‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 3 sur 21 · MADRIGAL · texte numérisé non relu

MADRIGAL

Je vois les yeux d'Iris, ces astres animés,

Qui jetaient de si vives flammes,

Et qui semblaient être formés Pour troubler le repos des plus tranquilles âmes :

Ils pleuraient leur propre malheur.

Pressés d'une extrême douleur

Et couverts d'un triste nuage.

Je pardonne au destin cet accident fatal :

Quoiqu'ils souffrent beaucoup de mal,

Ils en ont fait encore davantage.

Il fit bientôt suivre ce madrigal d'un autre Sur les yeux d'Iris guéris. Ces amusements pouvaient ne guère convenir à un ecclésiastique ; mais ils étaient en eux-même? fort innocents.

En 1663, Fléchier vint aux Grands Jours' d'Auvergne avec M. de Caumartin dont il était précepteur. La compagnie extraordinaire de juges tirés des cours supérieures, qui formait les assises des Grands Jours, avait pour mission de rétablir l'ordre moral et matériel de la province où elle était envoyée par le roi, d'écouter les plaintes des peuples, de rechercher et de punir les grands criminels, et de réprimer les graves abus que l'impunité avait entretenus.

M. de Novion, président à mortier, était établi président de ce tribunal, avec seize conseillers pour commissaires et assesseurs. M. Denis Talon, avocat général, devait exercer les fonctions du ministère public, M. de Caumartin, maître des requêtes, tenir les sceaux et représenter le pouvoir royal.

Fléchier ne quittait pas le salon de M. de Caumartin, où, durant quatre mois, se réunirent Messieurs des Grands Jours avec les plus notables habitants de Clermont. Observant tout ce qui piquait sa curiosité, il écrivit pour les personnes de sa société un récit qui brille à la fois par une simplicité fine et piquante, et par tous les agréments du style spirituel et joli.

Le jeune abbé, médiocrement préoccupé de la grave et terrible

1 Le mot de yrandi jours ou hauts j'oun' s'appliquait, avant le règne de Philippe le Bel, aux séances du parlement qui accompagnait le roi dans ses voyages. Ce nom avait été formé pour exprimer l'importance des affaires qui se traitaient dans ces sortes de plaids généraux. Quand le parlement fut devenu sédentaire à Paris, le mot de grands jours ne s'appliqua plus qu'aux délégations d'un certain nombre de membres de ce corps, détachés en province, d'abord de deux en deux ans, puis irrégulièrement et de plus en plus rarement, jusqu'à la fin du dix-septième siècl», pour y juger toute cause civile ou criminelle.

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mission de cette assise extraordinaire de la justice, recueille avidement, comme s'il était dans la ruelle d'Arthénice, les médisances de société sur les dames de la noblesse, de la robe et de la bourgeoisie ; il se fait le complaisant écho de la chronique scandaleuse, et se plaît à rapporter les vaudevilles et les ponts-neufs les plus gaillards : témoin le récit de ce fiancé qui, sur le point de se marier, inquiet de quelques bruits peu favorables à la réputation de sa fiancée, prend le parti d'interroger à ce sujet le rival qu'on lui donne; témoin aussi tant d'histoires peu édifiantes sur des prêtres, des religieux et des religieuses ^

Le bel esprit innocemment dameret, entraîné par sa légèreté, montre parfois une insensibilité, un manque de sens moral qui révoltent, comme quand il raconte d'un ton de froide plaisanterie l'histoire d'un certain curé qui, pour se venger des révélations compromettantes d'un paysan, l'assomme à coups de bâton, en ayant soin de lui donner l'absolution avec le coup de grâce; comme quand il parle de l'affaire de certains esclaves appartenant corps et biens à des chanoines, et qu'il nous dit comment ces malheureux serfs étant venus se jeter aux pieds de la justice, leur affaire fut appointée, après que M. Talon eut « dit les plus belles choses sur l'esclavage et sur la liberté. »

On a vanté avec un peu d'excès l'importance historique des Mémoires sur les Grands Jours d'Auvergne, qu'on n'avait connus jusqu'à ces derniers temps que par de courts extraits, et qui ont été publiés pour la première fois en 1844.

« C'est, dit Sainte-Beuve, toute une province, et des plus rudes, saisie au vif et prise sur le fait dans ses éléments les plus saillants et les plus heurtés ; dans sa noblesse, son clergé, son tiers état et ses paysans *. »

Fléchier eût-il mêlé quelque peu de roman à l'histoire des Grands Jours ; entraîné par sa fantaisie, eût-il fait subir à la vérité quelques altérations, ses Mémoires n'en garderaient pas moins une incontestable importance, au point de vue historique comme au point de vue littéraire ^

1 On trouve des traits analogues à ceux qu'offrent, sur ce sujet, les Mémoires (les Grands Jours, dans un petit ouvrage de Fléchier très-peu connu, placé à la fin de ses lettres, et intitulé : Ri'flexions iur les différents caractères des hoinmes. Voir, en particulier, ce qu'il dit au chapitre ix, d'un directeur du caractère que ceux que la Bruyère a satirisés, et notamment ce passage : « Un directeurtrop sévère, qui ne pardonne rien, etc. ;))et, au chapitre xxf, l'histoire d'un abbé qui avait la réputation de « remplir le coffre-fort et de ne le guère vider. »

2 Introduction des Mém. de Fliiclner sur les Grands Jours d'Auvergni'.

3 Sur l'aulheniicité des faits, commedu texte àas Mémoires sur les Grandi Jours d'Auvergne, voir un solide article de M. A. Taillandier, dans XAthenœum français, 5'« novembre 1855.

