‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 2 sur 21 · DIX-SEPTIÈME SIECLE · texte numérisé non relu

DIX-SEPTIÈME SIECLE

BOSSUET (Bénigne).

Abordons avec le plus grand écrivain du dix-septième siècle le genre de littérature qui a le plus illustré celte époque, l'éloquence religieuse, et admirons en même temps la réunion de tous les talents dans un seul homme.

Jacques-Bénigne Bossuet naquit à Dijon, le 27 septembre 1627, de Bénigne Bossuet, avocat, et de Marguerite Mochet, fille de noble Claude Mochet, avocat au parlement de Dijon. Ses premières années se passèrent à Dijon, au sein de la famille la plus pieuse et la plus honorable, et parmi des magistrats, des parlementaires et des légistes distingués, les Bossuet, les Mochet, les Bretagne. Dès le berceau voué à Dieu et destiné au sacerdoce, Jacques-Bénigne Bossuet, âgé seulement de huit ans et deux mois, reçut la tonsure des mains de Sébastien Zamet, évoque de Langres. Son père, nommé conseil; er au parlement de Metz, étant obligé de se rendre à Toul, il fut confié aux soins d'un oncle, conseiller au parlement de Dijon, et suivit ses classes au collège des jésuites de la ville, maison illustre où furent élevés Saumaise, la Monnaie, Oudin, Longepierre, Bouhier, des Brosses, Crébillon, Rameau, Buffon. D'éclatants succès attirèrent l'attention sur le jeune Bossuet au point de le faire nommer, à treize ans et deux mois, chanoine de Metz. Cependant huit années encore se devaient écouler avant que Bossuet reçût le sous-diaconat. Sa vocation à l'état ecclésiastique fut décidée par le goût qu'il prit pour la Bible, dans une circonstance dont l'abbé le Dieu nous a raconté les curieux détails. Prosateurs du xvii* siècle. II. 1

« Le père revenant de temps en temps à Dijon, dit le secrétaire de Bossuet, jouissait aussi du fruit des études de son fils, et l'ayant un jour conduit dans son cabinet, il s'aperçut que son esprit se portait à une étude fort au-dessus des belles-lettres. Ce fils jeta la main sur une Bible latine qu'il emporta avec la permission de son père. C'était la première fois, étudiant alors en seconde ou en rhétorique, qu'il ouvrît les livres saints. Il y trouva un goût et une sublimité qui les lui firent préférera tout ce qu'il avait lu jusque-là. Il se souvint et raconta avec plaisir dans tout le temps de sa vie, combien il avait été touché d'abord de cette lecture. Ce moment lui était toujours présent et aussi vif que la première fois, tant son àme en avait été frappée comme de ces choses qui laissent une plus profonde impression de joie et de lumière ^ » En septembre 1642, Bossuet fut conduit à Paris pour y achever et perfectionner ses études. Il entra au fameux collège de Navarre, et y fit son cours de philosophie sous l'illustre Nicolas Cornet, grand maître. « Ses études, dit le Dieu, ne se bornèrent pas à la philosophie du collège ; il apprit le grec à fond ; il lut tous les anciens historiens grecs et latins, les orateurs et les poëtes. L'on a vu, par une longue expérience de toute sa vie, combien ses premières études avaient été sérieuses, s'étant toujours trouvé prêt à réciter les plus beaux endroits, non-seulement des poëtes, mais encore des orateurs et même des historiens, tant il les avait présents à la mémoire 2. »

La réputation de Bossuet se répandit bientôt dans l'université, et passa à la ville et à la cour par les prélats et les personnes de qualité témoins de ses thèses publiques. C'est ainsi qu'on désira le voir et l'entendre à l'hôtel de Rambouillet. Le fait est bien connu. Le marquis de Feuquières, qui se faisait un bonheur d'exalter le jeune abbé, le vantait particulièrement auprès de la célèbre Julie d'Angennes comme un des plus beaux esprits du siècle. Il offrit de l'enfermer seul et sans livres pour composer un sermon sur une matière proposée, qu'il réciterait aussitôt. Le discours fut fait le soir même, et prononcé sur les onze heures, devant une grande assemblée ; ce qui donna lieu au bon mot de Voiture : Je nai jamais ouï 'prêcher ni si tôt ni si tard. Tallemant des Réaux, le célèbre anecdotier de l'hôtel de Rambouillet, a parlé d'un petit abbé qu'on y fit prêchotter fort tard dans la nuit. Un autre sermon de cette sorte fut encore fait en présence de l'évêque de Lisieux et de deux évoques de ses amis.

Après avoir brillé par le succès de plusieurs thèses, d'une surtout, soutenue en présence du grand Condé, celle de théologie le 25 janvier 1648, Bossuet se retira à Metz dans son canonicat. Là il n'eut d'autres occupations que la prière et l'étude, et il disait souvent que c'était à Metz qu'il avait le plus lu les saints Pères. Il fut ordonné sous-

1 Le Dieu, Mém. sur Boss.,l, publiés par l'abbé Guettée, 1857, Didier.

2 Mém. sur Boss., I.

diacre par son propre évoque, alors résidant à Langres, Metz n'ayant pas à cette époque de siège épiscopal. Il renonça des ce moment pour toujours à la IVéquentation du tliéùtre, où allaient trop souvent les ecclésiastiques de ce temps. La môme année il revint au collège de Navarre, où il exerça diverses charges. De retour à Melz en 1049, il y reçut le diaconat. Il revint encore à Navarre pour s'y préparera sa licence. Nommé directeur de la confrérie du Rosaire^ il dut prêcher un sermon chaque semaine. Celui qu'il prononça le 14 août lOoO, veille de l'Assomption, et qui nous a été conservé, annonça ce qu'il devait être dans la chaire. Il fit sa sorboniquele G novembre 1630 ; sa licence finit avec l'année lObi, et le 21 janvier 16o2 il fut pourvu de la dignité d'archidiacre de Sarrebourg en l'église de Metz, dont il fut fait depuis grand archidiacre. Enfin, dans le carême de 1632, après une retraite où il fut aidé des conseils de saint Vincent de Paul, il reçut la prêtrise, et quelques semaines plus tard(16 mai), le bonnet de docteur. Résistant aux instances de Cornet, qui le solUcitait d'accepter sa place de grand maître de Navarre, il alla s'établir à Metz et y exercer les fonctions de son canonicat et de son archidiaconat. Il devait appartenir à cette église pendant dix-sept ans, de 1652 à 1669. Durant ses loisirs il se confirma dans la connaissance approfondie de l'Écriture, qu'il ne cessa de lire et de relire tous les jours de sa vie, jusqu'à en savoir presque par cœur le texte entier. Il lut avec une égale application les Pères, en particulier saint Chrysostome et saint Augustin, son principal guide dans les travaux de toute sa vie : il n'établissait aucun dogme, ne faisait aucune instruction, ne répondait à aucune difficulté que par saint Augustin. Il étudia beaucoup aussi alors et plus tard saint Grégoire de Nazianze, dont « il se servait particulièrement pour donner au roi et aux princes des instructions convenables à leur état et à leur cour ^n II commença à répandre ces trésors de science dans la ville même de Metz, où Pierre de Bedacier, suffragant et vicaire général titulaire de l'évêque de Metz, M. de Verneuil, l'employa aux fonctions les plus délicates de l'enseignement et de la prédication, et spécialement à la controverse avec les calvinistes, très-nombreux à Metz. Le plus instruit de leurs ministres, Paul Ferry, avait publié, en 1655, un catéchisme sous ce titre : « Catéchisme de la réforme de la Religion, prêché dans Metz, par Paul Ferry, ministre de la parole de Dieu. » L'auteur avait pour but d'établir ces deux propositions :

« 1° Quelarélormation avait été nécessaire ; 2° et qu'encore qu'avant la réformation onsepùtsauverdansla communion de l'Église romaine, maintenant, après la réformation, on ne le peut plus. » Il inscrivait môme une date après laquelle il n'y avait plus moyen de faire son salut dans les anciennes voies du catholicisme. Bossuet, alors âgé de vingt-sept ans, entreprit la réfutation de cet écrit, et aux deux propositions du ministre opposa ces deux vérités catholiques : « 1° Que

' Mém. de le Dieu.

la réformation, comme nos adversaires l'ont entreprise, est pernicieuse ; 2° que si l'on s'est pu sauver dans l'Église romaine, il s'ensuit qu'on y peut encore faire son salut. » On voit déjà toutes les qualités du grand Bossuet dans la manière dont il établit ces deux vérités par les propres principes de Ferry, qu'il convainquit lui-même.

Cependant une grande partie de sa vie était consacrée à la prédication, et il commençait à faire entendre ces nombreux sermons presque toujours prêches de génie, qui furent imprimés pour la première fois en 1772 et dans les années suivantes, et qui n'ont guère été que de nos jours estimés tout leur prix.

De temps en temps il faisait de courts voyages à Paris, où sa réputation grandit rapidement par quelques discours d'une force et d'un style auxquels on n'était pas encore accoutumé. Deux panégyriques, celui de saint Victor et celui de saint Pierre, lui offrirent les premières occasions de donner un haut essor à son génie oratoire. Il prit un vol encore plus sublime dans le panégyrique de saint Paul. Il avait choisi pour texte ces mots : Swrexit Paulus de terra. « Paul se leva de terre. » (Act., ix, 8.) Tous les auditeurs furent enlevés d'admiration, et, dit un témoin, l'on donna à ce discours, comme l'on fait aux ouvrages des grands maîtres, ce nom par excellence, le Surrexit Paulus de M. l'abbé Bossuet.

L'année 16b7 marque dans la vie de Bossuet par les efforts de son zèle et par les victoires de son éloquence durant la mission de Metz. « Ainsi, dit le Dieu, se préparait ce grand prédicateur à remplir les chaires de Paris. » Il y prêcha le carême en 1038 avec un concours universel. Le succès des panégyriques de saint François de Paule et de sainle Thérèse fut merveilleux.

En 1660 il prêcha devant la reine mère le panégyrique de saint Joseph. Le succès du sermon fut si grand que la reine le redemanda à l'heure même pour l'année suivante. L'orateur avait pris pour texte : Deposifum custodi, « Gardez le dépôt. » (I Timoth., vi, 20.) On nomma ce sermon le Deposiium custodi de M. l'abbé Bossuet, comme on avait déjà dit le Surrexit Paulus de terra.

En 1661, il prêcha le carême aux Carmélites. La reine y assista, et elle suivait partout ce jeune mais déjà illustre prédicateur, dans les sermons détachés qu'il faisait le long de l'année.

Des succès si brillants procurèrent à Bossuet, à l'âge de trentequatre ans, l'honneur de prêcher pour la première fois devant le roi l'avent de 1661 et le carême de 1662, dans la chapelle du Louvre. Dans ce dernier carême le sermon sur l'Ardeur de la pénitence se remarque I ont particulièrement, parce que c'est un des rares sermons de Bossuet qui porte la marque d'une composition définitive '. Le monarque fut si satisfait qu'il fit écrire au père du jeune apôlre pour le ■ féliciter d'avoir un tel fils, qui serait un jour la gloire de la France et de son siècle.

1 Voir l'édition de M. Gandar. Didier, édit.

Bossuct prôcha encore le carême de 1065 clans l'église de Saint-Thomas du Louvre devant la cour et les reines, et l'avent suivant dans la chapelle du roi. Il prôcha aussi le carême de 1C66 dans la chapelle du château de Saint-Germain, où la cour s'était retirée à cause de la mort de la reine, arrivée le 20 janvier. A la différence de Bourdaloue et de Massillon, jamais il ne répétait ni le môme carême ni le môme avent. « C'étaient, dit le Dieu, toujours des matières nouvelles, des plus nécessaires au salut et propres à l'état et à la condition de ses auditeurs ». »

Ce n'était pas la cour seule qui jouissait de Bossuet ; il se faisait entendre dans les assemblées du clergé, dans les couvents, dans les chapelles particulières, et partout il se montrait comme le génie le plus éminemment oratoire, s'appliquant à démontrer, mais visant surtout à émouvoir. Il savait qu'enlever l'âme vaut mieux que gagner l'esprit.

C'est aux choses que Bossuet s'attachait : l'éloquence suivait comme la servante, non recherchée avec soin, mais attirée par les choses mômes ; son discours se répandait à la manière d'un torre nt, et s'il trouvait en son chemin les fleurs de l'élocution, il les entraînait plutôt après lui par sa propre impétuosité, qu'il ne les cueillait avec choix pour se parer d'un tel ornement. Fertur quippe impetu suo; et elocutionis pulchritudinem, si occiirrerit, vi reriim rapit, non cura decoris assumit ^. C'est l'idée de l'éloquence que donne saint Augustin aux prédicateurs, et ce qu'a pratiqué admirablement l'immortel évoque de Meaux.

Quand il reprenait un sermon, il soumettait à une révision sévère les matériaux qui lui restaient de la première œuvre. Il supprimait, il ajoutait, il modifiait. De là parfois des développements qui font double emploi, parce que l'orateur, peu satisfait de son premier travail, y est revenu à plusieurs reprises, et qu'il a laissé ainsi deux rédactions différentes d'un même point.

Son éloquence s'accommodait à tous les sujets : aux grandes prédications, aux simples entretiens, aux conférences particulières.

« La considération actuelle des personnes, du lieu et du temps, dit le Dieu, le déterminaient sur le choix du sujet. Comme les saints Pères, il accommodait ses instructions ou ses répréliensions à des besoins présents : c'est pourquoi, le long d'un avent ou d'un carême, il ne pouvait se préparer que dans l'intervalle d'un sermon à l'autre. Aussi ne s'est-il point chargé de ces grands carêmes où l'on prêche tous les jours; il aurait succombé au travail et se serait épuisé, tant son application était grande et sa prononciation vive. Au travail, il jetait sur le papier son dessein, son texte, ses preuves, en français ou en latin, indifféremment, sans s'astreindre ni aux paroles, ni au tour de l'expression, ni aux figures : autrement, lui a-t-on ouï dire cent fois, son action aurait langui, et son discours se serait énervé.

1 Mé)7i. sur Boss., II.

2 August., De Doct. Christ., liv. IV, n. 42, t. III, !'<= part., col. 81.

« Sur cette matière informe, il faisaitune méditation profonde dans la matinée du jour qu'il avait à parler, et le plus souvent sans rien écrire davantage, pour ne se pas distraire, parce que son imagination allait bien plus vite que n'allait sa main.

« Maître de toutes les pensées présentes à son esprit, il fixait dans sa mémoire jusqu'aux expressions dont il voulait se servir; puis, se recueillant l'après-dînée, il repassait son discours dans sa tête, le lisant des yeux de l'esprit comme s'il eût été sur le papier, y changeant, ajoutant et retranchant, comme l'on fait la plume à la main. Enfin, monté en chaire et dans la prononciation, il suivait l'impulsion de sa parole sur son auditoire, et soudain, effaçant volontairement de son esprit ce qu'il avait médité, attaché à sa pensée présente, il poussait le mouvement par lequel il voyait sur le visage les cœurs ébranlés ou attendris i. »

On voit déjà quelle était la méthode de composition de Bossuet pour ses sermons : c'était rimprovisation méditée.

n On le voyait, dit le Dieu, dans ses petits et longs voyages (car il travaillait partout), on le voyait dans sa chambre, à la messe et ailleurs, l'Évangile à la main, et plussouvent fermé qu'ouvert, ruminantprofondémentsur lesparoles qu'il s'était imprimées dans la mémoire ; et c'est après, qu'on le voyait prendre la plume et écrire rapidement les discours et les instructions sur lesquels il avait médité avec une si grande attention 2. »

Quelquefois, et même pour des occasions solennelles, à peine avaitil le temps de réfléchir d'avance à ce qu'il devait dire. D'après le témoignage de son secrétaire, « l'abbé Bossuet n'a jamais prêché à la cour des sermons étudiés et préparés. Il ne lui était possible d"y penser que peu de jours et souvent même peu d'heures avant que de les prononcer^. » Il lui arrivait de prêcher ainsi d'abondance plusieurs fois par jour.

« Un matin, dit encore le Dieu, après avoir tonné contre les péchés capitaux, les inimitiés et les injustices, en une paroisse de campagne (Quincy), car il était très-véhément orateur, le soir, donnant la confirmation à des religieuses dans une sainte abbaye (le Pont-aux-Dames), il les éleva jusqu'au sein de la Divinité, et leur découvrit le Saint-Esprit procédant du Père etduFiis par cette voie d'amour qui est la source de la sanctification des âmes et de toutes les grâces. On crut voir les cieux ouverts '■*. »

Môme dans ses discours les plus travaillés, il ne voulait pas se priver des bonheurs de l'improvisation.

<( Quand, dit le Dieu, il préparait les oraisons funèbres où il entre beaucoup de narratif à quoi il n'y a rien à changer, et ses autres discours où l'exposition du dogme doit être claire, simple et précise, il écrivait tout sur un papier à deux eolonnes , avec plusieurs expressions différentes des grands mouvements,

1 Mém. sur Boss., II.

* Ibid.

3 Ibid., I.

4 Ibid., U.

Uihcs l'une h côté de l'autre, dont il se réservait le choix dans la chaleur de la l>rononciation, pour se conserver, disaii-il, la liberté de l'action, en s'abandonnant à son mouvement sur ses auditeurs, et tournant à leur profit les api plaudisscments mêmes qu'il en recevait '. »

Le caractère de douceur et d'onction qui respirait dans tous ses sermons, le langage simple et persuasif dans lequel il traitait les matières les plus élevées en les animant et les relevant si à propos parla chaleur des mouvements et par l'éclat et le tour imagé de saint Clirysostomc, que Bossuct lisait comme saint Augustin, et dont il disait que c'était le plus grand prédicateur de l'Église ^•, lant de qualités réunies étaient bien faites pour captiver et entraîner ses auditeurs. Il s'y joignait, chez le grand orateur, « toute la beauté du visage et les manières les plus engageantes ^, » et le débit le plus brillant et le plus pathétique. « Ses tendres yeux, son air accueillant, sa voix douce, son geste modeste et naturel, sa noblesse et sa dignité, tout parlait, tout était passionné *. » Doué par la nature de toutes les dispositions propres à faire un orateur accompli, il n'avait pas sans fruit, dans sa jeunesse, assisté aux représentations du théâtre, où paraissaient alors les chefs-d'œuvre de Corneille, l'autre gloire incomparable de la littéi'ature française au dix-septième siècle.

Comme œuvre littéraire, les sermons de Bossuet sont un de ses plus beaux titres, bien qu il n'ait jamais songé à les faire imprimer, que la plupart ne soient que des ébauclies, et qu'un très-petit nombre seulement appartiennent à l'époque du plein développement de son talent : après avoir été nommé précepteur du Dauphin, en 1670, il ne remonta plus dans la chaire chrétienne qu'à de rares intervalles.

Ses premiers sermons sont d'une langue surabondante d'imagination, d'un mouvement quelquefois violemment impétueux; dans plus d'une page la hardiesse y dégénère en mauvais goût et la familiarité en vulgarité; enfin les latinismes, les hébraïsmes, les archaïsmes, sans parler d'incorrections assez nombreuses, donnent à ces premiers discours un caractère quelque peu étrange, quoique dans tous on sente avec charme l'originalité et le génie.

Après quelques années de séjour à Paris, l'orateur fit subir à sa prédication d'essentielles modifications de langue et de style. En reprenant, dans un âge plus avancé, les sermons de sa jeunesse, en reproduisant jusqu'à cinq fois les morceaux les plus éloquents, il y faisait chaque fois les changements qu'exigeaient les nouvelles lois du langage aussi bien que le gotit de ses auditeurs elles convenances du temps et du lieu. Il retranchait les locutions latines et les termes vieillis; il remplaçait les mots trop familiers par d'autres plus relevés. On le voit, à partir de 1660, soigner chaque jour davantage la noblesse du style et se conformer à toute l'élégance que réclamait la politesse exquise de la cour.

1 Mém. de le Dieu, II. — « Ibid. — » lùid. I. — * I/juL, II.

C'est ainsi que ses sermons, en devenant successivement d'un goût plus sévère, d'une plus haute élévation de pensées, d'une plus grande force de doctrine, atteignirent, ceux du moins qui furent achevés, la perfection du genre.

La Harpe déclarait que Bossuet avait été médiocre dans les sermons comme Massillon dans l'oraison funèbre ^ Nombre de critiques ont partagé cette incroyable erreur de jugement. D'autres ont accusé le grand siècle d'avoir méconnu le rare talent déployé par l'évêque de Meaux dans la chaire chrétienne, où il eut la gloire de rétablir définitivement le bon goût et la saine éloquence qui persistaient, lorsqu'il débuta, à en être bannis. Des témoignages multiples montrent cependant que ses contemporains savaient apprécier ces sermons où « à la plus mâle, à la plus vigoureuse éloquence, source inépuisable de tours nobles, de grands traits, d'expressions vives et hardies, l'orateur avait toujours su joindre l'avantage que lui donnait une science profonde ; à savoir, d'être plein, solide, instructif, et, enfin, cette force à laquelle on ne résistait pas ^. »

Le 8 juin 1671, lorsque Bossuet vint à l'hôtel du chancelier Séguier, prendre sa place dans l'Académie française, et lui faire ses remerciements, le directeur, Charpentier, le félicitait « d'avoir remporté les applaudissements de toute la France par ses célèbres prédications et d'avoir paru dans la chaire avec tant d'éclat ^. » Un autre orateur académique célébrait, peu après la mort de Bossuet, son zèle, dès les premières années de sa jeunesse, à faire valoir, contre les vices, des talents reçus du ciel pour l'éloquence ; ses succès, si grands, qu'en peu de temps il avait obscurci la plupart de ses égaux *.

Les auditeurs des sermons de Bossuet durent donc voir en lui ce qu'il était, un des plus éloquents dispensateurs de la parole divine qu'eut jamais l'Église ; et tout en admirant la méthode, la régulai'ité et la correction académique des Bourdaloue et des Massillon, ils surent apprécier les admirables dons de génie qu'il fit briller dans cette carrière de sermonaire qu'il remplit de 1061 à 1669 et au delà.

Si Bossuet eut des rivaux dans le sermon, il n'en eut pas dans l'oraison funèbre, forme sous laquelle son génie oratoire se déploya avec le plus de force et d'éclat.

Les Oraisons funèbres sont, avec le Discours sur Vhistoire universelle, le titre le plus populaire de Bossuet. Elles mériteraient touîes ici quel-

1 Lycée, T part., liv. II, chap. i, section IV.

* Éloge de feu M. de Meaux, par Joseph Sdiwr'm, Journal des Savants, 8 septembre n04, p. 561, 576.

3 Réponse de M. Charpentier au discours de réception prononcé par Bossuet, 8 juin 1671. [Œuvres de Bossuet, édit. de Versailles, t. XLIII, .32.)

* L'abbé de Clérambault, réponse au discours de réception de l'abbé de Polignac, 2 août 1704. {Œuvres de Bossuet, ibid., p. 39 et suiv.)

BOSSTJET. 9

qiies détails et quelque étude ; mais l'espace nous contraint de nous borner à peu de mots sur les plus célèbres.

Bossuet avait commencé, dès l'an lCii3, à s'exercer dans ce genre, si propre à la haute éloquence, par l'oraison qu'il fit en l'honneur de M. Cornet, son ancien maître de Navarre. En 1007, il prononça l'oraison funèbre d'Anne d'Autriche, mère de Louis XIV, dont il avait été le prédicateur de prédilection. Ce discours n'a pas été imprimé. Enfin, deux ans après, en 1609, il donna le premier grand modèle de cette éloquence qu'on n'imitera jamais, dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, exilée en France par le meurtre de Charles I", son mari. Il s'y montra historien, politique, et s'éleva jusqu'aux accents du prophète Jérémie, qui seul, dit Bossuet lui-même, était capable d'égaler les lamentations aux calamités. Peut-être, profitant des privilèges du genre, idéalisa-t-il un peu son héroïne. Du moins apparaît-elle moins solennelle, quoique toujours imposante, dans le portrait qu'a tracé d'elle madame de Motteville, qui l'avait beaucoup connue.

« Cette princesse était fort défigurée par la grandeur de sa maladie et de ses niallieurs, et n'avait plus guère de marques de sa beauté passée, etc. »

Peu de temps après avoir pleuré la mort de cette reine infortunée, Bossuet eut à verser de nouvelles larmes, mais de vraies larmes, sur la mort de sa fille, la duchesse d'Orléans. Parmi toutes les oraisons funèbres du pathétique orateur, un appréciateur éminent trouve celleci la plus étonnante, parce qu'elle est entièrement créée de génie :

« Il n'y avait là, dit Chateaubriand, ni ces tableaux de troubles des nations, ni ces développements des affaires publiques qui soutiennent la voix de l'orateur. L'intérêt que peut inspirer une princesse expirant h la fleur de son âge semble se devoir épuiser vite. Tout consiste en quelques oppositions vulgaires de la beauté, de la jeunesse, de la grandeur et de la mort; et c'est pourtant sur ce fO-id stérile que Bossuet a bâti un des plus beaux monuments de l'éloquence ; c'est de là qu'il est parti pour montrer la misère de l'homme par son côté périssable, et sa grandeur par son côté immortel. Il commence par le ravaler au-dessous des vers qui le rongent au sépulcre pour le peindre ensuite glorieux avec la vertu dans des royaumes incorruptibles i. »

Dans l'oraison funèbre de la princesse Palatine, Bossuet, selon la remarque de Chateaubriand 2, a déployé sa haute capacité pour les abstractions philosophiques. Et en même temps son génie a su descendre, sans blesser la majesté de l'art oratoire, jusqu'à l'interprétation d'un songe. Il a prouvé par ce beau discours qu'il savait manier le pathétique doux aussi bien que le pathétique noble.

Enfin, puisque nous ne pouvons nous arrêter à tous ses chefsd'œuvre, il se surpassa lui-même dans l'oraison funèbre du prince de

1 Gé7i. du Christ., 3* part., liv. IV, cliap. iv.

2 Ibid.

Condé, qui paraît le dernier effort de l'éloquence humaine. Grand et dominateur comme son héros, Bossuet est avec lui sur les champs de bataille. « Il voit tout, comme dit l'auteur des Éloges, mesure tout; il a l'air de commander aux événements; il les appelle, il les prédit, il les lie ensemble, et peint à la fois le passé, le présent, l'avenir : tant les objets se succèdent avec rapidité, tant ils s'entassent et se pressent dans son imagination M » « Ce n'est plus seulement un orateur, c'est un poëte qui embouche la trompette épique pendant une moitié de son récit, et nous donne, comme en se jouant, un chant d'Homère ^ » Revenant, dans les dernières pages, aux vues chrétiennes qui communiquent aux premières oraisons funèbres un caractère si élevé, il redouble de pathétique et de sublime quand il appelle peuples, princes, prélats, guerriers au catafalque d'un héros qu'il embellit, qu'il pare de qualités dont il ne fut guère doué, comme de la bonté naturelle, mais en qui son éloquence nous fait justement admirer un des plus vaillants cœurs qu'on vit jamais.

Une observation à faire sur toutes les oraisons funèbres de Bossuet, c'est la liberté qu'y sait garder son génie. Il n'en compassé point avec une exactitude symétrique les grandes divisions. Une partie de son sujet est-elle plus intéressante, il s'y étend complaisamment et glisse sur les autres. Rien de scolastique. Pour passer d'un sujet à un autre, ses transitions sont toujours des mouvements. Il raconte, il raisonne, il s'émeut non d'après les règles de la rhétorique, mais suivant les mouvements de son inspiration. Enfin il sait être aussi naturel qu'on peut l'être dans un genre de convention.

On a souvent déprécié le genre de l'oraison funèbre, parce qu'il est de son essence d'être un discours d'appareil, une déclamation, un lieu commun, et souvent une atteinte à la vérité. Bossuet lui a su donner toute la perfection dont elle était susceptible, et lui a dû ses plus éclatants succès. Cependant, a dit son secrétaire le Dieu, « il n'aimait pas ce travail, qui est peu utile, quoiqu'il y répandît beaucoup d'édification. » Telle est l'explication de la célèbre phrase qui termine l'oraison funèbre du prince de Côndé, et dans laquelle, avant d'avoir atteint soixante ans, Bossuet semble renoncer pour jamais aux pompes de l'éloquence. Il renonce aux pompes séculières d'une éloquence qui ne sert guère qu'à sa gloire; mais il ne renonce pas à l'éloquence elle-même, il en réserve l'usage pour des occasions plus modestes et plus utiles ; désormais c'est seulement à son troupeau qu'il veut faire entendre sa voix.

Elle retentit cependant encore dans quelques circonstances solennelles.

11 est un discours qu'on joint souvent aux Oraiso7is funèbres, et qui mérite assurément d'avoir place parmi les plus belles productions

1 Thomas.

2 Chateaubriand.

oratoires de Bossuet, c'est le sermon qu'il prononça, en juin 1C74, pour la profession de mademoiselle de la Vallicre, devenue sœur Louise de la Miséricorde. Racontant la cérémonie touchante où l'ancienne maîtresse de Louis XIV reçut le voile des mains de la reine, madame de Sévigné dit :

« Cette belle et courageuse personne fit cette action, comme toutes les autres de sa vie, d'une manière noble et charmante. Elle était d'une beauté qui surprit tout le monde ; mais ce qui vous étonnera, c'est que le sermon de M. de Condom (Bossuet) ne fut point aussi divin qu'on l'espérait. »

C'est-à-dire qu'il ne fut pas aussi brillant que plusieurs autres discours prononcés dans des circonstances d'éclat ; mais la gravité discrète dont il est empreint est ce qui convenait le mieux à un pieux évêque soigneux, en un sujet si délicat, de ne prêter en rien au sourire ni à l'allusion maligne. Transportant immédiatement dans la région la plus pure cet auditoire en grande partie composé de courtisans voluptueux qui se seraient plu à certains tableaux, le sage orateur prend pour texte et applique à la circonstance la parole de celui qui est assis sur le trône dans l'Apocalypse : Je renouvelle toutes choses. Il invite tous les auditeurs à ce renouvellement du cœur.

« Mais prenez bien garde, messieurs, qu'il faut ici observer plus que jamais le précepte que nous donne l'Ecclésiaste: « Le sage qui loue, dit-il, une parole sensée, la loue et se l'applique à lui-même. » Il ne regarde pas à droite, h gauche, à qui elle peut convenir; il se l'applique à lui-même, et il en fait son profit. Ma sœur, ajouta- t-il en se tournant vers la nouvelle religieuse, parmi les choses que j'ai à vous dire, vous saurez bien démêler ce qui vous est propre. Faites-en de même, chrétiens... »

Et après avoir, parées termes simples et profonds, écarté toutes les curiosités vaines et les préoccupations mondaines, il aborde son sujet, et s'attache à définir et à décrire les deux amours, le profane et le divin. « L'amour de soi-même poussé jusqu'au mépris de Dieu, » et « l'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi-même ; » et se renfermant dans le cercle qu'il se trace, il produit, sans viser à aucun effet, sans aucun apprêt de style, le plus admirable modèle d'éloquence tempérée.

Nous avons voulu, sans nous astreindre à la chronologie, épuiser d'une fois ce que nous avions à dire sur Bossuet orateur, et le montrer tout de suite, par ses sermons aussi bien que par ses oraisons funèbres, comme la bouche la plus éloquente de l'Église de France. Il nous faut maintenant revenir à l'année 1669, qui clôt une des périodes de sa vie.

A la date de 1669 Bossuet, par ses sermons, était déjà tout au premier rang de ceux qui faisaient le plus d'honneur à la langue française. Cependant, — fait remarquable, — il n'avait encore lu quhrn très-petit nombre de livres français. Il le déclare lui-même plusieurs

fois dans un curieux opuscule, écrit tout entier de sa main et composé à la fin de 1609, pour l'abbé-duc d'Albret, depuis cardinal de Bouillon ^ Ce qu'il avait vu de nos auteurs, c'était : Descartes; les Œuvres diverses de Balzac; — la Vie (traduite) du saint archevêque Barthélémy des Martyrs; — le Tacite de Perrot d'Ablancourt; son Lucien; son Thucydide; quelques livres de messieurs de Port-B.oyal bons à lire, dit-il, parce qu'on y trouve de la gravité et de la grandeur; leurs 'préfaces, de préférence ; — de Pascal, les Lettres à un provincial ; quelques pièces de nos deux tragiques : « Je trouve, disait-il, la force et la véhémence dans Corneille; plus de justesse et de régularité dans Racine. »

Ayant si peu lu de livres français, continue Bossuet, « ce que j'ai appris du style (pour les figures), je le tiens des livres latins, et un peu des grecs; de Platon, d'Isocrate, et de Démosthènes, dont j'ai lu aussi quelque chose; — de Cicéron, surtout de ses livres De Oraiore ; et du livre intitulé : Orator, où je trouve les modèles de grande éloquence plus utiles que les préceptes qu'il y ramasse ; de ses oraisons (avec quelque choix) : pro Murœna, pro Marcello ; — quelques Catilinaires ; — quelques Philippiques ; — Tite-Live, Salluste, — et Térence. — Voilà mes auteurs pour la latinité; et j'estime qu'en les lisant à quelques heures perdues, on prend des idées du style tourné et figuré. Car, quand on sait les mots, — qui font comme le corps du discours, — on prend, dans les écrits de toutes les langues, le tour, qui en est l'esprit ; — surtout dans la latine, — dont le génie n'est pas éloigné de celui de la nôtre, — ou plutôt qui est tout le même. »

En cette même année 1669 Bossuet fut nommé évêque de Condom, mais il ne se rendit pas à cette résidence et se démit de son siège deux ans après. En effet, une nouvelle direction avait été donnée en 1670, à sa vie par le choix que le roi, sur les recommandations de l'archevêque de Paris, Péréfixe, et du chancelier Letellier, avait fait de lui, entre de nombreux concurrents, pour la fonction de précepteur du Dauphin. Il devait s'occuper de cette éducatioTi jusqu'en 1679, après quoi il fut nommé évêque de Meaux et aumônier de la Dauphine en 1681.

Bossuet, qui avait été voué dès l'enfance à l'Église, et qui venait de consacrer dix-huit années à la théologie, à la prédication, à la controverse, crut avoir besoin, pour pouvoir dignement faire l'éducation de l'héritier de la couronne, de se remettre à l'étude des belles-lettres et des sciences humaines auxquelles il prétendait être devenu presque étranger depuis sa sortie de Navarre. Il devint bientôt aussi excellent littérateur qu'éminent théologien.

1 Sur le style et la lecture des écrivains et des Pères de l'Église, pour former un orateur. Écrit composé par Bossuet pour Emmanuel-Théodose de la Tour d'Auvergne, abbé-duc d'Albret, promu récemment au cardinalat, et appelé maintenant Cardinal de Bouillon (1G69-1070). Publié par A. Floquet, Etudes sur la vie de Bossuet jusqu'à son entrée en fonction en qualité de précepteur du Dauphin, t. I, p. 515-524.

BOSSUET. i 3

«L'antiquité grecque, latine, dit le DioAi, repassa sous ses yeux: poëtes, pliilosophes et historiens. Ouvrez son Histoire icniverselle ; l'ancienne philosophie s'y fait autant remarquer que la fable et l^hisloire, et son style a toutes les grâces de la poésie. Entre les poëtes grecs, il ne s'attacha qu'à Homère; il le savait aussi bien que Virgile et Horace, et il en récitait des vers avec la même facilité. La sublimité du divin Homère, la richesse de ses comparaisons et toutes ses beautés le lui faisaient mettre à la tête des poëtes et des orateurs. Dans les occupations les plus pénibles de sa vie, Homère était un de ses délassements et le sujet le plus agréable de ses conversations.

'( Ilétaitalors si plein d'Homère, continue le secrétaire du grand évèque, qu'il en répétait souvent des vers en dormant et s'éveillant, par l'attention qu'il avait à les réciter, comme on s'éveille au milieu d'un songe dont on est agréablement frappé. Dans un doux sommeil de cette sorte, son imagination fut si vivement touchée des malheurs d'Ulysse qu'il fit, encore tout endormi, ce beau vers :

« Totç ^uaruy^oùoiv àyOo? ï'S'n. fjù Xo-jccç. )) 0 Tout est à charge aux malheureux, même leur pensée. »

« Virgile et Horace ne lui étaient pas moins familiers. On n'allait jamais à la campagne sans Virgile. Il ne cessait de vanter la douceur de ses vers, et aussitôt l'exemple suivait, pris des Églogues ou des Géorgiques. La beauté de la simple nature faisait ses délices dans ce poëme; et combien plus à la campagne ! L'on avait à la fois et la chose et l'expression ; l'Enéide avait son prix en d'autres rencontres; Horace pareillement, dont les belles et vives images étaient un sujet d'admiration, avec sa philosophie et sa poétique. Mais la préférence était pour Virgile, dont la douceur était aussi le caractère de notre prélat i. »

Depuis son élévation au poste envié de précepteur du Dauphin, Bossuet s'était renfermé dans la retraite, n'entretenant avec toutes les personnes placées au premier rang par la naissance, les dignités, le crédit, que les simples relations commandées par le devoir ou prescrites par l'usage, et s'adonnant tout entier à l'exercice de ses fonctions et à son goût pour l'étude. Les soins d'un tel maître profitèrent peu au royal élève dont le genre d'esprit et de caractère répugnait à l'éducation qu'il reçut, mais cette éducation fut pour le précepteur l'occasion de produire plusieurs de ses plus impérissables chefs-d'œuvre, de coux où se montre avec le plus d'éclat cette immensité d'aptitudes qui fait que peu d'écrivains ont aussi complètement que Bossuet rempli la vaste idée de ce grand nom d'homme de génie. Le plus célèbre est le Discours sur l'Histoire universelle, le plus beau monument historique qui soit dans aucune langue.

L'objet de cet ouvrage, publié en 1681, est de montrer l'élévation et la chute des empires, les causes de leurs progrès et celles de leur décadence, les desseins secrets de la Providence sur les hommes, et les ressorts cachés qu'elle fait jouer pour diriger à son gré les choses humaines; enfin l'autorité et la sainteté de la religion prouvées par sa stabilité et sa durée perpétuelle. 11 est divisé en trois parties. La

1 Mém. de le Dieu, t. I, p. 142, 143.

première, chronologique et conforme au système d'Ussérius, donne la substance des faits capitaux depuis l'origine du monde jusqu'à la chute de l'ancien empire romain et au commencement de Charlemagne. La seconde renferme des réflexions sur l'état et la véi'ité de la religion, et suivant les termes de l'auteur dans sa lettre à Innocent XI sur les travaux et les études du Dauphin, « on y voit la vérité toujours victorieuse, les hérésies renversées, l'Église fondée sur la pierre les abattre par le seul poids d'une autorité si bien établie, et s'affermir avec le temps. « La troisième est historique, et comprend ces réflexions sur les vicissitudes des monarchies anciennes et modernes qui donnent un si grand caractère au Discours sur l'Histoire universelle.

L'auteur indique ainsi lui-même les principales divisions de son ouvrage :

« Il faut d'abord s'attacher h un petit nombre d'époques, telles que sont les temps de l'histoire ancienne : Adam, ou la création; Noé,ou le déluge; la vocation d'Abraham, ou le commencement de l'alliance de Dieu avec les hommes; Moïse, ou la loi écrite ; la prise de Troie ; Salomon, ou la fondation du temple ; Romulus,ou Rome bâtie; Cyrus,ou le peuple de Dieu délivré de la captivité de Babylone ; Scipion, ou Carthage vaincue ; la naissance de Jésus-(.hrist ; Constantin, ou la paix de l'Église; Chailemagne, ou l'établissement du nouvel empire.

« Je vous donne cet établissement du nouvel empire, sous Charlemagne, comme la fin de l'histoire ancienne, parce que c'est là que vous verrez finir tout à fait l'ancien empire romain. C'est pourquoi je vous arrête à un point si considérable de l'histoire universelle. La suite vous en sera proposée dans une seconde partie, qui vous mènera jusqu'au siècle que nous voyons illustré parles actions immortelles du roi votre père, et auquel l'ardeur que vous témoignez à suivre un si grand exemple fait encore espérer un nouveau lustre i. »

L'historien promettait une seconde partie qui eût été la plus difficile à traiter, mais qui assurément n'eût pas été la moins curieuse. Il réitère encore ailleurs cette promesse d'une continuation jusqu'à l'époque contemporaine :

« Vous croirez peut-être, Monseigneur, qu'il aurait fal-lu vous dire quelque chose de plus de vos Français et de Charlemagne, qui a fondé le nouvel empire. Mais outre que son histoire fait partie de celle de France, que vous écrivez vous-même et que vous avez déjà sifort avancée, je me réserve à vous faire un second discours oùj'aurai une raison nécessaire de vous parler de la France et de ce grand conquérant, qui, étant égal en valeur à ceux que l'antiquité a le plus vantés, les surpasse en piété, en sagesse et en justice 2. »

On a souvent déploré que Bossuet, en ne donnant aucune suite à son projet d'un second discours, ait ainsi terminé brusquement son histoire à Charlemagne, au moment où la chrétienté se fonde, où l'Église triom-

1 Disc. surl'Hist. univ. Avant-Propos.

2 Ibid., 3= part., chap. viii.

phe,où s'ouvrent, avec la grande ère du moyen âge, tant de spectacles nouveaux, bien dignes d'ôtre racontes et expliqués par le sublime écrivain. D'excellents esprits ont regretté qu'en traçant pour un prince chrétien les droits et les devoirs de la politique, il les ait empruntés exclusivement à l'histoire du peuple juif, « comme si l'exemple de celle nation, sur laquelle Dieu s'était réservé une action directe et visible par les prophéties et les miracles, qui fut d'ailleurs toujours rebelle à sa loi, et dont l'existence politique précède la venue de Notre- Seigneur, devait être le seul que pussent invoquer des peuples catholiques, ayant l'Église pour guide immortel, et le Calvaire pour point de départ *. »

On a fait des reproches d'une autre nature au chef-d'œuvre de Bossuet. On s'est plaint « qu'un iiomme si éloquent oubliât en effet l'univers dans une histoire universelle, et ne parlât que de trois ou quatre nations qui sont aujourd'hui disparues de la terre^. » C'est faire un crime au grand historien d'avoir été consciencieux, en s'abstenant d'aborder des points alors trop obscurs pour qu'il y eût utilité à lui d'en parler. Quand il aurait fait mention des Indiens et des Chinois, qu'est-ce que son livre y aurait gagné? Ce puissant génie, qui n'approche de rien sans l'éclairer, a du moins laissé un sillon de lumière sur toutes les parties qu'il a touchées; et le magniflque Discours sur r histoire universelle n'eût-il eu pour conséquence que de donner l'exemple de ranger la suite des faits sous un seul point de vue général qui les domine tous, il aurait par cela seul glorieusement contribué aux progrès de la science historique.

Le second ouvrage pour l'éducation du Dauphin dont Bossuet parle dans sa lettre au Pape, est la Politique tirée des propres paroles de VÉcriture sainte. Ce traité, destiné à servir de code sacré pour les rois, est un des ouvrages que Bossuet a le plus travaillés ; mais il ne put pas le finir tout d'une fois. Il le quittait et le reprenait selon ses occupations ou ses loisirs. Il n'avait achevé pendant l'éducation du fils de Louis XIV que la première partie, les six premiers livres, qu'en 1692 il communiqua au duc de Beauvilliers, en l'autorisant à en faire usage pour l'instruction du duc de Bourgogne. Il mourut sans avoir mis à son œuvre le dernier couronnement. L'abbé Bossuet le publia en 1709, et le dédia au Dauphin pour qui il avait été composé.

La Politique tirée de VÉcriture sainte est divisée en dix livres. L'auteur en fait ainsi connaître lui-même les objets principaux dans la conclusion du deuxième livre :

« Nous avons établi par les Écritures que la royauté a son origine dans la Divinité même;

1 Montalembert, Des interdis catholiques au dix-7icuvième siècle, c\np.i\, p. 7"2. ' Volt,, Essai sur les mœurs des nations. Remarq. pour servir de sujipliîmentj I.

« Que Dieu aussi l'a exercée visiblement sur les hommes dès les commencements du monde;

» Qu'il a continué cet exercicesurnaturelet miraculeux, sur le peuple d'Israël, jusqu'au temps de l'établissement des rois;

« Qu'alors il a choisi l'état monarchique et héréditaire comme le plus naturel et le plus durable ;

« Que l'exclusion du sexe né pour obéir était naturelle à la souveraine puissance ;

« Ainsi nous avons trouvé que, par l'ordre de la divine Providence, la consti' tution de ce royaume était, dès son origine, la plus conforme à la volonté de Dieu, selon qu'elle est déclarée par ses Écritures.

« Nous n'avons pourtant pas oubliéqu'ilparaît dans l'antiquité d'autres formes de gouvernement, sur lesquelles Dieu n'arien prescrit au genre humain; en sorte que chaque peuple doit suivre, comme un ordre divin, le gouvernement établi dans son pays; parce que Dieu est un dieu de paix, et qui veut la tranquillité des choses humaines,

« Mais comme nous écrivons dans un État monarchique, et pour un prince que la succession d'un si grand royaume regarde, nous tournerons dorénavant toutes les instructions que nous tirerons de l'Église, au genre de gouvernement où nous vivons ; quoique, par les choses qui se diront sur cet État, il sera aisé de déterminer ce qui regarde les autres. »

L'illustre évêque cherche ainsi, sans sortir de la Bible, de quoi former un grand prince, et montre qu^on peut être un excellent politique et un véritable chrétien. Les développements qu'il donne au texte de l'Écriture sont dignes de ses chefs-d'œuvre. Quelquefois, comme l'a remarqué le Dieu, « il emploie des matériaux de ses sermons prêches à la cour, tant il en estimait les principes sûrs et bien établis, et sans y trouver rien à changer en un âge si avancé et avec tant de lumières *. »

Bossuet, dans sa Po/iï«</«e, défend l'autorité absolue des rois, et ils'ef force de donner un arc-boutant théologique à l'antique édifice de la monarchie française ; mois il sait mettre dans sa doctrine, qui n'est nullement juive, des tempéraments dignes d'un évêque catholique et d'un évêque français, sujet d'un roi chrétien et citoyen d'un pays régi par des lois.

« Le seul énoncé de quelques chapitres, dit un écrivain célèbre de nos jours, dépose que Bossuet n'a nullement entendu préconiser le pouvoir illimité de thoynme sur l'homme, qui au surplus n'était pas concédé aux rois d'Israël. Ouvrons la table du livre VHP, contenant la suite des devoirs pnrticidiers de la 7'oyauté. \o\ci ce que nous lisons : La justice est établie sur la religion. — Dieu est le juge des juges, et préside aux jugements — La justice appartient à Dieu, et c'est lui qui la dorme aux rois. — La justice est le vrai caractère d'u7i roi, et c'est elle qui affermit son trône. — Sous un Dieu juste, il n'y a point de pouvoir purement arbitraire. — Il y a parmi les hommes une espèce de gouveimemeiU que l'on appelle arbitraire, mais quinese trouve point parmi nous dans les

1 Mém.,ll.

États parfaitement policés. — ',Dam le gouvernemeiit Icgifîme, les personnes sont libres. — La propriété des biens est légitime et inviolable. — On propose l'histoire cF Achab , roi d'Israël, de Jézabel, sa femme, et de Naboth. Il faut entendre Bossnet proposer cette histoire 1 Achab, cédant aux conseils de Jézabel, fait assassiner juridiquement Naboth, qui n'a pas voulu lui vendre sa vigne : « Gomme « (après ce forfait) Achab allait à l'abandon de crime en crime, il fut aussi précipité « de supplice en supplice, lui et sa famille, où tout fut immolé à une juste, per- « pétuellc et inexorable vengeance. Et c'est ainsi que furent punis ceux qui vou- <i latent introduire dans le royaume la puissance arbitraire. » Voilà au moins un exemple juif que l'on pardonnera à Bossuet d'avoir invoqué.

« On trouvera encore que Bossuet ne se montre ni trop juif ni trop partisan de l'arbitraire dans l'article 4 du livre VIP : Des motifs de religion particuliers aux rois; article que l'auteur termine par cette proposition : Les rois de Fra?iceont une obligation particulière à aimer l'Église et à s'attacher au Sainf-Siége. Nous y lisons ces belles paroles :

« Rémi, ce grand saint et ce nouveau Samuel, appelé pour sacrer les rois, sacra « ceux de France en la personne de Clovis, comme il le dit lui-même, « pour être « les perpétuels défenseurs de l'Église et des pauvres,» qui est le plus digne objet « de laroyauté.Il le bénit et ses successeurs, qu'il appelle toujours ses enfants, et « priait Dieu nuit etjour qu'ils persévérassent dans la foi. Prière exaucée de Dieu « avecune prérogative bien particulière, puisque la France est le seul royaume de « la chrétienté qui n'a jamais vu sur le trône que des rois enfants de l'Église...

« Les enfants de Clovis n'ayant pas marché dans les voies que saint Rémi leur « avait prescrite';. Dieu suscita mie autre race pour régner en France. Les papes « et toute l'Église la bénirent en la personne de Pépin, qui en fut le chef. L'em- « pire y fut établi en la personne do Charlemagne et de ses successeurs Aucune « famille royale n'a jamais été si bienfaisante envers l'Église romaine; elle en « tient toute sa grandeur temporelle, et jamais l'empire ne fut mieux uni au « sacerdoce, ni plus respectueux envers les papes, que lorsqu'il fut entre les « mains des rois de France.

« Une troisième race était]montée sur le trône, race, s'il se peut, plus pieuse que « les deux autres, sous laquelle la France est déclarée par les papes « un royaume « chéri et béni de Dieu, dont l'exaltation est inséparable de celle du Saint-Siège.» « Race aussi qui se voit, seule dans l'univers, toujours couronnée et toujours ré- « gnante, depuis sept cents ans entiers, sans interruption, et, ce qui lui est encore « plus glorieux, toujours catholique... Elle a produit saint Louis, le plus saint roi « qu'on ait vu parmi les chrétiens : tout ce qui reste aujourd'hui de princes de « France est sorti de lui. Et, comme Jésus-Christ disait aux Juifs : « Si vous êtes « enfants d'Abraham, faites les œuvres d'Abraham, » il ne me reste qu'à dire à « nos princes : Si vous êtes enfants de saint Louis, faites les œuvres de saint « Louis. »

« Il nous semble, après ces citations, que Bossuet n'eût pas été médiocrement étonné de s'entendre traiter tout à la fois de novateur et de conseiller de la tyrannie.

« Mais enfin, dit-on, Bossuet reconnaît qu'il n'y a point de tentation égale à celle de la puissance absolue; il avoue que depuis qu'elle est établie « il n'y a plus de « barrière contre elle, ni d'hospitalité qui ne soit trompeuse, ni de rempart assuré « pour la pudeur, ni enfin de sûreté pour la vie des hommes, m L'objection est posée par Bossuet lui-même. Voici la réponse : « Premièrement, Dieu, qui savait « ces abus de la souveraine puissance, n'a pas laissé de l'établir en la personne de M Saûl, quoiqu'il sût qu'il en devait abuser autant qu'aucun ; roi secondement, si Prosateurs du xvii" siècle. Il- 2

« ces inconvénients devaient contraindre le gouvernement jusqu'au point que « l'on veut imaginer, il faudrait ôter jusqu'aux juges choisis tous les ans par le « peuple, puisque la seule histoire de Suzanne suffit pour montrer l'abus qu'ils « ont fait de leur autorité. » Il continue par ces graves paroles, auxquelles toute l'histoire rend témoignage: «Sans se donner un vavi tourment h chercher dans a la vie humaine des secours qui n'aient point d'inconvénients, et sans examiner « ceux que les hommes ont inventés dans les établissements des gouvernements « divers, il faut aller à des remèdes plus généraux, et à ceux que Dieu lui- « même a ordonnés aux rois contre la tentation de la puissance. »

« Et, tout de suite après, il fait retentir les anathèmes de l'Esprit-Saint contre les mauvais princes : « Écoutez-moi, rois, et entendez. Juges de la terre, ap- « prenez voti-e devoir : c'est le Seigneur qui examinera vos œuvres et qui son- « dera vos pensées. Parce que vous n'avez pas jugé droitement, il vous appaa raîtra tout à coup d'une manière terrible, etc. » C'est là-dessus qu'il s'écrie : « Et celui-là est bien endormi qui ne se réveille pas à ce tonnerre. »

« Aujourd'hui, sans doute, Bossuet paraîtrait se rassurer à peu de frais. Qui prend garde à ce tonnerre ? Nous nous contenterons d'observer que ce tonnerre a réveillé Louis XIV ; que, durant une longue suite de siècles, il a suffi pour préserver la France du malheur et de la honte d'être gouvernée par un tyran ; et que les tyrans ne sont venus qu'après que ce même tonnerre a cessé de gronder, après 1789, après la naissance de la liberté. Bossuet, du reste, ne blâme pas les diverses inventions que les hommes ont conçues pour jouir des avantages du gouvernement et en diminuer les charges : du haut de sa pensée, qui embrasse toute l'histoire humaine, il sourit seulement de ceux qui se donnent le vain tourment, puisque c'est son mot, de chercher contre la tyrannie un rempart plus fort que la connaissance et la crainte de Dieu. Les œuvres de la souveraineté populaire et le spectacle de ses vicissitudes ne l'eussent pas fait changer d'avis. Les révolutions n'avaient rien à lui apprendre. Il savait ce qu'elles ont coutume de faire; il savait aussi d'où elles viennent. Après avoir bien distingué le caractère du bon prince et celui du tyran, il écrit un chapitre intitulé : Dieu inspire l'obéissance aux peuples, et y laisse répandre un esprit de tyrannie. Dans ce chapitre, il raconte comment Jéhu détrôna Joram: « Dieu vengea par ce moyen les impiétés d'Achab et de Jézabel sur eux et sur leur « maison... Voilà l'esprit de révolte qu'il envoie quand il veut renverser les « trônes. Sans autoriser les rébellions, Dieu les permet et punit les crimes /ja?" « d'autres crimes quil châtie aussi en son temps; toujours terrible et toujours « juste. » On voit qu'il avait lu, à deux cents ans de lui, dans l'avenir, l'histoire exacte de la liberté politique i. »

On pourrait citer encore, de la Politique de Bossnet, de nombreux passages servant à prouver que la théorie de la royauté absolue tempérée par des lois fondamentales, n'était pas incompatible chez lui avec les sentiments les plus humains. ÎSous nous contenterons de rappeler quelques lignes de son- beau chapitre intitulé : Conséquences des principes généraux de l'humanité et de la fraternité.

« Chaque homme, y lit-on, doit avoir soin des autres hommes. Ce n'est pas sans raison qu'il est écrit dans l'Ecclésiaste : « Dieu a chargé chaque homme « d'avoir soin de son prochain. » Il faut secourir notre prochain comme en

1 Louis Veuillot, Mélanges, 1" série, t. I, 22 décembre 1852.

devant rendre compte à Dieu qui nous voit. Il n'y a que les parricides et les ennemis du genre humain qui disent : « Je ne sais où est mon frère : suis-je fait pour le garder? » Dieu ayant voulu établir la société veut que chacun y trouve son bien et y demeure attaché par cet intérêt. »

« Il n'y a pas de partage qui empêche que je n'aie soin de ce qui est h autrui, comme s'il était îi moi-môme, et que je ne fasse part h autrui de ce que j'ai, comme s'il était véritablement à lui.

« C'est ainsi que la loi remet en quelque sorte en communauté les biens qui ont été partagés, pour la commodité publique et particulière. »

C'est dans la Politique tirée de l'Écriture sainte que Bossuet se montre le plus nettement partisan du pouvoir absolu, très-distinct à ses yeux du pouvoir arbitraire ; mais tous ses écrits comme toute sa vie témoignent chez lui des mêmes opinions aussi sincères qu'arrêtées. Et non-seulement il a soutenu dans ses principaux ouvrages, mais il a hautement fait retentir dans la chaire toutes les maximes qui établissent le pouvoir absolu des rois, et toujours avec un accent qui partait d'un cœur séduit autant que d'un esprit convaincu.

« La cour était pour lui, a dit Joseph de Maistre, un véritable sanctuaire où il ne voyait que la puissance divine dans la personne du roi. La gloire de Louis XIV et son absolue autorité ravissaient le prélat, comme si elles lui avaient appartenu en propre. Quand il loue le monarque, il laisse bien loin derrière lui tous les adorateurs de ce prince, qui ne lui demandaient que la faveur. Celui qui le trouverait flatteur montrerait bien peu de discernement. Bossuet ne loue que parce qu'il admire, et sa louange est toujours parfaitement sincère. Elle part d'une certaine foi monarchique qu'on sent mieux qu'on ne peut la définir; et son admiration est communicative, car il n'y arien qui persuade comme la persuasion ' ! »

Cette admiration pour la royauté dont il voyait le type dans la personne de Louis le Grand lui inspirait un souverain mépris pour les théories démocratiques. 11 dit dans le- cinquième de ces éloquents Avertissements adressés aux protestants dont la plupart des docteurs étaient plus ou moins partisans du gouvernement populaire :

« J'ai vengé le droit des rois et de toutes les puissances souveraines ; car elles sont également attaquées, s'il est vrai, comme on le prétend, que le peuple domine partout, et que l'État populaire, qui est le pire de tous, soit le fond de tous les États. J'ai répondu aux autorités de l'Écriture qu'on leur oppose. Celles-là sont considérables; et toutes les fois que Dieu parle, ou qu'on objecte ses décrets, il faut répondre. Pour les frivoles raisonnements dont se servent les spéculatifs pour régler le droit des puissances qui gouvernent l'univers, leur majesté les en défend ; et il n'y aurait qu'à mépriser ces vains politiques, qui, sans connaissance du monde ou des affaires publiques, pensent pouvoir assujettir les trônes des rois aux lois qu'ils dressent parmi leurs livres, ou qu'ils dictent dans leurs écoles. »

1 De l'Église gallic, liv. II, chap, xu.

Bossuet n'a aucun goût pour le gouvernement tempéré à la façon de l'Angleterre. Chercher des barrières à la souveraineté dans les constitutions des empires, c'est à ses yeux un vain tourment. La majorité des docteurs catholiques antérieurs au dix-septième siècle n'était pas de cet avis, et il ne fut point partagé par Fénelon. Depuis, bien des catholiques sincères et éclairés ont reproché à ce grand génie de s'être trop laissé éblouir parla monarchie illimitée que Louis le Grand personnifiait devant lui avec un éclat séducteur, et, dans son enchantement, de n'avoir pas su faire voir au roi et à son fils, par les monuments de l'histoire de France, parles capitulaires de Charlemagne et de ses successeurs, par les écrits de Hincmar de Reims et des contemporains du passage de la seconde dynastie à la troisième, que la royauté chez les Francs et les Français n'était ni absolue ni strictement héréditaire, mais tempérée par l'élection et le concours des seigneurs et des prélats formant alors l'assemblée nationale : idées dont on ne voit trace, ni dans la Politique de Bossuet, ni dans l'histoire de France rédigée sous ses yeux par le Dauphin.

Bossuet est le plus grand, mais c'est aussi le plus intègre, le plus sincère et le plus désintéressé défenseur qu'ait jamais eu l'autorité. Antoine Arnauld, un de ses plus constants admirateurs, dit dans une de ses lettres, après beaucoup d'éloges du grand prélat : « Il y a néanmoins un verumtamen dont j'appréhende qu'il n'ait à rendre compte à Dieu : c'est qu'il n'a pas le courage de rien représenter au roi. C'est le génie du temps, môme à l'égard de ceux qui ont de grandes lumières. » L'évéque, que Louis XIV craignait autant qu'il le vénérait et l'aimait, ne manqua certes pas de courage, et il sut faire en bien des occasions des représentations hardies.

En toute circonstance, il prêchait au peuple l'obéissance, « une obéissance d'amour qui ne rabaisse point l'homme », comme dit très-bien M. de Maistre^. Il savait également, à l'occasion, et « avec une liberté chrétienne qui ne déplaisait point', » rappeler au roi ses devoirs et lui représenter ses fautes. Dans un sermon prêché à la cour, il disait, en faisant une allusion délicate aux amours de Louis XIV :

« 0 Dieu, bénissez ce roi que vous nous avez donné I Que vous demanderonsnous pour ce grand monarque? Quoi, toutes les prospérités? Oui, Seigneur; mais bien plus encore, toutes les vertus et royales et chrétiennes. Non, nous ne pouvons consentir qu'aucune lui manque, aucune, aucune : elles sont toutes nécessaires, quoi que le monde puisse dire, parce que vous les avez toutes commandées. Nous le voulons voir tout parfait, nous le voulons admirer en tout : c'est sa gloire, c'est sa grandeur qu'il soit obligé d'être notre exemple; et nous estimerions un malheur public, si jamais il nous paraissait quelque ombre dans une vie qui doit être toute lumineuse. Oui, Sire, votre piété, votre justice, votre innocence, font la meilleure partie de la félicité publique. Conservez-nous ce bonheur, seul capable de nous consoler parmi tous les fléaux

1 De l'Eglise, gallic, liv. II, chap. xii.

2 Ibid.

que Dieu nous envoie, et vivez en roi chrétien. Il y a un Dieu dans le ciel qui venge les péchés des peuples, mais surtout qui venge les péchés des rois. C'est lui qui veut que je parle ainsi; et si Votre Majesté l'écoute, il lui dira dans le cœur ce que les hommes ne peuvent pas dire. Marchez, ô grand roi, constamment, sans vous détourner, par toutes les voies qu'il vous inspire; et n'arrêtez pas le cours de vos grandes destinées, qui n'auront jamais rien de grand, si elles ne se terminent à l'éternité bienheureuse '. »

Revenant encore, dans un autre sermon, sur les grandes destinées et sur les triomphes du roi, il osait lui dire, avec une liberté qui n'appartenait qu'à lui : Il n'y a plus pour vous qu'un seul ennemi à redouter, vous-même, sire, vous-même, etc. *.

Il disait encore après la révocation de l'édit de Nantes :

« Vos peuples s'attendent. Sire, à vous voir pratiquer plus que jamais ces lois que l'Écriture vous donne. La haute profession que Votre Majesté a faite de vouloir changer clans sa vie ce qui déplaisait à Dieu, les a remplis de consolation ; elle leur persuade que Votre Majesté, se donnant à Dieu, se rendra plus que jamais attentive à l'obligation très-étroite qu'il vous impose, de veiller à leur misère. . . Il est arrivé souvent qu'on a dit aux rois que les peuples sont plaintifs naturellement, et qu'il n'est pas possible de les contenter, quoi qu'on fasse. Sans remonter bien loin dans l'histoire des siècles passés, le nôtre a vu Henri IV, votre aïeul, qui, par sa bonté ingénieuse et persévérante, avait trouvé les moyens de rendre les peuples heureux et de leur faire sentir et avouer leur bonheur. Aussi en était-il aimé jusqu'à la passion , et, dans le temps de sa mort, on vit partout dans le royaume et dans toutes les familles une désolation pareille à celle que cause la perte d'un bon père à ses enfants. Il n'y a personne de nous qui ne se souvienne d'avoir oui conter ce gémissement universel à son père ou à son grand-père. »

Des écrivains ont prétendu que tout le monde, sous Louis XIV, affectait de ne pas parler du premier des Bourbons, de peur de choquer la vanité d'un monarque à qui l'universelle flatterie ne voulait rien trouver de comparable. On voit comment le grand évoque sait rappeler le souvenir du roi populaire pour proposer en exemple à son petit-fils sa bonté et son application à répandre le bonheur dans toutes les classes delà nation.

Dans toutes les occasions solennelles, que le roi fût présent ou absent, il proclamait hautement les leçons les plus dignes d'être écoutées par les rois et les plus utiles pour le bonheur des peuples. Après avoir flétri les passions infimes par lesquelles l'homme se laisse gouverner, il montre ainsi, dans le sermon pour la profession de madame de la Vallière, l'inanité et la misère de la gloire des. conquérants ;

« Mais peut-être que les passions plus nobles et plus généreuses seront plus capables de la remplir. Voyons ce que la gloire lui pourra produire ; il n'y a rien de plus éclatant ni qui fasse plus de bj-uit parmi les hommes, et tout en-

1 Serm. pour le mardi de la troisième semaine de carême. * Serm. sur la Résurrection.

semble il n'y a rien de plus misérable ni de plus pauvre. Pour nous en convaincre, considérons-la dans ce qu'elle a de plus grand et de plus magnifique. Il n'y a point de plus grande gloire que celle des conquérants : choisissons le plus renommé d'entre eux. Quand on veut parler d'un grand conquérant, chacun pense à Alexandre : ce sera donc, si vous voulez, ce même Alexandre qui nous fera voir la pauvreté des rois dans leurs conquêtes. Qu'est-ce donc qu'il a souhaité, ce grand Alexandre? et qu'a-t-il cherché par tant de travaux et tant de peines qu'il a soufferts lui-même et qu'il a fait souffrir aux autres? Il a souhaité de faire du bruit dans le monde durant sa vie et après sa mort; il a tout ce qu'il a demandé; personne n'en a jamais tant fait dans l'Egypte, dans la Perse, dans les Indes, dans toute la terre; en Orient et en Occident, depuis plus de deux mille ans, on ne parle que d'Alexandre, il vit dans la bouche de tous les hommes sans que sa gloire soit effacée ou diminuée depuis tant de siècles ; les éloges ne lui manquent pas, mais c'est lui qui manque aux éloges : il a eu tout ce qu'il demandait; en a-t-il été ou en est-il plus heureux, tourmenté par son ambition durant sa vie, et tourmenté maintenant dans les enfers, où il porte la peine éternelle d'avoir voulu se faire adorer comme un dieu, soit par orgueil, soit par politique? Il en est de même de tous ses semblables. La gloire est souvent donnée à ceux qui la désirent; mais en cela « ils ont reçu « leur récompense, » dit le Fils de Dieu ', ils ont été payés selon leurs mérites. Ces grands hommes, dit saint Augustin, si célèbres parmi les Gentils, et j'ajoute parmi les chrétiens, ont eu ce qu'ils demandaient ; ils ont acquis cette gloire qu'ils désiraient avec tant d'ardeur; et tous ces hommes vains ont reçu une récompense aussi vaine que leurs désirs : Quœrebant non a Deo, sed ab homiiiibus gloriam; ad quam pervenientes acceperunt mercedem suam, vani vanam 2.

