‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 20 sur 21 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Page 1, ligne 23.

Avant François Ogier, Nicolas Pasquier avait écrit h ce sujet cette page remarquable :

« Nostre langue par sa je ne scay quelle naturelle douceur née avec elle (voire au jugement des plus délicates oreilles) s'est rencontrée saine, robuste et propre à porter toutes sortes de conceptions. Le seing et la diligence qu'on a mis à la cultiver fait qu'elle rapporte plantureusement : il semble que les astres comme d'un commun accord, par une heureuse influence, ayent conspiré en son honneur et accroissement, et plus prodigalenient que libéralement respandu en elle l'abondance Grecque et Latine avec plusieurs telles inventions sorties de ses fruicts. Imitons les Grecs et Latins et autres nations, n'escrivons plus qu'en nostre langue quelque science que ce soit, nous avons assez de paroles pour les descrire, les sciences furent premièrement, puis après les mots inventez pour les signifier : puisons toutes ces belles sentences des Grecs qu'ils empruntèrent des estrangers, et les rendons : prenons le beau et meilleur des Latins, transformons nous en eux et eux en nous. Et après les avoir bien digérez, convertissons les en sang et nourriture, qui ne soyent autre chose que nous i. »

Page 10, ligne 26. ':'!>■ ".■ ,'1' ' ".Z*,",';

Avec Vaugelas nous aurions pu nommer l'abbé Regnier-Desmarais (1632-1713), qui prit la plus grande part à la rédaction du Dictionnaire, et fut chargé par l'Académie de publier une Grammaire française. Il consacra à cette tâche toutes les lumières qu'il avait pu acquérir par cinquante ans de réflexions sur notre langue, par la connaissance qu'il avait des langues voisines, et par trente-quatre ans d'assiduité dans les assemblées de l'Académie dont il avait été nommé secrétaire perpétuel en i(J84.

Page 18, ligne 26.

Nommons encore le cardinal de Bérulle (1575-1619) dont les sermons sont remarquables par la logique de la pensée, quelquefois un peu mystique, et par la clarté de l'expression ; Godeau, évoque de Vence, dont l'Oraison funèbre de Louis XIII fait déjà pressentir les chefsd'œuvre des maîtres ; le jésuite Cheminais etc.

1 Le Gentilhomme, p. 20.

Page 23, ligne 36-

Citons encore le Nain de Tillemont (1637-1698), qui fut longtemps oublié, mais a repris aujourd'hui, par la solidité reconnue de ses mérites, par son exactitude et sa judicieuse sagacité, par la vérité, la justesse des sentiments et l'élévation de l'esprit, enfin par la correction du style, une place qu'il ne perdra jamais. Tillemont est auteur de VHistoire des empereurs et des autres princes qui ont régné durant les six premiers siècles de /'Egrfee (1690-1738), 6 vol. in-4°-, des Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des six premiers siècles, 1693-1712, 16 vol. in-4°; de VHistoire de saint Louis, publiée seulement en 1847, en quatre volumes in-8° par la Société de l'Histoire de France. Ce dernier ouvrage, le chef-d'œuvre de Tillemont, est une histoire entière, et la plus complète qu'on possède, du règne de ce grand prince. EUe est extraite littéralement des historiens et des documents du temps.

Enfin Adrien DE Valois (1607-1692), qui publia en 1646 son œuvre capitale, écrite en latin, d'un style châtié : Gesta Francorum, seu rerum Francicarum (3 vol. in-folio). — Cette histoire, qui comprend un espace de cinq siècles, depuis le règne de l'empereur Valérien jusqu'à Childéric III, « mérite le singulier honneur d'être citée d'un bout à l'autre à côté des sources de notre vieille histoire, comme un commentaire perpétuel des documents originaux. Tout s'y trouve éclairci et vérifié en ce qui regarde les temps, les lieux, la valeur des témoignages et l'authenticité des preuves historiques; les lacunes des textes, les omissions et les négligences des chroniqueurs sont remplies et réparées par des inductions du plus parfait bon sens ; il y a exactitude complète quant à la succession des faits et à l'ordre matériel du récit; mais ce récit, on est forcé de l'avouer, manque de vie et de couleur. Le sens intime et réel de l'histoire s'y trouve, pour ainsi dire, étouffé par l'imitation monotone des formes narratives et de la phraséologie des écrivains classiques ^. »

Page 2b, ligne 32.

Nous compléterons la liste des auteurs de mémoires par le nom de GoDRviLLE (1625-1703), le secrétaire du duc de la Rochefoucauld. Ses Mémoires, aujourd'hui peu appréciés, étaient très-goûtés de ses contemporains ; M™<= de Sévigné en fait le plus grand éloge, et M™^ de Coulanges, écrivant à M'"'= de Grignan, le 7 juillet 1703, en parle ainsi :

« L'esprit de Gourville étoit plus solide et plus aimable qu'il n'avoit jamais été ; il étoit revenu d'une manière qui a fait sentir bien vivement le regret

1 A. Thierry, Considérations sur l'histoire de France, chap. I, p. 37.

de le perdre. Ses Mémoires sont charmants : ce sont deux assez gros manuscrits de toutes les affaires de notre temps, qui sont écrits, non pas avec la dernière politesse, mais avec un naturel admirable; vous voyez Gourville pendu en effigie et gouverner le monde ; tout ce qui m'en a déplu, car je les ai entièrement lus, c'est un portrait, ou plutôt un caractère de M»» de la Fayette, très-offensant, pour la tourner très-finement en ridicule i. Je le trouvai quatre jours avant sa mort avec la comtesse de Gramont, et je l'assurai que je passois toujours cet endroit de ses Mémoires. Les caractères de tous les ministres y sont merveilleux ; l'histoire de M""" de Saint-Loup et de la croix y est narrée dans le point de la perfection 2. »

Nommons encore M""' de Motteville (1621-1689), dont les Mémoires sur Anne d'Autriche et sa cour * donnent l'idée la plus complète des mœurs de l'époque. Fille d'un gentilhomme ordinaire de la chambre du roi et mariée à dix-huit ans au premier président de la chambre des comptes de Normandie, Langlois de Motteville, elle passa presque toute sa vie auprès d'Anne d'Autriche; elle ne raconte donc dans ses Mémoires que ce qu'elle a vu elle-même et ce que lui ont appris les personnes les mieux informées. Son style est simple, uni, souvent peu correct, mais naturel et quelquefois poétique.

Enfin n'oublions pas le P. Rapin dont les Mémoires sur VÉglise et la Société, la Cour, la Ville et le Jansénisme * sont si utiles à consulter pour ceux qui veulent connaître à fond l'histoire du dix-septième siècle, et en particulier celle des longues querelles entre le jansénisme et la cour de Rome.

Le P. René Rapin, né à Tours en 1621, mort à Paris en 1687, était un véritable érudit, comme en font foi ses Réflexions sur l'éloquence, la poésie, la philosophie et l'histoire, ainsi que ses parallèles de Virgile et d'Homère, de Démosthèneset deCicéron,de Platon etd'Aristote, de Thucydide et de Tite-Live. Ses Mémoires, ignorés jusqu'ici, forment la seconde partie de son ouvrage sur VHistoire du Jansénisme depuis son origine jusqu'à 1644^. La première partie traitait des événements dont l'auteur avait puisé la connaissance chez ses prédécesseurs. La seconde partie, les Mémoires, relatent des faits auxquels le P. Rapin a pu prendre part lui-même.

Ils commencent à l'année 1644, date de la condamnation de VAu-

1 Voyez les Mémoires de Gourville, tome LU, p. 554 et suivantes.

* Ibid., p. 304 et suivantes. — Collection des grands écrivains de la Fronce, t. X, p. 491-492.

3 Ces Mémoires ont été publiés à Paris en 1724, avec privilège, par M"« de la Bussière, probablement après avoir éprouvé des retranchements assez considérables. L'éditeur Charpentier en a donné une excellente édition d'après le manuscrit de Conrart, avec une annotation extraite des écrits de Monglat^ Omer Talon, de Retz, Gourville, Leret, Mademoiselle de Montpensier, etc., des éclaircissements et un index, par M. Riaux, et une notice sur M'"" de Motteville, par Sainte-Beuve. 4 vol.

* Paris, Gaume, 1865, 3 vol. in-8.

« Paris, Gaume, 18G1, 1 vol. in-8.

442 LES PROSATEURS DU DlX-SEPTIÉME SIÈCLE.

gustinus. A cette époque, la fureur de dogmatiser s'était répandue partout.

« On ne parlait que de saint Augustin dans les ruelles, raconte le P. Rapin; il n'y avait point de femme, d'esprit qui ne se piquât de dire ses sentiments sur la grâce et la prédestination, qui sont des mystères aux plus grands théologiens. Les dames de qualité se rangèrent aisément de ce côté-là^ parce qu'elles y étaient considérées et qu'on y avait une grande déférence pour leurs sentiments. Celles surtout qui, après une conduite peu régulière pendant leur jeunesse, recherchaient la réputation de prudes, dans un âge plus avancé, faisaient paraître bien plus de zèle et plus d'ardeur pour la nouvelle doctrine que les autres. Et, parce que la dévotion commençait à devenir un peu à la mode — car la reine devenait dévote — et qu'il ne paraissait point à la cour d'autre parti pour les femmes, il y en avait peu qui ne pensassent à se rendre considérables par là. Les plus vaines ne balancèrent pas à autoriser cette nouveauté, parce que l'éclat qui paraissait dans la direction du Port-Royal, où l'on pratiquait une morale qui n'avait rien de commun, distinguait si fort celles qui en étaient au-dessus de toutes les autres, qu'on se fit bientôt un mérite d'en être J. »

L'Église fut enfin appelée à se prononcer sur le différend, par la bouche du pape, parlant ex cathedra; une commission de quatre cardinaux et de douze religieux des plus savants avait été chargée de l'instruction, et les conférences s'ouvrirent le 20 avril 1651, dans le palais du cardinal Roma.

