Acte II, se. m
« Je crois voir dans la comparaison de ces deux morceaux le disciple qui tâche de lutter contre le maître. Je vous en montrerais vingt exemples, si je ne craignais d'être long.
« Massillon et Cheminais savaient Racine par cœur, et déguisaient les vers de ce divin poëte dans leur prose pieuse '. >>
Massillon avait beaucoup étudié nos poëtes tragiques, et Corneille comme Racine. On rencontre dans tous ses ouvrages des imitations de l'auteur du Cid comme de celui i'Athalie ^ Mais Racine devait naturellement être son auteur de prédilection.
L'orateur chrétien ne le cède pas au poëte dans l'art d'exprimer le sentiment, il est presque son égal pour l'harmonie, bien qu'il ait le tort de trop la rechercher aux dépens de la précision et de la force, bien que trop souvent, pour donner plus de cadence à ses phrases, et pour les rendre plus nombreuses, il les charge de mots oisifs, qui ne font qu'étendre la diction sans rien ajouter au sens. Mais nous ne voudrions pas, comme a fait M. de Bonald, mettre sur la même ligne Racine et Massillon, et les appeler u les deux grands maîtres de notre style en vers et en prose ^ » C'est beaucoup trop accorder à l'auteur du Petit Carême. Si suave que soit son élocution, Massillon pèche trop souvent contre la diction pour qu'il puisse être comparé au plus correct de nos poëtes. Une critique un peu sévère pouiTait relever chez Massillon, en particuher dans le Petit Carême, bien des fautes de langue, bien des incorrections, surtout bien des impropriétés, quoique l'auteur, depuis sa promotion à l'épiscopat, ait constamment revu et corrigé tous ses sermons, dont, à sa mort, on trouva dans ses portefeuilles douze éditions manuscrites. Ce sont habituellement de ces fautes dont le plus grand noiTibre des lecteurs ne s'aperçoit pas, et qu'on n'imite que trop facilement. Qu'il nous suffise de citer le premier exemple venu, comme cette phrase de son dernier ouvrage :
1 Volt., Mél. litt. Lettre au duc de la Vallière, juin 1762. î Voir notre Lexique comparé de la langue de Corneille, particulièrement aux articles Dégrader de, Ingrata.
^ Mélang., t. II, p. 19!), éd. 1819.
« Livré h la faiblesse d'un tempérament mallicureux, et tenté à cliaque moment de me livrer encore à des penchants que mes larmes n'ont pas encore éteints '. »
On sent facilement la discordance qu'offrent ces deux images penchants et éteints.
On rencontre chez Massillon des négligences non-seulement dans les expressions et dans les tours, mais môme dans la mélodie si habituellement enchanteresse de son style. On est tout étonné quand on tombe sur des phrases comme celle-ci :
« Quel bonheur quand on commence de bonne heure à connaître le Seigneur ! Quel bonheur quand on a pu mettre de bonne heure un frein à son cœur 2. ,)
Petites taches qu'on ne remarquerait pas sur une médiocre peinture, mais qui frappent la vue quand elles sont sur un tableau parfait ; notes discordantes qui choquent l'oreille dans un concert de la plus pure harmonie.
Pour les fautes de goût, elles ne se rencontrent guère, chez ce disciple attentif des anciens, que dans les ouvrages de sa jeunesse, qui en offrent un certain nombre, comme dans ce passage d'un panégyrique :
« Un étang d'eau glacée où il se jette, punit à l'instant sa faiblesse; il éteint dans ce nouveau bain de la pénitence les traits enflammés de Satan ; et comme im autre Jonas il calme, en se jetant dans les eaux, la tempête naissante que son infidélité avait excitée dans so7i cœur 3 / »
Quelquefois aussi Massillon pèche contre la sévérité du goût, par la recherche de la couleur et par l'emploi de métaphores qui seraient hardies môme en poésie, comme quand il dit :
« On a honte des louanges qu'on leur a données ; c'est un langage suranné et insipide qu'on n'oserait plus parler : on en voit presque rougir les monuments publics où elles sont encore écrites, et où elles ne semblent subsister que pour rappeler publiquement un souvenir qui les désavoue *. »
Phrase magnifique assurément, mais qui sent l'excès.
Nous indiquerons encore, comme exemples de mauvais goût chez Massillon, quelques interprétations louches des paroles de l'Écriture, quelques applications arbitraires et fausses des textes sacrés^.
1 Paraphrase du psaume xxi.
' Se7'm. pour le mercredi de la sem. de la Passion, Sur les dégoûts qui accompagnent la piété en cette vie.
» Serm, pour le jour de S. Bernard, I.
* Petit Car., Serm. pour le jour de l'Incarn., III.
s Voir en particulier le sermon pour le jour de Pâques, Sur les causes ordinaires de nos rechides, vers la fin de la seconde partie, où ces paroles d'un
Au fond ces fautes de détail sont assez peu de chose ; ce qui est plus grave, c'est que chez Massillon le style commence à dégénérer de la belle sobriété des chefs-d'œuvre classiques. Ce n'est plus la langue simple et forte de Bossuet. La politesse, l'élégance, les grâces de détail sont poussées, chez Massillon, jusqu'à un excès qui sent un peu la rhétorique. Il recherche trop les alliances inaccoutumées, les demi-teintes, les nuances, les reflets de l'expression ; enfin il semble trop se préoccuper de plaire à son auditoire mondain.
L'époque où Massillon parut dans la chaire, époque où la grandeur du beau siècle des arts commençait à s'évanouir avec le goût des choses solides, cette époque déj i dégénérée exigeait, il faut bien l'avouer, qu'il accordât plus que ses prédécesseurs aux embellissements du style et à tout ce qui pouvait attirer et retenir ces esprits si peu préparés à l'austérité du langage évangélique.
« Nous sommes' obligé, dit-il lui-même à ses auditeurs, dans un Discours sur la parole de Dieu, de respecter vos ennuis et vos dégoûts, en mêlant souvent à la vérité des ornements humains qui toujours l'affaiblissent ; il semble que nous venions ici vous parler pour nous; et vous nous écoutez comme des importuns qui viendraient vous demander des grâces ', »
Il disait encore dans le môme sermon :
a Que votre piété rende ù la vérité dans vos cœurs ce qu'elle perd dans notre bouche, et, par vos dégoiîts injustes, n'oblige pas les ministres de l'Évangile à recourir, pour vous plaire, aux vains artifices d'une éloquence humaine, à, briller plutôt qu'à instruire, et à descendre chez les Philistins, comme autrefois les Israélites, pour aiguiser les instruments destinés à cultiver la terre ; je veux dire, à chercher dans les sciences profanes, ou dans le langage d'un monde ennemi, des ornements étrangers pour embellir la simplicité de l'Évangile et donner aux instruments et aux talents destinés à faire croître et fructifier la semence sainte un brillant et une subtilité qui en émousse la force et la vertu, et qui met un faux éclat à la place du zèle et de la vérité ^. »
Le brillant, le faux éclat, on trouve chez Massillon lui-même, il faut bien le dire, ces qualités de rhéteur. Quand il n'est pas trop recherché, il lui manque toujours un degré d'énergie et de solidité. Massillon est bien loin d'être fort et nerveux de raisonnement comme Bossuet et Bourdaloue. 11 est bien loin aussi de savoir comme eux composer fortement un discours. La composition est incontestablement une des parties faibles chez cet orateur qui s'abandonnait trop à sa verve naturelle, à cette facilité d'écrire si prodigieuse- chez lui, que le plus soigné de ses sermons ne lui coûtait pas plus de dix à douze jours.
psaume : Quo/dam spiritusnon pertransibit inillo,etnon suhsistet, et non cognoscet amplius locum suum, sont totalement, et sans aucune utilité, détournées de la pensée de l'auteur sacré.
1 Serm. pour le prem. dim. de Car., I.
s Ibid., II.
« Le plan des sermons de Massillon est mesquin ; mais les bas-reliefs en sont superbes ^ » a dit un bon critique. C'est à ces bas-reliefs qu'on s'arrête surtout. La beauté des figures, la grandeur des mouvements, l'élégance, la souplesse et la fécondité du style, enfin l'harmonie la plus suave et la plus constante font oublier ce qui manque à Massillon du côté du raisonnement et de la composition. Quand on est sous le charme de cette belle langue, on n'est guère disposé à demander plus à celui qui nous procure un si délicieux plaisir.
Et ce n'est pas seulement dans ses grands discours oratoires que Massillon, qui conserva jusqu'à la vieillesse la plus avancée la même forme de style, qualités et défauts, se montre un merveilleux prosateur : même dans ses Discours synodaux, même dans ses Mandements, les figures les plus élégantes, les images les plus vives, tous les ornements de la belle diction coulent naturellement de son génie.
C'en est assez pour assurer son immortalité ; et quelques justes critiques qu'on soit en droit de lui adresser, on ne pourra jamais le dégrader du rang des grands orateurs et des admirables écrivains.
Péroraison du sermon sur le petit nombre des élus.
Qui pourra se sauver? Voulez-Yous le savoir? Ce sont ceux qui opèrent leur salut avec tremblement ; qui vivent au milieu du monde, mais qui ne vivent pas comme le monde. Qui pourra se sauver? Cette femme chrétienne qui, renfermée dans l'enceinte de ses devoirs domestiques, élève ses enfants dans la foi et dans la piété; laisse au Seigneur la décision de leur destinée; ne partage son cœur qu'entre Jésus-Christ et son époux, est ornée de pudeur et de modestie, ne s'assied pas dans les assemblées de vanité, ne se fait point une loi des usages insensés du monde; mais corrige les usages par la loi de Dieu, et donne du crédit à la vertu par son rang et par ses exemples. . Qui pourra se sauver ? ce fidèle, qui, dans le relâchement de ces derniers temps, imite les premières mœurs des chrétiens; qui a les mains innocentes et le cœur pur, vigilant, qui na pas reçu son âme en vain (Ps. xxur, 4), mais qui, au milieu même des périls du grand monde, s'applique sans cesse à la purifier : juste, qui ne jure pas frauduleusement à son prochain {^\h\é.), et ne doit pas à des voies douteuses l'innocent accroissement de sa fortune : généreux, qui comble de bienfaits l'ennemi qui a voulu le perdre, et ne nuit à ses concurrents que par son mérite : sincère, qui ne sacrifie pas la vérité à un vil intérêt, et ne sait point plaire en trahissant sa conscience : charitable, qui fait de
1 Joubert, Pens., xxiv, t. II, p. 172.
sa maison et de son crédit l'asile de ses frères, de sa personne la consolation des affligés; de son bien, le bien des pauvres, soumis dans les afflictions, chrétien dans les injures, pénitent même dans la prospérité.
Qui pourra se sauver? vous, mon cher auditeur, si vous voulez suivre ces exemples; voilà les gens qui se sauveront. Or, ces gens-là ne forment pas assurément le plus grand nombre : donc tandis que vous vivrez comme la raultilude, il est de foi que vous ne devez pas prétendre au salut i. Car, si en vivant ainsi vous pouviez vous sauver, tous les hommes presque se sauveraient ; puisqu'à un petit nombre d'impies près, qui se livrent à des excès monstrueux, tous les autres hommes ne font que ce que vous faites : or, que tous les hommes presque se sauvent, la foi nous défend de le croire; il est donc de foi que vous ne devez rien prétendre au salul, tandis que - vous ne pourrez vous sauver si le grand nombre ne se sauve.
Voilà des vérités qui font trembler : et ce ne sont pas ici de ces vérités vagues qui se disent à tous les hommes, et que nul ne prend pour soi, et ne se dit à soi-même. Il n'est peut-être personne ici qui ne puisse dire de soi : Je vis comme le grand nombre, comme ceux de mon rang, de mon âge, de mon état; je suis perdu si je meurs dans cette voie. Or, quoi de plus propre à effrayer une âme à qui il reste encore quelque soin de son salut? Cependant c'est la multitude qui ne tremble point; il n'est qu'un petit nombre de justes qui opèrent à l'écart leur salut avec crainte, tout le reste est calme : on sait en général que le grand nombre se damne; mais on se flatte qu'après avoir vécu avec la multitude, on en sera discerné" à la mort; chacun se met dans le cas d'une exception chimérique, chacun augure favorablement pour soi.
Et c'est pour cela que je m'arrête à vous, mes frères, qui êtes ici assemblés : je ne parle plus du reste des hommes; je vous regarde comme si vous étiez seuls sur la terre : et voici la pensée qui m'occupe et qui m'épouvante. Je suppose que c'est ici votre dernière heure et la fin de l'univers ; que les cieux vont s'ouvrir sur nos têtes, Jésus-Christ paraître dans sa gloire au milieu de ce temple, et que vous n'y êtes assemblés que pour l'attendre, et comme des criminels tremblants, à qui l'on va
1 « Mais il est aussi de foi que vous vous sauverez, si vous vous convertissez, ne fût-ce qu^à votre dernier soupir, » remarque le père Cahours.