a II y a, dit Sainte>Beuve, des portraits piquants, d'un demi-comique achevé, et qui, pour la finesse du trait, rappellent ceux d'Hamilton. M. Talon ' et sa digne mère, qui a la manie de tout présider et de tout régenter autour d'elle ; M. de Novion, le fastueux et le galant avec sa nuancelégère d'iniquité ; M. de Nau le croquemitaine, qui fait donner la question avec la même fureur qu'il danse lui-même la bourrée, ce sont moins là encore des portraits que des personnages d'une comédie de société et d'un proverbe : on les voit agir et vivre. »

Parmi ces portraits légèrement esquissés, et où Fléchier se garde d'enfoncer dans le vif, nous citerons celui de la vieille madame Talon, qui avait la manie de régenter les couvents :

« Le premier abus qu'elle trouve, c'est que les nrsulines se lèvent à quatre heures et demie en été et à cinq heures en hiver : elle tient que c'est trop dormir pour des religieuses; que c'est faire comme les vierges folles de l'Évangile, qui s'endormirent lorsfju'il fallait recevoir l'Époux, ou qu'il ne faut point tant de repos dans les cloîtres. Elle veut donc qu'en tout temps elles se lèvent à quatre heures, et trouble ainsi le sommeil de ces pauvres filles. Sa seconde imagination est qu'il faut qu'elles disent le grand office les fêtes, et qu'elles fassent chanter une messe haute avec diacre et sous-diacre, quelques exemptions qu'elles en aient à cause qu'elles instruisent les jeunes filles, parce que cela excite à la dévotion et doime une plus grande idée de la religion par les cérémonies extérieures ; et le dernier désordre qu'elle trouve fort important et qu'elle veut réformer à quelque prix que ce soit, c'est qu'elles portent une ceinture de laine au lieu qu'elles en devraient porter une de cuir selon leur statut. Voilà ce qu'elle entreprend avec beaucoup de chaleur. »

Assurément, dans tous les spectacles qui passèrent sous ses yeux, pendant ces longs débats judiciaires, qui durèrent quatre mois, du 26 septembre Idëb au 30 janvier 1666, Fléchier, âgé de trente-trois ans, prêtre et prédicateur déjà connu, aurait dû voir autre chose que des singularités et des ridicules. Il aurait dû remporter de son voyage des Grands Jours mieux que des caquetages, des chansonnettes, et un poëme en vers latins : In conventus juridicos Arverni habilos carmen. Il y avait dans ce sujet matière à de fortes et vives peintures ; il y avait des vices à flageller, des crimes à stigmatiser. Mais cette lâche était au-dessus des forces du jeune abbé, et répugnait à son humeur : il n'avait pas le goût de la mordante satire :

" Pour moi, dit-il quelque part, j'aimerai toujours mieux nos Virgiles et nos Horaces français, que nos Juvénals et nos Perses ; le génie honnête, libre et élevé des premiers me plaira toujours plus que celui des autres, quoiqu'il soit plein de feu, d'agrément et de force i. »

Le journal est composé avec un soin qui sent un peu le rhéteur. Fléchier annonçait déjà l'amateur des périodes solennelles, des antithèses, des phrases symétrisées.

1 Réflex. sur les différents caractères, ch. viu.

Il raconte ainsi le discours que les pères de l'Oratoire firent aux magistrats :

» Il fallut haranguer devant les premiers orateurs du Parlement, et prôcher la justice à ceux qui la rendent; il fallut leur prononcer les maximes de l'Évangile avec autant de gravité qu'ils prononcent leurs arrêts ; faire le juge des juges mêmes et leur parler de la chaire avec autant d'autorité qu'ils parlent de leur tribunal. »

De retour à Paris, Fléchier se mûrit chaque jour, prend des mœurs tout à fait ecclésiastiques, travaille et étudie sérieusement, et paraît dans les chaires chrétiennes avec un éclat qui décide l'Académie française à l'admetlre dans son sein, le 12 janvier 1G73, à la place de l'évoque de Vence, Antoine Godeau, l'ancien oracle de l'hôtel Kamhouillet. Il fut reçu le môme jour que Racine ; il y parla le premier, et obtint de si grands applaudissements, dit d'Alembert, que l'auteur d'Andromaqiie et de Britannicus désespéra de pouvoir atteindre au même succès. On a remarqué que ce fut à la séance de la réception de Fléchier qu'on vit, par une heureuse coïncidence, l'Académie convier pour la première fois le public et le beau monde, et se parer comme pour une fête.

Les sermons que Fléchier prêcha, soit avant, soit pendant son épiscopat, eurent un grand succès et firent la plus vive impression à la cour môme de Louis XIV. Néanmoins, comme sermonnaire, Fléchier doit être rejeté au troisième rang. Il se distingua davantage comme panégyriste des saints. Imagination riche et féconde, tournure poétique, ordonnance sage et réglée, critique et jugement, il sut, dans ce genre, déployer toutes ces qualités à un degré remarquable.

On doit de grands éloges à la manière sage dont Fléchier entend qu'il faut louer les saints, et dont il recommande, dans une solide préface, d'éviter les excès de ces prédicateurs qui ne craignent pas de comparer les saints avec Dieu et avec Jésus-Christ, la créature avec le Créateur ; qui s'étabUssent juges du mérite et de la gloire des esprits bienheureux, dont ils prennent la liberté de régler les rangs ; ou qui enfin croient relever la grandeur des saints soit par des louanges excessives, sans fondement, sans vraisemblance, soit par le récit de miracles douteux :

« Qui pourrait, s'écrie-t-il, écouter sans indignation ces parallèles, qu'on fait quelquefois des saints avec Dieu, et avec Jésus-Christ, en leur attribuant une espèce de sainteté qui ne convient qu'au souverain sanctificateur des âmes ; ou une efficace de conversion, qui n'est propre qu'à celui qui est, par sa médiation, l'auteur et le consommateur de notre salut. A Dieu ne plaise que nous tombions dans ces excès, que nous comparions la créature au Créateur, que nous brûlions le même encens pour l'un et pour l'autre...