Voir un courtisan dans un homme qui savait si noblement faire entendre la vérité aux rois, c'est calomnier le génie et la vertu.

Après s'être montré grand historien dans le Discours sur V histoire universelle, et homme d'État dans la Politique tirée de l'Écriture sainte, Bossuet se montra profond philosophe dans un autre ouvrage composé pour l'éducation du Dauphin, et qui ne parut qu'après la mort de l'auteur, le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même.

Toujours guidé par son bon sens élevé, il y évite le plus possible de s'engager dans les controverses métaphysiques : personne ne ressemblait moins que ce génie si positif à ce que Rabelais appelait de grands abstracteurs de quintessence. Il suit en général les idées de Descartes, pour qui son estime était infinie, et dont il mettait le Discours sur la méthode au-dessus de tous les ouvrages du siècle^; mais il ne s'asservit à aucun système, et garde la haute indépendance de sa pensée.

La première partie de cette belle œuvre philosophique est consacrée à l'étude de l'homme. Ce qu'on y remarque avec le plus d'admiration et d'étonnement, est la description physiologique et anatomique du corps

' Matth., chap. vi, v. 2 et seq.

2 In psalm. cxvni, Serm. 12, n. 2.

3 Mém. de le Dieu, t. I, p. 150.

humain. Bossuet s'était fait pendant plusieurs mois l'élève elle disciple du célèbre Duverney, chargé de donner au Dauphin quelques connaissances de l'anatomie, et il profita si bien de ses leçons et pénétra si loin par ses propres réflexions, que Duverney, ainsi que d'autres anatomistes et physiciens de profession, et plusieurs médecins éminents, à la lecture de la première partie du Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, furent extasiés de l'exactitude et de la profondeur de ce qu'il avait écrit sur une science dans laquelle il était si novice. Ce grand théologien a la gloire d'avoir été le premier qui ait écrit en français sur l'anatomie avec clarté, ordre et simplicité.

La seconde partie explique l'union de l'âme avec le corps, et présente les preuves les plus frappantes de l'immortalité de l'âme.

La troisième partie démontre l'existence de Dieu. L'objet que se propose Bossuet est de « faire connaître Dieu par la connaissance que rhomme a de lui-même. » Fidèle à ce plan, il écarte toutes les preuves que la révélation, la philosophie, le spectacle de l'univers, le concours unanime des peuples lui offriraient, et que Fénelon présentera d'une manière si brillante dans son Traité de l'existence de Dieu, lît de cette seule notion de l'homme, son génie puissant sait tirer les démonstrations les plus nombreuses comme les plus fortes.

Qui croirait que Bossuet ne s'occupa jamais delà publication d'une œuvre si digne de lui?

« Il n'écrivait pas, dit le Dieu, qu'il ne fût forcé par quelque nécessité ou grande utilité ; et quand il avait composé son ouvrage, si la raison de le publier cessait, ille supprimait. De là tant de traités utiles à la religion demeurés en sevelis dans son cabinet ; ses ouvrages même faits avec tant de soin pour l'instruction de Monseigneur, et surtout sa métaphysique, ou ConnaissaJice de Dieu et de soi-m.ême, que ses amis jugeaient si nécessaire, non-seulement pour répandre davantage les bons principes de la philosophie, mais encore pour combattre les libertins. Quand on le pressait de les donner au public : c'étaient, disait-il, des choses dont il ne fallait pas seulement parler *. »

Il était bien aise cependant que sa peine protîtât, et il communiqua au duc de Beauvilliers et à Fénelon le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, comme il avait fait de la Politique tirée de FÉcriture sainte.

Une autre belle œuvre philosophique de Bossuet, qu'il avait également négligé de faire imprimer, le Traité du libre arbitre, a été don. née aussi comme ayant été composée pour l'éducation du Dauphin. «Mais, observe justement le cardinal de Bausset, il est peu vraisemblable qu'un ouvrage plein de la plus sublime théologie et de la plus haute philosophie ait été destiné à l'instruction d'un enfant de quinze ou seize ans. On pourrait tout au plus supposer qu'il le lui aurait fait connaître, si ce jeune prince lui eût montré dans la suite de sa vie le

1 Mét72. de le Dieu, t. I, p. 154.

désir de s'éclairer sur cette question si difficile et si impénétrable à l'esprit humain ^ »

Les importants travaux que Bossuet composait pour l'éducation du duc de Bourgogne, et dont l'utilité devait aller bien au delà de leur destination première, ces magnifiques œuvres, le Discours sur Vliistoire universelle, la Politique tirée de l'Écriture sainte, le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, ne lui faisaient pas oublier les grands intérêts de l'Église. Au mois de décembre 1671, il publia VExposition de l'Église sur les matières de controverse. 11 voulut présenter dans un écrit très-court, et débarrassé de toute discussion d'opinions particulières, la déclaration claire et exacte des principes de l'Église catholique sur les sujets de controverse agités depuis le seizième siècle.

L'objet principal de Y Exfiosition de la doctrine de l'Église est de convaincre les ministres protestants d'avoir calomnieusement attribué au catholicisme des sentiments qu'il a toujours condamnés. Cependant c'est dans les termes les plus modérés et les moins capables d'offenser que partout l'illustre catéchiste réfute ses adversaires, comme dans ce passage :

« Toutes ces fausses idées que messieurs de la R.P.R. se font du sacrifice que nous offrons devraient s'efTacer. Ils devraient reconnaître franchement que le» catholiques ne prétendent pas se faire une nouvelle propitiation, pour apaiser Dieu de nouveau, comme s'il ne l'était pas suffisamment par le sacrifice de la croix ; ou pour ajouter quelque supplément au prix de notre salut, comme s'il était imparfait. Toutes ces choses n'ont point de lieu dans notre doctrine, puisque tout se fait ici par forme d'intercession et d'application 2.»

Évitant toutes les controverses minutieuses, il ne s'attache qu'à établir les points capitaux d'une manière si victorieuse, que tous les esprits sincères soient obligés de se rendre à la force de ses démonstrations.

Il disait, dans la conclusion de son Traité : -

« Telle &?,i\' Exposition de la doctrine catholique, en laquelle, pour m'attacher à ce qu'il y a de principal, j'ai laissé quelques questions que messieurs de la religion prétendue réformée ne regardent pas comme un sujet légitime de rupture. J'espère que ceux de leur communion qui examineront équitablement toutes les parties de ce traité seront disposés par cette lecture à mieux recevoir les preuves sur lesquelles la foi de l'Église est établie, et reconnaîtront, en attendant, que beaucoup de nos controverses se peuvent terminer par une sincère explication de nos sentiments; que notre doctrine est sainte, et que, selon leurs principes mêmes, aucun de ses articles ne renverse les fondements du salut. »

L'Église catholique était, dans VExposition, si bien lavée des reproches et des accusations des protestants, que beaucoup d'entre eux, après l'avoir lue, ne voulurent pas, sincèrement ou non, croire que

1 Bausset, Hist.de Boss., liv. IV, xx, p. 49.

2 Expos, de la doctr. de l'Église, XIV.

Bossuety fût bien l'interprète des sentiments de sa communion. Il s'en plaint dans l'avertissement de la seconde édition.

« Ce traité n'étant encore écrit qu'à la main, y dit-il, fut employé h l'instruction de plusieurs personnes particulières, et il s'en répandit beaucoup de copies. Aussitôt on entendit les honnêtes gens de la religion prétendue réformée dire presque partout qne, s'il était approuvé, il lèverait h la vérité de grandes difficultés, mais que l'auteur n'oserait jamais le rendre public, et que, s'il l'entreprenait, il n'éviterait pas la censure de toute sa communion, principalement celle de Rome, qui ne s'accommoderait pas de ses maximes. Il parut néanmoins quelque temps après, avec l'approbation de plusieurs évoques, ce livre qui ne devait jamais voir le jour; et l'auteur, qui savait bien qu'il n'y avait exposé que les sentiments du concile de Trente, n'appréhendait pas les censures dont les prétendus réformés le menaçaient.

« Il n'y avait certainement guère d'apparence que la foi catholique eût été trahie plutôt qu'exposée par un évoque qui, après avoir prêché toute sa vie l'Évangile sans que sa doctrine eût jamais été suspecte, venait d'être appelé à l'instruction d'un prince, que le plus grand roi du monde et le plus zélé défenseur de la religion de ses ancêtres fait élever pour en être un jour l'un des principaux appuis. Mais messieurs de la religion prétendue réformée ne laissèrent pas de persister dans leurs premiers sentiments; ils attendaient à toute heure un soulèvement des catholiques contre ce livre, et même des foudres de Rome.

« Ce qui leur a donné cette pensée, c'est que la plupart d'entre eux, qui ne connaissent notre doctrine que par les peintures affreuses que leur en font leurs ministres, ne la reconnaissent plus quand elle est montrée dans son naturel. C'est pourquoi il n'a pas été malaisé de leur faire passer l'auteur de l'Exposition pour un homme qui adoucissait les sentiments de sa religion, et qui cherchait des tempéraments propres à contenter tout le monde. »

Il sentit l'importance de faire taire ces bruits contraires à sa rigoureuse orthodoxie en obtenant du Saint-Siège les marques les plus signalées possibles d'approbation. On voit par sa correspondance combien il s'employait activement pour faire sanctionner de ce suprême suffrage un livre qui produisait de si heureux fruits, en dépit de toutes les manœuvres de l'esprit de parti. A propos d'une traduction de l'Exposition, qu'on voulait faire à Rome, en italien, il écrivait à M. Dirois, docteur de la Sorbonne :

« J'ai su, par M, le curé de Saint- Jacques du Haut-Pas, ce que vous lui avez écrit touchant l'impression de mon livre, que le cardinal Sigismond Chigi a dessein de faire faire à Rome, et je vous suis fort obligé des soins que vous offrez pour avancer cet ouvrage. Cela sera de très-grande conséquence pour les huguenots de ce pays, qui n'ont presque point d'autre réponse à la bouche, savoir : que Rome est fort éloignée des sentiments que j'expose. Ils ont une si mauvaise et si fausse idée de l'Église romaine et du Sainl-Siége, qu'ils ne peuvent se persuader que la vérité soit approuvée : rien, par conséquent, ne peut leur être plus utile que do leur faire voir qu'elle y parait avec toutes les marques de l'approbation publique i. »

* Lettre du 8 septembre 1C72.

Parlant des biens que faisait son livre :

« J'espère qu'il en fera de plus en plus de très-grands, si cette édition se fait dans l'imprimerie la plus autorisée, comme, s'il se peut, dans celle de la chambre apostolique; si elle se fait avec soin et d'une manière qui marque qu'on affectionne l'ouvrage; enfin, si elle paraît avec les approbations nécessaires, de la manière la plus authentique. »

N'obtenant pas aussi promptement qu'il le désirait cette haute sanction, il s'efforçait de montrer combien il était de l'intérêt de l'Église qu'elle lui fût accordée :

« Il me sera sans doute fort avantageux que mon livre soit approuvé à Rome, et que j'en aie cette marque publique, écrivait-il encore deux mois plus tard au même docteur ; mais cela est beaucoup plus avantageux pour l'Église, puisque les huguenots ont paru touchés de cette Exposition, et n'ont rien tant fait valoir entre eux que le mauvais succès qu'elle avait à Rome. Ils ont imprimé qu'elle y était improuvée; et si on leur ferme la bouche par quelque marque authentique, il y a sujet d'espérer que Dieu bénira ce petit ouvrage '. n

Joseph de Maistre, toujours sévère pour Bossuet, écrivait à un archevêque :

« Pour dire toute la vérité à l'oreille de Votre Excellence, il me semble que, dans cette Exposition même, si vantée, l'article du Saint-Père est d'une maigreur qui tient du marasme ^.

Ce fut peut-être la cause pour laquelle le pape ne donna pas tout de suite une approbation ouverte à ce traité dogmatique, où tant d'écueils avaient été si heureusement évités. 11 le fit enfin sans réserve, et l'hérésie n'eut plus de prétexte.

« Je soutiens, disait Antoine Arnauld, que tout huguenot qui lira ce livre avec un désir sincère de connaître la vérité, et de s'y rendre s'il la découvre, en doit être extrêmement ébranlé, et entrer au moins en de grands doutes s'il n'est point dans une fausse religion ; car il doit conclure que sa religion ne vaut rien, si les prétendus réformateurs n'ont point eu de sujet de se séparer de l'Église; et qu'ils n'en ont point eu si les accusations qu'ils ont formées contre elle dans leur confession de foi, en disant que les sacrements y étaient anéantis, et que toutes superititio7is et idolâtries y avaient vogue, ne sont pas véritables. Or il est si clair, par ce livre, que ces accusations sont très-mal fondées, que cet auteur môme est réduit à prétendre que ce n'est pas la véritable doctrine de l'Église qui y est représentée ; tant il est évident que la doctrine qui y est exposée ne donne aucun lieu à des accusations si atroces 3. »

L'Exposition de la doctrine chrétienne, répandue par milliers à Paris et dans toutes les provinces de la France, ne manqua pas, en effet, d'opérer de nombreuses conversions. La première et la plus éclatante

2 Lettre du 17 novembre 1G73.

1 Lettre du 13 décembre 1815.

3 Apolog. pour les cathoL, 2e part., ch. ii.

fut celle de Turenne', suivie bientôt d'une foule d'autres, parmi lesquelles nous ne citerons que celle de milord Pertli, grand chancelier d'Ecosse, et celle de M. de Dangeau, depuis abbé, qui nous apprend ainsi lui-môme dans son qnaivlcme Dialogue sur la religion, la méthode dont Bossuet s'était servi pour le convertir :

«Il me dit, à propos des objections que je lui faisais, la plupart des choses que vous avez vues dans son livre de \'Expositio7i de la doctrine catholique. Il m'en donna un exemplaire, que je lus avec soin. Ce fut entre ses mains que j'abjurai toutes mes erreurs. »

A partir de la publication de ce livre, l'alarme fut jetée dans le camp des ministres protestants. L'abbé Lenglet du Fresnoy assure que Basnage, dans une conversation qu'il eut avec lui en 1707, était convenu de bonne foi que, de tous les controversistes catholiques, l'évoque de Meaux était pour sa communion le plus à redouter, et que le seul livre de VExposition avait fait plus de tort aux prédicateurs protestants que tous les autres livres de controverse, parce que ce petit livre faisait voir clair dans les disputes des catholiques avec les prétendus réformés.

Pendant que Bossuet travaillait avec tant d'ardeur à la réuni(m des protestants, une déplorable division se préparait dans l'Église même. Une dispute très-vive entre le roi et le pape allait jeter l'illustre évêque dans unK querelle où il se montra plus politique qu'apôtre, et eut, pour la volonté du maître, des condescendances qui devaient faire jusqu'à nos jours incriminer sa mémoire, bien qu'il mérite encore la louange de s'être montré modérateur, et d'avoir arrêté les excès auxquels pouvaient se laisser entraîner des hommes emportés, comme l'archevêque de Reims, fils du ministre le Tellier.

Cette dispute entre la puissance temporelle et la puissance spirituelle eut pour origine le droit de régale, c'est-à-dire le droit qu'avait le roi de percevoir les revenus de la plupart des archevêchés et évêchés pendant la vacance des sièges, et de conférer tous les bénéfices qui en dépendaient, excepté les bénéfices à charge d'âmes, jusqu'à ce que le nouvel évêque eût prêté le serment de fidéhté^ qu'il en eût fait enregistrer l'acte à la Chambre des comptes de Paris, et qu'il eût pris en personne possession de son évêché. Louis XIV, par une ordonnance du mois de février 1673, ayant voulu étendre à tous les évêchés du royaume le droit de régale et le droit de nomination des évoques et des titulaires des bénéfices, deux des prélats lésés dans leurs droits traditionnels, tous deux vénérables par leur sainteté, résistèrent à une mesure suggérée par des parlements servîtes, et le pape, le vertueux Inno-

1 Le vaniteux cardinal de Bouillon voulut revendiquer pour lui et se laissa attribuer par ses familiers et ses complaisants le mérite de l'abjuration de son oncle; mais il est incontestable que le principal honneur en doit revenir à Bossuet, à ses entretiens, à ses sermons, et particulièrement îi son Exposition.

cent XI, prenant hautement leur cause, menaça le roi d'avoir recours au remède que lui mettait entre les mains le pouvoir qu'il avait reçu du ciel.

C'est alors que l'impérieux Louis, déterminé par Colbert, convoqua une assemblée générale du clergé pour y faire sanctionner sa volonté et y faire poser des bornes fixes à la puissance du souverain Pontife, après une mûre discussion de ses droits : le différend qu'on avait avec le pape au sujet delarégale était, au sentiment du minisire secrétaire d'État, la meilleure occasion de renouveler la doctrine de France sur l'usage de la puissance des papes.

Bossuet qui, par une honorable exception, avait été nommé député par l'Assemblée métropolitaine de Paris, quoiqu'il n'eût point encore reçu ses bulles de l'évêché de Meaux, fut unanimement désigné pour prononcer le sermon à la messe solennelle du Saint- Esprit, célébré dans l'église des Grands-Auguslins de Paris, le jour de l'ouverture de l'Assemblée, le 30 octobre 1081. Ce discours est un de ses chefs-d'œuvre oratoires. Il y plaida très-éloquemment la cause de l'unité de l'Église et prodigua les expressions les plus formelles, et par moments les plus enthousiastes, de vénération pour la suprématie du siège pontifical, cette chaire éternelle, cette chaire unique en laquelle seule tous gardent l'unité ; pour « cette Église romaine qui, enseignée par saint Pierre et ses successeurs, ne cannait point d'hérésie...., est toujours vierge ; pour V Église mère, qui dent en sa main la conduite de toutes les autres églises ; et cent autres passages aussi forts, que Fénelon, dans un de ses Mandements ', a justement opposés aux jansénistes appelants. Ce n'est qu'en gardant les tempéraments nécessaires qu'il professe ce qu'on a nommé la doctrine épiscopale, et l'indépendance de la te7nporalité des rois.

« On ne comprendra jamais parfaitement le sermon si justement célèbre sur Y Unité de l'Eglise, dit le comte de Maistre, si l'on ne se rappelle constamment le problème si difficile que Bossuet s'était proposé dans ce discours. Il voulait établir la doctrine catholique sur la suprématie romaine, sans choquer un auditoire exaspéré, qu'il eslimait très-peu, et qu'il croyait trop capable de quelque folie solennelle. On pourrait désirer quelquefois plus de franchise dans ses expressions, si l'on perdait de vue un instant ce but général i. »

Le grand écrivain, revenant sur les mêmes idées, dit encore un peu

plus loin :

« Bossuet voulait absolument contenter sa conscience et ses auditeurs ; et, sous ce point de vue, le sermon sur l'unité est un des plus grands tours de force dont on ait connaissance. Chaque ligne est un travail ; chaque mot est

1 Mandement au clergé et au peuple de son diocèse soumis à Sa Majesté Im périale, pour la réception de la Constitution du 8 septembre 1713, VII. L 2 Du Pape, liv. I, chap. xi.

pesé. La gêne extrême où se trouvait l'illustre orateur l'empêche souvent d'employer les termes avec cette rigueur qui nous aurait contentés, s'il n'avait pas craint d'en mécontenter d'autres '. »

En total, ce célèbre discours sur VUtiité de VÉolise a pu être appelé V antidote des quatre articles. Il fut aussitôt imprime, d'après la volonté du roi et la décision de l'Assemblée.

L'évoque de Meaux prouva, par son discours d'ouverture, qu'il désirait « induire les deux puissances à la paix ^. » 11 avait voulu, « sans trahir la doctrine de l'Église gallicane, ne point offenser la majesté romaine '. » Malheureusement trop de membres de l'Assemblée n'avaient pas des dispositions aussi conciliantes : les prélats les plus influents étaient notoirement irrités contre le pape.

Le H décembre 1681, l'affaire de la régale fut discutée en séance publique ; et, après diverses négociations pour obtenir quelques concessions de la cour, il fut décidé, le 3 février 1682, que l'intention de toute l'assemblée était de donner son consentement à l'extension du droit de régale dans tout le royaume, sans avoir égard à l'exemption prétendue de certains évêchés ; qu'elle recevrait avec soumission les déclarations du roi de l'année 1673, et que l'assemblée écrirait au pape au nom de tout le clergé de France, pour lui en apprendre la résolution.

Innocent XI, ce pape réformateur, regardait la question de la régale comme de la plus haute importance, parce que, en principe, il s'agissait de la liberté de l'Église. "Dans un bref en réponse à la lettre de l'assemblée, il opposa avec douleur la conduite des évoques convoqués à celle de quelques hommes pieux et forts de leur ordre (les évoques de Pamiers et d'Alet), qui avaient pris la défense des droits de l'autorité épiscopale ; il les accusa de céder à la crainte ; il leur reprocha de n'avoir pas joint leurs efforts à l'autorité du siège apostolique, de n'avoir pas plaidé avec une énergie pastorale et une humilité sacerdotale la cause de leurs églises auprès du roi, en Vinstndsant de toute Vaffaire, même au péril de l'irriter contre eux. Enfin il leur fit honte en des termes très-forts de leur silence courtisanesque.

Innocent XI finit ce bref en annulant et cassant tout ce qui avait été fait louchant la régale par l'Assemblée du clergé.

Le souverain Pontife n'avait écrit ce bref que trois mois après avoir reçu la lettre des évoques. Dans cet intervalle, le 19 mars 1682, l'assemblée adopta les quatre fameux articles connus sous le nom de Déclaration du clergé de France sur la puissance ecclésiastique ,

Bossuet ne voulait pas qu'on discutât et qu'on mît en problème l'autorité du pape, mais il se soumit à l'avis des prélats, dont l'influence fit adopter cette résolution rebelle et imprudente, dans le dessein,

1 Du Pape, liv. I, chap. xiii.

2 Lettre au cardinal d'Estrées.

8 lùid.

avoue Fleury, de mortifier le pape et de satisfaire leur propre ressentiment^, et il tint la plume pour dresser, au mois de mars 1682, les quatre fameuses proposilions, qui furent envoyées à toutes les églises de France et à tous les évêques établis sur elles par le Saint Esprit, afin qu'il n'y eûtparmi eux qu'une seule foi et un seul enseignement ^.

La quatrième de ces propositions, dont Bossuet ne fut pas le promoteur, mais dont il consentit à être le rédacteur, attentait formellement au pouvoir spirituel du pape et rejetait son infaillibilité, que le clergé de France avait professée de la manière la plus solennelle dans différentes occasions, et en particulier dans son assemblée de 1626. Cet article déclarait que, bien que « le souverain Pontife eût la principale part dans les questions de foi, son décret n'était cependant pas irréformahle, à moins qu'il ne fût confirmé par le consentement de l'Église. »

Cette prétention d'un nombre restreint d'évêques français, de poser des bornes dogmatiques et solennelles à l'autorité du pape, n'était pas assurément sans témérité ni sans graves dangers. Aussi Innocent XI apprit-il avec indignation jusqu'où les évêques avaient porté leur audace (ce sont ses propres termes). Il fit brûler publiquement ces quatre articles comme contenant une doctrine pernicieuse, et trois fois cette déclaration malheureuse fut condamnée par le Saint- Siège, avec la mesure convenable, mais d'une manière très-claire.

L'évêque de Meaux, par ordre de Louis XIV, entreprit de soutenir dans un grand ouvrage latin la vérité de ce qu'on a appelé la doctrine du clergé de France, comme s'il ne comprenait pas combien elle était propre à diminuer parmi les fidèles l'obéissance, la vénération, la confiance pour le chef de l'Église, et à remplir l'hérésie de joie et d'espérance. Son travail fut achevé en 1685. Mais alors Louis XIV avait déjà été porté par son bon sens à ordonner de ne point exécuter son édit du 2 mars 1682, qui rendait obligatoire l'enseignement des quatre propositions, et il désirait alors se rapprocher de Rome. Des négociations avaient été entamées qui n'amenèrent une' conciliation définitive qu'en 1693. Bossuet, pour ne pas fomenter encore la division, ne publia point son ouvrage. Il le retravailla dans un esprit assez différent, et lui donna, avec un nouveau titre, celui de France orthodoxe, Gallia orthodoxa, une forme toute nouvelle, en 1696, et ensuite en 1700, 1701 et 1702. Mais ce ne fut qu'en 1730, vingt-six ans après sa mort, que parut à Luxembourg Idi première révision, et en 1743, quarante-un ans après sa mort, que parut à Amsterdam, par les soins du neveu, la seconde révision de cette longue justification des quatre articles du clergé : réfutation passionnée de la doctrine, reçue dans une trèsgrande partie de l'Église sur l'infaillibilité du souverain Pontife parlant ex cathedra, sur la prééminence de son autorité au-dessus de tous les conciles, même œcuméniques, et sur son pouvoir indirect par rapport

1 Corrections et additions pour les nouveaux Opuscules de Fleury, p. 16.

2 Dernières lignes de la déclaration de 1C82.

au droit temporel des souverains, principalement dans les questions où se trouvent compromis les intérôls de l'Église ou de la religion; œuvre à la vérité d'une science immense, mais trop peu sûre, comme le montre la réfutation, ligne par ligne, qu'en a faite le savant cardinal Orsi.

Clément XII eut la pensée de condamner cette défense qui lui causa tant d'amertumes, et dans laquelle, observe le comte de Maistre, « Bossuet, entraîné parla nature de son sujet et parle mouvement de la discussion, adopte, sans s'en apercevoir, la manière protestante ^, » et dans laquelle, dit encore l'auteur du livre De VEglise gallicane ^, il « a tissu le long catalogue des erreurs des papes, avec le zèle et l'érudition d'un centuriateur de Magdebourg *, » lui qui avait dit dans le Troisième avertissement aux protestants : « Nous devons reconnaître dans le Saint-Siège une éminenteet inviolable autorité, incompatible avec TOUTES les erreurs qui toutes furent foudroyées par ce haut siège. » Le pontife affligé ne se décida à s'abstenir d'une condamnation expresse, suivant les paroles mOmes d'un autre pape, que par la double considération et des égards dus à un homme tel que Bossuet qui avait si bien mérité de la religion, et de la crainte trop fondée d'exciter de nouveaux troubles *.

Assurément l'évêque de Meaux était loin d'entendre les libertés de l'Église gallicane à la manière des parlementaires, des Pithou, des Fevret, des Dupuis, qui ne tendaient, au fond, qu'à l'asservissement et à l'anéantissement de la juridiction ecclésiastique. Mais on lui reproche justement de n'avoir pas compris et proclamé « qu'il n'ï a POINT DE libertés DE l'église GALLICANE, et quc tout 06 qu'on caclie sous ce beau nom n'est qu'une conjuration de l'autorité temporelle pour dépouiller le Saint-Siège de ses droits légitimes, et le séparer, par le fait, de l'Église de France, tout en célébrant son autorité ^. » « Libertés envers le pape, servitudes envers le roi, » disait Fénelon ; et ce sentiment, qui était depuis longtemps général dans l'épiscopat français, est devenu la foi de tous depuis le concile œcuménique de 1870. On doit déplorer que Bossuet, cet homme apostolique, ait prôlé l'autorité de son génie et de ses vertus à des idées qui devaient être une source de malheurs pour l'Église, en devenant le germe funeste de la constitution dite civile du clergé de France.

L'assemblée de 1682 fut rompue brusquement par le roi, inquiet de ses mouvements intérieurs, et elle ne put, comme elle se l'était proposé, censurer les erreurs qui s'étaient glissées dans l'enseignement de la théologie morale. La déclaration du clergé, promulguée

1 De l'Église gallic, liv. II, chap. viii.

2 Ibid., chap. xii.

' Défense de la Déclaration, 3* part., liv. IX, chap. xxxii et suiv. * Bulle de Benoît XIV à l'archevêque de Compostelle, grand inquisiteur d'Espagne, du 2l juillet 1748.

5 De Maistre, De l'Église gallic., liv, II, chap. xiv.

par Louis XIV et enregistrée par le parlement, ayant été acceptée dans tout le royaume, à peu près sans difficulté, le roi s'occupa tout entier de la pensée qui le préoccupait depuis longtemps, la réunion des protestants et la révocation des édits de tolérance. L'assemblée de 1682 avait adressé aux protestants un avertissement pastoral pour les engager à rentrer dans le sein de l'Église, avertissement qui, envoyé aux évoques, avait été communiqué à tous les consistoires. Le roi y avait joint deux lettres circulaires, l'une pour les évoques, et l'autre pour les intendants des provinces, afin de leur témoigner son vif désir de la réunion des calvinistes à l'Église catholique. Bientôt il fut excité à des mesures de rigueur ; et le 5 octobre 1685, il signa la révocation de l'édit de Nantes qui enlevait toute existence légale aux soi-disant réformés.

Plusieurs évoques avaient, au moins indirectement, provoqué cette mesure extrême. Bossuet demeura complètement étranger à ce qui la précéda comme à ce qui la suivit immédiatement. « Convenant sans peine du droit du souverain à forcer ses sujets errants au vrai culte sous certaines peines *, » il admettait en principe, comme tous les évéques alors, la légitimité de la révocation de l'édit de tolérance de Henri IV; et il la défendit même officiellement dans son Instruction pastorale sur les promesses del'Èglise (1700), et dans l'oraison funèbre du chancelier le Tellier; mais, quoi qu'en ait dit le fanatique et calomniateur Jurieu, il ne fut jamais partisan des cruautés ni des violences qui l'accompagnèrent en trop d'endroits, et il employa tous ses soins et tout son pouvoir à en préserver son diocèse. Il eut le droit de prendre les nouveaux convertis à témoin de ses réclamations contre ces expéditions militaires, si connues sous le nom de mission dragonne. « Ne pouvant, disait-il, se résoudre à regarder les baïonnettes comme des instruments de conversion, » il ne voulut jamais se servir que des armes de la persuasion pour soumettre ses frères égarés. D'après le témoignage d'un ministre protestant, Dubourdieu, « ce prélat n'employait que des voies évangéliques pour persuader sa religion. Il prêchait, composait des livres, faisait des lettres, et travaillait à faire quitter aux réformés leur croyance par des moyens convenables à son caractère et à l'esprit du christianisme. »

Il ne manquait jamais à ce qu'il recommandait à ceux qui sont chargés de l'instruction des âmes, de « ne se point jeter dans les controverses où se mêle l'esprit d'aigreur *. » Dans ses sermons, comme dans ses ouvrages polémiques, il n'attaquait jamais les protestants qu'avec modération, et surtout avec d'extrêmes égards pour les personnes. Il s'exprime ainsi dans un sermon de vôture d'une nouvelle catholique :

« Si, parlant aujourd'hui de nos frères, qui à notre grande douleur se sont

• Réponse de Bossuet à M. de Basville, 11 juillet 1700.

2 Première Instruction pastorale sur les protnesses de l'Église, II.

séparés d'avec nous, j'appelle leur église une église de ténèbres, je les prie de ne pas croire que, pour condamner leur erreur, je m'aigrisse contre leurs personnes. Certes, je puis dire d'eux avec vérité ce que l'Apôtre disait des Juifs, que le plus tendre désir de mon cœur, et la plus ardente prière que je présente tous les jours à mon Dieu, est pour leur salut. Je ne puis voir sans une exlrôme douleur les entrailles de la sainte Église si cruellement déchirées ; et, pour parler plus humainement, je suis touché au vif quand je considère tant d'honnêtes gens que je chéris, comme Dieu le sait, marcher dans la voie de ténèbres. Mais afin qu'il ne semble pas que je veuille faire aujourd'hui une invective inutile, je vous proposerai une doctrine solide, et conduirai ce discours, si Dieu le permet, avec une telle modération, que, sans les charger d'injures, je les presserai par de vives raisons tirées des Écritures divines, et des Pères leurs interprètes fidèles i. »

C'est toujours de la manière la plus modeste et la plus douce qu'il tâche de dissiper les préjugés des errants, comme lorsqu'il parle de la lecture de l'Écriture sainte :

« Goûtons véritablement la sainte parole; faisons-en nos chastes et immortelles délices; qu'elle paraisse dans nos mœurs et dans nos pratiques. Que nos frères ne pensent pas que nous les détournions delà lire et de la méditer nuit et jour : au contraire, ils la liront plus utilement et plus agréablement tout ensemble, quand, pour la mieux lire, ils la recevront des mains de l'Église catholique, bien entendue et bien expliquée, selon qu'elle l'a toujours été. Ce n'est pas les empêcher de la lire que de leur apprendre à faire cette lecture avec un esprit docile et soumis, pour s'en servir sans ostentation et dans Tesprit de l'Église, pour la réduire en pratique, et prouver par nos bonnes œuvres, comme disait l'apôtre saint Jacques 2, que la vraie foi est en nous 3. «

Les succès que l'invariable douceur de Bossuet lui faisait obtenir auprès des protestants, firent recourir à son intervention, lorsqu'on eut la pensée de réunir les luthériens à l'Église. La cour de Brunswick, qui s'occupait de ce projet, engagea Leibnitz à entrer en relations avec l'évêque de Meaux. Bossuet, en laissant voir qu'on ne pouvait faire de concessions sur le fond, ni traiter de puissance à puissance, se montrait facile sur tout ce qui n'était pas de foi, et n'était point éloigné d'accorder aux luthériens réconciliés la communion sous les deux espèces, à leurs ministres, déjà engagés dans les liens du mariage, la faculté de conserver leurs femmes. Cette négociation ne put pas être longtemps continuée ; mais, jusqu'à la fin de sa vie, Bossuet poursuivit ce grand but de la réunion des églises chrétiennes.

La modération que nous avons vue à Bossuet à l'égard des protestants, il la montra généralement dans toutes les circonstances analogues. Son caractère répugnait à la violence. Des mesures sévères lui paraissaient quelquefois nécessaires ; c'est ainsi qu'il applaudissait à

1 Serm. pour la vêture d'une nouvelle catholique, 1" point.

« Jac, II, 18.

8 Première Instruction pastorale sur les promesses de l'Éylise, LU.

Prosateuus du xvh« siècle, il 3

3i LES PROSATEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

l'incarcération d'un certain Faydit, qui, « après avoir si longtemps souillé sa plume impie et licencieuse dans toutes sortes d'emportements et d'erreurs, s'était fait prendre enfin, après avoir osé publier un livre abominable sur la Ti'inité, où il avait poussé le blasphème jusqu'à dire qu'il y a trois dieux ^ » Mais il fallait des cas d'une extrênie gravité pour que le recours aux moyens durs eût son approbation.

D'ailleurs, inflexible sur le dogme, la morale et la discipline, Bossuet se montrait accommodant sur tout ce qui était opinion libre.

« Autant je suis ennemi des nouveautés qui ont rapport avec la foi, disait-il, autant suis-je favorable, s'il est permis de l'avouer, à celles qui sont de pure philosophie, parce qu'en cela on doit et on peut profiter tous les jours, tant par le raisonnement que par l'expérience 2, »

Cette largeur d'esprit lui faisait passionnément rechercher la vérité, de quelque part qu'elle dût lui venir. « Entre tant de grandes qualités que j'admire en M. de Meaux, disait Antoine Arnauld, il n'y en a point qui me paraisse plus extraordinaire qu'un certain fonds de sincérité et d'équité, qui lui fait reconnaître la vérité, qui que ce soit qui la lui propose '. »

Dans ces mêmes années, Bossuet consacrait tous ses loisirs à un grand ouvrage où devaient apparaître dans tout leur éclat la sincérité de son Ame, son amour de la vérité, sa justice envers tous, en même temps que son bon sens, sa science et son génie d'écrivain. Nous voulons parler de l'Histoire des variations des églises protestantes, publiée en 1688.

11 est peu d'ouvrages historiques d'une aussi haute importance et d'un mérite aussi élevé que l'Histoire des variations. L'occasion de ce chef-d'œuvre, suivant l'abbé le Dieu, « fut la prétendue variation qu'on lui avait reprochée dans la composition de son Exposition. 11 lisait alors, raconte le secrétaire de Bossuet, le Syntagma confessionum, où sont la confession d'Augsbourg et toutes les autres confessions de foi des prétendus réformés de l'Europe. Leurs variations s'y firent bientôt remarquer à un esprit si clairvoyant et d'une dialectique aussi fine et aussi précise *. »

En réponse au ministre Labaslide, qui l'accusait d'avoir varié dans le texte manuscrit et imprimé de son Exposition de la doctrine de l'Église, le grand théologien entreprit d'apprendre à fond aux protestants « comment s'est formée leur religion ; avec combien de variations et avec quelle inconstance leurs confessions de foi ont été dressées ; comment ils se sont séparés, premièrement de nous, et puis entre eux ; par combien de subtilités, de détours et d'équivoques ils ont tâché de ré-

1 Lettre à M. Pastel, docteur de Sorbonne, 3 août 1696.

* Lettre à Leibnitz, août 1693.

3 Lettre d'Antoine Arnauld à. M. Lenoir, 14 mars 1691.

* Mém. de le Dieu, p. 193.

pai'er leurs divisions, et de rassembler les membres épars de leur réforme désunie *. » Il voulut, en exposant toutes « ces variations et tant de fausses subtilités de la nouvelle réforme, tant de chicanes sur les mots, tant de divers accommodements, tant d'équivoques et d'explications forcées sur lesquelles on les a fondées *, » faire avouer à tous que ce ne peut pas être là « la religion chrétienne que les païens ont admirée autrefois comme si simple, si nette et si précise en ses dogmes : Christianam religionem absohitam et simplicem '. »

Dans ce grand ouvrage, l'orateur du génie le plus enthousiaste et le plus ardent sut s'astreindre à la méthode la plus rigoureuse, comme à la diction la plus simple et la plus précise. Il fit davantage : il mit une patience d'érudit à rechercher et à enregistrer toutes les preuves et tous les témoignages authentiques qui pouvaient donner du poids à ses affirmations, fùL-ce même aux dépens de la rapidité et de l'agrément du récit.

« Je n'ai pas épargné, dit-il, ma peine à les transcrire, et le lecteur se plaindra peut-être que je n'ai pas assez ménagé la sienne. D'autres trouveront mauvais que je me sois quelquefois attaché à des choses qui leur paraîtront méprisables ; mais, outre que ceux qui sont accoutumés à traiter les matières de la religion savent bien que, dans un sujet de cette importance et de cette délicatesse, presque tout, jusqu'aux moindres mots, est essentiel, il a fallu considérer, non ce que les choses sont en elles-mêmes, mais ce qu'elles ont été ou ce qu'elles sont encore dans l'esprit de ceux à qui j'ai affaire ; et après tout on verra bien que cette histoire est d'un genre tout particulier; qu'elle a dîi paraître avec toutes ses preuves et munie, pour ainsi dire, de tous côtés ; et qu'il a fallu hasarder de la rendre moins divertissante, pour la rendre plus convaincante et plus utile *. »

Malgré tout cet appareil de textes et de citations, VHistoire des variations est loin d'être une œuvre d'érudition lourde et monotone.

u Au reste, dit l'historfen expliquant lui-même l'objet qu'il se propose, je ne prétends pas faire un récit sec et décharné des variations de nos réformés. J'en découvrirai les causes, je montrerai qu'il ne s'est fait aucun changement parmi eux qui ne marque un inconvénient dans leur doctrine, et qui n'en soit l'effet nécessaire. Leurs variations, comme celles des ariens, découvriront ce qu'ils ont voulu excuser, ce qu'ils ont voulu suppléer, ce qu'ils ont voulu déguiser dans leur croyance. Leurs disputes, leurs contradictions et leurs équivoques rendront témoignage à la vérité catholique. II faudra aussi de temps en temps la représenter telle qu'elle est, afin qu'on voie par combien d'endroits ses ennemis sont enfin contraints de s'en rapprocher. Ainsi, au milieu de tant de disputes et des embarras de la nouvelle réforme, la vérité catholique éclatera partout, comme un beau soleil qui aura percé d'épais nuages; et ce traité, si

1 Préf. de l'Hist. des var., l.

ï ibid., xvm.

* Ammian. Marcel., lib. X\I.

* Préf., XXL

je l'exécute comme Dieu me l'a inspiré, sera une démonstration de la justice de notre cause d'autant plus sensible, qu'elle procédera par des principes et par des faits constants entre les parties i . »

L'Histoire des variations des Églises protestantes est peut-être l'ouvrage qui peut donner l'idée la plus complète de toutes les ressources du génie de Bossuet. On l'y voit, avec une égale supériorité, historien, moraliste, théologien, publiciste, controversiste ; toujours admirable écrivain , et par moments presque aussi sublime que dans les Oraisons funèbres. Par cette réunion de mérites si divers, cette .histoire d'un genre tout nouveau excita chez les catholiques du monde entier un concert d'admiration et de reconnaissance, en même temps qu'elle mettait en émoi toutes les sectes protestantes. Les plus habiles écrivains du parti, les Jurieu, les Basnage, les Burnet, du vivant de Bossuet, Pfaff, après sa mort, et d'autres plus obscurs, s'efforcèrent de la réfuter, les uns en se faisant un titre d'honneur des variations mêmes qui leur étaient reprochées, les autres en renvoyant cette accusation à la doctrine catholique. Mais il leur fut impossible de prendre en faute le grand historien et l'exact théologien, toujours appuyé sur les faits les plus certains et sur les actes les plus authentiques, et montrant constamment la plus haute impartialité, tout en témoignant un zèle raisonnable pour les opinions auxquelles il est fier d'appartenir.

« Au reste, pour le fond des choses, dit-il, on sait bien de quel avis je suis; car assurément je suis un catholique aussi soumis qu'un autre aux décisions de l'Église, et tellement disposé, que personne ne craint davantage de préférer son sentiment personnel au sentiment universel. Après cela, d'aller faire le neutre et l'indifférent, à cause que j'écris une histoire, ou de dissimuler qui je suis, quand tout le monde le sait et que j'en fais gloire, ce serait faire au lecteur une illusion trop grossière. Mais, avec cet aveu sincère, je maintiens aux protestants qu'ils ne peuvent me refuser leur croyance, et qu'ils ne liront jamais nulle histoire, quelle qu'elle soit, plus indubitable que celle-ci, puisque, dans ce que j'ai à dire contre leurs églises et leurs auteurs, je ne raconterai rien qui ne soit prouvé clairement par leurs propres témoignages 2. »

Pour prouver la manière changeante dont ils ont expliqué leurs dogmes, non pas seulement en particulier, mais en corps d'église, 11 objectait aux prétendus réformés leurs propres paroles, leurs livres symboliques, faits pour exprimer le consentement des églises, leurs confessions de foi arrêtées, signées, publiées. S'il avait à parler de la personne des réformateurs, il ne le faisait de môme que d'après les pièces de l'authenticité la uioins contestée :

« Encore, dit-il à ce sujet, que mon intention soit ici de représenter les confe3-' sions de foi et les autres actes publics où paraissent les variations, non pas des

J Préf., XXVn.

« Ibid., XIX,

particuliers, mais des églises entières de la nouvelle réforme, je ne pourrai m'empêcher de parler en même temps des chefs de parti qui ont dressé ces confessions, ou qui ont donné lieu à ces changements. Ainsi Luther, Mélanchtbon, Carlostadt, Zwingle, Bucer, CEcolampade, Calvin et les autres, paraîtront souvent sur les rangs ; mais je n'en dirai rien qui ne soit tiré le plus souvent de leurs propres écrits et toujours d'auteurs non suspects; de sorte qu'il n'y aura dans tout ce récit aucun fait qui ne soit constant, et utile à faire entendre les variations dont j'écris l'histoire i. »

En une matière si délicate, dans un sujet si capable de passionner, Bossuet sait se garder de toute amertume comme de toute exagération. S'il adresse aux protestants des reproches durs, comme celui des conjurations et des guerres entreprises par l'autorité des docteurs et des ministres du parti, et fondées sur la doctrine par eux établie qu'on peut faire la guerre à son prince pour la religion, il montre que son intention n'est pas d'aigrir les esprits, et qu'il ne fait qu'obéir à la nécessité de son sujet :

« Mais à quoi bon, dira-t-on, rappeler ces choses, afin qu'un ministi-e fâcheux vous vienne dire que vous ne voulez parla qu'aigrir les esprits, et accabler les malheureux ? Il ne faut point que de telles craintes m'empêchent de raconter ce qui est si visiblement de mon sujet ; et tout ce que les protestants équitables peuvent exiger de moi dans une histoire, c'est que, sans m'en rapporter à leurs adversaires, j'écoute aussi leurs auteurs. Je fais plus; et, non content de les écouter, je prends droit, pour ainsi parler, par leur témoignage. Que nos frères ouvrent donc les yeux; qu'ils les jettent sur l'ancienne Église, qui, durant tant de siècles d'une persécution si cruelle, ne s'est jamais échappée, ni un seul moment, ni dans un seul homme, et qu'on a vue aussi soumise sous Dioctétien et même sous Julien l'Apostat, lorsqu'elle remplissait déjà toute la terre, que sous Néron et Domitien, lorsqu'elle ne faisait que de naître : c'est là qu'on voit véritablement le doigt de Dieu *, »

Prévoyant de nombreuses récriminations contre l'Église, et autant de reproches contre lui-même sur la nature de son ouvrage, comme si, en l'écrivant, il était sorti de son caractère et de ses maximes, et avait abandonné la modération que ses adversaires eux-mêmes avaient louée jusque-là, pour tourner les disputes de religion à des accusations personnelles et particulières, Bossuet avait justement dit ;

<( Si ce récit rend le procédé de la réforme odieux, les bons esprits verront bien qu'en cela ce n'est pas moi, mais la chose même qui parle. Il ne s'agit de rien moins que de faits personnels dans un discours où je me propose d'exposer sur les matières de la foi les actes les plus authentiques de la religion protestante. Que si on trouve dans leurs auteurs, qu'on nous vante comme des hommes extraordinairement envoyés pour faire renaître le christianisme au seizième siècle, une conduite directement opposée à un tel dessein, et qu'on voie en général dans le parti qu'ils ont formé tous les caractères contraires à un chris-

1 Préf., XX.

2 Hist. desvar., X.

tianisme renaissant; les protestants apprendront dans cet endroit de l'histoire à ne point déshonorer Dieu et sa providence, en lui attribuant un choix spécial qui serait visiblement mauvais i. »

A des accusations ainsi motivées et justifiées, que pouvaient répondre de solide les défenseurs du protestantisme? Leurs répliques furent vaines, sophistiques et déclamatoires. Néanmoins Bossuetneles dédaigna pas, et il leur opposa la Léfense de VHistoire des variations, contre la réponse de M. Basnage, ministre de Rotterdam, publiée en 1691, et les six Avertissements aua; profeston^s, qui parurent de 16S9, à 1691. Ces écrits, où la polémique domine, et d'où cependant la chaleur et l'éloquence ne sont pas absentes, complètent, éclaircissent ou fortifient les points principaux de VHistoire des variations. Dans la Défense, on remarque particulièrement ce qui regarde la conjuration d'Amboise, que le ministre avait voulu justifier, et que l'évoque de Meaux prouve n'être conforme ni aux lois de la subordination politique, ni aux règles de l'Église. Antoine Arnauld' jugeait cette Défense de VHistoire des variations une pièce incomparable dans le genre polémique.

Les Avertissements aux protestants ne sont pas dignes de moindres éloges. Ils furent faits pour réfuter plusieurs lettres pastorales que Jurieu adressa successivement à ceux de sa communion contre l'Histoire des variations, et répondirent en même temps aux assertions erronées et sophistiques d'un grand nombre d'autres critiques du livre qui sapait la réforme dans ses bases, et que personne ne pouvait entamer; car, dit l'invincible polémiste ;

« Toute la réforme est armée contre ce livre ; et M. Burnet a interrompu ses grandes occupations pour y répondre, ou pour dire qu'il y répondrait : car on n'appellera pas une réponse quarante ou cinquante pages d'un petit volume qu'il vient d'opposer à cette histoire, sans avoir osé attaquer aucun des faits qu'elle contient. C'est une nouvelle manière de combattre une histoire, que d'en laisser tous les faits en leur entier. Tous les autres qui se soulèvent contre celle-ci la laissent également inviolable : on blâme, on gronde, on menace; mais, pour les faits, on n'en a pas encore marqué un seul qu'on accuse de fausseté; et en particulier M. Burnet a laissé passer tous ceux qu'on a avancés sur son Cranmer et sur les autres réformateurs 3. »

L'audace de ses adversaires ne le déconcerte pas, et aux outrages que le sentiment de leur faiblesse leur arrache, il ne répond qu'en accumulant de nouvelles preuves qui les accablent.

(t Quandje lui ai reproché (à Jurieu), dans l'Histoire des variations, son relâchement manifeste envers les Sociniens, jusqu'à leur avoir donné place dans l'Eglise universelle, et à faire vivre des saints et des élus parmi eux, il s'est élevé contre ce reproche d'une manière terrible, et m'a donné un démenti outrageux : € J'avoue, dit-il, que j'ai besoin de toute patience pour m'empêcher de dire à

» Préf., XXV.

* Lettre 481. Œuvr., t. VI, p. 171.

' Quatrième avertissement.

BOSSUEÏ. 39

« M. Bossuet ses vérités tout rondement. Il ne fut jamais de fausseté plus « indigne, ni de calomnie plus liardie. w Voilà comme il parle quand il se modère, quand il craint que la patience lui échappe. Mais il en faut venir au fond '. »

Et il vient au fond, et il montre que la réforme est la ruine de tout christianisme :

« C'est ainsi que la réforme se défend ; attaquée dans ses variations, elle ne peut se défendre qu'en accusant l'antiquité, et surtout les trois premiers siècles, non-seulement de la plus grossière ignorance, mais encore des erreurs les plus capitales. M. Jurieu est l'inventeur d'une si belle défense. Au moins, dit-il, nous ne périrons pas tout seuls : nous nous sauverons par le nom et la dignité de nos complices ; et s'il faut que la réforme soit convaincue d'instabilité, et par là, de fausseté manifeste, elle entraînera tous les siècles précédents, et même les plus purs, dans sa ruine. N'importe que les sociniens gagnent leur cause ; ils nous sont moins odieux que les papistes ; et, puisqu'il faut périr, périssent avec nous les plus saints de tous les Pères, et périsse, s'il le faut ainsi, toute la gloire du christianisme 2. »

Les Avertissements aux protestants, dit le Dieu, « furent nécessaires principalement pour la défense des Variations, mais il y en avait une autre raison plus profonde. C'était alors le fort de la guerre allumée par la rébellion du prince d'Orange. Le ministre Jurieu, son pensionnaire, fut aussi son boute-feu. Il excitait la révolte de tous côtés par ses lettres séditieuses qui volaient dans toute l'Europe; de là la nécessité de faire voir le fanatisme de M. Jurieu dans le troisième Avertissement de M. de Meaux, et le fondement des empires renversé par ce ministre dans le quatrième Avertissement, qui est ici sans doute le plus important par rapport à l'Angleterre, à sa révolte et à sa constitution*. »

A côté du quatrième Avertissement aux protestants, que le secrétaire de l'évêque de Meaux vante justement, on doit placer le cinquième, qui est du même genre, et dans lequel Bossuet entreprend d'examiner si le fondement des empires repose sur l'autorité des rois ou sur la volonté du peuple, dans lequel les protestants comme les démocrates veulent placer l'origine et le droit de toutes les'souverainetés. lia souvent été cité comme le plus beau traité politique qui puisse être offert à la méditation des philosophes et des hommes d'État. Tous les autres Avertissements offrent également des pensées de la plus haute élévation, exprimées dans un grand style.

Bossuet avait pris pour arbitres entre Jurieu et lui les protestants mêmes auxquels Jurieu s'était adressé dans ses Lettres pastorales. Il eut la consolation d'en voir un grand nombre se rendre à la force de ses démonstrations, et se montrer particulièrement touchés de l'onction et de l'accent de cœur avec lesquels il repoussait les calomnies

1 Premier avertissement.

« liid.

3 Mém. de le Dieu, t. I, p. 194.

dont le passionné Jurieu n'avait pas craint de le charger personnellement au milieu de ses invectives contre l'Église catholique. Quelle âme élevée n'aurait été émue par ces paroles du Deuxième avertissement :

'< Après vous avoir montré la réforme condamnée par son propre jugement, il reste encore à vous faire voir l'Église romaine, elle que les protestants chargent de tant d'opprobres, justifiée néanmoins, non-seulement par des conséquences tirées de leurs principes, mais encore en termes formels et de leur aveu. Ce sera le sujet de l'avertissement suivant. En attendant qu'il paraisse, ô Seigneur, écoutez-moi ! 0 Seigneur, on m'a appelé à votre terrible jugement comme un calomniateur qui imputait des impiétés, des blasphèmes, d'intolérables erreurs à la réforme, et qui non-seulement lui imputait tous ces crimes, mais encore qui accusait un ministre de les avoir avoués 1 0 Seigneur, c'est devant vous que j'ai été accusé : c'est aussi sous vos yeux que j'ai écrit ce discours; et vous savez combien je suis éloigné de vouloir rien ajouter aux excès déjà si étranges des prétendus réformés. Si j'ai dit la vérité, si j'ai convaincu de blasphème et de calomnie ceux qui m'ont appelé à votre jugement comme un calomniateur, un homme sans foi, sans honneur, sans conscience, justifiez-moi devant eux. Qu'ils rougissent, qu'ils soient confondus ; mais, ô Dieu, je vous en conjure, que ce soit de cette confusion salutaire qui opère le repentir et le salut! »

Voilà comment Bossuet savait mêler le sentiment à la puissance de la logique.

Comme polémiste, il acquit encore de nouvelles forces et un éclat tout particulier dans cette fameuse controverse avec Fénelon, au sujet du quiétisme, qui devait consumer cinq années de sa vie. Pour éviter des répétitions, nous remettrons à l'article de l'archevêque de Cambray tout ce que nous avons à dire sur cette célèbre querelle où Bossuet, sauf de légers torts, ne se montra certes sous aucun rapport au-dessous de lui-même.

Au milieu de ces grandes querelles et de ces mémorables luttes, il trouvait le temps de se recueillir, de se livrer à l'humble méditation du chrétien, et de faire profiter de pieuses âmes de ses pensées célestes, témoin deux ouvrages où il semble avoir voulu renfermer tout ce qui concerne la foi et les mœurs : les Élévations à Dieu sur tous es mystères de la religion chrétienne et les Méditations sur les Évangiles.

Les Élévations sur les mystères, achevées en 1 G9o, sont des instructions que Bossuet avait adressées d'abord aux filles de la Visitation de Meaux, aux Ursulines, aux reUgieuses de Notre-Dame de Jouarre, de Faremoutiers et des autres maisons religieuses de sa ville épiscopale. « Dans sa chère retraite de Germigny, dit son secrétaire, pour se déasser en Dieu des grands travaux qui commençaient à l'occuper au sujet du quiétisme, il composa une explication suivie de toute la religion, sur la sainte Écriture, commençant par la toute-puissance divine et la création du monde, le déluge, les patriarches et la suite, l'incarnation de Jésus-Christ, sa vie, sa mort, ses mystères, jusqu'à l'Apocalypse et la gloire éternelle : tout cela pour les religieuses de son

iocèse, chez qui bien des copies s'en sont répandues, et même à

Paris. Il me redemanda cet ouvrage avant sa mort. 11 se l'est fait lire et relire plusieurs fois'. » « Je travaille à la suite des Mijstéres, que je veux lâcher de mener jusqu'à un certain point : cela ne me coûte aucune application et me délasse plutôt ^, « écrit Bossuet lui-môm.e à une dame avec laquelle il était en grande relation de spiritualité, madame d'Albert de Luynes, qui, après avoir été religieuse de l'abbaye de Jouarre, fut prieure du monastère de Torci, et pour qui il composa un touchant Discours sur la vie cachée.

Ces réflexions sur la suite de la religion sont divisées par semaines, et les semaines en différentes réflexions. Après avoir parlé de Dieu, de la création, du péché, l'auteur vient à la loi et au péché, et finit à la prédication de Jésus-Christ. Le temps lui manqua pour remplir le reste de son plan.

Se bornant à expliquer ce qui, dans les mystères, est accessible à notre raison, Bossuet ne cherche pas à rendre clair ce qui est impénétrable. Il laisse à la foi sa sainte obscurité et prêche aux hommes l'humble soumission qu'il professe. « Vous croyez, dit-il aux pieuses filles, que j'irai résoudre tous les doutes et contenter vos désirs curieux. Je n'ai pas pris la plume à la main pour vous apprendre les pensées des hommes. »

Plusieurs de ces méditations, comme les élévations sur la sainte enfance de Notre-Seigneur et sur la vie cachée de la trc's-sainte Vierge, sont un touchant témoignage de la piété tendre et affectueuse du sublime Bossuet. D'autres renferment des vues philosophiques d'une rare profondeur. C'est ainsi que, pour expliquer les dogmes religieux, il proclame les vrais principes de la connaissance :

« L'idée que nous portons naturellement dans notre fond de la perfection de Dieu, en sorte que nous penchons naturellement à lui attribuer ce qu'il y a de plus parfait, était si vive dans le premier homme, que rien ne la pouvait offusquer 3. » « La connaissance n'est autre chose que la substance de l'âme affectée d'une certaine façon, et la volonté n'est autre chose que la substance de l'âme affectée d'une autre. Quand je change ou de pensée ou de volonté, ai-je cette volonté ou cette pensée sans que ma substance y entre? Sans doute elle y entre ; et tout cela au fond n'est autre chose que ma substance affectée, diversifiée, modifiée de différentes manières, mais dans son fond toujours la même. Car, en changeant de pensée, je ne change pas de substance; et ma substance demeure toujours une pendant que mes pensées vont et viennent, et pendant que ma volonté va se distinguant de mon âme, d'où elle ne cesse de sortir, do même que ma connaissance va se distinguant de mon être, d'où elle sort pareillement; et pendant que toutes les deux, je veux dire ma connaissance et ma volonté, se distinguent en tant de manières, et se portent successivement à tant de divers objets, ma substance est toujours la même dans son fond, quoiqu'elle entre tout entière dans toutes ces manières d'être si différentes *. »

1 Mém. de le Dieu, t. IL

2 Lettre du 4 juin 1G94.

' Elév. stir /es mystères, septième semaine, élév. IIL * Ibid., deuxième semaine, élév. VI.

Cette façon énergique d'exprimer que la connaissance ou les idées qui en sont la source ont un fondement en nous, n'est-elle pas du plus beau langage philosophique? Dans plusieurs endroits des Élévations sur les mystères, comme souvent dans tous ses ouvrages, Bossuet se révèle ainsi non moins grand philosophe que théologien.

On doit encore à sa sollicitude pour les religieuses de son diocèse un de ses plus beaux ouvrages, les Méditations sur les Évangiles, qui furent composées les premières, mais qui paraissent habituellement à la suite des Élévations sur les mystères, parce que les Méditatio7is commencent où finissent les Élévations, au sermon de Jésus- Christ sur la monlagne, et se terminent aux dernières instructions qu'il donne à ses apôtres avant sa Passion, Leur objet est d'approfondir l'ouvrage delà rédemption dans son principe, ses moyens et ses effets. Le sage prélat ne propose aux pieuses filles que ce qu'il y a de plus essentiel et de plus pratique dans la religion, et a soin d'omettre toutes les questions qui ne sont que de l'école.

Pendant sa dernière maladie, Bossuet se fit relire les Méditations, ainsi que les Elevât io7is sur les mystères. Ce fut sa consolation et sa joie dans ses douleurs ; il y trouva un avant-goût des joies éternelles, dit le Dieu. Malgré ses souffrances, il employait trois ou quatre heures par jour à les corriger, ainsi que le rapporte l'abbé de Saint-André dans sa touchante relation de la mort de son évêque, à laquelle il eut le bo?iheur d'assister. L'abbé le Dieu, parlant de cette lecture des Méditations, qui avait lieu chaque matin, fait mention des corrections du pieux et infatigable auteur, qui n'avait pas encore pris de résolution sur la forme qu'il pourrait donner à cet ouvrage *.

Le slyle des Méditations est généralement plus simple que celui des Élévations; cependant, jusque dans ces Méditations écrites au courant de la plume pour de simples religieuses, on retrouve quelque chose de ces beautés qui vous terrassent d'admiration à la lecture des Oraisons funèbres ou de quelques Sermons de Bossuet. Ainsi, dans ce morceau si animé et si brillant des plus nobles figures :

(( Voyez ce cheval ardent et impétueux, pendant que son écuyer le conduit et le dompte ; que de mouvements irréguliers ! C'est un effet de son ardeur, et son ardeur vient de sa force, mais d'une force mal réglée. Il se compose, il devient plus obéissant sous le frein, sous la main qui le manie à droite et à gauche, le pousse, le retient comme elle veut. A la fin, il est dompté; il ne fait que ce qu'on lui demande ; il sait aller le pas, il sait courir, non plus avec cette activité qui l'épuisait, par laquelle son obéissance était encore désobéissante. Son ardeur s'est changée en force ; ou plutôt, puisque cette force était en quelque façon dans cette ardeur, elle s'est réglée. Remarquez : elle n'est pas détruite, elle se règle; il ne faut plus d'éperon, presque plus de bride, car la bride ne fait plus l'effet de dompter l'animal fougueux. Par un petit mouvement, qui n'est que l'indication de la volonté de l'écayer, elle l'avertit plutôt

1 Journal Aq le Dieu, février 170i.

qu'elle ne le force ; et le paisible animal ne fait plus, pour ainsi diro^ qu'écouter. Son action est tellement unie à celle de celui qui le mène, qu'il ne s'en fait plus qu'une seule et même action.

« Ame chrétienne, écoute l'époux qui te dit : Je t'ai comparée à une belle cavale, et entièrement domptée. Et s'il faut t'attcler à un chariot, te faire agir en concours avec d'autres ânîes également soumises, ce ne sera pas de Cf;s chariots mal assortis, où l'un tire et l'autre demeure sans action ; ce qui épuise et accable ceux qui sont de bonne volonté et se donnent de bonne foi à l'ouvrage. Sous le fouet du conducteur ou, pour mieux dire, non tant sous le fouet que sous sa voix, et avec la légère indication d'un coup bénin, qui avertit, qui réveille quelquefois, les deux chevaux sont unis, parce qu'ils sont également soumis à la sage main qui les mène. Ame chrétienne, agis ainsi, et change ton ardeur, ton activité en gravité, en douceur, en règle. Noble animal, fait pour être conduit de Dieu, et le porter, pour ainsi dire, c'est là ton courage, c'est là ta noblesse *. »

Quelle éloquence encore dans cet autre passage :

« Aveugle, où allez-vous? Quelle malheureuse route enfilez-vous? Ilélas! hélas 1 revenez, pendant que vous voyez encore le chemin. Il avance. Ah! quel labyrinthe, et combien de fallacieux et inévitables détours va-t-il rencontrer ! Il est perdu : je ne le vois plus; il ne se connaît plus lui-même, et ne sait où il est; il marche pourtant toujours, entraîné par une espèce de fatalité malheureuse, et poussé par des passions qu'il a rendues indomptables. Revenez : il ne peut plus; il faut qu'il avance. Quel abîme lui est réservé? Quel précipice l'attend? De quelle bête sera-t-il la proie? Sans secours, sans guide, que deviendra-t-il? Hélas! hélas ^\ »

Les Méditations sur les Évangiles, comme les Élôvalions'sur les mystères, prouvent que « ce grand homme était aussi propre pour nourrir la piété des fidèles que pour les instruire des vérités les plus relevées'. »

A la composition de tant d'écrits de tous genres qui se succédaient sans interruption, Bossuet mêlait constamment la participation active aux plus hautes affaires de l'Église. C'est ainsi que, presque aussitôt après sa victoire sur Fénelon, il joua un rôle prépondérant dans l'assemblée qui se réunit à Saint-Germain en Laye le 2 juin 1700, assemblée si considérable par l'importance des décisions doctrinales qu'elle prononça. Bossuet fut bien plus véritablement l'àme de l'assemblée de 1700 qu'il ne l'avait été de celle de 1082. Dans la première, il avait été entraîné ; dans la seconde, ce fut lui qui entraîna tout à sa suite. 11 était frappé du péril de l'Église, placée entre deux partis opposés, celui des jansénistes et celui de la morale relâchée, qui se glissait partout à la faveur du système de la probabilité outré par des prêtres et des religieux de tous ordres et de tous habits. Afin de conjurer ce danger, qu'il s'exagérait peut-être pour ce qui était de la morale re-

» MéditatioJi sur les Evangiles, la Cène, 2» part., quatrième jour. * Ibid., la dernière semaine du Sauveur, dix-septième jour. 3 Le Dieu.

lâchée, il se hâta de recueillir toutes les propositions répréhensibles, les arrangea dans l'ordre le plus systématique et en pressa la censure. Un grand nombre de membres voulaient qu'on se contentât de condamner le jansénisme ; mais il représenta avec force « que, si l'on pai'lait contre le jansénisme sans réprimer en même temps les erreurs de Vautre parti, Viniquitc manifeste d'une si visible partialité ferait mépriser un tel jugement et croire qu'on aurait voulu épargner la moitié du mal. » Aucune considération, aucune résistance ne purent faire fléchir la résolution où était Bossuet d'examiner la morale et d'en condamner les relâchements ; et, pour gagner à son avis ceux de ses collègues qu'arrêtait la crainte d'affliger la compagnie de Jésus, dont quelques membres avaient soutenu plusieurs des propositions soumises à la censure de l'assemblée, il s'écriait :

« Si, contre toute vraisemblance et par des considérations que je neveux ni supposer ni admettre, l'assemblée se refusait à prononcer un jugement digne de 1 Église gallicane, seul j'élèverais la voix dans un si pressant danger ; seul je révélerais à toute la terre une si honteuse prévarication; seul je publierais la censure de tant d'erreurs monstrueuses. »

Grâce à cette inébranlable fermeté, grâce aussi à sa sagesse et à sa modération, et à « cette savante politique, à cette invariable retenue, à cette prudence presque surhumaine, » que vante justement le comte de Maistre ^, le vieil évoque fut le docteur, l'esprit et le conseil de cette assemblée, à laquelle on n'a pu reprocher qu'un excès de zèle contre des théologiens dont les doctrines avaient été déjà condamnées et étaient formellement réprouvées par le corps illustre auquel ils appartenaient. Il fut l'auteur de la censure sur la morale et des qualifications et décrets qu'elle contient, et eut l'initiative de tout ce qui se fit d'important dans cette dernière grande assemblée du clergé sous Louis XIV. L'abbé le Dieu est l'écho de l'admiration universelle, quand il s'écrie dans son naïf enthousiasme : « Qu'appelle-t-on être le docteur d'une compagnie, si cela ne l'est pas? Et saint Augustin a-t-il dirigé les conciles d'Afrique avec plus d'autorité, de confiance et d'érudition 2?»