2 Dans le sens ancien de tant que, aussi longtemps que. Voir notre Lexique de Corneille.
MASSILLUN. 257
prononcer ou une sentence de grâce, ou un arrêt de mort éternelle : car vous avez beau vous flatter, vous mourrez tels que vous êtes aujourd'hui; tous ces désirs de changement qui vous amusent, vous amuseront jusqu'au lit de la mort ; c'est l'expérience de tous les siècles ; tout ce que vous trouverez alors en vous de nouveau sera peut-être un compte un peu plus grand que celui que vous auriez aujourd'hui à rendre ; et sur ce que vous seriez, si l'on venait vous juger dans le moment, vous pouvez presque décider ce qui vous arrivera au sortir de la vie.
Or, je vous demande, et je vous le demande frappé de terreur, ne séparant pas en ce point mon sort du vôtre, et me mettant dans la môme disposition où je souhaite que vous entriez ; je vous demande donc : si Jésus-Christ paraissait dans ce temple, au milieu de cette assemblée, la plus auguste de l'univers, pour nous juger, pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis, croyez-vous que le plus grand nombre de tout ce que nous sommes ici fût placé à la droite? Croyez-vous que les choses du moins fussent égales? Croyez-vous qu'il s'y trouvât seulement dix justes, que le Seigneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout entières? Je vous le demande : vous l'ignorez, je l'ignore moi-même; vous seul, ô mon Dieu I connaissez ceux qui vous appartiennent, mais si nous ne connaissons pas ceux qui lui appartiennent; nous savons du moins que les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or qui sont les fidèles ici assemblés? les titres et les dignités ne doivent être comptés pour rien; vous en serez dépouillés devant Jésus-Christ : qui sont-ils? beaucoup de pécheurs qui ne veulent pas se convertir; encore plus qui le voudraient, mais qui diffèrent leur conversion; plusieurs autres qui ne se convertissent jamais que pour retomber; enfin, un grand nombre de ceux qui croient n'avoir pas besoin de conversion : voilà le parti des réprouvés. Retranchez ces quatre sortes de pécheurs de cette assemblée sainte; car ils en seront retranchés au grand jour : paraissez maintenant, justes; où ôtes-vous? Restes disraël, passez à la droite ; froment de Jésus-Christ, démêlez-vous de cette paille destinée au feu : ô Dieu ! où sont vos élus ? et que reste-t-il pour votre partage?
Mes frères, notre perte est presque assurée, et nous n'y pensons pas. Quand même, dans cette terrible séparation qui se fer.i un jour, il ne devrait y avoir qu'un seul pécheur dans cette assemblée du côté des réprouvés, et qu'une voix du ciel viendrait nous en assurer dans ce temple, sans le désigner : qui de nous ne craindrait d'être le malheureux? qui de nous ne retomberait
PnOSATEUUS DU XVII* SIÈCLE. II. il
d'abord sur sa conscience, pour examiner si ses crimes n'ont pas mérité ce châtiment? Qui de nous, saisi de frayeur, ne demanderait pas à Jésus-Christ, comme autrefois les apôtres : Seigneur, ne serait-ce pas moi : Numquid ego sum, Domine (Matth., xxvr, 22) ? et si l'on laissait quelque délai, qui ne se mettrait en état de détourner de lui cette infortune par les larmes et les gémissements d'une sincère pénitence ?
Sommes-nous sages, mes chers auditeurs? Peut-être que parmi tous ceux qui m'entendent il ne se trouvera pas dix justes, peut-être s'en trouver a- t-il encore moins; que sais-je, ô mon Dieul je n'ose regarder d'un œil fixe les abîmes de vos jugements et de votre justice; peut-être ne s'en trouvera-t-il qu'un seul; et ce danger ne vous touche point, mon cher auditeur? et vous croyez être ce seul heureux dans le grand nombre qui périra : vous qui avez moins sujet de le croire que tout autre; vous sur qui seul la sentence de mort devrait tomber, quand elle ne tomberait que sur un seul des pécheurs qui m'écoutent?
Grand Dieu, que l'on connaît peu dans le monde les terreurs de votre loi 1 les justes de tous les siècles ont séché de frayeur en méditant la sévérité et la profondeur de vos jugements sur la destinée des hommes : on a vu de saints solitaires, après une vie entière de pénitence, frappés de la vérité que je prêche, entrer au lit de la mort dans des terreurs qu'on ne pouvait presque calmer, faire trembler d'effroi leur couche pauvre et austère, demander sans cesse d'une voix mourante à leurs frères : Croyezvous que le Seigneur me fasse miséricorde? et être presque sur le point de tomber dans le désespoir, si votre présence, ô mon Dieu, n'eût à l'instant apaisé l'orage, et commandé encore une fois au vent et à la mer de se calmer : et aujourd'hui, après une vie commune, mondaine, sensuelle, profane, chacun meurt tranquille ; et le ministre de Jésus-Christ, appelé, est obligé de nourrir la fausse paix du mourant, de ne lui parler que des trésors infinis des miséricordes divines, et de l'aider, pour ainsi dire, à se séduire lui-même. 0 Dieu! que prépare donc aux enfants d'Adam la sévérité de votre justice?
Mais que conclure de ces grandes vérités? qu'il faut désespérer de son salut? A Dieu ne plaise ! il n'y a que l'impie qui, pour se calmer sur ses désordres, tâche ici de conclure en secret que tous les hommes périront comme lui ; ce ne doit pas être là le fruit de ce discours; mais de vous détromper de cette erreur si universelle, qu'on peut faire ce que tous les autres font, et que l'usage est une voie sûre; mais de vous convaincre que pour se
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sauver il faut se distinguer des autres, être singulier, vivre à part au milieu du monde, et ne pas ressembler à la foule.
Lorsque les Juifs, emmenés en servitude, furent sur le point de quitter la Judée et de partir pour Babylone, le prophète Jérémie, à qui le Seigneur avait ordonné de ne pas abandonner Jérusalem, leur parla de la sorte : Enfants d'Israël, lorsque vous serez arrivés à Babylone, vous verrez les habitants de ce pays-là qui porteront sur leurs épaules des dieux d'or et d'argent; tout le peuple se prosternera devant eux pour les adorer ; mais pour vous alors, loin de vous laisser entraînera l'impiété de ces exemples, dites en secret : C'est vous seul, Seigneur, qu'il faut adorer. Te oportet adorai'i, Domine (Baruch, vi, o). .
Souffrez que je fmisse en vous adressant les mêmes paroles. Au sortir de ce temple et de cette autre sainte Sion, vous allez i-entrer dans Babylone; vous allez revoir ces idoles d'or et d'argent, devant lesquelles tous les hommes se prosternent; vous allez retrouver les vains objets des passions humaines, les biens, la gloire, les plaisirs qui sont les dieux de ce monde, et que presque tous les hommes adorent ; vous verrez ces abus que tout le monde se permet, ces erreurs que l'usage autorise, ces désordres dont une coutume impie a presque fait des lois. Alors, mon cher auditeur, si vous voulez être du petit nombre des vrais Israélites, dites dans le secret de votre cœur : C'est vous seul, ô mon Dieu, qu'il faut adorer : Te oportet adorari. Domine; ']& ne veux point avoir de part avec un peuple qui ne vous connaît pas ; je n'aurai jamais d'autre loi que votre loi sainte : les dieux que cette multitude insensée adore, ne sont pas des dieux; ils sont l'ouvrage delà main des hommes; ils périront avec eux : vous seul êtes l'immortel, ô mon Dieu! et vous seul méritez qu'on vous adore : Te oportet adorari, Domine. Les coutumes de Babylone n'ont rien de commun avec les saintes lois de Jérusalem ; je vous adorerai avec ce petit nombre d'enfants d'Abraham, qui composent encore votre peuple au milieu d'une nation infidèle; je tournerai avec eux tous mes désirs vers la sainte Sion : on traitera de faiblesse la singularité de mes mœurs; mais heureuse faiblesse. Seigneur, qui me donnera la force de résister au torrent et à la séduction des exemples I et vous serez mon Dieu au milieu de Babylone, comme vous le serez un jour dans la sainte Jérusalem : Te oportet adorari, Domine. Ah ! le temps delà captivité finira enfin; vous vous souviendrez d'Abraham et de David; vous délivrerez votre peuple; vous vous transporterez dans la sainte cité; et alors vous régnerez seul sur Israël
et sur les nations qui ne vous connaissent pas : alors, tout étant détruit, tous les empires, tous les sceptres, tous les monuments de l'orgueil humain étant anéantis, et vous seul demeurant éternellement, on connaîtra que vous seul devez être adoré : Te oportet adorari, Domine.
Voilà le fruit que vous devez retirer de ce discours; vivez à pari, pensez sans cesse que le grand nombre se damne; ne comptez pour rien les usages, si la loi de Dieu ne les autorise; et souvenez-vous que les saints ont été dans les siècles des hommes singuliers. C'est ainsi qu'après avoir été distingués des pécheurs sur la terre, vous en serez séparés glorieusement dans l'éternité. Ainsi soit- il,
[Strm, pour le lundi de la troisième semaine de Carême.)
Yauité des motifs qui fout oublier de penser à la mort.
Sur quoi pouvez-vous donc justifier cet oubli profond et incompréhensible dans lequel vous vivez de votre dernier jour? sur la jeunesse qui semble vous promettre encore une longue suite d'années? La jeunesse? mais le fils de la veuve de Naïm était jeune; la mort respecte-t-elle les âges et les rangs? La jeunesse? mais c'est justement ce qui me ferait craindre pour vous; des mœurs licencieuses, des plaisirs extrêmes, des passions outrées, les excès de la table, les mouvements de l'ambition, les dangers de la guerre, les désirs de la gloire, les saillies de la vengeance; n'est-ce pas dans ces beaux jours que la plupart des hommes finissent leur course? Adonias eût vieilli, s'il eût été libre d'ambition; le fils du roi de Sichem, s'il n'eût pas aimé Dina ; Jonathas, si la gloire ne lui eût creusé un tombeau sur les montagnes de Gelboé. La jeunesse? mais faut-il renouveler ici la douleur de la nation, et redoubler des larmes qui coulent encore? faut-il aigrir la plaie qui saigne encore et qui saignera longtemps dans le cœur du grand prince qui nous écoute? Une jeune princesse, les délices de la cour; un jeune prince, l'espérance de l'État; l'enfant même, le fruit précieux de leur tendresse et des vœux publics, la cruelle mort ne vient-elle pas de les moissonner tous ensemble en un clin d'œil ? et cet auguste palais rempli, il y a peu de jours, de tant de gloire, de majesté, de magnificence, n'est-il pas devenu, ce semble, pour toujours une maison de deuil et de tristesse? La jeunesse? que la France serait heureuse, si l'on eût pu compter sur celte res-
source I hélas! c'est la saison des périls et l'écueil le plus ordinaire de la vie.