«Quedirai-je de ces comparaisons indiscrètes, où quelquefois, par une prévention d'ordre, souvent par un zèle inconsidéré pour la gloire de quelques saints, auxquels on s'affectionne par inclination ou par profession, les prédi-

cateurs s'emportent, et s'établissent juges du mérite et de la gloire de ces esprits bienheureux, dont ils prennent la liberté de régler les rangs, pour donner à leur gré la préséance à ceux qu'ils ont entrepris de louer, les élevant quelquefois sur les ruines mêmes des autres, et ne croyant pas les avoir assez honorés, s'ils ne les ont placés, pour ainsi dire, vis-à-vis de Dieu, dans le plus haut trône du paradis.

« Dieu seul, qui, selon le Sage, pèse les esprits dans la balance de son êf/uilé*, connaît les degrés de grâce et de gloire dont ils jouissent. Quoiqu'ils soient inégaux en béatitude, selon qu'ils le sont en amour et en connaissance, ils sont égaux en ce qu'ils voient, qu'ils aiment et qu'ils possèdent tous le souverain bien. Ceux qui sont les plus parfaits, ont un bonheur plus abondant, et rien ne manque à ceux qui le sont moins... Ce sont des étoiles toutes lumineuses, mais différentes en clarté. C'est à Dieu, qui a créé la lumière, à distinguer la leur, et lui seul peut juger, parles grâces qu'il leur a faites, quelle est la gloire qu'il leur communique.

« Ceux-là ne sont pas moins répréhensibles, qui croient relever la grandeur des saints par des louanges excessives, sans fondement, et quelquefois même sans vraisemblance. Il n'y a point de louange solide, qui ne soit fondée sur la vérité. Dieu ne veut pas être honoré par le mensonge, et défend qu'on rende, à la face de ses autels, cette espèce de faux témoignage. C'est décréditer la piété, que d'y mêler des fictions et des traditions imaginaires. La réputation des saints se soutient assez par les vertus qui leur sont propres, sans leur en chercher d'étrangères. C'est donner lieu de douter de leur véritable gloire, que de leur en attribuer une fausse. C'est déslionorer le ministère de la parole, qui ne tend qu'à l'étabUssement de la vérité. C'est abuser de la foi des peuples, que d'attirer leur vénération par ces artifices.

« J'ai tâché d'éviter ces défauts; j'ai regardé ces saintes âmes, comme elles se regardent elles-mêmes devant la grandeur souveraine et l'infinie majesté de Dieu, dans une entière dépendance. J'ai cru que c'était entreprendre sur les droits du Père céleste, que de donner des préséances, ou de placer à ma fantaisie ceux qu'il a appelés dans sa maison, et que rien n'offense tant les saints, que de les croire, dans le ciel, capables d'ambition, ou susceptibles de flatterie. J'ai même été fort circonspect sur la relation des miracles que Dieu, selon sa parole, a bien voulu opérer par eux, et je né les ai employés que lorsque j'en ai pu tirer quelque instruction ou quelque édification pour mes auditeurs.

« Je sais qu'une trop grande crédulité porte à la superstition, et que l'Apôtre nous conseille de discerner les esprits. Mais il n'y a rien de si contraire à la foi et à la simplicité chrétienne, que ce doute perpétuel de la puissance de Dieu, ou de la protection dont il honore ses élus, et cette résolution vague de ne rien croire que ce qu'on aura vu de ses propres yeux. Comme ces actions éclatantes sont des témoignages de sa grandeur, et de l'amour qu'il a pour les saints, il ne faut pas les oublier entièrement, mais comme la prédication doit plutôt s'arrêter à l'utile qu'au merveilleux, j'ai cru qu'il ne fallait pas trop appuyer sur des faits qui éprouvent la foi, et ne produisent que de l'admii-alion dans l'esprit des auditeurs.

« J'ai semé dans ces éloges les principes de la religion et les règles de la morale chrétienne. Pour ôter le dégoût d'une louange continué.^ et pour donner, si je l'ose dire, queljue sel à des discours, qui sont ordinairement insipi-

' Spintuum ponderalor est Duininus,

FLECHIEU. 187

des, j'y ai mêlé de temps en temps quelques traits de censure contre les mœurs et les coutumes du siècle, pour relever l'éclat des vertus par l'opposition des vices. J'ai condamné l'impie vivant par le juste mort, et après avoir proposé les exemples des saints, pour exciter une louable émulation, j'ai parlé contre les scandales des pécheurs pour en donner de l'horreur. »

Les développements moraux ont une grande place dans les panégyriques de Fléchier; et ils sont quelquefois relevés de traits vifs, comme dans cette invective contre les fausses vertueuses :

« Combien voit-on de femmes, parce qu'elles ne tombent pas dans les péchés grossiers, insulter sans compassionà la fragilité et à lafaiblesse; faire des crimes de tous les soupçons qu'elles ont ; décrier màme la vertu quand elle ne garde pas à leur gré toutes leurs scrupuleuses bienséances ; médire de toutes les autres, parce qu'elles sont à couvert d'une espèce de médisance ; comme s'il leur était permis d'être colères, impatientes, vaines, par la raison qu'elles sont chastes, et comme si elles avaient toutes les vertus, parce qu'il y a un vice qu'elles n'ont pas i. »