Non content d'avoir fait condamner le jansénisme dans l'assemblée du clergé de 1 700, Bossuet, cet invincible défenseur de la tradition contre le sens propre, dont les controverses devaient embrasser toutes les erreurs religieuses de son temps, s'occupa d'une réfutation à fond de cette secte dont les chefs, après quelques années de silence, commençaient à relever la tête. Les hommes de Port-Royal avaient toujours témoigné une vive admiration pour Bossuet, et, après la paix de l'ÉgUse, faite en 1668, ils eurent avec lui de grandes relations. Cependant il était loin de partager leurs opinions sur le fait de Jansénius, et

1 De l'Eglise gallic., liv. II, chap. vu. * Journal de le Dieu, 170!J.

lorsque les appelants eurent recommencé à soutenir hautement leur opposition k reconnaître l'autorité du Saint-Siège en matière de fait, l'ancien élève de M. Cornet, l'ardent ennemi de Port-Royal, dont il avait adopté les idées tant sur ÏAugustinus que sur le Formulaire, oublia qu'il avait soixante-seize ans pour rentrer dans l'arène. Il conçut la pensée d'un ouvrage qui fût décisif sur la question. « Il faut, disait-il, faire quelque chose qui frappe un grand coup et ne reçoive pas de réplique. » Recueillant ses dernières forces un an seulement avant sa mort, il se mit à l'œuvre, relut Jansénius et saint Augustin, repassa tous les conciles généraux, et dicta ou écrivit un livre sur VAutorité des jugements ecclésiastiques. L'excès de la souffrance lui fit seul abandonner cet ouvrage que des mains sectaires ne reculèrent pas, longtemps après sa mort, à livrer aux flammes. Le manuscrit original existait encore en 1760.

Selon Joseph de Maistre, « depuis l'époque de 1682, l'évêque de Meaux déchoit de ce haut point d'élévation où l'avaient placé tant de merveilleux travaux ^ «Sans applaudir en tout au rôle qu'a joué Bossuet dans la célèbre assemblée du clergé de France, on ne peut dissimuler que ce fut surtout à compter de cette époque de 1682 que Bossuet fut regardé universellement comme la gloire de l'épiscopat catholique, et l'honneur qu'il eut d'être l'âme, sans en être le président, de l'assemblée de 1700, ajouta le dernier éclat à sa renommée.

Bossuet était un père de l'Église dans l'opinion publique, et chez les étrangers comme en France. « Vous êtes comme un autre saint Paul dont les travaux ne se bornent pas à une seule nation ou à une seule province, lui écrivait un seigneur anglais ; vos ouvrages parlent présentement en la plupart des langues de l'Europe, et vos prosélytes publient vos louanges en des langues que vous n'entendez pas 2. » Sa seule présence retraçait à Louis XIV un concile œcuménique. On le proclamait da ns la chaire « le bouclier de la foi , le restaurateur de la discipline, l'honneur de l'épiscopat ^. » « Pendant toute sa vie, et même au dernier voyage que Bossuet fit à Versailles peu de mois avant sa mort, pendant l'été de 1703, dit l'abbé le Dieu, il ne parut jamais à la cour, dans les promenades pubUques, qu'environné de l'éUte du clergé. » Les évêques le consultaient comme leur oracle. M. de Bissy, évêque de Toul, lui soumettant un mandement qu'il avait donné contre l'usure : « Je vous demande avis, disait-il, comme au père des évoques de France *. » L'évêque de Luçon, lui écrivant pour le consulter également sur des points de doctrine, lui disait :

« 3e vous ai toujours considéré comme l'oracle des évêques. Jo vous supplie très-humblement de ne pas désapprouver la liberté que je prends de vous coii-

1 De l'Église gallic., liv. II, cliap. xii.

* Lettre de milord Perth à Bossuet, de Londres, 12 novembre 1G85. ' Le P. Anselme, Oraison funèbre du duc de Montausier, IL

* Lettre du 2 novembre 1703.

sulter dans une affaire qui me para.ît assez délicate : c'est un de mes chanoines qui a avancé en chaire ces propositions, etc. i. »

Peu de temps après sa mort, un de ses successeurs dans l'éloquence de la chaire le proclamait un homme « d'un génie vaste et heureux, d'une candeur qui caractérise toujours les grandes âmes et les esprits du premier ordre; l'ornement de l'épiscopat, et dont le clergé de France s'honorera dans tous les siècles; un évêque au milieu delà cour, l'homme de tous les talents et de toutes les sciences; le docteur de toutes les Églises, la terreur de toutes les sectes, le Père du dixseptième siècle, et à qui il n'a manqué que d'être né dans les premiers temps pour avoir été la lumière des conciles, l'âme des Pères assemblés, dicté des canons et présidé à Nicée et à Éphèse'. « Les hommes même les moins favorables à Bossuet étaient forcés d'avouer son incomparable supériorité. Quelques courtisans crurent un jour faire plaisir à l'archevêque de Reims, le Tellier, en parlant légèrement devant lui de l'évêque de Meaux, dont il ne se montrait nullement l'ami à Versailles. Il leur ferma la bouche, et répondit à tous ces détracteurs : Cest notre maître à tous. « Dans la conversation chez la reine, dit aussi le Dieu, après les harangues, M. de Meaux fut fort loué par la reine même comme l'appui de la religion ; à quoi M. de Reims répondit : « C'est notre Père. »

Ce génie si original est de la famille des plus opiniâtres travailleurs qu'on vit jamais. On ne peut guère imaginer un emploi du temps plus studieux. Il n'avait point d'heure fixe pour manger; il étudiait jusqu'à ce que la faim l'obligeât de recourir à la nourriture ; il n'était pas plus réglé pour le sommeil, et n'y consacrait que le temps le plus rigoureusement indispensable. « Son tempérament, dit son secrétaire, était admirable : de là cette facilité merveilleuse pour le travail et pour l'application continuelle dans laquelle il a passé sa vie. Maître de son sommeil, il l'interrompait pour prier Dieu au milieu de la nuit, ce qu'il a fait tout le temps de son épiscopàt à Meaux, et pour travailler dans !e silence et le recueillement, tant que sa tête y pouvait fournir; il retrouvait ensuite le sommeil et se reposait encore suivant le besoin ^. »

Il négligeait jusqu'aux amusements les plus simples, se promenait peu et ne faisait jamais de visites. <c Monseigneur, lui dit un jour son jardinier, à qui il demandait par distraction des nouvelles de ses arbres, si je plantais des saint Augustin et des saint Jérôme, vous viendriez les voir; mais, pour vos arbres, vous ne vous en mettez guère en peine. » Sa seule récréation était de réunir, de temps en temps chez lui, ou, dans la belle saison, de convoquer à un rendez-vous à la promenade, à Saint-Germain, à Fontainebleau et à Versailles, quelques

1 Lettre du 20 février 1701.

■^ Mass., Oraison funèbre du Dauphin, 1.

3 Journal de le Dieu, 1700.

BOSSl'ET. 47

hommes plus ou moins célèbres dans l'Église cl dans les lettres, Pellisson, l'abbé Renaudot, d'IIerbelot, l'abbé de Labroue, de Longuerue, Cordemoi, l'abbé Fleury, l'abbé de Fénelon, pour traiter avec eux, selon l'occasion, des questions de religion, d'histoire, de philosophie, d'érudition; pour y lire des discours académiques, y juger des ouvrages nouveaux ; pour écouter le compte qu'ils lui rendaient de leurs travaux, leur donner ses conseils et leur soumettre lui-même ce qu'il se proposait de publier.

Septuagénaire, il était aussi infatigable que dans sa verte jeunesse. « Ses grands travaux, dit Saint-Simon, faisaient encore honte, dans une vieillesse si avancée, à l'âge moyen et robuste des évêques, des docteurs et des savants les plus instruits et les plus laborieux. »

Tant d'ardeur pour l'étude, sans jamais de relâche ni de repos, excitait l'admiration, mais en faisant craindre souvent qu'il ne succombât à un excès de fatigue qui paraissait dépasser la force humaine. Aussi, au rapport de l'abbé le Dieu, « ses amis n'ont cessé de lui répéter toute sa vie qu'il se laissait trop presser par le travail *. »

Nous aurions encore beaucoup à dire sur les écrits que le grand évéque ne cessa de produire avec cet inépuisable courage jusqu'à ses derniers jours. Nous voudrions parler en particulier de sa volumineuse correspondance générale, si riche en renseignements de toute sorte, et de ses lettres de spiritualité, spécialement de celles qui sont adressées à M™e de Luynes et à la sœur Cornuau, où l'on voit avec attendrissement qu'il entrait dans les plus petits détails de la direction, et trouvait toujours du temps pour conseiller, pour redresser, pour consoler, pour fortifier.

Mais il faut nous arrêter : un examen, si peu détaillé fût-il, de tant de travaux plus ou moins considérables de Bossuet, dont nous n'avons rien dit, dépasserait toutes les bornes que nous pouvons nous permettre. Nous nous contenterons de dire qu'il a imprimé sa marque à ses moindres productions.

Il n'est pas jusqu'à la poésie française qu'il n'ait, en se jouant, cultivée non sans quelque succès. « Il a laissé, dit le Dieu, des traductions en vers français, d'un grand nombre de psaumes et de plusieurs cantiques, qui ont été admirés par de grands maîtres en l'art poétique *. » On a, dans ces derniers temps, publié des vers de Bossuet, dont quelques-uns sont réellement admirables ; mais ils n'étaient pas nécessaires pour prouver que l'auteur des Oraisons funèbres avait reçu le don de poésie, de cette poésie véritable qui consiste bien moins dans la rime que dans les idées, dans les images, dans le sentiment, dans le mouvement.

En présence de tant de productions diversement recommandables ou admirables qu'il ne cessa de faire succéder les unes aux autres après

» Mém. de le Dieu^ 1. 1, p. 213.

s Ibid., p. 170.

ses chefs-d'œuvre, on peut ne pas partager l'avis du comte de Maistre, qui dit que « Bossuet aurait dû mourir après le sermon sur l'Unité, comme Scipion l'Africain après la bataille de Zama* . » Non, l'Histoire des variations, les Élévations sur les mystères et les Méditations sur les Évangiles, la polémique sur le quiétisme, les Instructions pastorales sur les promesses de VÉglise, toutes ces œuvres, produites avec bien d'autres depuis l'époque de 1682, n'ont pas été inutiles à la renommée de l'auteur des Oraisons funèbres et du Discours sur l'histoire universelle « Il n'y avait de grand à ses yeux que la défense de l'Église et de la religion, » nous dit son secrétaire confident. Cet homme prodigieux n'eut pas de vieillesse. Plus heureux que Corneille, son génie garda jusqu'à la fin toute sa force. Le moindre des écrits qu'il ne cessa de composer jusqu'à ce qu'il succombât de fatigue et d'épuisement fut digne de cette grande cause. Il mourut dans un âge très-avancé; mais incontestablement l'excès du travail précipita sa fin.

Bossuet, dont toute la vie fut si laborieusement employée, est un des auteurs français qui ont laissé les plus nombreux ouvrages : on en peut juger par la liste, quoique incomplète, que nous en avons présentée. La gloire de cet évêque unique dans l'histoire moderne de rÉghse va bien plus loin : il est de tous nos écrivains celui qui a fait le plus d'honneur à la langue. Si un Français veut apprendre à donner de la couleur et du corps à ses pensées, ce sont surtout les grands écrivains du dix-septième siècle qu'il doit étudier, mais parmi eux tous, Bossuet. La grandeur d'une époque s'individualise toujours en la personne d'un écrivain d'élite. Bossuet, que Massillon qualifiait d'homme de toutes les sciences et de tous les talents, peut être regardé comme ce maître suprême pour le dix-septième siècle. Personne n'eut un vol aussi haut, aussi libre, aussi vaste. Personne n'eut tant de grandeur et ensemble tant de naturel et de goût. C'est la conviction qu'on ne peut manquer de remporter de lectures répétées de ses œuvres. Plus on recommence Bossuet, plus on trouve son compte avec lui, et quand on l'a bien étudié, compris et senti, on est obligé d'avouer que le génie français a produit des chefs-d'œuvre tels que n'en vit pas toute l'antiquité : pour le louer dignement peut-être faut-il dire que ses ouvrages sont les plus parfaits qui aient été produits depuis qu'on a trouvé l'art divin de tracer la pensée et de la faire passer à la postérité.

Tâchons de préciser ce qu'a de particulier la langue de Bossuet, et d'indiquer nettement les caractères par lesquels ce grand génie tranche sur tous ses illustres contemporains. Bossuet montra comment la prose française peut secouer sa régularité traînante. Sa phrase, toujours d'une clarté lumineuse, offre des constructions qui ont toute la liberté et toute la hardiesse des Grecs et des Latins : il sait, comme eux, mettre à son gré sa pensée en relief. Il manie l'inversion avec

1 De l'Église gallic, liv. II, chap. xu.

un bonheur qui n'appartient qu'à lui. Rien d'animé comme ses tours de phrase ; ils sont tous des mouvements. II a des formes de périodes qu'on n'osa jamais dans notre langue : indiquons seulement ces périodes suspendues par des détails secondaires, à l'imitation d'Homère dans ses comparaisons, comme dans ce passage d'une de ses oraisons funèbres :

« Mais dans le plus grand calme de l'État, aussitôt qu'il lui fut permis de se reposer des occupations de sa charge sur un fils, qu'il n'eût jamais donné au roi s'il ne l'eût senti capable de le bien servir; après qu'il eut reconnu que le nouveau secrétaire d'État savait avec une ferme et continuelle action suivre les desseins et exécuter les ordres d'un maître si entendu dans l'art de la guerre : ni la hauteur des entreprises ne surpassait sa capacité, ni les soins infinis de l'exécution n'étaient au-dessus de sa vigilance; tout était prôt aux lieux destinés; l'ennemi également menacé dans toutes ses places; les troupes, aussi vigoureuses que disciplinées, n'attendaient que les derniers ordres du grand capitaine, et l'ardeur que ses yeux inspirent; tout tombe sous ses coups, et il se voit l'arbitre du monde : alors le zélé ministre, dans une entière vigueur d'esprit et de corps, crut qu'il pouvait se permettre une vie plus douce i. »

Malgré le désordre et l'irrégularité de cette longue phrase, l'orateur ne s'embarrasse pas un moment ; il court toujours à son but ; et après avoir mêlé le récit des grandes qualités du fils à l'opinion qu'en avait le père, il reprend avec la plus grande aisance la marche de sa phrase abandonnée : Alors le zélé ministre. 11 en est de même dans ce passage moins connu d'un de ses sermons :

« Comme les fleuves, quelque inégalité qu'il y ait dans leur course, sont en cela tous égaux, qu'ils viennent tous d'une source petite, de quelque rocher ou de quelque motte de terre, et qu'Us perdent enfin tous leur nom et leurs eaux dans l'Océan; là on ne distingue plus ni le Rhin, ni le Danube d'avec les plus petites rivières et les plus inconnues: ainsi les hommes commencent de même, et après avoir achevé leur course, après avoir fait, comme des fleuves, un peu plus de bruit les uns que les autres, ils se vont tous enfin confondre dans ce gouffre infini de la mort ou du néant, où l'on ne trouve plus ni César, ni Alexandre, ni tous ces augustes noms qui nous séparent; mais la corruption et les vers, la cendre et la poussière qui nous égalent 2. »

Bossuetti\aite en maître les mots comme les constructions. Qui n'admirerait quel tour hardi il donne à la parole pour lui faire signifier les sens les plus originaux, comme il sait faire passer un mot dans une acception nouvelle, nécessaire pour rendre avec précision la pensée?

C'est plus qu'un prosateur, c'est souvent un poëte : aucun écrivain français n'a possédé à un pareil degré la poésie intime et grande du style. Il donne aux mots les plus communs une physionomie et

1 Oraw. fun. de le Tellier.

2 Précis (l'mi serm. pour la nativ. de la Sainte Vierge.

Prosateurs du xvn* siècle, II. 4

une âme. Il sait par des figures toujours neuves dans sa bouche donner la vie à tout, même aux raisonnements. Il exprime si fortement les choses que toujours il porte dans l'esprit des auditeurs ou des lecteurs une image vive et claire. N'est-ce pas là le vrai caractère du poëte?

Les anciens, en particulier Virgile, Démosthènes, Homère, contribuèrent à développer chez Bossuet ces admirables qualités de style; mais elles se perfectionnèrent surtout dans l'étude, dans la méditation des saintes Écritures, qu'il ne cessait, nous témoigne l'abbé le Dieu, de lire et de relire tous les jours de sa vie, dont il ne pouvait se passer, sans lesquelles il ne pouvait vivre *, et à l'étude desquelles il s'était voué solennellement dès sa jeunesse, lorsque dans le fameux sermon de son doctorat il s'était écrié : « Auguste vérité, vérité suprême, qui, dans le sein de Dieu, vous donnez à nous dans les saintes Écritures, c'est à vous, à vous seule, que je m'enchaîne, que je me voue et que je me consacre tout entier. » Aussi a-t-il fait pénétrer dans son français original quantité de tournures hébraïques qui semblaient répugner à la nature de notre idiome ; aussi jette-t-il à chaque instant dans son grand langage les expressions surprenantes, les images sublimes et la pompe orientale des prophètes. « Cet homme est mon grand oracle, dit M. de Maislre, je plie volontiers sous cette trinité de talents qui fait entendre à la fois dans chaque phrase un logicien, un orateur et un prophète ^. »

La grandeur toujours, souvent la majesté, voilà le trait distinctif de Bossuet ; il n'y a rien de lui qui ne porte ce caractère. 11 semble agrandir les idées de toute la magnificence de son style. On ne connaît guère que le Bossuet des Oraisons funèbres et de ÏHistoire universelle. Qu'on lise ses moindres ouvrages, s'il en a composé auxquels cette qualification puisse s'appliquer, qu'on étudie sa correspondance, ses lettres à de simples religieuses, on trouvera souvent la même grandeur. Là encore il ravii^a l'admiration par l'éclat de ses traits. 11 était descendu sans s'abaisser à des détails communs : au moment que vous vous y attendez le moins, il prend son vol d'aigle ; il s'élance jusque dans les régions les plus élevées.

Ce caractère propre de Bossuet, la magnificence et la grandeur, se remarquait dans sa vie comme dans ses écrits. « Je n'ai, que je sache, aucun attachement aux richesses, disait-il dans une de ses lettres au maréchal de Bellefonds, et je puis peut-être me passer de beaucoup de commodités; mais je ne me sens pas encore assez habile pour trouver tout le nécessaire, si je n'avais précisément que le nécessaire ; et je perdrais plus de la moitié de mon esprit si j'étais à l'étroit dans mon domestique. » Malgré ce goût pour un certain luxe, c'était le plus simple des liommes. De même, quoique la pompe dansladic-

1 Mém. etjourn. sur la vie et les ouvrages de Boss., L » Lett. au (omte d'Avaray, 12 juillet 18U7.

tion fût sa pente naturelle, les naïvetés et les familiarités du langage donnent un charme particulier à tous ses ouvrages. Il écrit au môme maréchal de Bellefonds dont il vient d'être question : « Je ne finirais pas si je ne me retenais. Je ne parle point ici ; il faut donc bien que j'écrive, et que j'écrive, et que j'écrive. Hé ! ne voilà-t-il pas un beau style pour un si grand prédicateur? Riez de ma simplicité et de mon enfance, qui cherche encore des jeux ^ » Voilà Bossuet, voilà les deux côtés de sa nature, les deux aspects de son talent. « Cet homme dit ce qu'il veut, rien n'est au-dessous ni au-dessus de lui. >) Ces paroles de M. de Maistre, au premier entretien de ses Soirées de Saint-Pétersbourrj , sont l'éloge complet du grand évoque de Meaux. Dans un sermon pour une vèture, il dit à ses auditeurs qui désirent peut-être une éloquence trop humaine : « ÎN'attendez pas de moi tous ces ornements de la rhétorique mondaine; mais priez seulement cet Esprit qui souffle où il veut, qu'il daigne répandre sur mes lèvres ces deux beaux ornements de l'éloquence chrétienne, la simplicité et la vérité. » Le pieux et docte évêque obtint de Dieu ces dons ; nous plaindrions celui qui ne le sentirait pas à la lecture d'une page quelconque de Bossuet. Nous plaindrions également celui qui ne goûterait pas les simplicités autant que les sublimités de ce grand génie. « L'éloquent Bossuet, dit Voltaire dans le Temple du Goût, voulait bien rayer quelques familiarités échappées à son génie vaste, impétueux et facile, lesquelles déparent un peu la sublimité de ses oraisons funèbres. » Ces familiarités sont loin de faire tache. L'éloquence académique ne les admet pas, mais elles sont de l'essence de l'éloquence véritable. Homère et Démosthènes ne dédaignaient pas ces familiarités. Ni trop pompeux, ni trop familier, ni trop fleuri, ni trop austère, l'alliance harmonique de tuutes les qualités, voilà la perfection de Bossuet. « Dans le style de Bossuet, dit un des esprits les plus fins du commencement de ce siècle, la franchise et la bonhomie gauloise se font sentir avec grandeur, il est pompeux et sublime, populaire et presque naïf ^. »

Sa langue est originale dans l'expression des pensées délicates comme des sentiments foi'ts. Un seul exemple en dira plus que toutes nos paroles. Il parle ainsi de sainte Thérèse :

« Si la violence de ses désirs ne peut rompre les liens du corps, ils en éteignent tous les sentiments, ils en mortifient tous les appétits; elle ne vit plus pour la chair, et enfin elle devient tous les jours et plus libre et plus dégagée par cette perpétuelle agitation, comme un oiseau qui, battant des ailes, secoue riiumidilé qui les rend pesantes, ou dissipe le froid qui les engourdit; si bien que, portée par ses saints désirs, elle paraît détachée du corps pour vivre et converser avec les anges : Vest7-a conversatio in cœlis est ^. »

Quoi de plus délicat, déplus gracieux? quoi de plus finement louché?

1 9 sept. 1072.

2 Joubert, Pens., t. Il, p. 1GG.

3 Panéyyr. de sainte Thérèse, 2' part.

Veut-on enfin avoir une idée complète de Bossuet, il faut montrer son cœur et sa sensibilité. Il était aussi bon que grand, aussi doux et aussi tendre que ferme et inflexible dans la voie de la vérité. Quoi de plus suave que ces paroles adressées aux malheureux de toutes classes :

« Consolez-vous, chrétiens, qui languissez parmi les douleurs : mon Sauveur n'a épargné à son corps ni la faim, ni la soif, ni les fatigues, ni les sueurs, ni les infirmités. O Dieu ! qu'il aura inclination de nous soulager, nous qu'il voit du plus haut des cieux, battus des mêmes orages dont il a été attaqué sur la terre i ! »

Écoutez encore cette apostrophe aux riches impitoyables, et dites si elle n'est pas sortie du fond des entrailles les plus compatissantes :

« Quand je considère, fidèles, les calamités qui nous environnent, la pauvreté, la désolation, le désespoir de tant de familles ruinées, il me semble que de toutes parts il s'élève un cri de misère à l'entour de nous qui devrait nous fendre le cœur, et qui peut-être ne frappe pas nos oreilles. Car, ô riche superbe et impitoyable! situ entendais cette voix, pourrait-elle ne pas obtenir de toi quelque retranchement médiocre dos superfluités de ta table? Pourrait-elle ne pas obtenir qu'il y eût quelque peu moins d'or dans ces riches ameublements dans lesquels tu te glorifies? Et tu ne sens pas, misérable, que la cruauté de ton luxe arrache l'âme à cent orphelins, auxquels la Providence divine a assigné la vie sur ce fonds 2 ! »

Nous le demandons : Bossuet n'avait-il pas un cœur égal à son génie?

Hardiesse, poésie, grandeur, majesté tempérée de grâce et de simplicité, on a toujours reconnu ces grandes qualités du style de Bossuet; mais on lui a longtemps contesté la correction. C'a été une erreur et une injustice au premier chef. Reprocher à Bossuet le défaut de correction dans le style, c'est la plus grosse hérésie littéraire qu'on puisse imaginer. Bossuet peut, aussi bien que pas un des écrivains du grand siècle, être regardé comme la règle de la pureté de notre langue. Ses apparentes incorrections ont leurs raisons, et sont de beaucoup préférables à l'exactitude des puristes.

Quorum œmulari exoptat negligentiam Potius, quam istonim obscuram diligentiam. Ter., Andr., prolog.

Il préfère une concise rapidité à une exactitude scrupuleuse. Les grammatistes seuls l'en peuvent blâmer. Nous reprocherons an sage RoUin môme d'avoir été trop loin quand il a dit : « Peu occupé des grâces légères du discours, et quelquefois même négligeant les régies

* Élév. sur les mystères.

' Serm. pour le jour de la Peut., 2« part.

gênantes de la pureté du langage, il tend au grand, au sublime, au pathétique * ! »

Heureusement on commence à rendre plus entière justice à l'aigle de Meaux; les contestations qui se sont formées, en différents temps, sur la langue du pi"emier de nos écrivains, ont déjà tourné toutes à sa gloire. Tout ce qu'on peut accorder à ces critiques, c'est que Bossuet a laissé échapper à sa plume un certain nombre de fautes incontestables, mais ce sont de ces fautes dont parle Horace, et on en compterait presque autant dans Racine, le plus châtié de nos écrivains. En somme, aucun auteur n'a au même degré et aussi constamment que Bossuet la justesse des termes qui caractérisent les pensées.

Dans les matières les plus sèches et les plus arides, il a des traits de l'éloquence la plus haute et la plus saisissante. Outre les ouvrages dont il vient d'être question, qu'on ouvre encore le Commentaire de V A'pocaly'pse . Le genre est bien différent, le livre est composé dans une langue morte, mais le génie de l'écrivain est toujours le même. Une lettre de l'abbé Langeron à Bossuet sur cet ouvrage, constate d'une manière frappante ce caractère d'élévation et d'éclat merveilleux dont le style du grand évéque de Meaux est toujours revêtu ; on y remarque particulièrement ce mot: «Vous êtes plein de fentes par où le sublime échappe de tous côtés. »

Bossuet a les élans les plus ardents, les plus enflammés ; il a la verve la plus riche, la plus poétique ; c'est un suprême artiste : et cependant c'est un profond théologien, c'est un savant, c'est un érudit d'un ordre tout exceptionnel. Rare phénomène ! jamais, croyonsnous, l'élude ne donna autant de culture, autant de savoir, en laissant autant d'originaUté. Jamais on n'a su mieux traiter les sujets d'érudition avec cet art qui leur ùte leurs épines, sans les charger de fleurs qui ne leur conviennent pas ; témoin le discours sur VllUtiAre universelle, ce chef-d'œuvre à part, et V Histoire des variations, certes une des plus grandes œuvres historiques qui soient dans aucune langue. Pour ne parler que de ce dernier ouvrage, quelle science 1 science de faits précis, minutieux, connus de peu de personnes, qu'il faut aller chercher dans les sources les moins attrayantes. Et en môme temps, quel ensemble bien composé ! Quelle logique ! Le merveilleux auteur néglige-t-il rien pour porter la vérité de sa doctrine jusqu'à la démonstration ? Ne faut-il pas que ses preuves saisissent jusqu'aux intelligences les plus réfractaires ?

Le mérite de Bossuet est incomparable dans la composition comme dans la diction. Personne ne sait aussi admirablement que lui dominer, gouverner sa pensée. Personne ne sait comme lui donner à ses idées cette étendue, cette clarté qui sont le résultat du grand nombre de rapports sous lesquels on envisage un mot. L'ordre que Bossuet donne au développement de ses pensées est toujours l'ordre absolu

* Traité des études, liv. IV, cliap. n, art. 2.

de la ogique. Déranger une partie quelconque de ses compositions, c'est affaiblir, c'est obscurcir, c'est déranger le tout.

Un seul écrivain, dans le dix-septième siècle, peut être comparé à Bossuet pour la force et la majesté du style, comme pour la grandeur et la solidité de la pensée, c'est Pascal; mais l'évêque de Meaux nous paraît plus sublime encore que le solitaire de Port-Royal, et nous dirons avec Joubert : « A mon gré, Bossuet, c'est Pascal; mais Pascal orateur, Pascal évêque, Pascal docteur, Pascal homme et homme d'État, homme de cour, homme du monde, homme d'église ; Pascal savant dans toutes sortes de sciences, et ayant toutes les vertus aussi bien que tous les talents^. »

Oui, à l'éternel honneur de l'Église, Bossuet eut toutes les vertus aussi bien que tous les talents. D'une touchante piété dès l'enfance, il fut, dès sa promotion aux ordres sacrés, le plus édifiant des ecclésiastiques, et se montra de même plus tard le vrai modèle d'un très-digne évêque 2. L'abbé de Rancé, qui le connut de bonne heure, apprécia immédiatement ses vertus comme ses talents. « Ce saint homme, doué d'un discernement exquis, connut aussitôt, dit le Dieu, le mérite de l'abbé Bossuet; il fut frappé de l'étendue et de la solidité d'un esprit si pénétrant et si lumineux, et encore plus de sa piété sincère, de l'innocence de ses mœurs, de sa simplicité, si on ose le dire, ou plutôt de sa candeur, de sa droiture, de son désintéressement, de sa modestie qui était peinte sur son visage^. »

L'union de Bossuet avec l'austère réformateur de la Trappe devint, par la suite, de plus en plus intime. « Il a fait, dit encore le Dieu, huit voyages exprès pour l'aller voir dans sa chère solitude dont il disait : que c'était le lieu où il s'aimait le mieux après son diocèse; il y vaquait à tous les exeixices de la communauté, et n'y prenait pas d'autre nourriture *. »

La réputation de vertu de Bossuet s'établit promptement. Dans un Mémoire autographe de Charles Colbert, évéque de Luçon (19 février 166ï). àJ.-B. Colbert, son frère, destiné à être mis sous les yeux du roi, on lit cette note sur l'abbé Bossuet, docteur de la maison de Navarre :

a II prêche une morale austère, mais qui est bien chrétienne. Ceux qui le connaissent disent qu'il vit comme il prêclie. Il m'a paru, en toutes occasions, avoir beaucoup d'esprit, et je sais qu'il a bien de la vertu. »

1 Correspond. Lettre à M. Mole, 30 mars 1804, t. II, p. 330.

2 « Consegui il titolo di vero esemplare d'un degnissimo vescovo, » dit un auteur italien, dans un éloge de Bossuet, prononcé à Rome, au collège de la Propagande, et qui est intitulé : L'Immagine del Vescovo rappresentata nelle virtù di monsignor Jacopo Beiiigyio Bossuet, Vescovo di Meaux. Discorso detto neir Accademia ecclesiasticadel collegio urbano diPropaganda âde, dal cavalier Paolo Alessandro Maffei. In Roma^ mdccv.

3 Mém. de le Dieu, I.

* Ibid., t. I, p. 198.

Vertu des plus sincères, parce qu'elle élail accompagnée de modestie. Comme tous les hommes vraiment vertueux et pénétrés du sentiment de la misère inhérente à la nature humaine, Bossuet se jugeait avec une extrême sévérité :

« Je tremble, dans la vérité, jusque dans la moelle des os, écrivait-il au vieux maréchal de Bellefonds, quand je considère le peu de fonds que je trouve en moi. Cet examen me fait peur; et cependant, sorti de là, si quelqu'un va trouver que je n'ai point raison en quelque chose, me voilà pleiia aussitôt de raisonnements et de justifications i, »

Il repoussait avec une rare modestie et une admirable sincérité les éloges que la vue de sa vie exemplaire lui attirait nécessairement. 11 disait à une noble religieuse, du nombre de ses pénitentes les plus chères :

« Je n'empêche pas que vous ne receviez ce que Dieu vous donne par rapport à moi, pourvu que vous ne mettiez votre appui que sur mon envoi et mon ministère, tout le reste pouvant être faux, sans que rien vous dépérisse pour cela. Dites-moi ou ne me dites pas ce qui se passe en vous sur ce sujet : en soi cela ne fait rien à la conduite; et il vaut mieux le dire que le supprimer, pourvu que vous ne parliez pas de sainteté ni de choses semblables, parce que j'aurais trop de peine de vous voir trompée. Car encore que Dieu môme ait des moyens de tromper les âmes qui ne sont pas opposées à sa vérité, je suis bien aise de ne pas entrer là dedans, et de demeurer pour tel que je suis, pourvu que mon ministère soit honoré en vous par la foi 2. »

Et encore quelques jours plus tard :

« Quant à mes dispositions^ dont vous me parlez, je n'y sais rien, si ce n'est que par ma charge je suis un canal par où passent les instructions pour les autres, et que j'ai grand sujet de craindre que je ne sois que cela 3. »

Quelquefois, en repoussant comme immérités, les témoignages de vénération qui lui sont prodigués, il se sert d'expressions dont la force étonne :

« Une fois pour toutes, dit-il avec un saint mécontentement au maréchal de Bellefonds, ne me parlez jamais de mon innocence, et ne traitez pas de cette sorte le plus indigne de tous les pécheurs. Je vous parle ainsi de bonne foi, par Ja seule crainte que j'ai d'ajouter l'hypocrisie à mes autres maux '». »

La religieuse humilité de Bossuet éclatait en toute occasion. « Dans le cours de vingt ans, dit l'assidu témoin de toute sa vie épis- •copale, je ne l'ai jamais vu monter en chaire qu'après s'être prosterné

1 Lettre au maréchal de Bellefonds, 3 mars 1074.

2 Lettre à madame d'Albert de Luynes, 26 octobre 1G94.

* Lettre du 9 novembre 1G94.

* Lettre du 8 février 1G74. ^

en secret aux pieds de son crucifix, dans une humiliation profonde, pour demander les lumières du Saint-Esprit. Aussi l'avons-nous tant de fois ouï répéter, et dans un même discours, cette humble parole de saint Augustin : Voilà, mes frères, ce que Dieum'a donné pour vous, et priez-le qu'il me donne la force de vous prêcher, jusqu'à la fin, les vérités du salut *. »

Dirigeant tant d'affaires, prenant de si hautes initiatives, donnant tant d'importants conseils, il ne s'attribuait rien, il ne revendiquait la gloire de rien. « Jamais homme, dit encore le Dieu, ne fut plus éloigné que lui de la vanité d'être seul auteur et exécuteur d'aucune entreprise. Il porte ses vues bien plus loin, à l'heureux succès des choses mômes, pour la seule gloire de Dieu, sans s'en rien attribuer 2. )>

Ce grand homme fait pour parvenir à tout, et jugé digne, avant tous, par la voix publique, des premiers archevêchés et de la pourpre romaine, sut se contenter modestement d'un épiscopat subalterne, et ne tenta jamais une démarche pour monter plus haut. « Occupé des pensées de la religion et du soin de servir l'Église, nous dit son secrétaire, il n'est aucunement touché des honneurs ni des espérances de ce monde ; il ne fait pas un pas à ce sujet et n'en parle seulement point ^. »

Madame de la Vallière dit, en parlant de Bossuet : « Pour M. de Condom, c'est un homme admirable par son esprit, sa bonté et son amour de Dieu. » Caractères touchants qu'on retrouve avec admiration dans les lettres du grand évêque à l'illustre pénitente, comme on les voit apparaître dans tous les actes de sa vie publique aussi bien que privée. Nous avons déjà parlé de sa douceur à l'égai-d des hérétiques. Au sujet de la traduction du Nouveau Testament de Richard Simon, qu'il s'efforçait de faire condamner et de faire supprimer par l'autorité ecclésiastique et séculière, pour ses interprétations tout historiques et hardies sous forme littérale, pour ses expHcations philosophiques et ses tendances sociniennes, il disait, en faisant connaître à la fois sa bonté naturelle et son zèle invariable pour la pureté de la foi : u Les voies les plus douces et les moins éclatantes seront toujours les miennes, pourvu qu'elles ne perdent rien de leur efficace *. » Que n'a-t-il pu, dans sa querelle avec Fénelon, se montrer ainsi, jusqu'à la fin, pour les voies les plus douces et les moins éclatantes!

A la douceur il se joignait dans son caractère une teinte de mélancolie qui n'a pas été suffisamment remarquée. « La douleur, dit-il quelque part, est plus vive et dure plus longtemps que le plaisir; ce qui doit nous faire sentir combien notre état est triste et malhea-

1 Le Dieu, Métn. sur Boss., I.

2 Journal de le Dieu.

3 Ibid., mai 1701.

* Lettre au sujet de la version du Nouveau Testament de Trévoux, IL

BOSSUET. b7

reux en ce monde *. » On trouve assez souvent chez Bossuet de ces accents attendris et mélancoliques qui rappellent saint Augustin, ce saint qui lui élait si cher et qu'il étudia toute sa vie avec préférence. On peut encore observer un rapport frappant entre l'évoque d'Hippone et l'évoque de Meaux, dans la manière dont celui-ci parle de la femme. « Partout où Bossuet parle de la femme, a dit un juge très-fin des choses morales, il en parle avec ce sentiment à la fois tendre et sévère, avec cette grâce majestueuse qui touche et qui épure les cœurs, et s'il maudit l'abus que la femme fait du pouvoir qu'elle a sur le cœur de l'homme, c'est qu'il s'indigne que, Dieu l'ayant faite si grande, le monde la fasse si petite, et qu'il lui fusse prendre son humiliation pour son triomphe-. »

Ses travaux de tous les genres, et les grandes affaires qui ont rempli sa vie, ne l'empêchèrent pas d'être le pasteur le plus soigneux de son troupeau. A toutes les fêtes solennelles il officiait dans sa cathé ,

et y faisait des sermons où l'on accourait de toutes les campagnes voisines. Il fit lui-même plusieurs missions dans le diocèse de Meaux ; et il a peut-être été, de tous les évêques de son temps, le plus exact à visiter son diocèse et à faire entendre sa voix pastorale dans les diverses paroisses qu'il traversait. En même temps, il donnait à ses paroissiens l'exemple de la pratique de tous les devoirs prescrits par Dieu ou par l'Église aux chrétiens : c'est ainsi que, jusqu'à sa maladie de 1699, il ne rompit jamais l'observance quadragésimale.

Les dernières années du grand athlète delà foi furent attristées par la vue des progrès que faisaient chaque jour et partout le scepticisme, l'indifférence etl'incrédulité. « L'indifférence des relig'ons, s'écriait-il, est la folie du siècle où nous vivons. Cet esprit règne en Angleterre et en Hollande très-visiblement ; mais, par malheur, il ne s'introduit que trop parmi les catholiques. » 11 écrivait à l'évêque de Fréjus, Fleury, en lui envoyant son Instruction 'pastorale contre la version française du Nouveau Testament de Richard Simon . « L'esprit d'incrédulité gagne tous les jours dans le monde, et vous pouvez m'en avoir souvent entendu faire la réflexion. Je ne puis que remercier Dieu de ce qu'à mon âge il me laisse assez de force pour résister à ce torrent. » Jusqu'à son dernier jour, il ne cessa de s'efforcer d'opposer des digues à cette invasion de l'incrédulité et du philosophisme qui devait bientôt tout submerger. Tant qu'il lui resta quelque force, il ne cessa d'écrire, il ne cessa de prêcher. Le journal de le Dieu nous le montre prêchant à l'âge de soixante-quatorze et soixante-quinze ans. Le f" novembre 1701, jour de la Toussaint, « il recueille les restes de ses forces pour exciter les cœurs à l'amour de Dieu, dans un sermon de la Béatitude éternelle. » Et le 2 avril 1702, dimanche de la Passion, il fuit un grand sermon dans sa cathédrale pour l'ouverture du jubilé, et il en

1 Trailé de la connaiss. de Dieu, cliap. i.

2 Saint-Marc Girardin, Jeun-Jacques Rousseau, sa vie et ses ouvrages, IX, v

suit tous les exercices malgré sa faiblesse et la rigueur extrême de la saison. Il est de ces vaillants qui ne quittent pas leur poste tant qu'il leur reste un souffle de vie.

Sa mort, mort d'un philosophe comme l'antiquité n'en connut pas, mort d'un saint digue des plus beaux siècles de la primitive Église, couronna dignement une carrière tout entière consacrée au travail et au bien. Dès qu'il se sut atteint de la grave maladie de la pierre, il se résigna doucement à quitter ce monde où il avait tenu, par son génie, une si grande place, et son esprit ne fut plus occupé que des années éternelles. A son dernier synode (1702) il avait, au miheu de l'attendrissement universel, annoncé avec calme et sérénité sa fin prochaine. « Ces cheveux blancs, avait-il dit à ses prêtres, m'avertissent que je dois bientôt aller rendre compte à Dieu de mon ministère. » Il continua, dans l'intervalle de ses douleurs, de s'occuper d'études et de travaux de piété. Il revit ses anciens écrits, particulièrement ceux qui étaient les plus propres à le préparer au passage de la vie àl'éternité, comme ses Méditations sur les Évangiles. Il traduisit en vers français quelques psaumes, et son dernier travail fut la traduction du XXI*, Beus, Deiismeus,respice mme. Ilentendaittouslesjours,dans sa chambre, la sainte messe qu'il n'était plus en état de dire. Quand il n'était pas trop accablé, il se faisait lire l'Écriture sainte : on lui lut ainsi presque tout le Nouveau Testament, et plus de soixante fois l'Évangile de saint Jean. La cour, les gens du monde, les prêtres, le peuple, toutes les classes de la société étaient consternées de la pensée de sa perte prochaine, et l'on se pressait à son palais pour aller avoir de ses nouvelles. On lui dit un jour un mot de cette affluence pleine de sympathie et de respect. « Eh ! mon Dieu, répondit-il, parlez-moi de mes péchés, et priez Dieu qu'il me les pardonne, et qu'il me fasse la grâce de chanter éternellement ses miséricordes'.» Enfin on dut lui administrer l'extrôme-onction et le saint viatique. Ses douleurs allèrent toujours en augmentant jusqu'à son dernier jour, sans lui arracher une parole ni un mouvement d'impatience. Sentant approcher son dernier moment, il jeta les yeux sur l'image de Jésus-Christ, l'auteur de la consommation de notre foi, et après qu'on lui eut lu quelques passages de l'Écriture en rapport avec son état, dans la nuit du 12 avril 1704, « un peu avant quatre heures du matin, il poussa deux ou trois soupirs assez légers, avec lesquels il rendit sa sainte âme à Dieu, sans agonie et sans aucune convulsion *. »

Ainsi vécut, ainsi lutta, ainsi mourut ce grand homme dont le nom mérite d'être placé dans l'admiration et la vénération universelle à côté de celui des Jérôme, des Augustin, des Chrysostome, des Athanase.

* Relation de la mort de Bossuet, écrite par l'abbé de Saint-André, curé de Vareddes et vicaire-général de Meaux.

î Ibid.

Portrait de Liutlier.

Martin Luther, augustin de profession, docteur et professeur en théologie dans l'université de Wittemberg, donna le branle à ces mouvements. Les deux partis de ceux qui se sont dits réformés, l'ont également reconnu pour Tauteur de cette nouvelle réformation. Ce n'a pas été seulement les luthériens ses sectateurs qui lui ont donné à l'envi de grandes louanges. Calvin admire surtout ses vertus, sa magnanimité, sa constance, l'industrie incomparable qu'il a fait paraître contre le pape. C'est la trompette, ou plutôt c'est le tonnerre, c'est la foudre qui a tiré le monde de sa léthargie : ce n'était pas Luther qui parlait, c'était Dieu qui foudroyait par sa bouche.

Il est vrai qu'il eut de la force dans le génie, de la véhémence dans ses discours, une éloquence vive et impétueuse, qui entraînait les peuples et les ravissait ; une hardiesse extraordinaire quand il se vit soutenu et applaudi, avec un air d'autorité qui faisait trembler devant lui ses disciples : de sorte qu'ils n'osaient le contredire ni dans les grandes choses ni dans les petites.

{Histoire des variations, L)

Caractère de Mélauchtlioii.

La nouveauté de la doctrine et des pensées de Luther fut un charme pour les beaux esprits. Mélanchthon en était le chef en Allemagne. Il joignait à l'érudition, à la politesse et à l'élégance du style une singulière modération. On le regardait comme seul capable de succéder dans la littérature à la réputation d'Érasme; et Érasme lui-même l'eût élevé par son suffrage aux premiers honneurs parmi les gens de lettres, s'il ne l'eût vu engagé dans un parti contre l'Eglise : mais la nouveauté l'entraîna comme les autres. Dès les premières annéesqu'il s'était attaché àLuther, il écrivit à un de ses amis : « Je n'ai pas encore traité comme il « faut la matière de la justification, et je vois qu'aucun des an- « ciens ne l'a encore traitée de cette sorte ^. » Ces paroles nous font sentir un homme tout épris du charme de la nouvelle doctrine : il n'a encore qu'effleuré une si grande matière ; et déjà il en sait plus que tous les anciens. On le voit ravi d'un sermon qu'avait fait Luther sur le jour du sabbat ^ ; il y avait prêché le

1 Lib. IV, ep. 12G, 574.

> Ibid., col. 575.

repos où Dieu faisait tout, où l'homme ne faisait rien. Un jeune professeur de la langue grecque entendait débiter de si nouvelles pensées au plus véhément et au plus vif orateur de son siècle, avec tous les ornements de sa langue naturelle, et un applaudissement inouï : c'était de quoi être transporté. Luther lui parut le plus grand de tous les hommes, un homme envoyé de Dieu, un prophète. Le succès inespéré de la nouvelle réforme le confirme dans ses pensées. Mélanchthon était simple et crédule; les bons esprits le sont souvent ; le voilà pris. Tous les gens de belles-lettres suivent son exemple, et Luther devient leur idole. On l'attaque, et peut-être avec trop d'aigreur. L'ardeur de Mélanchthon s'échauffe ; la confiance de Luther l'engage de plus en plus ; et il se laisse entraîner à la tentation de réformer avec son maître, aux dépens de l'unité et de la paix, et les évêques, et les papes, et les princes, et les rois, et les empereurs.

Il est vrai, Luther s'emportait à des excès inouïs : c'était un sujet de douleur à son disciple modéré. Il tremblait lorsqu'il pensait à la colère implacable de cet Achille, et il ne craignait « rien moins de la vieillesse d'un homme dont les passions étaient « si violentes, que les emportements d'un Hercule, d'un Philoc- « tète et d'un Marius ^ » C'est-à-dire qu'il prévoyait ce qui arriva en effet, quelque chose de furieux. C'est ce qu'il écrit confidemment, et en grec, à son ordinaire, à son ami Camerarius ; mais un bon mot d'Érasme (que ne peut un bon mot sur le bel esprit?) le soutenait. Erasme disait que tout le monde, opiniâtre et endurci comme il était, avait besoin d'un maître aussi rude que Luther 2 : c'est-à-dire, comme il l'expliquait, que Luther lui paraissait nécessaire au monde, comme les tyrans que Dieu envoie pour le corriger, comme un Nabuchodonosor, comme un Holopherne, en un mot comme un fléau de Dieu. Il n'y avait pas là de quoi se glorifier: mais Mélanchthon l'avait pris du beau côté, et voulait croire au commencement, que, pour réveiller le monde, il ne fallait rien moins que les violences et le tonnerre de Luther.

Mais enfin l'arrogance de ce maître impérieux se déclara. Tout le monde se soulevait contre lui, et même ceux qui voulaient avec lui réformer l'Église. Mille sectes impies s'élevaient sous ses étendards, et sous le nom de reformations les armes, les séditions, les guerres civiles ravageaient la chrétienté, PourcomlJede douleur, la querelle sacramentaire partagea la réforme naissante

* Lib. IV, ep. 240, 315.

2 Lib. XMII, ep. 25, xix, 3.

en deux partis presque égaux ; cependant Luther poussait tout à bout, et ses discours ne faisaient qu'aigrir les esprits au lieu de les calmer. Il parut tant de faiblesse dans sa conduite, et ses excès furent si étranges, que Mélancbtlion ne les pouvait plus ni excuser, ni supporter. Depuis ce temps ses agitations furent immenses. A chaque moment on lui voyait souhaiter la mort. Ses larmes ne tarirent point durant trente ans, et VElbe^ disait-il luimême, avec tous ses flots, ne ha aurait pu fourni7' assez d'eau i pour pleurer les malheurs de la réforme divisée...

Mélanchthon témoigne souvent qu'il se passe en lui des choses étranges, et ne peut expliquer ses peines secrètes. Dans le récit qu'il fait à son intime ami Gamerarius des décrets de l'assemblée de Spire, et des résolutions que prirent les protestants, tous les termes dont il se sert pour exprimer ses douleurs sont extrêmes. « Ce sont des agitations incroyables et les douleurs de « l'enfer ; il en est presque à la mort. Ce qu'il ressent est horri- <( ble, sa consternation est étonnante. Durant ses accablements « il reconnaît sensiblement combien certaines gens ont tort 2. » Quand il n'ose nommer, c'est quelque chef du parti qu'il faut entendre, et principalement Luther : ce n'était pas assurément par crainte de Rome qu'il écrivait avec tant de précaution, et qu'il gardait tant de mesures : et d'ailleurs il est bien constant que rien ne le troublait tant que ce qui se passait dans le parti même, où tout se faisait par des intérêts politiques, par de sourdes machinations, et par des conseils violents ; en un mot, on n'y traitait que des ligues que tous les gens de bien, disait-il ^, devaient empêche?'. Toutes les affaires de la réforme roulaient sur ces ligues des princes avec les villes, que l'empereur voulait rompre, et que les princes protestants voulaient maintenir ; et voici ce que Mélanchthon en écrivait à Gamerarius : « Vous voyez, mon cher ami, « que dans tous ces accommodements on ne pense à rien moins « qu'à la religion. La crainte fait proposer pour un temps et avec « dissimulation des accords tels quels, et il ne faut pas s'étonner « si des traités de cette nature réussissent mal ; car se peut-il « faire que Dieu bénisse de tels conseils ^? » Loin qu'il use d'exagération en parlant ainsi, on reconnaît même dans ses lettres, qu'il voyait dans ce parti quelque chose de pis que ce qu'il

1 Lib. IV, ep. 100, 119. Lib. II, ep. 202.

2 lljid., ep. 85.

8 lùicL, 1, VIII.

•^Ibiil., 137.

eil écrivait. « Je vois, dit-il *, qu'il se machine quelque chose se- « crèteraent, et je voudrais pouvoir étouffer toutes mes pensées. » Il avait un tel dégoût des princes de son parti et de leurs assemblées, où on le menait toujours, pour trouver dans son éloquence et dans sa facilité des excuses aux conseils qu'il n'approuvait pas, qu'à la fm il s'écriait : « Heureux ceux qui ne se « mêlent point des affaires publiques ^ ! » et il ne trouva un peu de repos qu'après que, trop convaincu des mauvaises intentions des princes, il avait cessé de se metty^e en peine de leurs desseins ^ ; mais on le replongeait, malgré qu'il en eût, dans leurs intrigues, et nous verrons bientôt comme il fut contraint d'autoriser par écrit leurs actions les plus scandaleuses. On a vu l'opinion qu'il avait des docteurs du parti, et combien il en était mal satisfait ; mais voici quelque chose de plus fort : « Leurs mœurs sont telles, ditce il *, que pour en parler très-modérément beaucoup de gens, « émus de la confusion qu'on voit parmi eux, trouvent tout autre « état un âge d'or, en comparaison de celui où ils nous mettent. « Il trouvait ces plaies incurables^; et dès son commencement la réforme avait besoin d'une autre réforme.

Outre ces agitations, il ne cessait de s'entretenir avec Camerarius, avec Osiandre et les autres chefs du parti, avec Luther même, des prodiges qui arrivaient, et des funestes menaces du ciel irrité. On ne sait souvent ce que c'est ; mais c'est toujours quelque chose de terrible. Je ne sais quoi qu'il promet à son ami Camerarius de lui dire en particulier, inspire de la frayeur en le lisant *>. D'autres prodiges arrivés vers le temps de la diète d'Augsbourglui paraissaient favorables au nouvel évangile, A Rome, le débordeinent extraordinaire du Tihre^ et V enfantement d'une mule, dont le petit avait un pied de grue "^ ; dans le territoire d'Augsbourg la naissance d'un veau à deux têtes, lui furent un signe d'un changement indubitable dans l'état de l'univers, et en particulier de la ruine prochaine de Rome par le schisme^: c'est ce qu'il écrit très-sérieusement à Luther même, en lui donnant avis que ce jour-là on présenterait à l'empereur la Confession d'Augs-

1 Ibid., 70.

2 Iàid.,8'o.

J Ibid., 228.

♦ Ibid., 742.

s Ibid., 759.

« Lib. II, ep. 89, 269.

' Lib. I, ep. 120 ; III, G9.

8 Lib. II, ep. 37, 4i5.

bourg. "Voilà de quoi se repaissaient, dans une action si célèbre, les auteurs de cette confession et les chefs de la réforme : tout est plein de songes et de visions dans les lettres de Mclanchthon, et on croit lire Tite-Live, quand on voit tous les prodiges qu'il y raconte. Quoi plus? ô faiblesse extrême d'un esprit d'ailleurs admirable, et hors de ses préventions si pénétrant ! les menaces des astrologues lui font peur. On le voit sans cesse effrayé par les tristes conjonctions des astres : un horrible aspect de Mars le fait trembler pour sa fille, dont lui-même il avait fait l'horoscope. Il n'est pas moins effrayé de la flamme horrible d'une comète extrêmement septentrionale i. Durant les conférences qu'on faisait à Augsbourg sur la religion, il se console de ce qu'on va si lentement, parce que les astrologues prédisent que les astres seront plus propices aux disputes ecclésiastiques vers l'automne^. Dieu était audessus de tous ces présages, il est vrai, et Mélanchthon le répète souvent, aussi bien que les faiseurs d'almanachs ; mais enfin les astres régissaient jusqu'aux affaires de l'Église. On voit que ses amis, c'est-à-dire les chefs du parti, entrent avec lui dans ces réflexions; pour lui, sa malheureuse nativité ne lui promettait que des combats infinis sur la doctrine, de grands travaux et peu de fruit ^. Il s'étonne, né sur les coteaux approchant du Rhin, qu'on lui ait prédit un naufrage sur la mer Baltique ^ ; et appelé en Angleterre et en Danemark, il se garde bien d'aller sur cette mer. A tant de prodiges et tant de menaces des constellations ennemies, pour comble d'illusions, il se joignit encore des prophéties. C'était une des faiblesses du parti, de croire que tout le succès en avait été prédit, et voici une des prédictions les plus mémorables qu'on y vante. En l'an 1516, à ce qu'on dit, et un an devant les mouvements de Luther, je ne sais quel cordelier s'était avisé, en commentant Daniel, de dire que la puissance du Pape allait cesser et ne se relèverait jamais^. Cette prédiction était aussi vraie que ce qu'ajoutait ce nouveau prophète, qu'en 1600 le Turc serait maître de l Italie et de l'Allemagne. Néanmoins Mélanchthon rapporte sérieusement la vision de ce fanatique, et se vante de l'avoir en original entre les mains, comme le frère cor délier l'avait écrite. Qui n'eût tremblé à ce récit ? Le pape est déjà ébranlé par Luther, et on croit le voir à bas. Mélanchthon

t Lib. IV, ep. 119, 135, 137, 195, 198, 759, 844, etc.

2 Ibid., 93, 119, 14(!.

s Lib. II, ep. 448.

* IbiiL, 37, 4.

» Mel., lib. J, ep. C5.

prend tout cela pour des prophéties, tant on est faible quand on est prévenu. Après le pape renversé, il croit voir suivre de près le Turc victorieux, et les tremblements de terre qui arrivaient le confirment dans cette pensée*. Qui le croirait capable de toutes ces impressions, si toutes ses lettres n'en étaient remplies? Il lui faut faire cet honneur, ce n'étaient pas ses périls qui lui causaient tant de troubles et tant de tourments ; au milieu de ses plus violentes agitations on lui entend dire avec confiance : Nos périls me troublent moins que nos fautes ^. Il donne un bel objet h ses douleurs : les maux publics, et particulièrement les maux de l'Église; mais c'est aussi qu'il ressent en sa conscience, comme il l'explique souvent, la part qu'avaient à ces maux ceux qui s'étaient vantés d'en être les réformateurs, {/bid., V, ii.)

Portrait de Calyiu et parallèle arec liutlier .

Calvin fit de grands progrès en France, et ce grand royaume se vit h la veille de périr par les entreprises de ses sectateurs : de sorte qu'il fut en France à peu près ce que Luther fut en Allemagne. Genève, qu'il gouverna, ne fut guère moins considérée que Wittemberg, où le nouvel évangile avait commencé; et il se rendit chef du second parti de la nouvelle réforme.

Combien il fut touché de cette gloire ! un petit mot qu'il écrit à Mélanchthon, nous le fait sentir. « Je me reconnais, dit-il, de (( beaucoup au-dessous devons; mais néanmoins je n'ignore pas « en quel degré de son théâtre Dieu m'a élevé : et notre amitié « ne peut être violée sans faire tort à l'Église^. »

Se voir exposé aux yeux de toute l'Europe comme sur un grand théâtre ; s'y voir par son éloquence dans les premiers rangs; et

1 Mel., lib. I, ep. G5.

2 Pour compléter le portrait de Mélanchthon, il faudrait rapprocher plusieurs autres passages de cet admirable livre V. Nous nous contenterons de citer encore ces quelques lignes :

« Le malheureux Mélaachtlion ne put même conserver sa sincérité naturelle. Il fallut avec Bucer tendre des pièges aux catholiques dans des équivoques affectées ; les charger de calomnies dans la confession d'Augsbourg ; approuver en public cette confession qu'il souhaitait au fond de son cœur de voir réformer en tant de chefs; parler toujours au gré d'autrui; passer sa vie dans une éternelle dissimulation ; et cela dans la religion, dont le premier acte est de croire, comme le second est de confesser. Quelle contrainte I Quelle corruption ! Mais le zèle du parti l'emporte : on s'étourdit les uns les autres; il faut non-seulement se soutenir, mais encore s'accroître. Le beau nom de réformatiou rend tout permis, et le premier engagement rend tout nécessaire. » (Liv. V, xxxii.)

3 Ep. Calv., p. H5.

s'y être fait un nom et une autorité qu'on respecte dans un grand parti : Calvin ne s'en peut taire ; c'est pour lui un doux appât, et c'est celui qui fait tous les hérésiarques.

C'est ce charme secret qui lui a fait dire dans sa réponse à Baudoin, son grand adversaire ^ : « Il me reproche que je n'ai « point d'enfants, et que Dieu m'a ôté un fils qu'il m'avait « donné. Fallait il me faire ce reproche, à moi qui ai tant de «milliers d'enfants dans la chrétienté? » A quoi il ajoute : « Toute la France connaît ma foi irréprochable, mon intégrité, « ma patience, ma vigilance, ma modération, et mes travaux «assidus pour le service de l'Eglise; choses qui sont prouvées par « tant de marques illustres dès ma première jeunesse. Il me suffit « de pouvoir par une telle conliance me tenir toujours dans « mon rang jusqu'à la fin de ma vie. »

Il a t;int loué la sainte jactance et la magnanimité de Luther, qu'il était malaisé qu'il ne l'imitât ; encore que, pour éviter le ridicule où tomba Luther, il se piquât surtout d'être modeste, comme un homme qui voulait pouvoir se vanter d'être sans faste, et de ne craindre rien tant que l ostentation ^ : de sorte que la différence entre Luther et Calvin, quand ils se vantent, c'est que Luther, qui s'abandonnait à son humeur impétueuse, sans jamais prendre aucun soin de se modérer, se louait lui même comme un emporté ; mais les louanges que Calvin se donnait sortaient par force du fond de son cœur, malgré les lois de modération qu'il s'était prescrites, et rompaient violemment toutes ces barrières.

Combien se goûtait-il lui-même, quand il élève si haut « sa « frugalité, ses continuels travaux, sa constance dans les périls, « sa vigilance à faire sa charge, son application infatigable à « étendre le règne de Jésus-Christ, son intégrité à défendre la « doctrine de piété, et la sérieuse occupation de toute sa vie « dans la méditation des choses célestes ^ ? » Luther n'en a jamais tant dit, et tout ce que ses emportements lui ont tiré de la bouche, n'approche pas de ce que Calvin dit froidement de luimême.

Rien ne le flattait davantage que la gloire de bien écrire ; Vestphale, luthérien, l'ayant appelé déclamateur : « Il a beau faire *,

1 Resp. ad Bald. int. Opiisc. Calv,, p. 370.

2 //. Def. adv. Fes^p/f ., opusc. 788.

3 Ibid., 842.

* Ilnd., 791.

Prosateurs du xvne siècle. IL 5

« dit-il, jamais il ne le persuadera à personne, et tout le monde « sait combien je sais presser un argument, et combien est pré- « cise la brièveté avec laquelle j'écris. »

C'est se donner en trois mots la plus grande gloire que l'art de bien dire puisse attirer à un homme. Voilà du moins une louange que jamais Luther ne s'était donnée : car, quoiqu'il fût un des orateurs des plus vifs de son siècle, loin de faire jamais semblant de se piquer d'éloquence, il prenait plaisir de dire qu'il était un pauvre moine, nourri dans l'obscurité et dans l'école, qui ne savait point l'art de discourir. Mais Calvin, blessé sur ce point, ne se peut tenir; et aux dépens de sa modestie, il faut qu'il dise que personne ne s'explique plus précisément, ni ne raisonne plus fortement que lui.

Donnons-lui donc, puisqu'il le veut tant, cette gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son siècle. Mettons-le même, si l'on veut, au-dessus de Luther : car, encore que Luther eût quelque chose de plus original et de plus vif, Calvin, inférieur par le génie, semblait l'avoir emporté par l'étude. Luther triomphait de vive voix : mais la plume de Calvin était plus correcte, surtout en latin ; et son style, qui était plus triste, était aussi plus suivi et plus châtié. Ils excellaient l'un et l'autre à parler la langue de leur pays; l'un et l'autre étaient d'une véhémence extraordinaire; l'un et l'autre, par leur talent, se sont fait beaucoup de disciples et d'admirateurs ; l'un et l'autre, enflés de ce succès, ont cru pouvoir s'élever au-dessus des Pères ; l'un et l'autre n'ont pu souffrir qu'on les contredît, et leur éloquence n'a été en rien plus féconde qu'en injures.

Ceux qui ont rougi de celles que l'arrogance de Luther lui a fait écrire, ne seront pas moins étonnés des succès de Calvin. Ses adversaires ne sont jamais que des fripons, des fous, des méchants, des ivrognes, des furieux, des enragés, des bêtes, des taureaux, des ânes, des chiens, des pourceaux; et le beau style de Calvin est souillé de toutes ces ordures à chaque page. Catholiques et luthériens, rien n'est épargné. L'école de Vestphale, selon lui, est une puante étable à pourceaux '. La cène des luthériens est presque toujours appelée une cène de Çy dopes, où on voit une barbarie digne des Scythes ^ ; s'il dit souvent que le diable pousse les papistes, il répète cent et cent fois qu'il a fasciné les luthériens, et que « il ne peut pas comprendre pourquoi ils s'attaquent

1 Opusc. 799.

2 Ihid., 803,837.

BÛSSUET. 67

« fi lui plus violemment qu'à tous les autres, si ce n'est que « Satan, dont ils sont les vils esclaves, les anime d'autant plus « contre lui, qu'il voit ses travaux plus utiles que les leurs au <( bien de l'Eglise *. » Ceux qu'il traite de cette sorte sont les premiers et les plus célèbres des luthériens. Au milieu de ces injures il vante encore sa douceur ^ ; et, après avoir rempli son livre de ce qu'on peut s'imaginer non- seulement de plus aigre, mais encore de plus atroce, il croit en être quitte en disant, « qu'il avait tellement été sans fiel lorsqu'il écrivait ces injures, « que lui-même, en relisant son ouvrage, était demeuré tout « étonné que tant de paroles dures lui fussent échappées sans « amertume. » C'est, dit-il, l'indignité de la chose qui lui avait fourni toute seule les injures qu'il a dites ; et il en a supprimé beaucoup d'autres qui lui venaient à la bouche. Après tout, il n'est pas fâché que ces stupides aient enfin senti les piqûres ^ ; et il espère qu'elles serviront à les guérir. 1! veut bien pourtant avouer qu'il en a dit plus qu'il ne voulait, et que le remède qu'il a appliqué au mal élait un peu trop violent. Mais après ce modeste aveu, il s'emporte plus que jamais ; et tout en disant : «M'entends-tu, chien? m'entends-tu bien, frénétique? m'en- {( tends-tu bien, grosse bête ? » il ajoute « qu'il est bien aise « que les injures dont il l'accable demeurent sans réponse*.» Auprès de cette violence, Luther était la douceur même ; et s'il faut faire la comparaison de ces deux hommes, il n'y a personne qui n'aimât mieux essuyer la colère impétueuse et insolente de l'un, que la profonde malignité et l'amertume de l'autre, qui se vante d'être de sang-froid quand il répand tant de poison dans ses discours. {Ibid., IX.)

