faite pour le cacher l'avait découvert. Enfin, sans nommer Bayle, il le désigna clairement à l'animadversion publique et à la vindicte des magistrats. Poussant plus loin sa haine, il l'accusa nonseulement d'être l'auteur de l'Avis aux réfugiés, mais d'avoir ti'empé dans une conjuration tramée en faveur de la France, sous l'inspiration de l'ambassadeur suisse Amelot, avec qui Bayle avait eu des relations, pour exciter en Hollande et en Angleterre une révolte générale ; enfin, il lui reprochait, comme nous l'avons déjà dit, de n'avoir d'autre divinité que Louis XIV et de ne pas faire quasi mystère d'athéisme.

Bien que Bayle « ha'it naturellement les querelles littéraires de personne à personne *, » se voyant attaqué, non-seulement comme écrivain, mais comme homme et comme citoyen, il ne put garder le silence, et il répliqua aux accusations du dénonciateur par un pamphlet incisif, intitulé : la Cabale chimérique, ou Réfutation de l'histoire fabuleuse qu'on vient de publier malicieusement touchant un certain 'projet de -paix. Rotterdam, 1696.

C'est un combat à outrance et à fer émoulu contre le lâche et cruel calomniateur 2 auquel il suppose l'intention de soulever contre lui la fureur de la populace, de le « faire hacher en pièces, ou du moins précipiter dans un canal ^, » en le présentant comme un traître qui a cherché à exciter une révolte générale dans les Pays-Bas et dans l'Angleterre, pour frayer à l'ennemi commun, Louis XIV, le chemin à la monarchie universelle ; lui qui, bien loin d'avoir voulu diminuer le moins du monde l'horreur générale 'pour la France *, est d'avis qu'il ne faut point songer à faire la paix avec la France que quand on sera en état de la lui donner à telles conditions qu'on voudra ^.

Dans les assertions du ministre Jurieu, Cayle relève vingt-trois faussetés principales, relativement à sa complicité avec la France, à ses sentiments contraires à la foi, et à l'imputation qui lui est faite d'avoir écrit l'Avis aux réfugiés, '.< sur les raisons du monde les plus vaines et les plus frivoles ®, » et « avec une audace de Tartuffe et de scélérat ''. » Il fait les protestations les plus vives, mais non pas peut-être les plus sincères, de son attachement à la religion qu'il a sucée avec le lait, fils et frère puîné de ministres, tous deux des plus zélés qu'il y eût en France, et dont le dernier est mort dans le château Trompelte, où il avait été enfermé pour la religion *. » Enfin il rétorque contre Jurieu l'accusation d'être le chef d'une cabale qui conspire contre l'État.

1 Lett., à M. des Maizeaux, 7 mars 1702.

^ La Cabale chimérique, p. 100.

3 Ibid., p. 276. ; ■

* 76îrf., p. 27.

5 Ibid., p. 88.

6 Ibid., p. 215.

'^ Ibid., p. 219.

8 Ibid., p. 2G2.

BAYI,E. 407

Il termine, non sans quelque ironie et quelque malice, par des paroles de pardon et des vœux pour la conversion de son ennemi :

« Je finis par un souhait qui fera autant d'honneur h la philosophie, que celui par où M. J. a fini son livre déshonore la théologie et le ministère de la parole de Dieu. Car quoi de plus lâche et de plus impie à un ministre que de ne recourir qu'au Dieu des vengeances pour nous voir dès cette vie les objets de sa rigueur, sans souhaiter du moins que nous on profitions pour notre salut.

« Dieu, qui est le père de miséricorde, lui fasse la grâce de su repentir de sa malice, et d'eyitrer dans les sentiments d'humilité, d'humanité, d'équité et de charité, sans lesquels o i n'est chrétien que de nom.

« Je lui pardonne les offenses atroces qu'il m'a faites, et prie Dieu et nos souverains de les lui pardonner i. »

Ce petit livre eut un succès rapide et général, et il s'en fit coup sur coup plusieurs éditions. Dans la quatrième, Bayle poussa Jurieu encore plus vivement qu'il ne l'avait fait sur l'accusation d'athéisme. Il insista sur cet article par tout ce qui en pouvait marquer l'importance ; il somma son accusateur de le prouver ; il employa les défis, les insultes, en un mot ce qu'il y a au monde de plus capable d'imposer à la partie adverse la nécessité de fournir ses preuves. Le ministre, se voyant ainsi pressé, s'adressa à son consistoire et promit de justifier son accusation, mais il s'en désista peu de jours après, et s'offrit seulement de servir de commissaire à la compagnie, si elle voulait le charger de quelques mémoires.

Baylene se contenta pas de réfuter les assertions de Jurieu, il offrit au grand bailli de Rotterdam de se constituer prisonnier, si son dénonciateur voulait entrer en prison avec lui, et subir la peine qui lui était due si la calomnie était démontrée *.

A la vue du succès qu'obtenaient les répliques de son adversaire, le fougueux et orgueilleux ministre ne fut plus maître de lui. Il présenta aux magistrats de Rotterdam une singulière requête, dans laquelle il demandait qu'il lui fût permis d'accuser sans qu'on eût le droit de lui répondre. Les magistrats, n'acquiesçant pas à une demande si injuste, exhortèrent Bayle et Jurieu à s'accorder le plus tôt possible, et leur défendirent de rien écrire l'un contre l'autre qui n'eût été soumis à un examen préalable. Les libelles n'en continuèrent pas moins leur train. Jurieu ayant attaqué Bayle avec un redoublement de violence, celui-ci riposta par un écrit latin', publié sous le nom de Larebonius, qui couvrait le ministre de ridicule, et le peignait sous les couleurs les plus odieuses, en se fondant partout sur des passages clairs et formels

1 La Cabale chimérique, p. 300.

2 Voir la Cabale cliimérique,i>.diàG la première édition, et 108 delà deuxième. ' Cette pièce a pour titre : Janua Cœlorum resernta cunclis Religimiihus,

a celeberrimo admodnm viro Domino Petro Jurieu, Roterodami verbi divini Pastore,et Theologiœ Professore. « Porta patens esto, nulli claudatur honesto, » Amstelodami excudebat Petrus Chayer, 1C92.

des livres de cette espèce d'illuminé. L'objet principal de cette Ouverture du paradis était de montrer que Jurieu ouvrait la porte du ciel aux païens et aux juifs par son nouveau système de l'Église. Dans cet écrit, l'habile disputeur déploya un art qu'il entendait mieux peut-être que personne, la réduction ad abmrdum, c'est-à-dire l'art d'accabler ses adversaires par les absurdités qui émanent de leur sentiment.

Pour mieux se cacher, Bayle, qui écrivait le latin classique avec beaucoup d'élégance, affecta, dans cet ouvrage, de parler le latin de l'école et d'imiter la méthode des scolastiques. Mais toute cette peine ne lui servit de rien. Jurieu sut intéresser le consistoire flamand dans sa querelle contre Bayle; il obtint que cette compagnie ferait examiner le livre des Comètes, et le dénoncerait aux bourgmestres comme étant plein de propositions dangereuses et impies. Cette machination eut un plein succès. Les magistrats de Rotterdam, en réalité pour plaire à leur protecteur le roi Guillaume, qui détestait Bayle, ôtèrent à ce philosophe sa chaire et sa pension. Il parle ainsi lui-même de sa destitution :

« Nos magistrats m'ont ôté ma charge de professeur, avec la pension de cinq cents florins qui y était annexée ; ils ont même révoqué la permission qu'on m'avait donnée d'enseigner en particulier. Ils résolurent cela à la pluralité des voix, le 30 octobre passé...