Comme encore dans cette attaque contre les religieuses mondaines :

« Combien voit-on de personnes vouées à Dieu entretenir une curiosité mondaine, nourrir leur imagination des inutilités et des vanités du siècle, qu'elles aiment qu'on leur raconte ; entendre et parler le langage des pécheurs, attirer dans Jérusalem les intrigues de Babylone, faire de ces lieux destinés au silence et à la retraite des réduits où l'on débite jusqu'aux mensonges et aux médisances ; tenir au monde par des correspondances qu'elles y ont, et, ne pouvant avoir la liberté de faire ce qui s'y fait, avoir du moins l'empressement de s'informer de ce qui s'y passe * ! »

Il interpelle avec un zèle apostolique les pères qui jettent leurs enfants dans des monastères par des vues d'avarice et d'ambition :

« C'est à, vous, s'écrie-t-il, que j'adresse ce discours, pères ambitieux et avares, qui par vos soins et vos intrigues procurez des bénéfices à vos enfants, à peine encore raisonnables; qui regardez une abbaye, non pas comme une charge, mais comme une fortune domestique; qui mettez la main sur ce fonds sacré, d'où vous croyez pouvoir tirer de quoi fournir à votre jeu et à vos plaisirs ; qui faites servir le patrimoine de Jésus-Christ au luxe de vos femmes et de vos filles orgueilleuses ; qui entretenez l'ambition et la vanité, et peut-être les débauches de vos aînés, par les épargnes et les bénéfices de vos cadets, et qui abusez du bien des pauvres, jusqu'à ce que vos enfants soient en âge de vous en empêcher, peut-être par l'abus qu'ils en font eux-mêmes ', »

' Pané'j. de la Madeleine, 1.

» Panég. de S. Antoine, L

8 Panég. de S. Charlen, I. Pour avoir une pins complète idée de la manière de penser de Fléchier sur les entrées sans vocation dans les couvents, voir, dans les Mémoires- sur lei Grandi Jours, l'histoire de cette jeune fille qui, le jour de sa réception en rriligion, inlerrogée, selon la coutume, par un gr£(nd

188 LES PROSATEURS DU DIX-SEPTIEME SIÈCiLE.

n revient encore avec plus d'insistance sur cet abus, dans un autre panégyrique :

«■ Plût à Dieu, Messieurs, s"écrie-t-il, que je pusse arrêter par cet exemple ceux qui se jettent témérairement dans le sacerdoce de Jésus-Christ et dans les ministères de son Église! Quelle réflexion y fait-on aujourd'hui ? On n'y entre presque plus que par des vues intéressées. C'est un moyen de faire fortune, de vivre dans une honorable oisiveté, de se sauver du débris des affaires de sa famille, d'entretenir plus sûrement sous un habit sacré un luxe et des désirs séculiers et profanes. On regarde l'Église comme une terre de promission où coulent le lait et le miel, qui porte des fruits sans qu'on ait la peine de la cultiver, où il y a peu de travail et beaucoup de profit à faire. On croit qu'il est permis de se faire un héritage de celui de Jésus-Christ et de ses pauvres. On va prendre dans la maison de Dieu des revenus qu'on ne trouve pas dans la sienne. On vit de l'autel sans servir à l'autel. On devient riche, si l'on peut, sans devenir charitable; et comme on y est entré sans vocation, on y demeure sans honneur et sans conscience i. »

S'attaquant aux mauvais choix de chefs ecclésiastiques, il n'épargne pas l'abus si connu et si longtemps funeste du népotisme :

» Ce n'est pas mon dessein, dit-il, de louer ici ces choix inspirés par la chair et le sang, et non pas par le Père céleste : l'Église n'a que trop gémi sous cette pernicieuse coutume ; et l'on n'a que trop vu les Chefs de la Religion, plus soigneux d'agrandir leur famille que d'étendre le royaume de Jésus-Christ; faire asseoir leurs neveux à la droite du Saint-Siège, sans examiner leur vocation ni leur mérite, leur donner en proie les richesses ecclésiastiques, et s'empresser plus pour les faire héritiers de leurs biens et de leur grandeur, que successeurs de leur sacerdoce. Nous ne craignons pas de le dire, sous un pontife en qui la grâce étouffe les sentiments de la nature, qui, à l'exemple de Jésus-Christ, ne reconnaît pour parents que ceux qui font la volonté de son Père, qui n'a pour maison que l'Église que Dieu lui a consacrée, et qui n'emploie les trésors de Jés-us-Christ que pour la gloire de son nom et pour la défense de son empire 3. »

De quelles couleurs il peint les désordres du clergé à l'époque de saint Charles Borromée !

<•. Jugez donc, Messieurs, du dérèglement des peuples par celui du clergé. Au lieu des pasteurs, il n'y avait presque plus que des mercenaires. La prêtrise était devenue une dignité mondaine dans les grands, ou un métier dans les petits. L'avarice leur paraissait une prévoyance louable, le jeu perpétuel un pas'^etemps innocent, la paresse un repos convenable à leur profession, le concubinage un remède contre l'adultère. Leur grossièreté était parvenue jusqu'à se croire dispensés de confesser leurs péchés, parce qu'ils entendaient les coafessions des autres. Ils ne voulaient ni savoir la loi de Dieu, ni la pratiquer, et

vicaire sur ce qu'elle demandait, répondit d'un ton ferme : Je demande les clefs du monastère, monsieur, pour e7i sortir.

