‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 19 sur 21 · Î/62V/., III · texte numérisé non relu

Î/62V/., III

8 Di'.t. crit., art. Ossat (d'), t. II, 'p. 275.

* Ibid., art. ïiiéoph. Raynacd, rem. I.

mais il portait trop loin son goût pour les termes bannis du commerce, ou presque entièrement abolis par le temps. Chez cet écrivain qui, pour avoir vécu presque toujours hors de France, ne peut guère suivre les modifications et les variations de la langue, les archaïsmes sont pour ainsi dire entassés, et quelques-uns ne sont pas du meilleur aloi, comme dans ces phrases :

« Traîner leur vie dans une longue et presque infinie concaténation de misères 1. » — « Ce que j'ai dit de la question se doit appliquer, en gardant le plus et le moins, à toute autre épreuve; comme, par exemple, à celles où les Français viennent d'être exposés, battus ou mangés par les dragons et enserrés dans une telle détresse, qu'ils ne voyaient que des cachots, et misères sur misères, en cas qu'ils dissent ouvertement ce qu'ils avaient dans le cœur 2, » « Quant à cette énorme bigarrure de sectes défigurantes la religion, qu'on prétend qui naît de la tolérance, je dis qu'elle est un moindre mal, et moins honteux au christianisme, que les massacres, les gibets, les dragonneries 3. »

Remarquons particulièrement cette façon archaïque de donner un régime direct à un participe présent féminin, à l'imitation de la langue latine, qui se retrouve jusque chez Jean-Jacques Rousseau.

Tous les exemples précédents sont extraits du Commentaire philosophique. Or, Bayle paraît y avoir à dessein semé les archaïsmes, voulant qu'on le regardât comme une traduction de l'anglais. Jurieu disait à ce sujet : « Le prétendu traducteur affecte de se servir quelquefois de vieux mots français et qui ne sont plus du bel usage; mais je trouve la fraude un peu grossière, car d'ailleurs il parait savoir assez de français pour écrire plus correctement*. » Si nous ne craignions pas d'abuser des citations, nous montrerions que les ouvrages formellement avoués par Bayle ne sont guère moins farcis d'archaïsmes.

Non-seulement pour le mot et pour la construction, mais aussi pour l'ensemble des phrases, pour la manière de présenter et de développer la pensée, le philosophe de Rotterdam paraît plutôt appartenir au seizième qu'au dix-septième siècle. Chez Bayle, non plus que chez aucun des écrivains réfugiés, auxquels cependant il est si supérieur pour le style, ce n'est pas cet art exquis qui ne prend que la fleur d'une idée et évite toute répétition, toute longueur. Il est trop souvent diffus et redondant. Lui-même rend ainsi raison de ce défaut qu'il se connaît bien :

« Cette prolixité, dit-il, est venue en partie de ce que ma méthode est de conduire les choses à l'évidence, autant qu'il m'est possible ; ce qui demande qu'on réfute toutes les chicaneries dont l'adversaire se peut aviser, et qu'on se fortifie de plusieurs preuves bien appuyées et bien liées 8. »

' Comment, philos., II, 2.

2 Ibid.

3 Ibid., G.

* Des Droits des deux souverains.

8 Comment, philos., 4= part., préface.

BAYLI". 429

La prolixité rend en maints endroits sa phrase pénible et embrouillée, comme dans ce passage :

« Ceux qui auront ajouté foi à ces sortes d'accusations, ne sont pas de ces lecteurs éclairés, qui jugent par eux-mêmes, et par un examen attentif, du pour et du contre : ce sont ces autres lecteurs qui se conduisent par la voie des préjugés, et qui, ayant remarqué qu"un théologien qui est en très-bonne odeur pour son zèle et pour son orthodoxie, et d'ailleurs pour sa capacité, et qu'un autre auteur, qui se désigne comme posé à l'aU'ùt de tous les livres hétérodoxes, pour les arrêter au passage, ont traité ma doctrine de pernicieuse, en ont eu assez, sans s'informer d'autre chose, pour conclure que cela devait être ainsi '. » *■

Le relief de la couleur manque généralement à son style. Cependant il rencontre souvent, sans les chercher, des agréments vifs et naturels de l'expression, même dans ses écrits les moins soignés, môme dans sa correspondance. Il dit dans une de ses lettres :

« Je crois, pour moi, qu'il l'égard de la plus grande partie des lecteurs, un livre doit être comme un arbre. S'il n'y avait que des fruits, il serait un objet affreux, mais quand il a des fleurs, des fruits et des feuilles en même temps, comme les orangers, il plaît extrêmement à la vue ^. »

La diction de cet écrivain, habituellement un peu lente et froide, s'empreint quelquefois d'une énergie inaccoutumée, et il lui arrive de s'élever jusqu'au ton de la plus ardente satire, comme dans le factum, ou plutôt dans la philippique intitulée : Ce que c'est que la France devenue toute catholique, qu'il composa dans le transport de la douleur, après avoir vu mourir dans les prisons du Château-Trompette un frère qu'il aimait chèrement.