Le P. Rapin rend compte, par le menu, des préliminaires de ces conférences. Il expose les intrigues des députés jansénistes, et surtout de leur chef, le célèbre docteur Saint-Amour, le grand meneur des dissidents en Sorbonne. Ses récits sont pleins de finesse et de trait. Qu'on en juge par un passage :

« Lorsque Saint-Amour arriva à Rome, il frappa à toutes les portes pour avoir quelque introducteur auprès de Sa Sainteté et pour obtenir une audience. Les cardinaux d'Esté, Spada, Barberin, connaissant par eux-mêmes qu'il ne serait pas agréable au pape après ce qui s'était passé, s'en excusèrent. La maison du pape était dans une espèce de division par les partis que la jalousie avait formés en son palais, entre dona Olympia, sa belle- sœur, et les cardinaux Pamphile et Pancirole : tellement que les grâces sortaient immédiatement des maisons du pape sans passer par d'autres canaux, ni sans être sollicitées ou par les proches ou par les ministres. Les audiences mêmes ne s'obtenaient que par sollicitations personnelles des intéressés. Ce fut de la sorte que Saint-Amour eut audience de Sa Sainteté, après s'être présenté bien des fois à l'antichambre pour y débiter les raisons de son ambassade. Le docteur ayant fait ses compliments à Sa Sainteté dans les cérémonies ordinaires, lui fit un grand discours sur les motifs de sa députation, plein de faste, d'un air assez spécieux, mais où il n'y avait rien moins que la vérité. C'était une exposition fausse de l'histoire des cinq propositions qu'il prétendait avoir été fabriquées par des gens passionnés, et imputées faussement à l'évêque d'Ypres. Ce discours, faux dans le fond, l'était encore davantage dans ses circonstan-

1 P. Rapin, Mémoires, t. II, p. 177.

ces, toutes composées de la façon de cet envoyé, lequel, pour pousser son audace jusqu'au bout, se déclara à Sa Sainteté le député des évoques de France, lui qui ne parlait qu'au nom de onze prélats contre quatre-vingt-dix qui avaient déjà écrit au pape pour faire condamner ces propositions. Le pape lui dit que, si c'était l'affaire de la bulle d'Urbain VIII qui avait condamné la doctrine de Jansénius, il n'y avait rien à faire ; que, si c'était une nouvelle affaire qui n'eût aucun rapport à celle-là, il vît Albissy, l'assesseur du Saint- Office. Saint-Amour, qui connaissait l'assesseur, fut fort surpris, mais, n'ayan pas le mot à dire sur cet ordre, il présenta la lettre des prélats qui le députaient 1. »

Les conférences durèrent deux ans, jusqu'au 7 avril 1636, et le 31 mai veille de la Pentecôte, la bulle du pape fut promulguée. Comme nous l'avons déjà dit à propos de Pascal, elle condamnait les cinq fameuses propositions. Le P. Rapin s'exprime en ces termes sur cette conclusion de l'affaire des jansénistes :

« Ce fut ainsi que s'accomplit ce grand ouvrage, où il fallut un courage aussi ferme et un esprit aussi vaste et aussi pénétrant que celui d'Innocent IX pour l'achever. Car il ne se peut dire combien d'obstacles on forma en France, en Espagne, en Flandre, en Italie et à Rome même, pour s'y opposer, combien d'intrigues on fit jouer dedans et dehors le palais, dans la ville et dans la maison du pape, pour lui faire changer de résolution, tant par les dégoûts qu'on lui donnait de l'affaire en elle-même que par les défiances qu'on lu voulait inspirer contre la France, qui semblait s'intéresser davantage en cette décision ! Mais rien de tout cela ne fut capable de l'ébranler. Ce fut avec une égalité d'esprit et une constance insurmontable qu'il alla toujours à son but, n'écoutant ni ne considérant rien de tout ce qu'on lui représentait pour l'en détourner '. »

Après avoir traité de la période de la paix de Clément IX, « de ce « fameux accommodement que les chefs du parti appellent par va- « nité la paix de l'Église », le P. Rapin nous dépeint les principaux jansénistes, acteurs de la lutte, et ce n'est pas la partie la moins intéressante de ses Mémoires, comme on peut en juger par le portrait de M'»* de Longueville, écrit avec plus de recherche et de finesse que les autres :

« La duchesse, toujours maltraitée de la reine, et même des princes ses frères, ne ménageait plus que son mari, et elle s'était mis dans la tète, après avoir vécu avec lui de la manière que tout le monde sait, qu'il ne lui restait plus rien à faire auprès de lui que par une profession déclarée d'une grande piété. Il y avait déjà deux ou trois ans qu'elle avait pris ce parti, où elle réussissait par le bruit que la réputation de sa dévotion commençait à faire dans le monde, surtout quand elle parut à Rouen, capitale du gouvernemen du duc, avec toutes les dames de la ville qui s'occupaient aux bonnes œuvres. Mais ce bruit ayant redoublé de la moitié dès qu'elle se fut déclarée en faveur de la doctrine de Port-Royal, par les applaudissements de ceux du parti, ravis devoir à leur tête une personne de cette importance, elle s'y embarqua avec

» Le P. Rapin, Mémoires, t. II, p. 320. « lùid., p. 454.

toute la ferveur d'une novice, portant la chaleur de son zèle aussi loin que son esprit extrême en toutes choses lui inspirait ; on voyait aussi croître en elle l'ardeur et l'empressement qu'elle avait à la prôner, vive seulement pour les intérêts du parti, languissante et paresseuse pour tout le reste.

a Ce fut alors que, flattée par les cajoleries de ses directeurs en particulier, et en général de tout le parti qui lui donnait ses admirations, à quoi elle était sensible, ravie d'être admirée par des gens qu'elle estimait autant, n'y ayant jamais eu de vanité plus délicate que la sienne, ce fut alors qu'elle commença à avoir bonne opinion d'elle-même et mauvaise de son prochain, censurant toute la terre par ses mépris, levant les épaules, haussant les yeux et gémissant sur la conduite des autres, enfin décidant de tout avec une espèce d'autorité surprenante. Ce fut alors que le duc son mari, la voyant si déclarée, disait à ses amis que sa femme était d'humeur h faire un nouveau parti de doctrine dans l'Église si elle n'en eût point trouvé, et que, parlant de son aumônier, nommé Aubert, intéressé en Normand: « Tout homme de bien qu'il « est, disait-il, si ma femme se faisait sarrasine, il se ferait lui-même en même « temps sarrasin, parce qu'il la croit infaillible. «

« Il est vrai qu'elle persuadait ce qu'elle voulait par des flatteries engageantes à tous ceux qui l'approchaient, d'une force que personne ne lui échappait i.... »

Telle est, exposée le plus rapidement possible, l'analyse des Mémoires du P. Rapin que M. Aubineau a eu l'honneur de tirer de l'oubli où ils étaient restés, et dont il a su redoubler l'intérêt en les accompagnant de nombreux éclaircissements qui font ressortir le sens et la portée historique de faits également peu connus jusqu'à ce jour.

Après les auteurs de mémoires nous donnerons une mention à Théophraste Renaudot (1584-1633) à qui revint l'honneur d'avoir fondé le premier journal français : la Gazette de France (30 mai 1631).

M. d'Haussonville, dans sa réponse à M. Camille Rousset, à l'Académie (12 mai 1872), fournit ces curieux détails, sur la façon dont Renaudot composait son journal :

« Le sieur Renaudot, médecin de son état et, si l'on en croit ses contemporains, plus riche d'esprit que de clientèle, était de Loudun; or cela n'a jamais nui, même sous l'ancien régime, d'être le compatriote d'un ministre tout-puissant. L'industrieux docteur dut à cette heureuse circonstance le privilège de la fondation de la Gazette de France. Avez-vous eu la curiosité, monsieur, d'en feuilleter comme moi les premiers numéros ? Je doute qu'ils vous aient beaucoup appris. Ah 1 que l'apprenti journaliste est prudent ! Il en aurait remontré à ses successeurs de tous les temps. Pour plus de sûreté, il commence par s'interdire absolument de parler de tout ce qui se passe en France. Il lui arrive régulièrement des nouvelles de Vienne, de Saint-Pétersbourg ou de Constantinople. Il n'ignore même pas les intrigues ^ui s'agitent à Téhéran auprès du schah de Perse. En revanche, il paraît ne pas savoir le premier mot de ce qui se dit à Vincennes ou bien à Saint-Germain. Une fois, c'était probablement en sa qualité de médecin, il se risque, vers 1631, si je ne me trompe, à annoncer que la reine et les dames de la cour se trouvent très-bien

1 Mémoires, t. 111, p. 63.

APPENDICE. 44u

des eaux de Forges. Après une si grande témérité, il se tait pour quelque temps, mais attendez. Voici, en 1632, le roi qui entre en campagne. Louis XIII, vous le savez, se piquait de s'entendre, non moins que le cardinal de Richelieu, aux choses de la guerre ; il avait particulièrement le goût de surprendre les places fortes ou de les assiéger suivant les règles d'un art alors dans l'enfance, mais qu'au dire des hommes de la profession il possédait fort bien. Aussitôt la Gazette est remplie de récits détaillés sur l'investissement des citadelles de la Lorraine, sur les travaux entrepris pour s'emparer de Nancy, et sur le rôle personnel de Sa Majesté dans toutes ces grandes occasions.

« Qui donc renseigne si bien M. Renaudot ? C'est le cardinal, c'est le roi lui-même, Richelieu ne se fait pas faute d'envoyer continuellement des articles ;\ la Gazette. J'ai tenu, écrite de sa propre main et toute pleine de ratures, une note où Louis XIII prend la peine d'expliquer lui-même aux lecteurs de M. Renaudot le rôle important qu'il a joué dans je ne sais plus quel fait de guerre. Il n'en a pas été autrement sous Louis XIV. Vous nous avez montré Louvois surveillant plus tard avec attention les récits des campagnes de son maître en Flandre ou sur les bords du Rhin ; vous nous avez même agréablement conté comment, lorsqu'il voulait de très-bons articles, il prenait soin de les rédiger lui-môme. De la part de si grands personnages, c'étaient, à coup sûr, de signalées faveurs. Il y avait cependant des compensations. Richelieu et Louvois, après avoir si gracieusement traité la Gazette de France, ne se sont, ni l'un ni l'autre, gênés pour lui adresser, à l'occasion, de vertes semonces; d'autres fois, ce qui a dû lui être plus sensible, pour suspendre la publication, ou modifier la teneur de ses articles, voire même pour supprimer complètement les numéros qui avaient le tort de leur déplaire. »

Page 30, ligne 2b.