« Ce fondement est mon livre des Pensées diverses sur les comètes, que les ministres flamands ont fait accroire aux bourgmestres contenir des choses dangereuses et antichrétiennes. C'est ce que je m'étais offert de réfuter; et je maintiens, et le prouverai clair comme le jour, que mon livre des Comètes n'avance rien qui soit contraire à notre co/ifession de fui, ni à l'Écriture. Quoi qu'il en soit, on a condamné ma doctrine sans m'entendre, sans me demander si je convenais de la fidélité des extraits et du sens qu'on donnait à mes paroles; et les magistrats ne m'ont pas donné lieu de réfuter mes accusateurs *. »

Safortune étaitmédiocre ; néanmoins il neseremuapoint pour chercher de l'emploi. Il s'enferma dans son cabinet, et ne pensa plus qu'à l'exécution du dessein qu'il avait formé depuis longtemps de publier un Bictionnaire historique et critique, dont il avait donné le projet en 1692^

Voici quelles en étaient les idées fondamentales :

« J'ai besoin, disait-il, de composer un dictionnaire qui, outre les omissions considérables des autres, contiendra un recueil des faussetés qui concernent chaque article. Et vous voyez bien, monsieur, que si par exemple j'étais venu à bout de recueillir, sous le mot Sénèque, tout ce qui s'est dit de faux de cet illustre philosophe, on n'aurait qu'à consulter cet article pour savoir ce que . l'on devrait croire de ce qu'on lirait concernant Sénèque, dans quelque livre

1 Lett., à M. Minutoli, 5 nov. 1693.

* Projet et fragments d'un Dictionnaire critique, à Rotterdam, chez Reinier Leers, 1C92, in- 8° de 400 pages.

que ce fût; car si c'était une fausseté, elle serait marquée dans le recueil, et dès qu'on ne verrait pas dans ce recueil un fait sur le pied de fausseté, on le pourrait tenir pour véritable. Cela suffit pour montrer que si ce dessein était bien exécuté, il en résulterait un ouvrage très-utile et très-commode à toutes sortes de lecteurs. Je sens bien, ce me semble, ce qu'il faudrait faire pour exécuter parfaitement cette entreprise, mais je sens encore mieux que je ne suis point capable de l'exécuter. C'est pourquoi je me borne à ne produire qu'une ébauche, et je laisse aux personnes qui ont la capacité requise, le soin de la continuation, en cas qu'on juge que ce projet, rectifié partout où il sera nécessaire, mérite d'occuper la plume des habiles gens.

« Mais comme j'ai d'abord prévu que mon ébauche aurait assez d'étendue pour m'engager à un très-pénible travail, et que d'ailleurs je me défie beaucoup de la manière dont j'exécuterai ce projet, savez -vous, monsieur, la résolution que j'ai prise assez brusquement? C'est de hasarder quelques morceaux de mon ébauche, et de les envoyer comme des enfants perdus battre l'estrade, sonder les gués, et prendre langue des ennemis. S'ils font une mauvaise rencontre, et s'ils ne me rapportent pas de bonnes nouvelles, je prendrai stoïquement le parti de me donner du repos ; si la chose tourne d'une autre manière, je poursuivrai mon dessein. Voilà ce qui m'engage à débuter par ce petit avant-coureur i. »

Sa « principale vue était de marquer toutes les fautes de Moréri, et celles de tous les autres dictionnaires qui sont semblables au sien ; » enfin, « son premier dessein était de composer un dictionnaire de fautes. » Cette idée ne fut pas goûtée. 11 forma un nouveau plan d'après lequel il divisa sa composition en deux parties : l'une purement historique, renfermant un narré succinct des faits; l'autre, un grand commentaire, un mélange de preuves et de discussions, oîi il fit entrer la censure de plusieurs fautes, et quelquefois môme, suivant ses expressions, « une tirade de réflexions philosophiques ; en un mot, assez de variété pour pouvoir croire que, par un endroit ou par un autre, chaque espèce de lecteurs trouvera ce qui l'accommode ^ >>

Il s'imposa pour première loi de « ne rien dire de ce qui se trouve déjà dans les autres dictionnaires, ou d'éviter pour le moins, le plus qu'il serait possible, la répétition des faits qu'ils ont rapportés ^. » Surtout il se garda scrupuleusement de répéter Moréri, dont il dédaignait trop le Grand Dictionnaire historique.

Bayle, pour ne pas se rencontrer avec les autres dictionnaires faits ou à faire, a été obligé de préférer des noms inconnus, ou peu connus, aux noms célèbres qui doivent indispensablement défrayer ces sortes de compilations. « Nécessité fâcheuse et pénible, dit Basnage, car il est bien difficile de composer un article qui mérite d'être lu, lorsque l'on s'attache à des sujets qui ont été négligés par d'autres auteurs, ou à cause de leur obscurité, ou à cause de leur stérilité *. »

1 Projet, etc., IV.

2 Préf. du Did. cnt., !'« édit., I.

» Ibid., V.

* Hiit. des uuvr. des sav., juill. 1690, p. 49G..

Le Dictionnaire critique est principalement consacré à l'histoire moderne. Cependant il renferme un certain nombre d'articles de mythologie et d'histoire ancienne, en particulier d'histoire grecque et romaine. « Comme M. Moréri s'est beaucoup plus abusé en ce qui concerne la mythologie et les familles romaines, que dans l'histoire moderne, » Bayle s'était proposé de publier « une infinité d'articles >^ sur ces matières. Mais il se décida à sacrifier les vastes recueils qu'il avait préparés sur les dieux et sur les héros du paganisme, de peur que le public, peu amateur de ces choses antiques, ne laissât moisir son ouvrage dans les magasins du libraire.

« Les articles qui concernent les philosophes, dit Basnage, ne sont pas en fort grand nombre, mais la plupart sont fort amples, et contiennent non-seulement Ihistoire de la personne, mais aussi l'exposition, et quelquefois même la critique de ses dogmes. Parmi les articles de cette espèce, on peut remarquer principalement Anaxagoras, Arcésilas, Archélaûs, Averroès, Carnéade, Crantor, Cratippe, Chrysippe, Xénocrate, Zenon l'épicurien^ et Zoroastre i. »

Le sujet dont Bayle aime le plus à s'occuper, ce sont les querelles religieuses. Aussi les articles relatifs aux papes, aux théologiens, aux illustres docteurs, aux chefs de sectes, forment-ils un tiers de l'ouvrage.

Dans les remarques, qui sont au-dessous du texte et qui lui servent de commentaire, dans ces vastes notes pour lesquelles l'auteur semble avoir composé le texte, puisqu'elles absorbent les neuf dixièmes de l'ouvrage même, Bayle entasse les éruditions de toute sorte. 11 sent qu'elles ne seront pas du goût de tout le monde, mais il s'en inquiète peu. Il dit, en parlant des citations qu'il fait d'un de nos vieux historiens, du Haillan :

« On verra dans les remarques plusieurs morceaux de ses épîtres dédicatoires et de ses préfaces. Ils déplairont à ceux qui ne cherchent qu'une connaissance superficielle des hommes illustres, mais non pas à ceux qui souhaitent de les connaître exactement, i/ifus et in cute. C'est en faveur de ceux-ci que je travaille, et je suis certain qu'ils me sauront gré de la peine que je prends de faire voir les portraits du cœur, selon les linéaments que j'en trouve dans les livres où les auteurs se sont peints eux-mêmes. Ceci soit dit une fois pour toutes *. »

Dans ce même article, continuant de répondre à ses critiques, il disait encore :

« Il serait juste d'étudier bien les règles avant que de prononcer si un ouvrage est bon ou mauvais. Par exemple, pour bien juger de l'histoire commentée que je nomme Dictionnaire historique et critique, -il faudrait avoir étudié les droits et les privilèges d'un historien commentateur, et là-dessus je pour- . rais dire, comme du Haillan : Je sais ynieux ce que j'écris qu'un tel ne sait

* Hist. dei ouvr. des sav., nov. 1701, p. 467. ' Dict. crif., art. Haillan.

juger de mes écrits. J'ai étudié la nature et les attributs des compilations ; si elles plaisaient partout aux mômes gens, elles ne seraient pas bonnes ; ceux qui n'y connaissent pas le caractère n'y voudraient trouver que ce qui est de leur goût 1. »

On pouvait raisonnablement craindre qu'une « compilation à l'allemande ^, » comme Bayle appelle lui-même son dictionnaire, n'allât guère au goût français. Il faut avouer que cette érudition est nonseulement luxuriante, mais encore quelque peu confuse et lourde. Il dit dans sa préface qu'il a toujours souhaité de n'avoir pour sa part dans ce travail que le soin de compiler, et qu'il eût voulu que d'autres prissent la peine de donner la forme aux matériaux, d'y ajouter, d'y retrancher ^. L'érudition de Bayle, dans le Dictionnaire historique et critique, est en effet trop souvent l'érudition indigeste d'un compilateur. De plus, elle n'est pas partout également profonde, juste et exacte.