Soulèvements et violences fies protestants autorisés et encourages par leurs docteurs.

La reine Elisabeth favorisait secrètement la disposition que ceux de France avaient à la révolte : ils se déclarèrent à peu près dans le même temps que la réformation anglicane prit sa forme sous cette reine. Après environ trente ans, nos réformés se lassèrent de tirer leur gloire de leur souffrance : leur patience n'alla pas plus loin. Ils cessèrent aussi d'exagérer à nos rois leur

1 Dilue, expos. H. Def. cont. Vestph., opusc.,839.

2 Def. in. Vestph.

3 mt. adm. 795.

* Opiisc.

soumission. Cette soumission ne dura qu'autant que les rois furent en état de les contenir. Sous les forts règnes de François ï^r et de Henri II, ils furent à la vérité fort soumis, et ne firent aucun semblant de vouloir prendre les armes. Le règne aussi faible que court de François II leur donna de l'audace : ce feu longtemps caché éclata enfin dans la conjuration d'Amboise. Cependant il restait encore assez de force dans le gouvernement pour éteindre la flamme naissante : mais durant la minorité de Charles IX, et sous la régence d'une reine dont toute la politique n'allait qu'à se maintenir par de dangereux ménagements, la révolte parut tout entière, et l'embrasement fut universel par toute la France.

On avait bien prévu que les nouveaux réformés ne tarderaient pas à en venir à de semblables attentats. Pour ne point rappeler ici les guerres des Albigeois, les séditions des Viclefistes en Angleterre, et les fureurs des Taboristes en Bohême, on n'avait que trop vu à quoi avaient abouti toutes les belles protestations des luthériens en Allemagne. Les ligues et les guerres, au commencement détestées ^, aussitôt que les protestants se sentirent '^, devinrent permises ; et Luther ajouta cet article à son évangile. Les ministres des Vaudois avaient encore tout nouvellement enseigné cette doctrine, et la guerre fut entreprise dans les vallées contre les ducs de Savoie qui en étaient les souverains 3. Les nouveaux réformés de France ne tardèrent pas à

1 Détester était autrefois très-fréquent dans le sens de maudire, et ne s'emploie plus guère que dans l'expression familière détester sa vie,

« L'Église, loin d'approuver les désordres qui donnaient lieu aux révoltes des hérétiques, les détestait par tous ses décrets. » (Boss., Var., XIj cxlv.) « Ces ecclésiastiques, épouvantés du péril où ils se trouvaient, lui protestèrent qu'ils ne s'étaient chargés de la lettre de Gustave que pour obtenir un sauf-conduit, et la liberté de sortir d'une ville qui n'était plus dans son parti; ils détestèrent ensuite la rébellion de ce seigneur, avec des invectives et en des termes que la crainte de la mort rendait éloquents. » (Vertof, Révol. de Suède.) « Camille, détestant leur faiblesse, résolut de se bannir plutôt lui-même de Rome que-de voir la honte d'une condamnation attachée à son nom. » (Id., Rév. rom., 1. Vil.) « Ses créatures, pour favoriser ses projets ambitieux, détenaient, dans leurs harangues, cette liberté eô'rénée, qui se trouvait dans les élections de la république. » ^Id., ibid., 1. XIII.) « Tous les sénateurs détestère?it une pareille entreprise. » (Id., itiid., 1. IV.)

Si, dans plusieurs de ces phrases, détester n'est pas traduisible exactement par maudire, dans toutes il a une énergie de signification plus grande que dans les acceptions usuelles aujourd'hui.

* Sentirent leur force.

» Thuan., liv. XXVII, 1550, t. II, p. 17. La Popelin., liv. VII, p. 246, 255,

suivre ces exemples, et on ne peut pas douter qu'ils n'y aient été engagés par leurs docteurs.

Pour la conjuration d'Amboise, tous les historiens le témoignent, et Bèze même en est d'accord dans son Histoire ecclésiastique, ce fut sur l'avis des docteurs que le prince de Condé se crut innocent, ou fit semblant de le croire, quoiqu'un si grand attentat eût été entrepris sous ses ordres. On résolut, dans le parti, de lui fournir hommes et argent, afin que la force lui demeurât : de sorte qu'il ne s'agissait de rien moins, après l'enlèvement violent des deux Guises dans le propre château d'Amboise, où le roi était;, que d'allumer dès lors dans tout le royaume le feu de la guerre civile ^ Tout le gros de la réforme entra dans ce dessein ; et la province de Xaintonge est louée par Bèze, en cette occasion, d'avoir fait son devoir comme les autres ^. Le même Bèze témoigne un regret extrême de ce qu'une si juste entreprise a manqué, et en attribue le mauvais succès à la déloyauté de quelques-uns.

Il est vrai qu'on voulut donner à cette entreprise, comme on a fait à toutes les autres de cette nature, un prétexte de bien public, pour y attirer quelques catholiques, et sauver à la réforme l'infamie d'un tel attentat. Mais quatre raisons démontrent que c'était au fond une affaire de religion et une entreprise menée par les reformés. La première, est qu'elle fut faite à l'occasion des exécutions de quelques-uns du parti et surtout de celle d'Anne du Bourg, ce fameux prétendu martyr. C'est après l'avoir racontée, avec les autres mauvais traitements qu'on faisait aux luthériens (alors on nommait ainsi toute la réforme), que Bèze fait suivre l'histoire de la conspiration ; et, à la tête des motifs qui la firent naître, il met « ces façons de faire ouverte- « ment tyranniques, et les menaces dont on usait en cette occa- « sion envers les plus grands du royaume, » comme le prince de Condé et les Châtillon. C'est alors, dit-il que, « plusieurs sei- (( gneurs se réveillèrent comme d'un profond sommeil : d'autant « plus, continue cet historien, qu'ils couNidéraient que les rois « François etHenri n'avaient jamais voulu attenter à la personne (( des gens d'État (c'est-à-dire des gens de qualité), se conlen- « tant de battre le chien devant le loup, et qu'on faisait tout « le contraire alors : qu'on devait pour le moins, à cause de la

1 Thuan.,t. I,liv. XXIV, p. 752.La Popelin., liv. VI. Bèzo,Hist. codés. ,liy.lll, p. 260, 25», 270; 15G0.

2 Bèzo, Ilint. ecclés., liv. III, p. 318.

« multitude, user de remèdes moins corrosifs, et n'ouvrir pas la « porte à un million de séditions. »

En vérité, Taveu est sincère. Tant qu'on ne punit que la lie du peuple, les seigneurs du parti ne s'émurent pas, et les laissèrent traîner au supplice. Lorsqu'ils se virent menacés comme les autres, ils songèrent à prendre les armes, ou, comme parle l'auteur, « chacun fut contraint de penser à son particulier, et commencèrent plusieurs à se rallier ensemble, pour regardera quelque juste défense, pour remettre sus l'ancien et légitime gouvernement du royaume. » Il fallait bien ajouter ce mot pour couvrir le reste ; mais ce qui précède fait assez voir ce qu'on prétendait, et la suite le justifie encore plus clairement. Car ces moyens de juste défense furent, que « la chose étant proposée aux juris- ;< consultes et gens de renom de France et d'Allemagne, comme « aussi aux plus doctes théologiens, il se trouva qu'on se pou- (( vait légitimement opposer au gouvernement usurpé par ceux de « Guise, et prendre les armes à un besoin pour repousser leur « violence, pourvu que les princes du sang, qui sont nés en tels « cas légitimes magistrats, ou l'un d'eux, le voulût entreprendre, « surtout à la requête des états de France, ou de la plus saine « partie d'iceux*. » C'est donc ici une seconde démonstration contre la nouvelle réforme, en ce que les théologiens que l'on consulta étaient protestants, comme il est expressément expliqué par M. de Thon, auteur non suspect 2. Et Bèze le fait assez voir, lorsqu'il dit qu'on prit l'avis des plus doctes théologiens, qui, selon lui, ne pouvaient être que des réformés. On en peut bien croire autant des jurisconsultes, et jamais on n'en a nommé aucun qui fût catholique.

Une troisième démonstration, qui résulte des mêmes paroles, c'est que ces princes du sang, magistrats-nés dam cette affaire, furent réduits au seul prince de Condé, protestant déclaré, quoiqu'il y en eût pour le moins cinq ou six autres, outre le roi de Navarre, frère aîné du prince, et premier prince du sang, mais que le parti craignait plutôt qu'il n'en étaitassuré : circonstance qui ne laisse pas le moindre doute que le dessein de la nouvelle réforme ne fût d'être maîtresse de l'entreprise.

Et non-seulement le prince est le seul'qu'on met à la tête de tout le parti ; mais ce qui fait la quatrième et dernière conviction contre la réforme, c'est que celte plus saine partie des états, dont

1 Bèze, Hist. ecclés., liv. III, p. 249. î Lib. XXIV, p. 372. Edit. Genev.

BOSSIJET. 71

on demandait le concours, furent presque tous de ces réformés. Les ordres les plus importants et les plus particuliers s'adressaient à eux, et l'entreprise les regardait seuls ^ ; car le but qu'on s'y proposa était, comme l'avoue Bèze 2, qvCime confession de foi fût présentée au roipowvu cVun bon et légitime conseil. On voit assez clairement que ce conseil n'aurait jamais été bon et légitime que le prince de Condé avec son parti n'en fût le maître, et que les réformés n'eussent obtenu tout ce qu'ils voulaient. L'action devait commencer par une requête qu'ils eussent présentée au roi, pour avoir la liberté de conscience ; et celui qui conduisait tout fut La Renaudie, un faussaire, et condamné comme tel à de rigoureuses peines par l'arrêt d'un parlement où il plaidait un bénéfice ; qui, ensuite réfugié à Genève, hérétique par dépit, « brû- « lant du désir de se venger, et de couvrir l'infamie de sa con- « damnation par quelque action hardie ^, n entreprit de soulever autant qu'il pourrait trouver de mécontents ; et à la fin, retiré à Paris, chez un avocat huguenot, ordonnait tout de concert avec Antoine Chaudieu, ministre de Paris, qui depuis se fit nommer Sadaël.

Il est vrai que l'avocat huguenot chez qui il logeait, et Lignères, autre huguenot, eurent horreur d'un crime si atroce, et découvrirent l'entreprise ^ : mais cela n'excuse pas la réforme, et ne fait que nous montrer qu'il y avait des particuliers dans la sectedont la conscience était meilleure que celle des théologiens et des ministres, et que celle de Bèze même et de tout le gros du parti, qui se jeta dans la conspiration par toutes les provinces du royaume. Aussi avons-nous vu ^ que le même Bèze accuse de déloyauté ces deux fidèles sujets, qui seuls dans tout le parti eurent horreur du complot et le découvrirent : de sorte que, de l'avis des ministres, ceux qui entrèrent dans ce noir dessein sont des gens de bien, et ceux qui le découvrirent sont des perfides.

Il ne sert de rien de dire que la Renaudie et tons les conjurés protestèrent qu'ils ne voulaient rien attenter contre le roi, ni contre la reine, ni contre la famille royale : car s'ensuit-il qu'on soit innocent pour n'avoir pas formé le dessein d'un si exécrable parricide ? N'était-ce rien dans un État que d'y révoquer en doute la majorité du roi, et d'éluder les lois anciennes qui la

' LaPopelin., liv. VI, p. 1G4, etc.

^ Hist. ecclés.,\iv. III, p. 313.

3 Thuan., 15G0, 1. 1, lib. XXIV, p. 733, 738.

* Bèze, Thuan,, la Popelin., ibid.

* Ci-dessus, p. 69.

mettaient à quatorze ans, du commun consentement de tous les ordres du royaume * ? d'entreprendre, sur ce prétexte, de lui donner un conseil tel qu'on voudrait? d'entrer dans son palais à main armée ? de l'assaillir, et de le forcer ? d'enlever dans cet asile sacré, et entre les mains du roi, le duc de Guise et le cardinal de Lorraine, à cause que le roi se servait de leurs conseils? d'exposer toute la cour et la propre personne du roi à toutes les violences et à tout le carnage qu'une attaque si tumultuaire et l'obscurité de la nuit pouvait produire? enfin de prendre les armes par tout le royaume, avec résolution de ne les poser qu'après qu'on aurait forcé le roi à faire tout ce qu'on voulait ^ ? Quand il ne faudrait ici regarder que l'injure particulière qu'on faisait aux Guises, quel droit avait le prince de Coudé de disposer de ces princes : de les livrer entre les mains de leurs ennemis, qui, de l'aveu de Bèze ^, faisaient une grande partie des conjurés; et d'employer le fer contre eux, comme parle M, deThou *, s'ils ne consentaient pas volontiers à se retirer des affaires ? Quoi ! sous prétexte d'une commission particulière donnée, comme le dit Bèze ^, « à des hommes d'une prud'homie bien approuvée (tel « qu'était un la Renaudie), de s'enquérir secrètement^ et tou- « tefois bien et exactement, des charges imposées à ceux de « Guise, )) un prince du sang, de son autorité particulière, les tiendra pour bien convaincus, et les mettra au pouvoir de ceux qu'il saura être « aiguillonnés d'appétit de vengeance pour les outra- « ges reçus d'eux, tant en leurs personnes que de leurs parents « et alliés ! » car c'est ainsi que parle Bèze. Que devient la société, si de tels attentats sont permis ? Mais que devient la royauté, s i on ose les exécuter à main armée dans le -propre palais du roi, arracher ses ministres d'entre ses bras, le mettre en tutelle, mettre sa personne sacrée dans le pouvoir ^ des séditieux, qui se seraient emparés de son château, et soutenir un tel attentat par une guerre entreprise dans tout le royaume : voilà le fruit des conseils f/es p/us doctes théologieiis réformés &i des jurisconsultes du plus grand renom. Voilà ce que Bèze approuve, et ce que défendent encore aujourd'hui les protestants '^. {Ibid., X.)

1 Ordonnances de Charles V, 1373-74, et les suiv.'

2 Voyez la Popelin., lib. VI, p. 155 et suiv.

3 Bèze, 250. — * Thuan., 73.!, 738. — § Bèze, ibid. — ^ Mettre sa personne sacrée dans le pouvoir évite l'hiatus que présenterait inettre sa personne sacrée au pouvoir. — ' Bèze., lib. III^ p. 616.

Vanité de la prétention des Albigeois et des protestants de remonter aux premiers temps de l'Égalise.

Ce qu'ont entrepris nos réformés, pour se donner des prédécesseurs dans tous les siècles passés, est inoiiï. Encore qu'au quatrième siècle, le plus éclairé de tous, il ne se soit trouvé qu'un seul Vigilance qui se soit opposé aux honneurs des saints et au culte de leurs reliques, il est considéré par les protestants comme celui qui a conservé le dépôt, c'est-à-dire la succession de la doctrine apostolique ; et il est préféré à saint Jérôme, qui a pour lui toute l'Église. Aérius par cette raison devait aussi être regardé comme le seul que Dieu éclairait dans le même siècle, puisque seul il rejetait le sacrifice qu'on offrait partout ailleurs, et en Orient comme en Occident, pour le soulagement des morts. Par malheur il était arien ; et on a eu honte de compter parmi les témoins de la vérité un homme qui niait la divinité du Fils de Dieu. Mais je m'étonne qu'on n'ait point passé par-dessus cette considération. Claude de Turin était arien et disciple de Félix d'Urgel, c'est-à-dire nestorien de plus. Mais parce qu'il a brisé les images, il est compté parmi les prédécesseurs des protestants 1. Les autres iconoclastes ont eu beau, aussi bien que lui, outrer la matière, jusqu'à dire que la peinture et la sculpture étaient des arts défendus de Dieu, c'est assez qu'ils aient accusé le reste de l'Église d'idolâtrie, pour mériter un rang honorable parmi les témoins de la vérité. Bérenger n'attaqua jamais que la présence réelle, et laissa tout le reste en son entier : mais c'est assez qu'il ait rejeté un seul dogme pour en faire un calviniste, et le compter parmi les docteurs de la vraie Église. Viclef y tiendra sa place malgré les impiétés que nous verrons, et encore qu'en assurant qu'on n'est plus ni roi, ni seigneur, ni magistrat, ni prêtre, ni pasteur, dès qu'on est en péché mortel, il ait également renversé l'ordre du monde et celui de l'Eglise, et qu'il ait rempli l'un et l'autre de sédition et de trouble. Jean Huss aura suivi cette doctrine, et de plus jusqu'à la fin de ses jours il aura dit la messe et adoré l'eucharistie ; mais à cause qu'en d'autres points il auracombattu l'Église romaine, nos réformés le mettront au nombre de leurs martyrs. Enfin, pourvu qu'on ait murmuré contre quelqu'un de nos dogmes, et surtout qu'on ait grondé ou crié contre le Pape, quel qu'on ait été d'ailleurs, et quelque opinion qu'on ait soutenue, on est compté parmi les prédéces-

1 Jon, Aur.prœf. cont Claud. Tuur.

seurs des protestants, et on est jugé digne d'entretenir la succession de leur Église.

Mais de tous ces prédécesseurs que les protestants se veulent donner, les Vaudois et les Albigeois sont les mieux traités, surtout par les calvinistes. Que prétendent-ils par là? Ce secours est faible. Faire remonter leur antiquité de quelques siècles (car les Yaudois, à leur accorder selon leurs désirs Pierre de Bruis et son disciple Henri, ne vont pas plus haut que le siècle onzième) ; et là tout à coup demeurer court sans montrer personne devant soi, c'est être contraint de s'arrêter trop au-dessous du temps des apôtres : c'est tirer son secours de gens aussi faibles et aussi embarrassés que vous, à qui on demande, comme à vous, leurs prédécesseurs ; qui ne peuvent non plus que vous les montrer ; qui par conséquent sont coupables du même crime d'innovation dont on vous accuse : de sorte que nous les nommer dans ce procès, c'est nommer les complices du même crime, et non pas des témoins qui puissent légitimement déposer de votre innocence.

Cependant ce secours tel quel est embrassé avec ardeur par nos calvinistes, et en voici la raison : c'est que les Vaudois et les Albigeois ont formé des églises séparées de Rome, ce que Bérenger et Viclef n'ont jamais fait. C'est donc en quelque façon se faire une suite d'églises, que de se les donner pour prédécesseurs. Comme l'origine de ces églises, aussi bien que la croyance dont elles faisaient profession, était encore assez obscure du temps de la réformation prétendue, on faisait accroire au peuple qu'elles étaient d'une très-grande antiquité, et qu'elles venaient des premiers siècles du christianisme.

Je ne m'étonne pas que Léger, un des bardes des Vaudois (c'est ainsi qu'ils appelaient leurs pasteurs) et leur plus célèbre historien, ait donné dans cette erreur; car c'est constamment le plus ignorant comme le plus hardi de tous les hommes. Mais il y a sujet de s'étonner que Bèze l'ait embrassée, et qu'il ait écrit dans son Histowe ecclésiastique, non-seulement que « les « Vaudois de temps immémorial s'étaient opposés aux abus de t( l'Église romaine ^ ; » mais encore qu'en l'an lo41 « ils couchèt( rent par acte public en bonne forme la doctrine à eux enseignée (( comme de père en fils depuis l'an 1 20 après la Nativité de Jésusce Christ, comme ils l'avaient toujours entendu par leurs anciens « et ancêtres 2. »

» Liv. I, p. 35.

2 lbid.,p. 33.

VoiIi\ sans doute une belle tradition, si elle était soutenue par la moindre preuve. Mais par malheur les premiers disciples de Valdo ne le prenaient pas si haut; et lorsqu'ils se voulaient attribuer la plus grande antiquité, ils se contentaient de dire qu'ils s'étaient retirés de l'Église romaine, lorsque, sous le pape Silvestre I, elle avait accepté les biens temporels que lui donna Constantin, premier empereur chrétien. Cette cause de rupture est si vaine, et cette prétention est d'ailleurs si ridicule, qu'elle ne mérite pas d'être réfutée. Il faudrait être insensé pour se mettre dans l'esprit que dès le temps de saint Silvestre, c'est-àdire environ l'an 320, il y ait eu une secte parmi les chrétiens dont les Pères n'aient jamais eu connaissance. Nous avons, dans les conciles tenus dans la communion de l'Eglise romaine, des anathèmes prononcés contre une infinité de sectes diverses; nous avons des catalogues des hérésies dressés par saint Epiphane, par saint Augustin, et par plusieurs autres auteurs ecclésiastiques. Les sectes les plus obscures et les moins suivies ; celles qui ont paru dans un coin du monde, comme celles de certaines femmes qu'on appelait collyridiennes, qui n'étaient que je ne sais où dans l'Arabie; celle des tertuUianistes ou des abéliens, qui n'étaient que dans Garthage, ou dans quelques villages autour d'Hippone, et plusieurs autres aussi cachées, ne leur ont pas été inconnues i. Le zèle des pasteurs qui travaillaient à ramener les brebis égarées, découvrait tout pour nous sauver : il n'y a que ces séparés pour les biens ecclésiastiques, que personne n'a jamais connus. Plus modérés que les Athanase, que les Basile, que les Ambroise, et que tous les autres docteurs ; plus sages que tous les conciles, qui, sans rejeter les biens donnés aux églises, se contentaient de faire des règles pour les bien administrer, ils ont encore si bien fait qu'ils ont échappé à leur connaissance. Que les premiers Yaudois l'aient osé dire, c'est une impudence extrême; mais de faire remonter avecBèze cette secte inconnue à tous les siècles jusqu'à l'an 120 de Notre-Seigneur, c'est se donner des ancêtres et une suite d'églises par une illusion trop grossière.

Les réformés, affligés de leur nouveauté qu'on ne cessait de leur reprocher, avaient besoin de cette faible consolation. Mais pour en tirer du secours, il a fallu encore employer d'autres artifices ; il a fallu cacher avec soin le vrai état de ces Albigeois et

' Epiph., Hêer. 79, t. 1, p. 1057. August., Hxr, 86, 87, t. VIII, col. 24, 25. Tertull., De prœscrip.

de ces Vaudois. On n'en a fait qu'une secte, quoique c'en soient deux très-différentes, de peur que les réformés ne vissent parmi leurs ancêtres une trop manifeste contrariété i. On a, sur toutes choses, caché leur abominable doctrine : on a dissimulé que les Albigeois étaient de parfaits manichéens, aussi bien que Pierre de Bruis et son disciple Henri. On a tû que ces Vaudois s'étaient séparés de l'Église sur des fondements détestés par la nouvelle réforme, aussi bien que par l'Église romaine. On a usé d'une pareille dissimulation à l'égard de ces Vaudois de Pologne, qui n'avaient que le nom de Vaudois; et on a caché au peuple que leur doctrine n'était ni celle des anciens Vaudois, ni celle des calvinistes, ni celle des luthériens. {Ibid., XI.)

lia plus grande gloire des rois de France leur vient de leur fol et de la protection constante qu'ils ont donnée à l'Église.

Quand le temps fut arrivé que l'empire romain devait tomber en Occident, Dieu qui livra aux barbares une si belle partie de cet empire, et celle où était Rome, devenue le chef de la religion, il destina à la France des rois qui devaient être les défenseurs de l'Église. Pour les convertir à la foi, avec toute la belliqueuse nation des Francs, il suscita un saint Rémi, homme apostolique, par lequel il renouvela tous les miracles qu'on avait vus éclater dans la fondation des plus célèbres Églises, comme le remarque saint Rémi lui-même dans son testament.

Ce grand saint et ce nouveau Samuel, appelé pour sacrer les rois, sacra ceux de France, en la personne de Clovis, comme il dit lui-même, « pour être les perpétuels défenseurs de l'Église et des pauvres, » qui est le plus digne objet de la royauté. Il les bénit et leurs successeurs, qu'il appelle toujours ses enfants ; et priait Dieu, nuit et jour, qu'ils persévérassent dans la foi. Prière exaucée de Dieu avec une prérogative bien particulière, puisque la France est le seul royaume de la chrétienté qui n'a jamais vu sur le trône que des rois enfants de l'Église.

Tous les saints qui étaient alors furent réjouis du baptême de Clovis; et dans le déclin de l'empire romain, ils crurent voir,

1 Bossuet dit encore dans le sens de contradiction, incompntibilité : « On tombe dans des opinions dont les seules contrariétés font voir la fausseté toute manifeste. » {Expos, de la doctr. de l'Égl., XII.) « Les pensées de Dieu et les tiennes sont opposées entre elles avec une telle C07itrariété, que si les unes sont sages, il faut par nécessité que les autres soient extravagantes. » {Panég. de saint François d'Assise,]

dans les rois de France, «une nouvelle Himièrepour toutl'Occi- « dent et pour toute l'iîlglise. »

Le pape Anastase II crut aussi voir dans le royaume de France, nouvellement converti, « une colonne de fer, que Dieu élevait « pour le soutien de sa sainte Église, pendant que la charité se u refroidissait partout ailleurs, » et môme que les empereurs avaient abandonné la foi.

Pelage II se promet des descendants de Glovis, comme des voisins charitables de l'Italie et de Rome, la môme protection pour le Saint-Siège qu'il avait reçue des empereurs; saint Grégoire le Grand enchérit sur ses saints prédécesseurs, lorsque, touché de la foi et du zèle de ces rois, il les met « autant au-dessus des « autres souverains, que les souverains sont au-dessus des par- « ticuliers. »

Les enfants de Glovis n'ayant pas marché dans les voies que saint Rémi leur avait prescrites. Dieu suscita une autre race pour régner en France. Les papes et t(»ute l'Église la bénirent en la personne de Pépin qui en fut le chef. L'empire y fut établi en la personne de Gharlemagne et de ses successeurs. Aucune famille royale n'a jamais été si bienfaisante envers l'Église romaine; elle en tient toute sa grandeur temporelle, et jamais l'empire ne fut mieux uni au sacerdoce, ni plus respectueux envers les papes, que lorsqu'il fat entre les mains des rois de France.

Après ces bienheureux jours, Rome eut des maîtres fâcheux, et les papes eurent tout à craindre, tantdes empereurs que d'un peuple séditieux. Mais ils trouvèrent toujours en nos rois les charitables voisins que le pape Pelage II avait espérés. La France, plus favorable à leur puissance sacrée que l'Italie, et que Rome même, leur devint comme un second siège, où ils tenaient leurs conciles, et d'où ils faisaient entendre leurs oracles h toute l'Église, comme il paraît par les conciles de Troyes, de Glermont, de Toulouse, de Tours et de Reims.

Une troisième race était montée sur le trône, race, s'il se peut, plus pieuse que les deux autres, sous laquelle la France est déclarée par les papes, « un royaume chéri et béni de Dieu, dont « l'exaltation est inséparable de celle du Saint-Siège. Race aussi, « qui se voit, seule dans tout l'univers, toujours couronnée et « toujours régnante, depuis sept cents ans entiers sans inter- « ruption; et ce qui lui est encore plus glorieux, toujours catho- «lique; Dieu, par son infmie miséricorde, n'ayant pas môme « permis qu'un prince, qui était monté sur le trône dans l'héré- « sie, y persévérât, n

Puisqu'il paraît, par cet abrégé de notre histoire, que la plus grande gloire des rois de France leur vient de leur foi et de la protection constante qu'ils ont donnée à l'Eglise, ils ne laisseront pas afTaiblir cette gloire, et la race régnante la fera passer à la postérité, jusqu'à la fin des siècles.

Elle a produit saint Louis, le plus grand roi qu'on ait vu parmi les chrétiens. Tout ce qui reste aujourd'hui de princes de France est sorti de lui ; et comme Jésus-Christ disait aux Juifs : « Si vous « êtes enfants d'Abraham, faites les œuvres d'Abraham; » il ne me reste qu'à dire à nos princes : « Si vous êtes enfants de saint «Louis, faites les œuvres de saint Louis. » {Politique tirée de r Écriture, liv. VIII, art. 1.)

Saint Paul.

Afin que vous compreniez quel est ce prédicateur, destiné par la Providence pour confondre la sagesse humaine, écoulez la description que j'en ai tirée de lui-même dans la première aux Corinthiens.

Trois choses contribuent ordinairement à rendre un orateur agréable et efficace : la personne de celui qui parle, la beauté des choses qu'il traite, la manière ingénieuse dont il les explique : et la raison en est évidente; car l'estime de l'orateur prépare une attention favorable, les belles paroles nourrissent l'esprit, et l'adresse de les expliquer d'une manière qui plaise les fait doucement entrer dans le cœur ; mais de la manière que se représente le prédicateur dont je parle, il est bien aisé de juger qu'il n'a aucun de ces avantages.

Et premièrement, Chrétiens, si vous regardez son extérieur, il avoue lui-même que sa mine n'est point relevée; et si vous considérez sa condition, il est méprisable, et réduit à gagner sa vie par l'exercice d'un art mécanique. De là vient qu'il dit aux Corinthiens: «J'ai été au milieu de vous avec beaucoup de crainte « et d'infirmités, » d'où il était aisé de conclure combien sa personne était méprisable. Chrétiens, quel prédicateur pour convertir tant de nations !

Mais peut-être que sa doctrine sera si plausible et si belle qu'elle donnera du crédit à cet homme si méprisé. Non, il n'en est pas delà sorte: «Il ne sait, dit-il, autre chose que son maître « crucifié; » c'est-tVdire, qu'il ne sait rien que ce qui choque, que ce qui scandalise, que ce qui paraît folie et extravagance. Comment donc peut-il espérer que ses auditeurs soient persuadés?

Mais, grand Paul I si la doctrine que vous annoncez est si étrange et si difficile, cherchez du moins des termes polis, couvrez des fleurs de la rhétorique cette face hideuse de votre Évangile, et adoucissez son austérité par les charmes de votre éloquence. A Dieu ne plaise, répond ce grand homme, que je mêle la sagesse humaine à la sagesse du Fils de Dieu ! C'est la volonté de mon maître que mes paroles ne soient pas moins rudes que ma doctrine paraît incroyable. Saint Paul rejette tous les artifices de la rhétorique. Son discours, bien loin de couler avec cette douceur agréable, avec celte égalité tempérée que nous admirons dans les orateurs, paraît inégal et sans suite à ceux qui ne l'ont pas assez pénétré; et les délicats de la terre, qui ont, disent-ils, les oreilles fines, sont offensés de son style irrégulier. Mais, mes frères, n'en rougissons pas. Le discours de l'apôtre est simple, mais ses pensées sont toutes divines. S'il ignore la rhétorique, s'il méprise la philosophie, Jésus-Christ lui tient lieu de tout ; et son nom qu'il a toujours à la bouche, ses mystères qull traite si divinement, rendront sa simplicité toute-puissante. Il ira, cet ignorant dans l'art de bien dire, avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent l'étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs ; et malgré la résistance du monde, il y établira plus d'églises que Platon n'y a gagné de disciples par cette éloquence qu'on a crue divine. Il prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l'Aréopage en l'école de ce barbare. Il poussera encore plus loin ses conquêtes : il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d'un proconsul^ et il fera trembler dans les tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix; et un jour cette ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d'une lettre du style de Paul, adressée ?i ses concitoyens, que de tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de son Cicéron.

Et d'où vient cela, Chrétiens? C'est que Paul a des moyens pour persuader, que la Grèce n'enseigne pas, et que Rome n'a pas appris. Une puissance surnaturelle, qui se plaît de ^ relever

1 On dit maintenant se plaire à ; mais se plaire de était fort usité an dix-septième siècle. Bossuet a dit encore : « Je me plais de m'occuper dans cette pensée. » {i'serm pour le vendredi-saint, c. III.) Et Racine a dit de même dans le dernier chœur d'Esther:

« Relevez les superbes portiques

Du temple où notre Dieu se plaît d'èirc adoré. "

Et, quoi qu'en dise l'abbé d'OIivet {Remarq. sur Rac, XXXII), le grand poète

ce que les superbes méprisent, s'est répandue et mêlée dans l'auguste simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons dans ses admirables épîtres une certaine vertu plus qu'bumaine, qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant qu'elle captive les entendements, qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur. De même qu'on voit un grand fleuve qui retient encore, coulant dans la plaine, cette force violente et impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes d'où il tire son origine; ainsi cette vertu céleste qui est contenue dans les écrits de saint Paul, même dans cette simplicité de style, conserve toute la vigueur qu'elle apporte du ciel, d'où elle descend i.

C'est par cette vertu divine que la simplicité de l'Apôtre a assujetti toutes cboses. Elle a renversé les idoles, établi la croix de Jésus, persuadé à un million d'hommes de mourir pour en défendre la gloire : enfin dans ses admirables épîtres elle a expliqué de si grands secrets, qu'on a vu les plus sublimes esprits, après s'être exercés longtemps dans les plus hautes spéculations où pouvait aller ^ la philosophie, descendre de cette vaine hauteur où ils se croyaient élevés, pour apprendre à bégayer humblement dans l'école de Jésus-Christ, sous la discipline de Paul. [Panég. de saint Paul.)

Spectacle pitoyable des salles d'un hôpital.

Pour vous enflammer à la charité, entrez. Messieurs, dans ces grandes salles, pour y contempler attentivement le spectacle de l'infirmité humaine : là vous verrez en combien de sortes la maladie se joue de nos corps ; là elle étend, là elle retire ; là elle tourne; là elle disloque : là elle relâche ; là elle engourdit ; là sur le tout^ là sur la moitié ; là elle cloue un corps i mmobile ; là elle le secoue

tragique pouvait, même sans la contrainte de l'hiatus, employer se plaire de pour se plaire à, quoique cette dernière forme fût alors plus usuelle.

Il est curieux d'observer qu'on trouve se plaire employé avec « et de successivement, avec à pour marquer la suite et la continuité d'une action, avec de pour indiquer seulement l'action sur laquelle tombe le plaisir. » Il ne voit que Dieu, et sa volonté également indépendante de la matière et du néant, et également féconde en prodiges, soit qu'elle travaille immédiatement sur le néant et sans rideau, soit qu'elle se plaise à travailler derrière une voile, et de mettre la matière entre lui et le spectateur. » (Du Glet, Oiivr. des six jours, VI.)

1 « Je ne connais, dit Maury, rien de plus juste, de plus riche et de plus pompeux en fait de similitudes dans les orateurs anciens et modernes. »

2 S'élever, atteindre»

par le tremblement. Pitoyable variété, chrétiens, c'est la maladie qui se joue comme il lui plaît de nos corps, que le péché a donnés en proie à ses cruelles bizarreries ; et la fortune, pour être également outrageuse, ne se rend pas moins féconde en événements fâcheux.

Regarde, ô homme, le peu que tu es, considère le peu que tu vaux : viens apprendre la liste funeste des maux dont ta faiblesse est menacée. Si tu n'en es pas encore attaqué, regarde ces misérables avec compassion; quelque superbe distinction que tu tâches de mettre entre toi et eux, tu es tiré de la même masse, engendré des mômes principes, formé de la même boue ; respecte en eux la nature humaine si étrangement maltraitée, adoreJiumblement la main qui t'épargne, et pour l'amour de celui qui te pardonne, aie pitié de ceux qu'il afflige. (6'e;7?j. powr la Nat. de la sainte Vierge, III.)

La plus grande partie de ce morceau se retrouve encore dans un sermon pour le jour des morts, mais la fin en est différente et elle est sublime; après : « Et la fortune, pour être également outrageuse, ne se rend pas moins féconde en événements fâcheux... » l'orateur ajoute :

« Le secours qu'on leur donne, image du grand secours que leur donnera un jour Jésus- Christ en les affranchissant tout à fait. Mais en attendant il faut qu'ils tombent pour être renouvelés ; ils ne laisseront à terre que leur mortalité et leur corruption. Il faut que ce corps soit détruit jusqu'à la poussière ; la chair changera de nature, le corps prendra un autre nom ; même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps. La chair deviendra un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue; tant il est vrai que tout meurt en eux jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ces malheureux restes : Post totum ignobilitatis elogium, caducœ in originern terram, et cadaveris nomen ; et de isfo quogue nomme periturœ in nullum inde jam nomen, in omnisjam vocabuli niortem ^. {Serm, pour le jour des Moî^ts, II.)

1 Tertull.j De Res. carnis, n. 4.

Prosateurs du xvn* siècle. II.

FENELON (François de Salignac de Lamothe)

Peu d'hommes ont excité dans les esprits des sentiments d'une estime aussi constante et d'une admiration aussi générale que l'a fait l'archevêque de Cambray, « le tendre, l'élégant, l'aimable Fénelon*. » Il fait respecter la religion aux hommes même le plus déclarés contre Dieu et contre son culte, et ceux qui prétendent que les débris du catholicisme seront un jour emportés par le temps, déclarent que Fénelon tiendra toujours une des plus belles places parmi les vi'ais saints de l'humanité régénérée, et qu'il demeurera comme « un type de grâce, de douceur, de pureté, de grandeur idéale et de charité divine et humaine *. »

Il mérite cette vénération universelle, et toujours il sera cher à tous ceux qui sont capables d'aimer le bien pour le bien, comme le vrai pour le vrai et le beau pour le beau.

François de Salignac de la Mothe Fénelon, d'une maison très-ancienne et illustre par ses alliances et les hautes dignités de l'Église et de l'État dont elle fut honorée, naquit au château de Fénelon en Périgord, le 6 aoiàt iC<'6\, de Pons de Salignac, marquis de Fénelon, et de Louise de Cropte. Jusqu'à l'âge de douze ans, il fut élevé dans la maison paternelle et s'y forma au goiit de la vertu. La vivacité de son esprit, dont il donna de bonne heure des marques brillantes, engagea ses parents à l'envoyer faire plus régulièrement ses études à l'université de Cahors. Il alla ensuite les achever à Paris, sous les yeux d'Antoine, marquis de Fénelon, lieutenant général des armées du roi, seigneur distingué dont Condé disait qu'il était également propre pour la conversation, pour la guerre et pour le cabinet.

Dans la maison de cet oncle qui le traita comme un fils, les talents de Fénelon se développèrent si rapidement et si heureusement, qu'à l'âge de dix-neuf ans il fit un sermon dont le succès fut un prélude de la gloire qui l'attendait, et que bientôt il fut connu de tout Paris, et partout accueilli avec des marques d'estime et d'admiration si éclatantes, que son oncle craignit qu'il ne s'enivrât de ces éloges, et lui fit prendre le parti de s'enfermer pendant quelques années dans la retraite.

Il entra à Saint- Sulpice, et s'y forma à la science et aux vertus

1 Volt., Mélang. de litt.

* Pierre Leroux, la Revue sociale, juin IS^G.

ecclésiastiques sous la conduite du docte et pieux M. Tronson. A l'âge de vingt-quatre ans il reçut les ordres sacrés.

Sa ferveur religieuse lui inspira le dessein de se consacrer aux missions du Canada. Sa famille s'alarma de cette résolution prise avec un enthousiasme qui paraissait difficile à calmer. On parvint, après beaucoup d'efforts, à donner une autre direction à son zèle, en l'appliquant à un objet à peu près du môme genre, celui de maintenir et d'affermir dans la foi les Nouvelles catholiques, et d'instruire celles qui paraissaient disposées à quitter la Réforme, M. de Harlay, archevêque de Paris, le nomma, en 1G78, supérieur des Nouvelles catholiques, communauté de dames pieuses, instituée en 1631, pour l'objet qui vient d'être indiqué, par J. F. de Gondi, premier archevêque de Paris, et approuvée par une bulle du pape Urbain VlII.

L'abbé de Fénelon n'avait que vingt-sept ans quand on lui confia un emploi ordinairement réservé à des ecclésiastiques éprouvés par une longue expérience et vieillis dans les fonctions les plus délicates du ministère. Du premier jour, il montra dans cette fonction difficile le zèle et la prudence évangéliques qu'il y devait déployer pendant dix ans. Ce fut dans les courts loisirs qu'il se réservait qu'il composa son premier ouvrage, le traité de VÉducation des filles, livre court et substantiel, où les meilleurs esprits ont puisé bien des idées. Fénelon l'écrivit pour répondre aux intentions d'une mère vertueuse, la duchesse de Beauvilliers, qui, tout occupée de l'éducation de sa nombreuse famille, composée de huit filles, outre plusieurs garçons, le pria de la diriger dans l'accomplissement de cette tâche délicate. Le duc de Beauvilliers, émerveillé du bien que produisait dans sa famille le livre élémentaire qui avait été fait pour elle, engagea vivement l'auteur à n'en pas priver la société. Fénelon se rendit à ses honorables instances, et le traité de VÉducation des filles, 'publié pour la première fois en 1687, acquit au jeune abbé cette haute réputation qui devait, deux ans plus tard, le faire désigner pour la fonction de précepteur des petits-fils de Louis XIV.

Il était encore d'un usage très-général, à l'époque de la jeunesse de Fénelon, qu'on n'apprît guère aux filles nobles qu'à chanter, danser et bien faire la révérence. Aussi, se proposant de recommander une éducation sérieuse dont un préjugé vivace les excluait, il sentit le besoin de justifier son entreprise, non pas seulement par des raisons d'intérêt ou d'humanité, mais par ce principe purement Ihéologique : « Que les femmes sont la moitié du genre humain, rachetée du sang de Jésus-Christ, et, comme nous, destinée à la vie éternelle. » Le sage maître désapprouve ceux qui se servent de l'expérience qu'on a de beaucoup de femmes que la science a rendues ridicules, pour les condamner à une ignorance absolue. 11 désire qu'on donne aux femmes l'instruction qui leur est nécessaire pour remplir avec succès les devoirs que leur imposent la nature et la société. Mais, n'oubliant pas, comme on l'a fait depuis, que la destinée des femmes les place sans

8i LES PROSATEURS DU DIX-SEPTIEME SIÈCLE.

appel au second rang et leur assigne des devoirs de famille suffisants pour occuper la plus grande partie de leur temps, il rappelle qu'il doit y avoir pour leur sexe une pudeur sur la science presque aussi délicate que celle qui inspire l'horreur du vice. Il veut qu'on s'attache « à désabuser les jeunes personnes du bel esprit. Elles sont exposées à prendre souvent la facilité de parler et la vivacité de l'imagination pour l'esprit; elles veulent parler de tout; elles décident sur les ouvrages les moins proportionnés à leur capacité ; elles affectent de s'ennuyer par délicatesse ; elles sont légères, et la légèreté empêche les réflexions qui feraient souvent garder le silence. Rien n'est estimable que le bon sens et la vertu. »

Fénelon indique quelles connaissances sont nécessaires aux jeunes personnes, et quelles lectures leur conviennent. 11 leur recommande l'étude de l'histoire grecque et romaine, de l'histoire de France et des relations des pays éloignés judicieusement écrites, et déclare raisonnable l'étude du latin, parce que c'est la langue de l'Église et de la prière. 11 leur permet la lecture des ouvrages d'éloquence, de littérature et de poésie, mais leur interdit absolument ces romans, ces comédies, ces récits d'aventures chimériques, par lesquels elles se gâtent même pour le monde, parce « qu'une pauvre fille, pleine du tendre et du merveilleux qui l'ont charmée dans ses lectures, est étonnée de ne point trouver dans le monde de vrais personnages qui ressemblent à ces héros. » En cherchant à corriger les jeunes personnes de la vanité qui leur est naturelle, et en montrant combien souvent elle les égare et les aveugle, il leur donne des leçons de grâce et de bon goût sur la parure. Il voudrait « qu'on leur fît remarquer la noble simplicité qui paraît dans les statues et les autres figures qui nous restent des femmes grecques et romaines. Elles y verraient combien des cheveux noués négligemment par derrière, et des draperies pleines et flottantes à longs plis, sont agréables et majestueuses. »

Fénelon épuise en quelques traits précis le détail des défauts que les femmes doivent éviter, et expose ensuite les devoirs qu'elles ont à remplir dans la famille et dans le monde. Il finit par cet éloge si touchant que l'Écriture fait, dans le livre des Proverbes, de la femme vraiment admirable, que ses enfants ont dite heureuse, que son mari a bénie, et qui a été louée par ses propres œuvres dans l'assemblée des sages, et par les regrets et les pleurs de tous ceux qui l'ont connue, aimée et respectée.

« Je ne donne pas ces petites choses pour grandes, » disait Fénelon avec la modestie du vrai mérite. Tout ce qu'il dit dans son traité est grand, parce que tout y est pratique, tout y est fondé sur l'observation la plus attentive, tout y tend, moins à donner des lumières inutiles à la plupart, qu'à rendre véritablement heureux en rendant vertueux. De quel bienfait ne serait-on pas redevable à l'auteur du traité sur VÉlucation des filles, n'eût-il fait que prouver ce grand principe trop longtemps méconnu, qui est la doctrine et le résumé

de son livre, à savoir, que l'éducation des femmes est plus importante que celle des hommes, puisque celle des hommes est toujours leur ouvrage ! Kt observons encore que les préceptes et les avis généraux renfermés dans cet ouvrage, d'un usage plus étendu que son litre, sont souvent applicables aux deux sexes, surtout pour le premier âge.

De nos jours, où se sont produites tant de théories vagues et sans application, on s'est souvent récrié sur le peu dont se contentait Fénelon pour l'instruction des filles. Ainsi l'on s'est fort scandalisé de ce qu'à une époque où la connaissance de l'orthographe ne paraissait pas indispensable aux jeunes personnes, l'auteur du traité qui fit déjà faire un si grand pas en avant, leur ait recommandé, avec une sorte de candeur, de maintenir au moins leurs lignes droites en écrivant. On demande avec raison davantage aujourd'hui. Mais ne demande-t-on pas souvent beaucoup trop ? Et ne serait-il pas fort utile de revenir un peu aux recommandations prudentes et modestes des Fénelon et desFleury? Bossuet, cet oracle universel, a dit aussi, sur les dangers de trop accorder à la curiosité et à la vanité dans l'éducation des jeunes personnes, quelques paroles substantielles et magnifiques qu'il pourra n'être pas hors de propos de rappeler ici :

« Les dames modestes et chrétiennes voudront bien entendre en ce lieu les vérités de leur sexe. Leur plus grand malheur, c'est qu'ordinairement le désir de plaire est leur passion dominante ; et comme, pour le malheur des hommes, elles n'y réussissent que trop facilement, il ne faut pas s'étonner si leur vanité est souvent extrême, étant nourrie et fortifiée par une complaisance presque universelle. Qui ne voit avec quelle pompe elles étalent cette beauté qui ne fait que colorer la superficie? Que si elles se sentent dans l'esprit quelques avantages plus considérables, combien les voit-on empressées à les faire éclater dans leurs entretiens, et quel paraît leur triomphe, lorsqu'elles s'imaginent charmer tout le monde! C'est la raison principale pour laquelle, si je ne me trompe, on les exclut des sciences, parce que, quand elles pourraient les acquérir, elles auraient trop de peine à les porter; de sorte que si on leur défend celte application, ce n'est pas tant, à mon avis, dans la crainte d'engager leur esprit à une entreprise trop haute, que dans celle d'exposer leur humilité h une épreuve trop dangereuse i. »

Voilà l'éternel bon sens ! Voilà des principes qui seront d'une application aussi nécessaire dans mille ans qu'aujourd'hui!

Fénelon ne donnait à écrire que les courts instants qu'il pouvait dérober à ses fonctions, Louis XLV, ayant appris le zèle avec lequel il les remplissait, le nomma chef d'une mission sur les côtes de Saintonge et dans le pays d'Aunis, où le calvinisme avait de très- nombreux adhérents. Formellement opposé à l'opinion de ceux qui pensaient qu'on pouvait employer des motifs de crainte pour ramener les protestants au sein de l'Église, il osa blâmer des violences dont il fut

1 Panégyrique de sainte Catherine.

témoin, et ne voulut, pour son compte, user que des voies de douceur et de persuasion. «Il n'est pas vrai, dit à ce sujet Rulhière, que deux provinces aient été préservées par ses soins du fléau de la persécution, et qu'il n'eût accepté cette mission qu'à cette condition même. Il fit mieux pour sa propre gloire ; arrivé au milieu de cette persécution, il n'en suivit pas les maximes, et donna des exemples contraires *. )) Ne reculant devant aucune fatigue, il entreprit les excursions les plus pénibles dans les campagnes et les voyages les plus périlleux ; il visita les hérétiques les plus entêtés, et fit partout des conversions multipliées, à force d'éloquence, d'insinuation et de charité.

A son retour, Louis XIV lui témoigna la plus vive satisfaction des succès qu'il avait obtenus. Cependant il fut, après cette entrevue, plus de deux ans sans reparaître à la cour. Il reprit modestement ses fonctions de supérieur des Nouvelles catholiques, et se livra de toute son ardeur à la prédication et à l'exercice de toutes les bonnes œuvres. Le distributeur des grâces ecclésiastiques le proposa et le fit agréer au roi pour l'évêché de Poitiers; mais M. de Harlay eut le crédit de le faire rayer de dessus la liste avant que la nomination fût devenue publique. Ce prélat, d'un caractère trop peu épiscopal, était choqué de ce que Fénelon ne lui faisait pas une cour assez assidue, et il était offensé de la préférence que le pieux abbé donnait à Bossuet, dans l'intime société duquel il était entré, depuis plusieurs années qu'il lui avait été présenté par son oncle, le marquis de Fénelon, intime ami de l'évêque déjà illustre.

A cette époque de son retour des missions, en 1688, Fénelon, cédant au vœu de ses amis, laissa imprimer le Traité du miiiistére des i^asteiirs, avec celui de VÉdncation des filles. Ces deux ouvrages, principe de la réputation de Fénelon, n'avaient été ni l'un ni l'autre destinés à la publicité.

L'objet fondamental du Traité du ministère des pasteurs, composé d'abord pour l'instruction àes Nouvelles catholiques, mais dont Fénelon se servit heureusement pour la conversion des protestants durant sa mission en Poitou, est de développer dans ses conséquences ce principe, « que les esprits humbles, les simples, ne pouvant décider par eux-mêmes sur le détail des dogmes, la sagesse divine ne pouvait mettre devant leurs yeux rien de plus sûr pour les préserver de tout égarement qu'une autorité extérieure, qui, tirant son origine des apôtres et de Jésus-Christ même, leur montre une suite de pasteurs sans interruption. »

« Que les protestants, continue Fénelon au début de son livre, s'efforcent donc tant qu'il leur plaira de décrier cette question, en l'appelant une question de petits missionnaires 2; qu'ils en évitent même l'examen, comme du Moulin

1 Éclaircissements sur les causes de la révocation de l'édit de Nantes, p. 247^ édit. de Paris, 1819, in-8°.

3 Claude, Réponse aux préjugés.

l'a évité dans tout le livre qui paraît destiné àTéclaircir; elle touchera toujours les ànies droites et attentives. Il faut avouer que toute la réforme du siècle passé est un attentat, si ceux qui l'ont commencée et soutenue ont pris la qualité de pasteurs de Jésus-Clirist sans aucune mission véritable '. »

Un an après la publication de cet ouvrage, à l'âge de trente-huit ans, au mois de septembre 1689, Louis XIV lui confia, nous l'avons dit, l'éducation de ses petits-fils, les ducs de Bourgogne, d'Anjou et de Berri. Ce choix fut tellement applaudi, que l'Académie d'Angers le proposa pour sujet de son prix annuel. Le principal élève de Fénelon, le duc de Bourgogne, avait un naturel hautain, une humeur violente et inégale, une fierté méprisante. Grâce à la plus heureuse union chez lui de la douceur, de la tendresse et de la complaisance, de la patience et de la souplesse, avec la fermeté et l'énergie, l'éminent maître finit par briser, dresser, diriger et dominer un caractère si difficile. Ce préceptorat produisit de si heureux fruits qu'on en parlait de tous côtés, et que Bossuet, ayant voulu s'assurer par lui-même des qualités et des talents du jeune prince, put reconnaître qu'ils n'étaient pas au-dessous de ce que la voix publique avait proclamé.

Ce brillant résultat était dû non-seulement aux mérites personnels et au zèle de Fénelon, mais encore à l'extraordinaire harmonie qui régnait dans cette éducation où tous ceux qui y prenaient part étaient animés des mêmes principes, gardaient la même conduite, tenaient les mômes discours, s'appliquaient avec le même soin, non pas tant à faire étudier par règles l'enfant royal, qu'à convertir ses amusements en études, et à rendre ses études des amusements; enfin savaient lui faire à toute heure des leçons, sans qu'il s'en dégoûtât ni s'en aperçût, et tourner tout en instruction, à table, au jeu, dans les promenades, dans les entretiens, comme pendant le temps de l'étude et de la classe. « J'abandonnais l'étude, écrivait Fénelon au P. Marlineau, toutes les fois qu'il voulait commencer une conversation où il pût acquérir des connaissances utiles. C'est ce qui arrivait assez souvent : l'étude se retrouvait assez dans la suite ; car il en avait le goût, et je voulais lui donner celui d'une solide conversation pour le rendre sociable. »

Fénelon a composé, pour l'éducation du duc de Bourgogne, plusieurs ouvrages dont les moindres même sont dignes d'être placés parmi les belles productions littéraires du dix-septième siècle. Nous indiquerons d'abord les Fables, en prose, et les Dialogues des morts.

Parmi les Fables, on rencontre des contes persans et même des féeries. Quelquefois l'instituteur peint son élève à lui-môme sous des noms déguisés, et le corrige doucement en ménageant son amourpropre par cette fiction. Ces allégories et ces narrations, toujours

1 Traité du ministère des pasteurs, chapitre I" : Do l'état et de l'importance de cette question.

claires, coulantes et pleines d'élégance, ont pour objet et pour résultat, eu amusant, de rectifler les idées, de former le jugement, de donner des leçons de bonne foi, de fermeté, de justice, de modération, et d'attaquer les fausses maximes accréditées par l'habitude et le préjugé. Un récit plus étendu, qu'on met ordinairement à la suite des Fables ou du Télémaque, les Aventures d'Aristonoûs, offre, dans un style plus soigné et supérieur même, au jugement de Bossuet, à celui du Télémaque, le tableau le plus agréable et le plus touchant de la vertu calme et fidèle dans le malheur, des avantages d'une vie laborieuse et retirée, et des récompenses intérieures de la modération et de la patience.

Les Dialogues des Morts, qui, malgré leur titre, présentent souvent des interlocuteurs censés vivants, eurent pour objet, à mesure que le jeune prince faisait des progrès dans l'histoire ancienne et moderne, de lui faire passer en revue les principaux personnages qui ont joué un grand rôle, en bien ou en mal, sur la scène du monde, et de fixer son opinion sur leur mérite réel, en les faisant parler comme s'ils étaient dégagés de tous les préjugés et de tous les intérêts dont ils avaient été dominés pendant leur vie. Ces personnages historiques, en se querellant entre eux sur les actions qui les ont rendus célèbres, ont parfois des répliques un peu vives; mais on ne peut soutenir l'opinion attribuée par le Dieu ' à Bossuet, que « les Dialogues sont des injures que les interlocuteurs se disent les uns aux autres. » On peut affirmer qu'ils n'ont guère moins de finesse que ceux de Lucien, le modèle de Fénelon dans cet ouvrage. L'auteur, y introduisant tour à tour sur la scène les personnages les plus variés, a lieu de traiter successivement les points d'histoire, de politique, de littérature et de philosophie les plus dignes de l'attention d'un prince. Il s'occupe même, dans les deux dialogues de Parrhasiiis et le Poussin, àeLéonardâe Vinci et le Poussin, des questions d'art qui ne peuvent être indifférentes à un roi de France. Et quand il traitait ces sujets spéciaux, il ne parlait pas en ignorant. L'historien du célèbre Mignard, que sa qualité de premier peintre de Louis XIV fixait presque habituellement à Versailles, nous a appris que w Fénelon allait quelquefois le surprendre dans les heures de son travail pour parler peinture avec lui, et qu'il le prévint par toutes sortes de marques d'estime et de considération. » Ces courts entretiens suffirent à son étonnante facilité et à son goût exquis nonseulement pour lui faire acquérir la connaissance des termes et du fond même de l'art, mais pour le mettre à portée de saisir le caractère des maîtres anciens et modernes : témoin la propriété d'expressions et la justesse parfaite avec lesquelles, dans son dialogue de Parrhasius et le Poussi7i, il décrit toutes les beautés du fameux tableau des Funérailles de Phocion et révèle toutes les intentions du Poussin.

La faible esquisse que nous venons d'en tracer suffit à faire juger

• Journal de le Dieu, janv. 1700.

du mérite des Dialogues des morts. Quelques copies informes en circulèrent dans le public à l'insu de Fénelon, et quand il l'apprit, il ne daigna pas en corriger les inexactitudes et les imperfections de détail.

Ce préceptorat fut encore l'occasion du plus célèbre chef-d'œuvre de Fénelon, du plus beau traité d'éducation et de poliliquc qui ait été composé dans les temps modernes, du Télérnaque, roman ou plutôt poème où Tingénieux et profond auteur « suppose que le jeune Télérnaque, fils d'Ulysse et de Pénélope, conduit par la Sagesse, sous la forme d'un vieillard nommé Mentor, navigue sur toutes les mers d'Orient ù la recherche d'Ulysse, sou père, que la colère des dieux repousse pendant dix ans de la petite île d'Ithaque, son royaume. Télérnaque, pendant ce long voyage tantôt heureux, tantôt traversé par le destin, aborde ou échoue sur mille rivages, assiste à des civilisations diverses, expliquées par son maître Mentor, court des dangers, éprouve des passions, est exposé à des pièges d'orgueil, de gloire, de volupté, en triomphe avec l'aide de cette Sagesse invisible qui le conseille et le protège, se mûrit par les années, se corrige par l'expérience, devient un prince accompli, et voyant régner dans les contrées qu'il parcourt, tantôt de bons rois, tantôt des républiques, tantôt des tyrannies, reçoit, par l'exemple, des leçons de gouvernement qu'il appliquera ensuite au peuple ^ »

Après beaucoup de controverses, on est encore aujourd'hui trèsincertain de l'époque précise de la composition du Télérnaque et du mode de sa composition. L'auteur paraît ne s'être jamais expliqué à ce sujet; cependant Ramsay affirme, comme le tenant de la bouche môme de Fénelon, que le Télérnaque fut composé pour l'éducation du duc de Ijourgogne, et lui servit de sujet de thèmes.

Que de la réunion d'une suite de tlièmes on ait pu former une oeuvre d'une telle immensité, d'une telle régularité, d'une telle continuité, écrite d'une verve si rapide, c'est là une opinion puérile et insoutenable. Tout ce qu'il est possible de croire, c'est que l'auteur détachait, dans quelques circonstances appropriées, telle ou telle page de son manuscrit, et la donnait à traduire à son élève, pour lui offrir une leçon de mythologie, d'histoire ou de morale. D'ailleurs les historiens et les critiques sensés ont bien compris qu'un tel ouvrage ne pouvait être mis, par un instituteur si prudent, sous les yeux d'un prince enfant ou à peine adolescent. Ni ces hautes théories de gouvernement, ni ces fables, d'une mythologie dangereuse, ni ces tableaux des molles amours de Calypso et d'Eucharis, bien qu'elles fussent corrigées d'une manière sublime parles chastes et modestes amours d'Antiope, ne convenaient à l'âge d'un prince qui n'avait pas quinze ans quand son précepteur lui fut arraclié. L'opinion la plus probable, c'est que Fénelon avait composé ce livre, si propre à prémunir son

1 Lamartine, le Civilisateur, 1863. Fénelon, IX.

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élève contre les doctrines du despotisme et contre les pièges de la volupté, dans l'intention de le lui présenter quand son intelligence serait pleinement formée, par exemple, à l'époque de son mariage.

L'archevêque de Cambray, après sa disgrâce, ne dut penser qu'à ensevelir dans le secret une œuvre composée dans une vue toute spéciale. Son dessein était probablement de la léguer à sa famille pour en faire l'usage que le temps comporterait, lorsqu'elle tomba tout à coup dans la publicité par l'indiscrétion d'un de ses domestiques, qu'il avait chargé de copier son manuscrit. Ce serviteur infidèle, après avoir fait circuler mystérieusement, dans le mois d'octobre 1698, une copie qu'il avait tirée pour lui, et avoir vu l'attrait qu'excitait cette lecture, fit une convention avec un libraire pour l'impression de l'ouvrage dont le commencement parut sous le titre de*: Suite du quatrième livre de l'Odyssée, ou les Aventures de Télémuque, fils d'Vlysse; à Paris, chez la veuve de Claude Barbin, au Palais, 1699 ; avec privilège du roi, daté du 6 avril 1699. On imprimait la page 208 du premier volume, quand la cour fut instruite que le Télérnaque était de l'archevêque de Cambray, dont le livre des Maximes des Saints venait d'être condamné par le pape Innocent XII. Aussitôt les exemplaires des feuilles déjà tirées furent saisis, et l'on n'épargna rien, par ordre du souverain, pour anéantir un ouvrage qui devait tant ajouter à la gloire littéraire du règne. Mais quelques exemplaires échappés à la vigilance de la police circulèrent promptement, furent lus, dans le secret, avec avidité et admiration; et une de ces copies, malheureusement incorrecte, tomba entre les mains d'un libraire de la Haye, qui fit imprimer,pour la première fois, la totalité de l'ouvrage, au mois de juin 1699. Les éditions se multiplièrent avec une incroyable rapidité. Elles furent très-fautives; le livre n'en eut pas moins, en France et à l'étranger, un succès d'enthousiasme qui irrita violemment contre son auteur Louis XIV, à qui l'on avait dénoncé le Téléoiaque comme la satire la plus audacieuse de ses principes de gouvernement et des événements de son règne. Bossuet lui-même «jugea que le dessein de ce livre était pernicieux et que l'auteur était bien hardi et bien téméraire de le donner au public. » Il « trouva que les derniers livres de ce roman étaient une censure couverte du gouvernement présent, du roi et de ses ministres*. » Les malins appliquèrent tous leurs soins à chercher des allusions et à faire des applications qui furent développées librement dans les notes des éditions étrangères. Ainsi on voulait voir madame de Montespan dans Calypso, mademoiselle de Fontanges dans Eucharis, la duchesse de Bourgogne dans Antiope, Louvois dans Protésilas, le roi Jacques dans Idoménée, Louis XIV dans Sésostris.

L'indignation du fier monarque n'eut pas de bornes. Fénelon ne lui parut plus seulement un bel esprit chimérique, mais un mauvais

1 Jou?'nalde le Dieu, janv. 1700.

FENELON. 91

cœur. 11 regretta amèrement d'avoir confié l'cducation de son petitfils à un homme dont les principes lui semblaient si opposés à ce qu'il regardait comme la véritable science du gouvernement. Dès lors il fut décidé que son exil durerait autant que la vie du roi. « Je sais, écrivait-il lui-môme, que M. de Paris a dit au curé de Versailles qu'il faisait ses efforts pour me faire rappeler à la cour, et qu'il aurait réussi sans Télémaque, qui a irrité madame de M. {Maintenon), et qui 'a obligée à rendre le roi ferme pour la négative ^ « Cette prévention ne fit que s'enraciner avec le temps, et elle était si bien connue des courtisans, que personne n'aurait osé prononcer le nom du Télémaque devant le roi ; il fut même passé sous silence dans l'éloge que M. de Boze dut faire de Fénelon, quand il lui succéda à l'Académie française; Dacier, directeur de l'Académie, eut la même circonspection craintive et un peu adulatrice : c'était au mois de mars 1713, quelques mois avant la mort de Louis XIV.