Enfin, on pourrait citer de nombreuses pages de Bayle écrites dans une langue très-soutenue, très-correcte et tout à fait classique. Il dit dans une de ses lettres qu'il « ne néglige rien, qu'il n'épargne ni soin ni peine pour rectifier ses premières productions *. » C'est en effet dans les éditions revues de ses ouvrages qu'il faut chercher ces morceaux irréprochables.

Résumons notre jugement sur Bayle écrivain. Trop souvent il écrivait avant d'avoir achevé de penser. Nécessairement, dans cette rapidité à jeter ses idées, il laisse, en tous ses ouvrages, passer bien des négligences et des incorrections, bien des mollesses de style, et il ne peut atteindre à cette concision qui est l'effet d'un second travail. 11 est diffus, il développe trop, il tourne la même pensée, le môme raisonnement de cent manières différentes. 11 est long, non pas tant parce qu'il dit chaque chose trop longuement, que parce qu'il se répète continuel-

1 Comment. }ihilos., 4° part., préface.

î Lett., h. M. le Clerc, 18 juin 16S4.

3 Lett., à M. des Maizeaux, 28 juillet 1C99.

lement; toujours le même défaut, le manque de travail. Si Bayle, embrassant moins de sujets, eût pris la peine de corriger, de limer ses ouvrages, pour y mettre ce degré de justesse, de précision et d'élégance dont il était capable, il compterait peut-être parmi nos premiers classiques. Avec ses imperfections, il demeure un auteur important, et le curieux pourra toujours faire dans ses écrits une récolte abondante de pensées et d'expressions.

Ce mérite sérieux, qui rachète de nombreux défauts, lui a été reconnu dès longtemps par les meilleurs juges. « Bayle, disait Boileau, est un grand génie. C'est un homme marqué au bon coin. Son style est fort clair et fort net, on entend tout ce qu'il dit '. »

La Fontaine faisait un égal cas du style de Bayle. Il en parle en ces termes dans une de ses lettres moitié prose et moitié vers :

« Aux journaux de Hollande il nous fallut passer; Je ne sais plus sur quoi, mais on fit leur critique. Bayle est, dit-cn, fort vif, et s'il peut embrasser L'occasion d'un trait piquant et satirique, Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin : Il trancherait sur tout comme enfant de Calvin, S"il osait ; car il a le goût avec l'étude. Le Clerc pour la satire a bien moins d'habitude; Il parait circonspect, mais attendons la fin : Tout faiseur de journaux doit tribut au malin. Le Clerc prétend du sien tirer d'autres usages, Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages ; Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main, Tous deux ont un bon style et un langage sain 2. »

Le dix-huitième siècle continua d'admirer en Bayle un maître de la langue. Voltaire était épins de son « style toujours clair et natureP-». Les journalistes de Trévoux vantaient la « plume déliée de Bayle * ». Enfin, parmi les juges autorisés de notre époque, le comte Joseph de Maistre et Chateaubriand voyaient un très-remarquable écrivain dans l'auteur du Dictionnaire critique. C'était donc justice de lui donner place dans ces études sur nos plus distingués prosateurs.

Nous avons tâché de dire et de faire sentir avec une large impartialité les mérites comme les défauts du célèbre Pierre Bayle. Nous avons voulu être aussi juste à l'égard des autres écrivains réfugiés dont nous avons cru devoir parler. Parmi eux, nous avons vu quelques beaux esprits ; nous n'y avons pas trouvé un homme de génie. L'abbé de Caveirac a solidement prouvé^, au dernier siècle, que l'émigralion

1 Lett. à Brosseite.

* La Fontaine, Œuvres diverses. Lettre à M. Simon, de Troyes. 3 Conseils à Ufi journaliste.

* Mémoires de Trévoux, mai 1751.