Trop souvent aussi il la fait servir à ses préventions contre le catholicisme *. Cependant cet écrivain, qui se piquait de rendre justice à tout le monde sans exception, et de préférer la vérité à toute chose *, se montre encore beaucoup plus favorable à l'Église romaine, à ses institutions, à ses chefs, que ne l 'aurait voulu le parti auquel il appartenait*. Le consistoire réformé, critiquant le Dictionnaire historique, « exhorta M. Bayle, entre autres choses, à prendre garde de ne pas réfuter légèrement ce que les théologiens protestants ont dit de certains papes vicieux, puisque s'il pouvait alléguer quelques conjectures pour la défense de ces papes sur certains faits, on pouvait lui opposer de fortes raisons pour leur condamnation, et qu'il était injuste de prendre sans nécessité le parti de séducteurs qui ont fait tant de mal à l'Église, et

1 Dicl. crif., art. Haillan, rem. i.

« Lettre CCXVIL

8 Préface de la 1« édit., III.

* Néanmoins les jésuites de Trévoux ont donné des éloges à l'érudition que Bayle déploie dans son Dictionnaire : « Ce n'est pas, disent-ils dans leur célèbre journal, un ouvrage chargé de faits décharnés et peu importants. On y voit le caractère des grands hommes. On y démêle les circonstances de leur vie qui peuvent être contestées. On y approfondit avec beaucoup d'érudition les matières difficiles. » {Mémoires de Trévoux, avril 1707, p. G99.)

Le talent critique et l'érudition de Uayle ont encore été loués par un autre religieux non suspect, le P. Souri, religieux de Fontevrault, dans ses Dissert, apolog., p. I.

6 Addition aux Pensées diverses sur les comètes^ ou Réponse à un libelle intitulé : Courte Revue des maximes de morale et des principes de religion de l'auteur des Pensées diverses sur les comètes, etc., pour sei'vir d'inslruclion aux juges ecclésiastiques qui en voudront connaître, 1604, c. iv, p. 8G.

« Ainsi, pour ne citer qu'un fait, il déplut beaucoup h, certains fanatiques, en appuyant et confirmant la réfutation solide que le ministre David Blondel avait osé faire du conte absurde de la papesse Jeanne. Voir Dict. crit,, article Blondel.

de vouloir faire passer nos auteurs pour des accusateurs téméraires. » Le Dictionnaire critique fourmille d'erreurs philosophiques comme d'erreurs historiques. Bayle lui-même le reconnaissait, mais il prétendait qu'il ne fallait pas lui en faire un grand crime, ni s'en inquiéter, parce qu'elles étaient presque sans conséquence dans un ouvrage de la nature du sien.

'i J'espérais, dit-il dans un de ses Éclaircissements^ que Ton prendrait garde aux circonstances qui font qu'une erreur n'est pas à craindre ou qu'elle est à craindre. On doit en appréhender les suites lorsqu'elle est enseignée par des gens dont les relations au peuple leur ont fourni les occasions de s'autoriser, et de former un parti. On doit la suivre de près, l'observer et la refréner soigneusement lorsqu'un homme d'un caractère vénérable, un pasteur, un professeur en théologie, la répand par des sermons, par des leçons, par de petits livres, réduits en système ou en forme de catéchismes, et par des émissaires qui vont de maison en maison recommander la lecture de ces écrits, et prier les gens de se trouver aux conventicules où l'auteur explique plus en détail ses raisons et sa méthode. Mais si un homme, tout à fait laïque comme moi, et sans caractère, débitait parmi de vastes recueils historiques et de littérature quelque erreur de religion et de morale, on ne voit point qu'il fallût s'en mettre en peine. Ce n'est point dans de tels ouvrages qu'un lecteur cherche la réformation de sa foi. On ne prend point pour guide dans cette matière un auteur qui n'en parle qu'en passant, et par occasion, et qui par cela même qu'il jette ses sentiments comme une épingle dans une prairie, fait assez connaître qu'il ne se soucie point d'être suivi. Les erreurs d'un tel écrivain sont sans conséquence, et ne méritent point qu'on s'en inquiète i. »

Autre grief. L'auteur du Dictionnaire historique s'adonne souvent à des gaietés beaucoup trop fortes; bien plus, il se plaît à ramasser, sans nécessité et sans raison, les gravelures les plus cyniques, sous prétexte a qu'un compilateur qui narre et qui commente a tous les droits d'un médecin et d'un avocat, etc., selon l'occasion, et peut se servir de leurs verbaux et des termes du métier -. »

Voltaire a dit de lui :

« Le matin rigoriste, et le soir libertin, L'écrivain qui d'Éphèse excusa la matrone

Renchérit tantôt sur Pétrone,

Et tantôt sur saint Augustin ^. »

Il a bien plus souvent le langage de l'auteur du Satyricon que celui de Fauteur de la Cité de Dieu. Et cependant, qui le croirait? « il avait, dit Basnage, des mœurs si pures, qu'il évitait même jusqu'aux occasions de tentation*, » et, à part un soupçon vraisemblablement peu fondé au sujet de ses relations avec M"® Jurieu, ses ennemis les plus éveillés

* Dict. crit., t. IV, Éclaire, Obs. gén., III, 3.

* Dict. /u'sl., 5' édit., art. Qlellenec, rem. D. 3 Poés. mêlées. Sur Bayle.

* Nouv. Me'm. d'Arlig/iy, t. I, p. 324.

ne purent jamais trouvera mordre sur sa conduite. Il y a eu plusieurs exemples de ce libertinage d'imagination avec des mœurs honnêtes; mais l'auteur qui s'abandonne à ces impuretés d'expressions n'en est pas moins dangereux et blâmable .

En traitant certains sujets avec cette façon libre et pétronienne, en accumulant les citations de Brantôme, de Montaigne, ou d'autres auteurs licencieux, « qui contiennent des réflexions ou des actions trop galantes \ » il prétendait « n'excéder point les libertés qu'un honnête homme se peut donner, à l'exemple d'une infinité d.e grands auteurs 2. »

Il a consacré une longue disseriation, insérée à la fin de son Dictionnaire, à se justifier de cette accusation, en essayant d'établir qu'on ne lui fait « qu'un procès de grammaire ù quelles mœurs n'ont point d'intérêt ^ »

(( Toute l'affaire, dit-il, se réduit à ces deux points : 1° si, parce que je n"ai pas assez voilé sous des périphrases ambiguës les faits impurs que l'histoire m'a fournis, j'ai mérité quelque blâme; T si, parce que je n'ai point supprimé entièrement ces sortes de faits, j'ai mérité quelque censure.

« La première de ces deux questions n'est, à proprement parler, que duressort des grammairiens : les mœurs n'y ont aucun intérêt : le tribunal du préteur ou de l'intendant de la police n'a que faire là, nihil hcec ad edidum prœtoris. Les moralistes ou les casuistes n'y ont rien à voir non plus : toute l'action qu'on pourrait permettre contre moi serait une action d'impolitesse de style, sur quoi je demanderais d'être renvoyé h l'Académie française, le juge naturel et compétent de ces sortes de procès ; et je suis bien sûr qu'elle ne me condamnerait pas, car elle se condamnerait elle-même, puisque tous les termes dont je me suis servi se trouvent dans son Dictionnaire sans aucune note de déshonneur *. »

Faibles et sophistiques justifications. Du reste, dans la préface de sa première édition, Bayle avait avoué plus naïvement le motif qui l'avait porté à tant accorder au goût trop général delà gaillardise et delagravelure. Par là, il avait tout simplement voulu allécher les lecteurs, qui sans cet appât n'auraient point acheté « un gros livre farci de citations grecques et latines et chargé de discussions peu divertissantes K » Dans l'intérêt du libraire, il s'était donc cru « obligé de rapporter quelquefois ce que les auteurs un peu libres ont publié >>. Un philosophe dont la conduite n'était pas scandaleuse, et qui au fond aimait la vertu, n'aurait-il pas dû préférer l'intérêt de la morale publique à l'intérêt d'un

marchand ?

Les chefs de l'église àlaquelle Bayle appartenait, ou étaitcensé appartenir, ne trouvèrent pas ses excuses acceptables. Le Dictionnaire critique et historique leur fut dénoncé par Jurieu, dont le ressentiment contre

1 Préface de la pe édit., m.

2 néflex. sur un imprimé qui a pour titre : Jugement du public, etc., p. 2,

3 Dict. crit., IV« Éclaire, x.

* Ibid., V, VI.

6 Préface delà 1" édit., m.

Bayle s'était violemment aigri en se voyant, lui autrefois le héros des Nouvelles de la répuUique des lettres, cité nominativement ou clairement désigné, toutes les fois que l'auteur avait eu l'occasion de présenter des exemples de lourdes bévues, de contradictions palpables, de raisonnements non concluants.