Sur quoi vous rassurez-vous donc encore? Sur la force du tempérament? Mais qu'est-ce que la santé la mieux établie? une étincelle qu'un souffle éteint : il ne faut qu'un jour d'infirmité pour détruire le corps le plus robuste du monde. Je n'examine pas après cela si vous ne vous flattez point même là-dessus ; si un corps ruiné par les désordres de vos premiers ans, ne vous annonce pas au dedans de vous une réponse de mort ; si des infirmités habituelles ne vous ouvrent pas de loin les portes du tombeau ; si des indices fâcheux ne vous menacent pas d'un accident soudain : je veux que vous prolongiez vos jours au delà même de vos espérances. Hélas ! mes frères, ce qui doit finir peut-il vous paraître long? Regardez derrière vous : où sont vos premières années? que laissent-elles de réel dans votre souvenir? pas plus qu'un songe de la nuit : vous voyez que vous avez vécu ; voilà tout ce qui vous en reste : tout cet intervalle qui s'est écoulé depuis votre naissance jusques aujourd'hui, ce n'est qu'un trait rapide qu'à peine vous avez vu passer : quand vous auriez commencé à vivre avec le monde, le passé ne vous paraîtrait pas plus long ni plus réel : tous les siècles qui ont coulé jusqu'à nous, vous les regarderiez comme des instants fugitifs : tous les peuples qui ont paru et disparu dans l'univers ; toutes les révolutions d'empires et de royaumes : tous ces grands événements qui embellissent nos histoires, ne seraient pour vous que les différentes scènes d'un spectacle que vous auriez vu finir en un jour. Rappelez seulement les victoires, les prises de places, les traits glorieux, les magnificences, les événements pompeux des premières années de ce règne, vous y touchez encore : vous en avez été la plupart, non-seulement spectateurs, mais vous en avez partagé les périls et la gloire : ils passeront dans nos annales jusqu'à nos derniers neveux, mais pour vous, ce n'est déjà plus qu'un songe, qu'un éclair qui a disparu, et que chaque jour efface même de votre souvenir. Qu'est-ce donc que le peu de chemin qui vous reste à faire? Croyons-nous que les jours à venir aient plus de réalité que les passés? les années paraissent longues quand elles sont encore loin de nous : arrivées, elles disparaissent, elles nous échappent en un instant, et nous n'aurons pas tourné la tôtc, que nous nous trouverons, comme par un enchantement, au terme fatal qui nous paraît encore si loin, et ne devait jamais arriver. Regardez le monde tel que vous le voyez aujourd'hui : une nouvelle cour a succédé à celle que
vos premiers ans ont vue; de nouveaux personnages sont montés sur la scène, les grands rôles sont remplis par de nouveaux acteurs; ce sont de nouveaux événements, de nouvelles intrigues, de nouvelles passions, de nouveaux héros dans la vertu, comme dans le vice, qui font le sujet des louanges, des dérisions, des censures publiques : un nouveau monde s'est élevé insensiblement, et sans que vous vous en soyez aperçus, sur les débris du premier : tout passe avec vous et comme vous : une rapidité que rien n'arrête, entraîne tout dans les abîmes de l'éternité : nos ancêtres nous en frayèrent hier le chemin; et nous allons le frayer demain à ceux qui viendront après nous. Les âges se renouvellent; la figure du monde passe sans cesse, les morts et les vivants se remplacent et se succèdent continuellement; rien ne demeure; tout change, tout s'use, tout s'éteint: Dieu seul demeure toujours le même ; le torrent des siècles qui entraîne tous les hommes, coule devant ses yeux, et il voit avec indignation de faibles mortels emporti's par ce courant rapide l'insulter en passant ; vouloir faire de ce seul instant tout leur bonheur, et tomber au sortir de là entre les mains de sa colère et de sa vengeance. Où sont maintenant les sages parmi nous I dit l'Apôtre ; et un homme, fût-il capable de gouverner l'univers, peut-il mériter ce nom, dès qu'il peut oublier ce qu'il est et ce qu'il doit être?
Cependant, mes frères, quelle impression fait sur nous l'instabilité de tout ce qui passe, la mort de nos proches, de nos amis, de nos concurrents, de nos maîtres? Nous ne pensons pas que nous les allons suivre de près ; nous ne pensons qu'à nous revêtir de leurs dépouilles : nous ne pensons pas au peu de temps qu'ils en ont joui; nous ne pensons qu'au plaisir qu'ils ont eu de les posséder; nous nous hâtons de profiter du débris les uns des autres : nous ressemblons à ces soldats insensés, qui, au fort de la mêlée, et dans le temps que leurs compagnons tombent de toutes parts à leurs côtés, sous le fer et le feu des ennemis, se chargent avidement de leurs habits; et à peine en sont-ils revêtus, qu'un coup mortel leur ôte, avec la vie, cette folle décoration dont ils venaient de se parer. Ainsi le fils se revêt des dépouilles du père, lui ferme les yeux, succède à son rang, à sa fortune, à ses dignités, conduit l'appareil de ses funérailles, et se retire plus occupé, plus touché des nouveaux titres dont il est revêtu, qu'instruit des derniers avis d'un père mourant, qu'affligé de sa perte, ou du moins désabusé des choses d'ici-bas par un spectacle qui lui en met sous les yeux le néant, et qui lui
annonce incessamment la même destinée. La mort de ceux qui nous environnent n'est pas pour nous une instruction plus utile: un tel laisse un poste vacant, et on s^empresse de le demander; un autre vous avance d'un degré dans le service; celui-ci fmit avec des prétentions qui vous auraient incommodé; celui-là vous laisse l'oreille et la faveur du maître, et c'était le seul qui pouvait vous la disputer ; un autre enfin vous approche d'une dignité, et vous ouvre les voies h une élévation où vous n'auriez pu prétendre qu'après lui; et là-dessus on se ranime, on prend de nouvelles mesures, on fait de nouveaux projets; et loin de se détromper par l'exemple de ceux que l'on voit disparaître, il sort de leurs cendres mêmes des étincelles fatales qui viennent rallumer tous nos désirs, tous nos attachements pour le monde ; et la mort, cette image si triste de notre misère, la mort ranime plus de passions parmi les hommes que toutes les illusions de la vie. Qu'y a-t-il donc qui puisse nous détacher de ce monde misérable, puisque la mort même ne sert qu'à resserrer les liens, et nous affermir dans l'erreur qui nous y attache? {Sermon pour le jeudi de la quatrième sem. de Carême. I. Sur la mort.)
MALEBRANCHE (Nicolas)
<lG3S-i;i5)
Nous terminerons par un éminent philosophe et moraliste nos études sur les grands écrivains ecclésiastiques de l'époque de Louis XIV.
Malebranche, penseur de la famille de Platon et de saint Augustin, et disciple supérieur de Descartes, brille au dix-septième siècle entre Leibnitz et Bossuet. Bayle le nommait « le premier philosophe de ce siècle». Depuis longtemps, cependant, il est loin d'être lu autant qu'il le mériterait; tout le monde le cite et parle de lui, mais il est connu de très-peu de personnes : les hommes du monde, et même les littérateurs ordinaires, ne lisent guère des livres aussi abstraits et aussi appliquants que les siens. C'est pourquoi un grand juge en matière de style comme de pensée l'appelait, « cet admirable Malebranche, si négligé par son injuste patrie ^ » L'étude que nous allons essayer, et où nous le laisserons autant que possible parler lui-môme, invitera, nous l'espérons, nos lecteurs à faire une connaissance directe avec lui, et les convaincra que parmi les plus parfaits ouvrages de prose du dix-septième siècle il faut ranger ceux de ce profond penseur, qui a communiqué au raisonnement tout le vif et tout l'éclat qu'il peut avoir; qui a trouvé l'art de faire parler à la métaphysique la plus abstraite une langue toujours riche, toujours naturelle, quelquefois sublime ; enfin qui a su donner aux phénomènes psychologiques une forme et une couleur sans rien enlever à l'exactitude.
Nicolas Malebranche naquit à Paris, le 16 août 1638, d'un secrétaire du roi et d'une femme titrée. Il fut élevé d'abord dans la maison paternelle, puis alla faire sa philosophie au collège de la Marche, et sa théologie en Sorbonne. Le goût de la retraite lui fit refuser un canonicat qu'on lui offrait à Notre-Dame de Paris, pour entrer, en 1660, dans la congrégation de l'Oratoire, fondée par le cardinal de Bérulle; communauté où l'on n'aliénait pas sa liberté, et dont chaque membre, soumis seulement à un petit nombre de règlements peu asservissants, gardait assez d'indépendance pour pauvoir se livrer aux occupations et aux études pour lesquelles il se sentait le plus de goût.
1 « La première fois que je lus dans le grand ouvrage de cet admirable Male- « branche, si négligé pa ■ son injuste patrie, que Dieu est le lieu des esprits « comme l'espace est Le lieu des corps, je fus ébloui par cet éclair de génie et « prêt à me prosterner. Les hommes ont peu dit de choses aussi belles. »
(Joseph de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg , X' Eatr.)
MALEBRANXHE. 26o
« A la maison de la rue Saint-IIonorc, Malebranche rencontra des érudits modestes et consciencieux : Lccointe et Richard Simon. Le jeune oi'atorien se mit à leur école : sous la direction du P. Lecointe il lut Socrate, Sozomène et Théodoret; avec Simon il apprit l'hébreu et le syriaque. »
Les études auxquelles il se livra furent surtout philosophiques. Il ne voyait que futilité dans celle de l'histoire, môme de l'histoire de la philosophie, qu'il retranchait sans réserve de ses lectures. Daguesseau nous a raconté très-agréablement l'espèce de scandale philosophique que le grand métaphysicien éprouva un jour en le surprenant un Thucydide en main ^
Etant entré par hasard dans une boutique de libraire, on lui présenta le Traité de l'homme, de Descartes. Quoique cet ouvrage posthume soit un des moins estimés de ce grand philosophe, Malebranche fut frappé, dit Fontenelle, comme d'une lumière toute nouvelle qui en sortait. Il entrevit une science dont il n'avait point d'idée, et il sentit qu'elle lui convenait. Il lut ce livre avec un tel transport, que des battements de cœur l'obligèrent plusieurs fois d'en interrompre la lecture. Dès lors il quitta toute autre élude, comme ne donnant qu'une connaissance très-imparfaite de l'homme. Il se rendit même si familiers les ouvrages de son maître, qu'il se flattait d'être en état de les rétablir, au moins pour les pensées, s'ils venaient à se perdre.
« Au bout de dix années de cartésianisme, » selon l'expression de Fontenelle, Malebranche eut composé son plus célèbre ouvrage, qui parut sous le titre de « Recherche de la vérité, où Von traite de la nature de Vesprit de l'homme, et de l'usage qu'il en doit faire pour éviter l'erreur dans les sciences. » L'auteur, pour sonder le goût du public, avait commencé par en laisser courir le premier volume manuscrit, et avait été vivement engagé à n'en pas différer l'impression. La sensation fut très vive, et l'admiration générale, à la première lecture. Fontenelle reproduit bien ce jugement favorable quand il dit :
a II règne en cet ouvrage un grand art de mettre les idées abstraites dans leur jour, de les lier ensemble, de les fortifier par leur liaison. Il s'y trouve môme un mélange adroit de quantité de choses moins abstraites qui, étant facilement entendues, encouragent le lecteur à s'appliquer aux autres, le flattent de pouvoir tout entendre, et peut-être lui persuadent qu'il entend tout à peu près. La diction, outre qu'elle est pure et châtiée, a toute la dignité que les matières demandent, et toute la grâce qu'elles peuvent soufl"rir 2. »
Le succès de l'ouvrage fut si grand, qu'en 1073 l'assemblée générale de rOratoire résolut d'en faire des remerciements publics à l'auteur. Les critiques ne devaient venir que quand la première admiration serait amortie. Ozi ne pouvait du reste trop applaudir uu but général
1 Sur l'injustice de ce mépris pour l'histoire, voir 'V. Cousin, Cours de l'histoire de la p/iiiosop/iie, 8* leçon, 12 juin 1828. * Elog. des Acad., Éloge de Malebr.
de ce livre qui était, sans prétendre traiter à fond de la nature de l'esprit, de faire sentir aux hommes leur faiblesse et leur ignorance, de leur montrer la nécessité d'une religion, de faire voir l'accord de la philosophie de Descartes avec la vraie religion , et de prouver que cette philosophie produit plusieurs autres vérités importantes dans l'ordre de la nature et de la grâce. Pour assurer le triomphe de la philosophie de l'examen, il s'efforce de ruiner dans ses fondements la philosophie de l'autorité.