Ce monarque, nourri dans les maximes du pouvoir absolu, devait trouver puériles et chimériques bien des idées du roman de M. de Cambray; d'autres pouvaient lui paraître d'une impardonnable audace. Boileau ne disait-il pas que « le Mentor de Télémaque disait de fort bonnes choses, quoique un peu hardies ^?)) Mais les applications malignes qu'on avait voulu y voir étaient un outrage à Fénelon. Lui-même a exposé les pensées qu'il eut en composant son poëme, avec une entière franchise, et dans des termes qui méritent d'être rapportés :

a Pour Télémaque, écrivait-il, en 1710, au P. le Tellier, c'est une narration fabuleuse en forme de poëme liéroïque, comme ceux d'Homère et de Virgile, où j'ai mis les principales instructions qui conviennent à un prince que sa naissance destine h régner. Je l'ai fait dans un temps où j'étais charmé des marques de bonté et de confiance dont le roi me comblait. Il aurait fallu que j'eusse été non-seulement l'homme le plus ingrat, mais encore le plus insensé, pour y vouloir faire des portraits satiriques et insolents. J'ai horreur de la seule pensée d'un tel dessein. Il est vrai que j'ai mis dans ces aventures toutes les vérités nécessaires pour le gouvernement, et tous les défauts qu'on peut avoir dans la puissance souveraine ; mais je n'en ai marqué aucun avec une affectation qui tende à aucun portrait ni caractère. Plus on lira cet ouvrage, plus on verra que j'ai voulu dire tout, sans vouloir peindre personne de suite. C'est même une narration faite à la hâte, à morceaux détachés, et par diverses reprises; il y aurait beaucoup à corriger. De plus, l'imprimé n'est pas conforme à mon original. J'ai mieux aimé le laisser paraître informe et défiguré, que de le donner tel que je l'ai fait. Je n'ai jamais songé qu'à amuser M. le duc de Bourgogne par ces aventures, et à l'instruire en l'amusant, sans jamais vouloir donner cet ouvrage au public. Tout le monde sait qu'il ne m'a échappé que par l'infidélité d'un copiste. Enfin, tous les meilleurs serviteurs qui me connaissent savent quels sont mes principes d'honneur et de religion, sur le roi, sur l'État et sur la patrie; ils savent quelle est ma reconnaissance vive et tendre

1 Lettre à M. de Chevreuse, fin de 1G99 ou commencement do 1700. * Lettre h. Brossette.

pour les bienfaits dont le roi m'a comblé. D'autres peuvent facilement être plus capables que moi; mais personne n'a plus de zèle sincère. »

Qui pourrait n'être pas convaincu par cette déclaration d'un homme tel que l'archevêque de Cambray ? Ajoutons une nouvelle preuve de l'imposture et de la calomnie des accusateurs de Télémaque. Fénelon, témoin du succès qu'il obtenait dans toutes les classes et dans tous les pays où l'on s'empressait d'en faire de nombreuses traductions, se détermina à y ajouter quelques morceaux qui ne devaient paraître qu'après sa mort. Dans une de ces additions (XII^ livre), prenant la défense des rois, que l'on condamne souvent avec autant d'amertume que d'injustice, il s'applique à faire ressortir les grandes qualités de Louis XIV sous le nom d'Idoménée, et à excuser les erreurs et les faiblesses qu'il a partagées avec toute l'humanité.

On y remarque ces traits :

« Êtes-vous étonné, dit Mentor à Télémaque, de ce que les liommes les plus estimables sont encore hommes et montrent encore quelques restes des faiblesses de l'humanité parmi les pièges innombrables de la royauté? Idoménée, il est vrai, a été nourri dans des idées de faste et de hauteur; mais quel philosophe aurait pu se défendre de la flatterie, s'il avait été en sa place ! Tel critique aujourd'hui intpitoyahlernent les rois, qui gouvernerait deynain moins bien qu'eux, et qui ferait les mêmes fautes, avec d'autres infiniment plus gra7ides,si on lui confiait lu me'me jmissance... J'avoue qu' Idoménée a fait de grandes fautes; mais chercliez dans la Grèce et dans tous les autres pays civilisés un roi qui n'en ait pas fait d'inexcusables... Malgré tout ce que j'ai repris en lui, Idoménée est 7itt(urellement sincère, droit, équitable, libéral, bienfaisant. Sa valeur est parfaite; il déteste la fraude quand il la connoit et qu'il suit libremeiit la véritable pente de son cœur. Tous ses talejits extérieurs sont graiids et proportionnés à. sa place... »

Quelle indignité et quelle erreur n'était-ce pas de transformer le Télémaque en une satire du roi dont Fénelon, dans le silence du cabinet, faisait une si magnifique apologie? Celui qui savait si bien « plaindre les rois et les excuser, » a-t-il pu avoir le dessein que Bossuet ne craignit pas de lui attribuer, d'avoir cherché à « se mériter dans le public, avec la réputation du meilleur écrivain, l'honneur d'avoir seul le courage de dire la vérité ' ? » Il lui eût été facile de rendre publique la justification que nous venons de faire connaître, en la faisant insérer dans une des nombreuses éditions de son livre, qui couraient toute l'Europe ; mais la délicatesse et une noble fierté l'en empêchèrent, et Louis XIV demeura jusqu'à la fin dans sa malheureuse prévention.

Aussitôt après la mort de ce monarque, le petit-neveu de Fénelon s'occupa de donner une édition exacte et authentique du Télémaque, et il fut ouvertement favorisé dans son dessein par le Régent, qui avait

1 Journal de le Dieu, janv. 1700.

eu, dès sa jeunesse, une tendre vénération pour l'archevôque de Cambray. L'ouvrage parut avec éclat en 1717, revôtu d'une approbation datée du I*"" juin 1716, qui est un des éloges les plus solides qu'on ait faits de ce livre immortel; aussi fut-elle écrite par un des meilleurs esprits du dix-septième siècle, intime ami de l'auteur, M. de Sacy.

« J'ai lu, par ordre de monseigneur le cliancelier, cet ouvrage, qui a pour titre : Le$ Aventures de Télémaqup, avec une préface qui en découvre toutes les beautés; et j'ai cru qu'il ne méritait pas seulement d'être imprimé, mais encore d'être traduit dans toutes les langues que parlent ou qu'entendent les peuples qui aspirent k être heureux. Ce poëme épique, quoique en prose, met notre nation en état de n'avoir rien à envier de ce cùté-là aux Grecs et aux Romains. La fable qu'on y expose ne se termine point à amuser notre curiosité, et à flatter notre orgueil. Les récits, les descriptions, les liaisons et les grâces du discours éblouissent l'imagination sans l'égarer; les réflexions et les conversations les plus longues paraissent toujours trop courtes à l'esprit, qu'elles n'éclairent pas moins qu'elles l'enchantent. Entre tant de caractères d'hommes si dififérents que l'on y trouve, il n'y en a aucun qui ne grave dans le cœur des lecteurs l'horreur du vice ou l'amour de la vertu. Les mystères de la politique la plus saine et la plus sûre y sont dévoilés. Les passions n'y présentent qu'un joug aussi honteux que funeste ; les devoirs n'y montrent que des attraits qui les rendent aussi aimables que faciles. Avec Télémaque.on apprend à s'attacher inviolableraeiit à la religion, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune; à aimer son père et sa patrie ; à être roi, citoyen, ami, esclave même, si le sort le veut. Avec Mentor, on devient bientôt juste, humain, patient, sincère, discret et modeste. Il ne parle point qu'il ne plaise, qu'il n'intéresse, qu'il ne remue. qu'il ne persuade. On ne peut l'écouter qu'avec admiration, et on ne 1 admire point que l'on ne sente qu'on l'aime encore davantage. Trop heureuse la nation pour qui cet ouvrage pourra former quelque jour un Téléniaque et un Mentor ! «

La fortune du Télémaque fut aussitôt décidée. L'enthousiasme éclata de toute part. Madame de Caylus ayant écrit à sa tante : « On réimprime Télémaque, coriigé par M. de Cambray lui-même : dès que je l'aurai, je vous l'enverrai; on s'en promet l'âge d'or, » madame de Maintenon lui répondit sèchement : « Je ne me soucie point de lire TéUmnquc '. » Quelques personnes continuèrent ainsi à bouder le livre par un reste d'hostilité contre l'auteur ; mais l'immense majorité du public fut entraînée à la suite du gouvernement qui manifestait positivement l'intention de marcher dans le sens des idées de Fénelon-Mentor. Le Régent, dès son avènement au pouvoir, annonça, on le sait, le projet d'administrer les diverses branèhes du gouvernement par des conseils particuliers, subordonnés au conseil de régence, renversant ainsi tout le système ministériel sur lequel vivait depuis si longtemps la monarchie, et appliquant les idées de Fénelon et celles des ducs de Chevreuse et de Saint-Simon. Dans une circonstance particulière, Philippe d'Orléans rendit un hommage plus

1 Lettre à madame de Caylus, du 19 avril 1717.

direct encore àFénelon et au Télémaque. On avait arrêté qu'au conseil de régence tout se déciderait à la pluralité des voix. Philippe fit observer que cela se pouvait pratiquer pour la décision des affaires, mais non pour la collation des grâces, des charges et des bénéfices ; qu'en cette matière, il avait besoin d'une entière liberté. « Je veux être libre de récompenser, dit-il ; quand il s'agira de punir, j'en reviendrai à la pluralité des voix. » Et, rappelant adroitement une phrase du Télémaque, il ajouta : « Je veux être libre pour le bien, et avoir les mains liées pour le mal. »

Boileau, qui ne trouvait rien de plus élogieux à dire en faveur du Télémaque, que de déclarer qu'il estimait Fénelon, « par son roman, digne d'être mis en parallèle avec Héliodore, » y approuvait surtout une « imitation de l'Odyssée * » « L'avidité avec laquelle on le lit, ajoutait-il, fait bien voir que si on traduisait Homère en beaux mots, il ferait l'effet qu'il doit faire, et qu'il a toujours fait. >> Frappé du même genre de mérite dans le chef-d'œuvre de Fénelon, Montesquieu disait : « L'ouvrage divin de ce siècle, Télémaque, dans lequel Homère semble respirer, est une preuve sans réplique de l'excellence de cet ancien poëte ^. » Et Voltaire disait à son tour : « Télémaque est écrit dans cette prose poétique que personne ne doit imiter, et qui n'est convenable que dans cette suite de l'Odyssée , laquelle a l'air d'un poëme grec traduit en prose française ^. » Le lecteur moderne est porté à trouver que cette œuvre, qui a des parties si originales, ressemble trop à une traduction d'Homère ou à une continuation de l'Odyssée ; son intérêt se refroidit de ne rencontrer que des lieux, des noms, des mœurs, des personnages, des événements, des images, des sentiments même grecs et païens, et rien de français ni de chrétien ; ou si des idées sont inspirées par le christianisme, par la civilisation moderne et l'observation contemporaine, il en résulte un mélange qui détruit une grande partie de l'effet du poëme,

Mais, à le prendre tel que l'auteur l'a conçu et' exécuté, le Télémaque n'en est pas moins une œuvre unique dans la littérature des peuples modernes, et il mérite, sans contredit, d'être comparé aux plus belles productions de l'imagination antique.

« Notre illustre auteur a réuni dans son poëme les plus grandes beautés des anciens, dit le chevalier de Ramsay dans la conclusion de la dissertation où. il s'est efforcé de prouver que le Télémaque est bien réellement un poëme épique, bien qu'écrit en prose. Il a tout l'enthousiasme et l'abondance d Homère, toute la magnificence et la régularité de Virgile. Comme le poëte grec, il peint tout avec force, simplicité et vie, variété dans la fable, diversité dans les caractères; ses réflexions sont morales, ses descriptions vives, son imagination féconde, par. tout ce beau feu que la nature seule peut donner. Comme le poëte latin, il garde parfaitement l'unité d'action, l'uniformité des caractères, l'ordre et les

1 Lettre à Brossette.

2 Pensées diverses.

3 Mélang. litt. Extrait d'un écrit périodique intitulé : Nouv. Biblioth., ! 740.

règles de l'ai-t. Son jugement est profond, et ses pensées élevées, tandis quelo naturel s'unit au noble, et le simple au sublime. Partout l'art devient nature; mais le héros de notre poésie est plus parfait que celui de l'un ou de l'autre : sa morale est plus pure, et ses sentiments plus nobles. Concluons de tout ceci que l'auteur de Télémaquc a montré par ce poëmc que la nation française est capable de toute la délicatesse des Grecs, et de tous les grands sentiments des Romains •. »

Le nouveau siècle devait nécessairement accueillir avec faveur et avec amour un livre qui répondait si bien à ses instincts d'amélioration dans le gouvernement des sociétés, et d'augmentation du bienêtre général des hommes. On ne peut nier que les écrits de Fénelon, avec ceux de Vauban, l'auteur de la Bime royale, n'aient été le germe des principales et des plus saines idées économiques du dix-huitième siècle. La manie, qui dura près de cinquante ans, de ravaler Homère, dont le Télémaque paraissait l'imitation ; Tinsensibilité pour les ouvrages où la vertu respire, qu'amena la corruption de la régence ; la monotonie qu'on trouvait dans la diction et dans les idées ; enfin le reproche qu'on adressait, après Boileau, à l'archevêque de Cambray, d'avoir fait son Mentor un peu trop prédica?teur, et de n'avoir pas répandu la morale dans son ouvrage un peu plus imperceptiblement et avec plus d'art ; toutes ces causes réunies firent, pendant quelque temps, regarder les Ave7itures du fils d'Ulysse comme un livre propre surtout à l'instruction de la jeunesse. Le parti philosophique, quand il devint actif et puissant, contribua beaucoup à relever la réputation du Télémaque. « Ce livre, dit d'Alembert, dans VHlstoire des membres de l'Académie française, a fort augmenté de prix dans notre siècle qui, plus éclairé que le précédent sur les vrais principes du bonheur des États, semble les renfermer dans ces deux mots : Agriculture et Tolérance ; il voudrait élever des autels au citoyen qui a tant recommandé la première et à l'évêque qui a tant pratiqué la seconde ^. » Le Télémaque fut de plus en plus lu, apprécié, cité, jusqu'à l'époque révolutionnaire ; et c'est ainsi que « ce livre admirable, qui n'était destiné qu'à instruire les rois, a été adopté par les peuples ^. »

Un autre grand ouvrage composé pour l'éducation du duc de Bourgogne, est le Traité de l'existence et des attributs de Dieu.

Dans le Traité de l'existence de Dieu, Fénelon présente avec étendue, suite et méthode, toutes les preuves de l'existence de Dieu, cosmologiques, psychologiques, métaphysiques. Le grand théologien corrige et complète les points de vue exclusifs de Malebranche, et surtout de Pascal, lequel, rejetant les preuves de l'existence de Dieu tirées de la nature, admire la hardiesse des personnes qui entreprennent de parler de Dieu, en adressant leurs discours aux impies, dont le premier

1 Discours sw le poème épique, page xxxiv.

2 Hist. des membres de l'Acad., t. I, p. 3iiO.

3 Ballanche, l'Homme sans nom, 2° part., note 3.

chapitre est de prouver la Divinité par les ouvrages de la nature ; et prétend que ces discours, qui tendent à démontrer Dieu dans ses œuvres naturelles, n'ont véritablement leur effet que sur les fidèles et ceux qui l'adorent déjà ; que pour les autres, pour les indifTérents et les tièdes, leur « dire qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent, et qu'ils verront Dieu à découvert, et leur donner, pour toute preuve de ce grand et important sujet, le cours de la lune ou des planètes, et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles. Je vois, par raison et par expérience, ajoutaitil, que rien n'est plus propre à leur en faire naître le mépris. » Fénelon, au contraire, attache une grande importance aux preuves cosmologiques, c'est-à-dire aux preuves par la vue du monde. Dans la première partie, qui est une démonstration de l'existence de Dieu, tirée du spectacle de la nature en général, et de la connaissance de l'homme en particulier, il suit et imite Cicéron, qu'il dépasse de tous les progrès de la science moderne dans la décomposition anatomique des différentes parties du corps humain.

Dans la seconde partie, qui embrasse la preuve psychologique, c'est-à-dire la preuve fondée sur la nature de l'idée de I ieu, il suit Descartes, et explique, d'après la méthode de ce philosophe, comment la raison et la liberté, qui sont en nous par la présence' de Dieu, démontrent Dieu, et comment l'idée seule que nous avons de 1 infini donne immédiatement, par voie de conséquence directe, l'idée d'existence nécessaire.

Le Traité de l'existence de Dieu excita l'admiration de Leibnitz, sitôt que ce grand philosophe de l'Allemagne en eut connu la première partie, publiée séparément en 1712 i ; et quand les deux parties eurent paru, tous les esprits élevés virent un des plus beaux titres littéraires et philosophiques de Fénelon dans cet ouvrage, un de ceux assurément où il a déployé avec le plus d'éclat l'étendue et la profondeur de son esprit, et cette rare variété de talents qui le rendait également propre à s'exercer dans tous les genres : chef-d'œuvre de science, de raison, d'imagination et de sensibilité, où les descriptions les plus brillantes et les plus gracieuses sont mêlées aux plus profondes discussions de la métaphysique et aux plus ardentes effusions de l'amour divin ; où tous les genres de preuves, môme des preuves empruntées aux païens, concourent à une invincible démonstration ; où toutes les facultés de l'homme sont intéressées à la connaissance du premier dogme de la religion naturelle comme de la, religion révélée; où le merveilleux auteur, prenant tous les tons, sait descendre du sublinie sans en tomber jamais, et abaisser jusqu'aux intelligences les plus or dinaires ce que la philosophie a de plus élevé.

Et cependant, il paraît que Fénelon ne s'occupa jamais de publier ce

1 Voy. Œuvres de Leibnitz, t. V, p. 71. — Lettre à M. Grimarest, 1712.

magnifique ouvrage ; il ne prit pas même la peine d'y mettre la dernière main, ni de marquer les titres et d'étaldir des divisions. C'est à son insu que la première partie fut publiée, en 1712, sous le titre de Démonstration de l'existence de Dieu, avec une courte préface du P. Tournemine, jésuite; les deux parties réunies ne furent données au public que trois ans après sa mort, en 1718, par les soins du chevalier de Ramsay et du marquis de Fénelon.

A la suite du Traité sur l'existence et les attributs de Dieu, l'on donne ovàinairement les Letti^es sur divers sujets de religion et démêla-physique. Elles peuvent, en effet, en être considérées comme le complément. Dans ces lettres adressées d'abord à Philippe d'Orléans, plus tard le Régent, et où sont traitées d'une manière aussi lumineuse que solide les questions fondamentales de la philosophie et de la théologie, on remarque en môme temps et son humble docilité en matière religieuse, et l'indépendance de son esprit en matière philosophique. « En matière de religion, déclare-t-il, je crois sans raisonner, comme une femmelette; et je ne connais point d'autre règle que l'autorité de l'Église qui me propose la révélation ^ » Et un peu plus loin :

« Après vous avoir déclaré, Monsieur, combien je suis docile à l'autorité de la religion, je dois vous avouer combien je suis indocile à toute autorité de philosophie. Les uns me citent Aristote comme le prince des philosophes ; j'en appelle à la raison, qui est le juge commun entre Aristote et tous les autres hommes. Les autres me citent Descartes ; mais je leur réponds que c'est Descartes qui m'a appris à ne croire personne sur sa parole. La philosophie n'étant que la raison, on ne peut suivre en ce genre que la raison seule. Voulez- vous que je croie quelque proposition en matière de philosophie? Laissons à part les grands noms, et venons aux preuves : donnez-moi des idées claires, et non des citations d'auteurs qui ont pu se tromper. Si l'autorité a quelques lois en matière de philosophie, ce n'est que pour nous engager, par l'estime de certains philosophes, à examiner plus mûrement leurs opinions. »

La querelle du quiétisme vint arracher Fénelon à cette éducation qui lui avait fait produire d'immortels chefs-d'œuvre.

Ce qui n'est qu'un épisode, qu'un incident dans l'existence siremplie de Bossuet, semljle au contraire être le fait capital de la vie de Fénelon, dont elle amena la solennelle condamnation et la disgrâce irrémédiable, et dont elle rempht toutes les dernières années d'une inguérissable amertume. Étudions dans le détail cette célèbre affaire dont tout le monde parle, et que si peu de personnes connaissent.

« Ce beau et tendre génie, a dit un illustre évêque de nos jours, ne pouvait sortir de la route de la vérité qu'en poursuivant des erreurs qui fussent belles, au sens où l'erreur peut l'être *. » L'archevêque de Cambray fut entraîné dans ce mallieureux égarement par une femme pieuse, mais exaltée, la fameuse madame Guyon,

' Quatrième lettre, Sur la religion.

2 Mgr Gerbct, Mandem. pour le carême de 1856.

Prosateuhs du xvii^ siècle. IL "7

Le faux mysticisme était ancien dans la chrétienté. «11 y a quatre cents ans, disait Bossuet, qu'on voit commencer des raffinements de dévotion sur l'union avec Dieu et sur la conformité à sa volonté, qui ont préparé la voie aux quiétistes modernes ^. » Naguère l'Église venait de foudroyer les écrits de Molinos, docteur espagnol, dont les expressions téméraires avaient donné naissance à une fausse spiritualité qui alliait l'amour impur des créatures avec un prétendu amour du Créateur, quand madame Guyon se mit à répandre, d'abord à Genève et à Annecy, puis en France, par des livres imprimés ou manuscrits, et par ses discours séduisants d'esprit et d'enthousiasme, des opinions qui renfermaient, à son insu, le germe d'erreurs presque aussi dangereuses. Le fond de cette doctrine mystique était que la perfection de Thomme, même dès cette vie, consiste dans un acte continuel de contemplation et d'amour, qui renferme en lui seul tous les actes de la religion, et qui, une fois produit, subsiste toujours, à moins qu'on ne le révoque expressément. Principe d'où il suivait qu'une âme arrivée à la perfection n'est plus obhgée aux actes explicites, distingués de la charité; qu'elle doit supprimer généralement et sans exception tous les actes de sa propre industrie, comme contraires au parfait repos en Dieu. Par les grâces de son esprit et de sa personne, et par un don particulier d'insinuation, cette jeune femme sut se concilier promptement la sympathie de nombre de dames également distinguées par leur naissance, leur esprit et leur piété, toute la société de Beauvilliers, les duchesses de Chevreuse, de Béthune, de Mortemart, d'Harcourt, etc. Fénelon la rencontra dans cette même société et en fut charmé. Elle parvint à gagner l'amitié même de madame de Maintenon, qui l'introduisit à Saint-Cyr où elle fit des prosélytes, entre autres madame de la Maisonfort. C'est alors que Godet Desmarets, évèque de Chartres, dans le diocèse duquel se trouvait située la maison de Saint-Louis, ayant pris connaissance des écrits de la nouvelle mystique, crut devoir les dénoncer à" madame de Maintenon, comme remplis de nouveautés suspectes et d'erreurs dangereuses. Bossuet fut invité d'aller faire des conférences à Saint-Cyr pour remettre les esprits agités par la nouvelle spiritualité. 11 s'occupa dès lors d'en désabuser Fénelon qui passait pour les favoriser vivement. Cependant, madame de Maintenon, très-alarrnée, demanda un examen dogmatique des livres de madame Guyon, et en parla au roi. On choisit pour principal examinateur M. de Meaux à qui l'on adjoignit l'évêque de Lhàlons, depuis cardinal deNoailles, et M. Tronson, supérieur de Saint-Sulpice. Madame de Maintenon voulut que Fénelon fût le quatrième de ces examinateurs. Alors s'ouvrirent les célèbres conférences d'Issy. Bossuet et Fénelon s'y trouvèrent en dissentiment sur quatre points principaux, savoir : 1 " la nature de lu charité ; 2° la nature de la conlcmplation la plus parfaite, qu'on nomme passive ; 3° l'oraison

1 Lettre de Bossuet à son neveu, 2 nov. 1698.

passive par état, c'est-à-dire l'état de perfection appelé par les mystiques vie unitive ou état passif ; 4° enfin les épreuves ou les tentations de l'état passif.

Bossuet avait usé jusqu'alors, à l'égard de Fénelon, de procédés pleins de la plus tendre amitié. Il employa longtemps, en secret, autant de discrète et patiente charité que de zélé pour tâcher de le ramener à des opinions plus saines. ^' Chargé par madame de Maintcnon, dit l'abbé le Dieu, de travailler à le faire revenir de ses préventions pour madame Guyoïi, il s'en occupa dans un secret impénétrable, depuis le mois de septembre 1G93 jusqu'au temps des articles d'issy, le 10 mars 1695. »

Fénelon ne trouvait à reprendre dans les écrits de madame Guyon que des inexactitudes d'expressions, tandis que Bossuet y voyait un molinosisme déclaré et le comble de l'infamie et de l'impiété. D'ailleurs, l'instituteur des pelits-fils de Louis XIV professait hautement la plus parfaite estime pour cette femme à qui l'on attribuait les plus abominables maximes.

« Pour moi, écrivait-il à madame de Maintenon, je dois, selon la justice, juger du sens de ses écrits par ses sentiments que je sais à fond, et non pas de ses sentiments par le sens rigoureux qu'on donne à ses expressions, et auquel elle n'a jamais pensé. Si je faisais autrement, j'achèverais de convaincre le public qu'elle mérite le feu. »

Il écrivait encore quelque temps plus tard :

« J'ai vu cette femme d'une manière qui ne me permet pas de douter de sa sincérité ; je l'ai observée ; je m'en suis défié, j'ai été prévenu autant et peutêtre plus que les autres contre elle, j'ai voulu m'assurer de ses sentiments sur les erreurs qu'on lui impute; je crois avoir vu clairement qu'elle les a autant en horreur que ceux qui l'en accusent i. »

Enfin, il la regardait comme « une sainte qu'on opprimait, qui avait bien pensé, et s'était mal expliquée^. »

Fénelon, prévenu si favorablement pour madame Guyon, ne pouvait guère se résoudre à des déclarations qui fussent une accusation contre elle. Néanmoins il signa les quatre articles d'issy qui fixaient la doctrine sur la vraie et la fausse spiritualité ; mais il y apporta des réserves qui devaient bientôt aboutir à une querelle ouverte. Cependant, madame de Maintenon « voulait sauver M. l'abbé de Fénelon, par l'affection qu'elle lui portait. Ce fut parce môme principe d'amitié qu'elle le fit élever à l'archevêché de Cambrai, espérant, comme M. de Meaux le dit dans sa relation sur le quiétisme, que cette élévation

i Lettre à l'abbé de Glianterac, 8 déc. 1097. y*'"'^ Un i v^er?

' Lettre au môme. ^ B/BL/OTHfCA

itisis

le ferait revenir de ses erreurs *. « M. de Meaux voulut absolument être le consécrateur du nouvel archevêque.

Dans le courant de cette même année (169o), M. de Châlons, M. de Chartres et M. de Meaux publièrent des lettres pastorales contre le quiétisme, etcondamnèrentformellement les livres de madame Guyon, qu'on avait renfermée. Fénelon, exaspéré des persécutions qu'on faisait subir à son amie, ne voulut pas adhérer aux jugements de ses confrères, et refusa absolument d'approuver l'Instruction sur les états d'oraison dans laquelle Bossuet flétrissait sans ménagement l'infortunée madame Guyon.

Cette Instruction est divisée en cinq traités. Dans le premier, il propose les faux principes des mystiques qu'il attaque, et leur mauvaise théologie, avec une censure de leurs erreurs. «Pour les réfuter à fond, ajoute-t-il, le second ti^aité fera voir les principes communs de l'oraison chrétienne. Le troisième exposera par les mêmes règles les principes des oraisons extraordinaires dont Dieu favorise quelques-uns de ses serviteurs. Les épreuves et les exercices font le sujet du quatrième. Enfin, je conclurai cet ouvrage en expliquant les sentiments et les locutions des saints docteurs dont les faux mystiques ont abusé, et partout je tâcherai d'empêcher que l'abus qu'ils en auront fait ne fasse perdre le but de la vérité et de la prière. »

Bossuet s'était jusqu'alors très-peu occupé de ces matières de haute spiritualité. « Il n'avait jamais rien lu de saint François de Sales ni des autres auteurs de ce genre ^. » Fénelon lui écrivait à lui-môme :

« Quand vous entrâtes dans cette affaire, vous m'avouâtes ingénument que vous n'aviez jamais lu ni saint François de Sales, ni le bienheureux Jean de la Croix. Il me parut que les autres livres du même genre vous étaient aussi nouveaux 3. »

L'évêque de Meaux se mit à cette étude qui lui était devenue nécessaire avec toute l'ardeur de sa nature. Il lut tous les principaux ascétiques et mystiques ; il relut les Pères, en particulier saint Bernard, qui « était, à son avis, un des plus grands docteurs de l'Église après saint Augustin. Il le lut et relut plusieurs fois pour combattre le quiétisme, >> dit le Dieu *. Dès la publication de l'Instruction sur les états d'oraison, on s'aperçut de la science que Bossuet avait si promptement acquise dans la mystique chrétienne. Cet écrit fit une très-grande impression.

« Dans ces circonstances, dit Saint-Simon, M. de Meaux publia son Instruction sw les états d'oraison, en 2 vol. in-S°, la présenta au roi et aux principales personnes de la cour et à ses amis. C'était un ouvrage, en partie dogmatique, en partie historique, de tout ce qui s'était passé depuis la naissance de

1 Journal de l'abbé le Dieu, sept. 1701.

2 Lettre de Fénelon à M. Tronson, 3 aoûtlG97.

3 Lettre à Bossuet, 9 fév. 1G97.

* Mém, sur Bossuet, I.

FENELON. 101

l'affaire jusqu'alors, entre lui, M. de Paris et M. de Chartres, d'une part, M. de Cambrai et madame Guyon, de l'autre. Cet historique très-curieux, où M. de Meaux laissa voir et entendre tout ce qu'il ne voulut pas raconter, apprit des choses infinies, et fit lire le dogmatique. Celui-ci, clair, net, concis, appuyé de passages sans nombre et partout de l'Écriture, et des Pères ou dos conciles, modeste, mais serré et pressant, parut un contraste du barbare, de l'obscur, de l'ombragé, du nouveau et du ton décisif de vrai et de faux des Maximes des saints; on le dévora aussitôt qu'il parut. L'un, comme inintelligible, ne fut lu que des maîtres en Israël ; l'autre, à la portée ordinaire, et secouru de la pointe de l'historique, fut reçu avec avidité et dévoré de même. Il n'y eut homme ni femme, à la cour, qui ne se fîtun plaisir de le lire et qui ne se piquât de l'avoir lu, de sorte qu'il fit longtemps toutes les conversations delà cour et de la ville. Le roi en remercia publiquement M. de Meaux i. »

Bossuet envoya cette Instruction sur les états d'oraison à Fcnelon. L'archevôque de Cambrai fut bien douloureusement surpris d'y voir partout des passages tirés des livres de madame Guyon, auxquels M. de Meaux donnait des sens affreux, en assurant qu'il ne s'agissait pas de quelques conséquences éloignées, mais d'un système lié dans toutes ses parties, dont le dessein évident était d'établir une indifférence brutale pour le salut et pour la damnation, pour le vice et pour la vertu, un oubi de Jésus-Christ et de ses sai7its mystères, une inaction brute et une quiétude impie. Prévenant l'objection qu'on pouvait lui faire sur le peu d'importance des livres, si généralement ignorés, d'où il extrayait ces erreurs, il disait ;

« J'entreprends, dit-on, d'aller chercher dans de petits livres de peu de mérite un nombre infini d'erreurs, qu'il faudrait, ce semble, plutôt laisser tomber d'elles-mêmes que prendre le soin de les réfuter, même de leur donner quelque sorte de réputation par nos censures. Plusieurs croient que ces livres ne méritent que du mépris; mais je ne suis pas de cet avis. Ceux qui veulent qu'on méprise tout, veulent aussi qu'on laisse tout courir... Ils ne sont pas écrits sans artifice. Le mal qu'ils contiennent est adroitement déguisé. S'ils sont courts, ils résument de grandes questions. Leur brièveté les rend plus insinuants; le nombre s'en multiplie au delà de toute mesure; on les trouve partout et en toutes mains 2. »

Au livre des États d'oraison, Fénelonse hâta d'opposer (janvier 1697) celui àe l'Explication des Maxi7nes des'sai7its sur la vie intérieure, dont l'impression fut poussée avec tant d'activité qu'il parut avant l'ouvrage de Bossuet.

« Il fit, dit Saint-Simon, un livre inintelligible h qui n'est pas théologien versé dans le plus mystique, qu'il intitula : Maximes des saints, et le mit en deux colonnes : la première contenait les maximes qu'il donne pour orthodoxes et pour celles des saints, l'autre les maximes dangereuses, suspectes ou erronées, qui est l'abus qu'on a fait ou qu'on peut faire de la bonne et sainte mysticité, avec une précision qu'il donne pour exacte de part et d'autre, et qu'il propose d'un ton do

1 Mém. de Saint-Simon, édit. 1829, t. I, ch. xn. * Instrue. sur tes états d'oraison, liv. I, cliap. x.

1(2 LES PROSATEURS DU DlX-SEPTIÉME SIÈCLE.

maître à suivre ou à éviter. Dans l'empressement de le faire paraître avant que M. de Meaux pût donner le sien, il le fit imprimer avec toute la diligence possible, et, pour n'y perdre pas un instant, M. de Chevreuse s'alla établir chez l'imprimeur pour en corriger chaque feuille k mesure qu'elle était imprimée. Aussi la promptitude et l'exactitude de la correction répondirent-elles à des mesures si bien prises; en très-peu de jours on fut en état de distribuer ce livre à toute la cour, et l'édition se trouva presque toute vendue.

« Si on fut choqué de ne le trouver appuyé d'aucune approbation, on le fut bien davantage du style confus et embarrassé, d'une précision si gênée et si décidée, de la barbarie des termes qui faisait comme une langue étrangère, enfin de l'élévation et de la recherche des pensées qui faisaient perdre haleine, comme dans l'air trop subtil de la moj'enne région. Presque personne qui n'était pas théologien ne put l'entendre, et de ceux-là encore après trois ou quatre lectures. Il eut donc le dégoût de ne recevoir de louanges de personne, et de remerciements de fort peu, et de pur compliment; et les connaisseurs crurent y trouver, sous ce langage barbare, un pur quiétisme, délié, affiné, épuré de toute ordure, séparé du grossier, mais qui sautait aux yeux, et avec cela des subtilités fort nouvelles et fort difficiles à se laisser entendre et bien plus à pratiquer. Je rapporte non pas mon jugement, comme on peut croire, de ce qui me passe de si loin, mais ce qui s'en dit alors partout; et on ne parlait d'autres choses, jusque chez les dames ; à propos de quoi on renouvela ce mot échappé à madame de Sévigné lors de la chaleur des disputes sur la grâce : « Épaississez-moi un peu la religion, qui s'évapore toute à force d'être subtilisée i, »

Avant de publier son livre, Fénelon l'avait soumis à M. de Noailles, archevêque de Paris, à M. Tronson, supérieur général des sulpiciens, qui l'avaient jugé correct et utile . Pour calmer pleinement les inquiétudes de l'archevêque de Paris, il prit encore l'avis de M. Pirot, savant docteur de Sorbonne, très-estimé de Bossuet, ancien examinateur des livres de théologie, et censeur, sous M. de Harlay, des écrits de madame Guyon : ce docteur avait déclaré que le livre était tout d'or. Cependant, à peine l'archevêque de Cambrai avait-il publié cet ouvrage, couvert à l'avance de si importants suffrages, qu'il vit se déclarer contre lui « une foule inconcevable de docteurs, de prêtres, de rehgieux, et des gens de toute espèce et de toute condition^. »

Le roi fut averti par le chancelier de Pont-Chartrain du bruit que faisait le livre des Maximes des saints. Saisi de douleur, il dit à madame de Maintenon : « Eh quoi ! madame, que deviendront mes petitsenfants ? En quelles mains les avais-je mis ? » Il fit venir Bossuet, et lui reprocha amèrement, dit-on, de ne lui avoir pas découvert ce qu'il savait du fanatisme de son confrère, et résolut dès lors l'exil irrévocable de l'archevêque de Cambrai. Madame de Maintenon, longtemps son amie, l'abandonna comme le roi. Peut-être mit-elle trop peu de ménagement dans ce changement de conduite; mais assurément les spiritualités subtilisées de madame Guyon et de Fénelon ne pouvaient

1 Mém. de Sai7ïtSimon, édit. 1829, t. I, chap. xl.

2 Lettre de M. de Noailles à Fénelon, 29 mars 1697.

FÉNELON. d03

pas Ctre goûtées d'une femme qui voulait le bon sens dans tout, et qui exprimait ainsi la manière dont elle entendait la piété :

a Vous connaissez ma grossièreté dans la spiritualité, mon peu d'expérience de tout ce qui s'éloigne de la voie commune et mon inclination pour la plus grande simplicité. LÉvangile, les commandements de Dieu et les pratiques des vertus de notre état, voilà tout ce que je sais et.tout ce que je veux savoir i. »

Le pieux archevêque fut stupéfait de l'improbation dont son livre était frappé ; car il s'était proposé d'éviter et de condamner tous les excès qu'on lui reprochait. Jamais il n'avait voulu « en rien pousser la spiritualité au delà de saint François de Sales, du bienheureux Jean de la Croix et des autres semblables que l'Église a canonisés dans leur doctrine et dans leurs mœurs ^. «

Dès le début de son livre, il se plaint des exagérations des anciens mystiques, de leurs allégories, de leurs suppositions par impossible, et remarque que les nouveaux, au lieu de les tempérer, les ont poussées jusqu'à un excès qu'il n'y a plus moyen de supporter, et y ont ajouté des choses que personne n'avait pensées avant eux. Puis, après avoir donné une idée générale du quiétisme qui met la sublimité et la perfection dans les choses qui ne sont pas, ou en tout cas qui ne sont pas de cette vie, il en expose le premier principe : Que, lorsqu'on s'est une fois donné à Dieu, l'acte en subsiste toujours s'il n'est révoqué, et qu'il ne faut point le réitérer ni le renouveler, puisque nulle distraction, nulle occupation étrangère à Dieu, puisque le sommeil ne peut plus l'interrompre. Certes c'était bien contre toute son intention qu'en réprouvant le système absurde des nouveaux mystiques, il introduisait un quiétisme mitigé, dont le principe fondamental était un état habituel de pur amour, dans lequel le désir des récompenses et la crainte des châtiments n ont plus départ. Tout son livre se réduisait en un point, Yexclusion de tout intérêt propre dans l'amour de Dieu, ce qu'il appelait le pur amour ; doctrine qu'il croyait d'une rigoureuse orthodoxie, et qui était, selon lui, « le langage vulgaire de tous les saints mystiques, depuis saint Clément d'Alexandrie jusqu'à saint François de Sales '^ »

Il écrivait à madame deMaintenon :

« J'ai fait un ouvrage, où j'explique à fond tout le système des voies intérieures, où je marque, d'une part, tout ce qui est conforme à la foi, et fondé sur la tradition des saints ; et de l'autre, tout ce qui va plus loin, et qui doit être censuré rigoureusement. »

« M. de Meaux, à ce que dit Fénelon, a combattu son livre par prévention pour une doctrine pernicieuse et insoutenable, qui est celle

1 Leit. hist. et édif., à madame de Bouju, oct. 1706. * Lettre à madame de Mainteiion, 26 nov. 1693. 3 Lettre au P. leTellier.

de dire que la raison d'aimer Dieu ne s'explique que par le seul désir du bonheur. Cette indigne doctrine, dit l'archevêque de Cambrai, dégrade la charité en la réduisant au seul motif de l'espérance ^ «

Fénelon regardait cette doctrine de Bossuet sur la grâce et l'amour de Dieu comme fondamentalement erronée. Il croyait devoir « réfuter des dogmes qui anéantissent la charité, qui confondent l'ordre de la nature avec celui^de la grâce, qui détruisent tout milieu entre les vertus surnaturelles et la cupidité vicieuse ^. » Il évita bien de contredire publiquement, sur ce point, l'évêque de Meaux, pour ne pas « donner au public une scène si scandaleuse ^)) ; mais l'opposition de docti'ine sautait à tous les yeux; et sa correspondance nous apprend que, sur la fin de cette querelle, il recommandait à ses agents à Rome, où l'opinion de Bossuet sur la nature de la chanté était généralement désapprouvée, de « n'oublier rien pour faire dénoncer le livre de M. de Meaux {sur les États d'oraison), dans les formes du Saint-Office, par quelque religieux zélé *, » ne le pouvant faire lui-même à cause des engagements qu'il avait pris.

L'égarement qu'on reprochait à Fénelon causa le plus vif chagrin à madame de Maintenon. « J'avais de très-bonnes intentions, disait-elle plus tard, quand je fis nommer MM. deNoailles et de Fénelon, archevêques de Paiùs et de Cambrai ; j'en eus tant de chagrin dans la suite, que le roi me disait : « Hé bien ! madame, faudra-t-il que nous vous voyions mourir pour cette affaire-là ^ ? >> Elle engagea vivement Bossuet à tourner tous ses efforts à la réfutation de ce nouveau quiétisme.

L'évêque de Meaux avait vu avec étonnement et douleur que Fénelon^ dans V Explication des Maximes des saints, était en opposition formelle avec plusieurs des trente-quatre articles d'Issy, dont cependant, dans son avertissement, il promettait de ne jamais s'écarter. II manifesta sa vive improbation aux amis de l'auteur, et témoigna le désir de s'expliquer avec lui-même. Mais Fénelon, en apprenant la manière forte dont Bossuet s'exprimait, refusa l'entrevue et l'explication demandées, et, pour prévenir ses ouailles contre tout ce qu'on publiait de son livre, il donna une Instruction pastorale, datée du 15 septembre 1697. Bossuet l'attaqua, et se mit à divulguer sans ménagement ce qu'il pensait de ce petit livre dont « il semblait à l'auteur, sur l'avis des examinateurs, que les correctifs inculqués dans toutes les pages, écartaient avec évidence tous les sens faux et dangereux^.»

Fénelon désavoua énergiquement les conséquences que 1 on tirait de ses principes, et persista dans le refus d'une rétractation qu'on lui

1 Lettre au P. le Tellier.

2 Lettre à l'abbé de Brisacier, 28 avril 1698.

3 Mémoire à madame de Maintenon.

4 Lettre à l'abbé de Chanterac, 6 fév. IG99.

5 Lett. hist. Entretiens avec madame de Glapion, 1711. * Testament de Fé?ielon.

FENELON. lOE

demandait, et qui aurait pu prévenir sa disgrâce. Il défera lui- môme son livre au jugement du Saiut-Siége, au grand mécontentement des magistrats, qui prétendaient que porter cette cause à Rome, c'était contredire les maximes de 1082. Aussitôt M. de Paris et M. de Chartres envoyèrent à Rome une déclaration unanime contre le livre des Maximes, que M. de Meaux accompagna d'un sommaire de la doctrine odieuse qu'il imputait à M. de Fénelon, comme la suite nécessaire de ses principes. En môme temps il écrivit à l'abbé Bossuet, son neveu, qui, voyageant en Italie, était au moment de revenir en France, de s'arrêter à Rome pour accélérer le jugement de cette cause. Il lui envoya toutes les instructions qu'il jugea nécessaires par un homme de confiance de son chapitre, nommé Phelippeaux, qui lui devait servir de conseil. C'est au caractère ardent, emporté et injuste de ces deux hommes, surtout de l'abbé Bossuet, qu'il faut attribuer la plupart des excès qui jetèrent une ombre sur le triomphe de l'évoque de Meaux.

Fénelon n'imprima pas d'abord ses défenses. Il les envoya manuscrites à Rome ; mais les accusations qu'on faisait contre lui étant rendues publiques en France, il fallait que les justifications le fussent aussi. C'est alors qu'il se détermina àpublier cette polémique si vive, si brillante, si adroite, qui embarrassa plus d'une fois Bossuet, et l'assujettit à un travail qui probablement abrégea ses jours.

Bossuet ne se dissimulait nullement la solidité des explications de Fénelon ; mais il n'en était pas moins décidé à poursuivre la condamnation du livre des Maximes.

« Toute la finesse de M. de Cambrai, écrivait-il à son neveu, consiste à donner des explications telles quelles h son livre. Ses amis croient tout sauver, pourvu qu'ils le sauvent, et nous sommes résolus à ne recevoir aucune explication que celles qui s'y trouvent véritablement conformes. Et quand la doctrine de ces explications serait bonne, si elle n'est conforme au livre, nous demeurerons fermes à poursuivre sa condamnation ; parce que nous verrons clairement que tant que le livre subsistera, tout le quiétisme demeurera en honneur i. »

Plus Fénelon voyait ses adversaires acharnés à sa perte, plus il redoublait d'activité pour répondre à tout, et montrer avec évidence l'injustice des accusations. Le scandale de cette guerre d'écrits'^ le désolait; mais il ne pouvait pas se taire quand la querelle s'était envenimée au point qu'il ne s'agissait plus seulement de la question de savoir si la vue de la félicité éternelle, considérée comme motif de l'amour de Dieu, en altère la perfection ou fait partie de sa nature ; mais qu'on en était venu à d'odieuses accusations personnelles, qu'on lui imputait des duplicités affreuses ; qu'on incriminait ses intentions et sa conduite, et qu'on allait jusqu'à le soupçonner et l'accuser de nourrir un attachement criminel pour sa malheureuse amie, et d'avoir eu avec

1 Lettre de lîossuetà son neveu, Œuv>\, t. XII, p. 96.

2 Lettre à l'abbé do Chanterac, 31 déc. 1C07.

elle les derniers engagements ; enfin qu'on l'appelait le Montan d'une autre Priscille.

« Je ne respire, écrivait-il, que paix et patience dans tous mes maux ; mais quand il s'agit de mes sentiments et de ma conduite en matière de foi, quand il s'agit de montrer que je ne suis pas un impie et un hypocrite, il n'y a rien de permis à un chrétien que je ne tente pour faire entendre ma voix à toute l'Éghse, et pour montrer, jusqu'au dernier soupir de ma vie, l'injustice de mon accusateur i. »

Cependant le pape et le sacré collège étaient dans l'embarras et la perplexité ; les cardinaux chargés d'examiner le livre des Maximes se partageaient en nombre égal pour et contre. Ce partage après un long examen devait, selon les règles ordinaires, empêcher la censure du livre, et jamais il n'eût été condamné, si, à raison des circonstances particulières dans lesquelles on se trouvait, le souverain Pontife n'eût été obligé de l'examiner avec une rigueur jusque-là sans exemple. Il y fut surtout déterminé par les terribles paroles que Bossuet avait employées dans le mémoire envoyé à Rome au nom de Louis XIV, pour déterminer le pape à la condamnation de Fénelon.

Cen'étaitpasseulementunecondamnation que Bossuel'pressait, mais une condamnation éclatante et sans ménagement pour ce qui touchait la doctrine. Il recommande à son neveu de représenter aux examinateurs : « que le moyen de couper la racine est de ne laisser aucune ressource au livre des Maxmes, ni à la doctrine de l'auteur, qui a révolté toute la France, et qui soulève à présent presque toute la chrétienté ; que pour peu qu'on ait de ménagement sur cela, M. de Cambrai, souple et adroit comme il est, ne cherchera qu'à échapper; ce qui tournerait au grand dommage de l'Église et de M. de Cambrai lui-même; mais que plus on frappera fort sur la doctrine du livre, plus l'auleur sera soumis, et plus l'affaire sera terminée avantageusement pour la religion ; ce qui n'empêchera pas qu'on ne fassetout le bon traitement possible à la personne, en la regardant comme soumise et obéissante, ainsi que ce prélat l'a promis dans ses dernières déclarations '^ »

Malgré l'habileté et la solidité des réponses et explications de Fénelon, malgré toutes ses démarches et instances auprès de la cour de Rome, si bien secondées par son grand vicaire et parent, l'abbé de Chanterac, homme pieux, instruit, adroit, actif et dévoué, dont Bossuet disait que son esprit était assez de même genre que celui de M. de Cambrai, sinon qu'il était moins aigu et aussi plus solide^; enfin, malgré l'appui zélé de cinq des examinateurs qui soutinrent constamment jusqu'au bout que le livre des Maximes des saints était pur, la condamna-

1 Lettre au nonce, du 7 déc. 1698. — Il lui envoie sa Mponse aux Remarques^ et s'excuse des expressions un peu vives que renferme cet écrit.

2 Lettre de Bossuet à son neveu, 10 nov. 1698.

3 Lettre de Bossuet à son neveu, 16 sept. 1697.

FENELON. 107

tion fut enfin prononcée; mais non telle que les adversaires de Fénelon le souhaitaient. Bossuet aurait voulu que le pape accompagnât la condamnation de Fénelon de mesures réprobatives plus éclatantes : « Il semble, écrivait-il, que Rome ait eu peur du coup qu'elle a frappé, et qu'elle craigne M. de Cambrai comme un homme capable de former un grand parti dans le royaume'. » Il aurait voulu aussi qu'avec le livre des Maximes on eût condamné les écrits apologétiques, ce que le souverain Pontife refusa avec une fermeté inébranlable, quoique dans ces écrits, très-répandus à Rome, l'archevêque de Cambrai eût développé la doctrine du pur amour d'une manière bien plus étendue que dans son livre des Maximes^ : Innocent XII avait môme eu, pendant quelque temps, l'intention de déclarer formellement ces écrits apologétiques à l'abri de la condamnation portée contre le livre des Maximes. Enfin, quoique l'archevêque de Cambrai se fût soumis avec une touchante humilité, Bossuet ne trouvait pas sa rétractation suffisante ; il ne lui semblait pas qu'elle s'appliquât assez au fond des choses. Et cependant que pouvait-on raisonnablement demander à l'illustre archevêque après ce mandement par lequel il condamnait tant son livre que les vingt-trois propositions qui en avaient été extraites, précisément dans les mômes termes que le bref, avec les mômes qualifications, simplement, absolument, sans aucune restriction, et en défendait la lecture à tous les fidèles de son diocèse ?

Évidemment la passion avait fini par se mêler au zèle, par se confondre avec le zèle. Témoin le véritable acharnement avec lequel Bossuet s'applique à tirer des écrits de Fénelon des conséquences rigoureuses qui avaient échappé au pieux évoque, et qu'il n'avait eues indubitablement ni dans l'esprit ni dans le cœur. Témoin aussi tant d'expressions dures et outrageantes par lesquelles le rude polémiste, soit dans ses écrits publics, soit dans sa correspondance, rabaisse et flétrit le caractère, et incrimine les intentions et toute la conduite de son ancien ami. Nous ne relèverons que quelques-unes de ces paroles, et non pas les plus violentes :

« Le pauvre M. de Cambrai est fort abattu, et n'en fait pas moins le iier 3. » - « M. de Cambrai continue à faire le soumis, avec l'air du monde le plus arrogant *. »

Cette accusation d'orgueil est continuelle :

« Pauvre M. de Cambrai qui s'égare dans le grand chemin, et qui a voulu se noyer dans une goutte d'eau. Il fait trop d'efforts d'esprit; et s'il savait être simple un seul moment, il serait guéri. Si Dieu veut le sauver, il l'humiliera s. »

1 Lettre de Bossuet îi son neveu, 6 avril 1699.

2 Voy. la Lettre du marquis de Fénelon à l'archevûque d'Avignon, du 18 février 1724.

3 Lettre GXVII à son neveu, Œuvr., t. XII, p. 9i. * Au même, 2 déc. 1697.

6 Lettre à M. de la Loubère, 1" juin 1G98. :

A chaque instant aussi Bossuet accuse Fénelon de subtilité, de ruse, d'artifice séducteur. II l'appelle un « esprit si fécond en interprétations nouvelles, et qui tâche d'accoutumer le monde à faire dire aux paroles tout ce qu'il lui plaît *. »

« J'espère, écrit-il encore, que ma Réponse édifiera l'Église, et préviendra le public contre la séduction de M. l'archevêque de Cambrai. Il me fait pitié ; mais ma pitié se tourne toute vers les infirmes de l'Église qu'il séduit. Son éloquence, si vous y prenez bien garde, consiste dans une aisance d'un style contentieux, où le solide manque tout à fait 2. »

Enfin, à l'entendre, « jamais homme n'a écrit plus artificieusement que M. l'évoque de Cambrai, ni n'a été plus capable de soutenir l'étonnante cabale dont il est environné ^. »

Nous supprimons des accusations affreuses, comme celles d'hypocrisie et d'immoralité. C'est ainsi que, les entraînements humains se mêlant aux plus saints motifs, le grand prélat franchit toutes les bornes de la charité et de la justice, et dépassa de beaucoup l'âcreté et la violence de saint Jérôme, dans sa célèbre dispute avec saint Augustin, touchant le sens qu'il fallait donner à un passage de l'Épître aux Galales, où saint Paul reprend saint Pierre de ce qu'à l'arrivée des Juifs convertis il avait cessé de manger avec les Gentils.

Mais qu'on ne se hâte pas, pour ces impétuosités, de mal juger de l'éminent évoque ; plus Bossuet est connu, plus il regagne dans l'estime et dans la vénération. C'est l'impression qu'on éprouve invinciblement quand on a étudié, surtout l'ensemble des pièces, celte grande querelle théologique. Pour qui a lu tous les écrits de controverse et toute la correspondance de Bossuet sur cette matière, il ne peut être permis de le soupçonner d'avoir poursuivi la condamnation de Fénelon plutôt avec l'animosité d'un rival, qu'avec la vivacité d'un apôtre. Il était foncièrement convaincu que la propagation de ces doctrines serait d'une suite très-dangereuse pour la foi et pour les mœurs. On doit le croire quand il dit : « Nul autre motif ne me fait agir, que celui d'empêcher que les vaines dévotions ne prévalent contre l'ancienne piété, enseignée par saint Augustin et par saint Thomas *. » « Qu'auriez-vous fait, lui disait Louis XIV, après la décision du pape, si j'avais soutenu M. de Cambrai ?» — « Sire, lui répondit Bossuet avec une intrépidité vraiment épiscopale, j'aurais crié vingt fois plus haut. » Qu'on épluche à la rigueur la conduite de l'évêque de Meaux dansl'affaire du quiétisme, on ne trouvera rien qui permette de révoquer en doute les sentiments de zèle pour la piireté delà foi qui l'ont animé dans tout le cours de cette ardente polémique.

1 Lettre à son neveu, 16 mars 1G99.

2 Lettre à madame d'Alb. de Luynes, 9 oct. 1G98.

3 A la môme, Î098.

* Lettre de Bossuet à sou neveu, 31 août IC98.

S'il s'est parfois laissé trop entraîner à des vivacités dont Fénclon lui-même ne sut pas toujours se garantir, excusons-le en nous disant qu'il ne faut pas exiger dans la vertu d'un mortel, fût-il le plus grand des évoques, cette perfection consommée qui est réservée pour le ciel.

Non, nous l'avons dit, Fénelon, qui avait d'abord montré dans cette polémique une admirable douceur, et dont on pouvait dire à Rome qu'il « avait pris l'esprit de saint François de Sales, aussi bien que sa doctrine, et qu'il pratiquait fort bien cette pure charité qu'il enseignait dans son livre*;» non, ce prélat si sincèrement pieux, poussé à bout et irrité de voir quelques cvêqucs prendre contre lui un ton de concile ^, ne sut pas non plus, jusqu'à la fin, se garder de tout excès, et un de ses amis pouvait lui écrire :

« Je ne puis m'empccher de vous dire, avec confiance, que j'ai eu une sensible douleur de voir qu'insensiblement vous prenez l'air de chaleur que vous condamnez dans les autres, et qu'ayant gardé longtemps une modération qui vous a fait tant d'honneur, et qui vous a concilié tant de gens, vous avez enfin changé de manière, et rabattu par là de l'idée avantageuse que vous aviez donnée de vous et de votre cause *. »

Tout en déclarant, et certes avec sincérité, qu'il voulait être plus modéré que Bossuet, et ne pas « suivre son exemple de véhémence, de hauteur et de tours piquants *, » il se laissa aller à croire qu'il ne pouvait éviter de hausser le ton :

« Ce n'est pas moi, disait-il dans une de ses réponses à Bossuet, qui ai écrit le premier de ce style contentieux. Je n'ai fait que répondre en ternies courts, précis et pleins de patience. On n'a qu'à comparer vos expressions avec les miennes, dans tous nos ouvrages. Toute l'Église voit que je n'élève peu à peu ma voix qu'à l'extrémité, pour réprimer les plus horribles accusations, d'un ton qui n'ait rien de timide ni de douteux ^. »

Et il prend l'accent d'une amère raillerie :

« Prodige de subtilité et de souplesse dans Vinnocent théologien ^ 1 » « Que l'innocent théologien parle ici, s'il le peut, avec simplicité. No)i séparai/e veut-il dire essentiel, ou non? Quand on est si simple, et qu'on veut corriger par le bon exemple un liomm^ gi souple, on n'a pas de peine à répondre par oui ou par non et sans hésiter ■?. »

Il rappelle d'un ton menaçant que l'âge de son adversaire et sa

1 Lettre de l'abbé de Chanterac à Fénelon, 7 déc. 1697.

2 Lettre de Fénelon à l'abbé de. Chanterac, 8 déc. 1697.

3 Lettre de l'abbé de Brisacicr à Fénelon. Paris, 23 avril 1698. * Lettre de Fénelon au nonce, 17 mars 1G98.

" Réponse aux Remarques de M. l'évêque de Meatix, XIIL

6 Ibid.,X\l.

7 Jbid.

propre infirmité les « feront bientôt compai-aître tous deux devant celui que le crédit ne peut apaiser, et que l'éloquence ne peut éblouir. » Toute la correspondance de Fénelon sur l'affaire du quiétisme est remplie des jugements les plus défavorables et les plus sévères sur Bossuet.

« On voit partout qu'au défaut de preuves, il emploie les injures les plus atroces, les traits les plus malins, et les tours les plus artificieux, pour éluder la force de mes raisonnements i. — Je reviens à M. de Meaux dont l'art et les malignités me font craindre des choses affreuses ^. »

Il voulait qu'on eût, à Rome, la môme opinion sur sou adversaire qu'il en avait lui-même :

« Je m'imagine, écrit-il à l'abbé de Chanterac, que vous aurez déjà vu le livre de M. de Meaux. N'oubliez rien, s'il vous plaît, pour faire sentir à Rome sa hauteur, ses décisions souveraines, ses railleries piquantes, ses tours malins, ses altérations fréquentes de mes paroles en les citant, sa mauvaise foi pour m'imputerle contraire de ce qui est dans mon instruction pastorale; enfin son mépris pour la doctrine des saints canonisés, dont il ne veut pas que les maximes soient incensurubles. Il faut qu'il croie être bien le maître des esprits de Rome par ses intrigues secrètes, ou qu'il croie celte cour bien faible et bien ignorante. Je crois qu'il compte sur tous les deux 3. »

Dans une autre lettre, il témoigne le désir que le Saint-Siège inflige à Bossuet « quelque mortification, pour réparer l'honneur d'un évêque qu'il avait voulu diffamer dans toute la chrétienté *. »

On voit que l'animosité était devenue à peu près égale des deux côtés. Heureusement pour la postérité, des deux côtés aussi un égal talent fut déployé. Les amis de l'archevêque de Cambrai supposaient que Bossuet était irrité de ce que Fénelon écrivait mieux que lui ''. Il serait difficile de dire lequel des deux grands rivaux fut supérieur à l'autre, au point de vue littéraire, dans cette mémorable lutte.

« Il n'existe dans notre langue, dit le cardinal Maury, aucun plaidoyer qu'on puisse comparer aux écrits polémiques de Bossuet contre Fénelon, chefs-d'œuvre immortels de notre dialectique oratoire ^. » D'autres excellents appréciateurs n'ont pas jugé moins favorablement des défenses et réponses de Fénelon ; et son terrible adversaire était obligé lui-même de reconnaître la force de son ancien disciple devenu son rival. Il avait bien pu dire que « le livre des Maximes des saints était peu de chose ; que ce n'étaient que propositions alambiquées,

1 Lettre à l'abbé de Chanterac, 5 oct. 1698.

* Au même, 7 nov. 1698.

3 Au même, 3 avril 16'.J8.

» Lettre à l'abbé de Brisacier, 23 avril 1698.

5 Lettre de M. l'abbé de Chanterac à Fénelon, 15 fév. 1698.

6 Maury, Disc'Mvs de réception à l'Institut.

FENELON. m

phrases et verbiage i. » Il avait pu dire encore de ce livre : « En général, le style est tellement entortillé ou embarvassé {turtuosus ac labricus), qu'à peine en peut-on tirer un sens certain en plusieui's endroits, après s'y être appliqué ; ce qui est la marque d'une doctrine sans principe et sans suite, oùl'on ne cherche par tant de correctifs quedes faux-fuyants et des détours ^. » Il dut, bon gré, mal gré, parler autrement des Défemes ; il fut forcé d'y reconnaître, en particulier dans les quatre lettres publiées au début de la querelle, de Vesprit, de Véloquence., et les grâces des Vrovinciales. Le bel tsprit donna même au puissant controversiste des leçons de logique.

Fénelon pressait son adversaire par la dialectique la plus serrée, et le sommait de renoncer aux pompes de l'éloquence pour les preuves positives : « Vous prenez à témoin le ciel et la terre, lui dit-il quelque part, mais laissons les grandes figures, qui ne prouvent rien, et qui sont déjà si usées chez vous ; venons aux preuves solides^. » Et les démonstrations du grand archevêque étaient souvent si péremptoires, qu'elles forçaient le vieux docteur à modifier foncièrement ses idées. Fénelon avait soutenu des erreurs ; cela ne peut pas être mis en doute par un catholique, l'Église ayant tranché la question par son irréfragable jugement ; mais il eut, dans sa défaite, une gloire qu'on ne doit pas taire : ce fut d'avoir gagné son vainqueur à ce que ses opinions avaient de vrai. C'est ce qui ressort avec évidence des derniers écrits que Bossuet publia dans cette polémique, et aussi de sa Correspondance spirituelle, en particulier de sa Correspondance avec madame de la Maisonfort.

Incontestablement Fénelon montra, dans l'affaire du quiétisme, un excessif attachement à son sens propre; mais s'il paya ainsi tribut à la faiblesse humaine, que l'ensemble de sa conduite, avant et après cette controverse passionnée, révèle en lui un noble et généreux caractère !

Dans la composition des divers écrits qui lui firent une si belle réputation, Fénelon ne visait nullement à la gloire ; il ne songeait qu'à remplir du mieux qu'il lui était possible les devoirs de sa charge et de son état, ou à défendre des opinions qu'il croyait saines et salutaires. Être utile, édifier, telles étaient les seules fins qu'il se proposait. Il n'envisageait pas plus l'intérêt que la renommée.

Malgré la place brillante qu'il occupait à la cour, tout son revenu ecclésiastique ne consistait, au bout de plusieurs années, que dans le prieuré médiocre de Carenac que l'évoque de Sarlat, son oncle, lui avait résigné. Il resta six ans dans ce poste envié, sans demander ni recevoir aucune faveur pour lui ni pour les siens ; il se vit souvent

1 Lettre LXXXVHL de Bossuet à son neveu, Œuvres, liv. XII, p. 76. ■■» Déclaration en latin adressée au pape Innocent Xll, par l'évèque de Meaux et par l'évoque de Chartres.

3 liéponse aux Rem. de M. l'évèque de Meaux, X.

dans une situation très-gênée et très-embarrassée, n'eut toujours que le plus strict nécessaire \ et cependant ne laissa jamais échapper un mot qui pût révéler sesbesoins à madame de Maintenonouau duc de Beauvilliers. Il expliquait ainsi au duc de Noailles le système de désintéressement qu'il s'était proposé :

« Vous n'aurez pas de peine à comprendre que je suis venu à la cour pour n'y avoir jamais aucune prétention, ni pour moi, ni pour les miens. Le peu de considération que j'y ai n'est fondée que sur la persuasion où l'on est que je veux y vivre sans intérêt. Il est juste de travailler à remplir cette attente, et à donner l'édification qu'on désire 2. »

Il dépassa toutes les attentes et se concilia l'admiration de tout ce qu'il y avait déjà de plus vertueux à la cour ; mais en même temps il excita l'envie et la malveillance de ceux qui n'étaient pas capables d'imiter ses vertus. « Votre abbé de Fénelon, écrivait madame de Maintenon, est fort bien venu ici ; tout le monde ne lui rend pourtant pas justice : on le craint ; et il voudrait être aimé avec ce qu'il faut pour l'être 3. » Celle qui allait devenir la femme de Louis XIV fut, dans ces années, tout au premier rang de ceux qui surent apprécier tous les mérites de Fénelon. Après son mariage, elle lui soumit les règlements qu'elle avait préparés pour l'institution de Saint-Cyr. Plus tard, elle alla jusqu'à lui demander de lui indiquer ses défauts, et à désirer de l'avoir pour directeur de sa conscience. Elle contribua beaucoup à attirer sur lui l'attention du roi, qui le fit recevoir en remplacement de Pellisson, à l'Académie, où d'ailleurs un usage constant appelait tous les précepteurs des princes de la famille royale, et qui enfin, en 1694, le nomma à l'abbaye de Saint-Valéry, monastère de l'ordre de Saint- Benoît, situé dans le diocèse d'Amiens, en lui faisant une espèce d'excuse de ce qull lui donnait si peu, et si lard. Quelques mois après, l'archevêché de Cambrai étant venu à vaquer, Sa Majesté l'y nomma. Fénelon, délicat sur ses devoirs, se défendit de l'accepter, craignant de ne pouvoir concilier le soin d'un diocèse avec les fonctions de son emploi. Le roi lui dit que l'éducation du prince étant presque finie, il pourrait remplir alternativement les devoirs de précepteur et de prélat, tandis que les gens de mérite qu'il avait sous lui dans ces deux places suppléeraient à ses absences. Il céda enfin aux ordres du roi, à condition de passer neuf mois à Cambrai, et trois mois auprès des princes.

En acceptant l'archevêché de Cambrai, il remit l'abbaye de Saint- Valéry, sans la demander pour aucun de ses amis ni de ses parents.

1 Voir, dans sa correspondance de ces années, les intéressants détails sur son ménage; en particulier dans les lettres à madame de Montmorency-Laval, sa cousine germaine, du G oct. 1G89, du 31 mars 1G91, et du 15 janv. 1693.

2 Lettre du 2C oct. 1G90.

3 Lettre à madame de Saint-Géran, 20 déc. 1C83.

Le roi en parut étonné, et le pressa de la garder. Mais il représenta que les revenus de son archevêché étant plus que suffisants, il se croyait dans le cas où les canons défendent la pluralité des bénéfices. Désintéressement dont peu de personnes eussent alors été capables, et qui faisait dire à l'archevêque de Reims le Tellier : Vous allez nous perdre.

Nous avons vu comment Fénelon se perdit lui-même, et comment il dut quitter cette cour dont il était un des plus brillants et des plus purs ornements.