Le consistoire de Rotterdam, après avoir travaillé à cette affaire depuis le 3 novembre 1697 jusqu'au? janvier 1698, signala, dans un mémoire qui fut communiqué à Bayle, de nombreux griefs contre son œuvre. C'étaient: 1° les obscénités qui sont répandues à pleines mains dans ce Dictionnaire; 2" la satire injuste qu'il fait de toutes les actions du roi David; 3° les raisons qu'il fournit au manichéisme et aupyrrhonismc, ces hérésies dont l'une est la destruction de la providence, et l'autre l'extinction de toutes les religions; 4° les louanges outrées qu'il donne aux athées et aux épicuriens, affaiblissant partout la nécessité de croire un Dieu, une providence et même une vie à venir, par rapport à l'avantage de la société civile et à la réformation des mœurs; 5" les allusions indignes qu'il fait à plusieurs expressions de l'Écriture sainte, en parlant de choses obscènes ; 6° l'affectation marquée de donner un air de supériorité à toutes les objections des impies et des hérétiques sur les raisons de ceux qui les ont réfutées.

Les catholiques ne blâmèrent pas moins sévèrement que les protestants tout ce qu'offrait de répréhensible ce dictionnaire que le jésuite le Fèvre appelait Dictionnaire historique et romanesque, critique et antichrétien ^

Le docte abbé Renaudot, chargé de faire un rapport pour savoir si le Dictionnaire critique devait être admis en France, conclut à l'exclusion, entre autres raisons, parce qxïon ne trouve dans cet ouvrage aucun système de religion; parce que l'auteur ?i'î/ cite les Pères que pour les tourner en ridicule; parce qu'il établit partout le paganisme et le pyrrhonisme ; parce qu'il place en différents endroits tout ce qui s'était dit ou écrit de plus mauvais depuis cinquante ans contre la religion catholique, et qu'il fait partout des éloges des ministres calvinistes pleins de fausseté ^.

Un sérieux auteur, écrivant sur les abus de la critique, après s'être plaint de ce qu'elle a une pleine licence de s'exercer sur les sujetsles plus respectables comme sur les plus minces, et de s'élever contre Dieu même et ses sai7its, ajoutait :

« Témoin, entre mille ouvrages de ce caractère, le Dictionnaire antique de M. Bayle, qui est un amas d'erreurs capitales, qu'on y a entassées sous prétexte d'en corriger d'assez indififérentes en fait d'histoire et de littérature. Ouvrage à la mosaïque, qui, dans son bizarre assortiment de citations et de réflexions sérieuses et comiques, fournit de quoi former le plus monstrueux

1 Seconde lettre de Vauteur de Bayle en petit à l'auteur des Lettres chinoises; imprimée dans la Clef du cabinet de Verdun, sept. 1742.

- Saint-Évremond prit la défense de Bayle contre le jugement de l'abbé Renaudot, mais il ne put le disculper de tous les griefs qui lui étaient imputés.

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assemblage d'obscénités, d'hérésies et d'athéisme ; ouvrage, qui pis est, trop propre à insinuer ces poisons avec tout l'agrément que peuvent répandre la délicatesse de l'esprit, la légèreté de la plume et la variété de l'érudition jointe à la finesse de la critique *. »

Les lecteurs chrétiens sont suffisamment avertis des dangers que présente ce fameux dictionnaire. Sous le rapport littéraire, il est loin aussi d'être irréprochable.

Le style du Dictionnaire critique sent l'improvisation, l'improvisation toutefois d'un écrivain rompu au métier. « Rien de ce que je dis de mon chef, avoue Bayle, ne sent un auteur qui retouche son travail, et qui châtie la licence de ses premières pensées et du premier arrangement de ses paroles -. »

Dans un livre composé avec tant de hâte, on doit de toute nécessité trouver souvent à reprendre la faiblesse du style, le mauvais choix des termes, le défectueux de la phrase. L'auteur reconnaît lui-même trèssincèrement tout ce qui manqué à son Bictionnaire sous le rapport de la correction du style, à cause de la précipitation avec laquelle il lui fallut donner son ouvrage aux imprimeurs :

« Le stj'le, dit-il, est assez négligé ; il n'est pas exempt de termes impropres et qui vieillissent, ni peut-être même de barbarismes : je l'avoue, je suis làdessus presque sans scrupules ; mais, en revanche, je suis scrupuleux jusqu'à la superstition sur d'autres choses plus fatigantes. Les plus grands maîtres, les plus illustres sujets de l'Académie française, se dispensent de ces scrupules, et nous n'avons guère que trois ou quatre écrivains qui ne s'en soient pas guéris *. »

Les scrupules dont parle Bayle sont d'éviter les vers dans la prose, de fuir les termes impropres, et de se garder de tout ce qui est contraire à la clarté de la pensée.

Le Dictionnaire critique est écrit avec une simplicité dénuée d'ornements. La familiarité de ce style est parfois originale, comme dans ce passage * :

« Si l'on cherchait de pareilles fautes dans les œuvres de Keckerman, on y en trouverait à foison. C'est le propre de ceux qui composent aux dépens de leur prochain : ils enlèvent les meubles de la maison et les baliures aussi ; ils prennent le grain, la paille, la balle, la poussière, en même temps. Rem auferunt cwn pulvisculo ^. »

Mais la manière de Bayle, dans le Dictionnaire critique, manque trop souvent d'agrément. Apprenant le jugement favorable de Boileau sur

* Traité des abus de la critique en matière de religion, préface. » Préface de la !'« édit., ii.

3 lùid.

* Art. DoNALDSON, rem. B.

5 Voyez Plante, in prologo Truculenti, vers 19.

son ouvrage, il disait avec une sincérité modeste : « On m'écrit que M. Despréaux goûte mon ouvrage. J'en suis surpris et flatté. Mon Dictionnaire me paraît, à son égard, un vrai voyage de caravane, où l'on fait vingt ou trente lieues sans trouver un arbre fruitier ou une fontaine. »

Bayle ne cessade donner ses soins au perfectionnement de son Dictionnaire, le premier et le seul ouvrage auquel il ait mis son nom. Mais il sentait bien qu'il demeurerait toujours « une compilation très-défectueuse et en commissions et en omissions * . »

Cependant, avec tous ses défauts et toutes ses erreurs, ce Dictionnaire historique commenté, que Leibnitz trouvait merveilleux^, restera longtemps une source précieuse de renseignements de toute sorte ^.

Quand même il ne serait plus d'aucun usage, il faudrait toujours savoir gré à l'auteur de tant de peine qu'il prit, de tant de sacrifices qu'il s'imposa pour le composer et pour le reviser, durant dix années, depuis 1093 jusqu'à 170i. Ce laborieux critique se consumait d'études et de veilles, et s'arrachait à toute distraction dans sa modeste retraite, pour terminer avec rapidité, et cependant avec soin, sa vaste entreprise.

« Divertissements, parties de plaisir, jeux, collations, voyages à la campagne, visites, et telles autres récréations, nécessaires à quantité de gens d'étude, à ce qu'ils disent, ne sont pas mon fait, nous dit-il lui-même ; je n'y perds point de temps. Je n'en perds point aux soins domestiques, ni à briguer quoi que ce soit, ni h des sollicitations, ni à telles autres affaires. J'ai été heureusement délivré de plusieurs occupations qui ne m'étaient guère agréables, et j'ai eu le plus grand et le plus charmant loisir qu'un homme de lettres puisse souhaiter. Avec cela un auteur va loin en peu d'années ; son ouvrage peut croître notablement de jour en jour, sans qu'on s'y comporte négligemment *. a

La seconde édition du Dictionnaire critique, qui fut augmentée de près de la moitié, avait épuisé de fatigue le trop ardent travailleur. Pour se délasser, il écrivit, sans s'astreindre à un ordre bien régulier, une suite de lettres intitulées : Réponses aux questions d'un provincial (1704, 5 vol.in- 12). Dans sa préface, il avertit qu'en composant cette réponse, il s'était proposé de faire un livre quittât le milieu entre ceux qui servent aux heures iV élude, et ceux qui servent aux heures de récréation. Cet ouvrage, dit l'historien de Bayle, contient un mélange agréable et instructif de plusieurs discussions historiques, critiques et littéraires. On y trouve aussi quelques remarques philosophiques et quelques observations politiques.