Malebranche se montra bien plus nettement que Descaites antipéripatéticien. Tous les livres de Descartes abondent en traits vifs, mais ordinairement voilés, contre;Aristote; Antoine Arnauld, un fier esprit pourtant, n'attaque non plus le Stagirite que d'une manière timide dans le second discours de sa Logique. Les traits de Malebranche sont directs et acérés; et ces traits, il les lance sans relAche dans toutes les parties de ses écrits, spécialement dans chacun des livres de la Recherche de la vérité. 11 faut l'entendre railler impitoyablement ceux qui persistent obstinément à ne vouloir reconnaître de vérité philosophique que dans les écrits de l'ancien oracle des écoles à qui chacun prêle ses propres idées pour s'autoriser :
« Si l'on découvre quelque vérité, dit-il ironiquement, il faut encore à présent qu'Aristote l'ait vue; ou si Aristote y est contraire, la découverte sera fausse. Les uns font parler ce philosophe d'une façon, les autres d'une autre, car tous ceux qui veulent passer pour savants lui font parler leur langage. Il n'y a point d'impertinence qu'on ne lui fasse dire, et il y a peu de nouvelles découvertes qui ne se trouvent énigmatiquement dans quelques recoins de ses livres. En un mot, il se contredit presque toujours, si ce n'est dans ses ouvrages, c'est au moins dans la bouche de ceux qui l'enseignent. Car encore que les philosophes protestent et prétendent même d'enseigner sa doctrine, il est difficile d'en trouver deux qui soient d'accord sur ses sentiments, parce qu'en effet les livres d'Aristote sont si obscurs et remplis de termes si vagues et si généraux, qu'on peut lui attribuer avec quelque vraisemblance les sentiments de ceux qui lui sont le plus opposés. On peut lui faire dire tout ce qu'on veut dans quelques-uns de ces ouvrages, parce qu'il n'y dit presque rien, quoiqu'il fasse beaucoup de bruit : de même que les enfants font dire au son des cloches tout ce qu"il leur plaît, parce que les cloches font grand bruit et ne disent rien K »
A l'entendre, ce philosophe n'observe point les règles nécessaires de la méthode, et ceux qui pensent autrement, (c se laissent éblouir par des mots qu'ils n'entendent point ^ » Pour les personnes d'esprit, on en trouve bien peu « qui soient satisfaites de la lecture d'Aristote, et qui soient persuadées d'avoir acquis une véritable science après môme qu'ils ont vieilli sur ses livres *. »
1 Recherche de la vér., liv. IV, ch. ni. * Liv. VI^ De la jyiélhode, u' part.
3 Liv. IV, Des inclinatiojis.
Il refuse à l'auteur de la Dialectique et des Catégories la. force du raisonnement et la netteté des idées :
a Aristote, dit-il, ne raisonne presque jamais que sur les idées confuses que Ton reçoit par les sens, et sur d'autres idées vagues, générales et indéterminées qui ne représentent rien de particulier à l'esprit, car les termes ordinaires de ce philosophe ne peuvent servir qu"à exprimer confusément aux sens et à Timagination les sentiments confus que l'on a des chose3 scnsihles, ou à faire parler d'une manière si vague et si indéterminée, que l'on n'exprime rien de distinct 1. »
Il revient sans cesse sur ce grief :
« Je défie le plus intelligent de ses interprètes, dit-i! hardiment, d'attacher des idées distinctes aux termes dont il sert, et de faire voir que ce philosophe commence par les choses les plus simples avant que de parler des plus compo sées, ce qui est absolument nécessaire pour raisonner juste ^. » — « Il parle beaucoup, et il ne dit rien ; ce n'est pas qu'il soit diffus, mais c'est qu'il a le secret d'être concis et de ne dire que des paroles 3, »
Les expressions les plus dures ne lui paraissent pas trop fortes pour qualifier les idées de cet oracle si longtemps révéré :
« Il n'est pas possible d'exposer la bizarrerie et l'extravagance des explications que donne Aristote sur toutes sortes de matières. Lorsque les sujets qu'il traite sont simples et faciles, ses erreurs sont simples, et il est assez facile de les découvrir. Mais lorsqu'il prétend expliquer des choses composées et qui dépendent de plusieurs causes, ses erreurs sont pour le moins autant composées que les sujets qu'il traite, et il est impossible de les développer toutes pour les exposer aux autres *. »
Il se fait fort de montrer qu'il n'y a pas de chapitre dans les livres les plus célèbres du Stagiinte où il n'y ait qnehiue impertinence, et il en vient aux preuves. S'il ne traduit pas des chapitres mêmes d'Aristote, c'est pour éviter d'être inutilement ennuyeux :
« Si je ne craignais point, dit-il, d'être ennuyeux, je traduirais encore quelques chapitres d'Aristote. Mais, outre qu'on ne prend guère de plaisir à le lire en français (c'est-à-dire lorsqu'on l'entend), j'ai fait assez savoir, par le peu que j'en ai exposé, que sa manière de philosopher est entièrement inutile pour découvrir la vérité. Car, puisqu'il dit lui-même, dans le cinquième chapitre de ce livre {du Ciel), que ceux qui se trompent d'abord en quelque chose se trompent dix mille fois davantage s'ils avancent beaucoup, étant visible qu'il ne sait ce qu'il dit dans les deux premiers chapitres de son livre, on doit croire qu'il n'est pas sûr de se rendre à son autorité sans examiner ses raisons s. »
1 Recheicfie de la véri'é liv. V, ch. ii.
* Liv. VI, u' part.
3 Ihid., plus haut.
>> Ihid , liv. VI, 11* part.
^ Ibid.
Il ne peut contenir son indignation et son mépris contre Vaveuglemerd, la bassesse d'esprit, la stupidité de ceux qui obéissent servilement à l'autorité du prince des philosophes, ou qui sont esclaves d'une prévention obstinée pour tel autre chef que ce soil :
« Je ne doute pas, dit-il avec une verve croissante, qu'il n'y ait quelques personnes qui croient que celui qu'ils appellent le prince des philosophes n'est point dans l'erreur, et que c'est dans ses ouvrages que l'on trouve la véritable et solide philosophie. 11 y a des gens qui s'imaginent que depuis qu'Aristote a écrit, on n'a pu encore découvrir qu'il fût tombé dans quelque erreur ; qu'ainsi, étant infaillible en quelque manière, ils peuvent le suivre aveuglément et le citer comme infaillible. Mais on ne veut pas s'arrêter à répondre à ces personnes, parce qu'il faut qu'elles soient dans une ignorance trop grossière et plus digne d'être méprisée que d'être combattue. On leur demande seulement que s'ils savent qu'Aristote ou quelqu'un de ceux qui l'ont suivi aient jamais déduit quelque vérité des principes de physique qui lui soient particuliers, ou si, peut-être, ils l'ont fait eux-mêmes, qu'ils se déclarent, qu'ils l'expliquent et qu'ils la prouvent, et on leur promet de ne plus parler d'Aristote qu'avec éloge. On ne dira plus que ses principes sont inutiles, puisqu'ils auront enfin servi à prouver une vérité ; mais il n'y a pas lieu de l'espérer. Il y a déjà longtemps qu'on en a fait le défi, et M. Descartes, entre autres, dans ses Méditations métaphysiques, il y a près de quarante ans, avec promesse même de démontrer la fausseté de cette vérité prétendue. Et il y a grande apparence que personne ne se hasardera jamais de faire ce que les plus grands ennemis de M. Descartes et les plus zélés défenseurs de la philosophie d'Aristote n'ont point encore osé entreprendre.
a Qu'il soit donc permis après cela de dire que c'est aveuglement, bassesse d'esprit, stupidité, que de se rendre ainsi à l'autorité d'Aristote, de Platon ou de quelque autre philosophe que ce soit, que l'on perd son temps à les lire quand on n'a point d'autre dessein que d'en retenir les opinions, et qu'on le fait perdre Ji ceux à qui on les apprend de cette sorte *. »
Le hardi défenseur des droits de la raison contre l'autorité servilement subie s'indigne de ce que le fondateur du Lycée ait eu la pré somplion de dire qu'il le fallait croire sur sa parole, et ait déclaré comme un axiome qu'il faut que le disciple croie, ^el moTtînvi tôv {;.avôâvcvTa. Et il s'amuse plus encore qu'il ne s'indigne de la hardiesse avec laquelle ce « génie de la nature » a prétendu rendre raison de choses absolument impossibles, ou du moins extrêmement difflciles à connaître. Aristote entreprend-il d'expliquer, par exemple, la cause qui rend blancs les cheveux des vieillards, en affirmant que c'est celle-là même qui fait que quelques personnes et quelques chevaux ont un œil bleu et l'autre d'une autre couleur : '
« Cela est assez surprenant, dit ironiquement Malebranche, mais il n'y a rien de caché à ce grand homme, et il rend raison d'un si grand nombre de choses dans presque tous ses ouvrages de physique que les plus éclairés de ces tempsci croient impénétrables, que c'est avec raison qu'on dit de lui qu'il nous a
t Recherche delà vérité, liv. IV, ch. m.
MALEBRANCUE. 2Ô9
été donné de Dieu, afin que nous n'ignorassions rien de ce qui peut être connu- Aristotelis dodrina est summa veritas, quoniam ejus intcUedus fuit finis hum'ini intelledus. Quare bene dicitur de ill) quod ipse fuit créât us et datus ?iobis divina pvovidentia, ut non ignoremus possibilia sciri. Aven-oès devait même dire que la divine providence nous avait donné Aristote pour nous apprendre ce qu'il n'est pas possible de savoir. Car il est vrai que ce philosophe ne nous apprend pas seulement les choses que l'on peut savoir; mais, puisqu'il le faut croire sur sa parole, sa doctrine étant la souveraine vérité, summa veritas, il nous apprend même les choses qu'il est impossible de savoir *. »
Nous devons dire qu'il n'est pas du tout sûr que les livres où se trouvent ces belles explications et ces grandes découvertes soient bien réellement l'œuvre d'Aristote. Mais, dans ses attaques contre le chef des péripatéticiens, Malebranche ne se met nullement en peine de discuter si les livres dont il veut montrer les erreurs et les contradictions sont ou ne sont pas du Stagirite, s'ils sont ou ne sont pas corrompus.
« Je prends, dit-il assez dédaigneusement, Aristote tel qu'il est et qu'on le reçoit ordinairement, car on ne doit pas se mettre fort en peine de savoir la généalogie véritable des choses dont on n'a pas grande estime; outre que c'est un fait qu'il est impossible de bien éclaircir, comme on le peut voir par les Discussions péripatétiques de Patricius 2. u
L'auteur de la Recherche de la vérité traite successivement des cinq cliefs auxquels il rapporte toutes nos erreurs : les sens, l'imagination, les inclinations, les passions, l'entendement par lui-même ; et il consacre un dernier livre à la méthode d'éviter l'erreur et de trouver la vérité. Son objet est très-distinct, et il ne le perd jamais de vue ; cependant il garde une marche très-libre, et il ne se fait pas scrupule d'aborder toutes les questions qui s'offrent à lui sur sa route. A propos de quelques digressions qu'il a faites en parlant des passions :
n Je ne prétends point, dit-il, m'obliger à rien lorsque je me fais un ordre. Je me fais un ordre pour me conduire, mais je prétends qu'il m'est permis de tourner la tête lorsque je marche, si je trouve quelque chose qui mérite d'être considéré. Je prétends même qu'il m'est permis de me reposer en quelques lieux k l'écart, pourvu que je ne perde point de vue le chemin que je dois suivre. Ceux qui ne veulent point se délasser avec moi peuvent passer outre ; il leur est permis; ils n'ont qu'à tourner la page, mais, s'ils se fâchent, qu'ils sachent qu'il y a bien des gens qui trouvent que ces lieux que je choisis pour me reposer leur font trouver le chemin plus doux et plus agréable 3. »
C'est en effet par cet art habile que Malebranche conduit doucement son lecteur à travers les questions les plus ardues, et le l'ait arriver au terme sans trop de fatigue.
1 Recherche de la vérité, liv. III, 1'° part., De l'esprit pur.
2 Liv. VI, W part.
3 Liv. IV, cli. I.
Où Malebranche excelle, c'est à démêler les sources de nos erreurs, c'est à montrer les illusions des sens, les visions de Limagination, les fausses abstractions de l'esprit qui nous trompent à chaque instant, les couleurs infidèles dont nos passions teignent les objets pour nous empêcher de les voir dans toute leur vérité, a Quelle connaissance du cœur humain, dit un grave écrivain de nos jours, quelles observations profondes et délicates, que de portraits et de caractères d'une admirable finesse et d'une saisissante vérité, que de traits piquants dans cette description de toutes nos maladies intellectuelles ! Avec des extraits de la Recherche de la vérité, on pourrait faire un livre digne de prendre place à côté des Caractères de la Bruyère^. »
Malebranche est encore admirable dans les explications lumineuses qu'il nous donne de l'union de l'âme et du corps dont Descartes n'avait guère établi que la distinction. Allant plus loin, il s'efforce de nous faire connaître l'union que nous avons avec les corps qui nous envi ronnent, et celle qu'a notre âme avec Dieu. Il rencontre de fécondes vérités ; mais il y mêle des opinions particulières qui sentent le rêve plus que la spéculation philosophique ; tel est son fameux système de la Vision en Dieu qu'il a successivement expliqué de plusieurs manières différentes, mais sans jamais le rendre acceptable. Voyant Dieu partout, il fait Dieu le seul agent, dans le sens le plus étroit, et ne reconnaît dans les causes secondes que des occasions. Posant en principe l'impossibilité d'une communication naturelle et immédiate entre la pensée et l'étendue, à cause de l'incompatibilité de leurs attributs, il conclut à un intermédiaire essentiel qui est Dieu, lequel, en vertu des lois générales qu'il a établies ou s'est imposées, modifie l'âme à Voccasion des mouvements du corps, et modifie le corps à l'occasion des pensées de l'âme. D'après lui l'on ne saurait voir qu'en Dieu les corps qu'il a créés, ou plutôt, nous nous trompons lorsque nous pensons les voir, parce que, n'étant pas visibles, ce ne sont pas eux que nous voyons, mais des parties quelconques de l'étendue intelligible, infinie, que Dieu renferme. Leibnilz lui écrivait à ce sujet :
(i J'approuve merveilleusement ces deux propositions que vous avancez, sa- « voir : que nous voyons toutes choses en Dieu et que les corps n'agissent pas « proprement sur nous. J'en ai toujours été persuadé par de grandes raisons « qui me paraissent incontestables 2. »
Pour Malebranche, les idées seules ont une existence réelle ; on ne peut connaître qu'elles ; et si l'on sait qu'il en existe des copies, c'est que Dieu nous révèle leur existence par l'autorité des livres sacrés et par l'entremise de nos sens, « qui, par eux-mêmes et directement, ne nous apprennent rien de leurs objets. ■>•> Son grand principe, et la
1 Bouillier, Eist. de la philos, cartes., 2' édit., t. II, ch. iv, p. 89.
2 Leibnitz à Malebranche, cité par M. Cousin : Fragments de philosophie cartésietine, p. 381.
MALEBIUNCIIE. 271
source de tous ses égarements, c'est que c nolreùme ne peut voir que ce qui lui est intimement uni, de sorte que nul corps particulierne lui pouvant être intimement uni de cette manière, elle ne les saurait voir, mais elle voit au lieu de ces corps des êtres représentatifs qui leur ressemblent, qu'après avoir bien cherché vous n'avez pu trouver qu'en Dieu ^ )) C'est le pyrronisme le plus net à l'égard de la réalité de la création; c'est la suppression du monde du fini.