Une remarque qui achève de donner au roman de Furetière un véritable caractère d'observation et de réalité, c'est que « l'intrigue est manifestement inspirée d'une aventure de la jeunesse de Patru, ami de Furetière, avec la femme d'un avocat au Parlement nommé Levesque ', » La même inspiration se retrouve, du reste, accusée par la ressemblance des personnages et par l'analogie des situations, dans les 'Femmes savantes et les Plaideurs.

L'esprit satirique de Furetière lui avait fait dédier son Roman bourgeois au bourreau : c'était, suivant lui, flétrir d'une manière sanglante l'abus des épîtres dédicatoires, mais ses contemporains et la postérité n'ont vu dans ce soi-disant trait d'esprit qu'une « plaisanterie dégoûtante ^ ».

Page 3B, ligue 1.

Furetière mérite encore une place parmi les érudits. Élu membre de l'Académie française en 1662, il avait entrepris de faire un Dictionnaire de la langue française. L'Académie, qui préparait elle-même alors les éléments de son Dictionnaire, accusa Furetière de s'être approprié les travaux de ses confrères. Il fut, pour ce fait, exclu, en 1685,

' Factum d'Ant. Furetière, Introd,, p. XVIII.

2 D'Alembert, Histoire des membres de l'Académie française^ Éloge de Bouhier, note a, page 35, ligne 1.

de la compagnie, où son esprit satirique lui avait suscité un grand nombre d'inimitiés. Il se vengea en publiant une série de Factums qui coururent longtemps manuscrits et qui étaient très-goûtés de tout le monde à cause de leur esprit vif et acéré. La véritable langue du pamphlet se trouvait créée et fixée du premier coup. L'académicien Charpentier, l'ennemi le plus acharné de Furetière, en convient lui-même en ces termes :

« Il me siérait bien, par exemple, de dire que Furetière n'avait pas d'esprit, et cela parce qu'il m'a outragé dans plusieurs endroits de ses écrits. Non, bien loin de vouloir donner une pareille idée de Furetière, j'avouerai toujours qu'il est un des meilleurs satiriques que nous ayons, et qu'il ne le cède en rien, de ce côté, à M. Despréaux. »

Les Facfwms eurent quatre éditions (1694,2 vol. in- 12); nous en citerons quelques passages qui en feront saisir la manière :

« L'action dont on m'accuse mériterait des éloges plutôt que des reproches, s'il n'y avait point d'envie et de jalousie entre les gens de lettres. J'ai fait avec un prodigieux travail un Dictionnaire universel plus ample et plus instructif qu'aucun autre qui ait paru jusques à présent en quelque langue que ce soit, dont il ne serait pas juste de priver le public, sous prétexte que l'Académie en fait un fort succinct et fort lentement, qui ne peut paraître de longtemps; au lieu que le mien est en état d'être mis sous la presse... i »

« Tandis que pour y contribuer de leur côté ils travaillent à faire voir la politesse de la langue qui est leur partage, ils doivent laisser aux autres le soin d'en faire voir l'abondance... 2 ».

(( Ce Dictionnaire en tout cas ne sera pas tout à fait inutile, puisque du moins sa concurrence servira à réveiller le soin et la diligence de messieurs de l'Académie,* et fera avancer leur travail, en sorte que les enfants au berceau pourront espérer de le voir, s'ils vivent jusqu'à un âge décrépit. »

« Pour conclusion, ces messieurs disent que c'est une espèce de trahison d'avoir été sur leurs brisées étant du même corps, et d'avoir fait un dictionnaire encore qu'il soit tout différent du leur, et qu'il le fallait laisser faire par un étranger.

« Je suis ici obligé par la nécessité de ma défense de me dispenser de la complaisance que je voudrais bien avoir toujours pour eux. Je suis contraint de dire qu'un étranger « qui voit le nom de quarante personnes illustres sur une liste, qui sait qu'ils ont commencé un travail où ils s'occupent depuis cinquante ans, avec grand secret et mystère, en conçoit une si haute idée, qu'il croirait que sans témérité il ne pourrait pas entreprendre d'y mettre la main. Il faut donc de nécessité que ce soit un homme du même corps qui, étant détrompé de cette opinion, et connaissant les besoins qu'il y a de suppléer aux omissions et autres défectuosités de ce travail, se charge de rendre ce service au public, afin qu'il ne soit point trompé après une si longue attente, lorsqu'il ne trouvera qu'une partie de la langue dans un ouvrage où on la lui faisait espérer tout entière.

« Ils ajoutent que je devais leur faire part de mes lumières, et insérer dans

' Page 3. — 2 Ibid.

leur ouvrage ce qui est dans le mien. Mais il ne faut que connaître le génie de quelques académiciens pour me justifier de ce reproche. Ceux qui se rendent les maîtres du bureau sont ceux qui ont le meilleur pour moi, et non pas le plus de capacité. Ils ne sont que quatre ou cinq qui parlent, encore est-ce tous à la fois. J'ai eu cent querelles pour avoir fait mettre le mot d'Alidade dans le Dictionnaire, qui est un terme commun à la marine, à la géométrie, à l'astronomie, à la gnomique, aux mécaniques, etc. On m'a dit plusieurs injures atroces pour « avoir proposé de corriger le mot Déclaration qui est certainement mal défini dans leur dictionnaire par de prétendus synonymes de Loi, constitution, ordonnance, édit. 11 sera aisé de reconnaître que j'y ai fourni les mots les plus difficiles par la conférence qui en sera faite avec les autres *, »

Furetière avait eu bien soin, au préalable, de chercher à ne pas s'aliéner l'esprit des académiciens les plus illustres et les plus puissants, qu'il exclut très-habilement du débat :

« Je déclare d'abord publiquement que je n'entends point parler ici ni dans toute la suite de ce procès contre toutes les personnes illustres dont le nom honore la liste de l'Académie, comme M. le cardinal d'Estrées, W l'archevêque de Paris, M. le coadjuteur de Rouen, M^' l'évêque de Meaux, M. le premier président, M. le président de Mesmes, MM. les ducs de Coaslin et de Saint-Aignan, MM. le comte de Bussy et marquis d'Angeau, MM. Villayer et Pellisson; non plus que contre MM. Fléchier, Galois, Huet, Racine, Despreaux, Corneille, et autres qui ont un vrai mérite dans la littérature ; « mais seulement contre ceux qu'un intérêt particulier anime contre moi par des motifs dont il n'est pas nécessaire d'instruire le public quant à présent, et qui sont les parties secrètes du présent procès. >>

Les factums étaient dirigés contre Séraphin Regnier-Desmarais, secrétaire perpétuel de l'Académie, François Charpentier, François Tallemant, Paul Tallemant, Claude Boyer, Michel le Clerc, Jean de la Fontaine, « et autres qui en tiennent ordinairement le bureau, intimés en leurs propres et privés noms ».

Le dictionnaire de Furetière ne put paraître qu'après sa mort, en 1690, sous le titre de Dictionnaire universel^ contenant généralement tous les mots français, tant vieux que modernes, et les termes des sciences et des arts. C'est un ouvrage fort considérable, conçu dans un tout autre plan que celui de l'Académie (2 vol. in-fol.) ; il méritait tout le succès qu'il a obtenu et qui fut consacré par plusieurs éditions.

On a encore de Furetière : des Poésies; une Nouvelle allégorique, ou Histoire des derniers troubles arrivés au royaume d'éloquence, et une satire contre la condition des gens de lettres, intitulée Voyage de Mercure. Mais toutes ces œuvres ne sont pas dignes de l'auteur du Roman bourgeois, du Dictionnaire et des Factums.

Page 36, ligue 13.

Parmi les meilleurs traducteurs nous devons citer Isaac le Maistre, dit de Saci (1613-1684), prêtre de Port-Royal, frère d'Antoine le Maistre

* Page 8.

et neveu d'Antoine Arnauld. Sa production principale est la traduction de la Bible, qu'il fit avec l'aide de du P'ossé, Huré et le Tourneux. Plus consciencieux dans sa version que dans ses explications, il refit trois fois la traduction du Nouveau Testament parce que la première fois le style lui en parut trop recherché et la deuxième fois trop simple.

Nous n'avons pas besoin de rappeler que la Bible de Saci ne doit être lue qu'avec précaution ; l'auteur, attaché au parti de Jansénius, y laisse percer quelquefois sa doctrine en interprétant à sa manière les passages de l'Écriture qui peuvent y avoir rapport.

Page 36, ligne 15.

Sur Perrot d'Ablancourt, voir une solide élude de René Kerviler, publiée en 1876 dens la Revue de Champagne et de Brie. — Tirage à part. Paris, Menu, 1876, in-8.

Page 39, ligne 12.

Parmi les incrédules auxquels il est fait allusion, on peut mettre en première ligne SaiiXt-Évremond (1613-1703), un des écrivains que la vogue, pendant un temps assez long, a le plus surfaits. La Fontaine lui a prodigué les éloges, Hamilton l'appelle l'inimitable Saint-Évremond, et Bayle, un auteur incomparable. La moindre production de sa plume était regardée comme un chef-d'œuvre ; une pièce quelconque de lui, insérée dans un recueil, suffisait pour assurer le succès de celui-ci. « Faites-nous du Saint-Évremond, ^> disaient sans cesse les libraires aux auteurs. Aussi a-t-on fabriqué considérablement de Saint-Évremond.