"S Apo'.ogie de Louis XIV et de son conseil, sur la révocation de Védit de Nantes, ) 758, in -8.

commerciale et industrielle des calvinistes fut loin d'avoir été aussi funeste à la France qu'on l'a prétendu : l'émigration littéraire ne déshérita pas non plus notre pays d'aussi grands talents que quelquesuns se le figurent.

La conclusion de cette étude sur les écrivains français réfugiés sera donc que les protestants sont loin de pouvoir disputer le prix du bien dire aux catholiques; que l'élévation et la supériorité des lumières, la perfection de la forme comme l'excellence du fond appartiennent incontestablement aux écrivains orthodoxes ; qu'enfin, il suffit de savoir appliquer les premiers principes du sens commun pour voir qu'au catholicisme est réservée une puissance de fécondité dans le domaine de 1 éloquence, aussi bien que dans celui de la philosophie, de la morale et de la métaphysique, dont les sectes protestantes, avec les sectes non cathoUques de toutes les générations, ont été et seront à jamais déshéritées.

Bayle reproche aux protestants réfug^iés les calomnies et les indécentes injures de leurs libelles.

La facilité que vous avez trouvée dans les paj'S étrangers de faire imprimer impunément tout ce qu'il vous a plu, a produit parmi vous une si grande quantité d'auteurs, qu'il n'y a pas d'apparence qu'aucune secte vous dispute jamais le premier rang de la fécondité en ce genre-là. Ces auteurs sont fort différents les uns des autres en capacité, mais ils s'accordent tous assez bien à écrire avec beaucoup d'emportement, et à marquer un grand désir de vengeance, sans qu'on puisse apercevoir dans leurs ouvrages la moindre teinture de cet esprit évangélique, de cette modestie, de cette douceur, de cette onction qu'on voit couler de la plume des véritables chrétiens, lorsqu'ils ont eu le bonheur de souffrir pour la vérité, et de faire un bon usage de leurs afilictions. Pardonnez-moi la liberté que je prends de vous parler de cette manière. Je n'ai aucun dessein de vous chagriner, je vous le proteste le plus sincèrement du monde, je ne regarde en cela que votre amendement, du moins dans les mœurs, et la sûreté particulière de ceux d'entre vous qui retourneront en France. Dans cette vue, il faut que je vous dise qu'ils doivent faire paraître de l'aversion pour cette sorte d'écrits, car vous ne sauriez croire le jugement désavantageux que l'on fait ici de tous les réfugiés, quand on fait réflexion sur la nature de leurs livres, que personne d'entre eux ne désapprouve publiquement, d'où selon

l'ancienne maxime, qui (acet consentire videtur, on infère qu'ils les approuvent.

On ne se contente pas de faire de vos livres le même jugement que le cardinal Palavicin a fait de \ Histoire du concile de Trente, de Fra Paolo ; mais on passe plus avant à l'égard de vos satires, et on soutient que vous y avez porté la licence de déchirer toute la terre à un point qui n'avait peut-être jamais eu d'exemple ^ ! 11 n'y a rien de si auguste ni de si éminent que vous ayez cru digne de votre respect. Les tètes couronnées, que toutes sortes de raisons doivent garantir de l'insulte des libelles diffamatoires, ont été l'objet de la plus énorme et de la plus furieuse calomnie dans plusieurs de vos livres, et non content de mille grossières suppositions de prétendues lettres du père Péters au père de la Chaise, par lesquelles vous avez répandu, à la faveur de la poste, en tous les endroits du monde, toutes sortes d'infamies contre Leu7's Majestés Britanniques, vous les avez persécutées jusque dans cet asile sacré que la France leur a fourni ; et vous avez cru que leur chute vous devait inspirer l'audace impie de publier calomnieusement tout ce qui peut le plus flétrir la réputation d'un grand roi et d'une vertueuse reine, au lieu d'en prendre occasion d'adorer plus respectueusement en leur personne les ordres de la Providence, qui permet qu'il s'élève des tempêtes parmi les peuples pour des raisons toujours dignes de sa sagesse infinie, et souvent moins favorables à ceux qui sont élevés sur le trône par ces furieux tourbillons, qu'à ceux qui en sont renversés. Ce seront des coups de foudre, tant qu'on voudra, mais qui ne partent pas toujours de la main d'un Dieu en colère, et qui en tout cas nous doivent inspirer les mêmes sentiments de respect que l'on avait anciennement pour les lieux frappés de la foudre. On les regardait dès là comme sacrés, et c'eût été une profanation punissable que d'y jeter les moindres ordures. N'avez-vous pas fait lout le contraire, et l'imagination la plus accoutumée à l'irrévérence oserait-elle se représenter les abominables fictions que vous avez étalées dans toutes les boutiques de vos libraires contre ces personnes augustes, pendant qu'elles supportent ici leurs disgrâces avec une résignation qui doit édifier toute l'Europe? Vos auteurs se trompent fort, s'ils croient ajouter par ce moyen affliction à l'affligé. Leurs coups viennent