Ce paradoxe de la vue en Dieu des corps qui nous environnent, que Malebranche a d'abord exposé dans la Recherche de la vérité, il le soutient dans tous ses ouvrages, en particulier dans ses Conversations chrétiennes, où l'on remarque ces passages :
« Théodore. Pensez-vous, Éraste, que les esprits puissent voir les corps ? ou plutôt, pensez-vous que ce monde matériel et sensible puisse être l'objet immédiat de l'esprit ? Pensez-vous que les corps puissent agir dans l'esprit, se rendre visibles à l'esprit, éclairer l'esprit ?
Éraste. Je ne le pense pas.
Théodore. Que voyez-vous donc immédiatement, lorsque vous voyez le monde matériel et sensible ?
Éraste. Je vois, pour ainsi dire, le monde intelligible.
Théodore. Quoi ! lorsque vous regardez les étoiles, vous ne voyez pas les étoiles ?
Éraste. Lorsque je regarde les étoiles, je vois les étoiles, lorsque je regarde les étoiles du monde matériel, je vois les étoiles du monde intelligible, et je juge que ces étoiles matérielles sont semblables à celles du monde intelligible que je vois 2, »
Un peu plus loin, il dit encore :
« Pour les créatures en elles-mêmes, elles sont invisibles.
« Oui, Éraste, il n'y a point de créature corporelle ni spirituelle qui puisse agir immédiatement dans l'âme et se faire voir à elle. Tout ce que nous voyons. Dieu nous le montre ; mais il nous le montre dans sa substance, car il n'y a que la substance divine qui puisse donner la vie, nous éclairer et nous rendre heureux. »
Il relie cette pensée singulière aux idées les plus indiscutables de la foi :
« S'il est certain, dit-il, que la faculté que nous avons de penser vient de Dieu, il est certain qu'elle est faite pour Dieu, puisque Dieu n'agit que pour lui. Mais si nous ne voyons les choses en Dieu, comment peut-on dire que Dieu ne nous a faits et ne nous conserve que pour lui ? Car enfin, si l'objet immédiat de nos connaissances sont des corps, notre esprit est on partie fait pour les voir 3. »
• Quatre lettres au P. Malcbr., I" lelt.
2 Convers. chret., 111.
3 l/Ad.
272 LES IROSATEURS DU DIX-SliPTlÈ.ME SIÈCLE,
Assurément ces déductions sont plus subtiles que solides.
Le ridicule ne pouvait éviter d'atteindre « cette imagination fantasque que nous ne pouvons voir le soleil, un cheval, un arbre, notre propre corps, que dans l'étendue intelligible, qui est Dieu même ; ou plutôt que, quand nous regardons le soleil, un cheval, un arbre, notre propre corps, nous ne voyons rien de tout cela, mais seulement des parties quelconques de l'étendue intelligible, qui est l'immensité de l'être divin, tous les corps que Dieu a créés ne pouvant être l'objet de nos connaissances '. »
Ce systùme n'a pas seulement paru singulier et bizarre, mais encore de très-dangereuse conséquence. On a trouvé qu'en niant si nettement la réalité des substances corporelles, le P. Malebranche avait, quoique bien contre son gré, frayé la voie au scepticisme de Berkeley et de Hume. Bien plus, on lui a reproché d'avoir ainsi favorisé le spinosisme et le panthéisme.
Malebranche ne parle jamais de Spinosa qu'avec une sorte d'horreur; partout il témoigne la plus vive aversion pour ses opinions panthéistes, et il ne lui paraît pas que l'auteur y ait cru lui-même, tant elles lui semblent monstrueuses :
« Quoiquil y ait peu d'extravagances dont les hommes ne soient capables, dit-ii, je croirais volontiers que ceux qui produisent de semblables chimères n'en sont guère persuadés. Car enfin, l'auteur qui a renouvelé cette impiété, convient que Dieu est l'Être infiniment parfait. Et, cela étant, comment auraitil pu croire que tous les êtres créés ne sont que des parties ou des modifications de la Divinité ? Est-ce une perfection que d'être injuste dans ses parlies, malheureux dans ses modifications, ignorant insensé, impie? Il y a plus de pécheurs que de gens de bien, plus d'idolâtres que de fidèles. Quel désordre, quel combat entre la Divinité et ses parties! Quel monstre, Ariste, quelle épouvantable et ridicule chimère ! Un Dieu nécessairement haï, blasphémé, méprisé, ou du moins ignoré par la meilleure partie de ce qu'il est; car combien peu de gens s'avisent de reconnaître une telle divinité ! Un Dieu nécessairement ou malheureux ou insensible dans le plus grand nombre de ses parties ou de ses modifications. Un Dieu se punissant, ou se vengeant de soi-même, en un mot, un être infiniment parfait composé néanmoins de tous les désordres de l'univers. Quelle notion plus remplie de contradictions visibles ! Assurément sïl y a des gens capables de se former un Dieu sur une idée si monstrueuse, ou c'est qu'ils n'en veulent point voir, ou bien ce sont des esprits nés pour chercher dans l'idée du cercle toutes les propriétés des triangles 2. »
Il est impossible de désavouer et de condamner plus énergiquement et plus expressément un système. Tout à la fin de sa vie, quand Dortous de Mairan lui expose avec force et logique ^ les analogies qu'il croit découvrir entre son étendue intelligible et la matière animée
1 Quatre leltres au P. Mulebr., V" lett.
2 Entret. métap/i., IX..
3 Lettre du 17 sept. 1713.
MALEBRANCHli:. 273
de rautcur du Tractatus theologico-politicus, Malebranche témoigne son étonnement en prodiguant les expressions d'horreur et de dédain pour le sophiste dont le secrétaire de l'Académie des sciences s'était laissé séduire. Cependant on ne peut se dissimuler qu'il paraît tomber dans le panthéisme et dans le spinosisme, en abolissant toute activité dans les créatures, en déclarant que Dieufait tout dans les êtres, qu'il pense, qu'il veut dans les esprits ; en faisant la raison impersonnelle à l'homme, en ne laissant à l'homme qu'une ombre de volonté aveugle et impuissante; enfin en disant que Dieu donne aux corps leurs figures et leurs mouvements, qu'il produit en eux tout ce qu'ils ont de réel, de positif, et qu'il est leur puissance, d'où il s'ensuivrait qu'il est leur substance commune, et qu'ils ne sont que des modifications. Opinions dont était révolté le grand Leibnitz, qui voyait et dénonçait sans cesse un panthéisme réel dans tous les points du système de l'illustre oratorien. Malebranche avait cependant répondu à toutes ces objections. En ce qui concerne l'activité humaine, la doctrine de ce penseur éminent est fortement et clairement exprimée dans ses Eclaircissements et dans ses réponses à Arnaud, à Régis et à ses adversaires obstinés :
« Si l'on dit que l'union de mon espi-it avec mon corps consiste en co que Dieu veut que lorsque je voudrai que mon bras soit mû, les esprits animaux se répandent dans les muscles dont il est composé pour le remuer en la manière que je le souhaite, j'entends clairement cette explication, et je la reçois. Mais c'est dire justement ce que je soutiens '. »
A l'accusation de panthéisme élevée contre lui par Régis, il répond en ces termes émus, éloquents :
« Je ne réponds pas à ce discours de M. Régis, je m^en plains, et je voudrais bien ne m'en plaindre qu'à lui-même. Mais cela est trop public. De bonne foi, Monsieur, avez-vous prétendu combattre mon sentiment lorsque vous avez prouvé que Dieu n'est pas l'Être universel parce que tous les êtres ne sont pas des parties intégrantes et subjectives de la Divinité? Prenez garde, je vous prie ; le monde en conclurait que vous n'entendez pas ce que vous lisez. Car je défie le plus habile et le plus malintentionné critique de me faire soupçonner, par ceux qui ont lu mes livres, d'avoir insinué cette impiété que Dieu est l'Être universel en ce sens que tous les êtres créés sont ses parties intégrantes. Assurément, vous n'en croyez rien vous-même si vous avez formé sur la lecture de mon Traité des idées le jugement que vous avez de mon sentiment. Comment donc cela s'est-il pu glisser dans votre ouvrage? Est-ce par la faute du libraire, ou de quelque correcteur négligent, ou par la malignité de quelque ennemi caché, ou qu'enfin vous avez composé vous-même votre réponse sur quelques mémoires estropiés de la Recherche de la vérité? Encore, dans cette supposition, l'équité, si nécessaire aux critiques, voulait-elle que vous consultassiez l'ouvrage même. Je me plains donc. Monsieur, de cet endroit de votre livre, mais je n'y réponds point, par cette unique raison que je ne crois pas
1 Recherche de la vérité. Éclairciss. sur le VI" livre, VI'-' preuve.
2 Réponse ;\ M. Régis, p. 170, édition do l'SI.
Prosaïeuhs nu xvii" siècle. II. 18
qu'il y ait de lecteur assez stupide pour m'attribuer l'impiété que vous com battez sous mon nom. »
Balinès, excellent juge en cette matière, déclare que l'on commet une grossière calomnie, lorsqu'on accuse Malebranche de panthéisme ^
Malgré les parties faibles ou dangereuses du système de Malebranche, sa philosophie se répandit de toute part ; des dames mômes l'embrassèrent avec enthousiasme ^. Bientôt elle franchit les mers, et pénétra jusque dans la Chine, d'où un jésuite écrivait qu'il ne fallait y envoyer que des gens qui sussent les mathématiques, et fussent familiers avec les ouvrages du P. Malebranche. Dans ses opinions les plus hasardées, ses adversaires mêmes reconnaissaient une part de vérité. Ainsi Bossuet, Fénelon, Nicole, empruntaient au système de la Aision en Dieu l'idée d'une raison universelle, absolue et souveraine. Arnauld lui-même rendait hommage à la JRec/je/c/te de la vérité, et la citait plusieurs fois avec de grands éloges dans son Examen d'un écrit qui apour titre : Sur l'essence du co7ys, et Vunion de l'âme et du corps, contre la philosophie de M. Descartes ^.
Cependant les attaques étaient commencées. Malebranche y répondit par des additions successives à son grand ouvrage, et par la composition de divers petits traités destinés à expliquer, à développer et à vulgariser son système c
En 1677, à la sollicitation du duc de Chevreuse, il composa ses Conversations chrétiennes, pour exposer en entier la manière dont il accordait la religion avec son système de philosophie.
« Là, dit fontenelle, il introduit trois personnages : Théodore, qui est luimême ; Aristarque, homme du monde, qui a peu d'habitude avec les idées précises, qui a beaucoup lu, et n'en sait que moins penser ; et Éraste, jeune homme qui n'est gâté ni par le monde, ni par la science, et qui saisit, par une attention exacte et docile, ce qui échappe à l'imagination tumultueuse d'Aristarque. Le dialogue en esf bien entendu, les caractères finement observés, et Aristarque y est, comme il devait être, philosophiquement comique. Théodore sait encore mieux que le Socrate de Platon faire accoucher ses auditeurs des vérités cachées qui étaient en eux. »
Dans les dix entretiens dont se composent les Conversations chrétiennes, Malebranche prouve à ses interlocuteurs, ou plutôt leur fait découvrir par eux-mêmes, qu'il y a un Dieu, et qu'il n'y a que lui qui agisse véritablement en nous, et qui puisse nous rendre heureux ou
1 Le texte espagnol de Balmès est cité dans l'étude sur Malebranche, par M. l'abbé Méric, p. 188 de son livre Du droit et du devoir.