1 Lett., à M. le Duchat, 5 janv. 1697.

2 iiouv. Essais sur V entendement humain, liv. I, ch. i.

3 Le libraire Th. Desoer a réimprimé Bayle en seize volumes in-8, avec d'excellentes remarques et dans un meilleur ordre. Les gens du monde qui le lisaient rarement, édition de 1720 ou de 1740, 4 vol. in-folio, le lisent plus volontiers sous le format in-8. (Pougens, Archéologie franc., i. II, préf., p. 6.},

* Préface de la 1" édit,, ni. — Voir encore la lettre du 29 juillet 1688.

Par tant de travaux ^ qui faisaient de lui un prince de l'empire des lettres, Bayle s'était acquis une réputation universelle, et de divers

1 Nous sommes loin d'avoir parlé de tous, et, parmi ceux dont nous n'avons rien dit, il n'en est guère qui n'aient quelque mérite. « Tout l'esprit de Bayle, a dit Voltaire, en s'appuyant de prétendues paroles de ce philosoplic qu'on ne rencontre nulle part, tout l'esprit de Bayle se trouve dans un seul tome, de son propre aveu ; car ce judicieux philosophe, en juge éclairé de tant d'auteurs et de tant de siècles, disait souvent qu'il n'aurait pas composé plus d'un in-folio s'il n'avait écrit que pour lui, et non pour des libraires. » Le marquis d'Argens ne convient pas que les œuvres de Bayle, réduites à co qu'il y a de très-bon, ne dussent former qu'un seul volume in-folio. Car, dit-il en substance dans ses Réflexions sin' le goûf, les Nouvelles de la république des lettres, le meilleur ouvrage de Bayle, contiennent seules un volume in-folio. On ne pourrait pas réduire le Dictionnaire historique et critique à moins d'un volume ; il faudrait composer ensuite un autre volume des Pensées diverses sur les comètes, en les abrégeant dans plusieurs endroits ; de la Critique de l'Histoire du calvinisme de Muinibourg, enfin du Commentaire philosophique réduit à trois cents pages. On formerait un troisième volume avec le tiers des lettres.

Parmi tant d'ouvrages que la littérature doit h Bayle, ses Lettres offrent un intérêt tout particulier aux amateurs de l'érudition et des particularités littéraires.

De même que Guy Patin, Bayle, dans ses Lettres, parle de tous les livres nouveaux, en disserte, les analyse souvent, et semble déjà s'essayer aux Nouvelles de la république des lettres, 11 jette ainsi au courant de la plume de bons articles de critique, comme la réfutation de l'opinion qui attribue au moine Planude les fables d'Ésope, dans une lettre à M. Minutoli, du 28 mai 1675.

Les Lettres de Bayle offrent aussi quelques discussions philosophiques assez étendues et approfondies, comme la lettre première à M. Minutoli (31 janvier 1073), sur les diverses sectes des philosophes, qu'il distingue en ceux qui croi/aie?il avoir trouvé la vérité, ceux qui croyaient qu'elle ne se pouvait pas trouver, et ceux qui, ne croyant pas l'avoir trouvée, la cherchaient pourtant toute leur vie; en d'autres termes, les dogmatiques, les académiciens, les pyrrhoniens ou sceptiques.

Un érudit genevois, M. de Budé, a découvert, dans les papiers de la famille Turrettini, vingt lettres inédites de Bayle, dont une partie seulement est autographe. D'après le rapport lu à l'Académie des sciences morales et politiques, le 17 avril 1875, par M. Janet, l'intérêt de ces lettres consiste surtout dans les nombreux détails qu'elles nous donnent sur des faits mal connus ou mal appréciés. On y trouvera des indications relatives à la bataille de Nerwinden, dont les deux partis en présence s'attribuèrent le gain, i\ la Bruyère, h Doscartes et h sa philosophie, à l'Académie française, aux négociations qui précédèrent la paix de Ryswick, à Newton, au jansénisme, aux progrès du bourignonisme — sorte de molinisme — en Ecosse. M. Janet signale aussi des détails qui ont leur prix pour l'histoire des mœurs ; il y est question d'une immense querelle entre deux professeurs érudits, Perizonius, de Leyde, et Tranius, d'Amsterdam, qui s'attaquent et s'injurient en latin avec un emportement dont Vadius et Trissotin peuvent donner l'idée. On verra dans ces lettres quel soin scrupuleux Bayle apportait à la rédaction de son Dictionnaire ; on remarquera qu'il parle à ses amis d'une intelligence suprême, trop contestée, dit-il, dans la plupart des manifestations qui nous frappent.

PnosATEuns ou xvn* siècle. II. 27

pays les plus hauts personnages se disputaient la possession de cet illustre banni. Plusieurs seigneurs anglais s'efforcèrent de le tirer de sa solitude et de le décider à venir habiter avec eux l'Angleterre. Entre autres le comte de Huntingdon lui offrit une rente viagère de deux cents livres sterling, avec toute la liberté et tous les agréments qu'il pourrait souhaiter. On s'employa non moins vivement, mais aussi inutilement, pour l'attirer à la Haye. Milord comte d'Albemarle souhaitait passionnément d'y avoir auprès de lui le célèbre philosophe. M. le baron de Walef alla de sa part à Rotterdam, pour lui en faire la proposition. Il redoubla ses instances dans plusieurs lettres qu'il lui fit écrire par ce môme baron, pour lui représenter tous les avantages qu'il trouverait en consentant à aller se fixer dans la capitale de la Hollande :

(i Je ne vous parlerai point, disait M. de Walef à Bayle, de l'extrême considération qu'on y a pour vous, ni des hommages qu'on y rendra à votre mérite. Vous y êtes peu sensible. Mais, avec l'amitié d'un seigneur qui vous estime infiniment, vous trouverez des bibliothèques et des promenades propres à nourrir votre philosophie et à l'entretenir agréablement. Permettez-moi, monsieur, de me servir de vos propres armes : vous avez fait voir, avec votre éloquence ordinaire, combien un homme de lettres doit préférer le séjour de la première ville d'un État au séjour des villes subalternes *. »

Des propositions si brillantes, accompagnées de tant de marques d'amitié et d'estime, ne purent séduire ce philosophe, qui non-seulement ne s'était jamais laissé guider par des intérêts vils et rampants, mais avait toujours préféré à tous les avantages l'indépendance de sa vie laborieuse et solitaire, fuyant tous les plaisirs comme toutes les intrigues, « ne se mêlant d'aucune affaire, non pas môme particulière -, » et ne bougeant guère de son cabinet^. »

Ses dernières années se passèrent dans d'irritantes disputes avec J. le Clerc sur les Natures plastiques et vitales, d'après le système de Cudworth * et de Grew ; avec King, archevêque de Cantorbéry, sur l'origine du maP; avec Jacquelot, chapelain du roi de Prusse, au sujet de sa Dissertation sur l'existence de Dieu, dans laquelle il combattait la preuve tirée du consentement universel ; enfin, avec Bernard, son ami, sur le môme sujet.

1 Lettre du 9 fév. 1706.

* La Cabale chimérique, p. 90.

3 Ibid., p. 126.

* Ils appelaient natures plastiques et vitales des substances immatérielles ayant, suivant eux, la faculté de former les plantes et les animaux, sans savoir ce qu'elles fjnt; opinion qui paraissait justement à Bayle affaiblir la preuve la plus sensible que nous ayons de l'existence de Dieu, c'est-à-dire la preuve qui se prend de la structure de l'univers.

* Voir Bergier, Examen du système de Bayle sur l'origine du mal. Besançon, 1831.

La fatigue qu'il se donna pour soutenir tant de luttes, et en môme temps les déboires qu'il eut à essuyer de la part de plusieurs de ses adversaires, dont la haine s'efTorça non-seulement de le représenter comme un homme qui travaillait à détruire la religion, mais de le faire passer, en Hollande et en Angleterre, pour un criminel d'État tout entier aux intérêts de la France ; ces diverses causes achevèrent d'épuiser un homme qui avait toujours eu une santé frôle et une petite mnplexmi. Enfin, il se vit attaqué d'une ardeur de poitrine qui l'affaiblissait et le minait insensiblement: mal de famille qu'aussitôt il jugea mortel.