Parmi les petits ouvrages qui appartiennent véritablement à ce littérateur, quelques-uns, telle que la Conversation du maréchal d'Hocquincourt avec le P. Canaye, regardée comme son chef-d'œuvre, respirent ce scepticisme dangereux par lequel il tient à la fois du seizième et du dix-huitième siècle.

D'autres écrits de Saint-Évremond, quoique d'un style inégal, souvent peu correct et peu soigné, seront toujours justement estimés, en particulier ses Réflexions sur les divers génies du peuple romain, ses Réflexions sur les poèmes des anciens, son Jugement sur Pétrone, sur Salluste et sur Tacite, son Essai sur la morale d'Épicure, son Discours sur les historiens français, son Parallèle de Turenne et de Condé, sa Lettre au marquis de Créqid sur la paix des Pyrénées, ses Obsei^ations sur la tragédie française, sa Lettre à la duchesse de Mazarin sur le couvent, celle au duc de Buckingham sur la conversion, le morceau Sur la dévotion, etc.

Sa poésie est fort au-dessous de sa prose, et personne aujourd'hui ne partagerait la prévention que Saint-Évremond avait pour ses vers. Voltaire a dit, dans le Temple du Goût : « L'inégal Saint-Évremond

n'ose parler de ses vers à personne. » Il dit encore ailleurs avec justice : « Ses petits vers de société sont ce que nous avons de plus plat en ce genre. »

Saint-Évremond a composé presque tous ses écrits en Angleterre où il s'était retiré en 1682 pour éviter la Bastille, après avoir encouru la disgrâce du roi.

Ce bel esprit érudit, qui a traversé presque tout le dix-septième siècle, est bien descendu, depuis longtemps, du haut rang où il avait été mis. Cependant il mérite encore mention et étude, parce que, comme l'a dit la Harpe, « il avait réellement un caractère de style qui était à lui, et qui tenait à celui de son esprit * .»

Page 90, ligne 36.

Voici les fruits que Descartes pensait que l'on pouvait tirer de ses Principes :

« Le premier est la satisfaction qu'on aura d'y trouver plusieurs veritez qui ont esté cy-devant ignorées ; car bien que souvent le mérite ne touche pas tant nostre imagination que font les faussetés et les feintes, à causa qu'elle paroist moins admirable et plus simple, toutefois le contentement qu'elle donne est tousjours durable et plus solide. Le second fruict est qu'en estudiant ces Principes on s'accoustumera peu à peu à mieux juger de toutes les choses qui se rencontrent, et ainsi à estre plus sage : en quoy ils auront un effect contraire à celuy de la philosophie commune, car on peut aisément remarquer en ceux qu'on appelle joerfans qu'elle les rend moins capables de raison qu'ils ne seroient s'ils ne l'avoient jamais apprise. Le troisième est que les veritez qu'ils contiennent, estant très claires, et très certaines esteront tous sujets de dispute, et ainsi disposeront les esprits à la douceur et à la concorde; tout au contraire des controverses de l'cschole qui, rendant insensiblement ceux qui les apprennent plus pointilleux et plus opiniastres sont peut estre la première cause des hérésies et des dissensions qui travaillent maintenant le monde. Le dernier et principal fruict de ces principes est qu'on pourra en les cultivant découvrir plusieurs veritez que je n'ay point expliquées, et ainsi, passant peu à peu des unes aux autres, acquérir avec le temps une parfaite connoissance de toute la philosophie, et monter au plus haut degré de la sagesse *. »

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Descartes portait lui-môme ce jugement sur ses Méditations :

« Je n'y ay pas traitté pour une question ou deux seulement, mais j'en ay traitté plus de six cents, qui n'avoient point encore esté ainsi expliquées par personne avant moy. Et bien que jusques icy plusieurs ayent regardé mes escrits de travers, et qu'ils ayent essayé par toutes sortes de moyens de les

1 Lycée, 2* part., liv. II, chap. m, § 2.

^ Principei de philosophie, 1C47, préface,

PnoSÀTEins DU xvii' siècle. II. 29

réfuter, personne toutesfois, que je sçache, n'y a encore pu rien trouver que de vrais. Que l'on fasse le dénombrement de toutes les questions, qui depuis tant de siècles que les autres philosophies ont eu cours, ont esté résolues par leur moyen, et peut-estre s'estonnera-t-on de voir qu'elles ne sont pas en si grand nombre, ny si célèbres, que celles qui sont contenues dans mes Essays *. »

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Nous ne pensons pas que, dans le respect affiché par Descaries pour riiglise et la théologie, il soit permis de soupçonner un peu d'ironie et beaucoup de prudence, comuie a essayé de le prouver un de nos philosophes contemporains, A. Jacques, qui s'exprime ainsi :

« Il place les vérités révélées si loin de l'homme et si fort au-dessus de son intelligence, qu'il a bien l'air par là de leséconduire poliment : « Il n'oserait, dit-il, /e>- soiiniettre à la faiblesse de ses raisonnements, et il pense que pour entreprendre de les examiner, il est besoin de quelque extraordinaire assistance du ciel et d'être plus qu'homme. » L'excès de la vénération est souvent le masque du dédain ; ce que l'on croit et ce que l'on aime, on fait mieux que l'honorer d'un respect stérile ; quand on est Descartes, on l'enseigne, on le justifie. Descartes était copernicien, et cependant il avait trouvé un tour pour nier le mouvement de la terre. C'était là, dit Leibniz, une de ses ruses philosophiques; et, selon nous, c'en était une autre que cette dédicace des Méditation< , où l'humilité de l'écrivain et l'éloge de la sacrée faculté s'exagèrent jusqu'à la raillerie. Aussi, et malgré tant de protestations, les théologiens ont-ils sans ce's i harcelé Descartes ; poussé dans ses derniers retranchements, il ne savait plus se défendre que par la distinction des deux ordres, de foi et de raison ; distinction plus que vaine, selon laquelle l'esprit pourrait faire de soi deux parts, l'une croyant ce que l'autre condamne, et selon laquelle encore Dieu serait un fourbe, apprenant aux hommes par la raison à suspecter l'Écriture, par l'Écriture à se défier de la raison 2. »

l'age 110, Supplément à la notice de Pascal.

Nous jugeons utile de donner ici le récit des particularités les plus intéressantes de la vie de Pascal, dont la connaissance est nécessaire pour mieux juger des chefs-d'œuvre qu'il nous a laissés.

Il appartenait à une ancienne famille d'Auvergne, anoblie sous Louis XI. Etienne Pascal, second président de la Cour des aides à Clermont, avait épousé en 1618 Antoinette Begon, personne pieuse et de grand esprit, dont il eut six enfants. L'aîné ne vécut pas, le second fut M''-^ Gilbert Pascal, qui épousa en 1641 M. Florien Périer, conseiller à la Cour des aides de Clermont; le troisième, l'illustre Biaise Pascal, naquit le 13 juin 1623, puis, le 4 octobre 1625, Jac-

< Méditation met., 167J, p. 575, Lettre au R. P. Dinet. ' A. Jacques, la Liberté de pemer, 15 février lSi8.

queline Pascal, qui devint religieuse à Port-Royal sous le nom de sœur Sainte-Euphémie. On ne dit rien des deux autres enfants.

Dès son bas âge, le jeune Biaise Pascal avait dénoté un esprit extraordinaire tant par ses reparties heureuses que par ses questions singulières sur la nature des choses. Son père, qui l'aimait tendrement, comme son fils unique, ne voulut jamais qu'il eût d'autre maître que lui. « Sa principale maxime dans cette éducation, nous dit M'"^ Perler, était de tenir toujours cet enfant au-dessus de sou ouvrage, et ce fut par cette raison qu'il ne voulut point commencer à lui apprendre le latin qu'il n'eût douze ans. En attendant, il lui avait fait savoir en général ce que c'était que les langues, il lui montrait comment on les avait réduites eu latin sous de certaines règles... Cette idée générale lui débrouillait l'esprit et lui faisait voir la raison des règles de la grammaire, de sorte que, quand il vint à l'apprendre, il savait pourquoi il le faisait, et il s'appliquait précisément aux choses à qui il fallait le plus d'application. » L'étude des sciences exactes, pour lesquelles Biaise Pascal avait une espèce d'instinct, fut renvoyée à une époque plus reculée. Son père, qui s'était établi à Paris en 1631, pour diriger l'éducation de ses enfants, avait écarté de lui tous les livres de géométrie et il s'abstenait d'en parler avec ses amis en sa présence.

« Mon frère, nous dit M"* Perler, voyant cette résistance à ses désirs, demanda un jour à mon père ce que c'étoit que cette science et de quoy on traitoit: mon père lui dit en gênerai que c'étoit le moyen de faire des figures justes et de trouver les proportions qu'elles avoieiit entre elles et en même temps lui défendit d'en parler davantage et d'y penser jamais. Mais cet esprit qui ne pouvoit demeurer dans ces bornes, dès qu'il eut cette simple ouverture que la mathématique donnoitles moyens de faire des figures infailliblement justes, il se mit de lui-mesme à resver sur cela, à ses heures de récréation ; et, ostant seul dans une salle où il avoit accoustumé de se divertir, il prenoit du charbon et faisoit des figures sur des carreaux, cherchant les moyens de faire par exemple, un cercle parfaitement rond, un triangle dont les costés et les angles fussent égaux et les autres choses semblables.il trouvoit tout cela luy seul; ensuite il cherchoit les proportions des figures entre elles. Mais comme le soin de mon père avoit esté si grand de lui cacher toutes ces choses, il n'en savoit pas mesme les noms. Il fut contraint lui-mesme de se faire des définitions : il ap peloit un cercle rond, une ligne une barre, et ainsi des autres. Après ces définitions il se fit des axiomes, et enfin il fit des démonstrations parfaites, et comme l'on va de l'un à l'autre dans ces choses, il poussa ses recherches suivant ce qu'il en vint jusqu'à la trente-deuxiesme proposition du premier livre d'Euclide *. »

Peut-être faut-il voir, dans le récit de M""* Perler, une complaisante exagération et convient-il de s'en rapporter de préférence