1 Patiég. de S. Joseph, 1.

3 Punég, de S. Charles, l.

laissaient douter aux gens de bien, qui gi5miss:iient de ces désordres, lequel des deux était le pins blâmable, du dérèglement de leurs mœurs, ou de l'ignorance de leurs devoirs.

« Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que ces vices étaient invétérés, et que s'il n'était pas permis de les souffrir, il n'était presque pas possible de les corriger. Ce fut là le plus grand travail de saint Charles *. »

Il nous fait voir sous des traits aussi forts les vices des prêtres et des religieux de son époque. Après avoir retracé les vertus de saint François-Xavier et de ses compagnons, il ajoute :

« Qu'on voit peu de pareils détachements de soi-même aujourd'hui ! Une vaine délicatesse règne dans la plupart de ceux qui servent l'Église. Ils rapportent toutes leurs études à leur établissement ou à leur réputation. Ils ne comptent pour rien les talents, quand ils n'aident point à leur fortune, et ils ne veulent savoir parler de Dieu qu'afin de faire parler d'eux. Ils se rebutent de leur ministère, quand il ne répond pas à la bonne opinion qu'on a de leur mérite. Ils se plaignent d'être relégués parmi des barbares, c'est ainsi qu'on appelle les chrétiens de la campagne, quelque dociles qu'ils puissent être. Ils ont pitié de leurs talents, qu'ils regardent comme enfouis, et de l'Église qu'ils ne trouvent pas assez bien servie. Ce zèle qu'on croit qu'on aurait dans les villes, l'air du village le refroidit, la résidence devient à charge. On cherche un plus grand théâtre à la réputation et à la gloire : on tâche de se placer en des lieux où l'on puisse être estimé ce qu'on croit valoir ; et l'on contente son ambition et son avarice, sous prétexte de ces capacités et de ces utilités, qui ne sont bien souvent qu'imaginaires -. »

L'auteur des Panégyriques n'est pas moins hardi à signaler et à flétrir certains abus, certains désordres particuliers.

Il fait un sujet de gloire à sainte Thérèse d'avoir souvent « refusé les biens de ces personnes vaines et indiscrètes, qui appauvrissent leur maison pour enrichir des monastères, et qui, donnant à des étrangers ce qui appartient à leur famille, sous prétexte d'exercer la charité, renversent toutes les règles de la justice ". »

Parlant des anciens chrétiens, et les comparant à ceux des derniers temps, il dit :

'( Ils ne faisaient pas de ces assemblées de piété, de modestie et de silence, un rendez-vous tumultueux de vanité, de curiosité, de cajoleries. Ils ne cherchaient pas de ces peintures agréables des vices du temps, où chacun croit voir le portrait d'autrui, au lieu du sien propre, où l'on se fait un plaisir même de son péché, par les malignes applications qu'on fait sur celui des autres, et où l'on tourne les sages remontrances du prédicateur en médisances secrètes et en satires contre le prochain 4. »

' Panég. de S. Charles, II.

- Panég. de S. Franc. -Xau., I.

* Panég. de sainte Thér., III.

■'■ Fnnég. dp 8. hi'vnnrd, \.

On le voit, Fléchier déployait le même zèle contre les abus, que nous avons admiré chez Bourdaloue, et que nous retrouverons bientôt chez Massillon. Il y a, certes, dans ces peintures aussi vraies que hardies, un grand enseignement historique.

Les sermons, et surtout les oraisons funèbres de Fléchier, offrent, quoique en moins grand nombre, des traits semblables. Dans une de ses oraisons funèbres, s'élevant contre la piété mal entendue qui ne s'applique guère qu'aux pratiques extérieures, il parle ainsi de la reine Marie-Thérèse d'Autriche :

« Elle se proposa, non pas de servir de spectacle an peuple, ou de se faire d'abord une réputation de piété par ces dévotions extérieures qui sont ordinaires à sa nation, et qui ne s'établissent que trop dans la nôtre; mais d'aimer Dieu dans la simplicité de son cœur, d'accomplir ses devoirs, et de donner de bons exemples i. »

Fléchier n'avait pas d'abord destiné ces panégyriques à la publicité ; il ne se détermina à les publier, nous dit-il dans sa préface, qu'après en avoir vu courir, sous son nom, quelques éditions où il n'avait nulle part, où il voyait des sujets qu'il n'avait jamais traités, et où il ne trouvait de lui que quelques endroits peu fidèles et peu corrects, que les copistes prennent à la hâte, et presque au hasard, dans les sermons, quand on les prononce. « J'ai vu avec quelque peine, ajoutet-il, la liberté que l'on se donne de disposer des ouvrages d'autrui, et la honte de voir mes sermons ainsi défigurés m'a donné la faiblesse ou le courage de les publier tels qu'ils sont*. »

Son principal titre de gloire est dans ses Oraisons funèbres, dont la première, celle de la duchesse de Montausier, fut prononcée en 1672. Elles le firent, pendant longtemps, regarder comme incontestablement supérieur à Bossuet qu'on trouvait moins égal, moins soutenu, et à qui l'on reprochait le manque d'harmonie, de- douceur, d'élégance et môme de correction ^. Rollin lui-même balançait le mérite de l'cvêque de Nîmes et de l'évêque de Meaux, en faisant assez comprendre qu'on donnait généralement la préférence au premier. Il n'est aujourd'hui personne qui oserait comparer Fléchier à Bossuet.