Louis XIV, en donnant ordre au précepteur de ses petits-fils de se retirer dans son diocèse, lui fit dire de prendre tout le temps dont il aurait besoin pour arranger ses affaires. Fénelon ne profita point de cette permission ; il partit pour Cambrai dès le lendemain, et s'y dévoua immédiatement et sans réserve à ses devoirs d'évêque. En partant pour son exil, il avait dit au duc de BeauvilUers : « Il ne faut défendre l'amour désintéressé qu'avec un sincère désintéressement K y- Sa conduite justifia ces belles paroles. Il donna ses soins les plus assidus et les plus constants à former de dignes ministres pour son éghse. Chaque année, avec un zèle d'apôtre, il visitait une partie considérable de son diocèse. Les troubles mêmes de la guerre ne l'empêchaient pas de remplir ce pieux devoir, et il y trouvait une nouvelle occasion de déployer sa charité en profitant des égards que lui témoignaient les généraux ennemis pour procurer à ses diocésains, avec les secours de la religion, des soulagements temporels et l'affranchissement de bien des calamités auxquelles sont soumis les pays occupés par des armées. Pour avoir une idée du zèle et de la régularité avec lesquels l'archevêque-prince de Cambrai s'acquittait de ces visites pastorales, il suffirait de parcourir rapidement les diverses parties de sa correspondance, de regarder le titre de ses lettres, c'est-à-dire les lieux différents d'où elles sont datées.

L'admiration fut grande pour la conduite de Fénelon, et il en jouissait avec quelque orgueil :

« Le diocèse de Cambrai et tout le pays, écrivait-il h son agent de confiance à Home, paraît toujours assez bien disposé à mon égard. Ce qui me revient de Paris, c'est que les honnêtes gens qui ne sont point livrés à la cabale ont meilleure opinion de moi que jamais. C'est précisément ce qui irrite le plus la cabale ; car ils n'ont rien décidé sur le fond de la doctrine, et, malgré l'humiliation qu'ils m'ont procurée, ils voient que ma personne est encore en état de les alarmer. Ils voudraient ou me réduire à revenir à eux par un aveu d'un égarement qu'ils ont eu raison de me reprocher, ou me diffamer sans ressource dans toute l'Église. Toute autre fin ne leur parait pas une fin, et ils sont plus embarrassés dans leur triomphe que moi dans ma confusion 2. »

Une lettre de l'abbé le Dieu, le secrétaire et l'enthousiaste admira-

1 Lettre du 23 août 1697.

2 Lettre à l'abbé de Chanterac, 24 avril 1G99.

PaOSATEtHS DU XVIl' SIÈCLE. IL 8

teur do^Bossuet, écrite à madame de la Maisonfort, témoigne bien de l'universelle vénération dont jouissait dans son diocèse le grand prélat disgracié :

« Je m'en tiens à ce que j'ai vu dans Cambrai, où tout est à ses pieds. On est frappé de la magnificence de sa table, de ses appartements et de ses meublas ; mais, au milieu de tout cela, ce qui touche bien davantage, c'est la modestie et, à la lettre, la mortification de ce saint prélat. L'opulence de sa maison est pour la place qu'il remplit et pour des bienséances d'état : ce sont des dehors qui l'environnent; mais, dans sa personne, tout est simple et modeste comme auparavant. Ses manières mêmes et ses discours sont, comme autrefois, pleins d'affabilité: c'est, en effet, la même personne que j'ai eu l'honneur de pratiquer à Germigny, il y a dix-sept ou dix-huit ans et plus... Jugez si je suis content de mon voyage! Ce n'est pas seulement les honneurs de la réception qui m'ont charmé, et dont je conserverai toute ma vie le souvenir avec la reconnaissance, mais c'est bien plus ce beau modèle des prélats en qui j'ai vu et admiré plus de choses que la réputation ne m'en avait appris. Aussi suis-je revenu avec une plus grande envie qu'auparavant de retourner quelque jour, s'il plaît à Dieu, et si je puis en obtenir la permission, pour en apprendre davantage. »

Ailleurs, il témoigne que Fénelon est généralement estimé et aimé des petits et des grands, non-seulement dans le Cambrésis, mais encore dans l'Artois, dans le Tournésis, dans toute la Flandre, et jusqu'à Bruxelles ; et que partout où il se montre, il emporte aussitôt l'estime et l'approbation ^

L'humilité et la douceur magnanime avec lesquelles Fénelon adhéra publiquement au jugement du pape, ne pouvaient pas laisser le moindre doute sur sa bonne foi et sur la sincérité de sa soumission. Intérieurement, cependant, il persista de croire qu'il avait été mal compris, que « celui qui errait avait prévalu, que celui qui était exempt d'erreur (relativement à la question de la nature de la charité), avait été écrasé ^. »

« Je puis bien, disait-il, par docilité pour le pape, condamner mon Uvre comme exprimant ce que je n'avais pas cru exprimer ; mais je ne puis trahir ma conscience pour me noircir lâchement moi-même sur des erreurs que je ne pensai jamais. Mentir pour s'excuser est un péché que nulle puissance ne peut nous obliger à commettre; mais mentir pour reconnaître avoir été impie, quand on ne l'a jamais été, c'est le plus affreux des crimes dans un évêque : nulle puissance ne peut exiger de moi une si infâme prévarication. Le pape entend mieux mon livre que je n'ai su l'entendre : c'est sur quoi je me soumets; mais, pour ma pensée, je puis dire que je la sais mieux q^ue personne. C'est la seule chose qu'on peut prétendre savoir mieux que tout autre, sans présomption. Je ne puis donc ni dire qui n'est pas et que ma conscience rejette, et je n'ai garde de dire jamais rien d'équivoque à cet égard ^. »

1 Journal de le Dieu, sept. 1701.

2 Lettre au P. Letel!ier.

8 Lettre à l'abbé de Chanterac, 3 avr. 1699.

Il disait encore, des années plus tard, dans une lettre au P. Letellier, destinée à être mise sous les yeux de Louis XIV :

« Je supplie très-instamment et très-respectueusement le roi de demander au pape, mon supérieur, que Sa Sainteté lui apprenne ce qu'elle connaît de mes sentiments. Ce pontife si pieux, si éclairé, si zélé contre toute erreur, a vu mes écrits. Personne ne sait mieux que lui combien je suis opposé aux erreurs du quiétisme qu'on m'a imputées.

« Encore une fois je proteste devant Dieu que je ne veux jamais excuser ni directement ni indirectement les expressions de mon livre condamné; mais, pour mes sentiments personnels, j'ose espérer que le vicaire de Jésus-Christ ne dédaignera pas de répondre de leur pureté.

« Si le pape voulait néanmoins, pour une plus grande précaution, me faire encore expliquer à fond toute l'étendue de mes pensées sur la vie intérieure, je répondrais d'abord à toutes les questions avec tant d'exactitude, de précision et d'ingénuité, qu'il ne pourrait pas douter un moment de ce que j'ai au fond du cœur. J'irais de moi-même au-devant des moindres difficultés: plus il pousserait loin les questions, plus il me ferait plaisir. Je ne craindrais, dans cet éclaircissement, que de n'ôtre pas assez connu jusque dans les derniers replis de ma conscience. Je ne chercherais qu'à être détrompé et corrigé, si par hasard je me trompe en quelque point, contre mon intention. J'ose dire qu'on ne trouverait en moi que la franchise et la docilité d'un enfant i. »

Il lui resta dans l'âme un fonds d'amertume contre la conduite de

« Rome a parlé, mon révérend père, écrivait-il à un religieux; c'est à moi à me soumettre et à m'humilier. Que M. de Meaux jouisse de sa victoire; il le peut : je ne l'en estimerai pas moins pour cela. Celui qui lit au fond des cœurs nous jugera un jour, et c'est à son tribunal que je l'attends 2. »

Le Dieu, qui était allé rendre visite à Fénelon après la mort de son grand adversaire, remarque que l'archevêque de Cambrai se garda bien de dire jamais un mot au sujet de Bossuet, ni en bonne ni en mauvaise'part, et lorsqu'on fait parler cet abbé de la mort de M. de Meaux, Fénelon, qui demande nommément qui l'avait exhorté à la mort, ne dit pas le moindre mot à la louange du défunt^.

Il dut une fois, dans une lettre à un ami, s'expliquer sur son opinion et ses sentiments concernant Bossuet, mort depuis plusieurs années. Il lui accorde des éloges, mais que de réserves secrètes il y mêle !

« Vous ne me faites pas justice, Monsieur, écrit-il à M. de Sacy, si vous croyez que les louanges données aux talents de feu M. de Meaux et à ses écrits contre les protestants puissent me blesser. Ma délicatesse serait injuste, si elle allait jusqu'à cet excès. Mes vrais amis, loin de la flatter, devraient travailler à m'en corriger. Je ne suis pas. Dieu merci, dans cette disposition. Il

1 Lettre du 27 juin 17i2.

2 Lettre au P. **^, 19 mars 1700.

3 Journal de le Dieu, sept. 1704.

me semble qu'en toute occasion je loue sans peine et avec plaisir tout ce que je trouve de louable dans les ouvrages de ce prélat. Ceux qui me voient tous les jours pourraient vous dire que^ quand on parle de théologie, de philosophie, de poésie ou d'éloquence, je tâche de faire bonne justice à un grand nombre de choses très-estimables que j'ai remarquées dans les ouvrages de M. de Meaux, ou que je me souviens de lui avoir ouï dire en conversation. Eh ! qui suis-je, pour vouloir empêcher qu'on loue tout ce qui est louable et utile? Ne dois-je pas moi-même le louer? Ne me rendrais-je pas odieux, si les meilleures choses ne pouvaient attirer mes louanges, parce que celui qui les a dites avait quelque prévention contre moi? Je prie Dieu de tout mon cœur pour sa personne; je n'en parle jamais que pour approuver sans affectation beaucoup de choses excellentes qu'il a écrites. Je serais bien fâché que mes amis ne me parlassent pas naturellement, dans les occasions, avec la même justice et la même sincérité. Jugez par là, Monsieur, combien je suis éloigné de vouloir les gêner dans leurs pensées i. »

Non, Féne-Ion ne veut pas gêner les pensées des autres sur l'adversaire qui l'avait poussé si rudement, mais il laisse bien deviner les siennes ; et l'on aperçoit clairement que s'il ne garda pas de haine, du moins il n'oublia jamais.

Pendant plusieurs années il eut la force de se condamner à un silence absolu, malgré les vives réclamations de ses amis qui se plaignaient qu'illaissât reposer sa plume, et lui demandaient s'il « croyait donc pouvoir en conscience supprimer un aussi grand talent^. » Sachant qu'il avait de nombreux ennemis disposés à peser rigoureusement ses expressions les plus indifférentes, et à profiter de tout pour élever des doutes sur la sincérité de sa soumission au jugement qui avait condamné le livre des Maximes^ il ne voulut pas qu'on vît rien de lui '. Mais enfin une occasion importante pour l'Église dont il s'agissait de proclamer l'autorité infaillible dans la condamnation des textes, le fit rentrer dans la lice. Vaincu, mais non sans gloire, dans la mémorable controverse sur le quiétisme, il fut engagé, deux ans plus tard, contre des hommes qui n'admettaient pas comme lui Tirréformable autorité des décisions dogmatiques émanées du souverain Pontife, dans une nouvelle lutte docti'inale où, à son tour, il devait apparaître comme l'oracle de l'Église. Un écrit janséniste, imprimé à Paris en 1702, et intitulé Cas de conscience, ranima les disputes suspendues pendant trente-quatre ans par la paix de Clément IX, en renouvelant la distinction du fait sur le livre d'avec le droit sur les propositions que les défenseurs de Jansénius avaient établie lors de la publication de la bulle de l'an 1633 qui condamnait cinq propositions de VAugustinus comme hérétiques. Fénelon employa tout son talent et sut trouver une nouvelle énergie pour combattre cette distinction

1 Lettre du3i déc. 1707.

2 Lettre du P. Lami, 3 fév. 1701.

3 Voir Lettre du 2G oct. 1701, au P. Lami.

FÈNELON. 117

du fait et du droit mainte fois condamnée par le Saint-Siège et par l'Église universelle. Il se proposa comme principal objet, dans les nombreux écrits qu'il publia successivement contre le jansénisme, d'établir victorieusement l'infaillibililé de l'Église sur le fait comme sur le droit, et de l'établir surtout par la tradition que les novateurs ne cessaient d'invoquer à l'appui de leurs opinions.

Les courtisans, en voyant l'ardeur de Fénelon à poursuivre un parti très-mal noté auprès de Louis XIV, lui supposèrent des vues de flatterie et d'ambition dont il était bien éloigné. Ce qui l'animait uniquement, c'était sa profonde aversion pour ces maximes « qui détruisent le libre arbitre, et par conséquent la règle fondamentale des mœurs, avec le bienfait de la Rédemption en faveur de tous les hommes* ;» c'était son indignation contre ces sectaires qui, formellement condamnés, « ont cru qu'il fallait éluder les bulles des papes et en rejeter les censures sur des sens forcés et chimériques, plutôt que de les laisser tomber sur les sens naturels qu'ils supposaient toujours être la pure doctrine de saint Augustin ^ . « Ce qui l'animait enfin, c'était la conviction, ardente chez lui, que les jansénistes étaient une espèce d'hérétiques non moins redoutables que les calvinistes :

« L'unique différence qui me paraît entre Calvin et vous, sur votre nécessité relative et partielle, leur disait-il à eux-mêmes, à propos d'une de leurs opinions sur la grâce, consiste en ce que Calvin, n'ayant plus rien à ménager avec les catholiques, parlait naturellement, et nommait en pleine liberté les choses par leur nom, sans rien déguiser, au lieu que votre parti, moins puissant et plus politique, est réduit à un langage forcé et captieux. Enfin voilà Jansénius, qui ne peut paraître catholique qu'en inventant cinq points chimériques et insoutenables, pour se distinguer de Calvin. Mais il ne trouve aucune ressource dans aucun de ces points tant vantés. Chacun d'eux lui échappe, dès qu'il y a recours. Colin le dément et le confond avec évidence sur chaque point. Ces cinq différences imaginaires ne servent qu'à démontrer la ressemblance la plus odieuse entre eux. Cet endroit suffit seul pour déshonorer Jansénius, son système et tout son partie. »

Cette horreur qu'avait Fénelon pour Jansénius, son système et S07i parti, qu'appuyaient plus ou moins ouvertement une partie du clergé et même des évoques, comme le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, l'excitèrent à faire représenter vivement au roi les dangers qui menaçaient l'Église, et qu'il était de sa religion comme de su politique de conjurer.

« Je vois, écrivait-il au confesseur de Louis XIV, un grand nombre d'impies, qui, méprisant toute religion, se passionnent néanmoins en faveur du jansénisme. Il ne faut pas s'en étonner. Le principe fondamental du jansénisme est

' Inslruct. pastor. sur le Cas de consc., XII.

* Ibid., au commenc.

3 Initruct. pastor. sur lejansdn., V part., 2» lettre.

qu'il est nécessaire que tout homme suive sans cesse son plus grand plaisir, qui le prévient inévitablement, et qui le détermine invinciblement au bien ou au mal. Les libertins sont charmés d'un principe si flatteur pour leurs passions les plus honteuses. Nous sentons bien, disent-ils, que le plaisir de ce qu'on nomme mal est sans comparaison plus fort en nous, que le plaisir languissant d'une vertu triste et mortifiante. Nous suivons donc le grand principe de saint Augustin et de ses plus savants disciples, en nous livrant sans pudeur ni remords aux plaisirs sensuels. Peut-on éviter un attrait inévitable? Peut-on vaincre un plaisir invincible? Peut-on ne faire pas ce qu'il est nécessaire qu'on fasse? De l'aveu de tous ces savants hommes, la concupiscence est aussi efficace par elle-même pour le vice, que la grâce l'est pour la vertu. Suivant ce principe, l'homme n'est jamais libre ni responsable d'aucune de ses actions : le plus grand plaisir est le ressort unique qui décide de tout pour les mœurs; et ce grand ressort, loin de dépendre de nous, nous tient toujours dépendants de lui. Tout châtiment est injuste, toute correction est ridicule. Voilà ce qui charme les libertins dans le jansénisme. L'opinion qui nie la liberté est maintenant à la mode, et on est ravi de la trouver si autorisée par un parti de grande réputation. Voilà ce que j'ai ouï dire à des libertins qui parlaient sans se contraindre. Tous ces impies favorisent les jansénistes par animosité contre la religion. Ils triomphent de ce que personne n'ose réfuter cette doctrine, qui réduit tout à l'attrait tout-puissant du plus grand plaisir. Ils disent que tous ceux qui rejettent cette doctrine sont des ignorants et des esprits faibles, ou de lâches politiques qui parlent contre leur persuasion i. »

Il montrait la rapidité terrible avec laquelle se répandait la contagion de ces doctrines qui, malgré leur apparente austérité, menaient au relâchement et à la licence :

« Les écrits pernicieux ne viennent pas seulement de la Hollande : on en imprime en France. De plus, nos frontières sont pleines d'émissaires du parti, qui font passer avec sûreté, de main en main^ tout ce qu'ils veulent, depuis la Hollande jusqu'à Paris, et aux provinces les plus éloignées; nulle vigilance et nulle vigueur de police ne peut l'empêcher; c'est un fait sivisible qu'il saute aux yeux. Les bons cathohques veulent-ils publier un écrit pour la défense de la foi? ils souffrent mille traverses. On le voit par l'exemple des deux évêques (de Liiçon et de la Rochelle). Le parti veut-il publier un Ubelle hérétique et séditieux? Paris et la France entière en sont inondés : on le débite impunément; il est applaudi. Il n'est donc que trop vrai qu'en voulant garder le silence, on ne fait taire que ceux qui sont obligés de parler, et qu'on n'empêche nullement de parler ceux qui devraient se taire 2. »

Le roi avait cru prudent d'assoupir les discussions sur ces matières délicates et passionnantes. Le grand archevêque veut lui faire sentir la nécessité du combat contre des adversaires qu'aucune considération n'empêche d'élever la Yoix et d'étendre leur propagande avec une ardeur enhardie par le silence des cathohques soumis aux décisions de la papauté.

i Lettre au P. Lelellier, 11 juill. 1712. 2 Ibid.

FÉNELON. il9

« Jamais, dit-il encore au jésuite Letellier, rien ne m'a plus coûté, mon révérend père, que la démarche que je fais; mais je croirais trahir ma conscience, si je ne vous suppliais pas instamment de lire cette lettre au roi. J'avoue que rien n'est plus digne de sa sagesse, que de vouloir éviter les disputes publiques sur la religion. C'est un grand scandale : ceux qui le commencent sans nécessité sont inexcusables. Mais j'ose dire que toute la puissance du roi ne peut plusempôchor ce mal pour les questions du jansénisme. Sa Majesté voit par expérience que les défenseurs de la cause de l'Église savent lui obéir et se taire ; mais les autres se prévalent du silence de ceux-ci pour écrire plus hardiment. Leurs chefs, réfugiés en Hollande, croient n'avoir plus rien à ménager du côté du roi, et sèment les libelles les plus impudents. Dans cet extrême péril de la foi, qui est-ce qui empêche qu'elle ne soit soutenue par plusieurs bons écrivains? Le pourra-t-on croire ? C'est un roi pieux et zélé pour la vérité, qui, par son amour pour la paix, fait taire la vérité même... J'avoue, ajoute-t-il qu'il est bien douloureux au roi d'avoir ces disputes de religion à finir au dedans, pendant qu'il a une si forte guerre au dehors; mais j'ose dire que rien ne doit plus l'alarmer qu'une sédition presque universelle, qui semble préparer une guerre civile de religion, semblable à celle des huguenots du temps de nos pères. Qu'y a-t-il de plus dangereux, que de laisser prévaloir dans toute la nation une secte artificieuse et turbulente, que les serments mômes ne peuvent arrêter? Le parti ne propose une fausse paix que pour achever de prévaloir et que pour attendre des temps de trouble i. »

Dans sa vive alarme pour la foi, il crut, malgré tout son esprit de douceur, devoir conseiller des mesures sévères de répression. On en voit le détail dans un mémoire latin qu'il envoya, en 1705, au cardinal Gabrielli, pour être lu au pape dans le plus grand secret, clam legendum. Il y représente le jansénisme comme bien plus dangereux que ne l'avait été le calvinisme à sa naissance, par le nombre et le crédit de ses partisans à la cour ; comme ayant envahi de vastes contrées qui s'étendent depuis la mer d'Angleterre jusqu'aux frontières de la basse Allemagne, et comme formant une ligue très-étroite avec les sectaires de France. Il y montre les nouveaux sectaires dociles aux ordres du père Quesnel, leur chef, réfugié en Hollande, bravant, dit-il, les foudres du Vatican, les ordonnances des évoques et les édits des rois, et entraînant dans leur perte les ordres religieux, les congrégations séculières, les universités, les évoques mêmes elles docteurs. Selon lui, le pape ne doit pas tarder davantage à suggérer au roi des moyens efficaces pour procéder à l'extirpation du jansénisme; et ces moyens sont : 1° d'exclure de toutes les grâces, de dépouiller de leurs emplois et dignités tous ceux qui seraient seulement suspects d'en protéger secrètement les partisans ; 2° d'exiger rigoureusement la signature du formulaire de tous les aspirants aux ordres sacrés, non-seulement en France, mais encore dans tous les autres États catlioliques, afin qu'on ne put plus dire que cette mesure n'a lieu que dans le royaume, et par un effet de la terreur qu'inspire le monarque; 3" de destituer tous les bénéficiers, tous les supérieurs de communautés qui s'y refuseraient ;

1 Lettre au P. Letellier, ,G janv. 1715.

120 LES PROSATEURS DU DlX-SÈPTlÈME SIÈCLE.

4° d'excommunier tous les contumaces, après les trois monilions canoniques; 5° de traiter comme des hérétiques relaps ceux qui, après avoir signé purement et simplement, tenteraient d'éluder leur signature par une réserve quelconque, sans égard pour la distinction autorisée par la paix de Clément IX et les brefs d'Innocent XII, etc.

Jusqu'à la fin de sa vie Fénelon fut ainsi le plus ardent adversaire des soi-disant disciples de saint Augustin, et, la veille de sa mort, il demandait à Louis XIV, comme la grâce h laquelle il attachait le plus de prix, « que le roi eût la bonté de lui donner un successeur pieux et régulier, bon et ferme contre le jansénisme, lequel est prodigieusement accrédité sur cette frontière. »

Malgré ses préventions tenaces contre Fénelon, Louis XIV sut admirer le zèle de ce prélat pour la stricte orthodoxie, et il accueillit avec bienveillance les observations et les vues qu'à diverses fois, pendant les années 1711, 1712, 1713, 1714, il lui communiqua par le canal du père Letellier, pour l'extirpation des nouveautés et la pacification de l'Église.

Ces discussions, qui passionnèrent si longtemps les esprits, ont aujourd'hui beaucoup perdu de leur intérêt. Cependant on lira toujours comme de beaux monuments de polémique religieuse les principaux écrits de l'archevêque de Cambrai contre le jansénisme, telles que son Instruction pastorale sur le Cas de conscience, et surtout son Instruction pastorale au clergé et au peuple de son diocèse, en forme de dialogue divisé en trois parties; dont la première développe le système de Jansénius, sa conformité avec celui de Calvin sur la délectation, et son opposition à la doctrine de saint Augustin ; dont la seconde explique les pi^incipaux ouvrages de saint Augustin sur la grâce, l'abus que les jansénistes en font, et l'opposition de leur doctrine à celle des Thomistes ; dont enfin la troisième montre la nouveauté du système de Jansénius et les conséquences pernicieuses de cette doctrine contre les bonnes mœurs.

Cette forme de dialogue, employée dans une instruction pastorale, était une nouveauté en France; Fénelon s'apphque d'abord à en faire voir Tusage ancien dans J'ÉgUse et à en montrer tous les avantages.

« L'amour de la vérité et le zèle du salut des peuples, dit-il, firent employer, dès la, naissance de l'Église, l'art des dialogues familiers^ pour défendre le dépôt sacré de la foi. Pourquoi craindrions nous, mes Irès-chers frères, d'imiter dans cette excellente méthode les plus saints pasteurs et les plus savants défenseurs de la sainte doctrine? Ils semblent avoir cherché le même avantage queSocrate trouvait en son temps dans ses dialogues rapportés par Platon. C'est celui de mener doucement les hommes à la vérité en leur faisant trouver au fond d'euxmêmes, par de simples interrogations, ce qu'on ne peut leur enseigner par des leçons directes, sans révolter leur amour-propre.

« Toute l'antiquité la plus éclairée a cultivé heureusement ce genre d'écrire si insinuant. Les anciens voyaient par expérience qu'une longue et uniforme discussion des dogmes subtils et abstraits est sèche et fatigante. On y languit,

rien n'y délasse; un raisonnement en demande un autre, un auteur parle sans cesse tout seul. Le lecteur, rebuté de ne faire qu'écouter sans parler à son tour, lui échappe, ou ne le suit qu'à demi,

« Au contraire, faites parler tour à tour plusieurs hommes avec dos caractères bien gardés, le lecteur s'imagine faire une véritable conversation, et no.' pas une étude. Tout l'intéresse, tout réveille sa curiosité, tout le tient en suspens. »

S'étendant complaisamment sur l'ulilité du dialogue et sur Tagrément qu'il ofl're au lecteur ordinaire :

« Tantôt, dit-il un peu plus loin, il a la joie de prévenir une réponse et de la trouver dans son propre fonds. Tantôt il goûte le plaisir de la surprise, par une réponse décisive qu'il n'attendait pas. Ce que l'un dit le presse d'entendre ce que l'autre va dire. Il veut voir la fin, pour découvrir quel est celui qui répond à tout, et auquel l'autre ne peut donner une dernière réponse. Ce spectacle est une espèce de combat, dont il se trouve le spectateur et le juge. Telle est la force du dramatique.

". Si on doute du grand pouvoir de l'art du dialogue sur les hommes, on n'a qu'à se ressouvenir des profondes et dangereuses impressions que les Lettres à un provincial ont faites dans le public. L'auteur s'y est servi du jeu du dialogue, pour donner au lecteur les préventions les plus sérieuses. Il donne à une erreur afTreuse je ne sais quoi de touchant et de gracieux. Il écarte toutes les épines et sème son chemin de fleurs. Le venin coule de sa plume avec une douceur flatteuse qui enchante l'esprit. Faut-il que les enfants de ténèbres soient plus ingénieux pour le mensonge, que les enfants de lumière ne le sont pour la vérité ? »

Après avoir prouvé que les évoques ont, dans tous les siècles, des exemples qui les autorisent pour donner cette forme à leurs instructions :

« Pourquoi, continue-t-il, ne tâcherions-nous donc pas de réveiller l'attention et la curiosité des lecteurs par une méthode si proportionnée à leur besoin, et si autorisée par la plus pure antiquité? Pouvons-nous craindre de donner à nos instructions pastorales une forme nouvelle et irrégulière, en suivant pas à pas cette foule de Pères de l'Église et de saints pasteurs?

« D'ailleurs, nous osons vous assurer, mes très-chers frères, que si vous voulez lire attentivement ces espèces de conversations, vous verrez, par une médiocre lecture, tout ce que le parti de Jansénius a répandu de plus éblouissant dans une infinité de libelles, depuis tant d'années. Vous y verrez l'erreur démasquée et ses subtilités clairement confondues. Vous serez étonnés de trouver dans ce parti tant de hauteur et tant de faiblesse. »

Grâce h cette forme piquante où excelle l'esprit souple de l'auteur des Dialogues sur Véloqueme de la chaire et des Dialogues des morts, grâce au soin qu'a le brillant controversisle d'avoir « recours h tout ce qui peut soulager le lecteur et lui rendre la vérité plus familière, » de descendre jusqu'à « parler par des espèces de paraboles, pour se propor-

tionner au besoin du troupeau *, » on lit avec plaisir, par moments avec charme, cette longue instruction pastorale, malgré le sérieux et la subtilité de la question, malgré aussi quelques répétitions et des longueurs à peu près inévitables en pareille matière; et l'on se plaît à suivre le développement des raisons par lesquelles le savant archevêque confond et détruit « les principales subtilités d'un parti qui est ingénieux pour s'éblouir lui-même en éblouissant le public^. »

Littérairement, cette œuvre de victorieuse polémique mérite une belle place parmi les productions de Fénelon. A la logique la plus pressante et à la plus fine dialectique elle joint, comme lous les écrits de controverse du rival de Bossuet, les grâces de l'élocution la plus coulante, la plus naturelle et la plus riche.

Après avoir donné une idée des principaux écrits de Fénelon, nous ne pouvons omettre quelques détails sur son mérite comme orateur. Pendant son séjour à Paris et à Versailles, il y fît souvent entendre sa voix dans les églises, et il y acquit assez de réputation pour que la Bruyère, dans son discours de réception à l'Académie, parlant de Fénelon, reçu trois mois avant lui, ait pu dire :

« ... Après ce que vous avez entendu, comment osé-je parler, comment daignez-vous m'entendre? Avouons-le : on sent la force et l'ascendant de ce rare esprit, soit qu'il prêche de génie et sans préparation, soit qu'il prononce un discours étudié et oratoire, soit qu'il explique ses pensées dans la conversation. Toujours maître de l'oreille et du cœur de ceux qui l'écoutent, il ne leur permet pas d'envier ni tant d'élévation, ni tant de facilité, de délicatesse^ de politesse; on est assez heureux de l'entendre, de sentir ce qu'il dit, et comme il le dit... »

De retour dans son diocèse, il prêchait régulièrement, et sans jamais se répéter, les carêmes dans quelques-unes des églises de sa ville, et, à certains jours solennels, dans son église cathédrale, et faisait toujours entendre sa voix aux populations des campagnes qu'il visitait dans ses tournées pastorales. Préférant à la gloire de l'éloquence le mérite d'instruire avec simplicité les fidèles confiés à son zèle et à sa charité épiscopale, il parlait de l'abondance de son cœur et s'abandonnait au feu de son talent naturel.

Non-seulement il ne s'occupait pas de régler à l'avance toutes ses paroles, mais à peine préméditait-il ses sermons : sa vraie préparation était la prière. Il était, comme Job, plein de discours, plenus enim sum sermonibiis ^ . Sa manière de prêcher était tout apostolique, et il la proposait en modèle à ses prêtres.

« J'ai fait ici, écrivait-il à l'abbé Fleury, l'ouverture du jubilé, et j'ai déjà prêché deux fois. Il me paraît que cela fait plusieurs liens : je tâche de donner

1 Conclusion de Vinstj'ucl. past. sur lejansén.

s Ibid.

' Job^ xxxir, 18.

aux peuples les vraies idées de la religion, qu'ils n'ont pas assez ; j'acquiers de l'autorité; je les accoutume Ji des maximes qui autorisent les bons confesseurs; enfin je donne aux prédicateurs l'exemple de ne chercher ni arrangement ni subtilité, et de parler précisément d'affaires '. »

Les manuscrils originaux d'un très-grand nombre de sermons de Fénelon, ou plutôt de plans de sermons, montrent qu'il se contentait de jeter rapidement sur le papier les principaux traits, et quelquefois en mots abrégés. Ceux, en petite quantité, qu'on a imprimes, sont les ébauches de quelques discours qu'il avait composés dans sa jeunesse, pour des circonstances particulières.

Ces discours si peu préparés respirent souvent toute la suavité, toute la grâce et toute l'imagination du Tclcmaque, comme dans ce passage d'un Sermon pour la profession d'une religieuse :

« Croyez, ma chère sœur, et vous recevrez selon la mesure de votre foi; commencez par la foi courageuse, et par le pur amour qui ne réserve rien de sensible. Ne craignez rien dans cette privation ; donnez, donnez à Dieu. Après tout, que lui donnerez-vous? L'écume dont la tempête se joue, la fumée que le vent emporte, le songe que le réveil dissipe, la vanité des vanités, qui vous rendrait non-seulement coupable, mais encore malheureuse dès cette vie. »

Ce que Fénelon a laissé déplus beau comme éloquence oratoire est le Discoîirs prononcé au sacre de l'électeur de Cologne, dans l'église de Saint-Pierre, à Lille, le l" mai 1707. Ce discours d'appareil pour une grande cérémonie, prononcé en présence du duc de Bavière, frère de l'électeur de Cologne, est le seul sermon qu'il ait composé par écrit et selon la méthode ordinaire, et il suffit pour faire juger de la gloire que Fénelon aurait pu s'acquérir dans la chaire chétienne. « La première partie du discours pour le sacre de l'électeur de Cologne, dit le cardinal Maury ^, est écrite avec l'énergie et l'élévation de Bossuet; la seconde suppose une sensibilité qui n'appartient qu'à Fénelon. » Les extraits que nous offrons à la suite de notre étude montreront que cet éloge n'a rien d'exagéré.

Fénelon expose, dans ses Dialogues sur Vcloquence de la chaire, des idées sur le ministère de la parole assez contraires à la pratique la plus habituelle de son temps, La principale do ces idées est que les prédicateurs nedoiventpoint se composer des discours quiaientbesoind être appris et débités par cœur, et qu'ils doivent se borner à méditer profondément leur sujet.

Du reste, cette improvisation méditée, qui n'était pas la méthode des Mascaron, des Bourdaloue, des Fléchier, des Massillon, était celle de leur maître à tous, de Bossuet.

« Au travail, nous apprend son secrétaire, il jetait sur le papier son dessein,

1 Lettre du 19 mars 169G.

s Notice sur Fénelon.

son texte, ses preuves, en français ou en latin indifféremment, sans s'astreindre ni aux paroles, ni au tour de l'expression, ni aux figures: autrement, lui a-t-on ouï dire cent fois, son action aurait langui et son discours se serait énervé.

« Sur cette matière informe il faisait une méditation profonde dans la matinée du jour qu'il avait à parler, et le plus souvent sans rien écrire davantage, pour ne se pas distraire, parce que son imagination allait bien plus vite que n'aurait fait sa main.

« Maître de toutes les pensées présentes à son esprit, il fixait dans sa mémoire jusqu'aux expressions dont il voulait se servir, puis, se recueillant l'aprèsdînée,il repassait son discours dans sa tête, le lisant des yeux de l'esprit, comme s^il eût été sur le papier; }■ changeant, ajoutant et retranchant comme Ton fait la plume à la main. Enfin monté en chaire, et dans la prononciation, i! suivait l'impression de sa parole sur son auditoire, et soudain, effaçant volontairement de son esprit ce qu"il avait médité, attaché à sa pensée présente, il poussait le mouvement par lequel il voyait sur le visage les cœurs ébi'anlés ou attendris. »

Fénelon, tout pénétré, comme Bossuet, du pur esprit des Pères, s'indigne contre l'abus du bel esprit s'étalant dans la chaire.

« Pendant, s'écrie-t-il, qu'il y a tant de besoins pressants dans le christianisme, pendant que le prêtre, qui doit être l'homme de Dieu préparé à toute bonne œuvre, devrait se hâter de déraciner l'ignorance et les scandales du champ de l'Église, je trouve qu'il est fort indigne de lui qu'il passe sa vie dans son cabinet à arrondir des périodes, à retoucher des portraits et à inventer des divisions ; car dès qu'on s'est mis sur le pied de ces sortes de prédicateurs, on n'a plus le temps de faire autre chose, on ne fait plus d'autre étude, ni d'autre travail. »

Il appuie ses propres observations de celles des anciens, et s'en sert pour mieux stimuler les ministres de l'Évangile à fuir ces brillants de la diction condamnés même par des païens. Après avoir cité Socrate reprenant et ridiculisant le faste et les vaines recherches des rhéteurs et des sophistes de son temps :

« Ne croyez-vous pas entendre, demande-t-il, un homme de notre siècle qui voit ce qui s'y passe, et qui parle des abus présents ? Après avoir entendu ce païen, que direz-vous de cette éloquence qui ne va qu'à plaire et qu'à faire de belles peintures, lorsqu'il faudrait, comme il dit lui-même, brûler, couper jusqu'au vif, et chercher sérieusement la guérison par l'amertume des remèdes et par la sévérité du régime? »

Entre toutes les vues pleines de sagesse pratique dont sont remplis les Dialogues sur l'éloquence, on doit particulièrement remarquer ces souhaits de Fénelon sur l'enseignement régulier et suivi que les prédicateurs devraient donner au peuple :

« Je voudrais, dit-il, qu'un prédicateur expliquât assidiiment au peuple, outre tout le détail de l'Évangile et des mystères, l'origine et l'institution des sacrements, les traditions, les disciplines, l'office et les cérémonies de l'Église. Toutes ces instructions affermiraient la foi, donneraient une haute idée de la religion,

et feraient que le peuple profiterait pour sou édification de tout ce qu'il voit dans l'Eglise; au lieu qu'avec l'instruction superficielle qu'on lui donne, il ne comprend presque rien de tout ce qu'il voit, et il n'a môme qu'une idée trèsconfuse de ce qu'il entend dire au prédicateur. »

Les idées que Fénelon a développées dans les Dialogues sur l'éloquence de la chaire n'ont pas été toutes admises sans conteste, et on a fait sur plusieurs points de détail de cet ouvrage des critiques dont quelques-unes ont de la valeur. On lui a reproché en particulier des observations hasardées sur les orateurs anciens '. Le goût peut se plaindre aussi de rencontrer bien des faux brillants dans un ouvrage où ils sont si souvent condamnés, et où la belle simplicité est tant recommandée. Mais, en somme, ces dialogues, imitation naturelle du Gorgias de Platon, et application la plus heureuse de la méthode socratique, passent avec justice pour l'un des ouvrages de critique les plus originaux dans notre langue, bien que l'auteur les ait composés, selon l'opinion la plus plausible, pendant sa jeunesse, et probablement dans l'unique vue de se rendre compte à lui-même des vrais principes sur l'éloquence de la chaire, et qu'il en ait fait si peu de cas qu'il les oublia bientôt, et qu'ils ne furent recueillis et imprimés que longtemps après sa mort.

Un autre écrit posthume de Fénelon, devenu justement classique, est assez connu de tous pour qu'il nous suffise de le mentionner ; c'est la célèbre lettre Sur les occupations de l'Académie française, qu'il écrivit de Cambrai à cette illustre compagnie qui, occupée alors de la seconde édition de son Biclionnaire, avait chargé M. Dacier, son secrétaire perpétuel, de demander à l'auteur du Télémaque ses avis sur le plan qu'elle devait suivre. Dans sa réponse, modèle achevé de critique lumineuse et de style vif et rapide, Fénelon engage l'Académie à étendre ses vues. Il lui recommande d'achever le dictionnaire, de publier une grammaire, d'enrichir la langue par l'introduction de termes étrangers empruntés aux langues vivantes ou aux langues mortes et par le retour au vieux langage, de diriger le talent des écrivains par des traités de rhétorique, de poétique, de tragédie, de comédie et d'histoire ; et lui-môme il jette sur le papier, tout en passant, les principales idées et le plan de ces divers ouvrages. Ainsi la langue serait fixée, la grammaire serait établie, les genres littéraires seraient définis et constitués par arrêts de la savante compagnie, tribunal suprême dont les attributions seraient de donner l'unité, et à défaut de la fixité, une stabilité durable à la langue, d'arrêter des lois certaines et de les imposer aux écrivains. Il y a dans tout cela, comme dans les idées politiques de Fénelon, quelque chose

1 Voy. ce que dit Gilbert, homme instruit et d'un jugement ferme quoique rigoureuX; dans ses Observations adressées à M. Rollin sur son Traité de la manière d'étudier et d'enseigner les belles-lettres, 1727 ; et dans son Jugement des savants sur les auteurs qui ont écrit de la rhétorique, 1718.

d'un peu chimérique. L'Académie n'était pas en état de remplir la fonction que lui destinait un génie qui n'était pas suffisamment pratique, et il ne dépend ni d'un homme ni d'une réunion de quelques hommes d'introduire des modifications dans une langue. D'ailleurs la Lettre à V Académie française est remplie d'idées élevées et d'observations aussi justes que fines.

Dans une étude sur les œuvres de Fénelon, ses lettres ne sauraient être passées sous silence. Elles forment même une des parties nonseulement les plus curieuses, mais les plus précieuses de ses écrits.

« C'est dans la con-espondance religieuse de Fénelon avec les gens du monde, dit un illustre évêque et académicien de nos jours, qu'il faut surtout étudier ce grand homme: c'est là qu'on découvre toutes les hautes et aimables qualités de cette belle âme, les trésors cachés et tous les secrets de ce cœur incomparable. Tous ses plus beaux ouvrages ne le font connaître qu'imparfaitement; sa correspondance seule le révèle tout entier, parce qu'il ne songe jamais à s'y cacher ni à s'y faire connaître. C'est, tour à tour, l'imagination la plus riante, les grâces les plus vives et les plus légères, l'onction la pUis élevée et la plus touchante, la piété la plus pure, les conseils les plus sages et les plus délicats, les leçons les plus douces et les plus fortes, les exhortations les plus entraînantes, quelquefois même l'autorité la plus auguste et la plus sacrée ; et toujours le plus délicieux abandon, la sensibilité la plus exquise, la plus noble simplicité, la naïveté même et la conduite la plus aimable i. »

Les noms seuls des personnes à qui s'adressent les lettres de Fénelon, dont la réputation s'était répandue comme de proche en proche dans le monde entier, suffisent pour faire comprendre l'importance historique de cette grande correspondance. Les papes Innocent XII et Clément XI, les cardinaux Gabrielli, Fabroni, de Noailles, de Rohan, de Bissy; les nonces de France, de Cologne, de Bruxelles; des savants et des académiciens distingués, comme la Mothe et Sacy ; les PP. Lachaise et Letellier, confesseurs du roi ; les supérieurs des missions étrangères et de la compagnie de Saint-Sulpice; toute la famille du grand Colbert, le marquis de Seignelai, ses sœurs, les duchesses de Beauvilliers, de Chevreuse, de Mortemart; ses beaux-frères, les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, M. Colbert, archevêque de Rouen; des maréchaux de France et des ministres de Louis XIV; des femmes qui tenaient un haut rang à la cour, comme la comtesse de Grammont, la sœur du piquant conteur Ilamilton, et celle qui occupait la première place entre toutes, madame de Maintenon ; enfin Louis XIV lui-même, tels sont les correspondants de l'illustre archevêque.

Le style de Fénelon, dans sa correspondance, brille partout d'images insensibles ou développées, comme dans les lignes suivantes :

« Vous auriez grand besoin de certaines heures libres, où vous pussiez vous recueillir. Tâchez de les dérober, et comptez que ces petites rognures de vos

1 Mgr Dupanloup, le Christiajûsme prése7ilé aux hommes du monde, par Fénelon. Dis", prél., p. LXXXVIU.

journées seront le meilleur de votre bien. Surtout, madame, sauvez votre matin et défendez-le comme on défend une place assiégée. Faites des sorties vigoureuses sur les importuns; nettoyez la tranchée, et puis, renfermez-vous dans votre donjon. L'après-dlnée même est trop longue même pour ne reprendre point haleine *. »

Quelques légères négligences échappées à la rapidité de la plume n'ôtent lien au charme de ce hrillant style. 11 est encore plus éclatant d'imagination dans d'autres lettres, comme dans ce passage :

« Qu'elle ne se défie point de Dieu, dit-il en écrivant à une demoiselle du monde 2, et il saura mesurer ses douleurs avec la patience qu'il lui donnera : il n'y a que celui qui a fait les cœurs, et qui les refait par sa grâce, qui sache ces justes proportions. L'homme en qui il les observe les ignore; et ne connaissant ni l'étendue de l'épreuve future, ni celle du don de Dieu préparé pour la soutenir, il est dans une tentation de découragement et de désespoir. C'est comme un homme qui n'a jamais vu la mer, et qui, étant sur un rivage sans pouvoir fuir à cause d'un rocher escarpé, s'imaginerait que la mer qui, remontant, pousserait ses vagues vers lui, l'engloutirait bientôt. Il ne verrait pas qu'elle doit s'arrêter à une certaine borne précise que le doigt de Dieu lui a marquée, et il aurait plus de peur que de mal.

(( Dieu fait de l'épreuve du juste comme de la mer; il l'enfle, il la grossit, il nous en menace, mais il borne la tentation. Fidelis Deus,qui non patietur vos tentari supra id quod potestis ^. »

Il dit encore avec autant de charme, écrivant à la même personne :

« A mesure que la lumière croît, on se trouve plus corrompu qu'on ne croyait, on est tout étonné de son aveuglement passé, et on voit sortir du fond de son cœur, comme d'une caverne profonde, une infinité de sentiments honteux, semblables à des reptiles sales et pleins de venin. On n'aurait jamais cru les porter dans son sein, et on a horreur de soi, à mesure qu'on les voit sortir. »

Souvent ces images plaisent d'autant plus qu'elles sont aussi neuves que naturelles :

■( La perfection supporte facilement l'imperfection d'autrui ; elle se fait tout à tous. Il faut se familiariser avec les défauts les plus grossiers dans de bonnes â;nes, et les laisser tranquillement jusqu'à ce que Dieu donne le signal pour les leur ôter peu à peu; autrement on arracherait le bon grain avec le mauvais. Dieu laisse dans les âmes les plus avancées certaines faiblesses entièrement disproportionnées à leur état éminent, comme on laisse des morceaux de terre qu'on nomme témoins^ dans un terrain qu'on a rasé, pour faire voir, par ces restes, de quelle profondeur a été l'ouvrage de la main des hommes. Dieu laisse aussi dans les plus grandes âmes des témoins ou restes de ce qu'il en a ôté de misère *■. »

1 Lettre à une demoiselle qui vivait dans le monde^ et qui faisait ses devoirs de piété.

2 I Cor., \, 13.

s Lettre à la comtesse de Grammont, 11 juin 1C89. * Lettre à une demoiselle, etc.

On rencontre dans cette correspondance, généralement très-sérieuse, quoique toujours de la plus douce lecture, des traits pleins de grâce légère et d'aimable gaieté. Ainsi, dans le récit de sa pompeuse entrée à Carenac (22 mai 1861); ainsi encore dans ce fragment d'une lettre à madame de Maintenon (septembre 169o), sur les usages singuliers des couvents de filles du diocèse de Cambrai :

R Vous prenez soin d'une grande communauté de filles, et vous avez intérêt d'avoir devant les yeux des modèles de perfection : en voici un pour la discipline régulière, que je vous propose. Chaque religieuse des abba3"es nobles de ce pays est fondée en coutume d'aller passer tous les ans un mois dans sa famille et de visiter toute sa parenté; c'est une civilité réglée. Quand j'arrive dans un couvent, la supérieure vient au-devant de moi, pour me recevoir dans la rue. On reçoit tous les étrangers dans des parloirs extérieurs, sans grilles ni clôture. Pour moi, en arrivant, on me mène à l'église, au chœur, au cloître, au dortoir, enfin au réfectoire, avec toute ma compagnie. Alors la supérieure me présente un verre : nous buvons ensemble, elle et moi, à la santé l'un de l'autre. La communauté m'attaque aussi; mon grand vicaire et mon clergé viennent à mon secours : tout cela se fait avec une simplicité qui vous réjouirait. Malgré cette liberté grossière, ces bonnes filles vivent dans la plus aimable innocence ; elles ne reçoivent presque jamais de visites que de leurs parents; les parloirs sont déserts, le monde y est parfaitement ignoré, et il y règne une rusticité très-édifiante. On ne raffine point ici en piété, non plus qu'en autre chose : la vertu est grossière comme l'extérieur, mais le fond est excellent. Dans la médiocrité flamande, on est moins bon et moins mauvais qu'en France; le vice et la vertu ne vont pas si loin; mais le commun des hommes et des filles de communauté est plus droit et plus innocent, »

La grâce et l'agrément éclatent particulièrement dans son aimable correspondance avec le chevalier Destouches, pendant des années (171 1-1714) où cependant son cœur fut déchiré par de si amers chagrins. Avec un bon sens vif et brillant, il y insinue à ce mondain épris de Virgile les conseils les plus utiles, les plus moraux, et môme les plus chrétiens, en ne citant que Virgile et Horace.

Fénelon, dans sa correspondance, en particulier dans ses lettres à madame de Grammont, emprunte volontiers ses comparaisons à la nature, à l'enfance, aux nourrices, aux agneaux, aux fleurs et au miel; idées toujours gracieuses, pourvu qu'on n'en abuse pas. Fénelon les prodigue peut-être un peu trop. On lui a reproché l'emploi assez fréquent de termes trop enfantins comme on en passe à saint François de Sales, mais qui sont déplaisants sous une plume châtiée et dans le sérieux du grand siècle; par exemple, quand il dit à madame de Grammont ;«Ilfaut vous apetisser, vous faire enfant, vous emmaillotter et\ous donner de la bouillie; vous serez encore une méchante enfant. » On peut aussi trouver que parfois ses expressions sentent la gentillesse, el même ont une teinte de mièvrerie. Ainsi, dans une lettre à la même comtesse, après ces charmantes images : « Il y a une foule de petits soucis voltigeants qui viennent chaque malin à votre réveil, et qui ne

vous quittent plus jusqu'au soir, » il ajoutera, en poussant trop son idée : « Ils se relayent pour vous agiter. Plus on est à la mode, plus on est à la merci de ces lutins. Voilà ce qu'on appelle la vie du monde... »

La correspondance de Fénelon est extrêmement précieuse pour l'étude de son caractère. Ce grand évoque, si doux et si indulgent, connaissait à fond toute la malice et toutes les misères des hommes, et ne se faisait aucune illusion sur leur compte. « Il faut, disait-il, aimer les hommes et leur faire du bien malgré leurs défauts. Il ne faut rien attendre d'eux que de l'ingratitude, et les servir sans intérêt 1. » Et avec un dcsillusionnement plus amer encore : « Il faut prendre des hommes ce qu'ils donnent, comme des arbres les fruits qu'ils portent : il y a souvent des arbres où l'on ne trouve que des feuilles et des chenilles «. » « J'ai pitié des hommes, dit-il ailleurs, quoiqu'ils ne soient guère bons. »

Ce sentiment de la profonde et incurable misère des hommes revient à chaque instant dans la correspondance de Fénelon :

« Je suis fort aise, mon cher bonhomme, écrit-il à Destouches, de ce que vous êtes content d'une de mes lettres qu'on vous a fait lire. Vous avez raison de dire et de croire que je demande peu de presque tous les hommes. Je tâche de leur rendre beaucoup et de n'en attendre rien. Je me trouve fort bien de ce marché à cette condition. Je les défie de me tromper. Il n'y a qu'un très-petit nombre de vrais amis sur qui je compte, non par intérêt, mais par pure estime, non pour vouloir tirer aucun parti d'eux, mais pour leur faire justice en ne me défiant point de leur cœur. Je voudrais obliger tout le genre humain, et surtout les honnêtes gens; mais il n'y a presque personne à qui je voulusse avoir obligation. Est-ce par hauteur et par fierté que je pense ainsi? Rien ne serait plus sot et plus déplacé ; mais j'ai appris à connaître les hommes en vieillissant, et je crois que le meilleur est de se passer d'eux sans faire l'entendu. »

Qu'on rapproche de ces fragments de lettres ce passage d'un de ses ouvrages de spiritualité, qui éclaire d'une si triste lueur le fond de l'âme humaine :

« Un voyageur qui marche dans une vaste campagne fort unie ne voit rien au delà d'une petite hauteur qui termine l'horizon bien loin de lui. Est-il arrivé à cette hauteur, il découvre d'abord une nouvelle étendue de pays aussi vaste que la première. Ainsi dansla voie du dépouillement et du renoncement à soi-même on s'imagine découvrir tout d'un premier coup d'œil, on croit qu'on ne réserve rien, et qu'on ne tient ni à soi ni à autre chose; on aimerait mieux mourir que d'hésiter à faire un sacrifice universel. Mais dans le détail journalier Dieu nous montre sans cesse de nouveaux pays. On trouve dans son cœur mille choses qu'on aurait juré n'y être pas. Dieu ne nous les montre qu'à mesure qu'il les fait sortir. C'est comme un abcès qui crève; le moment auquel il crève est l'unique qui fait horreur. Auparavant on le portait sans le sentir, et on ne croyait pas l'avoir; on l'avait pourtant, et il ne crève qu'à cause qu'on l'avait.

J Dialofj. des morts, XVIII.

» Lett, spirit., 125, édit. S. Sulp.

Prosateurs lu xvii' siècle. II. 9

Quand il était caché, on se croyait sain et propre ; quand il crève, on sent l'infection du pus. Le moment où il crève est salutaire, quoiqu'il soit douloureux et dégoûtant. Chacun porte au fond de son cœur un amas d'ordure, qui ferait mourir de honte si Dieu nous en montrait tout le poison et toute l'horreur; l'amour-propre serait dans un supplice insupportable. Je ne parle pas ici de ceux qui ont le cœur gangrené par des vices énormes; je parle des âmes qui paraissent droites et pures i. »

On voit par les lettres intimes de Fénelon que, si toute sa conduite extérieure respirait le calme et la résignation, son âme était navrée, et que toute joie en était exilée pour jamais. Il se plaint constamment de la sécheresse de son cœur et de sa vie, surtout dans ses lettres au duc de Chevreuse, ce vertueux ami qui, pendant les dix-sept années de l'exil de Fénelon, fut l'ordinaire canal par lequel il communiquait avec son cher élève le duc de Bourgogne :

« Je suis dans une paix sèche et amère, où ma santé augmente avec le travail *. — Je vis au jour la journée assez sèchement, et avec diverses sujétions extérieures qui m'importunent; mais je m'amuse dès que je puis et que j'ai besoin de me délasser 3. — J'ai aujourd'hui le cœur en paix sèche etamère; le demain m'est inconnu : Dieu le fera à son bon plaisir, et ce sei'a toujours le pain quotidien. Il est quelquefois bien dur et bien pesant à l'estomac '*. — Pour moi, mon cœur est sec et languissant : la vie ne me fait aucun plaisir ; mais il faut toujours aller en avant, et être chaque jour ce qu'il plaît à Dieu '. — Ma vie est triste et sèche comme mon corps; mais je suis dans je ne sais quelle paix languissante. Le fond est malade et il ne peut se remuer sans une douleur sourde ^. »

Le grand archevêque a tant besoin d'épancher son cœur, et il répète si souvent les expressions de langueur et de sécheresse, qu'on sent combien son mal est profond. Il écrit à une de ses pénitentes les plus chères :

« Pour moi, je suis dans une paix sèche, obscure et languissante; sans ennui, sans plaisir, sans pensée d'en avoir jamais aucun, sans aucune vue d'avenir en ce monde; avec un présent insipide et souvent épineux, avec un je ne sais quoi qui me porte, qui m'adoucit chaque croix, qui me contente sans goût. C'est un entraînement journalier; cela a l'air d'un amusement par légèreté d'esprit et par indolence . Je vois tout ce que je porte, mais le monde me paraît comme une mauvaise comédie qui va disparaître dans quelques heures. Je me méprise encore plus que le monde; je mets tout au pis-aller; et c'est dans le fond de ce pis-aller pour toutes les choses d'ici-bas que je trouve la paix. Il me semble encore que Dieu me traite trop doucement, et j'ai honte d'être tant

1 Instinictions et avis, etc., XXXIII.

a Lettre au duc de Chevreuse, 31 août 1699.

' Au même, môme année.

* Lett. spirit., lettre CXXVI. Édit. S. Sulp.

5 Ibid., lett. CXXVin.

6 Ibid., lett. CXL.

épargné; mais ces pensées ne me viennent pas souvent, et la manière la plus fréquente de recevoir mes croix est do les laisser venir et passer, sans m'en occuper volontairement. C'est comme un domestique indifférent, qu'on voit entrer et sortir de sa chambre, sans lui rien dire i. »

TI pousse encore plus loin ses aveux dans une autre lettre à la môme comtesse de Monlberon, où l'on entend comme l'écho d'un désespoir à grand'peine comprimé par la piété :

« Je n'ai rien h vous dire aujourd'hui de moi ; je ne sais qu'en dire ni qu'en penser. Il me semble que j'aime Dieu jusqu'à la folie, quand je ne cherche point cet amour; si je le cherche, je ne le trouve plus. Ce qui me paraît vrai en le pensant d'une première vue, devient un mensonge dans ma bouche, quand je le veux dire. Je ne vois rien qui soulage mon cœur, et si vous me demandiez ce qu'il souffre, je ne vous saurais l'expliquer. Je ne désire rien ; il n'y arien que j'espère ni que j'envisage avec complaisance. Mon état ne me pèse point, et je suis tourmenté de mille bagatelles. D'un autre côté, les moindres bagatelles m'amusent, mais le cœur demeure sec et languissant. Dans le moment que j'écris ceci, il me paimît que je mens. Tout se brouille. Dans ces changements perpétuels, je ne sais quoi ne change point, ce me semble 2. »

Quelle désolation intérieure, quel accablement de tristesse dans cette âme qu'on est accoutumé à se représenter constamment douce, calme et reposée !

Il adore la volonté de Dieu, mais il ne peut retenir le cri de sa douleur : « Oh ! que je souffre, écrit-il à un de ses neve ux, et que j'aime la volonté qui me fait souffrir ^ ! •»

Le fardeau lui semble trop lourd pour ses forces ;

« Je suis dans une honteuse lassitude des croix. Il me semble qu'il ne me reste plus ni force ni haleine pour respirer dans la souffrance. La croix me fait horreur, et ma lâcheté m'en fait aussi. Je suis, entre ces deux horreurs, à charge à moi-même. Je frémis toujours par la crainte de quelque nouvelle occasion de souffrance. Ce n'est pas vivre que de vivre ainsi; mais qu'importe? Notre vie ne doit être qu'une mort lente. Il n'y a qu'à se délaisser à la volonté toute-puissante qui nous crucifie peu à peu *. »

Il dit encore dans la même lettre :

« Il y a en moi, ce me semble, un fonds d'intérêt propre et une légèreté dont je suis honteux. La moindre chose triste pour moi m'accable; la moindre qui me flatte un peu me relève sans mesure. Rien n'est si humiliant que de se trouver si tendre pour soi, si dur pour autrui, si poltron à la vuo de l'ombre d'une croix, et si léger pour secouer tout à la première lueur flatteuse. »

Il n'y a que les âmes profondément religieuses qui se jugent avec

1 Lettre à la comtesse de Montberon, 29 janv. 1720.

» Lettre du 20 nov. 1701.

8 Lettre à l'abbé de Beaumont, 7 nov. 1710.

* Lett. spirit., CLIII.

cette sévérité, et savent ainsi s'humilier et s'épouvanter de leurs misères cachées.

Puisque nous en sommes à parler du caractère de Fénelon, et que nous l'avons montré sous des aspects habituellement peu étudiés, disons encore un mot sincère sur cette modération et cette tolérance dont on a tant parlé, mais sur lesquelles beaucoup de personnes se font des idées fausses.

Dans la conclusion d'un de ses plus vigoureux écrits contre le jan sénisme, il dit avec une douceur tout évangélique :

(< A Dieu ne plaise que nous nous élevions ici avec un zèle amer contre les défenseurs de.Jansénius! Dieu sait jusqu'à quel point nous craignons toute préoccupation et toute partialité. Mais ce n'est point être préoccupé, que de se soumettre humblement aux décisions de l'Église, et ce n'est point être partial, que de vouloir que chacun s'y soumette. Il ne s'agit ni d'Apollo ni de Céphas, mais de Jésus-Christ, qu'on écoute en écoutant le corps des pasteurs. Malheur à nous si nous cherchions à plaire aux hommes, lorsque nous ne devons avoir en vue que la vérité éternelle ! Si homhiibus placerem, servus Christi non essem*. La charité ne pense point le mal, et croit facilement le bien. Loin d'éclater contre quelque particulier qui aurait, avec de la bonne foi et de la docilité pour l'Église, quelque prévention pour la doctrine de Jansénius, nous ne songerions qu'à soulager son cœur, et qu^à l'attendre pour le détromper peu à peu. Nous nous oublierions nous-méme plutôt que d'oublier jamais cette aimable leçon de l'Apôtre 2 : bifirmum autem in fide assumite, non in diaceptationiôus cogitationnm. « Recevez avec ménagement celui qui est faihle dans la foi, sans « enti-ev dans des disputes de pensées . » Nous mourrions content, si nous avions vu les défenseurs de Jansénius doux et humbles de cœur tourner leurs talents et leurs travaux en faveur de l'autorité qu'ils combattent*. »

Il recommandait aux autres la modération dont il donnait l'exemple :

« Je voudrais, écrivait-il au duc de Beauvilliers, qu'on évitât soigneusement divers écueils, en réprimant la cabale des jansénistes :

1° Il ne faut les attaquer jamais dans des choses légères ou obscures. Ce qui a le plus prévenu beaucoup d'honnêtes gens en leur faveur, c'est qu'on a cru qu'on attaquait un vain fantôme^ qu'on soupçonnait témérairement des personnes les plus innocentes, et qu'on voulait trouver en eux des erreurs que personne n'avait jamais ouïes. Ce serait fortifier ce préjugé, que d'entamer l'affaire par quelque endroit douteux ou peu important.

2° Il faut les attaquer, ou, pour mieux dire, les réprimer avec modération dans les choses môme où ils sont évidemment répréhensibles. Une conduite ardente ou dure et rigoureuse même pour la vérité, est un préjugé qui déshonore la meilleure cause. Par exemple, ce qu'on a fait contre madame la comtesse de Grammont ne me parait pas assez mesuré. Dire qu'on a Port-Royal en abomination, c'est trop, ce me semble *. »

i Gai., I, 10.

» Rom., IV, 1.

* Instruc. past. sur le Cas de Consc. Conclusion.

* Lettre au duc de Beauvilliers, 30 nov. 1699.

FENELON. 133

Les actes d'excessive rigueur le révoltaient et le navraient. Il disait, à propos de la destruction violente du monastère de Port-Royal des Champs : « Un coup d'autorité, comme celui qu'on vient de faire à Port-Royal, ne peut qu'exciter la compassion publique pour ces filles, et l'indignation contre les persécuteurs ^ »

Il avait de tout temps professé et pratiqué ces principes de chrétienne modération, comme nous l'avons vu par sa conduite dans les missions de l'Aunis et du Poitou. Il écrivait au duc, depuis maréchalde Noailles, sur la conduite à tenir envers les soldats étrangers et hérétiques :

« Il n'est point à propos, ce me semble, de tourmenter ni d'importuner les soldats étrangers et hérétiques pour les faire convertir : on n'y réussirait pas ; tout au plus on les jetterait dans l'hypocrisie, et ils déserteraient en foule. Il suffît de ne souffrir pas l'exercice public, suivant l'intention du roi. Quand quelque officier ou autre peut leur insinuer quelque mot, ou les mettre en chemin de vouloir s'instruire de bon gré, cela est excellent : mais point de gêne, ni d'empressements indiscrets.

« S'ils sont malades, on peut les faire visiter d'abord par quelque officier catholique qui les console, qui les fasse soulager, et qui insinue quelque parole. Si tout cela ne sert de rien, et si la maladie augmente, on peut aller un peu plus loin, mais doucement et sans contrainte, pour leur montrer que l'ancienne Église a promis qu'elle ne manquerait jamais, et que, sans elle, les simples soldats n'entendent point bien l'Écriture sainte 2. »

Ce n'est donc pas sans raison que la douceur et la modération de Fénelon entêté tant célébrées. Mais il ne faut pas aller, comme on l'a fait souvent, jusqu'à lui attribuer une tolérance philosophique, jusqu'à le travestir en philosophe moderne. Prétendre qu'il ait compris le dogme et la morale^ chrétienne, et la manière de défendre l'un et l'autre, autrement que la plupart des docteurs catholiques, c'est une absurdité ou une hypocrisie insoutenable.

On peut même dire que personne ne fut moins tolérant, dans le sens moderne, que le doux Fénelon. A l'appui de celte opinion, nous nous contenterons de rappeler une particularité de sa polémique sur le quiétisme. Bossuet avait communié de sa main madame Guyon, à

1 Lettre au duc de Chevreuse, 24 nov. 1709.

2 Lettre du22 juill. 1684.

3 Un auteur moderne a prétendu grotesquement que l'intelligence de la morale ne datait que de l'avènement de Fénelon. « Osons le dire, s'écrie-t-il, sans le génie de Furst et de Guttemberg, la doctrine de Jésus-Christ était perdue pour l'humanité. L'Évangile n'existe véritablement que de cette époque, et l'intelligence de sa morale ne date que de V avènement de Fénelon. » (Aimé Martin, Éducation des mères de familles, liv. IV, ch. xi.)

Sur la tolérance de Fénelon, il est bon de lire ; de la Toléra7icc philosophique attribuée à Fénelon, et La Mémoire de Fénelon vengée des insinuations calomnieuses de Voltaire, excellents articles que M. de Boulogne, mort évoque de Troyes en 1825, publia dans le Journal des Débats (18, 19 et 20 oct. 1802), et qui font partie des Mélanges do ce judicieux critique,!. III, 1823, p. G et suiv.

qui l'on attribuait un système si impie ; il l'avait autorisée dans l'usage quotidien des sacrements, et quand elle partit du couvent de Meaux, il luiavait donné une attestation complète, sans exiger aucune rétractation. Fénelon écrivit à ce sujet à madame de Maintenon :

« Pour moi, si je croyais ce que croit M. de Meaux, des livres de madame Guyon, et par une conséquence nécessaire, de sa personne même, j'aurais cru, malgré mon amitié pour elle, être obligé en conscience à lui faire avoiier et rétracter formellement, à la face de toute l'Église, les erreurs qu'elle aurait évidemment enseignées dans tous ses écrits.