1 La somme de trois angles do- tout triangle doit ôtre mesurée par une demi circonférence, c'est-à-dire doit égaler la sommo de deux angles droits.

au récit plus vraisemblable que Tallemant donne de cette aventure dans sa courte histonette sur Pascal :

u Le président Pascal a laissé un fils, dit-il, qui témoigna dès son enfance l'inclination qu'il avoit aux mathématiques. Son père lui avoit défendu de s'y adonner qu'il n'eût bien appris le latin et le grec. Cet enfant, dès douze ou treize ans, lut Euclide en cachette, et faisoit déjà des propositions ; le père en trouva quelques-unes ; il le fait venir et lui dit : « Qu'est-ce que cela ? » Ce garçon, tout tremblant, lui dit : « Je ne m'y suis amusé qu'aux jours de « congé. — Et entends-tu bien cette proposition ? — Oui, mon père. — Et où « as-tu appris cela ? — Dans Euclide, dont j'ai lu les six premiers livres... — « Et quand les as-tu lus ? — Le premier en une après-dîner, et les autres en « moins de temps à proportion. »

Quoi qu'il en soit, Pascal eut dès lors la liberté de poursuivre ces études, et il ne tarda pas à faire l'admiration de tous ceux qui l'entendaient. Le siège des beaux esprits, en ce temps à l'hôtel du Petit Luxembourg, où présidait la duchesse d'Aiguillon, comptait le jeune mathématicien parmi ses hôtes les plus assidus. Loret, qui l'entendit discuter sur les sciences, le raconte en mauvais vers dans sa Muse

historique :

« Il fit en cor sur des fontaines Des démonstrations si pleines D'esprit et de subtilité, Que l'on vit bien, en vérité.

Qu'un très-beau génie il possède.

Et on le traita d'Archimède. »

Son aptitude pour les sciences s'étendait à tout : c'est ainsi qu'après avoir écrit à seize ans un traité des Sections coniques, en latin, il put, à vingt-trois ans, déterminer les lois de l'équilibre des liquides par ses expériences sur la pesanteur de l'air. Il fit en outre plusieurs inventions utiles, comme le baquet et une sorte de brouette appelée vinaigrette ; on lui doit aussi la première idée des omnibus par la part qu'il prit à la création et au fonctionnement des carrosses à cinq sous.

Jacqueline Pascal avait, de son côté, beaucoup d'éclat dans le monde par sa beauté, par son esprit et par son talent poétique, ce qui lui valut de pouvoir obtenir du cardinal de Richelieu la grâce de son père, compromis dans quelques troubles. Mais elle renonça de bonne heure aux distractions de son âge, par suite de la vocation irrésistible pour la vie religieuse qu'avaient fait naître en elle les sermons de M. Singlin à l'église de Port-Royal de Paris. La mort d'Etienne Pascal, son père, survenue en 1651,- semblait avoir levé le plus grand obstacle à sa profession, mais elle eut encore à lutter contre les desseins de son frère, déjà maladif, qui voulaitla garder avec lui. Il ne lui parla d'abord que de retarder d'un an son entrée à Port- Royal et il ne parut pas supposer qu'elle pût n'y point consentir. Elle se tut par respect pour sa douleur, attendit l'arrivée e M™» Perler,

à qui elle s'ouvrit de sa résolution persistante, et, les partages de la succession terminés, le 4 janvier 1652, elle quitta le monde âgée de vingt-six ans et trois mois. Elle avait voulu donner tout son bien au cauvent, mais la mère Angélique ne voulut pas l'accepter et obtint d'elle qu'elle n'apporterait qu'une dot assez médiocre. Un tel procédé excita la curiosité de Pascal ; il voulut connaître plus particulièrement une maison où l'on était si fort au-dessus des vues humaines. Pascal était alors dans toute la fougue des passions de la jeunesse, comme en témoigne le Discours sur les passions de l'amour, écrit à celte môme époque. L'accident de Neuilly vint bientôt changer ses dispositions et donner un nouveau cours à ses idées. Un jour du mois d'octobre 1654, étant allé se promener, suivant sa coutume, au pont de Neuilly, dans un carrosse à quatre chevaux, sans postillon, comme c'était alors l'usage, son attelage prit le mors aux dents près d'un endroit où il n'y avait point de garde-fou et se précipita dans la Seine. Heureusement la première secousse de leur poids rompit les traits et ils tombèrent seuls dans le fleuve; le carrosse demeura comme suspendu sur le bord du précipice. On se représente sans peine la commotion que dut éprouver la nature frêle et délicate de Pascal. Il eut beaucoup de peine à revenir d'un long évanouissement, et son cerveau fut tellement ébranlé, que, dans la suite, au milieu de ses insomnies, il croyait voir de temps en temps, à côté de son lit, un précipice prêt à l'engloutir. « Rendu à lui-môme, il réfléchit à tout ce qu'aurait eu d'affreux pour son salut éternel une mort qui avait failli le surprendre dans un divertissement mondain. Son imagination demeura fixée sur ces idées effrayantes et sa raison fit un retour profond sur elle-même. Il prit le parti de rompre pour jamais avec tous les amusements fastueux, et il commença à mener une vie plus retirée et plus humble, y conciliant désormais l'exercice d'une piété inébranlable et la continuation de ses anciennes études ; mais Dieu, pour qui ce n'était pas encore assez, lui ôta, dit le recueil d'Utrecht, tout ce vain amour des sciences et, comme gage de sa volonté et de ses desseins sur lui, ne tarda pas à lui envoyer une vision. Cette vision eut lieu le lundi 23 novembre 1654, un mois après l'accident du pont de Neuilly, de dix heures et demie du soir à minuit et demi. Le détail de ce que Pascal vit et probablement entendit dans cette circonstance solennelle est resté dans le secret ; car Pascal, dit toujours le recueil d'Utrecht, n'a jamais parlé de cette vision à personne, si ce n'est peut-ôtre à son confesseur. On n'en a eu connaissance qu'après sa mort, par un écrit tracé de sa main, qui fut alors trouvé sur lui. Voici, ajoute le recueil, ce que contient cet écrit et de quelle manière il est figuré. Les mots soulignés l'ont été par Pascal lui-môme :

« L'an de grâce i654.

<i Lundi 23 novembre, jour de saint Clément, pape et martyr, et autres au « martyrologe, veille de saint Chrysogone, martyr, et autres.

« Depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi.

Feu.

Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants ; Certitude, certitude, sentiments, joie, joie, paix. Dieu de Jésus-Christ. Deum mewn et Deum vestrum. Jean, 20, 17. Ton Dieu sera mon Dieu. Rufh.

Oubli du monde, de tout, hormis Dieu.

Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l'Évangile. Grandeur de l'âme humaine.

Père juste, le monde ne t'a point connu, Mais je t'ai connu. Jean, 17, 25.

Joie, joie, pleurs de joie.

Je m'en suis séparé.

Dereliquerunt me fontem aqure vivœ.

JVlon Dieu, me quitterez-vous ?

Que je n'en sois pas séparé éternellement. Cette est la vie éternelle, qu'ils te connaissent. Seul vrai Dieu est celui que tu as envoyé. Jésus-Christ.

Jésus-Christ.

Jéstis-Christ.

Je m'en suis séparé, je l'ai fui, renoncé, crucifié. Que je n'en sois jamais séparé.

Dieu ne se conserve que par les voies enseignées dans l' Évangile . Renonciation totale et douce.

Non obliviscar sermones tuos. Amen.

Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur. Éternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre. »

Voici, encore selon le recueil d'Utrecht, comment fut découvert cet écrit empreint d'une foi si ardente. Quelques jours après la mort de Pascal, un domestique sentit par hasard quelque chose d'épais et de dur dans sa veste. Ayant décousu cet endroit, il y trouva un petit parchemin plié et écrit de la main de Pascal, et dans ce parchemin un papier écrit de la même main. L'un était une copie fidèle de l'autre. Ces deux pièces furent aussitôt remises à M™« Périer qui les fit voir à plusieurs de ses amis. Tous convinrent que ce parchemin écrit avec tant de soin, et avec des caractères remarquables, était un mémorial qu'il gardait soigneusement pour conserver le souvenir d'une chose qu'il voulait toujours avoir sous les yeux. et présente à l'esprit, puisque depuis huit ans il prenait soin de la coudre et découdre, à mesure qu'il changeait d'habit.

Condorcet a le premier appelé l'attention sur cette pièce, qu'il appela l'amulette mystique de Pascal. Depuis, la plupart des auteurs incrédules n'ont cessé d'en faire un objet de railleries. Un journal

prolestant ' a fait en ces quelques mots sensés bonne justice de toutes ces ridicules plaisanteries :

« Il est permis aujourd'hui de parler de la prétendue amulette. Cette pièce qu'on a voulu rendre ridicule et qui est si sublime, jette le jour le plus vif sur l'état de l'âme de Pascal pendant ses dernièi-cs années. Si on la lit avec attention, si on remarque qu'elle s'applique et s'étend à plusieurs époques successives, et que Pascal la porta sur lui très-longtemps, on se persuadera que si sa foi est un mal funeste, il ne s'en doutait pas, et qu'on ne sait où placer au milieu de ce chant de triomphe et de louange des cris de misère et de désespoir. »

11 n'est point besoin non plus de démontrer que Pascal ne pouvait attacber à cet écrit l'idée superstitieuse que lui attribuent Condorcet et tous les philosophe du dix-huitième siècle, traitant à l'envi le sublime penseur d'halluciné. D'ailleurs, la coutume de « consigner dans un écrit, que l'on portait toujours sur soi, les signes propres à continuer les pensées que l'on voulait toujours avoir présentes à l'esprit, » était fréquente à cette époque. Nous en citerons quelques exemples. M"« Roannez, dont l'existence bizarre est si connue, avait coutume, lorsqu'elle renouvelait ses vœux, à Port-Royal, de les écrire et de les signer-; le Maistre, ayant entendu, quelques mois avant sa mort, exprimer le désir qu'il fût devant Dieu ni demi-mort, ni demivivant, écrivit cette pensée en gros caractères sur un papier qu'il conserva toujours ' ; Pascal lui-môme, après la guérison miraculeuse de sa nièce, quitta son cacliet ordinaire et n'en voulut plus d'autre que celui qu'il se fit graver et qui représentait un ciel renfermé dans une couronne d'épines, avec ces mots de saint Paul : Scio cui credidi'*. Nous ajouterons encore que M"'' Périer, le soir de la mort de Pascal, avait trouvé un petit écrit qu'il portait également toujours sur lui et qui commençait par ces mots : w II est injuste qu'on s'attache à moi. » M™^ Périer comprit alors pourquoi son frère cachait sous des manières froides « la tendresse de cœur qu'il avait pour ceux que Dieu lui avait unis plus étroitement ^. » Pascal, pas plus que M"« Roannez, pas plus que le Maistre, n'avait porté d'amulettes; tous trois conservaient seulement avec respect l'expression des sentiments qu'ils voulaient toujours éprouver, ou, pour parler la langue de Port-Royal, « les grâces dont ils voulaient profiter à chaque instant. »

Depuis sa conversion, Pascal faisait de fréquentes visites à Port- Royal des Champs. Un jour qu'il s'y trouvait avec Arnauld, Nicole et quelques autres, on vint à parler des controverses théologiques que

1 Le Semeur, 8 ma.s 1841.

^- Histoire de Port-Royal, t. I, p. 392.