« Depuis le commencement de l'hiver dernier, écrivait-il dans les premiers jours de l'automne de 1706, je suis travaillé d'une toux fort importune, qui est un grand acheminement à une maladie de poumon : chose héréditaire; car plusieurs de mes parents en sont morts i. »

Un mois plus tard, il écrivait encore au môme ami :

« Ma toux n'augmente ni ne diminue. Je suis pourtant persuadé que mon mal est une affection de poitrine; et parce que les remèdes ne peuvent que prolonger ces maux-là, je ne veux me servir d'aucun ; car une vie languissante me paraît pire que la mort. 11 vaut mieux laisser agir la nature et lui laisser faire son coup, sans la traverser par les médicaments 2, »

La nature était épuisée en lui. Il ne lui restait plus à vivre que quelques mois,-qu'il passa dans le travail, isolé de toute relation et en proie à la mélancolie inséparable de la phthisie. Ce fut avec un courage intrépide et sans lu moindre inquiétude qu'il vit approcher ses derniers moments. Le soir qui précéda sa mort, il écrivit jusqu'à minuit. Lorsque l'imprimeur vint dans la matinée (28 décembre 1706) pour chercher une épreuve, il conserva encore assez de présence d'esprit pour lui indiquer où elle était. Déjà cependant la mort était peinte sur tous ses traits, déjà commençait le râle de l'agonie. L'imprimeur, effrayé, courut chercher du secours. Il ne pouvait trouver de domestiques, et quand enfin ils arrivèrent au lit sur lequel Bayle était étendu tout habillé, le philosophe avait cessé de vivre.

Après avoir étudié séparément les principaux ouvrages de cet infatigable auteur qui ne cessa de travailler jusqu'à ses derniers moments, nous devons maintenant présenter quelques observations générales sur sa méthode, ses principes, son style.

La mélhode de Baylo, en particulier dans son Dictionnaire critique, est d'exposer toutes les opinions, et d'approfondir toutes les raisons qui les soutiennent, comme toutes celles qui les ébranlent, il imite le philosophe Arcésilas, fondateur de la nouvelle Académie, lequel, dit-il, « était fort opposé aux dogmatiques, n'affirmait rien)

» Leit., h M. la Croze, 24 sept. 170G. * Au même, 25 oct. 1700'.

doutait de tout, discourait du pour et du contre, et suspendait son jugement; » il se plaît surtout à chercher les côtés faibles de chaque système, et à montrer que dans toutes les écoles et dans toutes les sectes l'absurdité et la contradiction usurpent le nom et l'autorité de la vérité. Voilà pourquoi il était l'auteur de prédilection de Voltaire, qui s'est tant plu à le défendre contre les attaques dont il était l'objet, et qui a dit :

« J'abandonne Platon, je rejette Épicure. Bayle en sait plus qu'eux tous ; je vais le consulter : La balance à la main, Bayle enseigne à douter; Assez sage, assez grand pour être sans système, Il les a tous détruits, et se combat lui-même : Semblable à cet aveugle en butte aux Philistins, Qui tomba sous les murs abattus par ses mains i. »

Ordinairement, néanmoins, Bayle est un incertain plutôt qu'un sceptique ; c'est un académicien indécis plutôt qu'un pyrrhonien. « Il passait aisément, a dit Leibnitz, du bleu au noir, non pas dans une mauvaise intention ou contre sa conscience, mais parce qu'il n'y avait encore rien d'arrêté dans son esprit sur la question dont il s'agissait. Il s'accommodait de ce qui lui convenait pour contrecarrer les philosophes et faire voir la faiblesse de notre raison ^ ; » mais sans être positivement sceptique ni pyrrhonien, cet « avocat général des philosophes, qui ne donne point ses conclusions ^ » conduit au scepticisme et au pyrrhonisme.

Dans tout ce qu'il dit sur les difficultés qui entourent les questions de Dieu, de la création, de la providence, du mal, de l'immortalité, delà liberté, et delà réalité de notre notion du monde extérieur, il cherche plutôt à multiplier qu'à lever nos doutes, lors môme qu'au fond il aune conviction arrêtée, comme sur l'existence de Dieu et l'immatérialité de l'être pensant. Convaincu que, si la raison est assez forte pour faire reconnaître l'erreur, elle est trop faible pour trouver la vérité, il semble vouloir, sur toutes les matières, nous faire entrer en défiance de toutes nos lumières. Quelquefois, heureusement, c'est pour nous renvoyer à la source de toute science.

En proclamant la faiblesse de la raison et de la philosophie, il sait assez souvent reconnaître la nécessité de recourir à Dieu pour qu'il nous éclaire dans nos ténèbres et nos incertitudes :

« Il n'y a personne, dit-il, qui, en se servant de sa raison, n'ait besoin de Tassistance de Dieu ; car, sans cela, c'est un guide qui s'égare ; et Von peut comparer la philosophie à ces poudrts si corrosives qu'après avoir consumé les chairs mortes d'une plaie, elles rongeraient la chair vive, carieraient les os, et

1 Poé'me sicr le désastre de Lisbonne.

2 Théodicée, t. II, p. 336.

3 Volt., Poème sur le désastre de Lisbonne, note.

perceraient jusqu'aux moelles. La phihsop/ne réfute d'abord les erreurs • mais si on ne l'arrête point là, elle attaque les vérités ; et quand on la laisse faire à sa fantaisie, elle va si loin qu'elle ne sait plus où elle est, ni ne trouve plus où, s'asseoir i. »

Ailleurs il va plus loin et reconnaît nettement, et ce semble très-sincèrement, la nécessité d'une révélation divine. Avec tout son scepticisme, qu'il appelle la chose du monde la plus commode, Bayle est donc loin de ressembler aux "Voltaire, aux d'Holbach et aux Diderot ; et de Maistre a pu dire :

« Bayle, le père de l'incrédulité moderne, ne ressemble point à ses successeurs. Dans ses écarts les plus condamnables, on ne lui trouve point une grande envie de persuader, encore moins le ton d'irritation ou d'esprit de parti ; il nie moins qu'il ne doute, il dit le pour et le contre : souvent même il est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise 2. »

Aussi pensons-nous qu'il n'avait pas conscience de tout le mal qu'il faisait ; et nous verrions plutôt en lui un esprit gâté qu'un cœur méchant *.

Les catholiques avaient toujours envié aux protestants un homme d'une si grande science, d'une si belle htlérature et d'une si rare puissance de raisonnement. Peu de temps encore avant sa mort, les jésuites avaient fait une tentative pour le ramener. C'est ce que nous apprennent les Mémoires de Trévoux, qui parlèrent souvent avec des éloges sincères de ses rares talents :

« Quoique nous ayons été plus d'une fois obligés de réfuter feu M. Bayle, y lisons-nous au mois d'avril 1707, on a pu s'apercevoir que si nous haïssions les «rreurs, nous aimions sincèrement l'auteur. Une véritable estime était le seul lien de l'amitié que nous avions pour lui. Nous plaignions son aveuglement, et nous pleurons sa perte, qu'un de nous avait tâché de prévenir en lui écrivant peu de temps avant sa mort. »

Pendant que les catholiques désiraient et tâchaient de ramener dans leurs rangs le philosophe de Rotterdam, il était décrié et renié

1 Lettres.

2 Essai sur le principe générateur des constilulions politiques, LXII.

Voir aussi Dubois de Launay, Nouvelle Anahjse de Bmjle, où lui-même il réfute par des assertions positives et par les plus solides arguments tout ce qu'il a écrit contre les mœurs et la religion. Paris, 1782, 2 vol. in-12.

3 M. Dubois de Launay, dans le bon travail que nous indiquons plus haut, insiste à chaque instant sur la méchanceté de Bayle ; emporté par son zèle, comme le P. le Fèvre dans son Examen critique, il l'appelle argumentateur ingénieux, mais écrivain artificieux et méchant [Anal, de Bayle, t. II, p. 78 et 117). Ailleurs il le nomme un scélércd (t. II, p. 47). Quand on s'est bien rendu compte de la vie du philosophe de Rotterdam, tout en déplorant et on condamnant énergiquement ses erreurs, on a peine à voir en lui un homme si noir.

par son parti. En vain pratiquait-il les actes extérieurs de la religion protestante ; en vain répondait-il à Jurieu qui l'accusait de n'être pas un bon calviniste :

« Qui ne rirait de voir un ministre engagé à prouver qu'un homme qui de notoriété publique communie quatre fois l'an, et assiste assez souvent aux prières publiques, et à la meilleure partie du sermon, ne fait aucune action de religion * ? »

En vain, peu de temps avant sa mort, écrivait-il à M. Terson, un de ses anciens amis, un billet où on lisait ces mots :

« Je sens que je n'ai plus que quelques moments à, vivre ; je meurs en philosophe chrétien, persuadé et pénétré de la miséricorde de Dieu. »

L'église protestante ne pouvait certes pas regarder comme sien un homme qu'on avait vu professer si ouvertement l'indifTérence la plus complète à l'égard des religions positives en général, un homme qui, se jouant de tous les symboles, s'était montré tour à tour cathoUque dans ses Vensées sur les comètes, presbytérien dans le Commentaire philosophique, manichéen dans le Dictionnaire, protestant méthodiste dans ses Réponses aux questions d'un provincial. Aussi Jurieu et sa cabale n'étaient-ils pas seuls à voir en lui un ennemi de tout christianisme ; des ministres respectés, tel que Jacques Saurin, l'attaquaient hautement jusque dans la chaire, et le traitaient comme un déserteur et un excommunié, pendant sa vie et après sa mort.