<< Il s'est trouvé deux fois, dit la Harpe, en concurrence avec Bossuet dans les mêmes sujets, dans l'oraison funèbre de Marie-Thérèse et dans celle du chancelier Letellier ; et, quoiqu'elles soient les moindres de Bossuet, il s'offre encore dans celui-ci assez de traits de sa force pour que Fléchier ne l'atteigne pas. Il n'en approche pas davantage dans celles de- madame de Montausier, de madame d'Aiguillon, de la dauphine de Bavière, et du président de Lar moignon. Deux seuls discours où il a été au-dessus de lui-même, ceux où il a

1 Oraison fun. de Marie-Thérèse d' Autriche . I.

2 Préf. des Panégyriques.

' Voy. Mém. de Trévoux, nov. 1745, et Idée des Oraisons funèbre-' ^ avec In comparaison de celles de Bossuet et de M. Fléchier, par Lenglet.

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célébré Turennc et Moiitausior, ont assez de beautés pour lui assurer le premier rang dans son siècle, parmi les orateui's du second ordre, mais toujours à une grande distance des chefs-d'œuvre de Bossuet. L'exorde de l'oraison funèbre de Turenne, imitée de celle d'Emmanuel de Savoie composée par le jésuite Lingendes, mais fort embellie par Fléchier, est un des morceaux les plus finis qui soient sortis de sa plume : il a surtout l'avantage de convenir parfaitement au sujet et d'y entrer d'une manière très-heureuse '. »

A côté de l'oraison funèbre de Turenne, qu'on peut regarder comme un monument dans l'histoire de l'éloquence, la Harpe place avec raison celle de Montausier (1600), portrait grave et fidèle d'un homme ds cour droit, intègre et véridique, dont l'orateur avait été ami. On y rencontre des morceaux pleins d'énergie, comme ce passage célèbre :

« Oserais-je, dans ce discoui-s, où la franchise et la candeur font le sujet de nos éloges, employer la fiction et le mensonge ? Ce tombeau s'ouvrirait, ces ossements se rejoindraient et se ranimeraient pour me dire : Pourquoi viens-tu mentir pour moi qui ne mentis jamais pour personne? »

Plusieurs autres oraisons renferment des morceaux remarquables, et toutes brillent par l'esprit, l'élégance, la pureté, le nombre harmonieux, la justesse et la délicatesse des idées. Mais dans toutes aussi la force des pensées est singulièrement affaiblie par une excessive préoccupation des embellissements et des enjolivements de style les moins convenables à l'expression de la douleur, laquelle demande une simplicité ferme qu'ignore Fléchier. Ses périodes trop ajustées fatiguent. 11 emploie un art de rhéteur à ce que toutes ses pensées s'offrent en compartiments, à ce que toutes ses paroles soient compassées et liées en cadence ; et trop souvent il sacrifie à cette symétrie imitée d'Jsocrate l'exactitude et la justesse. Enfin il ne sait pas éviter le retour trop fréquent des mômes figures, en particulier de l'antithèse qu'il prodigue jusqu'à la satiété, et qu'il met presque toujours dans les mots plus que dans les idées.

il aime à employer toutes les figures d'éclat. C'est ainsi qu'il fait un usage fréquent de la suspension, cette figure par laquelle l'orateur tient l'esprit des auditeurs comme arrêté et en suspens sur ce qu'il va dire. Voulant représenter le meurtre de saint Thomas de Cantorbéry :

« Ils partent, dit-il, de la Cour (les meurtriers), ils passent les mers, ils entrent dans l'église où le saint célébrait l'office, ils s'avancent vers lui la fureur dans le cœur et le feu dans les yeux, le fer à la main, sans respect des autels, ni du sanctuaire de Jésus-Christ... Vous entendez presque le reste, Messieurs : je voudrais pouvoir me dispenser de représenter un spectacle si pitoyable; mais, pour épargner votre piété, j'ofl'enserais votre religion, et je vous cacherais la gloire du martyre, en vous cachant la cruauté des bourreaux. Ils approchent donc, portant sur leurs visages les marques de leurs barbares résolutions ;

' /--'/c, '1' paît,, liv. Il, cil. I, sccl. ô.

192 LES PROSATtlURS DU DIX-SEPPIÈME SIÈCLE.

le clergé tremblant se disperse ; on se ramasse confusément ; les assassin» ont eux-mêmes horreur du crime qu'ils vont commettre; et saisis d'une frayeur respectueuse ;t la vue de rarchevêque qui se présente, ils demeurent quelque temps interdits ; mais la fureur ayant enfin étouffé tout sentiment de respect et d'humanité tout ensemble, chacun le frappe comme à l'envi, et veut avoir part au crime, espérant l'avoir à la récompense '. »

Partout son style est relevé par l'éclat des ^comparaisons et des images. Il parle ainsi des troubles de la Fronde :

« On eût dit qu'un heureux traité allait terminer toutes les guerres de l'Europe, lorsque Dieu, dont les jugements, selon le prophète, sont des abîmes, voulut affliger et punir la France par elle-même, et l'abandonna à tous les dérèglements que causent dans un État les dissensions civiles et domestiques. Souvenez-voLis, Messieurs, de ce temps de désordre et de trouble, où l'esprit ténébreux, l'esprit de discorde confondait le devoir avec la passion, le droit avec l'intérêt, la bonne cause avec la mauvaise ; où les astres les plus brillants souffrirent presque tous quelque éclipse, et les plus fidèles sujets se virent entraînés, malgré eux, par le torrent des partis, comme ces pilotes qui, se trouvant surpris de l'orage en pleine mer, sont contraints de quitter la route qu'ils veulent tenir, et de s'abandonner pour un temps au gré des vents et de la tempête ^. »