^ Mémoires de Fontaine, édition do 1738, t. II, p. 1G3.

* Ibid.,Y>. 134.

5 Vie de Pascal, dans l'Histoire de Port-Royal, t. IV, p. 459.

soutenait Arnauld dans des écrits apologétiques adressés à la Sorbonne, à l'occasion d'un démêlé auquel donna naissance le duc de Liancourt. Ce dernier, fort aimé de Port-Royal, s'était vu refuser l'absolution par le P. Picoté à cause même de ses relations avec les Jansénistes. Arnauld s'était fort ému de ce fait et avait écrit à ce sujet sa Première Lettre aune personne de condition et sa Seconde Lettre à un duc et pair. On constatait que le public ne prenait pas assez d'intérêt à ces questions, et l'on engagea vivement Arnauld à composer quelque écrit capable d'éclairer les gens du monde. Peu de jours après, Arnauld donnait lecture d'un projet qu'il avait rédigé, mais, voyanlle peu d'enthousiasme de ses auditeurs, il leur dit: «Je vois bien que vous ne trouverez pas cet écrit bon pour son effet, et je crois que vous avez raison. » Et, se retournant tout à coup vers Pascal : « Mais, vous, qui êtes jeune, qui êtes curieux ^ vous devriez faire quelque chose ! » Pascal, qui n'avait encore rien écrit sur les sciences, et qui ne connaissait pas combien il était capable de réussir dans ces sortes d'ouvrages, répondit qu'il concevait à la vérité comment on pourrait faire le factum qu'il s'agissait de répandre dans le public, mais que tout ce qu'il pouvait promettre était d'en ébaucher un projet, que ce serait à d'autres de le polir et de le mettre en état de paraître. Dès le lendemain il s'était mis à l'œuvre, et ce qu'il ne regardait que comme une ébauche devint aussitôt la première lettre telle que nous la lisons.

Il s'agissait de défendre Arnauld et Port-Royal de connivence hérétique avec Corneille Jansen, évoque d'Ypres, si connu sous le nom de Jansénius, et dont les doctrines étaient abhorrées des Jésuites. On raconte ainsi l'origine de la haine de cet ordre contre l'évêque d'Ypres. Quand on imprima l'A z/^rusimMS de Jansénius, en 1640, Libertus Fromond, célèbre professeur de Louvain, s'avisa de mettre à la fin du livre de son ami, qui était mort deux ans auparavant, un parallèle de la doctrine des Jésuites sur la grâce avec les erreurs des semi-pélagiens. Les Jésuites, qui prirent à tort Jansénius pour l'auteur de ce parallèle, commencèrent, dans les Pays-Bas mêmes, à s'élever contre son livre, par un grand volume de thèses théologiques, qui sont fort singulières et très-rares. Bientôt les docteurs de Sorbonne eux-mêmes prirent l'alarme et, après avoir lu l'Augustinus avec une grande application, ils en réduisirent ce qu'il y avait de plus dangereux aux cinq propositions suivantes :

1° Quelques commandements de Dieu sont impossibles aux hommes justes, alors même qu'ils veulent et s'efforcent de les accomplir, selon les forces qu'ils ont présentes, et la grâce leur manque par laquelle ils sont rendus possibles.

•2" Dans l'état de la nature corrompue, on ne résiste jamais à la :grAce intérieure.

» Dans le sens de bel esprit.

APPKNDICE. 457

3« Pour mériter et démériter dans l'état de la nature corrompue, la liberté qui exclut la nécessité n'est pas requise en l'homme, mais il suffit de la liberté qui exclut la crainte.

4° Les semi-pélagiens admettaient la nécessité d'une grâce intérieure prévenante pour chaque action en particulier, même pour le commencement de la foi, et ils étaient hérétiques en ce qu'ils prétendaient que cette grâce fût de telle nature que la volonté eût le pouvoir d'y résister ou d'y consentir.

5° C'est une erreur des semi-pélagiens de dire que Jésus-Christ soit mort ou qu'il ait répandu son sang pour tous les hommes.

Ces cinq propositions furent déclarées fausses et hérétiques et dénoncées comme telles au pape Innocent X, qui les condamna par sa constitution du 31 mai 1653. Le grand Arnauld et les solitaires de Port-Royal n'avaient pas adhéré assez complètement à cette condamnation, et les deux pamphlets faits à l'occasion de l'incident du duc de Liancourt avaient été censurés par la Sorbonne comme entachés de jansénisme.

Dans ses premières lettres, Pascal discute cette censure, mais dans les suivantes il ne fait plus que prendre les Jésuites à partie avec toute la vigueur de sa passion.

Au milieu môme de cette campagne des Provinciales, survint le célèbre miracle de la filleule et nièce de Pascal, Marguerite Périer, dont l'œil, affecté d'une fistule lacrymale de la pire espèce, avait été guéri subitement par l'attouchement d'un éclat de la sainte couronne d'épines. L'impression causée par ce miracle fut assez grande pour faire suspendre l'exécution des mesures de rigueur arrêtées contre Port-Royal, et Pascal fut vivement frappé de la protection du ciel qui semblait s'attacher ainsi à la cause qu'il défendait. Il lui vint, à cette occasion, plusieurs pensées très-importantes sur les miracles en général, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, et c'est ce qui lui fit naître l'idée d'un grand ouvrage sur la religion, dont M'"° Périer nous a conservé le plan, et dont nous ne possédons que ces fragments admirables réunis sous le titre de Pensées.

« Des indices nombreux, dit l'auteur du Rapport sur les Pensées, prouvent incontestablement que l'ouvrage auquel Pascal avait consacré les dernières années de sa vie, s'il eût pu être achevé, n'eût pas été seulement un admirable écrit théologique et philosophique, mais un chef-d'œuvre d'art, où l'homme qui avait le plus réfléclii à la manière de persuader, aurait déployé toutes les ressources de l'expécience et du talent :1a dialectique, le pathétique, l'ironie, la véhémence, la grâce; parlé tous les langages, essayé toutes les formes pour attirer l'âme humaine tout entière vers l'asile assuré que lui ouvre le christianisme. »

Nous ne pouvons nous ranger à l'opinion de Cousin relativement au prétendu scepticisme de Pascal. Si, en effet, certains faits de sa vie, dénaturés ou présentés sous un faux jour, peuvent offrir les apparences du fanatisme ou de la superstition, il n'en est pas un seul

438 LliS PROSATEURS DU DIX-SEPÏJÈME SIÈCLE.

qui fournisse le plus léger prétexte à ce reproche de scepticisme. Car se prévaloir, contre la foi de Pascal, d'un certain mode d'argumentation qu'il emploie hardiment, et qui impliquerait le scepticisme absolu, c'est supposer ce qu'il s'agit précisément de démontrer, c'est oublier combien cette foi faisait peu défaut en lui, combien elle était pour lui chose réelle, pratique, sensible et vivante. « Il y aurait illusion, dirons-nous avec un savant critique de noire époque, à prendre pour des convulsions de sa foi ce qui peut souvent n'avoir été que des brusqueries du talent. Pour preuve qu'elle était, malgré tout, assise et établie en lui, je ne voudrais que sa charité, qui découle de la foi, comme la source du rocher. Et quelle charité chez Pascal * ! »

Un autre reproche adressé à l'auteur des Pensées, c'est d'avoir paru faire peu de cas de la philosophie et surtout de la philosophie ancienne, non qu'il n'en eût pas une connaissance suffisante, mais parce qu'il aurait semblé n'en pas reconnaître l'utilité et n'y pas attacher la même importance que plusieurs des écrivains qui l'avaient précédé. Ce reproche n'a, selon nous, rien absolument de fondé : Pascal donne parfois, en effet, une idée imparfaite de la philosop hie du paganisme ; mais que l'on consulte ses écrits, qu'on les compare, que l'on rapproche les uns des autres, que l'on soumette à un examen critique les fragments qu'il nous a laissés, ces écrits nous montreront dans leur auteur un philosophe « qui a sondé toutes les profondeurs de notre nature, connu nos puissances et nos faiblesses, nos grandeurs et nos misères et a humilié l'orgueil de la raison en lui assignant des limites. »

Pascal fut attaqué, au mois de juin 1602, de souffrances extrêmement violentes et presque continuelles qui devaient l'emporter. Des maux de tête très-aigus et de fréquents étourdissements rendirent bientôt ses tourments insupportables et le firent penser à sa fin prochaine. Il se confessa plusieurs fois, il voulait même qu'on lui apportât la communion, mais, pour ne pas effrayer ses amis, il consentit à différer cette action pieuse, sur l'assurance positive que les médecins donnaient de jour en jour qu'il pourrait dans peu recevoir la communion à l'église. Mais son état s'était tellement aggravé le 17 août, que le curé de Saint-Étienne du Mont vint lui apporter le saint sacrement : « Voici, lui dit-il, ce que vous avez tant désiré. » Pascal se souleva de son lit de douleurs et reçut le viatique avec un respect et une résignation qui arrachèrent des larmes à tous les assistants. Un momentaprèsses convulsions le reprirent, et elles ne le quittèrent plus pendant les deux jours qui précédèrent sa mort. Son corps repose encore à Saint-Étienne du Mont, sa paroisse.