1 Abbadie s'est vainement efforcé, dans sa Défense de la nation britannique, de laver les réfugiés de cette accusation, qu'il dit être « en quelque sorte plus odieuse que la persécution, parce qu'elle tend à flétrir l'honneur de ceux que la persécution elle-même n'avait fait qu'illustrer. »

de trop bas pour porter si haut : des exhalaisons si grossières ne sauraient monter du fond de vos égouts de calomnie jusqu'à ces régions supérieures ; et comme le soleil jouit toujours de sa lumière, malgré les sombres vapeurs qui s'élèvent des marais et des eaux bourbeuses, les grands princes ne sortent pas de leur calme ni de leur éclat, encore que la gloire qui les environne excite je ne sais combien de malignes exhalaisons qui tâchent de l'offusquer. [Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France, p. 6-11.)

PreuTes de l'immatérialité de l'âme humaine '.

Epicure ni ses successeurs n'ont point dit que les atomes fussent doués ou de vie, ou de sentiment, et ils ont considéré l'âme comme un composé de plusieurs parties. Ils ont soutenu que tout sentiment cessait par la désunion, ou par l'analyse des parties de ce composé. On eût trouvé un autre grand avantage dans l'hypothèse des atomes animés ; car leur indivisibilité eût pu fournir quelques réponses à l'objection insurmontable à quoi ^ est sujette l'opinion de ceux qui soutiennent que la matière peut penser, c'est-à-dire avoir des sentiments et des connaissances. Cette objection est fondée sur l'unité proprement dite, qui doit convenir aux êtres pensants ; car si une substance qui pense n'était une que de la manière qu'un globe est un, elle ne verrait jamais tout un arbre, elle ne sentirait jamais la douleur qu'un coup de bâton excite. Voici un moyen de se convaincre de cela. Considérez la figure des quatre parties du monde sur un globe ; vous ne verrez dans ce globe quoi que ce soit qui contienne toute l'Asie, ni même toute une rivière. L'endroit qui représente la

' J. de Maistre fait un grand éloge de ce morceau. Après avoir dit que Bayle est souvent plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise : « Voyez, par exemple, ajoute l'illustre comte, avec quelle puissance de logique il a combattu le matérialisme dans l'article Leucippe de son Dictionnaire. » {Essai suite principe générateur des constitutions politiques, LXII, note 3.)

2 Pour à laquelle. On lit dans les Remarques de Vaugelas : « Quoi, pronom. Ce mot a un usage fort élégant et fort commode, pour suppléer au pronom lequel, en tout genre et en tout nombre, comme fait dont, d'une autre sorte. Car lequel, laquelle, lesquels, et son féminin, avec leurs cas, sont des mot assez rudes, s'ils ne sont bien placés selon les règles que nous en donnerons en son lieu. » Voir les exemples allégués dans notre Lexique de Corneille.

PnOSATEUltS DU XVU'= SIECLE. II. 28

Perse n'est point le même que celui qui représente le royaume de Siam ; et vous distinguez un côté droit et un côté gauche dans l'endroit qui représente l'Euphrate. Il s'ensuit de là que si ce globe était capable de connaître les figures dont on l'a orné, il ne contiendrait rien qui pût dire : Je connais toute V Europe, toute la France, toute la ville d' Amsterdam, toute la Vistule ; chaque partie du globe pourrait seulement connaître la portion et la figure qui lui écherrait ; et comme cette portion serait si petite, qu'elle ne représenterait aucun lieu en son entier, il serait absolument inutile que le globe fût capable de connaître ; il ne résulterait de cette capacité aucun acte de connaissance ; et pour le moins ce seraient des actes de connaissance fort différents de tous ceux que nous expérimentons ; car ils nous représentent tout un objet, tout un arbre, tout un cheval, etc., preuve évidente que le sujet affecté de toute l'image de ces objets n'est point divisible en plusieurs parties, et par conséquent que l'homme, en tant qu'il pense, n'est point corporel, ou matériel, ou un composé de plusieurs êtres. S'il était tel, il serait très-insensible aux coups de bâton, vu que la douleur se diviserait en autant de particules qu'il y en a dans les organes frappés. Or ces organes contiennent une infinité de particules ; et ainsi la portion de la douleur qui conviendrait à chaque partie serait si petite, qu'on ne la sentirait pas. Si vous me répondiez que chaque partie de l'âme communique ses passions aux autres, je vous ferais deux ou trois répliques qui vous replongeraient dans le bourbier.