Ses images sont généralement ingénieuses. Il dit en parlant de saint Louis :

« Il savait que la justice n'est pas toujours si bien voilée, qu'elle n'entrevoie les personnes qui la recherchent ; que celui qui est sans crédit se trouve aisément sans secours, et qu'un pauvre qui sollicite est presque toujours importun 3. «

Dans un discours académique, après avoir rappelé les gloires de l'Académie française, il dit, en s'adressant à l'illustre Huet, récipiendaire :

'< Comme autrefois c'était assez pour animer les braves de Sparte, de leur montrer des trophées d'armes, des inscriptions et des portraits de leurs ancêtres, ou de leur raconter en peu de mots les guerres et les victoires de leur république ; j'ai cru. Monsieur, que pour réveiller en vous l'ardeur que vous avez toujours eue pour les lettres, je n'avais qu'à vous faire le plan de nos assemblées, à rappeler en passant dans votre mémoire les travaux et la gloire de nos confrères, qui deviennent aujourd'hui les vôtres * »

La plus incontestable et la plus éminente qualité du style de Fiéchier, c'est l'harmonie.

Un rhéteur distingué a montré très-ingénieusement comment

1 Panég. de S. Thom. de Cant.

2 Omis. fun. de Tur.

^ Panég. de S. Louis, l.

* Disc, prononcé à la réception de M. Huet à l'Académie.

FLÉCHIEU. 193

l'émule de Dossuet dans le panégyrique a su faire produire à notre langue les effets les plus heureux, les plus délicats et les plus musicaux de la prosodie des Grecs et des Latins :

« Fléchier, dans l'oraison funèbre de M. de Turenne, dit Marniontel, termine ainsi la première période : « Pour louer la vie et pour déplorer la mort « dii sage et vaillant Mâcliabéc. » S'il eût dit, « du vaillant et sage Machabée ; » s'il eût dit, « pour louer la vie du sage et vaillant Machabs'c et pour déplorer sa mort^ » la période n'avait plus cette majesté sombre qui en fait le caractère : la cause physique en est dans la succession de l'ïambe, de l'anapeste et du dicborée, qui n'est plus la même dès que les mots sont transposés. On doit sentir, en effet, que de ces nombres les deux premiers se soutiennent, et que les deux derniers en s'écoulant semblent laisser tomber la période avec la négligence et l'abandon de la douleur. « Cet homme (ajoute l'orateur) cet « homme que Dieu avait mis autour d'Israël comme un mur d'airain, où se bri-

« seront tant de fois toutes les forces de l'Asie venait tous les ans, comme

« les moindres Israélites, réparer avec ses mains triomphantes les ruines du « sanctuaire. » Il est aisé de voir avec quel soin l'analogie des nombres, relativement aux images, est observée dans tous ces repos : pour fonder un mur à'aïraûiy il a choisi le grave spondée ; et pour réparer les ruiiies du temple, quels nombres majestueux il a pris ! Si vous voulez en mieux sentir l'effet, substituez h ces mots des synonymes qui n'aient pas les mêmes quantités : supposez victorieuses à la place de triomphantes; temple, au lieu de sanctuaire. « Il venait tous les ans, comme les moindi"es Israélites, réparer avec ses mains " victorieuses les ruines du temple : » vous ne retrouvez plus cette harmonie qui vous a charmé. « Ce vaillant homme, repoussiuit enfin avec un courage in- « vincible les ennemis qu'il avait réduits à une fuite honteuse, reçoit le coup « mortel, et demeure comme enseveli dans son triomphe. » Que ce soit par sentiment ou par choix que l'orateur a peint cette mort imprévue par deux ïambes et un spondée, et qu'il a opposé la rapidité de cette chute, comme enseveli, à la lenteur de cette image, dans son trïômphè, où deux nasales sourdes retentissent lugubrement, il n'est pas possible d'y méconnaître l'ana'ogie des nombres avec les idées. Elle n'est pas moins sensible dans la peinture suivante : « Au premier bruit de ce funeste accident, toutes les villes de Judée furent « émues, des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous leurs habitants; « ils furent quelque temps saisis, muets, immobiles : un effort de douleur « rompant enfin ce long et morne silence, d'une voix entrecoupée de sanglots, « que formaient dans leurs cœurs la tristesse, la piété, la crainte, ils s'écrièrent : « Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël ? A ces a cris, Jérusalem redoubla ses pleurs ; les voûtes du temple s'ébranlèrent, le « Jourdain se troubla, et tous ses rivages retentirent du son de ces lugubres « paroles : Comment est mort cet homme puissant? etc. » Avec quel soin l'orateur a coupé, comme par des soupirs, ces mots, saisis, muets, immobiles ! Comme les deux dactyles renversés expriment l'impétuosité de la douleur, et les deux spondées qui les suivent, l'effort qu'elle fait pour éclater! Comme la lenteur et la résonnance des sons rendent bien l'image de ce lo7ig et morne silence! Comme le dipyi-riche et le dactyle suivis d'un spondée, peignent vivement les pleurs de Jérusalem I Comme le mouvement renversé de l'ïambe et du chorée dans s' ébranlèrent, est analogue à l'action qu'il exprime 1 Combien plus frappante encore est l'harmonie imitative dans ces mots, « le Jour- Prosateuhs du xviie siècle. II. 13

dain se troubla, et ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles 1 1 »

Ajoutons qu'on ne rencontre pas uniquement dans Fléchier cette exactitude de style, cette élégance de composition, ce nombre harmonieux qu'on lui reconnaît généralement, mais qu'on y admire assez souvent de l'originalité d'expression et des locutions créées.