« Je croirais même que la puissance séculière devrait aller plus loin. Car qu'y a-t-il de plus digne du feu, qu'un monstre qui, sous une apparence de spiritualité, ne tend qu'à établir le fanatisme et l'impureté, qui renverse la loi divine, qui traite d'imperfections toutes les vertus, qui tourne en épreuves et en perfections tous les vices, qui ne laisse ni subordination ni règle dans la société des hommes, qui, par le principe du secret, autorise toute sorte d'hypocrisies et de mensonges, enfin qui ne laisse aucun remède assuré contre tant de maux? Toute religion à part, la seule police suffît pour punir du dernier supplice une personne si empestée. S'il est donc vrai que cette femme ait voulu manifestement établir ce système damnable, il fallait la brûler, au lieu de la congédier, comme il est certain que M. l'évoque de Meaux l'a fait, après lui avoir donné la communion fréquemment, et une attestation authentique, sans qu'elle ait rétracté ses erreurs. »

Allant encore plus loin, il ajoutait :

» Oui, Madame, je brûlerais mon amie de mes propres mains, et je me brûlerais moi-même avec joie, plutôt que de laisser l'Église en péril. »

Revenant sur les mômes idées dans sa Réponse à la relation sur le quiétlsme de Bossuet : « Voilà, dit-il, la rétractation publique et formelle que j'aurais exigée de cette personne. C'est ce que M. de Meaux devait faire, selon son principe, et que nous v-errons qu'il n'a jamais fait. Cette fermeté n'aurait rien eu de contraire à la suinte douceur de notre ministère. J'ajoute ensuite ces paroles : « Je crois même que la puissance séculière devra aller plus loin, etc. \ » et il répète les termes de sa lettre à madame de Maintenon.

On lit dans M. de Maistre : « Voltaire a dit : L'aigle de Meaux, le cygne de Cambrai. On peut douter que l'expression soit juste à l'égard du second qui avait peut-être dans l'esprit moins de flexibilité, moins de condescendance, et plus de sévérité que l'autre ^. » C'est la conclusion qu'on doit tirer des citations que nous venons de faire, et elle ressort de l'ensemble des Œuvres de Fénélon étudiées avec intelligence.

Louis XIV se montra jusqu'à la fin implacable à l'égard de l'ancien précepteur de son petit-fils. En vain tout retentissait des louanges de

ï Rép. à la Relut, sur le quiét., XXXVII. * De l'Église gallicane, liv. II, chap. xii.

Fénelon, en vain le duc de Bourgogne, devenu dauphin, sollicitait son retour.

« Tout Paris vous attend ici, monseigneur, au premier jour, écrivait le P. Lallemant à l'archevêque de Cambrai. M. le Dauphin a demandé voire retour au roi, pour seule grâce qui vous tiendrait lieu de toutes les autres. C'est là, monseigneur, ce que souhaitent vos amis, et ce que vos ennemis et ceux de la religion répandent dans le public. On compte que ces bruits iront jusqu'au roi, et le mettront sur ses gardes '. »

Louis XIV n'avait pas besoin d'être excité contre Fénelon. Il ne l'avait jamais aimé, et n'avait toujours vu en lui qu'un bel esprit chimérique, et pour que ce roi se déterminât à en faire le précepteur de son petit-fils, il fallut que madame de Maintenon, admiratrice alors de celui qu'elle devait plus tard abandonner avec quelque dureté, vainquît sa répugnance en le lui présentant comme l'ecclésiastique le plus vertueux qui fût à sa cour. L'affaire du quiétisme et la publication du Télémaque ne réveillèrent que trop une prévention mal étouffée, et il ne faut pas s'étonner si rien désormais ne fut capable de la détruire.

Fénelon, du reste, avait de môme toujours été porté à juger rigoureusement Louis XIV.

« Fénelon, dit le comte de Maistre, voyait ce que personne ne pouvait s'empêcher de voir: des peuples haletant sous le poids des impôts, des guerres interminables, l'ivresse de l'orgueil, le délire du pouvoir, les lois fondamentales de la monarchie mises sous les pieds de la licence presque couronnée ; la race de Valtière Vasthi menée en triomphe au milieu d'un peuple ébahi, battant des mains pour le sang de ses maîtres'^; ignorant sa langue au point de ne pas savoir ce que c'est que le sang; et cette race enfin présentée à l'aréopage effaré qui la déclarait légitime, en frissonnant à l'aspect d'une apparition militaire.

« Alors le zèle qui dévorait le grand archevêque savait à peine se contenir. Mourant de douleur, ne voyant plus de remède pour les contemporains, et courant au secours de la postérité, il ranimait les morts, il demandait à l'allégorie ses voiles, à la mythologie ses heureuses fictions; il épuisait tous les artifices du talent pour instruire la souveraineté future, sans blesser celle qu'il aimai! tendrement en pleurant sur elle 3. »

Il s'indignait en apôtre de la piété plus extérieure que réelle dont le roi se contentait. La vue des malheurs d'une guerre déplorable lui faisait écrire à un ami sûr ces sévères paroles :

« Dieu se contentera-t-il d'une dévotion qui consiste à dorer une chapelle, à dire un chapelet, à écouter une musique, à se scandaliser facilement, et à chasser quelque janséniste? Non-seulement il s'agit de finir la guerre au dehors, mais il s'agit encore de rendre du pain aux peuples moribonds, de rétablir

1 Lettre du 17 mai 1711.

2 Voyez dans les Mémoires du temps la description du voyage de Baréges. ' De l'Église gallicane, liv. II, chap. xii.

l'agriculture et le commerce, de réformer le luxe qui gangrène toutes les mœurs de la nation, de se ressouvenir de la vraie forme du royaume, et de tempérer le despotisme, cause de tous nos maux. On applaudit à la dévotion du roi, parce qu'il ne s'irrite point contre la Providence qui l'humilie. On se contente qu'il croie n'avoir commis aucune faute importante, et qu'il se regarde comme un saint roi que Dieu éprouve, ou tout au plus comme un roi qui a péché, comme David, par la fragilité de la chair, dans sa jeunesse. Mais lui dit-on qu'il faut qu'il reconnaisse que c'est par le renversement de tout ordre qu'il s'est jeté dans l'abîme d'où il semble que rien ne puisse le tirer ? J'avoue qu'il ne faut pas lui dire durement ces vérités ; mais il faudrait l'y mener peu à peu, et ne le croire ni en état d'apaiser Dieu, ni de redresser ses affaires, que quand son cœur sera redressé! Tout le reste n'est proportionné ni îi ses fautes^ nia nos malheurs, ni aux remèdes qui peuvent encore nous sauver i. »

Au zèle, à des sentiments d'humanité dignes de tous les éloges, il se joint peut-être encore ici quelque prévention contre un monarque qui sut au moins se montrer constamment digne et grand dans ses malheurs ; mais ce qui témoigne le plus de la sévérité du jugement de Fénelon sur Louis XIV, c'est le fameux projet de lettre anonyme à ce monarque, quia dû être rédigé, au plus tôt en 1691, après la mort du marquis de Louvois, et au plus tard en 1693, avant la mort de M. de Harlay, archevêque de Paris. L'auteur du Télémaque y signale avec une âpre franchise tous les abus du règne de Louis XIV, entre autres l'injustice de plusieurs guerres, notamment de celle de Hollande en 1672, et l'indignité de certains confidents du roi. Les appréciations y sont d'une rigueur outrée, et le langage ferme jusqu'à la dureté, comme dans ce passage :

« Vous n"aimez point Dieu ; vous ne le craignez même que d'une crainte d'esclave; c'est l'enfer et non pas Dieu que vous craignez. Votre religion ne consiste qu'en superstitions, en petites pratiques superficielles. Vous êtes comme les Juifs dont Dieu dit : Pendant qu'ils m'honorent des lèvres, leur cœur est loin de moi. Vous êtes scrupuleux sur des bagatelles et endurci sur des maux terribles. Vous n'aimez que votre gloire et votre commodité. Vous rapportez tout à vous, comme si vous étiez le Dieu de la terre, et que tout le reste n'eût été créé que pour vous être sacrifié. C'est, au contraire, vous que Dieu n'a mis au monde que pour votre peuple. Mais, hélas! vous ne comprenez point ces vérités : comment les goûteriez-vous? Vous ne connaissez point Dieu, vous ne l'aimez point, vous ne le priez point du cœur, et vous ne faites rien pour le connaître. »

On a fortement contesté l'authenticité de cette lettre, empreinte d'une véritable prévention contre un roi qui, après tout, fut un des plus grands qu'ait produits la monarchie. L'auteuranonyme se sert de ces expressions : La •personne, Sire, qui prend la liberté de vous écrve cette

lettre vous aime sans être connue de vous. On avait peine à croire que

Fénelon n'eût eu recours à cette fausseté que pour détourner les soupçons de Louis XIV, et l'on ne pouvait guère voir, dans une lettre

1 Lettre au duc de Chevreuse, 4 août 1710.

anonyme, un trait de courage honorable à sa mémoire. Mais tous les doutes ont dû disparaître après la découverte, faite en 182o, du manuscrit original de cette lettre qui avait été publiée pour la première fois en 1794 par d'Alembert, dans son Histoire des membres de l'Académie française. Pour justifier Fénelon d'une dureté et d'un manque de convenance fort opposés à son caractère, tout ce qu'il reste à croire, c'est que cette lettre ne fut jamais pour lui qu'un simple projet auquel il ne donna nulle suite.

Malgré sa prévention, il ne s'en montrait pas moins le plus fidèle et le plus dévoué sujet du roi, comme le prouva sa conduite pendant les malheurs des guerres de Handre où il nourrit les armées de Louis XIV, et fit les plus grands sacrifices pour le bien de l'État avec autant de modestie que de générosité. Au moment où le Cambrésis semblait sur le point d'ôtre conquis par les armées coalisées, il écrivait :

« Si les ennemis prenaient Cambrai, je me retirerais au Quesnoy, à Landrecies, et puis à Avesnes. J'irais de place en place jusque dans la dernière de la domination du roi. Je ne prêterais aucun serment, lorsque le roi n'aurait plus aucune place dans mon diocèse; alors je ne m'en irais jamais volontairement, et je me laisserais mettre en prison plutôt que de quitter mon troupeau. Alors j'irais à la cour pour demander ce que le roi voudrait de moi dans une telle extrémité. Si le roi ne désirait rien de moi, alors je demeurerais en souffrance sans prêter aucun serment, jusqu'à ce que Cambrai eîit été cédé aux ennemis par un traité de paix. Si, au contraire, le roi désirait que je quittasse, je quitterais cent mille livres de rentes sans condition et sans rien demander i. »

C'est ici le lieu de donner quelques détails sur la doctrine politique de Fénelon, que ses panégyristes comme ses censeurs n'ont trop longtemps vue que dans les agréables fictions du Télémaque. D'autres ouvrages sérieux, quoique d'une moindre valeur littéraire, révèlent que l'archevêque de Cambrai était loin de prétendre appliquer au gouvernement d'un grand empire les règlements imaginaires de la petite colonie de Salenle. Tous respirent une si généreuse aversion du despotisme et un sentiment si élevé de la Uberté et de l'humanité, qu'il ne pourra jamais être compris que des âmes d'élite. « Ce grand et aimable génie, disait l'un des hommes les plus ennemis des chimères, paye encore aujourd'hui les efforts qu'il fit, il y a plus d'un siècle, pour le bonheur des rois, encore plus que pour celui des peuples. L'oreille superbe de l'autorité redoute encore la pénétrante douceur des vérités prononcées par cette Minerve envoyée sous la figure de Mentor; et peu s'en faut que dans les cours Fénelon ne passe pour un républicain ^ » Ni républicain ni absolutiste, zélateur de réformes nullement aventureuses, ami d'une liberté encore un peu féodale : tel apparaît Fénelon dans ses écrits politiques.

1 Lettre au duc de Clievreuse, Cambrai, 4 mai 1710. " De Maistre, De i'Kglise (jallic, liv. II, chap. xii.

Le plus important de ces ouvrages est VExamen de conscience d'un roi, ou Direction pour la conscience d'un roi, composé par Fénelon, depuis sa retraite à Cambrai, pour l'instruction du duc de Bourgogne. Tous les conseils donnés au futur héritier de la couronne s'y rapportent à trois objets : ^^■?^sfr«c<jûn nécessaire à un prince, V exemple qu'il doit à ses sujets, la justice qui doit présider à tous les actes de son gouvernement.

Le duc de Bourgogne, dans la crainte que Louis XIV, qui avait reçu du Télémaque une si fâcheuse impression, ne fût également blessé par VExani'^n de conscience, se contentait de le lire fréquemment, et le laissait entre les mains de M. de Beauvilliers. Après la mort de ce digne ami de Fénelon, \ Examen passa dans les mains du neveu de l'archevêque de Cambrai. Le marquis de Fénelon joignait à toutes les qualités d'un brave militaire et au talent des négociations une piété profonde et tendre, et il prenait pour règle de toutes ses opinions et de tous ses sentiments la doctrine et les principes de son oncle, qu'il avait toujours chéri comme un père et vénéré comme un saint. Après avoir donné, en 1734, une magnifique édition du Télémaque, il s'occupa de publier la Direction pour la conscience d'un roi; mais il ne parvint à la faire imprimer, en 1748, qu'après avoir rencontré d'extrêmes difficultés de la part du ministère qui pensait que cette morale, très-èdifiante entre un confesseur et son pénitent^ pouvait contrarier en quelques circonstances les vues politiques du gouvernement, et qui faisait entendre que la nécessité de conserver la tranquilhté des peuples^ l'équilibre des empires, et de prévenir de plus grands malheurs, obligent quelquefois les chefs des nations de déroger à ces maximes d'une stricte justice, sur lesquelles doivent se régler toutes les transactions particulières. La première édition de ce beau complément et correctif du Télémaque fut seulement tolérée ; mais en 1774, au commencement du règne de Louis XVI, il en parut une nouvelle du consentement exprès du roi, comme disaient les éditeurs. Un monarque sincèrement et véritablement religieux un monarque réformateur et régénérateur, ne pouvait qu'applaudir à la propagation des maximes de cetExawen sommaire de tous les devoirs du prince, où le grand archevêque porte si loin la délicatesse de conscience en politique et en morale; où il rapporte tout au bonheur de la nation, et où Ton lit de nombreux passages comme celui-ci :

« L'amour du peuple, le bien public, l'intérêt général de la société est donc la loi immuable et universelle des souverains. Cettp loi est antérieure à tout contrat : elle est fondée sur la nature môme ; elle est la source et la règle sûre de toutes les autres lois. Celui qui gouverne doit être le premier et le plus obéissant à cette loi primitive. Il peut tout sur les peuples; mais cette loi doit pouvoir tout sur lui. Le père commun de la grande- famille ne lui a confié ses enfants que pour les rendre heureux; il veut qu'un seul homme serve par sa sagesse à la féhcité de tant d'hommes, et non que tant d'hommes servent par leur misère h. flattée l'orgueil d'un seul. Ce n'est point pour lui-même que Dieu

FENELON. i39

l'a fait roi : il ne l'est que pour être l'homme des peuples... Le despotisme tyranniqae des souverains est un attentat sur les droits de la fraternité humaine; c'est renverser la grande et sage loi de la nature, loi dont ils ne doivent ôtre que les conservateurs... Le pouvoir sans bornes est une frénésie qui ruine leur propre autorité... On peut, en conservant la subordination des rangs, concilier la liberté du peuple avec l'obéissance due aux souverains, et rendre les hommes tout ensemble bons citoyens et fidèles sujets, soumis sans être esclaves, et libres sans être effrénés. L'amour de l'ordre est la source de toutes les vertus politiques, aussi bien que de toutes les vertus divines. »

La Direction pour la conscience d'un roi, ?,\xh\vm.& inspiration du cœur d'un évoque, n'offre pas de théories nouvelles. On en trouve quelquesunes dans un ouvrage du chevalier de Ramsay, intitulé : Essai sur le gouvernement civil, qui n'est que le développement des conversations qu'eut Fénelon avec le prétendant, fils de Jacques II, pendant le séjour que ce prince fit à Cambrai dans le cours de la guerre de succession.

Mais si l'on veut avoir une idée nette de la doctrine politique de Fénelon, il faut surtout la chercher dans les plans de gouvernement qu'il écrivit pendant les négociations pour la paix, et alors que son élève semblait toucher à la couronne.

« Les mémoires sur le gouvernement qu'il adressait par le duc de Chevreuse au Dauphin, dit un illustre écrivain de notre temps, étaient une constitution tout entière de la monarchie. Les réformes politiques avaient passé de la poésie dans la réalité; mais elles s'y étaient dépouillées des chimères qui les discréditaient dans le Télémaque, et elles y portaient Tempreinte de la maturité, de la réflexiou et de la pratique. Le saint était devenu ministre, et le poëte homme d'État. On y trouve tout ce qui s'est accompli, tenté ou préparé depuis pour l'amélioration du sort des peuples *. »

Ce qui ressort de plus particulier et de plus pratique des divers ou vrages de Fénelon, traitant directement ou indirectement de la politique, c'est qu'il était partisan des constitutions écrites et sanctionnées par le consentement du peuple entier. « Il faut qu'un peuple ait des lois écrites, toujours constantes et consacrées par toute la nation, fait-il dire à Socrate dans les Dialogues des morts ; qu'elles soient audessus de tout ; que ceux qui gouvernent n'aient d'autorité que par elles; qu'ils puissent tout pour le bien, suivant les lois; qu'ils ne puissent rien contre ces lois pour autoriser le mal. » « Tout prince sage, disait-il encore, doit souhaiter de n'être que l'exécuteur des lois et d'avoir un conseil suprême qui modère son autorité *. » « Dans les désastres de la guerre de la succession d'Espagne, il proposa la convocation des notables et le rétablissement des états généraux. Il appuyait ses principes de l'exemple de Louis XII et de Henri IV. Enfin

» Lamartine, Le Civilisateur, t. II. Fénelon, XLIIL * Vie de Fénelon, par Ramsay.

Louis XIV trouva le plan d'un gouvernement par conseils, dans les papiers du duc de Bourgogne; ce qui lui fit proférer ce mot, souvent cité : « Ces gens-là ne connaissent guère les Français ni la manière dont il faut les gouverner. »

Dans tout cela, Fénelon était loin de se poser en homme d'État ni en législateur. Jamais il n'a présenté ses idées sur le gouvernement que comme des ébauches un peu hasardées. Et cependant il ne s'aventurait guère. Ses plans sont strictement conformes aux lois de la monarchie française, il ne donne dans aucune théorie, sa raison est toute pratique. Ce caractère de bon sens se révèle particulièrement dans le plan d'une vaste enquête sur l'état de la France, conçu par lui vers l'année 1695, pour l'instruction du duc de Bourgogne; il eut soin, ainsi que l'a observé M. Augustin Thierry S d'y faire entrer le passé comme le présent, les vieilles mœurs, les -vieilles institutions, comme les progrès nouveaux de l'industrie et de la richesse nationale ; demandant au nom du jeune prince, à tous les intendants du royaume, des informations détaillées sur les antiquités de chaque province, sur les anciens usages et les anciennes formes de gouvernement des pays réunis à la couronne.

Enfin, ce qui achève de montrer que Fénelon ne se laissait pas dominer en politique par l'imagination et ce que nous appellerions aujourd'hui la sentimentaUté, c'est qu'avec les instructions de Mentor il mit sous les yeux de son élève le manuscrit de la Politique tirée de l'Écriture sainte de Bossue t.

En résumé, rien de bien hasardé ni rien de bien nouveau dans les idées politiques de Fénelon. Il réunissait en lui au sentiment le plus tendre, à l'imagination la plus vive, la plus forte et la plus saine raison. Joignant admirablement au sentiment des possibihtés humaines la vue de l'idéal, il ne va jamais si loin dans les pensées générales qu'il ne puisse revenir aisément aux considérations particuhères, et il quitte bien vite le pays de l'idéal pour le monde de la réalité. Enfin, ce grand esprit, qu'on a trop qualifié de chimérique % fut un de ces

* Consid. sur l'hist. de Fraiice, ch. ii.

2 Cette opinion a été soutenue sans réserve de nos jours. Ainsi M. Nisard, dans un très-remarquable article de lafleuwe des Deux-Mondes, à\x 14 mars 1846, intitulé, Fénelon, ses éoHts politiques, religieicx et littéraires, qu'il a reproduit avec de très-légers changements dans son Histoire de la littérature fra7içaise, s'attache avec une vive insistance à établir que Fénelon fut chimérique dans la religion, chimérique dans la politique, chimérique dans la direction des consciences, dans la direction des particuliers, comme dans celle du duc d'j Bourgogne, chimérique enfin dans ses doctrines littéraires. A entendre l'illustre académicien, Fénelon est le premier écrivain qui ait rompu l'équilibre entre l'esprit de liberté et l'esprit de discipline. La tendance de tous ses écrits est de substituer le particulier à l'universel, le sens propre à la tradition. Fénelon a trop aimé la domination; son esprit absolu se trahit dans la précision sèche et la dureté de tous ses règlements. 11 se servait de ses amitiés pour la puissance,

hommes destinés à ôtre appelés rôveurs par ceux qui ont un cercle positif, déterminé, circonscrit d'idées reçues et imposées, et qui n'imaginent rien au delà. Quoi que l'on pense, d'ailleurs, de quelquesunes de ses théories particulières en politique, ce lui sera toujours un très-grand honneur d'avoir osé dire, sous le gouvernement le plus personnel, que <'les rois étaient faits pour les sujets, et non les sujets pour les rois. »

Théologien et controversiste, orateur et philosophe, littérateur et moraliste, Fénelon est toujours un admirable écrivain, et l'on peut appliquera ses moindres productions ce que madame de Maintenon disait des manuscrits trouvés par Louis XIV dans la cassette du duc de Bourgogne, après sa mort, et brûlés impitoyablement : « Jamais on ne peut rien écrire de si beau et de si bon ^ » Ce qui frappe le plus, au premier abord, dans la plupart des ouvrages de Fénelon, ce sont ces Heurs de diction à tout propos renaissantes, ces vives et gracieuses images qui semblent être sa langue naturelle, et qui font qu'on se demande comment il n'a pas été un grand poëte aussi bien qu'un grand prosateur. Et cependant il sait ne pas trop employer le coloris poétique, même dans le Télémaque dont le style enchanteur est partout d'une frappante simplicité, si ce n'est dans un petit nombre de morceaux pompeux, comme la description du char d'Amphitrite. Il dit quelque part, en parlant de Dieu : « Il tient dans ses mains toutespuissantes les cœurs des hommes, et les tourne comme il lui plaît, ainsi que la main d'un fontainier donne aux eaux, sur le sommet d'une montagne, la pente qu'il veut ^ » L'auteur du Télémaque manie, pour ainsi dire, la langue avec une semblable aisance, et il a, dans ses meilleures pages, la force comme la délicatesse, la solidité comme la grâce, le sentiment comme l'imagination. Fénelon, et cet éloge lui a été souvent donné, joint naturellement, et par une sorte d'effusion spontanée, le sentiment k la pensée, même en traitant des sujets qui exigent toute la rigueur du l'aisonnement.

Tant de mérites du premier ordre n'empêchent point de reconnaître qu'il n'est pas toujours aussi mcîle, aussi grand, aussi parfait que Bossuet, qui aimait si peu le Télémaque, non-seulement pour les discours amoureux, les descriptions galantes, et les peintures passionnées qui lui faisaient dire, avec une sévérité où il entrait trop de prévention : « Que cet ouvrage était indigne, non-seulement d'un évoque,

et peut-être de ses vertus pour sa faveur. Ce prélat qui, toute sa vie, désira d'entrer dans le gouvernement avait, à l'insu de sa vertu, formé son élève pour ses secrètes espérances.

On aimerait qu'un esprit aussi sensé et aussi droit que M. D. Nisard eût laissé ce qu'il y a de trop tranché dans ces appréciations à M. Lherminier, qui les a le premier hasardées avec une blâmable irrévérence pour le génie et pour la vertu.

* Lettre au duc de Beauvilliers.

2 Instructions et avis, etc.^ XXXVL

mais d'un prêtre et d'un chrétien, et plus nuisible que profitable au prince à qui l'auteur l'avait donné *; » mais aussi pour le style qu'il trouvait bien plat, efféminé et poétique, et outré dans les peintures. Voltaire a dit, s'adressant à Fénelon :

« J'admire fort votre style flatteur,

Et votre prose, &ncov (]xi un peu traînante^. »

Ce second jugement est encore sévère, et le premier est excessif; mais ces deux appréciations, quoique outrées, permettent de juger de ce qu'on peut reprocher au style de Fénelon.

11 est, sans contredit, quelquefois négligé et un peu abandonné. On reconnaît dans le style de Fénelon en général la pratique de ce qu'il recommande en particulier pour la chaire, l'improvisation après réflexion, et il offre les avantages comme les inconvénients de cette méthode.

Du reste, un caractère bien moins neuf, un cachet moins original que chez Bossuet, et l'on a pu dire que Fénelon « fit plutôt un choix élégant et heureux delà langue connue, qu'il n'en étendit les limites'.

Le génie antique respire partout dans ses écrits. On l'en a loué suffisamment, et même avec quelque excès. Peut-être cet archevêque chrétien se monlra-t-il trop épris des grâces païennes, et certes il leur sacrifia trop exclusivement. Son talent eût gagné en originalité à connaître un peu mieux les diverses époques antérieures de cette littérature qu'il devait tant illustrer, à savoir apprécier ce que l'art avait produit de bon et môme d'admirable dans des temps auxquels il ne sut reconnaître à cet égard aucun mérite, lui qui disait : « Notre siècle, qui ne fait que sortir de la barbarie *; » lui qui n'estimait pas plus l'architecture que la littérature du moyen âge, et qui a écrit cette page d'une critique si incomplète et si exclusive :

« A. Connaissez-vous rarchitecture de nos vieilles églises, qu'on nomme gothique?

« B. Oui, je la connais, on la trouve partout.

« A. N'avez-vous pas remarqué ces roses, ces points, ces petits ornements coupés et sans dessein suivi, enfin tous ces colifichets dont elle est pleine ? Voilà en architecture ce que les antithèses et les autres jeux de mots sont dans l'éloquence. L'architecture grecque est bien plus simple; elle n'admet que des ornements majestueux et naturels; on n'y voit rien que de grand, de proportionné, de mis en place. Cette architecture, qu'on appelle gothique, nous est venue des Arabes; ces sortes d'esprits, étant fort vifs et n'ayant ni règle ni culture, ne pouvaient manquer de se jeter dans de fausses subtilités. De là

1 Joicrn. de le Dieu,janv. 1700.

« Lettre à l'Académie, X.

3 Satires, le Mondain.

* Thomas, Traité de la lang. poétique, Réfl. prél. sur les lang. en gén. et sur la lang. franc, en particulier.

FÉNKLON. 143

leur vint ce mauvais goût en toutes choses. Ils ont été sophistes en raisonnement, amateurs de colifichets en architecture, et inventeurs de pointes en poésie et en éloquence. Tout cela est du même génie.

« B. Cela est fort plaisant. Selon vous, un sermon plein d'antithèses et d'autres semblables ornements, est fait comme une église bâtie à la gothique.

« A. Oui, c'est précisément cela ». »

Le don incomparable de Fénelon, c'est la grâce, c'est le charme, et c'est pour avoir possédé à un si haut degré ces qualités séduisantes qu'il jouissait, dans une grande partie du public, « delà réputation du meilleur écrivain de la France ' .» A moins d'être son ennemi déclaré, il fallait subir le charme. Saint-Simon, qui a été si sévère pour l'archevêque de Cambrai, le peint « doué d'une éloquence naturelle, douce, fleurie, d'une éloculion facile, nette, agréable, embellie de cette clarté nécessaire pour se faire entendre dans les matières les plus embarrassées et les plus abstraites : avec cela un homme qui ne voulait jamais avoir plus d'esprit que ceux à qui il parlait, qui se mettait à la portée de chacun, sans jamais se faire sentir, qui les mettait à l'aise et qui semblait enchanter ; de façon qu'on ne pouvait le quitter, ni s'en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver. C'est ce talent si rare et qu'il avait au dernier degré, qui lui tint ses amis si étroitement attachés toute sa vie malgré sa chute, et qui, dans leur dispersion, les réunissait pour se parler de lui, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus à lui. » La même pensée est heureusement poétisée par ces paroles de Chactas, dans les Natchez de Chateaubriand : « Ce qu'il faisait éprouver n'était pas des transports, mais une succession de sentiments paisibles et ineffables: il y avait dans son discours je ne sais quelle tranquille harmonie, je ne sais quelle douce lenteur, je ne sais quelle langueur de grâces qu'aucune expression ne peut rendre. »

Fénelon comptera toujours parmi les auteurs qui honorent le plus la littérature française ; cependant, — singularité bien digne d'avoir été plusieurs fois remarquée par ses historiens, et par laquelle nous terminerons son éloge — de tant d'ouvrages qu'il a laissés, bien peu furent écrits pour le public, et la plupart furent imprimés ou contre son intention première, ou positivement malgré lui, ou seulement après sa mort, par les soins de sa famille ; tant il était peu ambitieux de cette gloire d'écrivain qui devait rendre son nom immortel !

A l'âge de soixante-quatre ans, la santé de Fénelon était entièrement détruite par les travaux continuels et de tous genres qui avaient occupé tous ses jours, et souvent une grande partie de ses nuits ; par l'extrême sobriété de son régime; par les traverses et les chagrins que lui avaientsuscitésl'afTairedu quiétisme et la publication dxiTélémaque ; enfin par la dculeur qu'il avait éprouvée de la mort du duc de Bourgogne

1 Dialog. sur iéloq., II.

« Mém. de Saint-Simon, t. II, p. 327.

et de la perte de tous ses amis lesplus chers. Dans cet état d'épuisement, il tomba malade, au commencement de l'année 1715, d'une inflammation de poitrine qui lui causa une fièvre continue. Le danger s'aggrava promptement, et il fut emporté en quelques semaines ^

Il fut enlevé à ce monde au moment où il avait pris des mesures sérieuses pour se démettre de son archevêché, afin de pouvoir mieux, dans la retraite, mettre un intervalle entre la vie et la mort ; au moment aussi où il allait probablement se voir revêtu de la pourpre romaine. Les Mémoires du P. Quirini, qui se trouvait à Rome en 1714, témoignent de l'admiration que le souverain Pontife avait pour Igaîoctrine et la 'piété de Fénelon, et de l'intention où il était de l'élever prochainement au cardinalat ^. Du reste, dès le temps qui suivit immédiatement sa condamnation, l'archevêque de Cambrai jouissait à Rome d'une considération si grande, que ceux mômes qui s'étaient déclarés contre lui imploraient son appui auprès du pape et du sacré collège.

De nombreuses révolutions se sont accomplies depuis la mort du grand archevêque de Cambrai, révolutions dans les idées autant que dans les faits. Bien des réputations se sont élevées pour tomber bientôt. Fénelon lui-môme s'est vu, à diverses époques, jugé différemment, quoique toujours admiré. Mais sa gloire désormais ne subira plus de vicissitudes. Il est du petit nombre des hommes jouissant de ce glorieux privilège de ne pouvoir être abaissés par la censure, ni relevés par les louanges de qui que ce soit, que Macrobe attribuait à Virgile. Hase est Maronis qloria ut nullius laudibiis crescat, nullius vituperatione minuatur.

Propagation de l'ÉTang^ile par les missions.

Regardez ces peuples barbares qui firent tomber l'empire romain. Dieu les a multipliés, et tenus en réserve sous un ciel glacé, pour punir Rome païenne et enivrée du sang des martyrs : il leur lâche la bride, et le monde en est inondé. Mais, en renversant cet empire, ils se soumettent à celui du Sauveur; tout ensemble ministres des vengeances et des miséricordes, sans le savoir, ils sont menés, comme par la main, au-devant de l'Évan-

1 Journ. de Le Dieu, janv. 1700.

5 «Unde facile mihi innotesceret, cogitationemde illo praesule ad cardinalatum « evehendo pontificia mente jam repostam manere... Mihi e pontificio cubiculo « exeunti occurrit statim Lancisius,maximopere cupidus ex me ipso percipiendi M seriem et exitum sermonum, quos cum pontifice habuissem. Paucis cuncta <i eidem enarravi, orationemque meam conclusi,tradens me nihil prorsus dubi- « tare de purpura iiitra brève tempus Fenelonio archiepiscopo deferenda. » {Comment, hist,, part, ii, lib. I, cap. iv, p. 55 et seq.)

gile, et c'est d'eux qu'on peut dire à la lettre qu'ils ont trouvé le Dieu qu'ils ne cherchaient pas.

Combien voyons-nous encore de peuples que l'Église a enfantés à Jésus-Christ depuis le huitième siècle, dans ces temps môme les plus malheureux, où ses enfants révoltés contre elle n'ont point de honte de lui reprocher qu'elle a été stérile et répudiée par son époux! Vers le dixième siècle, dans ce siècle dont on exagère trop les malheurs, accoururent en foule à l'Église, les uns sur les autres, l'Allemand, de loup ravissant devenu agneau, le Polonais, le Poméranien, le Bohémien, le Hongrois conduit aux pieds des apôtres par son premier roi saint Etienne. Non, non, vous le voyez, la source des célestes bénédictions ne tarit point. Alors l'époux donna de nouveaux enfants à l'épouse pour la justifier, et pour montrer qu'elle ne cesse point d'être son unique et sa bien-aimée.

Mais que vois-je depuis deux siècles! Des régions immenses qui s'ouvrent tout à coup; un nouveau monde inconnu à l'ancien, et plus grand que lui. Gardez-vous bien de croire qu'une si prodigieuse découverte ne soit due qu'à l'audace des hommes. Dieu ne donne aux passions humaines, lors même qu'elles semblent décider de tout, que ce qu'il leur faut pour être les instruments de ses desseins : ainsi l'homme s'agite, mais Dieu le mène. La foi plantée dans l'Amérique, parmi tant d'orages, ne cesse d'y porter des fruits.

Quereste-t-il? Peuples des extrémités de l'Orient, votre heure est venue. Alexandre, ce conquérant rapide, que Daniel dépeint comme ne touchant pas la terre de ses pieds, lui qui fut si jaloux de subjuguer le monde entier, s'arrêta bien loin au deçà de vous : mais la charité ne va pas plus loin que l'orgueil. Ni les sables brûlants, ni les déserts, ni les montagnes, ni la distance des lieux, ni les tempêtes, ni les écueils de tant de mers, ni l'intempérie de l'air, ni le milieu fatal de la ligne, où l'on découvre un nouveau, ni les flottes ennemies, ni les côtes barbares, ne peuvent arrêter ceux que Dieu envoie. Qui sont ceux-ci qui volent comme les nuées? Vents, portez-les sur vos ailes. Que le Midi, que l'Orient, que les îles inconnues les attendent, et les regardent en silence venir de loin. Qu'ils sont beaux les pieds de ces hommes qu'on voit venir du haut des montagnes apporter la paix, annoncer les biens éternels, prêcher le salut, et dire : 0 Sion, ton Dieu régnera sur toi! Les vuici ces nouveaux conquérants, qui viennent sans armes, excepté la croix du Sauveur. Ils viennent, non pour enlever les richesses et répandre le sang des

PrOSATEUUS du XVII* SIÈCLE. II. 10

vaincus, mais pour offrir leur propre sang et communiquer le trésor céleste.

Peuples qui les vîtes venir, quelle fut d'abord votre surprise, et qui peut la représenter? Des hommes qui viennent à vous sans être attirés par aucun motif ni de commerce, ni d'ambition, ni de curiosité ; des hommes qui, sans vous avoir jamais vus, sans savoir même où vous êtes, vous aiment tendrement, qui quittent tout pour vous, et vous cherchent au travers de toutes les mers avec tant de fatigues et de périls, pour vous faire part de la vie éternelle qu'ils ont découverte? Nations ensevelies dans l'ombre de la mort, quelle lumière sur vos têtes !

A qui doit-on, mes frères, cette gloire et cette bénédiction de nos jours? A la compagnie de Jésus, qui, dès sa naissance, ouvrit, par le secours des Portugais, un nouveau chemin à l'Évangile dans les Indes. N'est-ce pas elle qui a allumé les premières étincelles du feu de l'apostolat dans le sein de ces hommes livrés à la grâce? Il ne sera jamais effacé de la mémoire des justes le nom de cet enfant d'Ignace, qui, de la même main dont il avait rejeté l'emploi de la confiance la plus éclatante, forma une petite société de prêtres, germes bénis de cette communauté '.

0 ciel, conservez à jamais la source d'une grâce si abondante, et faites que ces deux corps portent ensemble le nom du Seigneur Jésus à tous les peuples qui l'ignorent.

Parmi ces différents royaumes où la grâce prend diverses formes selon la diversité des naturels, des mœurs et des gouvernements, j'en aperçois un qui est le canal de TÉvangile pour les autres. C'est à Siam que se rassemblent ces hommes de Dieu ; c'est là que se forme un clergé composé de tant de langues et de peuples sur qui doit découler la parole de vie; c'esi là que commencent à s'élever jusque dans les nues des temples qui retentiront des divins cantiques.

Grand roi 2, dont la main les élève, que tardez-vous à faire au vrai Dieu, de votre cœur même, le plus agréable et le plus auguste de tous les temples? Pénétrants et attentifs observateurs, qui nous montrez un goût si exquis ; fidèles ministres, qu'il a envoyés du lieu où le soleil se lève jusqu'à celui où il se couche,

1 Cet enfant d'hjnace, dont parle Fénelon, est le père Bagot, jésuite, mort à Paris en 1664, supérieur de la maison professe.

2 Ces paroles s'adressent au roi de Siam, qui annonçait alors des dispositions favorables au christianisme, et dont les ambassadeurs étaient présents au dis couis de Fénelon. [Edit. de Vers.)

pour voir Louis, rapporlez-lui ce que vos yeux ont vu : ce royaume fermé, non, comme la Chine, par une simple muraille, mais par une chaîne de places fortifiées qui en rendent les frontières inaccessibles; cette majesté douce et pacifique qui règne au dedans; mais surtout cette piété qui cherche bien plus à faire régner Dieu que l'homme. Sache par nos histoires la postérité la plus reculée, que l'Indien est venu mettre aux pieds de Louis les richesses de l'aurore en reconnaissance de l'Évangile reçu par ses soins! Encore n'est-ce pas assez de nos histoires; fasse le ciel qu'un jour, parmi ces peuples, les pères attendris disent à leurs enfants pour les instruire : Autrefois, dans un siècle favorisé de Dieu, un roi nommé Louis, jaloux d'étendre les conquêtes de Jésus-Christ bien au delà des siennes, fit passer de nouveaux apôtres aux Indes; c'est par là que nous sommes chrétiens ; et nos ancêtres accoururent d'un bout de l'univers à l'autre pour voir la sagesse, la gloire et la piété qui étaient dans cet homme mortel!

Sous sa protection que la distance des lieux ne peut affaiblir, ou plutôt (car à Dieu ne plaise que nous mettions notre espérance ailleurs qu'en la croix), ou plutôt, par la vertu toute-puissante du nom de Jésus-Christ, évêques, prêtres, allez annoncer l'Évangile à toute créature. J'entends la voix de Pierre qui vous envoie et qui vous anime. Il vit, il parle dans son successeur ; son zèle et son autorité ne cessent de confirmer ses frères. C'est de la chaire principale, c'est du centre de l'unité chrétienne que sortent les rayons de la foi la plus pure et la plus féconde, pour percer les ténèbres de la gentilité. Allez donc, anges prompts et légers; que sous vos pas les montagnes descendent, que les vallées se comblent, que toute chair voie le salut de Dieu.

Frappe, cruel Japon : le sang de ces hommes apostoliques ne cherche qu'à couler de leurs veines, pour te laver dans celui du Sauveur que tu ne connais pas. Empire de la Chine, tu ne pourras fermer tes portes. Déjà un saint pontife*, marchant sur les traces de François-Xavier, a béni cette terre par ses derniers soupirs. Nous l'avons vu, cet homme simple et magnanime, qui revenait tranquillement de faire le tour entier du globe terrestre. Nous avons vu cette vieillesse prématurée et si touchante, ce corps vénérable, courbé, non sous le poids des années, mais sous celui de ses pénitences et de ses travaux, et il sem-

* Il s'agit ici de M. Fallu, évoque d'Héliopolis et vicaire apostolique dcTong- King.

blait nous dire à nous tous, au milieu desquels il passait sa vie, à nous tous qui ne pouvions nous rassasier de le voir, de l'entendre, de le bénir, de goûter l'onction et de sentir la bonne odeur de Jésus-Christ qui était en lui, il semblait nous dire : Maintenant me voilà, je sais que vous ne verrez plus ma face. Nous l'avons vu qui venait de mesurer la terre entière; mais son cœur, plus grand que le monde, était encore dans ces régions si éloignées. L'Esprit l'appelait à la Chine; et l'Évangile, qu'il devait à ce vaste empire, était comme un feu dévorant au fond de ses entrailles, qu'il ne pouvait plus retenir.

Allez donc, saint vieillard, traversez encore une fois l'Océan étonné et soumis ; allez au nom de Dieu. Vous verrez la terre promise; il vous sera donné d'y entrer, parce que vous avez espéré contre l'espérance même. La tempête, qui devait causer le naufrage, vous jettera sur le rivage désiré. Pendant huit mois votre voix mourante fera retentir les bords de la Chine du nom de Jésus-Christ. 0 mort précipitée 1 ô vie précieuse, qui devait durer plus longtemps! 0 douces espérances tristement enlevées! Mais adorons Dieu, taisons-nous.

[Sermon pour la fête de l'Epiphanie, Sur la vocation des gentils, 1.)

Extrait du discours pour le sacre de l'électeur de Cologne.

0 hommes qui n'êtes qu'hommes, quoique la flatterie vous tente d'oublier l'humanité et de vous élever au-dessus d'elle, souvenez-vous que Dieu peut tout sur vous, et que vous ne pouvez rien contre lui. Troubler l'Église dans ses fonctions, c'est attaquer le Très-Haut dans ce qu'il a de plus cher, qui est son Épouse : c'est blasphémer contre les promesses; c'est oser l'impossible ; c'est vouloir renverser le règne éternel. Rois de la terre, vous vous ligueriez en vain contre le Seigneur et contre son Christ * ; en vain vous renouvelleriez les persécutions : en les renouvelant, vous ne feriez que purifier l'Église, et que ramener pour elle la beauté de ses anciens jours. En vain vous diriez : IÎ077ipons ses liens ^ et rejetons son joug : celui gui habite dans les deux rirait de vos desseins. Le Seigneur a doriné à son Fils toutes les nations comme son héritage, et les extrémités de la terre comme ce qu'il doit posséder en propre 2. Si vous ne vous humiliez pas sous

1 Ps., II, 2.

2 Ibid., II, 3, 4, 8, 9.

sa puissante main, il vous brisera comme des vases (V argile. La puissance sera enlevée à quiconque osera s'élever contre l'Église.

Ce n'est pas elle qui l'enlèvera, car elle ne sait que souffrir et prier. Mais si les princes voulaient l'asservir, elle ouvrirait son sein; elle dirait: Frappez, elle ajouterait, comme les apôtres: Jugez vous-mêmes devant Dieu s'il est juste de vous obéir plutôt qu'à lui ^. Ici ce n'est pas moi qui parle, c'est le Saint-Esprit. Si les rois manquaient à la servir 2 et à lui obéir, la puissance leur serait enlevée. Le Dieu des armées, sans qui on garderait en vain les villes, ne combattrait plus avec eux.

Non-seulement les princes ne peuvent rien contre l'Église, mais encore ils ne peuvent rien pour elle, touchant le spirituel, qu'en lui obéissant. Il est vrai que le prince pieux et zélé est nommé Vévêque du dehors et \q protecteur des canons ^ ; expressions que nous répétons sans cesse avec joie, dans le sens modéré des anciens qui s'en sont servis. Mais l'évêque du dehors ne doit jamais entreprendre la fonction de celui du dedans. Il se tient, le glaive en main, à la porte du sanctuaire; mais il prend garde de n'y entrer pas. En même temps qu'il protège, il obéit; il protège les décisions, mais il n'en fait aucune. Yoici les deux fonctions auxquelles il se borne: la première est de maintenir lÉglise en pleine liberté contre tous ses ennemis du dehors, afin qu'elle puisse au dedans, sans aucune gêne, prononcer, décider, conduire, approuver, corriger, enfin abattre toute hauteur qui s'é lève contre la science de Dieu ; la seconde est d'appuyer ces mêmes décisions, dès qu'elles sont faites *, sans se permettre jamais, sous aucun prétexte, de les interpréter. Cette protection des canons se tourne donc uniquement contre les ennemis de l'Église, c'est-à-dire contre les novateurs, contre les esprits indociles et contagieux, contre tous ceux qui refusent la correction. A Dieu ne plaise que le protecteur tourne, ni prévienne jamais en rien ce que l'Église réglera ! Il attend, il écoute humblement, il croit sans hésiter, il obéit lui-même, et fait autant obéir par l'autorité de son exemple, que par la puissance qu'il tient dans ses mains. Mais enfin le protecteur de la liberté ne la diminue jamais. Sa protection ne serait plus un secours, mais un joug déguisé, s'il voulait déterminer l'Église, au lieu de se laisser déter-

» Act., IV, la.

ï is., Lx, 12.

3 Euseb., De Vitâ Constantini, lib. IV, cap. xxiv.

* Serviant reges terrce Cliristo, eiiam tcges ferendo pro Christo. S. Aug. Ep. xciii, ad Vincent., n. 19, t. II, p. 239.

miner par elle. C'est par cet excès funeste que l'Angleterre a rompu le sacré lien de l'unité, en voulant donner l'autorité de chef de l'Église au prince, qui ne doit jamais en être que le protecteur.

Quelque besoin que l'Eglise ait d'un prompt secours contre les hérésies et contre les abus, elle a encore plus besoin de conserver sa liberté. Quelque appui qu'elle reçoive des meilleurs princes, elle ne cesse jamais de dire avec l'Apôtre ^ : Je travaille jusqu'à souffrir les liens comme si j'étais coupable ; mais la parole de Dieu que nous annonçons n'est liée par aucune puissance humaine. C'est avec cette jalousie de l'indépendance pour le spirituel, que saint Augustin disait à un proconsul, lors même qu'il se voyait exposé à la fureur des donatistes : « Je ne voudrais « pas que l'église d'Afrique fût abattue jusqu'au point d'avoir <( besoin d'aucune puissance terrestre ^. ti Voilà le même esprit qui avait fait dire à saint Cyprien : « L'évêque tenant dans ses « mains l'Évangile de Dieu peut être tué, mais non pas vaincu ^. » Voilà précisément le même principe de liberté pour les deux états de l'Église. Saint Cyprien défend cette liberté contre la violence des persécuteurs, et saint Augustin la veut conserver avec précaution, même à l'égard des princes protecteurs, au milieu de la paix. Quelle force, quelle noblesse évangélique, quelle foi aux promesses de Jésus-Christ! 0 Dieu, donnez à votre Église des Cypriens, des Augustins, des pasteurs qui honorent le ministère, et qui fassent sentir à l'homme qu'ils sont les dispensateurs de vos mystères!...

Voilà, ô prince, un peuple innombrable que vous allez conduire. Vous devez être au milieu d'eux comme saint Augustin nous dépeint saint Ambroise : il passait toute la journée avec les livres sacrés dans ses mains, se livrant à la foule des hommes qui venaient à lui comme au médecin, pour être guéris de leurs maladies spirituelles : Quorum infirmitalibus servicbat *.

Mais ce médecin ne doit-il pas diversifier les remèdes selon les maladies? Oui, sans doute : de là vient qu'il est dit que nous sommes les dispensateurs de la grâce de Dieu qui prend diverses formes ^. Le vrai pasteur ne se borne à aucune conduite particulière: il est doux, il est rigoureux; il menace, il encourage, il

1 II Tim., II, 9.

2 Ep. c, Ad Donat., n. 1, p. 269.

3 Ep. Lv, Ad Cornet.^ p. 88, édit. Baluz.

* Confess., lib. VI, cap. m, n. 3, t. I, p. 121. s PPetr., IV, 10.

espère, il craint, il corrige, il console; il devient juif avec les Juifs pour les observations légales; il est avec ceux qui sont sous la loi comme s'il y était lui-môme; il devient faible avec /ex faibles ; il se fait tout à tous pour les gagner tous *.

0 heureuse faiblesse du pasteur qui s'affaiblit tout exprès par pure condescendance, pour se proportionner aux âmes qui manquent de force! Qui est-ce, é\i l'Apôtre 2, qui s'affaiblit, sans que je. m'affaiblisse avec lui? Qui est-ce qui tombe ^ sans que mon cœur è/w/epour le relever? 0 pasteurs^ loin devons tout cœur rétréci! Élargissez, élargissez vos entrailles. Vous ne savez rien, si vous ne savez que commander, que reprendre, que corriger, que montrer la lettre de la loi. Soyez pères; ce n'est pas assez : soyez mères; enfantez dans la douleur, souffrez de nouveau les douleurs de l'enfantement à chaque effort qu'il faudra faire pour achever de former Jésus-Christ dans un cœur. Nous avons été au milieu de vous, disait saint Paul aux fidèles de Thessalonique 3, comme des enfants, ou comme une mère qui caresse ses enfants quand elle est nourrice. Attendez sans fin, ô pasteur d'Israël ; espérez contre l'espérance ; imitez la longanimité de Dieu pour les pécheurs ; supportez ce que Dieu supporte ; conjurez, reprenez en toute patience'^: il vous sera donné selon la mesure de votre foi. Ne doutez pas que les pierres mêmes deviennent enfin des enfants d'Abraham. Vous devez faire comme Dieu, à qui saint Augustin disait ^ : « Vous avez manié mon cœur pour le refaire peu à peu par une main si douce et si miséricordieuse : Paulatim tu, Domine, manumitissimâ et misericordissimâ pertractans et componens cor meum. n

Mais de quoi s'agit-il dans le ministère apostolique? Si vous ne voulez qu'intimider les hommes, et les réduire à faire cer laines actions extérieures, levez le glaive; chacun tremble, vous êtes obéi. Voilà une exacte police, mais non pas une sincère religion. Si les hommes ne font que trembler, les démons tremblent autant qu'eux, et haïssent Dieu. Plus vous userez de rigueurs et de contrainte, plus vous courrez risque de n'établir qu'un amourpropre masqué et trompeur. Où seront donc ceux que le Père cherche, et qui l'adorent en esprit et en vérité? Souvenons-nous que le culte de Dieu consiste dans l'amour: Nec colitur ille nisi

1 I Cor., IX, 20, 21, 22.

8 II Cor., XI, -29.

3 I ïhcssal., II, 7.

* II Tim.. IV, 2.

5 Confess., lib. VI, cap. v, n. 7, t. I, p. 757.

amando i. Pour faire aimer, il faut entrer au fond des cœurs ; il faut en avoir la clef; il faut en remuer tous les ressorts ; il faut persuader, et faire vouloir le bien, de manière qu'on le veuille librement et indépendamment de la crainte servile. La force peut-elle persuader les hommes? Peut-elle leur faire vouloir ce qu'ils ne veulent pas? Ne voit-on pas que les derniers hommes du peuple ne croient ni ne veulent point toujours au gré des plus puissants princes ? Chacun se tait-, chacun se déguise, chacun agit et paraît vouloir, chacun flatte, chacun applaudit; mais on ne croit et on n'aime point ; au contraire on hait d'autant plus qu'on supporte plus impatiemment la contrainte qui réduit à faire semblant d'aimer. Nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté d'un cœur.

Pour Jésus-Christ, son règne est au dedans de l'homme, parce qu'il veut l'amour. Aussi n'a-t-il rien fait par violence, mais tout par persuasion, comme dit saint Augustin 2 : Nihilegit vi^ sed omnia suadenâo. L'amour n'entre point dans le cœur par contrainte : chacun n'aime qu'autant qu'il lui plaît d'aimer. Il est plus facile de reprendre que de persuader; il est plus court de menacer que d'instruire; il est plus commode à la hauteur et à l'impatience humaine de frapper sur ceux qui résistent, que de les édifier, que de s'humilier, que de prier, que de mourir à soi, pour leur apprendre à mourir à eux-mêmes. Dès qu'on trouve quelque mécompte dans les cœurs, chacun est tenté de dire à Jésus-Christ : Voulez- vous que nous disions au feu de descendre du ciel pour consumer ces pécheurs indociles? Mais Jésus-Christ leur répond : Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes ^ : il réprime ce zèle indiscret.

La correction ressemble à certains remèdes que l'on compose de quelque poison : il ne faut s'en servir qu'à l'extrémité, et qu'en les tempérant avec beaucoup de précaution. La correction révolte secrètement jusques aux derniers restes de l'orgueil ; elle laisse au cœur une plaie secrète qui s'envenime facilement. Le bon pasteur préfère autant qu'il le peut une douce insinuation ; il y ajoute l'exemple, la patience, la prière, les soins paternels *. Ces remèdes sont moins prompts, il est vrai; mais ils sont d'un meilleur usage. Le grand art dans la conduite des âmes, est de

* S. Ang. Ep. cxL, ad Honorât., n. 45, t. II, p. 438.

* De ver. relig., cap. xvi, 11. 31, t. I, p. 757. 3 Luc, IX, 54, 55.

* Voy. S. Aiig., Expos- Epist. ad Gai., n. 56, t. III, p. 2, 974, 975.

vous faire aimer pour faire aimer Dieu, et de gagner la confiance pour parvenir à la persuasion. L'Apôtre veut-il attendrir tous les cœurs, en sorte qu'on ne puisse lui résister: Je vous conjure, dit-il aux fidèles ^,par la douceur et par la modestie de Jésus-Christ.

1 II Cor., X, 1.

BOURDALOUE (Louis)

DeBossuetet de Fénelon à Bourdaloue, la distance est considérable. Après ces deux génies universels, on peut cependant donner une belle place à ce grand orateur, la plus incontestable gloire d'un ordre le plus célèbre de tous par le nombre d'écrivains et de prédicateurs habiles qu'il a produits ^ Il comptera toujours parmi les hommes qui ont le plus honoré le dix-septième siècle, ne serait-ce que pour avoir introduit le premier la dialectique dans la chaire, et pour s'être montré un éminent moraliste dans tous ses sermons, qu'il prêcha, durant plus de trente-quatre ans, dans les provinces, à la cour ou dans Paris, toujours également goûté des grands, des savants et du peuple.

Louis Bourdaloue, suivant son acte baptistaire, naquit à Bourges, le 26 août 1632, de noble homme Élienne Bourdaloue et de damoiselle Anne Lelarge. Son père était doyen des conseillers au présidial de Bourges. Il avait eu d'abord la pensée d'embrasser l'état ecclésiastique, et l'avait abandonnée. Aussi, quand son fils témoigna l'intention de se faire religieux, voulut-il éprouver sa vocation. L'ardent jeune homme s'était dérobé à sa famille pour se jeter dans la maison de saint Ignace de Paris. Son père ne fut pas plutôt instruit de sa retraite qu'il vint en poste au noviciat et le ramena à Bourges. Mais il reconnut bientôt que sa vocation étailinvincible, et au bout de moins d'un mois, quoiqu'il n'eût que lui de garçon, il vint le ramener lui-môme au noviciat (10 novembre 1648). Il était âgé de seize ans. Il passa, suivant l'usage, par tous les exercices de la compagnie. Les dix-huit premières années qu'il y vécut furent employées, soit à ses propres études, soit à enseigner les lettres humaines, la grammaire, la rhétorique, et à professer la philosophie et la théologie moi'ale. Pendant qu'il enseignait avec éclat cette dernière science, divers sermons qu'il eut l'occasion de prêcher dans une retraite, en remplacement d'un de ses confrères tombé subitement malade, révélèrent son génie pourla chaire. Les sermons qu'il prononça peu après dans plusieurs villes de province, à Eu, à Amiens, à Rennes, à Rouen, excitèrent une admiration dont le signal fut donné par la petite-fille de Henri IV, la grande Mademoiselle,' qui l'entendit à la ville d'Eu, et qui conserva toujours pour lui la

1 Voir Félibien, Hist. de Paris, t. I, T part., p. 1102. — Bayle, Did. crit., t. I, p. 69. — Anat. Feugère, Bourdaloue, sa prédication et son temps, thèse de doctorat publiée en 187 t.

BOURDALOUE. 15a

plus grande vônéralion, et voulut être assistée de ses soins à l'heure de la mort. Le succès de ces débuts oratoires détermina ses supérieurs à raffranchir des obligations du professorat, pour l'appliquer uniquement au ministère de la prédication. Il était alors dans sa trente-quatrième année.

Il parut enfin dans la capitale, et annonça tout ce qu'il devait être dès son premier sermon prêché dans l'église de la maison professe des jésuites, en présence d'une foule im nense et d'un grand nombre de seigneurs et de dames de la cour. Dans cette môme chaire de l'église djs jésuites de Paris, il prêcha, avec un succès qui retentit au loin, l'avent de 1G69.

Il prêcha devant Louis XIV les avents de 1G70, de 1684, 1686, 1689, 1601, 1693 et 1697, et les carêmes de 1672, 1673, 1676, 1680 et 1682. Bien que le même prédicateur fût rarement appelé trois fois à la cour, Bourdaloue y parut dix fois et fut toujours accueilli avec le même empressement. « J'aime mieux, disait Louis XIV, entendre ses redites que les choses nouvelles d'un autre. »

Tout ce qu'il y avait de meilleurs appréciateurs partageait le goût et l'admiration de Louis XIV pour le saint et éloquent religieux ; suivant l'expression de la Bruyère, « on l'écoutait avidement, avec goût, avec admiration, avec éloge. )>0n sait combien madame de Se vigne a relevé haut le mérite de Bourdaloue, et quel plaisir elle avait à parler de ses sermons qu'elle suivait plus assidûment que personne :

« J'ai diiié aujourd'hui chez madame de Lavardiii, après avoir été entendre Bourdaloue, où étaient les mères de l'Église; c'est ainsi que j'appelle les princesses de Conti et de Longueville. Tout ce qui était du monde était à ce sermon, et ce sermon était digne de tout ce qui l'écoutait i. »

Un peu plus loin elle s'écrie avec enthousiasme :

« Ah ! Bourdaloue ! quelles divines vérités vous nous avez dites aujourd'hui sur la mort ^ ! »

Cette même lettre renferme bien une certaine assimilation de Bourdaloue et de Mascaron :

« Je dis un peu de bien de moi en passant, j'en demande pardon au Dourdaloua et au J/asca/-0'/; j'entends tous les matins ou l'un ou l'autre: un demiquart d'heure des merveilles qu'ils disent devrait faire une sainte. »

Mais aussi elle n'a jamais dit le grand Mascaron, comme elle dit« le grand Bourdaloue '. » Elle n'a jamais dit de Mascaron comme de Bourdaloue :

1 Leltre du 11 mars 1671.

2 Lettre du 12 janv. lObO.

«Avril 1C8G.

« Il m'a souvent ôté la respiration par l'extrême attention avec laquelle on est pendu à la force et à la justesse de ses discours, et je ne respirais que quand il lui plaisait de finir, d

On peut pardonner à l'illustre marquise d'avoir surfait le mérite d'un orateur que beaucoup d'autres ont, pendant un certain temps, trop vanté, quand on l'entend exprimer cette admiration sentie pour le digne successeur de Bossuet dans la chaire chrétienne.

Madame de la Vallière, revenue tout entière aux pensées de la religion et prête à consommer son grand sacrifice, suivait aussi avec un empressement enthousiaste les sermons du père Bourdaloue. Elle écrivait au maréchal de Bellefonds :

« Nous avons le père Bourdaloue qui nous fait des sermons admirables : je voudrais que vous les entendissiez, je suis sûre que vous en seriez ravi i. »

Et quelques jours plus tard, l'illustre pénitente, après avoir dit qu'elle a résolu de choisir le père Bourdaloue pour faire le sermon de sa prise d'habit, si elle ne peut pas avoir Bossuet, ajoute :

« Il nous a prêché une Passion merveilleuse et propre à toucher les cœurs les plus endurcis; je l'ai même entretenu il y a peu de jours; il me plaît fort, et il est tellement pénétré des vérités qu'il prêche, que vous en êtes persuadé d'avance 2. »

Madame de Maintenon était aussi une des grandes admiratrices du talent comme des vertus du père Bourdaloue. Elle écrivait à une dame de Saint-Cyr :

« Le père Bourdaloue a fait le plus beau sermon qu'on puisse jamais entendre ; il en fait toujours de très-beaux, mais il me semble que celui d'aujourd'hui surpasse de beaucoup les autres. Il s'est adressé au roi, sur la fin, et lui a parlé sur sa santé ; en vérité, il a bien touché du monde, k ce qu'il m'a paru ; mais l'on voyait son cœur parler plutôt que sa voix 3. »

Madame de Maintenon raconte elle-même dans ses Lettres qu'elle avait voulu appeler le père Bourdaloue à son conseil intérieur de piété. « Mais, dit-elle, ce saint et savant prédicateur me déclara qu'il ne pouvait me voir que tous les six mois, à cause de ses sermons. Je compris que, tout habile, tout vertueux, tout zélé, tout expérimenté qu'il était, je ne pouvais pas en tirer le secours dont j'avais besoin ; mais en me privant du père Bourdaloue, je redoublais d'estime pour lui, car, ajoute-t-elle naïvement et finement, la direction de ma conscience n'était point du tout à dédaigner dans ce temps-là. »

1 Lettres de madame de la Vallière, 4 mars 1674.

2 Lettre du 19 mars 1674.

3 Lettre à madame de Brinon, 25 déc. 1686.

On sait l'estime que Boileau, quoique un peu janséniste, professait pour le célèbre jésuite qu'il appelait :

» Le plus grand orateur dont le siècle se vante. » « Dès mes jeunes ans,

disait-il,

Je fis de ses sermons mes plus chères délices,

Mais lui, de son côté, lisant mes vains capri.ces,

Des censeurs de Trévoux n'eut point pour moi les yeux.

Ma franchise surtout gagna sa bienveillance.

Enfin, après Arnauld, ce fut l'illustre en France

Que j'admirai le plus et qui m'aima le mieux t. »

Ce fut surtout à titre de moraliste que la réputation de Bourdaloue s'établit d'une manière si prompte et si brillante.

Toute la morale chrétienne, la partie qui prescrit la règle, comme celle qui caractérise les infractions, est dans les sermons de Bourdaloue ; et à l'étonnante vérité de ses analyses psychologiques, on reconnaît l'observateur le plus attentif du cœur humain, on reconnaît le saint prêtre qui employait quelquefois jusqu'à six heures par jour aux confessions.

Bourdaloue n'eut point de modèle dans la manière dont il traita la morale et il en servit à la plupart des prédicateurs qui sont venus après lui. On n'avait point encore vu d'exemple de cette méthode de commencer toujours par établir sur les principes les plus solides et les mieux déduits une proposition morale dont il faisait ensuite l'application par un détail oîi étaient peintes toutes les conditions de la vie humaine, et où chacun se voyait retracer ses devoirs avec la plus admirable justesse. « Tout est pratique dans les idées du judicieux Bourdaloue ^. » Voilà ce qui frappe tout d'abord à la lecture des sermons de ce célèbre jésuite.

« Ne parlons point seulement en général, disait le grand moraliste, mais pour l'édification de vos mœurs et pour vous rendre ce discours utile, entrons dans le détail 3. »

Il entrait dans les obligations de toutes les conditions, de tous les états de la vie. Il aimait, en particulier, à représenter les devoirs de la famille. C'est ainsi qu'il dit dans son solide Sermon sn7' le devoir des pères par rapport à la vocation de leurs enfanls :

1 Poés. div., à madame la présidente de Lamoignon, sur le portrait du père Bourdaloue qu'elle m'avait envoyé.

* Joubert, Pensées, t. II, p. 171.

3 Serm, pour la Sepluag., Sur l'oisiveté, I.

« Ce sujet, mes c4iers auditeurs, est d'une conséquence infinie; et, tout borné qu'il paraît, vous le trouverez néanmoins, dans l'importante morale que je prétends en tirer, si général et si étendu, que de toute cette assemblée il y en aura peu à qui il ne puisse convenir et qu'il ne puisse édifier. Il est bon de^descendre quelquefois aux conditions particulières des hommes pour y appliquer les règles universelles de la loi de Dieu. Or c'est ce que je fais aujourd'hui. Car en expliquant aux pères et aux mères ce qu'ils doivent h leurs enfants, et aux enfants ce qu'ils doivent à leurs pères et à leurs mères, dans une des plus grandes aff'aires de la vie, qui est celle de la vocation et de l'état, je ferai comprendre à tous ceux qui m'écoutent, ce que c'est que la vocation, quelle maxime on doit suivre sur la vocation, ce qu'il y faut éviter et ce qu'il y faut rechercher i. »

C'est ainsi encore qu'il tonnait contre l'égarement des femmes mariées, qui, pour s'abandonner à une fausse dévotion, négligeaient leurs devoirs les plus essentiels d'épouse et de mère ;

« Cette grande lumière du monde chrétien, ce docteur par excellence, et ce défenseur de la grâce, cet homme d'un génie si élevé et d'une si haute réputation dans tous les siècles qui l'ont suivi: saint Augustin, en traitant des matières de religion, ne voulait pas qu'on le crût sur son autorité particulière ni sur sa parole, mais il renvoyait aux témoignages de l'l^glise. Aujourd'hui, des troupes de femmes, faisant profession de piété, et conduites par un directeur, qui certainement n'est rien moins que saint Augustin, se laissent tellement prévenir en sa faveur, que, dès qu'il a parlé, elles ne veulent déférer à nul autre tribunal, quel qu'il soit. Ce seul homme, souvent d'un savoir très-superficiel, voilà leur évêque, leur pape, leur Église *. »

Et un peu plus loin :

« On voit des femmes d'un zèle merveilleux pour la réformation de l'Église : c'est là leur attrait, c'est leur dévotion; elles entrent dans toutes les intrigues et tous les mystères : car certain zèle n'agit que par mystères et que par intrigues. Elles s'entremettent dans toutes les affaires. Mais cependant, si l'on vient à examiner ce qui se passe dans leur maison, on trouve que tout y est en désordre. Un mari, des enfants, des domestiques en souffrent ; mais c'est de quoi elles sont peu inquiètes. Pour leur citer l'Écriture qu'elles ont si souvent dans les mains, et où elles se piquent tant d'être versées et intelligentes, on peut bien leur dire avec saint Paul : Cehci qui ne prend pas soin de sa propre maison, comment veut-il prendre soin de l'Église de Dieu s? » (I Tim. m, 5.)