2 Voir la correspondance du P. André. Mademoiselle de Launay nous apprend dans ses Mémoires qu'elle étudiait au couvent, avec plusieurs de ses compagnes, la Recherche de la vérité, et qu'elle se passionnait pour le système de son auteur.
3 XXXVIII« vol. des Œuvres d'Arnauld.
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malheureux. Puis, après avoir expliqué quel fut l'ordre de la nature dans la création de l'homme, et parlé du désordre causé par le péché originel, il en vient à la réparation de la nature par Jésus-Christ, il prouve la vérité delà religion chrétienne, établit que la morale chrétienne est tros-ulile à la perfection de l'esprit, et est absolument nécessaire pour la conversion du cœur; enfin il termine en exposant avec une éloquence onctueuse quelle est la force nécessaire pour accomplir les préceptes de l'Évangile.
Le ton du philosophe chrétien, dans ce bel ouvrage, est tout d'insinuation. Il ne veut pas imposer sa manière de voir à son disciple, qui est lui-même un esprit élevé que la raison seule peut entraîner.
« Aristarque. J'ai vécu par opinion, je veux vivre par raison. Je ne veux croire que ce que la foi et la charité m'ordonnent de croire; pour toutes les autres choses, je veux consulter la vérité intérieure, et ne croire que ce qu'elle me répondra. Je me défie de tous les hommes, et de vous-mêm?, Théodore. Parlez tant que vous voudrez, je ne vous croirai point pour cela, si la vérité ne parle comme vous. Votre manière est capable d'imposer ; car elle est sensible : votre air est celui d'un homme persuadé de ce qu'il dit, et cet air persuade ; vous êtes à craindre comme les autres. Je vous honore, et je vous aime ; mais j'honore et j'aime la vérité plus que vous ; et je vous aime d'autant plus, que je vous trouve plus uni que beaucoup d'autres à la vérité que j'aime.
«Théodore. Vous voilà, .\ristarque, dans la meilleure disposition d'un philosophe et d'un véritable ami ; car il n'y a que la vérité qui éclaire les vrais philosophes, et qui unisse les vrais amis. Yécoutez et n'aimez en moi que la vérité, j'y consens; je vous parle, mais je ne vous éclaire pas. Je ne suis pas votre lumière, je ne suis pas votre bien : ne me croyez donc pas, ne m'aimez donc pas. Si l'air de mon visage, si la manière de naes expressions fait effort sur votre imagination, sachez que ce n'est point dans le dessein de vous imposer. Je n'ai point de dessein; je parle naturellement; et si j'ai quelque dessein, c'est celui de réveiller votre attention par quelque chose qui vous pénètre.
«Aristarqce. J'en suis persuadé, Théodore, et comme vous seriez fâché de me tromper, vous ne trouverez point mauvais que je me défie de vous, et que je ne vous croie pas sur votre parole i. b
Le fruit de ces entretiens est la conversion d'Aristarque au système chrétien de Théodore, c'est-à-dire du P. Malebranche, et la détermination qu'Eraste, « convaincu par la raison et par la foi, par une lumière évidente et par une autorité infaillible, par les paroles intelligibles de la vérité intérieure, et par les paroles sensibles de la vérité incarnée-, » prend tout à coup de renoncer à la position éclatante à laquelle on le destine, et de se renfermer dans un monastère.
Malebranche laissa d'abord attribuer à un certain abbé Catalan le livre des Co?îi'ersa((0?js chrétiennes^ ; mais on en découvrit bientôt l'auteur véritable, et on lui accorda toutes les louanges qu'il méritait
1 Conversât, chrét., V.
« Xe Entret.
' Voir Lettre de Malebranche à Leibnitz, janv. 1679.
pour le style comme pour la pensée. Leibnitz, tout en trouvant que le philosophe chrétien avait trop écrit pour les cartésiens, lui exprimait en ces termes sa satisfaction :
« J'ai eu vos Conversations chrétiennes par la faveur de madame la princesse Elisabeth, aussi illustre par son savoir que par sa naissance ; elle en juge trèsavantageusement, comme en effet il y a bien des choses très-ingénieuses et fort solides. J'y ai mieux compris votre sentiment que je n'avais fait du temps passé en lisant la Recherche de la vérité, parce que je n'avais pas eu alors assez de loisir. Je voudrais que vous n'eussiez pas écrit pour les cartésiens seulement, comme vous avouez vous-même. Car il me semble que tout nom de secte doit être odieux à un amateur de la vérité *. »
Dans un nouvel ouvrage de même nature, les Méditations chrétiennes et métaphysiques, Malebranche se proposa un objet plus général, et fut moins exclusivement cartésien; mais elles ne parurent que six ans après les Conversations chrétiennes. Dans cet intervalle, la publication d'un autre traité, écrit dans les intentions les plus pures, devait susciter au célèbre oratorien de violentes et amères contradictions; nous voulons parler de son fameux Traité de la nature et de la grâce, qui parut à Amsterdam, en 1689, en un faible volume in-12.
Aussitôt que Bossuet en eut pris connaissance, il trouva que ce petit livre ne respirait que la nouveauté, la fausseté et la folie ; et il écrivit sur l'exemplaire que l'auteur lui avait envoyé ces mots durement éprobatifs : Tarn nova, tant falsa, tam insana, tam exitiosa circa gratiam Christi, quàm indigna de ipsd Christi personû, sanctxque ejus animée Ecclesiœ suse stnicturse incumhentis scientid. Dans une lettre adressée le 23 juin 1683 àl'évêque de Castorie,il qualifie le Traité delà nature et de la grâce avec une extrême sévérité, et accuse l'auteur d'avancer sur la grâce des opinions fausses, insensées et pernicieuses, et d'être plus blâmable encore dans ce qu'il dit de Jésus-Christ et de sa sainte âme. Dans une autre lettre écrite quelques années plus tard, le 21 mai 1687, Bossuet, en attaquant encore le P. Malebranche, emploie des expressions plus modérées ; il déclare cependant qu'il voit naître une hérésie du système de l'illustre Oratorien.
« Tant que le P. Malebranche, écrit-il à un disciple de ce religieux^ n'écoutera que des flatteurs ou des gens qui, faute d'avoir pénétré le fond de la théologie, n'auront que des adorations pour ses belles expressions, il n'y aura point de remède au mal que je prévois, et je ne serai point en repos contre l'hérésie que je vois naître par votre système. Ces mots vous étonneront, mais je ne les dis pas en l'air. Je parle sous les yeux de Dieu, et dans la vue de son jugement redoutable, comme un évèque qui doit veiller à la conservation de la foi. Le mal gagne : à la vérité, je n'aperçois pas que les théologiens se déclarent en votre faveur, au contraire ; ils s'élèvent tous contre vous. Mais vous apprenez aux laïques à les mépriser ; un grand nombre de jeunes gens se laissent flatter à vos nouveautés. En un mot, ou je me trompe bien fort, ou je vois
1 Lettre de Leibnitz à I\î;ilobrancho, 13 junv. lG7i>.
MALEBRANCUE. 277
un grand parti so former contre l'Église, et il éclatera en son temps, si de bonne heure on ne cherche à s'entendre, avant qu'on s'engage tout i\ fait. »
Tout le mal venait de ce que l'élève de Descartes prétendait expliquer ce qui est inexplicable, et concilier ce qui est inconciliable pour notre faible raison dans ces incompréhensibles mystères de la foi à la vue desquels il avoue lui-môme, dans ses Entreliens sur la métajjhysique et sur la religion, qu'il s'est senti mille fois agité par des mouvements dangereux, et dont il dit que leur profondeur l'effrayait, que leur obscurité le saisissait, parce que l'esprit appréhende naturellement dans les ténèbres ; enfin que, si son cœur se rendait, ce n'était pas sans résistance de la part de l'esprit.
Dans le Traité de la nature et de la grâce, Malebranche avait le désir le plus sincère de demeurer rigoureusement orthodoxe.
« Cet ouvrage, dit-il dans l'avertissement, est divisé en trois discours. Dans le premier, je représente Dieu comme faisant à ses créatures tout le bien que sa sagesse lui peut permettre. Dans le second j'expose comment le Fils de Dieu, comme sagesse incarnée et comme chef de l'Église, répand dans ses membres les grâces qu'il ne pouvait leur accorder comme sagesse éternelle; et je tâche ainsi de faire comprendre les obligations et les rapports que nous avons à Jésus- Christ. Enfin, dans le troisième, j'explique ce que c'est que la liberté, et comment la grâce agit en nous sans la blesser. »
Malebranche sait bien qu'on l'accusera de nouveauté ; il prévoit de nombreuses et longues attaques, il ne s'en étonne pas, et n'en est pas moins résolu à persister dans ses sentiments. Du moment qu'il ne s'écarte pas de la foi, il croit pouvoir et môme devoir chercher de nouveaux moyens de la faire plus facilement embrasser aux incrédules.
« J'estime et j'honore particulièrement, dit-il, tous ceux qui, en matière de religion, ont une secrète aversion pour toutes les nouveautés. Ils ne me choqutmt point lorsqu'ils s'opposent à mes sentiments, quand c'est ce motif qui les fait agir, et comme leurs préjugés sont très-légitimes, quand même ils m'outrageraient, je ne manquerais point de respect pour eux, car la disposition de leur esprit est infiniment plus raisonnable que celle de certaines gens qui donnent dans tout ce qui porte le caractère de la nouveauté. Néanmoins, comme je crois qu'il faut aimer et rechercher la vérité de toutes ses forces, et la communiquer aux autres lorsqu'on croit l'avoir reconnue, je pense qu'après avoir supposé comme incontestable tout ce que la foi nous enseigne, l'on peut et même l'on doit tâcher de découvrir ce qui est capable de la confirmer et de la faire embrasser à tous les hommes. Je pourrais justifier ce sentiment par la conduite des Pères et par l'autorité même de saint Augustin qui exhorte souvent à rechercher l'intelligence des vérilés que l'on croit déjà dans l'obscurité de la foi. Mais je ne pense pas qu'il y ait des personnes assez déraisonnables pour trouver à redire h, ma conduite, quelque préoccupées qu'elles soient contre mes sentiments. Ainsi, je prie ceux qui voudront bien se donner la peine de lire ce que j'ai écrit, de ne point supposer que je me trompe, de suspendre leur jugement jusqu'à ce qu'ils aient bien compris ma pensée, de ne me point
condamner en termes généraux, et de ne point tirer trop promptement de mes principes des conséquences fâcheuses i. »
Un homm-e bien capable de le comprendre, et peu habitué à précipiter son jugement, Bossuet, qui, dans son suprême bon sens, disait: « Dieu lui-même a besoin d'avoir raison, » ne put passer à Malebranche ce quily avait dans son système de chimérique et de contraire à la rigoureuse orthodoxie.
A l'origine, Févêque de Meaux voulut amener par insinuation celui qu'il regardait comme un novateur à modifier son système; mais il refusa constamment d'entrer dans aucune discussion de vive voix. « Vous voulez donc, lui dit le prélat, que j'écrive contre vous? — Je tiendrais à honneur, répondit l'oratorien, d'avoir un tel antagoniste. »
Le grand athlète de la foi, accablé d'occupations, chargea le docteur Arnauld de soutenir à sa place l'attaque en forme qu'il avait eu l'intention de diriger contre Malebranche, après que ce religieux eut refusé de s'expliquer avec lui sur ses sentiments dans une conférence amicale. C'est ce qui détermina la publication, en 1685, des Réflexions théohigiques et philosophiques sur le Traité de la nature et de la grâce, qu'avait précédées, en 1683, le livre Des vraies et des faussesidées. Dans ces deux ouvrages, le fameux docteur de Sorbonne attaqua l'oratorien sur ses opinions touchant les plaisirs, la providence, les idées, opinions auxquelles il était si opposé, qu'ayant lu, en Hollande, le manuscrit du Traité de la nature et de la grâce, il avait voulu, un peu despotiquement, en empêcher l'impression.