Je vous dirais en premier lieu, qu'il ne paraît pas plus possible que les parties d'un globe se communiquent leur douleur, qu'il est impossible qu'elles se communiquent leur mouvement. Or, il est très-certain que chacune d'elles garde la portion du mouvement qui lui est échue, et qu'elle n'en communique rien aux autres. Poussez un globe ; le mouvement que vous lui communiquez se distribue également à toutes les particules de ce mobile, à chacune selon sa masse, et depuis ce temps-là jusques à ce que le globe cesse de se mouvoir, il ne se fait point un nouveau partage de mouvement entre ses parties. Pourquoi supposeriez-vous d'autres conditions à l'égard de la pensée, par exemple à l'égard de la douleur que vous pourriez exciter dans ce globe-là par un coup de pied? Ne devez -vous pas dire que cette douleur se répand par tout le globe, et que chaque partie du globe en prend à proportion de sa masse, et retient ce qui lui échet ? En deuxième lieu, je vous fais cette.petite question. La partie A de l'âme, comment communique-t-elle sa douleur aux parties B et C, etc. ?

BAYL1£. 438

La leur donne-t-elle en s'en défaisant, de telle sorte que la même douleur en nombre qui était dans la partie A se trouve ensuite dans la partie B ? Si cela est, voilà le renversement d'une maxime très-certaine et très-véritable, que les accidents ne passent pas d'un sujet à l'autre ^ Voici encore le renversement de vos propres prétentions. Vous avez dessein de faire comprendre que la douleur d'un coup de pied doit être fort vive, encore qu'elle soit partagée en une infinité de portions ; et vous supposez que la portion qui échet à une partie de l'âme quitte cette partie et s'en va se placer sur d'autres. Mais celte manière de communication n'augmentera point le sentiment ; car si, à mesure qu'une partie de l'âme communique sa douleur, elle la perd, c'est un moyen assuré de prévenir l'augmentation que l'on appelle intensive^, et ainsi la difficulté subsiste en son entier ; on ne voit pas d'où peut venir qu'une douleur divisée en une infinité de parties soit un sentiment insupportable. Vous direz donc qu'une partie de l'âme communique sa douleur aux autres, et la retient néanmoins, c'est-à-dire qu'elle produit dans les parties voisines une sensation semblable à la sienne. Mais mon objection revient. Cette sensation semblable produite tout de nouveau n'est-elle pas reçue dans un sujet divisible à l'infini ? Elle se divisera par conséquent en une infinité de parties tout comme la première, et par cette division chaque sujet, ou chaque morceau de la substance, n'aura qu'un degré de douleur si petit, si mince, qu'on ne le sentira point. Or l'expérience ne nous apprend que trop le contraire. Ma troisième réplique sera que vous introduisez dans le monde une infinité d'inutilités. Vous ne pouvez trouver votre compte qu'en supposant une chose inconcevable, c'est que l'image d'un cheval et l'idée d'un carré, étant reçues dans une âme composée d'une infinité de parties, se conservent toutes ' entières dans chaque partie. C'est l'absurdité des espèces intentionnelles que les scolastiques n'osent presque plus mettre en avant. C'est une absurdité beaucoup plus grande que celle de ces docteurs qui disent que l'âme est toute dans tout le corps et

1 Accidentia non migrant de subjecto in subjectum.

2 Les philosophes de l'école nomment exlensive la propagation d'une qualité en différentes parties du sujet, et i7ite)isive, l'acquisition de nouveaux degrés dans la môme partie du sujet.

3 II faudrait aujourd'hui tout entières. Mais le dix-septième siècle ne connaissait point cette règle, et faisait toujours accorder tout avec l'adjectif devant lequel il était placé, que cet adjectif commençât par une voyelle ou par une consonne. Sur ce point curieux de grammaire, voir notre Lexique comparé de la langue de Corneille.