Le ministre Saurin, se proposant, dans un sermon prêché à la Haye, en 1709, après la bataille de Malplaquet, u de faire voir l'accord de la religion avec la politique, et d'élabhr cette proposition, que com^me il n'y a rien dans la religion qui s'oppose au but d'une sage politique, aussi il n'y a point de sage politique qui s'oppose au but de la religion, » en prend occasion d'analhématiser le philosophe Bayle, opposé à cette union de la religion et de la politique. 11 s'écrie :

fT « Proposer des maximes de politique dans une assemblée de religion ; proposer des maximes de religion dans une assemblée de politique, sont deux choses qui paraissent également peu sensées et impraticables. On distingue si fort l'homme chrétien de l'homme d'État, qu'on en fait deux personnages opposés. 11 semble (jue Jésus-Christ, en nous donnant l'idée d'une société plus noble que celle que nous formons sur la terre, nous ait défendu de prévenir les misères de celle-ci et de travailler à sa gloire, et qu'on ne saurait faire triompher les provinces et les royaumes, sans violer les règles de l'équité, et sans enfreindre les droits de l'Église.

« Quelque générale que soit cette odieuse prétention, à peine s'était-il trouvé quelqu'un jusqu'à nos jours qui eût osé l'établir à découvert. L'audace de plaider pour elle était réservée à notre siècle, à un chrétien recueilli dans vos provinces, nourri dans votre vie, et, ô honte de nos églises ! mêlé parmi les réformés, comme autrefois le démon avec les anges, quand ils se présentaient devant l'Étern '1. »

1 Lu Cabale chiûiénqite, 1G9I, p. 291.

Et le prédicateur rappelant la fin du philosophe mort trois ans auparavant :

« Puisse cet homme, qui fut doué de tant de talents, disait-il, avoir été absous devant Dieu du mauvais usage qu'on lui en vit faire I Puisse ce Jésus, qu'il attaqua tant de fois, avoir expié toutes ses fautes ! Mais si la cliarité nous ordonne de former des vœux pour son salut, l'honneur de notre sainte religion nous oblige de publier l'abus qu'il fit de ses lumières, de protester h la face du ciel et de la terre, que nous ne l'avouerons jamais pour un vrai membre de notre réformation, et que nous regarderons toujours une partie de ses écrits comme le scandale des gens de bien et comme la perte de l'Église '. »

Montesquieu, partageant l'opinion de Saurin, a dit, dans l'Esprit des lois :

« M. Bayle, après avoir insulté toutes les religions, flétrit la religion chrétienne : il ose avancer que de véritables chrétiens ne formeraient pas un État qui piit subsister. Pourquoi non? Ce seraient des citoyens infiniment éclairés sur leurs devoirs, et qui auraient un très-grand zèle pour les remplir ; ils sentiraient très-bien les droits de la défense naturelle ; plus ils croiraient devoir à la religion, plus ils penseraient devoir à la patrie. Les principes du christianisme, bien gravés dans le cœur, seraient infiniment plus forts que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques, et cette crainte servile des États despotiques ^. »

Les incrédules du dix-huitième siècle ont naturellement revendiqué et encensé un homme qui, sous la bannière du protestantisme, avait toujours combattu pour l'indépendance absolue de la raison.

Voltaire, nous l'avons déjà vu, faisait une estime extraordinaire du philosophe Bayle. 11 a dit encore de lui : « Bayle, cet esprit si étendu, si sage et si pénétrant, dont les livres, tout diffus qu'ils peuvent être, seront à jamais la bibliothèque des nations '. >> Ailleurs, il l'appelle « l'éternel honneur de l'esprit humain. « Mais c'était surtout le dialecticien que Voltaire appréciait dans l'auteur du Dictionnaire historique et critique. Il le vante à ce titre dans les termes les plus forts. 11 a dit : (c Bayle, qui maniait avec tant de force et de finesse les arn;es de la dialectique * ; » — « le plus profond dialecticien qui ait jamais écrit ^; » — <■< le premier des dialecticiens, non pas le premier des philosophes, l'illustre Bayle " ; » et encore : « Bayle, le plus grand dialecticien qui ait jamais écrit \ »

1 J. Saurin, Serin, iur raccord de la religion avec la politique, t. III, serm. m, prov. xiv, 3i. — Voyez Dayle, Contin. des Pemées diverses, t. II, p. 598.

2 L'Esjjrit dts lois, liv. XXIV, ch. vi.

3 Mél. lilt., lettre au P. Tonrneminc, 1735.

* Volt., Dict. pinlos , art. Bien, Du bien et du mal.

5 Id., Conseils à un journaliste.

6 Id., Dict. philos., loc. cit.

"ï Id., le Désastre d Lisbonne, préface.

Dans une lettre du 22 avril 1764, le roi Frédéric disait de son côté à son frère, le prince Henri, qui, dans sa retraite, après la guerre de sept ans, s'était adonné passionnément à la lecture du philosophe de Rotterdam :

« Je ne vous plains point d'être en compagnie avec Bayle ; c'est de tous les hommes qui ont vécu celui qui savait tirer le plus grand parti de la dialectique et du raisonnement. Il y a tel ouvrage de lui où il n'y a aucune réponse îi faire. Il est seulement à regretter qu'il ait trop négligé son style : il est trop négligé et très-incorrect ; mais sa manière rigoureuse d'argumenter récompense le lecteur des désagréments de sa diction. C'est un maître admirable de logique, et qui fait apercevoir^ quand on se familiarise avec sa dialectique, combien le vulgaire des hommes est inconséquent, raisonne mal et est susceptible d'être trompé ou de se tromper lui-même. »

Il est permis de ne pas trouver si excellente la manière de raisonner de Bayle, de ne pas voir en lui un dialecticien si admirable^. Car, si quelquefois il se montre raisonneur vigoureux, trop souvent toute sa logique consiste à suivre la probabilité, à raisonner ad hominem, sans aucun principe certain, et comme s'il n'avait d'autre dessein que d'embarrasser les lecteurs peu éclairés ; trop souvent il n'est qu'un sophiste qui, à la manière des Arcésilas, des Carnéade, des Chrysippe, se fait un vain plaisir d'embrouiller les questions, d'imaginer des arguments nouveaux, et de les entortiller si bien, que ni les plus habiles argumentateurs ni lui-môme ne sussent comment les démêler ; enfin de répandre des nuages sur toutes les vérités connues et de les attaquer par les erreurs dont l'ignorance les a souillées. 11 se comparait quelquefois au Jupiter de l'Iliade, qu'Homère appelle NeçeXïi-^Epér/;?, c'est-à-dire assembleur de nuages. Il écrivait au P. de Tournemine : <( Je ne suis que Jupiter Assemble-nues. Mon talent est de former des doutes ; mais ce ne sont pour moi que des doutes ^. » Les vrais dialecticiens, les Aristote, les saint Thomas d'Aquin, les Descartes, les Malebranche, les Leibnitz, se reconnaissent à l'av-ersion pour le doute et à l'ardent amour pour la vérité.