C'est encore ainsi qu'il stigmatise la conduite des parents qui, par un intérêt mondain, poussent et contraignent leurs filles à se faire religieuses sans vocation :

« On ne peut lire sans horreur ce qui est dit au psaume cent cinquième, où le prophète rapporte que les Juifs, séduits par les nations étrangères et engagés

' Serw. pour le 1" dim. après l'Epiphanie. Pensées du P. Boiirdaloue, édit. de Bruxelles, 1769, t. II, p. 82. Pensées diverses sur l'Église, etc.

Ibid., p. 84.

BOUUDALOUE. 159

dans leur idolâtrie, conduisaient eux-mêmes leurs propres enfants aux pieds des idoles, et que là, sans respect de la nature et de ses droits, ils versaient le sang de ces innocentes victimes et les immolaient aux d(^mons. Quels meurtres ! Quels parricides I mais je puis le dire, et ce ne sera point une exagération : voilà ce que nous voyons encore de nos jours, quand des pères et des mères, trompés par les fausses maximes du monde, font violence à des enfants pour les bannir de la maison paternelle, et les confiner dans un cloître '. »

Dans le même esprit de tendre et sage sollicitude, il recommandait aux confesseurs, aux prédicateurs, de ne rien exagérer à une fille qui se destine à l'état religieux :

« Je veux, disait-il, qu'on ne lui déguise rien par de brillantes, mais de fausses peintures : qu'on lui laisse voir toutes les suites du choix qu'elle fait ; qu'on lui propose les objets tels qu'ils sont, et qu'on lui montre les épines dont est semée la voie où elle entre *. »

Il aimait à traiter les sujets delà vie commune, par cela môme qu'il les voyait négligés par tous les prédicateurs. Se proposant, dans un sermon sur la Tempérance chrétienne, d'apprendre à ses auditeurs à se « comporter chrétiennement et saintement dans l'une des actions de la vie les plus ordinaires, qui est le repos et la nourriture du corps, » il s'exprimait ainsi :

« Ce sujet, me direz-vous, ne convient guère à la dignité de la chaire ; et moi, je vous réponds : Ne convenait-il pas à saint Paul? Cet apôtre le] croyait-il au-dessous de son ministère, et n'en a-t-il pas plus d'une fois entretenu les fidèles, lorsqu'il leur écrivait : Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, faites tout pour la gloire de Dieu. Sive manducalis, sive bibitis, omnia in gloriam Dei facile. C'est une matière, il est vrai, que les prédicateurs traitent rarement, et peut-être n'en avez-vous jamais entendu parler. Mais c'est pour cela même que je ne la dois pas omettre, afin que vous ne manquiez pas d'instruction sur un point où tous les jours on se laisse aller à tant de désordres. »

« Pour peu, dit le P. Bretonneau, qu'on ait l'usage du monde et qu'on sache comment vivent les hommes, on les y voit peints sous les traits les plus marqués. Aussi avec quelle attention se faisait-il écouter, et combien de fois s'est-on écrié dans l'auditoii'e, qu'il avait raison, et que c'était là en effet l'homme et le monde ^ ! « Toutes les passions, tous les vices, reconnaissaient et redoutaient en lui leur dénonciateur, leur juge, leur ennemi. Un jour le grand Condé, au moment où le père Bourdaloue paraissait pour monter en chaire, s'écria, en se levant du milieu de l'auditoire où régnait un murmure,

< Pensées du P. Bourdaloue, t. II, p. 98. Vocation religituse. s Ibid., p. 89. Véritable bonheur de l'état religieux. 3 Bretonneau, préface des Ser7nons de Bourdaloue.

un bourdonnement : « Silence ! Yoilà l'ennemi. » C'était le cri intérieur de toutes les consciences.

Bourdaloue produisait un effet d'autant plus grand qu'il évitait constamment les excès de relâchement ou de sévérité. Chez Bourdaloue, la sévérité chrétienne est toujours tempérée par la douceur : « Non, mon Dieu ! s'écrie-t-il quelque part, tandis que vous me confierez le ministère de votre sainte parole, je prêcherai ces deux vérités sans les séparer jamais : la première, que vous êtes un Dieu terrible dans vos jugements, et la seconde, que vous êtes le père des miséricordes et le Dieu de toute consolation. » 11 voulait avant tout être vrai, et il avait le droit de dire : « Vous savez la profession que je fais de dire la vérité telle que je la conçois, sans jamais aller au delà ^ » Et ailleurs : « En toutes choses je fais profession de m'en tenir à la plus exacte vérité 2. » Il était toujours précautionné dans sa marche, pour ne rien outrer.

w Je ne dirai ces vérités qu'en général, et j'y observerai toutes les mesures de cette précaution exacte que l'P^lglise me prescrit ^. » Il emploie plusieurs fois des expressions semblables, qui donnent la plus juste idée de sa méthode.

w Le bon sens, quelque voie qu'on suive, doit être de tout *, » dit-il quelque part. Le bon sens, voilà l'un des mots assurément qui peignent le mieux l'esprit et le talent de Bourdaloue.

Fort de sa réserve et de sa prudence, il s'inquiétait peu des murmures de la vanité froissée par la vérité accusatrice d^ ses tableaux :

« Je ne prétends pas, disait-il, justifier la conduite de ceux, qui par des manières peu chrétiennes et peu judicieuses, au lieu d'instruire et de toucher, insulteraient et outrageraient. Il y a là-dessus des règles de l'Église ; il y a des prélats pour les faire garder; mais je prétends condamner une délicatesse insupportable, qui est dans les chrétiens, de ne pouvoir souffrir que le prédicateur en vienne à certains détails et qu'il leur fasse voir la corruption de leur état ». »

Madame de Sévigné écrivait, le jour de Noël 1671 : « Je m'en vais en Bourdaloue; on dit qu'il s'est mis à dépeindre les gens, et que l'autre jour il fit trois pomts de la retraite de Tréville ; il n'y manquait que le nom, mais il n'en était pas besoin; avec tout cela on dit qu'il passe toutes les merveilles passées, et que personne n'a prêché jusqu'ici. » Les portraits de Bourdaloue étaient ainsi remplis d'allusions qui nous échappent aujourd'hui, mais qui avaient pour les contemporains un vif attrait. Ce qui nous y frappe aujourd'hui, c'est la hardiesse avec lafluelle il traite les grands, les courtisans, les riches, dont

1 Serm. sicr le devoir des pères envers leurs enfants.

^Exh. iur l'observ. des règl., I.

3 Serm. sur l'amour et la crainte de la vérité.

* Serm. sur la prière.

* Serm.poitr lei' dim. après Pdguis, I.

ROURDALOIJE. iGl

il étale impitoyablement tous les vices et tous les excès qu'il leur enjoint de racheter en faisant l'aumône, non par caprice, ni à leurs moments, ni après la part faite à leurs plaisirs, mais par devoir rigoureux, et selon leur fortune de l'usage de laquelle ils rendront un compte rigoureux à Dieu, « le caissier des pauvres. »

Il ne craignait pas mOme de faire les allusions les plus visibles et les plus fortes aux désordres du roi :

« Nous entendîmes après dîner, écrit madame de Sévigné, le sermon du Bourdaloue, qui frappe toujours comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant à tort et à travers contre l'adultère : sauve qui peut! il va toujours son chemin '. »

Pour avoir une idée de cette hardiesse apostolique, qu'on lise encore ce passage du sermon sur la Conception, prononcé devant Louis XIV :

« Pour être aveugles, faibles, pauvres, misérables (car fussions-nous d'ailleurs les dieux de la terre, tel est, en qualité d'enfants d'Adam, notre apanage et notre sort), nous n'en sommes pas moins prévenus pour nous-mêmes, etc. »

Dans un grand nombre d'endroits, Bourdaloue se prend également à tonner contre les abus qui ont déshonoré la religion, lorsqu'elle était dans son plus haut point de crédit. Impossible de dépeindre les vices du clergé sous des traits plus forts et plus marqués que ne l'a fait le vertueux jésuite. On ne peut pas stigmatiser plus énergiquement « tant d'abus qui se sont introduits et qui régnent dans l'Église ^. » On ne peut pas témoigner plus d'horreu)' de voir « le vice se glisser jusque dans le sanctuaire, et s'attacher aux ministres des autels '. )) Le pieux prédicateur voulait que « les mondains vissent au moins parla, que « s'il se glisse des abus dans l'Église, on ne les y approuve pas, et qu'au contraire on les reconnaît de bonne foi, et on les condamne *. »

Il a souvent un art admirable de donner à la fois une double leçon. C'est ainsi qu'en exhortant les dames pieuses à venir en aide aux besoins du clergé, il flagelle en même temps le luxe, la vanité et les sensualités dont nombre d'ecclésiastiques de son temps offraient de scandaleux exemples :

« Ne doutez donc point, Mesdames, dit-il dans une exhortation sur la Charité envers un séminaire, que votre charité envers ces Oints du Seigneur, pour parler le langage de l'Écriture, Christos meos S; ne doutez point, dis je, que votre empressement à les secourir et à les seconder ne soit une des œuvres les plus

1 Lettre à madame de Grignan, 29 mars 1080.

2 Serm. sur le devoir des pères par rapport à la vocation de leurs enfanta.

3 Serm. sur la société des justes avec les pécheurs. '^Pensées, t. II, p. 37.

' Ps. CIV.

F'hosateihs III xvii'^^ siiir.Lii. Il, Il

glorieuses à Jésus-Clirist, et que Jésus-Christ ne vous en tienne un compte exact. C'est répandre, non plus sur ses pieds, mais sur sa tête, le parfum le plus exquis. Car s'il a dit à ses prêtres : Celui qui vous méprise, me méprise. Qui vos spernit, me spernit ', n'était-ce pas aussi leur dire: Gonséquemment celui qui vous respecte, celui qui prend soin de vous, prend soin de moi, et tout ce que vous en recevez d'assistance, je le reçois comme si j'en profitais moi-même. Ainsi, pour ne plus parler en figure et pour vous faire comprendre plus simplement vos obligations, ainsi en usèrent ces saintes femmes qui dans le cours de ses voyages lui fournissaient et à ses apôtres les choses nécessaires, et y consacraient leurs revenus, Quœ ministrabajit ei de facultalibu^ suis 2. Magdeleine était de ce nombre^ et cette troupe dévote suivait pour cela ce divin maître. Maintenant qu'il est monté au ciel et qu'il n'est plus visible sur la terre, c'est dans la personne de ses ministres que vous pouvez et que vous devez lui rendre les mêmes devoirs. Il n'est pas besoin de les suivre et de les accompagner dans leurs travaux évangéliques. Il ne faut point chercher loin de vous, puisqu'ils sont au milieu de vous et auprès de vous. Quand vous contribuerez, non pas à les entretenir dans une abondance sensuelle, mais à leur procurer une nourriture frugale et mesurée ; non pas à leur bâtir de superbes et vastes édifices, mais à les loger modestement et dans une demeure convenable à leurs fonctions; non pas à les vêtir, à les meubler en ecclésiastiques mondains (car il y en a de mondains et de très-mondains), mais en ecclésiastiques sages, humbles, retenus, ennemis d'une propreté affectée et ne voulant que la pure décence de leur état; quand vous leur assurerez, non pas d'amples héritages plus propres à les relâcher qu'à les aider dans les exercices de leur ministère, mais assez de fonds pour n'être pas détournés par les inquiétudes et les embarras de la vie, alors vous imiterez ces âmes pieuses dont saint Luc a fait l'éloge, et vous aurez le même mérite de servir chacune .Tésus-Christ selon l'étendue de vos facultés: Ministrabant ei de facultatibus suis 3. »

Parmi tant, de portraits qu'atracés le pinceau de Bourdaloue, on en distingue plusieurs où il peint les critiques et les ennemis de sa compagnie, comme dans ce passage d'un sermon sur la Médisance :

« On est sévère, mais en même temps on ne manque pas une occasion de déchirer le prochain, et de déclamer contre lui. La loi de Dieu nous défend d'attaquer même la réputation d'un particulier; mais par un secret que l'Évangile ne nous a point appris, on prétend, sans se départir de l'étroite morale qu'on professe, avoir droit de s'élever contre des corps entiers ; de leur imputer des intentions, des vues, des sentiments qu'ils n'ont jamais eus; de les faire passer pour ce qu'ils ne sont point, et de ne vouloir jamais les connaître pour ce qu'ils sont, de recueillir de toutes parts tout ce qu'il peuty avoir de mémoires scandaleux qui les déshonorent, et de les mettre sous les yeux du public, avec des altérations, des explications, des exagérations qui changent tous les faits, et les présentent sous d'affreuses images '*. »

C^est sous la même inspiration que, dans ce même sermon sur h

1 Luc, cap. X.

* IbuJ., cap. via.

3 Exhort. sur la charité env. un sém., t.

* Senn. pour le 3* dim, après la Pent., IL

BOURDALOCE. 163

Médisance, il suit dans toutes ses subtilités et ses retours ce vice odieux qui, « non content de vouloir plaire et de s'ériger en censeur agréable, veut même passer pour honnûte, pour charitable, pour bien intentionné :

« Car voilà, dit-il, un des abus de notre siècle. On a trouvé le moyen de consacrer la médisance, de la changer en vertu, et même dans une des plus saintes vertus, qui est le zèle de la gloire de Dieu... Il faut humilier ces gens-là, dit-on, et il est du bien de l'Église de flétrir leur réputation et de diminuer leur crédit. Cela s'établit comme un principe: là-dessus, on se fait une conscience, et il n'y a rien que l'on ne se croie permis par un si beau motif. On invente, on exagère, on empoisonne les choses, on ne les rapporte qu'à demi; on fait valoir ses préjugés comme des vérités incontestables; on débite cent faussetés; 07i confond le général avec le particulier ; ce qu'un a mal dit, on le fait dire à tous, et ce que plusieurs ont bien dit, on ne le fait dire à personne: et tout cela, encore une fois, pour la gloire de Dieu. Car cette direction d'intention rectifie tout cela. Elle ne suffirait pas pour rectifier une équivoque, mais elle est plus que suffisante pour rectifier la calomnie, quand on est persuadé qu'il y va du service de Dieu. »

Défendre un ordre dans lequel il s'était engagé par choix et par la conviction de sa sainteté et de son utilité, était un sentiment bien naturel chez le grand sermonaire, et il s'y abandonnait dans de fréquentes occasions et de toute âme. Après avoir mt"'lé l'éloge de la compagnie de Jésus à celui de son fondateur, il s'écriait une fois :

« Pardonnez-moi, chrétiens, et permettez-moi de rendre aujourd'hui ce témoignage à une compagnie dont je reconnais avoir tout reçu, et à qui je crois devoir tout. Témoignage fondé sur une connaissance certaine delà droiture de ses intentions et de la pureté de son zèle, malgré tout ce que la calomnie a prétendu lui imputer, et les noires couleurs dont elle a tâché de la défigurer et de la ternir. Au reste, quand je m'explique de la sorte, ce n'est pointa l'avantage des enfants que je le fais ni pour les relever, mais uniquement pour relever le père, ou plutôt pour relever la gloire de Dieu, à qui les enfants, comme le père, doivent tout rapporter ^. »

En accordant tous les éloges dus, au point de vue littéraire et psychologique aux peintures morales de Bourdaloue, on ne doit pas taire qu'il afTaiblit l'autorité du sermon en réduisant la part du dogme. Du moins eut-il toujours soin de ne faire venir ses peintures de mœurs que comme preuves ou comme conséquences. Ses imitateurs n'eurent pas cette sagesse. Ils ne mirent dans leurs sermons que portraits et caractères, et portraits et caractères bien inférieurs à ceux de leur modèle. Madame de Termes, parlant de Bourdaloue, disait justement : « 5'our ses portraits, il est inimitable, et les prédicateurs qui l'ont voulu copier sur cela n'ont fait que des marmousets. »

1 Serm. pour la fête de saint Ignace de Loyola,

164 LES 1>R0SâTEURS DU DIX-SEPTIEME SIÈCLE.

D'autres que des prédicateurs se firent les imitateurs de ce grand peintre du cœur humain ; de leur nombre on doit compter la Bruyère. Boileau se reconnaissai^: aussi le disciple de l'illustre Bourdaloue dans l'art des portraits moraux. Il disait dans une de ses plus célèbres satires :

«Nouveau prédicateur aujourd'hui, je l'avoue,

Écolier ou plutôt singe de Bourdaloue,

Je me plais à remplir mes sermons de portraits i. »

Il y a dans les Sermuns de Bourdaloue une classe spéciale qui mérite quelques détails particuliers, ce sont les Sermo?2S pour les fêtes des saints. Dans ces Panégyriques, l'orateur ne quitte point son style ordinaire, et, toujours sensé, il évite de donner dans les exagérations des panégyristes vulgaires. Bornant et circonscrivant son sujet, il n'embrasse pas toutes les vertus et toute la vie d'un saint, mais il s'attache au cal'actère particulier qui le distinguait; il en fait une sage application aux mœurs du siècle pour les réformer et les régler ; et, fidèle à sa méthode de creuser toutes les matières qu'il traite, il s'en tient toujours à un seul point de morale dont il fait la conclusion ou de tout son discours, ou de chaque partie.

Les Sermons sur les mystères sont regardés comme la partie la plus faible de l'œuvre de Bourdaloue. Il eut encore, cependant, en ce genre, de bien grands mérites : d'abord celui de s'en tenir, dans ces sujets sublimes, à « ce qu'il nous est nécessaire de ne pas ignorer. » « Tout le reste, dit le sage théologien ^, sont choses ineffables, mystères cachés, secrets qu'il n'est pas permis même à saint Paul de nous découvrir, et qu'il est beaucoup moins en mon pouvoir de vous expliquer : Arcana verba, qux non licet homini loqui ^. » Il eut encore le mérite infiniment louable de renoncer à la manière abstraite, sèche, et sans applications morales des prédicateurs qui l'avaient précédé, comme aux vains ornements et au pédantesq'ue entassement d'érudition de quelques autres.

« Le père Bourdaloue, dit le jésuite Bretonneau, donne à un mystère tout l'éclaircissement convenable; mais il y joint ensuite une morale toute fondée sur le mystère même : et par le parfait rapport qu'il sait trouver entre l'un et l'autre, il lés assortit si bien ensemble, que le mystère sert de preuve à la morale, et que la morale est la plus juste conséquence du mystère. Il fait plus : outre la première division de son discours, tantôt en deux, tantôt en trois propositions générales, souvent il subdivise encore chaque partie ; et ces subdivisions, qui sont autant de circonstances du mystère, s'étendent également et sur le mystère et sur la morale : d'où il arrive qu'au même temps qu'il développe par ordre tout son mystère, il expose dans le même ordre et développe toute la morale qui y répond ^. >>

' Sat., X.

2 Se7-m, sur V Ascens.de J.-C.

■^11 Cor., XII.

* Avertiss. aux Serm. du P. Bourdaloue,

HOURDALOUE. i65

II fut réellement médiocre dans l'oraison funèbre, genre qu'il estimait peu fait pour la chaire, et qu'il ne traita que deux fois, et encore par devoir et par nécessité. 11 célébra d'abord le premier Condé, converti au catholicisme, et ensuite le vainqueur de Rocroy. Madame de Sévigné trouvait cependant ces deux discours admirables. Elle parle ainsi du premier :

« Auiiez-vous jamais cru aussi que le P. Bourdaloue, pour exécuter la dernière volonté du président Perrault, eût fait depuis six jours, aux Jésuites, la plus belle oraison funèbre qu'il est possible d'imaginer? Jamais une action n'a été plus admirée que celle-là. Il a pris le prince dans des points de vue avantageux, et comme son retour à la religion a fait un grand effet pour les catholiques, cet endroit, manié par le P. Bourdaloue, a composé le plus beau et le plus chrétien panégyrique qui ait jamais été prononcé '. »

L'oraison funèbre du grandCondé que Bourdaloue prononça dans l'église de la maison professe des jésuites, rue Saint-Antoine, le 26 avril 1687, et dans laquelle il exprima chaleureusement les sentiments de vénération et de reconnaissance de sa compagnie pour la famille de Condé, cette seconde oraison funèbre excita bien plus vivement encore l'admiration de la célèbre marquise. Elle en fit à son cousin Bussy une merveilleuse analyse qu'elle commence par ces paroles d'enthousiasme :

« Je suis charmée et transportée de l'oraison funèbre de M. le Prince, faite par le P. Bourdaloue. Il s'est surpassé lui-même, c'est beaucoup dire. »

Après avoir rapporté les divisions et analysé les principales pensées de ce discours, elle termine par ces mots :

« De vous dire de quels traits tout cela était orné, il est impossible, et je gâte même cette pièce par la grossièreté dont je la croque. C'est comme si un barbouilleur voulait toucher h un tableau de Raphaël. »

Malgré toute l'autorité de ce jugement, il faut reconnaître que cette oraison paraît aujourd'hui assez froide ; on a surtout peine à y souffrir ces divisions abstraites qui mettent en morceaux la vie du héros, et en dispersent tous les faits. Cependant certains passages sont pleins d'onction, comme celui où, racontant le retour du prince à la piété dans ses dernières années, il parle du pressentiment qu'il avait eu de cette convertion :

« Le dirai-je, chrétiens? Dieu m'avait donné comme un pressentiment de ce miracle, et dans le lieu même où je vous parle aujourd'hui, et dans une cérémonie toute semblable îi celle pour laquelle vous êtes ici assemblés, M. le Prince lui -môme m'écoutant, j'en avais non-seulement formé le vœu, mais comme anticipé l'effet par une prière qui parut alors tenir quelque chose de la prédiction. »

I Lettre au comte de Bussy, K! déc. IGS^Î.

Tout ce qui est sorti de la plume de Bourdaloue a un caractère médité, achevé et fini, ses exhortations pour des assemblées de charité, comme ses discours familiers prêches dans des maisons religieuses ou dans des hôpitaux «En quelque degré d'excellence qu'il ait possédé le talent de la prédication, dit l'éditeur de ses Ser7nons, il ne comptait, ni sur son génie naturel, ni sur la facilité qu'un fréquent exercice pouvait lui avoir acquise ; mais n'eût-il à parler que dans une campagne, dans un hôpital, ou dans une prison, il se préparait avec soin, et croyait devoir ce respect à la parole de Dieu dont il était l'interprète ^ »

Le caractère distinctif du style de cet éminent orateur, c'est la solidité. Chez Bourdaloue, tous les mots sont des pensées. Mais on désirerait souvent plus d'énergie et de vivacité. « Il n'y a en Bourdaloue, ni précision parfaite, ni volubilité, >> a pu dire Joubert -. Ce n'est plus, comme dans Bossuet, ce style qui mêle à chaque idée un sentiment, et à chaque sentiment une image. Dans le style, comme dans la théologie, comme dans la morale de l'illustre jésuite, il n'y a rien pour l'imagination.

Tout homme de goût admirera la savante et profonde simplicité de Bourdaloue, mais en regrettant quelquefois l'éclat, la vie et l'originalité du style de Bossuet. En somme, la langue de Bourdaloue est timide, et on s'étonne un peu quand le P. Bretonneau prévient ainsi le reproche de hardiesse dans le style qu'on lui pourrait adresser : « On trouvera peut-être quelques expi^essions moins usitées et un peu hardies ; mais l'image qu'elles font à l'esprit les justifie assez ; et il faut dire alors, que si ce n'est pas communément ainsi qu'on s'exprime, c'est ainsi qu'il a dû et qu'on devrait, ce semble, s'exprimer. » Ces nouveautés et ces individualités hasardées d'expressions sont assurément rares chez le célèbre sermonaire. A peine si on relèverait dans tous ses ouvrages quelques mots qui ne fussent pas usités par tous les écrivains de son temps, comme outrer, humaniser, qu'il demande une ou deux fois pardon d'employer, comme amplifier pour agrandir en général, au propre et au figuré : « amplifier ses domaines ' ; » « amplifier son église ^ ; » « amplifier la gloire de Dieu "". » Bourdaloue, parle style, paraît appartenir à l'école de Port-Royal; entre sa diction et celle, par exemple, de Nicole, il y a incontestablement des ressemblances très-rapprochées. Mais l'auteur des Essais de morale est plus constamment soigné et poli.

La langue du fameux prédicateur, toujours exacte, admet assez volontiers les expressions communes, et quelquefois aux dépens de la politesse et de la distinction ^

1 Avertiss. du tome I des Exhort. et Instruct. chrét.

' Pens., t. IT, p. 171.

3 Instr, sur la prud. du salut.

* Serm. pour le 2* dim, de VÉpiph.

6 Instr. pour l'Avent.

^ ^'oil• le Serm. sur la Madeleine.

On pourrait signaler aussi chez Bourdaloue quelques exemples de mauvais goût, comme dans ce passage :

« Car c'est bien ici, Seigneur, que vous vérifiâtes à la lettre ces paroles du psaume : Posuisti in capite ejus coronam de lapide pretioso. Les Juifs accablaient Etienne de pierres, et vous vous serviez de ces pierres pour le couronner. Ils lui en faisaient un supplice, et vous lui en faisiez un diadème d'honneur. Leur cruauté semblait être de concert avec votre magnificence ; vous vouliez mettre sur sa tête une couronne de pierres précieuses, et ils vous en fournissaient la matière. En effet, quelles pierres furent jamais plus précieuses que celles qui produisirent à l'Église ce premier martyr de notre religion i? »

Mais les auditeurs du célèbre jésuite ne s'apercevaient pas de ces légers défauts et de quelques autres qu'on lui peut reprocher. La magie de l'action oratoire animait la dialectique de Bourdaloue, dont la déclamation était tout rapidité et tout feu, et la voix mélodieuse, pleine, résonnante, forte et perçante.

Quand il débitait si bien quelques-uns de ses plus beaux discours, comme sa célèbre Passion, Dei virtutem, etc., ou son premier sermon pour l'Exaltation de la croix, il donnait à tous ses auditeurs l'idée de l'orateur parfait.

Aujourd'hui les lecteurs de Bourdaloue ne peuvent pas partager tout l'enthousiasme qu'éprouvaient ceux qui l'entendirent. On est attaché, convaincu par sa parole, mais on n'est pas captivé et persuadé d'autorité comme par celle de Bossuet. Les sermons de Bourdaloue ont beau être mieux composés, plus finis, plus méthodiques que ceux de Bossuet, c'est aux croquis inachevés de ce dernier que reste la palme du génie; mais la dernière postérité consacrera du moins la meilleure partie des éloges qui ont été déce»i'nés au grand orateur jésuite. Le premier président de Lamoignon disait de Bourdaloue : Cet homme-là sera éternellement notre maître en tout. D'Aguesseau a justement rangé les discours de Bourdaloue parmi les meilleurs modèles de style que l'on puisse étudier. Le rapprochant de Fléchier et de Bossuet, il dit que le célèbre jésuite « est peut-être celui qu'on peut lire avec le plus de fruit, quand on se destine à parler pour prouver et pour convaincre. La beauté des plans généraux, ajoute-t-il, l'ordre et la distribution qui règne dans chaque partie du discours; la clarté, et, si l'on peut parler ainsi, la popularité de Texpression, simple sans bassesse et noble sans affectation, sont des modèles qu'il est plus aisé d'appliquer à l'éloquence du barreau, que le sublime ou le pathétique de monsieur Bossuet, et que la justesse, la mesure ou la cadence peut-être trop uniforme de monsieur Fléchier ^. »

L'influence de la manière sage, grave, soignée et pratique de Bourdaloue franchit les limites de la France, et s'étendit môme aux pays protestants. Burnet, évoque de Salisbury, dit dans ses mémoires, qu'en

1 Serm. pour la fête de saint Etienne. * Instruct. sur l'étude et les exerc, etc.

im LES i'ROSATEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

voyageant en France, il fut étonné des sermons du fameux jésuite, et que Bourdaloue réforma les prédicateurs d'Angleterre comme ceux de France ^ Encore aujourd'hui les Anglais gardent une profonde estime pour ce grand dialecticien '.

La logique de Bourdaloue est toujours très-ferme et très-serrée. Il ne laisse rien échapper de ce qui fait à son sujet. Chaque vérité est toujours admirablement mise en place par rapport au tout. Mais sa manière de démontrer est plutôt d'un dialecticien que d'un orateur. Cette régularité si méthodique fait bientôt regretter ces brusqueries de style dont Bossuet anime ses discours. En prodiguant ainsi les divisions et les subdivisions, et toutes les distinctions de l'école, Bourdaloue brise son sujet et le réduit en poussière. Il étouffe l'éloquence sous l'appareil oratoire. Opposant à cette méthode scolastique celle des maîtres de l'antiquité, Fénelon disait dans ses Dialogues sur Véloquence de la chaire :

« Les harangues de ces grands hommes ne sont pas divisées comme les sermons d'à présent. Non-seulement eux encore, mais Isocrate, et les autres anciens orateurs, n'ont point pris cette règle. Les Pères de l'Église ne l'ont point connue. Saint Bernard, le dernier d'entre eux, marque souvent des divisions; mais il ne les suit pas, et il ne partage point ses sermons. Les prédications ont été encore longtemps après sans être divisées, et c'est une invention très-moderne qui nous vient de la scolastique...

« Il faut un ordre, continue Fénelon, mais un ordre qui ne soit point promis et découvert dès le commencement du discours. Cicéron dit que le meilleur, presque toujours, est de le cacher, et d'y mener l'auditeur sans qu'il s'en aperçoive. Il dit même en termes formels qu'il doit cacher jusqu'au nombre de ses preuves, en sorte qu'on ne puisse les compter, quoiqu'elles soient distinctes par elles-mêmes, et qu'il ne doit point y avoir de division du discours clairement marquée. Mais la grossièreté des derniers temps est allée jusqu'à ne point connaître l'ordre d'un discours, à moins que celui qui le fait n'en avertisse dès le commencement et qu'il ne s'arrête h chaque poiat. »

Le soin que prend Bourdaloue, un grand nombre de fois dans un même discours, d'inviter ses auditeurs à l'attention, fatigue presque autant à la lecture que la surabondance de ses divisions. A chaque instant on est arrêté par des formules comme celles-ci : «.Appliquezvous à ceci; c'est un des plus beaux traits de ce saint docteur, et je le tire du second livre de la Cité de Dieu •\ » « En quatre paroles, je viens de vous proposer quatre raison que me fournit la morale chrétienne, et sur lesquelles j'établis la vérité de ma première proposition. Ne les perdez pas *. » « Écoutez-moi. — Suivez-moi. ■— Appliquez -vous. —

1 Voltaire, Mél. litt.. Lettre au duc de la Vallière, juin 1762.

2 Voy. dans la Revue cl' Ériimhourg (décembre i82G), un article sur V Éloquence de la chaire, attribué à lord Brougham, où l'admiration pour Bourdaloue va jusqu'à l'excès de le mettre fort au-dessus de Bossuet.

3 Serm. pour le 2* dim. après Pâques, IL

* Serm. pour le dim. dans l'oct. de l'Ascens., I.

BOURDALOUli. 169

— Comprenez ceci. — Écoutez-en la preuve. — Appliquez-vous toujours. »

Bourdaloue ne s'était pas assez dépouillé, dans la chaire, de ses habitudes de professeur de théologie.

On lui a encore reproché de trop multiplier les citations. A ce sujet, madame de Sévigné disait : « quêtant de gens allaient, venaient, parlaient tour à tour chez le P. Bourdaloue, et qu'elle aimait tout ce bruit. ») Il faut avouer, avec le P. Bretonneau, que « s'il cite 1 Écriture ou les Pères, il les cite en maître, jusqu'à faire le précis de tout un traité, pour l'appliquer à la vérité qu'il proche. Du reste ce ne sont point tant les paroles des Pères qu'il rapporte, que leur doctrine et leurs raisons. Il les développe et il les place si à propos, et les fait tellement entrer dans son sujet, qu'on dirait que les Pères n'ont parlé que pour lui. » Les auteurs sacrés dont il s'appuie le plus habituellement sont Isaïe et saint Paul ; et parmi les Pères, saint Augustin et saint Chrysostome, dans lesquels il trouvait plus d'énergie et plus de grandeur.

Bourdaloue, âgé de plus de soixante ans, cessa de paraître à la cour, mais sans renoncer au ministère de la prédication. Il fit alors fréquemment entendre sa parole toujours puissante dans les assemblées de charité et dans les réunions d'hommes du peuple. Partout il ébranlait les âmes, et partout il retrouvait l'affluence de la société la plus brillante.

« Quand, dit le P. de la. Rue, il suivait avec pleine liberté les mouvements de son zèle en prêchant aux pauvres, ce qu'il a fait deux carômes entiers dans les hôpitaux autour de Paris, il y trouvait toujours le même concours du grand monde et les mêmes applaudissements : parce qu'il y portait toujours le même art de peindre les mœurs, quoique avec des couleurs moins brillantes, et la môme force à convaincre le pécheur, soutenue d'une voix enlevante par son éclat et par sa rapidité i.

11 continua avec le même zèle à perfectionner dans le tribunal de la pénitence ce qu'il avait ébauché dans la chaire. Suivant d'Alemberl, « on a dit de Bourdaloue que s'il surfaisait dans la chaire, il rabattait dans le co-nfessionnal *. » Le P. Bretonneau, parlant de la direction spirituelle de Bourdaloue, a dit avec plus de vérité :

« Plein de l'Évangile et jugeant de tout par les grands principes de la foi, solide dans ses conseils, juste dans ses décisions, droit et désintéressé dans ses vues, il n'était ni rigoureux à l'excès, ni trop indulgent; mais il était sage, et d'une sagesse chrétienne. C'est-à-dire, qu'il savait distinguer les conditions, et prescrire à chacjue condition ses devoirs ; qu'il était ferme, sans égard ni à la qualité ni au rang, quand il fallait l'être ; mais qu'il l'était aussi comme il fallait l'être, et toujours selon les règles de la discrétion ; qu'ennemi des singularités,

1 P. de la Rue, préface de ses Sermons. î De la Destruction des Jésuitea.

il voulait qu'on allât à Dieu avec simplicité et de bonne foi, par les voies communes et sans affectation; mais, du reste, avec une régularité exemplaire, et une fidélité parfaite à remplir toutes ses obligations, »

Dans les dernières années de sa vie, le P. Bourdaloue, touché du désir de se préparer à la mort, avait résolu de quitter Paris et de finir ses jours dans quelque maison de la province, où il pût, dans la retraite, vaquer uniquement à sa perfection. N'ayant pu faire adhérer à son désir ses supérieurs de France, il écrivait au père général à Rome :

« Mon très-révérend Père, Dieu m'inspire et me presse même d'avoir recours à votre paternité, pour la supplier très-humblement, mais très-instamment, de m'accorder ce que je n'ai pu, malgré tous mes efforts, obtenir du révérend père provincial. Il y a cinquante-deux ans que je vis dans la compagnie, non pour moi, mais pour les autres, du moins plus pour les autres que pour moi. Mille affaires me détournent et m'empêchent de travailler, autant que je le voudrais, à ma perfection, qui néanmoins est la seule chose nécessaire. Je souhaite de me retirer, et de mener désormais une vie plus tranquille: je dis plus tranquille, afin qu'elle soit plus régulière et plus sainte. Je sens que mon corps s'affaiblit et tend vers sa fin. J'ai achevé ma course ; et plût à Dieu que je pusse ajouter : j'ai été fidèle ! Je suis dans un âge où je ne me trouve plus guère en état de prêcher. Qu'il me soit permis, je vous en conjure, d'employer uniquement pour Dieu et pour moi-même ce qui me reste de vie, et de me disposer par là à mourir en religieux. La Flèche, ou quelque autre maison qu'il plaira aux supérieurs (car je n'en demande aucune en particulier, pourvu que je sois éloigné de Paris), sera le lieu de mon repos. Là, oubliant les choses du monde, je repasserai devant Dieu toutes les années de ma vie dans l'amertume de mon âme. Voilà le sujet de tous mes vœux, etc. »

Ce souhait si pieux et si modeste ne fut pas accompli. Par suite de remontrances que les supérieurs de Paris firent au père général, il fut décidé que le célèbre prédicateur continuerait à s'acquitter de ses fonctions ordinaires : il devait mourir les armes à la main et sur la brèche. Obéissant à la volonté de ses supérieurs comme à l'ordre du ciel, le père Bourdaloue reprit ses travaux avec plus d'ardeur que jamais ; mais ces derniers efl'orts l'épuisèrent, et il mourut le 13 mai 1704, dans la soixante-douzième année de son âge, et selon les termes du P. Bretonneau, « presque dans l'exercice actuel de son ministère, et sans autre intervalle que celui de deux jours de maladie. » Il avait passé cinquante-six ans dans la compagnie de Jésus.

Tous ceux qui l'avaient approché le regrettèrent pour sa vertu sociable et pour son caractère autant que pour ses talents. On était « touché de l'uniformité de ses œuvres, » a dit un de ses biographes, une femme distinguée qui l'avait beaucoup connu ^ « Son cœur était à découvert et, pour ainsi dire, transparent, » a écrit de lui le docte Huet qui, dans les dernières années, le voyait tous les jours. Les con-

1 Madame de Pringy.

BOURDALOUE. ill

temporains témoignent tous de la douceur de caractère et de la parfaite sociabilité de l'illustre jésuite, comme ils témoignent de ses succès et de ses vertus. Madame de Sévigné lui trouvait un esprit charmant et d'une facilité fort aimable *. Ceux qui l'ont connu parlent de sa douceur; mais c'était une douceur « qui devait lui coûter, du tempérament dont il était. » Ces paroles du P. Bretonneau nous apprennent que Bourdaloue avait reçu de la nature un caractère ardent, et qu'il eut besoin de grands efforts de vertu pour le dompter.

Le saint religieux témoigna glorieusement toute la douceur de son âme par la manière dont il s'acquitta de la mission dans les Cévennes dont Louis XIV l'avait chargé après la révocation de l'édit de Nantes . Envoyé pour y affermir ceux qu'on appelait les nouveaux convertis, il mit en pratique, par sa modération et sa sagesse, les principes qu'il avait professés à ce sujet dans un beau sermon sur le Zèle :

« Le zèle môme de la conversion, qui devrait être, ce me semble, le plus ardent et le plus libre, veut, y avait-il dit, des ménagements sages et si nécessaires, que, sans cela, tout divin qu'il est, il devient non-seulement inefficace, mais intolérable et odieux. Aussi, de tout temps les hommes apostoliques, dans la poursuite des plus saintes entrepi-ises, ont-ils cru (si j'ose m'exprimer ainsi) devoir humaniser leur zèle, pour lui donner cet attrait et cette grâce dont ils étaient persuadés que dépendait sa force ^, »

C'est pour s'être montré un de ces hommes vraiment apostoliques que le sage jésuite laissa à Montpellier, dans les Cévennes et dans tout le Languedoc, un souvenir plein de respect et de vénération. En vain des écrivains passionnés ont-ils pris plaisir à exagérer et à dramatiser les excès qu'entraîna la révocation de l'édit de Henri IV, en se taisant sur la charité évangélique des Fleury, des Bossuet, des Fénelon, des Bourdaloue, et des autres missionnaires et évoques dont la douceur sut égaler le zèle. En vain s'efforcent-ils de rabaisser, par ces accusations excessives, la gloire de l'Église catholique au dix-septième siècle * : pourra-t-on jamais montrer dans ses adversaires, dans ceux qu'on appelle les persécutés et les martyrs, autant de vertus jointes à autant de talents?

Exorde du sermon pour le Vendredi saint; sur la Passion de Jésus-Christ.

Sire,

Si jamais les prédicateurs pouvaient avec quelque sujet apparent rougir de leur ministère, ne serait-ce pas en ce jour, où ils

1 Lettre au comte de Bussy, 28 cet. 1685.

2 Carême, t. IL

' Cette partialité éclate particulièrement dans tout l'ouvrage do M. Michclet, LouisXlVet laRéuocationdel'éditdeNantes,s\ivto\itda.na les chapitres xu à xxvi.

se voient obligés de publier les humiliations étonnantes du Dieu qu'ils annoncent, les outrages qu'il a reçus, les faiblesses qu'il a ressenties, ses langueurs, ses souffrances, sa passion, sa mort? Cependant, disait le grand Apôtre, malgré les ignominies de la croix, je ne rougirai jamais de l'Évangile de. mon Sauveur; et la raison qu'il en apporte est aussi surprenante et même encore plus surprenante que le sentiment qu'il en avait : C'est que je sais, ajoutait-il, que l'Évangile de la croix est la vertu de Dieu pour tous ceux qui sont éclairés des lumières de la foi : Non erubesco Evangelium; virtus enim Dei est in salutem omni credenti'^. Non-seulement saint Paul n'en rougissait point, mais il s'en glorifiait. Car à Dieu ne plaise, mes frères, écrivait-il aux Galates, queje fasse consister ma gloire dans aucune autre chose que dans la croix de Jésus-Christ : Mihi autem absit gloriari nisi in cruce Domini nostri Jesu Christi^. Bien loin que la croix lui donnât de la confusion dans l'exercice de son ministère, il prétendait que pour soutenir son ministère avec honneur le plus infaillible moyen était de prêcher la croix de l'Homme-Dieu; et qu'en effet il n'y avait rien dans tout l'Évangile de plus grand, de plus merveilleux, de plus propre même à satisfaire des esprits raisonnables et sensés, que ce profond et adorable mystère. Car voilà le sens littéral du passage tout divin que j'ai choisi pour mon texte : Judœi signa peiunt, et Grœci sapientiam qvœrunt. Les Juifs incrédules demandent qu'on leur fasse voir des miracles, les Grecs, vains et superbes, se piquent de chercher la sagesse. Les uns et les autres s'obstinent à ne vouloir croire en Jésus- Christ qu'à ces deux conditions. Et moi, dit l'Apôtre, pour confondre également l'incrédulité des uns et la vanité des autres, je me contente de leur prêcher Jésus-Christ même crucifié; pourquoi? parce que c'est par excellence le miracle de la force de Dieu, et tout ensemble le chef-d'œuvre de la sagesse de Dieu. Miracle de la force de Dieu, qui seul doit tenir lieu aux Juifs de tout autre miracle : Christum a'ucifixum Dei virtvtem. Chefd'œuvre de la sagesse de Dieu, qui seul est plus que suffisant pour soumettre les gentils au joug de la foi, et pour faire renoncer à toute la sagesse mondaine : Christum a'ucifixum Dei sapientiam. Admirable idée que concevait le Docteur des nations se repré-. sentant toujours la passion du Sauveur des hommes comme un mystère de puissance et de sagesse. Or, c'est à cette idée, chré-

1 Rom., I.

s Galat., Vf.

nOURDALOUE. 173

tiens, que je m'attache, parce qu'elle m'a paru, d'une part, plus propre à vous édifier, et, de l'autre, plus digne de Jésus- Christ, dont j'ai à vous faire aujourd'hui l'éloge funèbre. Car il ne s'agit pas ici de pleurer la mort de cet Homme-Dieu. Nos larmes, si nous en avons à répandre, doivent être réservées pour un autre usage : et nous ne pouvons ignorer quel est cet usage que nous en devons faire, après que Jésus-Christ lui-même nous l'a si positivement et si distinctement marqué, lorsque allant au Calvaire il dit aux filles de Jérusalem : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous. Il ne s'agit pas, dis-je, de pleurer sa mort, mais il s'agit de la méditer ; il s'agit d'en approfondir le mystère ; il s'agit d'y reconnaître le dessein de Dieu, ou plutôt l'ouvrage de Dieu; il s'agit d'y trouver l'établissement et l'affermissement de notre foi : et c'est, avec la grâce de mon Dieu, ce que j'entreprends. On vous a cent fois touchés et attendris par le récit douloureux de la passion de Jésus-Christ, et je veux, moi, vous instruire. Les discours pathétiques et affectueux que l'on vous a faits ont souvent ému vos entrailles, mais peut-être d'une compassion stérile, ou tout au plus d'une componction passagère, qui n'a pas été jusqu'au changement de vos mœurs. Mon dessein est de convaincre votre raison, et de vous dire quelque chose encore de plus sohde, qui désormais serve de fond à tous les sentiments de piété que ce mystère peut inspirer. En deux mots, mes chers auditeurs, qui allez partager cet entretien, vous n'avez peut-être jusqu'à présent considéré la mort du Sauveur que comme le mystère de son humanité et de sa faiblesse; et moi, je vais vous montrer que c'est dans ce mystère qu'il a fait paraître toute l'étendue de sa puissance : ce sera la première partie. Le monde, jusqu'à présent, n'a regardé ce mystère que comme une folie; et moi, je vais vous faire voir que c'est dans ce mystère que Dieu a fait éclater plus hautement sa sagesse : ce sera la seconde partie.

Donnez-moi, Seigneur, pour traiter dignement un si grand sujet, ce zèle dont fut rempli votre apôtre quand vous le choisîtes pour porter votre nom aux rois, et pour leur faire révérer, dans l'humiliation môme de votre mort, la divinité de votre personne. Je ne parle pas ici, comme saint Paul, à des juifs et à des gentils; je parle à des chrétiens de profession, mais parmi lesquels on voit tous les jours des faibles dans la foi qui, pleins des maximes du siècle et consultant trop la prudence humaine, ne laissent pas, quoique chrétiens, d'être quelquefois troublés et même tentés sur l'incontestable vérité de leur religion, quand

on leur représente le Dieu qu'ils adorent comblé d'opprobres et expirant sur une croix. Or, c'est pour cela que je dois les fortifier en leur faisant connaître le don de Dieu caché dans le mystère de votre mort, et en relevant dans leur idée vos faiblesses apparentes. Soutenez-moi donc, ô mon Dieu! mais en même temps donnez à mes auditeurs cette docilité avec laquelle ils doivent entendre votre parole pour être, non-seulement persuadés, mais convertis et sanctifiés. Je vous la demande, Seigneur, cette grâce; et je l'obtiendrai par les mérites de votre croix même. Car, oubliant aujourd'hui Marie, je n'envisage que votre croix, notre unique espérance; je vais lui rendre d'abord l'hommage et le culte que lui rend solennellement toute TÉglise. 0 a'ux, ave^.

Bourdaloue combat éloquemment ceux qui raisonnent mal sur le sujet de l'hypocrisie on en tirent de malignes conséquences) ou en reçoivent de funestes impressions, ou s'en forment de fausses idées au préjudice de la vraie piété.

Comme la fausse dévotion tient en beaucoup de choses de la vraie ; comme la fausse et la vraie ont je ne sais combien d'actions qui leur sont communes ; comme les dehors de l'une et de l'autre sont presque tout semblables, il est non-seulement aisé, mais d'une suite ^ presque nécessaire, que la même raillerie qui attaque Tune intéresse ^ l'autre, et que les traits dont on peint

• Les contemporains admirèrent tout particulièrenient cette Passion, prêchée plusieurs fois, et en dernier lieu en 1674, à la cour. La première partie, dans laquelle l'orateur prouve que la mort du Fils de Dieu est le triomphe de la puissance, passait pour le chef-d'œuvre de la chaire. Madame de Sévigné est l'écho de tous ceux qui entendirent ce magnifique discours quand elle écrit: « Ahl Bourdaloue! il fit, à ce qu'on m'a dit, une Passion plus parfaite que tout ce qu'on peut imaginer : c'était celle de l'année passée qu'il avait rajustée, selon que ses amis lui avaient conseillé, afin qu'elle fût inimitable *. »

2 Conséquence. «Dès qu'on vient h désirer passionnément la magnificence, les grands équipages, les beaux meubles, l'abondance et la délicatesse de la table, c'est une suite naturelle et nécessaire qu'on .aime sans bornes et sans mesure l'argent, qui est le prix de toutes ces choses, et sans lequel on ne peut se les procurer. » (Rollin, Traité des études, liv. VI, 3^ part.) — « M. l'archevêque de Paris, qui était le plus faible de tous les hommes, était, par une suite assez commune, le plus glorieux. » (Retz, Mém.)

8 Ce verbe était autrefois d'un emploi fréquent dans le sens de attaquer, nuire

• A Livry, mardi saint 24 mars 1671.

celle-ci défigurent celle-là ; à moins qu'on n'y apporte toutes les précautions d'une charité prudente, exacte et bien intentionnée, ce que le libertinage n'est pas en disposition de faire. Et voilà, chrétiens, ce qui est arrivé, lorsque des esprits profanes et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l'hypocrisie, non point pour en réformer l'abus, ce qui n'est point de leur ressort, mais pour faire une espèce de diversion dont le libertinage pût profiter, en commérant, et faisant concevoir d'injustes soupçons de la vraie piété par de malignes représentations de la fausse. Voilà ce qu'ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique, un hypocrite réel; et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l'horreur du péché, les pratiques les plus louables en elles-mêmes et les plus chrétiennes. Voilà ce qu'ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues, au même temps qu'il les supposait fortement attaquées; lui faisant blâmer les scandales du siècle d'une manière extravavagante; le représentant consciencieux jusqu'à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, oh toutefois il le faut être, pendant qu'il se portait d'ailleurs aux crimes les plus énormes; le montrant sous un visage de pénitent, qui, ne servait qu'à couvrir ses infamies; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais dans le fond la plus mercenaire et la plus lâche.

Damnables inventions pour humilier les gens de bien, pour les rendre tous suspects, pour leur ôter la liberté de se déclarer en faveur de la vertu, tandis que le vice et le libertinage triomphaient...

à, avoir quelque conséquence fâcheuse pour... « Nous avons trouvé fort mauvais que vous ayés arresté les bleds de nostre cousin le grand duc de Toscane, qu'il faisoit conduire en vertu de nostre passeport, estant ce faict de très grande importance, tant pour voir en mespris nos commandemens que pour avoir intéresséla. bonne correspondance que voulons avoiravecles princes cstrangers, nos voisins et bons amys. » {Lettres missives de Henri IV, t. IV, p. 684, 4 fév. 1597.) — « A ces folles et souvent fades plaisanteries, on verrait succéder un enjouement délicat, qui, naissant des choses mêmes et de la manière de les traiter, n^nléresserait \d,m-ài?, les personnes. » (Sacy, De Vamitié^ll.) — « Nulle joie, nul plaisir n'autorisa jamais devant lui la moindre dérision qui pùti«<^resser le culte de ses ancêtres. » (Mass., Petit Car,, Vendr. saint.) — « Plus j'aimais, plus je craignis de l'engager dans des démarches qui pouvaient inlér'esscr sa gloire et son repos. » (Madame de TeiNcin, Le Sié'je de Calais, I.)

Comme l'impie est déterminé à être impie, et que la passion à laquelle il s'abandonne Tengage à vivre dans une déplorable corruption de mœurs, il voudrait qu'en cela même tout le reste des hommes lui ressemblât; et, quoiqu'il se reconnaisse pécheur, et qu'il fasse profession de l'être, sa joie serait de se pouvoir flatter qu'il est aussi homme de bien que tous les autres, ou plutôt que tous les autres ne sont pas meilleurs que lui. Ce sentiment est bizarre, et néanmoins très-naturel. Quoi qu'il en soit, de ce sentiment bizarre il se forme une opinion et se convainc peu à peu que la chose est en effet de la manière qu'il se la figure et qu'il souhaiterait qu'elle fût : et parce que l'exemple des hypocrites et des faux dévots appuie son erreur et lui donne quelque couleur de vraisemblance, il s'arrête à cette vraisemblance, au préjudice de toutes les raisons contraires. Parce qu'il y a des dévols hypocrites, il conclut d'abord que tous le peuvent être, et de là, passant plus loin, il s'assure que la plupart, et même communément tous, le sont. Il s'obstine dans ses désordres par cette vaine persuasion que ceux qu'on croit dans le monde mener une vie plus régulière et avoir plus de probité, à bien considérer tout, ne valent pas mieux que lui; que la différence qu'il y a entre lui et eux, c'est que ceux-ci sont ordinairement plus dissimulés et plus adroits h se cacher; mais qu'ils ont, du reste, leurs engagements ^ comme il a les siens. Que, pour certains vices que le seul respect humain leur fait éviter, ils en ont d'autres, plus spirituels, à la vérité, mais qui ne sont pas moins condamnables devant Dieu. Que s'ils ne sont pas débauchés, ils sont orgueilleux, ils sont ambitieux, ils sont jaloux, ils sont intéressés. D'oti vient que, malgré leur régularité et son libertinage, il a même l'assurance, je devrais dire l'extravagance, de se croire dans un sens moins coupable qu'eux, parce qu'il est au moins de bonne foi, et quïl n'affecte point de paraître ce qu'il n'estpas. Voilà les préjugés d'un libertin, qui tendent à effacer, autant qu'il est possible, de son esprit, toute idée de la véritable piété et à lui faire juger que tout ce qui s'appelle ainsi n'est qu'une chimère, qu'un nom dont les hommes se font honneur, mais qui ne sub-

1 Liaisons de cœur, intrigues galantes. « Elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidélité; les malheurs domestiques où plongent les engagements. » (Mahame de Lafayette, La Princesse de Cléves, I.) — « Aujourd'hui, ce n'est pas le goût qui unit, ce sont les besoins ; ce n'est pas l'union des cœurs ni de l'esprit qu'on cherche dans les engagements ; aussi les voyons-nous finir aussitôt que se former. » (La marquise de Lambert, Traité de l'amitié.

HOURDALOUK. 177

siste que dans leur imagination; qui, dans la signification propre et rigoureuse, surpasserait la nature, quelque secours qu'elle reçût de la grâce, et qui, par conséquent, ne se trouve nulle part dans le monde. (Serm. pour le 1" dimanche après la Pentecôte, sur rifypoa'we, V part.)

li'llypocrîte.

Vous savez, chrétiens, ce qui se pratique, et l'expérience du monde vous l'aura fait connaître bien mieux qu'à moi. Qu'un homme artificieux ait une mauvaise cause, et qu'il se serve avec adresse du voile de la dévotion, dès là il trouve des solliciteurs zélés, des juges favorables, des patrons puissants, qui, sans autre discussion, portent ses intérêts, quoique injustes, et qui, sans considérer le tort qu'en souffriront de malheureuses parties, croient glorifier Dieu en lui donnant leur protection et en l'appuyant. Que sous ce déguisement de piété un homme ambitieux et vain prétende à un rang dont il est indigne et qui ne lui est pas dû, dès là il ne manque pas d'amis qui négocient, qui intriguent, qui briguent en sa faveur, et qui ne craignent ni d'exclure pour lui le plus solide mérite, ni de se charger devant Dieu des conséquences de son peu d'habileté; pourquoi? parce qu'ils sont, pour ainsi dire, fascinés par le charme de son hypocrisie. Enfin, qu'un homme violent et passionné, mais en même temps hypocrite, exerce des vexations, suscite des querelles, trouble par ses entreprises le repos de ceux qu'il lui plaît d'inquiéter, et qu'en tout cela il fasse le personnage dévot, dès là il est sûr d'avoir des âmes dévouées qui loueront son procédé, qui blâmeront ceux qu'il opprime, et qui, ne jugeant des choses que par cette première vue d'une probité fausse et apparente, justifieront les passions les plus visibles et condamneront la vertu même. {Jbid., 3" part.)

ViTC peinture du crime «les pères qui, dans desTues humaines, poussent leurs enfants à des vocations saintes.

N'est-ce donc pas dans un père une témérité insoutenable, de vouloir se rendre maître des vocations et des états dans sa famille? N'est-ce pas, ou s'attribuer la sagesse même de Dieu, ce qui est un crime, ou entreprendre avec la sagesse de l'homme ce qui demande une sagesse supérieure et divine : entreprise qu'on ne peut autrement traiter que de folie?

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Ceci est général; mais venons au détaiL Je soutiens que cette conduite est également injurieuse à Dieu, soit qu'un père dispose de ses enfants pour une vocation sainte d'elle-même, soit qu'il en dispose pour le monde : appliquez-vous à ceci. Votre dessein, dites-vous, est d'établir un enfant dans l'Église, de le pourvoir de bénéfices, et même de l'engager, s'il est besoin, dans les ordres sacrés; je dis s'il est besoin : car hors du besoin, on n'aurait garde d'y penser, et vous entendez bien quel est ce besoin. A peine est-il né, cet enfant, que l'Eglise est son partage; et l'on peut dire de lui, quoique dans un sens bien opposé, ce qui est écrit d'Isaïe, que dès le ventre de sa mère il est destiné à l'autel, non par une vocation divine, comme le prophète, mais par une vocation humaine : Ab utero vocavû me. En vérité, mes chers auditeurs, est-ce traiter avec Dieu comme on doit traiter avec un maître et un souverain? Quoi! il faudra que Dieu en passe par votre choix, et qu'il en soit réduit, pour ainsi parleF; à recevoir cet enfant aux plus saintes fonctions de l'Eglise, parce que cela vous accommode et que vous y trouvez votre compte? Que diriez- vous, c'est la pensée de saint Basile, que direz-vous d'un homme qui voudrait vous obliger à prendre chez vous tels officiers et tels domestiques qu'il lui plairait? N'auraitil pas bonne grâce de vous en faire la proposition? Et vous, par une présomption encore plus hardie, vous remplirez la maison de Dieu de qui il vous semblera bon? vous en distribuerez les places et les dignités à votre gré?

Voilà néanmoins ce qui se passe tous les jours dans le christianisme. Ce n'est plus seulement la pratique de quelques pères, c'est une coutume dans toutes les familles, c'est une espèce de loi; loi dictée par l'esprit du monde, c'est-à-dire par un esprit ambitieux ou intéressé ; loi reconnue universellement dans le monde, et contre laquelle il est à peine permis aux ministres de l'Église et aux prédicateurs de s'élever; loi même communément tolérée par ceux qui devraient s'employer avec le plus de zèle à l'abolir, par les directeurs des âmes les plus réformés en apparence et les plus rigides, par les docteurs les plus sévères dans leur morale, et qui affectent le plus de l'être ou de le paraître; enfin, loi aveuglément suivie par les enfants, qui n'en connaissent pas les pernicieuses conséquences, qui n'ont pas encore assez de résolution pour s'opposer aux volontés paternelles, qui se trouvent dans une malheureuse nécessité d'entrer dans la voie qu'on leur ouvre et d'y marcher. Ce cadet n'a pas l'avantage de l'aînesse : sans examiner si Dieu le de-

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mande, ni s'il l'accepte, on le lui donne. Cet aîné n'a pas été en naissant assez favorisé de la nature et manque de certaines qualités pour soutenir la gloire de son nom : sans égard aux vues de Dieu sur lui, on pense, pour ainsi dire, à le dégrader; on le rabaisse au rang du cadet, on lui substitue celuici, et, pour cela, on extorque un consentement forcé; on y fait servir rarlifice et la violence, les caresses et les menaces. L'établissement de cette fille coûterait : sans autre motif, c'est assez pour la dévouer à la religion. Mais elle n'est pas appelée à ce genre de vie : il faut qu'elle le soit puisqu'il n'y a point d'autre parti pour elle. Mais Dieu ne la veut pas dans cet état : il faut supposer qu'il l'y veut, et faire comme s'il l'y voulait. Mais elle n'a nulle marque de vocation : c'en est une assez grande que la conjoncture présente des affaires et la nécessité. Mais elle avoue elle-même qu'elle n'a pas cette grâce d'attrait : cette grâce lui viendra avec le temps, et lorsqu'elle sera dans un lieu propre à la recevoir. Cependant on conduit cette victime dans le temple, les pieds et les mains liés, je veux dire dans la disposition d'une volonté contrainte, la bouche muette par la crainte et et le respect d'un père qu'elle a toujours honoré. Au milieu d'une cérémonie, brillante pour les spectateurs qui y assistent, mais funèbre pour la personne qui en est le sujet, on la présente au prêtre, et l'on fait un sacrifice qui, bien loin de glorifier Dieu et de lui plaire, devient exécrable à ses yeux et provoque sa vengeance.

Ah! chrétiens, quelle abomination! et faut-il s'étonner, après cela, si des fismilles entières sont frappées delà malédiction divine? Non, non, disait Salvien, par une sainte ironie, nous ne sommes plus au temps d'Abraham, où les sacrifices des enfants par les pères étaient des actions rai'es. Rien maintenant de plus commun que les imitateurs de ce grand patriarche; on le surpasse même tous les jours; car au lieu d'attendre, comme lui, l'ordre du ciel, on le prévient, on immole un enfant h Dieu, et on l'immole sans que Dieu le commande, ni même qu'il l'agrée, et on limmole lors même que Dieu le défend et qu'il ne cesse point de dire : Non extendas manum super puerum. Ainsi parlait l'éloquent évêque de Marseille dans l'ardeur de son zèle. Mais bientôt, corrigeant sa pensée : Je me trompe, mes frères, reprenait-il : ces pères meurtriers ne sont rien moins que les imitateurs d'Abraham ; car ce saint homme voulut sacrifier son fils à Dieu; mais ils ne sacrifient leurs enfants qu'à leur propre fortune et qu'à leur avare cupidité. Voilà pourquoi Dieu combla

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Abraham d'éloges et de récompenses, parce que son sacrifice était une preuve de son obéissance et de sa piété; et voilà pourquoi Dieu n'a pour les autres que des reproches et des châtiments, parce qu'il se tient justement offensé de leurs entreprises criminelles.

El ne me dites point, mes chers auditeurs, que, sans cette voie si ordinaire d'obliger vos enfants à embrasser l'état de l'Église ou celui de la religion, vous êtes dans l'impuissance de les établir. Abus, ce n'est point à moi d'entrer avec vous en discussion de vos affaires domestiques, ni d'examiner ce que vous pouvez et ce que vous ne pouvez pas ; mais c'est à moi de vous dire ce que la loi de Dieu vous ordonne et ce qu'elle vous défend.

Or, que l'impuissance où vous prétendez être soit vraie, ou qu'elle soit fausse, jamais il ne sera permis à un père de disposer de ses enfants pour la vocation, jamais de leur chercher un patrimoine dans l'Église, jamais de regarder la religion comme une décharge de sa famille ; et, s'il le fait, il irrite Dieu. Qu'il les laisse dans un état moins' opulent, ils en seront moins exposés à se perdre, et n'en deviendront que plus fidèles à leurs devoirs. Qu'il les abandonne à la Providence : Dieu est leur père, il en aura soin. C'est ce que je pourrais vous répondre; mais je ne vous dis rien de tout cela, et voici à quoi je m'en tiens. Car quoi qu'il puisse arriver dans la suite, j'en reviens toujours à mon principe qu'il faut être chrétien et obéir à Dieu; que Dieu ne veut pas que la vocation de vos enfants dépende de vous, et que vous ne devez point là-dessus vous ingérer dans une fonction qui ne fut ni ne sera jamais de votre ressort- Voilà ce que je vous déclare, et c'est assez. (Serm . pour le 1" dimanche de l'Epiphanie, Sur les devoirs des pères envers leurs enfants.)

FLÉCHIER (Esprit)

Parmi les orateurs sacrés du dix- septième siècle, le nom de Fléchier est encore célèbre, quoiqu'il ait possédé bien plus l'art et le mécanisme que le génie de l'éloquence, et que ses principaux mérites aient été l'élégance et l'harmonie oratoire.

Esprit Fléchier naquit le tO juin 1632, la même année que Bourdaloue, à Pernes, petite ville du diocèse de Carpentras, de parents obscurs et pauvres, mais dont les aïeux avaient été nobles et s'étaient signalés par leurs services. Il fit ou acheva ses études à Tarascon, dans le collège des Pères de la Doctrine chrétienne, sous la direction du père Hercule Audifret, son oncle maternel. Plus tard, il s'engagea par des vœux simples, dans la congrégation. Il professa les humanités en diiTérentes villes, et la rhétorique à Narbonne. Devenu prêtre, il prononça dans cette dernière ville, au bout de quelques jours seulement de préparation, l'oraison funèbre de l'archevêque, mort en 1659. En cette môme année, la maladie et la mort de son oncle l'appelèrent à Paris. Ses supérieurs n'ayant pas agréé son désir d'y rester, il sortit de la congrégation, mais en demeurant avec les pères dans les meilleurs termes.

Fléchier se fit d'abord connaître à Paris par une pièce de félicitation, en vers latins [carmen eucharisticum), sur la paix des Pyrénées (1660), par une autre poésie latine, composée l'année suivante, sur la naissance du Dauphin {Genethliacon), enfin par une description, toujours en vers latins, du carrousel {drculus regius) donné par le roi en 1662. On admira, disent les écrivains du temps, qu'il eût pu exprimer en beaux vers latins une chose aussi inconnue à l'ancienne Rome qu'un carrousel ^.

Cependant il cultivait également le vers français, et l'appliquait généralement à des sujets assez peu sérieux, comme on en peut juger par ce madrigal adressé par lui à une certaine demoiselle la Vigne, à l'occasion d'un compère loriot qui lui était venu à l'œil :

' Mérn. de Trévoux, nov. 1711.

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