Par son testament Pascal donna la meilleure part de son bien aux pauvres ; il aurait même désiré le leur laisser tout entier, raconte Bossut, si une telle disposition n'eût été trop nuisible aux enfants de

' Reru/> des D ux-Moml^.'i. \"' juillet ISi,'), p. Vil.

M. et M"" Périer, qui n'étaient pas riches. S'il ne pouvait faire davantage pour les pauvres, il voulait du moins mourir parmi eux, et pendant plusieurs jours il demanda d'être transporté aux Incurables.

Il nous paraît intéressant de rassembler ici quelques-uns des jugements, curieux à divers litres, portés sur Pascal à différentes époques. Nous commencerons par ce passage d'une lettre de M™" de Sévigné à M'"^ de Grignan, où il est question d'une de ces fameuses disputes que Boileau disait avoir soutenues en plus d'un endroit au sujet de Pascal, dont il admirait les théories :

« A propos de Corbinelli, il m'écrivit, l'autre jour, un fort joli billet ; il me rendait compte d'une conversation d'un dîner chez M. deLamoignon; les acteurs étaient les maîtres dn logis : M. de Troyes, M. de Toulon, le père Bourdaloue, son compagnon. Despréaux et Corbinelli.

« On parla des ouvrages des anciens et des modernes. Despréaux soutint les anciens, à la réserve d'un seul moderne, qui surpassait, à son goût, et les vieux et les nouveaux. Le compagnon de Bourdaloue, qui faisait l'entendu et qui s'était joint à Despréaux et Ji Corbinelli, lui demanda quel était donc ce livre si distingué dans son esprit. Despréaux ne voulut pas le lui dire. Corbibinelli se joint au jésuite et conjure Despréaux de nommer ce livre afin de le lire toute la nuit. Despréaux lui dit en riant : « Ah ! monsieur, vous l'avez lu plus d'une fois, j'en suis assuré. » Le jésuite reprend avec un air dédaigneux, un cotai riso amaro, et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux. Despréaux lui dit : « Mon père, ne me pressez point. » Le père continue. Enfin Despréaux le prend par le bras, et, le serrant bien fort, lui dit : — Mon père, vous le voulez ; hé bien ! morbleu, c'est Pascal. « Pascal, dit le « père tout rouge, tout étonné, Pascal est beau autant que le faux peut l'être. « Le faux, reprit Despréaux! le faux ! sachez qu'il est aussi vrai qu'il est ini- « mitable; on vient de le traduire en trois langues. » Le père répond : « Il n'en « est pas plus vrai. » Despréaux s'échaufTe, et, criant comme un fou : « Quoi ! « mon père, direz-vous qu'un des vôtres n'ait pas fait imprimer dans un de ses « livres qu'im chrétien n'est pas obligé d'aimer Dieu? Oaez-vous, dire que cela « est faux ? — Monsieur, dit le père en fureur ' il faut distinguer. — Distinguer, « dit Despréaux, distinguer, morbleu, distinguer, distinguer si nous sommes « obligés d'aimer Dieu! » Et, prenant Corbinelli parle bras, ils'enfuit au bout de la chambre ; puis, revenant et courant comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du père, s'en alla rejoindre la compagnie^qui étaifdemeurée dans la salle où l'on mange. Ici finit l'histoire, le rideau tombe. Corbinelli me promit le reste dans une conversation ; mais, moi, qui suis persuadée que vous trouverez cette scène aussi plaisante que je l'ai trouvée, je vous l'écris et je crois que, si vous la lisez avec bons tons, vous on serez assez contents '. »

Nicole, dans son Traité de Véducation d'un "prince, a très-bien apprécié les Pensées, qu'il estimait un des livres les plus utiles que l'on pût mettre entre les mains « des princes qui ont de l'esprit ». Mais ses relations personnelles avec Pascal, qu'il trouvait quelquefois un peu dogmatique, étaient souvent tendues. « Mon amour-propre,

1 Lettre du IS janvier 1G90.

disait-il avec bonhomie, n'aime pas à être régenté si fièrement '. » Au dix-huitième siècle, d'Alembert exprimait son admiration pour Pascal dans les vers suivants :

« Il joignit l'éloquence aux talents d'Uranie ; Mais bientôt, à Dieu même immolant son génie, Il vengea de la foi Tauguste obscurité, A toi. Religion, dont la sévérité Enleva ce grand homme à la philosophie ; Permets du moins qu'il en soit regretté. »

L'opinion de Voltaire, l'ennemi persistant de Pascal, est résumée en ce peu de mots du chapitre I" de Micromégas :

« Quant à son esprit, c'est un des plus cultivés que nous ayons : il sait beaucoup de choses, il en avait inventé quelques-unes ; il n'avait pas encora vingt-cinq ans, et il étudiait, selon la coutume^ au collège des Jésuites de sa planète, lorsqu'il devina, par la force de son esprit, plus de cinquante propositions d'Euclide. C'est dix-huit de plus que Biaise Pascal, lequel, après en en avoir deviné trente-deux en se jouant, à ce que dit sa sœur, devint, depuis, un géomètre assez médiocre et un fort mauvais métaphysicien. »

Au commencement de notre siècle, Chateaubriand s'écriait :

« Quel chef-d'œuvre ne serait point sorti des mains d'un tel maître I Si Dieu ne lui a pas permis d'exécuter son dessein, c'est qu'apparemment il n'était pas bon que tous les doutes sur la foi fussent levés, afin qu'il restât matière à ces tentations et à ces épreuves qui font les saints et les martyrs 1. »

Autre part l'auteur du Génie du Christianisme dit que Pascal, « dans les dernières années de sa vie, jeta au hasard sur le papier des pensées qui tiennent autant de Dieu que de l'homme ^. »

Lamartine résume ainsi son appréciation sur l'auteur des Provin' ciales et des Tensées :

« Voilà Pascal : des polémiques scolastiques sur des raffinements de dogme» intelligibles au simple bon sens, ou quelques pensées sublimes d'expression, comme l'abîme est sublime d'inconnu, de profondeur, de désespoir I Ce livre ferait des fous, s'il ne faisait des anachorètes ». »

Le P. de Ravignan ne partageait pas la même opinion et, dans un mémoire célèbre, il traite l'auteur des Provinciales de « calomniateur de génie ».

« Quand la voix qui m'appelait, dit-il, se fit entendre au fond de mon cœur, quand je balançais en moi-môme le poids divers de ces contradictions

» Lettre LXXXVIII.

2 Génie du Christianisme, 3* partie, liv. II, chap. vi.

^ Geneviève, p. 22.

étranges, il y eut un jour où je dis : Pascal, votre génie a commis un grand crime, celui d'établir une alliance, peut-ôtre indestructible, entre le mensonge et la langue du peuple franc. Vous avez fixé le dictionnaire de la calomnie ; il fait règle encore, il ne le fera pas pour moi.

«Cette impérissable autorité acquise au mensonge par la magie du langage, ce règne impérieux exercé depuis des siècles par un calomniateur de génie, pour emprunter à M. de Chateaubriand ce trait de son éloquence réparatrice, ne m'empêchèrent point alors de prendre et d'exécuter ma résolution d'entrer dans la compagnie *. »

La curiosité et l'attention vive, ardente, presque passionnée avec lesquelles les esprits les plus divers de notre époque ont scruté la vie et les œuvres de Pascal proviennent non-seulement de l'admiration des contemporains pour le génie de ce grand homme, mais aussi et plus encore de l'étonnement provoqué par ses singularités, qui, selon Sainte-Beuve, eussent convenu davantage à un siècle comme le nôtre, qu'au dix-septième siècle, dont l'esprit calme et réglé n'était pas encore mûr pour comprendre toute la profondeur de ce génie.

Nous avons fait remarquer tout le mérite littéraire des Provinciales et des Pensées; parmi ces dernières on trouve quelques préceptes sur l'art d'écrire. Condorcet, dans son Éloge de Pascal, constate que « le plus grand art, selon lui, est de paraître naturel et simple, de ne point annoncer qu'on veut, ou persuader, ou se faire admirer. Il faut qu'un auteur soit pour nous un ami qui nous contîe ses pensées, qui se laisse aller devant nous à l'impression de ses idées ou au mouvement de son âme. Pascal, ajoute Condorcet, sert lui-môme d'exemple que cette espèce d'abandon n'exclut ni la correction du style, ni la force des pensées. »

Il serait facile, cependant, de trouver de nombreuses négligences de style et môme des incorrections dans les Provinciales, tout aussi bien que dans les Pensées. Nous n'en citerons que quelques exemples. Voici un passage des Provinciales :

« Mais comme l'obscurité des termes scholastiques dont on les couvrait à dessein, n'en laissait l'intelligence qu'aux théologiens, les autres, en étant exclus, demeuraient dans une curiosité inutile et dans l'étonnement de voir tant de préparations, qui paraissaient à tout le monde pour des questions qui ne paraissaient à personne. »

Bemeurer dans une curiosité inutile, des préparations qui paraissaient à tout le monde des questions qui ne paraissaient à persmne, sont des phrases d'un tour trop négligé, et nous pourrions ajouter avec Bellegarde que « si les Lettres provinciales étaient souvent enrichies de pareilles locutions, elles n'auraient pas eu tant de vogue ^. »

Le P. Daniel, dans les Entretiens de Cléandre et d'Eiidoxe, a relevé, avec assez de justesse parfois, les incorrections de style échappées à Pascal dans les Provinciales.