Son style, pour l'expression, n'a aucunement vieilli. « Il n'y a pas dans les oraisons funèbres de notre académicien, dit d'Alemberl, une seule expression qui ne soit plus usitée, à l'exception de la suivante, sans que je le die, pour sans que je le dise ^. » Mais la tournure, mais l'ensemble de la construction, nous l'avons observé, semblent quelquefois appartenir à une époque plus ancienne.

Fléchier composait avec une facilité extrême, et, raconte-t-on, partout, sur une table de pierre, au fond d'un jardin, et au milieu d'un cercle. « On croit, disait-il, que je compose avec peine et contention ; on se trompe. J'ai beaucoup travaillé dans ma jeunesse, et j'ai mis tous les moments à profit. Si la composition me coûtait, il y a longtemps que j'y aurais renoncé. »

Plus de travail et de réflexion lui auraient probablement fait éviter les fautes de goût, chez lui assez nombreuses, comme dans ce passage d'un de ses écrits les plus soignés :

« Avant que d'entrer dans les charges, il voulut en connaître les devoirs. Le premier tribunal où il moula fut celui de sn conicience, pour y sonder le fond de ses intentions. »

Ces quelques taches n'empochent pas que, môme dans ces derniers temps, des hommes de goût, comme Pariset, n'aient pu juger Fléchier très-digne d'être étudié et relu fréquemment.

Pour nous résumer sur cet orateur célèbre, disons avec un excellent appréciateur :

'i il faut admirer, dans Fléchier, cette élégance où le sublime s'est caché ; cet éclat tempéré à dessein ; cette beauté qui s'est voilée ; cette hauteur qui se réduit au niveau du commun des hommes ; ces formes vastes et qui occupent si peu d'espace ; ces phrases qui, dans leur brièveté, ont tant de sens ; ces pensées profondes, aussi limpides, aussi claires que ce qui est superficiel ; cet art enfin où la nature est tout entière. Mais on voudrait plus de franchise, un plus haut vol 3, »

Fléchier n'est pas seulement orateur, il est encore historien. En 1 679, il publia VHistoire de lempereur Théudose le Grand. Suivant d'Alembert, « l'histoire de Théodose était un ouvrage de commande, plutôt fait pour instruire le Dauphin de ses devoirs, que pour lui tracer le vrai

1 Marm., Poétique frunç., ch. vi.

2 Eisl. de VAcad., Notes sur l'Éloge de Fléch., III.

3 Joubert, Pensées, t. Il, p. 171.

portrait du modèle offert à son émulation. C'était une espèce de Cyropédie écrite sons les yeux de Bossuet, et destinée surtout à faire du prince un monarque pieux et chrétien '. » Il est certain que l'histoire, aujourd'hui, retoucherait bien des traits du tableau esquissé par Flécliier, et y en ajouterait beaucoup d'autres. Évitant également les llatterics de certains panégyristes et les dénigrements passionnés de Zosime, elle ne nous présenterait pas comme un prince accompli, mais assurément comme un grand homme, l'empereur qui sut se montrer éminent capitaine et administrateur habile, embrasser dans ses soins éclairés les armées, les finances, la police intérieure, les lois, les tribunaux ; enfin terrifier les barbares et rétablir l'ordre dans cet empire croulant que tant d'ennemis attaquaient de tous côlés. Si Fléchier n'a pas traité d'une manière assez complète toutes les parties de son sujet, reconnaissons du moins le talent avec lequel il a su montrer dans Théodose le protecteur de la foi catholique et l'exterminateur des hérésies. Rien de mieux tracé que la scène où ce grand défenseur de l'unité religieuse déclare ne vouloir désormais souffrir que l'antique foi des apôtres :

« L'empereur prit ces formules avec beaucoup de douceur, et se retira dans son cabinet. Il les lut, et après avoir fait sa prière pour attirer les bénédictions de Dieu sur l'action qu'il allait faire, il rentra dans la salle où étaient les évoques ariens. Là, déchirant en leur présence leur confession de foi et ne réservant que celle des catholiques, il leur déclara qu'il était résolu de ne plus souffrir dans toute l'étendue de ses États d'autre religion que celle qui reconnaissait le Fils de Dieu consubstantiel à son Père ; qu'il était temps de se réunir et de recevoir la sainte doctrine de l'Eglise ancienne; qu'il userait de toute son autorité pour la gloire de Dieu de qui il la tenait, et que regardant comme ses ennemis ceux qui le seraient de Jésus-Christ, il saurait bien se faire obéir en un point où il y allait du salut et du repos de ses sujets. Après cela il les renvoya sans attendre leur réponse, etc. »

Bayle écrivait au moment de la publication de cette histoire : « M. l'abbé Fléchier vient de nous donner la Vie du grand Thcodose. On l'estime fort, (ant pour la belle élocution que pour les beaux événements dont elle donne le détail ^. » Madame de Sévigné, de son côté, écrivait, quelques jours plus tard, à Bussy : « Avez-vous lu la Vie du grand Théodose par l'abbé Fléchier? Je la trouve belle *. » L'illustre épistolière a vanté en plusieurs endroits « le beau style de M. l'abbé Fléchier dans l'Histoire de Théodose ; » et, pour le mérite de la diction, ce livre restera parmi les compositions historiques du dix-septième siècle qu'on peut lire avec le plus de profit.

Fléchier composa, quelques années plus tard, une seconde histoire digne aussi d'être encore lue.

1 Hist. de l'Acad., Notes sur VÉloge de Fléchier, \l. s Lettre à M. Minutoli, 26 mai 1679.

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