Bayle est plutôt un érudit qu'un philosophe. Par les côtés peut-être les plus saillants de son esprit, il est de la famille des ScaHger, des

1 Volt., Siècle de Louis XIV. Écrivains.

^ Bayle portait si loin la manie du doute systématique, « qu'il a même voulu, nous apprend le Clerc, ergoter sur ses vieux jours contre l'évidence des démonstrations mathématiques. » [Bibliothèque ancieiine et mo terne, t. VIII.) Le même critique, qui avait beaucoup vécu avec Bayle, nous dit encore que celui que ses partisans voulaient faire passer pour le premier dialecticien du siècle « ne savait qu'un peu de cartésianisme, et point du tout de géoméirie, puisqu'il avouait n'avoir jamais pu comprendre la démonstration du premier problème d'Euclide ; qu'il n'avait lu aucun livre de philosophie expérimentale des Anglais, dont plusieurs avaient paru longtemps avant sa mort, ni aucun des livres de raisonnement, de la même nation, excepté quelques-uns de ceux qui avaient été traduits. »

Casaiibon, dos Sanmaisc, des Dacier. Il savait à fond les deux grandes langues de l'antiquité et les parlait môme avec facilité.

« Pour ce qui regarde la philosophie, M. Bayle, dit un de ses contemporains, se distingua avec tant de gloire, il y a environ cinq ou six ans, dans la concurrence qu'il eut, pour sa promotion, avec deux ou trois assez habiles compétiteurs, et en ce qui concerne les humanités, il parle et écrit si facilement tant en grec qu'en latin, que je ne crois pas qu'on pût trouver son pareil entre tous sur ces deux articles i. »

Il y avait cependant une lacune dans son érudition : il ne connaissait pas les langues vivantes, pas môme l'anglais; ce qui gênait beaucoup ses recherches, comme il le reconnaît lui-môme. « Mon malheur est grand, écrivait-il à un ami, de n'entendre pas l'anglais ; car il y a en cette langue beaucoup de livres qui me seraient très-utiles-. » Il s'en consolait en dévorant tout ce qui était écril, tout ce qui s'imprimait dans les langues qu'il connaissait. On voit par ses Lettres, comme par son Dictionnaire, qu'il avait une immense lecture, que c'était une bibliothèque vivante. Courir (h livre en livre^, c'était pour lui un attrait irrésistible. « Jamais amant volage, disait-il lui-môme, n'a plus souvent changé de maîtresse que moi de livre. » Il lisait tout, bon ou mauvais. Pour qu'un livre l'intéressât, il suffisait qu'il fût nouveau, et le dernier qu'il lisait était celui qu'il préférait à tous les autres *. Une des choses qui lui faisaient le plus déplorer la brièveté de la vie était de manquer du temps nécessaire pour connaître seulement les titres de tant d'ouvrages nouveaux qu'on voyait paraître chaque jour.

« En voyant, écrivait-il, la multitude des livres qui s'impriment tous les jours par toute l'Europe, je fais les mômes réflexions chagrinantes que vous faisiez il y a quelque temps, en voyant vingt balles de livres nouvellement reçues par M. de Tournes. On ne saurait considérer sans chagrin qu'on n'a pas assez de vie pour savoir les titres des livres qui se font ^. «

Bayle est essentiellement un érudit ; mais chez lui l'érudition se trouve mêlée avec les grâces du bel esprit. « C'est, suivant Voltaire, le seul compilateur qui ait du goût ^ » Non-seulement il a du goût, mais il a du style.

Il participe peu des défauts que nous avons signalés dans le langage des écrivains réfugiés.

1 Mém. inéd. et Opusc. de J. de Rou, publiés par Francis Waddington. Paris, 1857, t. I, p. 187.

^ Lett., à M. des Maizcaux, 8 janvier 1702. 3 Letf., à M. le Duchat, 1" août 1G98. * Lettre écrite do Genève à son frère cadet. » Lelt., à M. Minutoli, 17 septembre 1G81. ' Conseils à un journaliste.

« Bayle, dit Voltaire, n'avait point le style réfugié. Il ne péchait que par une familiarité qui approche quelquefois de la bassesse '. »

L'auteur du Siècle de Louis XIV, revenant ailleurs sur Bayle, pour le proposer comme le premier modèle du style d'un journaliste, lui reproche encore de s'abandonner à une mollesse de style et aux expressions triviales d'une conversation trop simple, et de rebuter souvent en cela l'homme de goût ^.

11 suffira d'un seul exemple de ce défaut si fréquent chez le philosophe de Rotterdam. 11 dit dans un de ses plus fameux ouvrages :

« Si je montre cela,/e ferai donner du nez en terre à la seconde disparité; et ma comparaison sortira son plein et entier effet ^. »

Quand l'auteur du Commentaire philosophique s'exprime avec cette trivialité, assurément il n'est pas à l'unisson du sujet qu'il traite.

Si Ton est quelquefois choqué, dans les ouvrages de Bayle, de l'excès de la familiarité et de l'oubli des bienséances, on n'en aime pas moins chez lui cette manière de faire, comme Montaigne, conversation avec son lecteur.

Le plaisir qu'on goûte à le suivre dans ces causeries faciles et toujours pleines de choses fait qu'on lui pardonne sans peine ses infractions à la sévérité des lois du goût. On a la môme indulgence pour les incorrections qui lui échappent.

L'inobservation des règles essentielles de la langue n'est pas trèsfréquente chez Bayle. On y rencontre cependant d'assez nombreuses incorrections, comme dans ces phrases :

« Il y a une loi éternelle et immuable, qui oblige l'homme, à peine du plus grand péché mortel qu'il puisse commettre, de ne rien faire un mépris et malgr é le dictamen de sa conscience '. »

Au mépris et malgré n'est pas français, attendu qu'après au mépris il faudrait de ; ce qui empêche qu'on ne puisse joindre ensemble ces deux locutions,

« Si bien que la cour pouvait être persuadée que si quelqu'un n'entrait pas dans ses sentiments après l'édit, ce serait un mutin et un brutal digne de la peitie menacée ^ »

Menacé ne peut pas s'employer ainsi comme participe passé passif avec un nom de chose.

1 Le Siècle de Loin<! XIV. Écrivains.

2 Conseils à un journaliste.

^ Comment, philos., IV, 10.

* I/nd., II, 8.

5 Ibid., III, -22.

Très-souvent, sans ôtre formellement incorrect ou impropre, le style de Bayle est lâche et négligé. Il dira :

« Ces exemples, et plusieurs autres que cet auteur a étalés, jusques à la supovûaité, i/émontent à pw et à plein nos adversaires '. » — « Lorsqu'on veut empêcher les insolences de certaines gens, et 7'ien pluf, on se contente d'établir des peines contre ceux qui les commettront ; et si on ne s'avise pas de châtier ceux mômes qui s'en déporteront à pur et ù plein... *. »

C'en est assez pour faire voir que Bayle n'a pas toujours la pureté du bon langage, l'élégance et la propriété des termes. Il lui manque aussi une certaine largeur de goût. A bien des traits de ses écrits on reconnaît l'admirateur de Pavillon, de Saint-Pavin, de Hesnault, de M^io Deshoulières.

Le style de Bayle, abondant en expressions proverbiales, en images familières, en locutions bourgeoises et quelquefois triviales, est un français gaulois, et qui semble souvent arriéré d'un siècle. La langue du seizième siècle a sa prédilection, non-seulement pour les mots, mais encore pour les constructions, et môme pour les périodes à lojigue queue; et il s'indigne de trouver si peu de personnes qui partagent son goût.

tt C'est une chose honteuse à la nation, dit-il, qu'il se trouve tant de gens en France qui ne sauraient souffrir le style du seizième siècle ; mais ce mauvais goût n'est pas si universel, qu'il ne se trouve encore bien des lecteurs qui veulent que l'on conserve les écrits de ce lemps-là tels que les auteurs les ont composés '. »

Bayle, on le voit déj;\, ne se contentait pas de pratiquer pour son compte l'archaïsme; en plusieurs endi'oits il recommande aux grands écrivains de donner l'exemple d'employer tant d'excellents termes de la vieille langue que chaque jour voyait périr :

(Je sais bien, dit-il quelque part, qu'Asinius Pollion a prétendu que Salluste s'était trop sei'vi de vieux mots, mais peut-être qu'au lieu de le critiquer si sévèrement, on aurait dû le remercier de la peine qu'il avait prise de rajeunir certains termes, et d'empêcher que la langue des Romains ne les perdît tout à fait. Nous devrions souhaiter que nos grands auteurs rendissent un semblable office à plusieurs termes français qu'on laisse périr. S'ils daignaient les employer, ils arrêteraient la prescription^ ils encourageraient les jeunes plumes à les employer, et cela conserverait l'abondance de la langue. Virgile en usa ainsi. Horace conseillait cette conduite *. »

Il avait raison de vouloir empêcher l'irrévocable proscription de certains mots excellents et souvent nécessaires de la vieille langue;

1 Commenl. p/rilos., II, 9.

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