Il est trop ordinaire aux discussions métaphysiques d'exciter d'implacables animosités, des dissensions irréconcihables. C'est ce qu'après tant d'exemples montra la querelle de Malebranche et d'Arnauld, quand ils furent une fois commis l'un contre l'autre. Nous n'en dirons ici que quelques mots, nous y étant étendu assez longuement dans notre article d'Antoine Arnauld ^
Malebranche aurait pu dire au docteur Arnauld ce que saint Augustin disait à saint Jérôme, lors de leurs démêlés théologiques : « Vous me portez des coups de ceste aussi rudes et aussi terribles que ceux qu'Entellus portait à l'audacieux Darès ^ » L'oratorien riposta luimême avec vigueur, et, le prenant sur le ton dédaigneux et courroucé, il ne sut pas, lui non plus, se garder de quelques excès. Il s'irritait surtout de n'être pas compris, et d'être traité de novateur lorsque, disait-il, sa philosophie était celle de Descartes, et sa théologie celle de saint Augustin, saint Augustin avec lequel, dans tous ses éclaircissements, dans toutes ses préfaces, il s'elTorce de montrer l'accord de ses doctrines: il s'indignait d'être accablé plus, croyait-il, par la réputation de son adversaire que par ses raisons.
1 Suite du Traité de la nat. et de la grâce, XVIII. s Voir notre t. I, p. 14G et suiv.
3 Lettre LXXU.
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« Vous devez, Monsieur, écrivait-il au docteur lui-même, prendre garde que j'ai sur les bras deux puissants adversaires, M. Arnauld et sa réputation, M. Arnauld, la terreur des pauvres auteurs, mais qu'on ne doit pas néanmoins craindre beaucoup lorsqu'on défend la vérité; et sa réputation, qu'on a grand sujet d'appréhender, quelque vérité qu'on soutienne, car c'est un fantôme épouvantable qui le précède dans les combats, qui le déclare victorieux, et par lequel je suis déjà depuis trois ans au nombre des vaincus. Mais comme les coups que donne un fantôme ne sont point mortels, que la lumière les guérit et fait môme évanouir le fantôme qui les a portés, j'espère qu'enfin on s'appliquera sérieusement à l'examen de mes principes, qu'on ne croira pas M. Arnauld sur sa parole, touchant un ouvrage contraire au parti qu'il a pris depuis longtemps, et qu'on me rendra la justice que j'ai toujours espérée des lecteurs éclairés et équitables. »
La mort même d' Arnauld ne termina pas cette vive querelle.
« La mort de M. Arnauld, dit Fontenelle, était arrivée en 1G94; mais cinq ans après on vit renaître la guerre de ses cendres, par deux lettres posthumes de ce docteur, sur la matière, déjà tant traitée, des idées et des plaisirs. Le P. Malebranche y répondit, et joignit à sa réponse un petit traité Contre la prévention. Ce n'est point, comme on pourrait se l'imaginer, un traité moral contre la maladie du genre humain la plus ancienne, la plus générale et la plus incurable; ce sont uniquement différentes démonstrations géométriques par la forme, et, selon l'auteur, par leur évidence, de ce paradoxe surprenant, que M. Arnauld n'a fait aucun des livres qui ont paru sous son nom contre le P. Malebranche. Il n'a besoin que d'une seule supposition, qui est que M. Arnauld a dit vrai lorsqu'il a protesté devant Dieu, « qu'il avait toujours eu un désir sincère de bien prendre les sentiments de ceux qu'il combattait, et qu'il s'était toujours fort éloigné d'employer des artifices pour donner de fausses idées de ces auteurs et de leurs livres. » Cela supposé, les preuves sont victorieuses. Des passages du P. Malebranche manifestement tronqués, des sens mal rendus avec un dessein visible, des artifices trop marqués pour être involontaires, démontrent que celui qui a fait le serment n'a pas fait les livres. Tout au plus M. Arnauld n'aurait écrit que comme cause générale déterminée par des causes occasionnelles, défectueuses et imparfaites, c'est-à-dire par les extraits de quelque copiste. »
Ce petit traité Contre la prévention, qui termina la polémique de Malebranche contre Arnauld, est un des écrits les plus propres à montrer combien il y avait de finesse et de vivacité dans l'esprit de ce profond métaphysicien.
Après que son plus rude antagoniste eut quitté ce monde, Malebranche fut encore exposé aux attaques de nombreux et terribles adversaires. Tel fut Fénelon, qui s'était déjà déclaré hostile longtemps auparavant. Bossuet et Fénelon, qui devaient se montrer si éloignés de sentiments sur des points nombreux de doctrine, se rencontrèrent à désapprouver le système et les tendances du célèbre oratorien ; mais vers la fin de sa vie, Bossuet relâcha quelque chose de la sévérité de son jugement sur les opinions de l'auteur de la Recherche de la vérité, et il alla môme trouver le P. Malebranche pour lui offrir son amitié; Fénelon, au contraire, lui fut toujours opposé.
On ne sait rien de certain sur l'époque où Fénelon écrivit la Réfutation du système du P. Malebranche sur la nature et la grâce; seulement on pense qu'il le composa, avec l'aide de Bossuet dont il était alors ami, dans les commencements de la polémique d'Arnauld, à laquelle il est fait allusion dans la Réfutation. Fénelon dit dans cet ouvrage qu'il n'a point lu les écrits d'Arnauld contre Malebranche. S'ils avaient été publiés depuis un certain temps, le bruit public n'aurait-il pas suffi à les lui faire connaître ?
Fénelon commence ainsi sa réfutation :
« Il m'a paru, eu lisant la Recherche de la vérité, que l'auteur du livre joignait à une grande connaissance des principes de la philosophie, un amour sincère de la religion. Quand j'ai lu ensuite son ouvrage De la Nature et de la Grâce, l'estime que j'avais pour lui m'a persuadé qu'il s'était engagé insensiblement à former ce système, sans envisager les conséquences qu'on en peut tirer contre les fondements de la foi. Ainsi, je crois qu'il est important de les lui montrer i. »
Pour arriver à cette fin, Fénelon emploie la plupart des arguments d'Arnauld. f.a liberté de Dieu assujettie à l'ordre, la simplicité des voies préférée à la perfection de l'ouvrage, les volontés particulières sacrifiées aux volontés générales, paraissent à l'adversaire de Malebranche des opinions insoutenables et téméraires. Il s'écrie :
« A quel propos l'auteur dit-il donc que Dieu ne peut agir que par la voie la plus simple, parce qu'un ouvrier infiniment sage ne fait jamais d'efforts inutiles ? Non-seulement Dieu ne fait jamais d'efforts inutiles, mais il ne fait jamais d'efforts, car en toutes choses, et dans le ciel et sur la terre, il n'a qu'à vouloir. Il n'a point, comme l'auteur le dit très-bien, d'autre puissance que sa volonté, à laquelle le néant même ne peut résister. 11 peut vouloir plus ou moins de choses ; mais il ne lui faut pas un plus grand nombre de volontés pour vouloir beaucoup que pour vouloir peu ; un seul acte de volonté fait tous ses ouvrages, soit simples, soit composés, soit les règles générales, soit les exceptions. Si l'auteur avait corrigé son imagination en consultant exactement l'idée pure de l'Être infiniment simple et parfait, il n'aurait pas autant de peine qu'il en a à le concevoir aussi simple dans ce qu'il appelle volontés particulières que dans ce qu'il appelle volontés générales : il n'irait pas jusqu'à cet excès de croire que Dieu ferait des efforts inutiles, s'il ajoutait des exceptions aux règles générales, au delà d'un certain nombre.
« Dès que l'on connaît la simplicité de la volonté de Dieu, toujours égale, soit dans les règles, soit dans les exceptions, il faut conclure, sans hésiter, que cent mille volontés particulières ne lui coûtent pas plus que dix, puisque cent mille, non plus que dix, ne sont véritablement qu'un seul et indivisible acte de volonté. Dieu peut, quand il lui plaira, par une autre vue de sa sagesse infinie, faire, défaire, changer, unir, diviser, multiplier les règles, pour montrer qu'il est au-dessus d'elles par son domaine souverain 2. «
Selon Fénelon, la vraie notion de la providence consiste dans les
1 Réfutât, du syd. du P. Malebr., ch, i.
2 l(;id., ch. XVI.
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volontés particulières par lesquelles Dieu accommode à nos besoins les causes générales ; faire la providence générale, c'est la ruiner; c'est en morne temps renverser les prières et les actions de grâces de l'Église, et les principes de la piété chrétienne ; c'est aller contre l'enseignement de l'Église touchant le rôle de la liberté et l'action de Jésus- Christ dans la distribution de la grâce.
Fénelon presse non moins vivement Malebranche sur son système de l'optimisme. 11 l'accuse de ruiner la liberté de Dieu par la maxime, qu'en tout ce qu'il fait il suit invariablement l'ordre ou la sagesse souveraine qui est son essence même ; maxime d'où il suivrait que Dieu n'a pu choisir entre les possibles ; et qu'ayant dû mettre dans son ouvrage les perfections qui étaient seules possibles, il ne peut plus rien en dehors du plan qu'il a choisi : ce qui serait supposer l'éternité comme la nécessité de la création.
Pour laisser à la liberté et à la toute-puissance de Dieu sa pleine action, Fénelon croit devoir soutenir, en s'appuyant de l'autorité de saint Augustin, que non-seulement Dieu ne fait pas le meilleur, mais que jamais il ne peut le faire, le meilleur n'existant pas au regard de son infinité.
Les doctrines du grand métaphysicien de l'Oratoire répugnaient si fort à Fénelon qu'à chaque instant on rencontre dans sa polémique les termes d'excès étonnants, d'erreurs monstrueuses, de scandales à réparer par un désaveu public. Il traite son adversaire comme un philosophe révolté contre tout l'enseignement et toute la tradition de l'Église.
« Qii'appellera-t-on nonveaiclé profane à laquelle on doive boucher ses oreilles, s'écrie-t-il, si on ne donne ce nom odieux à des principes par lesquels un homme veut décider de ce qu'il y a de plus profond dans le mystère de Jésus-Glirist, sans autre autorité que celle de sa philosophie, et sans avoir la consolation de pouvoir dire qu'un seul théologien catholique, depuis les apôtres jusqu'à nous, ait parlé comme lui? Si on peut impunément, dans les matières de religion, ouvrir des chemins si nouveaux et si écartés des anciens vestiges, si la sagesse sobre et tempérée, que saint Paul recommande, est si oubliée parmi les chrétiens, que ne doit-on pas craindre dans ces malheureux siècles, où une effrénée curiosité et une présomption violente agitent tant d'esprits i? »
En pressant si rigoureusement les expressions du pieux Oratorien, Fénelon en tire des conséquences aussi éloignées de la pensée de cet écrivain que les conséquences qu'on voulut plus tard tirer du livre des Maximes des Sai7its étaient éloignées des sentiments de l'archevêque de Cambrai.
Un historien de la philosophie que nous avons déjà cité et que nous avons consulté avec profit -, pense que les expressions trop vives, trop
1 Réfutât, du P. Malebr., ch. xxiu.
a Bouillier, llUt. de la pinlos, cariés., 2* édit., t. II. ch. x.
dures, qui se rencontrent si fréquemment dans la Réfutation du P. Malebranche, y ont été mises par Bossuet, Cette opinion, que nous sommes loin de partager, tient à ce qu'on ne sait pas encore assez que Vimpétueux, Yinflexible Bossuet, eut en réalité plus de -véritable douceur et plus de modération que le tendre et tolérant Fénelon.
Quoi qu'il en soit de ces excès si difficiles à éviter dans la polémique, assurément c'est un grand préjugé contre le système théologique de Tauteur du Traité de la nature et de la grâce d'avoir eu pour adversaires des hommes tels que Bossuet, Arnauld, Fénelon, et d'avoir vu son livre censuré à Rome, ainsi que les écrits composés pour sa défense; mais, malgré tout, sa philosophie ne l'a jamais rendu infidèle à la foi, et l'Église n'a pas prononcé de décision dogmatique contre « cet illustre Malebranche qui a bien pu errer quelquefois dans le chemin de la vérité, mais qui n'en est jamais sorti *. »
Pour en finir sur ce sujet, disons qu'aprùs les attaques d'Arnauld et de Fénelon, le P. Malebranche eut la douleur d'essuyer celles d'un religieux pour qui il était prévenu d'estime et d'amitié, le bénédictin Lamy ^ Ce religieux, comme lui cartésien déclaré^ vit de l'épicuréisme dans sa théorie du bonheur. En réponse à cette accusation pénible, Malebranche publia son Traité de l'amour de Dieu (1697, in-t2).