1 De l'existence et de l'institut des Jésuites,

> Réflexions sur l'élégance et la politesse du strjle, 3* éd., p. 50.

Mais nous n'insisterons pas sur les petites chicanes que l'on pourrait faire à ce style vraiment original, créé, pour ainsi dire, de toutes pièces, et tellement inimitable que Boileau lui-même dut renoncer à répondre aux Jésuites de Trévoux dans la manière des Provinciales. On ne saurait, du reste, mieux résumer les qualités maîtresses et fondamentales de ce style, qu'en disant, avec un des plus estimables appréciateurs des grands écrivains du dix-septième siècle, qu'il est tout feu et tout raisonnement. « Logique et passion, dit le même critique, voilà tout l'esprit de Pascal, voilà aussi toute son éloquence. Nul ne sacrifie moins aux vaines pompes du langage et au luxe inutile de la phrase. Point de fausses beautés, rieu de convention et pour l'art. Tous les mots sont pour l'idée, qu'il serre et qu'il presse jusqu'à ce qu'elle se dégage, sans nuage, entière et pure ^ »

Page 263, ligne 19.

On a longtemps discuté l'authenticité des passages des Mémoires de la Rochefoucauld s'appliquant à M""^ de Longueville ; mais cette question a été complètement tranchée par V. Cousin :

« Sans doute, dit-il, il y a dans le petit volume, si souvent réimprimé, des pages qui ne sont pas de la Rochefoucauld; mais celles qui, dans le temps, révoltèrent le plus tous les honnêtes gens, lui appartiennent incontestablement. On n'a point, il est vrai, le manuscrit autographe des Mét)ioiresmais la Bibliothèque nationale possède de nombreuses copies anciennes, une entre autres qui est bien du dix-septième siècle et qui a ce titre : Mémoires, de M. r/e La Rochefoucauld tels qu'il les avoue ; or, on y trouve sur M"^* de Longueville ce qu'il y a de pis dans les éditions de Hollande. Il y a plus, M. Renouard et M. Petitot ont eu à leur disposition d'autres manuscrits des Hémolyses, anciens aussi et meilleurs encore, ou du moins plus étendus Partout dans ce manuscrit, et particulièrement aux endroits les plus coupables, l'excellence du style trahit la main de la Rochefoucauld. Non, certes, ce n'est pas l'académicien Jacques Gerizai ou Serizay, intendant de la maison de la Rochefoucauld, disciple assez fade de Balzac, et mort^ d'ailleurs, en 1C54 ; ce n'est pas Vineuil, l'auteur maniéré et médiocre des portraits de M™' d'Olonne dans les Portraits de Mademoiselle; ce n'est pas Saint-Évremond, étranger à cette société ; c'est la Rochefoucauld lui-même qui, seul, a pu écrire tout ce qui se rapporte à M™' de Longueville, à ses qualités, à ses défauts, à son histoire secrète, parce que, seul, il en avait une aussi exacte connaissance. M"* de Longueville ne s'y trompa point; elle reconnut parfaitement la Rochefoucauld *. i

1 FoUioley, Histoire de la littérature française au xvu' siècle, t. I, p. 319- 320, 1 vol. in-S, Tours, Cattier.

2 Madame de Sablé, p. 205.

Page 374, ligne 15.

Le dix-septième siècle eut aussi une littérature scientifique qui mérite de n'ôtre pas oubliée ici, et nous voulons faire connaître un de ses plus honorables représentants après Pascal et ûescartes, le médecin Marin Cureau de l.v Chambre. Né au Mans vers iiiOi, il fut nonseulement un physicien et un physiologiste remarquable, mais il eut encore le mérite, comme écrivain, d'être pour ainsi dire le créateur de la langue scientifique française, en détrônant la langue latine de son monopole dans le domaine des sciences.

La Chambre commença ù écrire au moment où Pierre Séguier se l'attacha comme médecin, et aussi, selon Pellisson, comme un homme consommé dans la philosophie et dans les belles-lettres. Son premier livre, publié en 1634 sous le titre bizarre de Nouvelles Pensées sur les causes de la lumière, du débordement du Nil et de l'amour d'inclination, est dédié à son protecteur « Monseigneur le garde des sceaux». C'est dans son second traité, intitulé Conjectures sur la digestion (163G), et dédié au cardinal de Richelieu, que l'auteur s'élève hautement, pour la première fois, conti-e l'abus de la langue latine en matière scientifique. Cherchant avant tout à rendre la science accessible à tous et facilement compréhensible, il s'excuse, dans un style clair, facile, un peu imagé, mais toujours ferme, d'abandonner la voie communément suivie jusqu'alors :

« On ne sauroit, à mon avis, disait-il, être blâmé si on cherche de nouvelles routes et l'on prend d'autres guides, et si on laisse hardiment Aristote et Galien, comme ils ont fait de ceux qui les ont précédés. Aussi, quoi que l'on en veuille dire, nous sommes dans la vieillesse du monde et de la philosophie : ce qu'on appelle antiquité en a esté l'enfance et la jeunesse; et après qu'elle a vieilli par tant de siècles et tant d'expériences, il ne seroit pas raisonnable de la faire parler comme elle a fait dans ses premières années, et de lui laisser les foiblesses qui se trouvent aux opinions qu'elle a eues en cet âge là. »

Ce fut cet exemple qui encouragea Descartes à faire paraître en français son Discours sur la 7néthode et ses petits traités sur les Météores, la Bioptriiue et la Géométrie.

A l'exception d'un seul petit traité latin intitulé : Novx methodi pro explanandis Hippocrate et Aristotele Spécimen (1055), le savant médecin continua à publier en français tous ses ouvrages scienlifiques, tels que les Nouvelles Observations et Conjectures sur l'iris (UioO), le Discours sur les prindpes de la chiromance (t6o3), le Traité delà lumière (1657).

Les aptitudes de Cureau de la Chambre le portaient naturellement vers les études philosophiquiîs. Son premier volume des Caractères des passions (1657) mérita d'être loué par tous ses contemporains. Il excita en particulier l'admiration de lialzac, qui écrivait à Chapelain :

tt J'ay enfin le beau livre de M. de la Chambre et en suis à la moitié. Que je souhaiterois qu'il fust aussi gros que le calepin, pour faire durer davantage mon contentement ! Je vous jure que je n'ay jamais rien leu avec plus de plaisir, ni qui m'ait touché plus sensiblement. Quelques autres nous avoient donné avant luy des pièces de fripperie et des traductions déguisées. Celui-cy nous fait voir un vray original; et si toutes les parties de la philosophie estoient françoises de cette sorte, non esset cur Grœciœ suos Platanes, Xenophontes et Theophrastes invideremus. Je ne sçay pourquoy j'ay oublié Aristote, dont je remarque encore icy la subtilité et le stile méthodique si nécessaire à la recherche et à l'éclaircissement de la vérité. A mon advis, le latin de Celse n'a point les grâces de son françois. Imo vero, tersam et e/egantem dictionem, ipsœ Graiiœ videntur mihi lis manibus formasse, quitus, ut vos poetœ vultii, dominœ Vetieri ministrant i. »

Le médecin Bordeu, qui écrivait un siècle et demi plus tard, partageait encore cet enthousiasme et faisait de la Chambre un des précurseurs de Locke dans l'exposition des fonctions de l'âme.

L'Art de connaître les hommes, dont la première partie parut en 1659, devait être une vaste étude sur l'organisation de l'homme ; la seconde partie de cet ouvrage traitait du Système de rame (166'i) et fut suivie, en 1666, d'une troisième partie contenant la défense de l'extension et des parties libres de l'âme, contre les objections faites par le médecin Petit à la seconde partie.

La Chambre avait encore entrepris, sur la demande du chancelier Séguier, de publier un grand ouvrage pour exposer d'une façon didactique la philosophie de Platon, mais il ne put en achever qu'un fragment qui parut, vers 1663, sous le titre de Discours sur la nature divine selon la philosoihie platonique. Il donna enfin, en 1667,1e Discours de l'amitié et de la haine qui se trouvent entre les animaux.

En résumé, Ciireau de la Chambre fut, comme savant et comme médecin, un des hommes les plus éminents de son époque, et mérita d'être choisi par Colbert, en 1666, pour faire parlie de l'Académie des Sciences nouvellement fondée; comme philosophe, il était consulté sur les matières de morale et de psychologie; comme écrivain, il jouissait d'une autorité incontestée en matière de style ; le grand Arnauld lui posait souvent des problèmes de grammaire générale qui « ne se pouvaient bien résoudre que par la haute méditation de la philosophie », enfin le P. Bouhours a emprunté à ses œuvres de nombreuses citations pour ses Remarques nouvelles sur la langue française.

Le cardinal de Richelieu faisait de lui le plus grand cas, et l'avait appelé des premiers à prendre place à l'Académie française, dont il fut longtemps l'un des meilleurs écrivains. « Toute si correspondance académique, dit M. René Kerviler, auteur d'une copieuse et excellente notice sur Cureau de la Chambre, a cette physionomie vive, franche,

ï Lettres de Balzac à Chapelain, édit. 1659, p. 331-332.

qu'on n'est pas habitué à rencontrer dans les lettres lourdes et compassées de ce temps.»

Nous terminerons cette étude par une remarque judicieuse du môme critique, dont le travail nous a été très-ulile :

« Nous avons cru longtemps que les médecins de Molière représentaient avec fidélité la docte Faculté du temps de Louis XIII et de Louis XIV; mais en lisant les œuvres de la Chambre nous avons été forcé de reconnaître que le type de Diafoirus est, comme celui de Tartufe, un accident; car il y avait au milieu du dix-septième siècle des médecins aimables et savants sans pédanterie, aussi bien que des chrétiens solides pratiquant sans hypocrisie les devoirs de leur religion i. »

1 Revue historique et archéologique du Maine, 1877.

PitOSATEUnS DU XVII" SIÈCLE. II. 30

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