436 LES PROSATEURS DU DlX-SEPTIÊME SIÈCLE.

toute dans chaque partie ^. Mais je vous passe cela, et je me contente de vous demander si votre supposition n'enferme pas manifestement ce monstre ^ : c'est que dans un chien affamé il y a une infinité de substances qui sentent la faim, et que dans un homme qui lit il y a une infinité de choses qui lisent, et qui savent chacune qu'elles lisent ? Cependant chacun de nous connaît par expérience qu'il n'y a en lui qu'une chose qui sait qu'elle lit, qu'elle a faim, qu'elle sent de la douleur, ou de la joie, etc. A quoi servent donc cette infinité de substances qui lisent dans chaque lecteur, qui ont faim et soif dans chaque animal, etc. ? Vous ne pouvez nier cette conséquence, puisque pour vous délivrer des inconvénients à quoi ^ vous expose la division des pensées en autant de parties qu'il y en a dans la substance d'une âme matérielle, vous êtes contraint de répondre que par la communication réciproque que les parties de l'âme se donnent de leurs modifications, le sentiment se conserve tout entier en chaque partie de l'âme. Ceci me fait souvenir d'une très-bonne raison, qu'une secte de philosophes * employait pour soutenir la spiritualité de Dieu. « Si Dieu est un corps, disaient-ils, la perfection de son être se trouve ou dans toutes les substances individuelles de son corps, ou dans une seulement. Si elle se trouve dans toutes, il y a donc plusieurs Dieux ; si elle ne se trouve que dans une, les autres sont superflues. Si Deus est corpus, thm dwinitas et veyntas ejusperficietur vel in universalitate et complexu suhstantiarutn individuai'um co7'poris illius quod habet, vel in unâ tantmn. Si perficiatur in unâ, tùm nulla est utilitas reliquarum, sed sunt superfluœ, nullaque est ratio essentiœ illius corpoi^is (quia una substantia individua non potest corpus constituere). Si in omnibus et singutis per/iciatur, tùm erunt Divinitates multœ, non verô Deus unus. Atqui verojam demonstrârunt, Deum esse unum. Ergo^. Vous me direz peut-être que l'âme ne voit pas tout à la fois toutes les parties d'un cheval, mais les unes après les autres; que cette succession est si prompte, qu'elle en est imperceptible, et que l'impression reçue au premier instant peut durer assez pour se trouver réunie avec l'impression des instants suivants, d'oti il arrive que l'âme croit voir les parties de l'objet qui n'agissent plus sur elle. C'est ainsi qu'elle croit voir un cercle de feu, lorsqu'on tourne en rond un

1 Tota in toto, et tota in singulis partibus.

2 Proposition monstrueuse. Voir la note de la p. 63 de notre tome L

3 Pour auxquels.

* La secte des parlants.

^ Moses Maimonides, in Doclore perplexorum, part. I, cap. lxxvi, p. 176.

morceau de bois allumé. Elle voit successivement les parties de ce cercle, et néanmoins il lui semble qu'elle les voit toutes à la fois. Gela vient de ce que l'impression qu'elle a reçue dure plus longtemps que l'action même de l'objet. Je vous réponds que ce subterfuge ne vous tirera point d'affaire. Il ne sert de rien contre ma dernière difficulté ni contre quelques-unes des autres, il peut seulement jeter de la poudre aux yeux à l'égard de la disproportion entre la grandeur de l'objet et la petitesse de la substance pensante. Mais après tout, que pourriez-vous me répliquer, si je vous disais que lorsqu'un homme regarde bien fixement un corps immobile, une muraille par exemple, la même partie de l'objet qui l'a frappé au premier de ces instants imperceptibles dont vous parlez, le doit frapper dans tous les instants suivants ? car on ne saurait imaginer de raison pourquoi elle cesserait d'agir sur l'âme. Elle agit donc en même temps que toutes les autres parties ; mais dites-moi, si vous pouvez, comment l'image d'une muraille peut se loger tout entière dans le même instant sur un sujet divisible à l'infini. Ceci et plusieurs autres raisons qu'on peut voir dans les écrits de quelques modernes prouvent invinciblement l'incompatibilité de la pensée avec un être composé. {Dictionn. crû. ethist., art. Leucippe, note E.)

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