Après s'être justifié lui-même, à son tour il attaqua le P. Lamy sur son opinion touchant l'amour désintéressé, opinion par laquelle l'auteur de la Connaissance et de V amour de Lieu se rapprochait de l'auteur du livre des Maximes des Saints. Il est ainsi amené à traiter la question brûlante du quiétisme; mais il ne cède que malgré lui à cette nécessité.
a Je ne prétends pas, dit-il, approuver ou réfuter tout ce qu'il y a de vrai et de faux dans ces propositions et de semblables, ni traiter à fond du quiétisme bon ou mauvais. Le respect que j'ai pour ceux qui ont entrepris d'éclaircir cette matière ne me le permet pas, et le peu de connaissance et d'expérience que j'ai des voies extraordinaires me le défend. Je prétends seulement expliquer ce que j'en pense, puisqu'un de mes amis m'y a malheureusement engagé dans son dernier ouvrage, malgré le dessein que j'avais pris de garder sur cela un profond silence ; je dois expliquer mes sentiments, puisqu'on ne les prend pas bien. »
Malgré la réserve qu'il veut s'imposer, il se pose en adversaire de Fénelon aussi bien que du P. Lamy, en déclarant « que l'amour de Dieu, même le plus pur, est intéressé en ce sens qu'il est excité par l'impression naturelle que nous avons pour la perfection et la félicité de notre être ; en im mot, pour le plaisir pris en général, ou pour les perceptions agréables qui se rapportent à la vraie cause qui les produit et qui nous la font aimer. »
1 De Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, Ile entret.
2 Dom François Lamy, religieux de la congrégation de Saint-Maur, qu'il ne faut pas confondre avec l'oratorien Bernard Lamy.
Un peu plus loin, réfutant l'un des sentiments qu'on reprochait le plus aux quiétistes, il ajoutait :
« Il suit encore des principes que j'ai tâché d'établir : que l'indifférence pour sa béatitude, pour sa perfection et pour son bonheur est non-seulement impossible, mais qu'il est très-dangereux d'y prétendre, parce que cela ne peut qu'inspirer une nonchalance infinie pour son salut, qu'il faut opérer, comme dit l'Apôtre, avec crainte et tremblement. Cette indifférence par laquelle on prétend détruire entièrement l'amour-propre ne le combat qu'en apparence. C'est une victoire imaginaire, qui nous flatte d'autant plus qu'elle nous coûte moins. »
Le métaphysicien, que son imagination égara trop souvent, paraît ici pleinement dans le vrai et dans le bon sens.
Malebranche demeurait d'autant plus ferme dans ses idées qu'elles rencontraient plus de résistance; il croyait à l'avenir de la vérité qu'il avait voulu défendre, et il écrivait ces paroles élevées qui laissent voir l'amertume profonde et les souffrances de son âme un instant découragée :
« La vérité aime la douceur et la paix, et, toute forte qu'elle est, elle cède quelquefois à l'orgueil et à la fierté du mensonge qui se pare et qui s'arme de ses apparences. Elle sait bien que l'erreur ne peut rien contre elle; et si elle demeure quelque temps comme proscrite et dans l'tbscurité, ce n'est que pour attendre des occasions plus favorables de se montrer au jour; car, enfin, elle paraît presque toujours plus fortes et plus éclatante que jamais dans le lieu même de son oppression. »
« Ce n'est pas le langage d'un orgueilleux sectaire que nous venons d'entendre, et, si hostile que l'on puisse être au système de la vision idéale et de la permanente union de la raison humaine avec Dieu, il faut bien rendre justice à l'inspiration élevée de ce métaphysicien de génie. 11 accepte les railleries, les insultes, les calomnies, les persécutions violentes, serein, inflexible, cheminant d'un pas tranquille et l'œil toujours ouvert sur les idées éternelles qu'il croit contempler dans la substance même de son Dieu. Il abat les idoles du sensualisme, il fait tomber les statues des faux dieux, il attaque les préjugés et les idées triomphantes, soutenu dans son apostolat si laborieux par l'espérance de ramener à la vérité les esprits égarés. Quelle sérénité dans cette âme! quelle incomparable élévation dans cette intelligence! quelle étonnante puissance de pénétration et d'analyse pour exposer ces conceptions hardies, téméraires, fausses quelquefois, qui nous élèvent néanmoins si haut et si loin des grossières erreurs du positivisme et du matérialisme contemporain ' ! »
La nécessité de défendre ses idées faisait sans cesse produire à Malebranche de nouveaux chefs-d'œuvre.
1 Elle Méric, Du droit et du devoir, Ch. vi. La Philosophie de Malebranche.
Dans les Méditations chrétiennes et métaphysiques, qui parurent en 16S3 ^ il introduit le Verbe lui-même dictant en personne les i^éponses de la raison immuable et universelle, et, comme étant la seule lumière qui nous éclaire et le seul maître qui nous instruit, découvrant à son disciple les plus sublimes vérités de la métaphysique et de la religion ,
« Il n'a pas manqué d'avertir dans sa préface, observe Fontenelle, qu'il ne donne pas cependant pour vrais discours du Verbe, tous ceux qu'il lui fait tenir; qu'à la vérité ce sont les réponses qu'il croit avoir reçues, lorsqu'il l'a interrogé ; mais qu'il peut ou l'avoir mal interrogé, ou avoir mal entendu ses réponses ; et qu'enfin tout ce qu'il veut dire, c'est qu'il ne faut s'adresser qu'à ce maître commun et unique. Du reste, on peut assurer que le dialogue a une noblesse digne, autant qu'il est possible, d'un tel interlocuteur : l'ait de l'auteur, ou plutôt la disposition naturelle où il se trouvait, a su y répandre un certain air sombre, auguste et majestueux, propre à tenir les sens et l'imagination dans le silence, et la raison dans l'aitention et le respect ; et si la poésie pouvait prêter des ornements à la philosopiiie, elle ne lui en pourrait pas prêter de plus philosophiques. »
Les adversaires de Malebranche voulurent tourner en ridicule le ton de pieuse onction, et en quelque sorte d'inspiration divine, qu'il avait pris dans cet écrit pour mieux insinuer son système philosophique et religieux.
« Pour empêcher qu'on ne s'opposât à vos nouvelles pensées, lui disait l'implacable Arnauld, vous les avez revêtues de termes si mystérieux et si dévots, que vous avez pu vous promettre de les faire embrasser aux personnes de piété. Pour leur en donner l'exemple, vous nous avez assuré dans la Recherche de la ve'rilé, qu'elles étaient si conformes à notre religion, que vous vous trouviez indispensablement obligé de les soutenir, quelques railleries qu'on vous en pût faire. Vous les avez ensuite travesties en méditations pieuses, où vous nous les débitez comme des oracles que vous faites prononcer à la sagesse éternelle 2. »
Qu'on lise sans prévention le livre du pieux oratorien, et si l'on n'adopte pas toutes ses idées, on ne pourra s'empêcher de subir l'influence de cette parole si noble et si pénétrante. On reconnaîtra que Dieu a exaucé la prière que Fauteur lui adressait en ces termes au commencement de son livre :
« Donnez-moi des expressions claires et véritables, vives et animées, en un mot dignes de vous et telles qu'elles puissent augmenter en moi et dans ceux qui voudront bien méditer avec moi la connaissance de vos grandeurs et le sentiment de vos bienfaits. »
1 Voir l'édition collationnée sur les meilleurs textes, par Jules Simon, chez Charpentier.
2 Quatre lettres de M, Arnauld au rév. P. Malebranche, II« lettre.
MALEBRANCIIE. 285
On a retrouvé, dans ces dernières années, quelques nouvelles Méditations métaphtjsiqucs. Elles portent ce titre : Méditations métaphysiques où Von tâche de commencer par les premiers principes des sciences et de ne rien admettre qui ne soit évident et démontré. Malebranche s'y montre aussi profond penseur et aussi habile écrivain que dans ses autres méditations ou entretiens sur la métaphysique. La première, qui porte la date du 24- janvier 1089, reproduit la méthode du doute cartésien :
'( Je me trouve à présent, dit le pliilosoplie chrétien, dans un âge où il me semble que je n'en dois pas attendre un plus avancé pour m'appliquer sérieusement à la recherche de la vérité dans les sciences qui conviennent à l'état où j'ai sujet de croire que Dieu m'a appelé. Je vais donc commencer par les premières et les plus simples de nos connaissances, et je tâcherai d'avancer ensuite par ordre.
« Comme je me suis appliqué, jusqu'à présent^ à différentes sortes de sciences, où j'ai formé différents jugements aussi bien que dans les conversations des personnes avec qui je me suis trouvé, et dans la lecture des livres à la présence des objets^ etc. ; je me trouve rempli d'une infinité d'opinions sur toutes sortes de sujets, parmi lesquelles il se peut faire que plusieurs soient trèsvéritables, et j'ai même sujet de le croire d'un très-grand nombre. Mais je suis aussi assuré qu'il y en a beaucoup de fausses; je suis du moins certain que je n'ai pas toujours apporté toute l'attention nécessaire pour les examiner.
« Afin donc que mes opinions précédentes, que j'appelle mes préjugés, surtout celles qui sont fausses, ne me donnent point l'occasion de tomber dans l'erreur et ne viennent point traverser mon dessein, je veux révoquer en doute tout ce que j'ai cru jusqu'à cette heure.
(I Ainsi, je ne recevrai plus aucune de mes opinions que je ne l'aie de nouveau examinée, et je ferai de cette manière le choix des véritables d'avec les fausses. J'excepte de mon doute les vérités de la foi h »
En 1684, il donna im Traité de morale, en un volume in-12. Le pieux auteur parle très-modestement de cet ouvrage :
« J'ai tâché de démontrer par ordre les fondements de la morale dans un traité particulier, mais je souhaite, et pour moi et pour les autres, qu'on donne un ouvrage et plus exact et plus achevé 2. »
Cependant ce traité fut reçu, dès son apparition, avec tous les applaudissements qu'il méritait. Aussitôt qu'il eut été publié, Bayle écrivait :
« La Morale du père Malebranche est achevée d'imprimer. Je l'ai lue avec beaucoup de plaisir. Elle n'est point diffuse, et dit des choses bien singulières, et d'autres qui sont communes, mais tournées d'un air d'original *. »
» Des vérités générales, § 1, Du doute.
2 ïiechp.rche de la vér., liv. VI, 2" part., ch. vf, dorn. édit.
« Lettre à M. Lenfant, S août IGSi.
Quelque temps après il formulait sur le même ouvrage ce jugement :
« On n'a jamais vu aucun livre de philosopliie qui montre si fortement l'union de tous les esprits avec la Divinité. On y voit le premier philosophe de ce siècle raisonner sur des principes qui supposent, de toute nécessité, un Dieu tout sage, tout-puissant, la source unique de tout bien, la cause immédiate de tous nos plaisirs et de toutes nos idées. C'est un plaidoyer plus puissant en faveur de la bonne cause que cent mille volumes de dévotion, par des auteurs de petit esprit. »
La Morale de Malebranclie est divisée en deux parties, dont l'une traite de la vertu et l'autre des devoirs. La vertu et les devoirs y sont appuyés sur les principes les plus élevés. Toutes les fois, dit-il en substance, qu'en aimant une chose notre amour est réglé sur le degré de perfection contenu dans celte chose, nous aimons en communauté avec Dieu, c'est-à-dire selon sa loi, c'est-à-dire encore, selon la loi de la raison et de la vérité. De même donc que nous pensons la vérité avec Dieu, nous pouvons aimer et agir avec Dieu, en prenant pour règle de notre amour et de notre conduite les rapports de perfection qui existent entre les êtres, et qui sont la vraie loi de l'amour et de la conduite. Ces rapports de perfection constituent l'ordre. Aimer selon ces rapports, c'est aimer l'ordre et s'y conformer. D'où cette conclusion que la vertu n'est autre chose que le respect de l'ordre.
Nous voilà transportés sur des hauteurs bien sublimes. Le moraliste métaphysicien n'en descend pas. Et qu'arrivera-t-il, continue-t-il, si nous savons ainsi proportionner notre amour et régler notre conduite sur les degrés de perfection des choses? Il n'arrivera pas seulement que nous sentirons et agirons en communauté avec Dieu, mais encore que nous deviendrons par là même plus parfaits, car notre perfection ne consistant que dans notre similitude avec Dieu, plus nous aimerons et agirons avec lui, plus nous deviendrons semblables à lui, et, par conséquent, parfaits. Ainsi nous mériterons d'être aimés de Dieu, qui, reconnaissant en nous sa ressemblance^ nous fera participer à son bonheur.
« Kant lui-môme, dit très-justement un remarquable historien de la philosophie, n'a pas exprimé avec plus de rigueur ni distingué plus sévèrement de tout motif intéressé et sensible, le principe rationnel et absolu de la morale. Pour la morale, l'école cartésienne tout entière n'a rien produit qui puisse être égalé au traité de Malebranche, et c'est à lui qu'appartient en France l'honneur d'avoir comblé cette importante lacune de la philosophie de Descartes \ »
Mais cette doctrine si élevée a un défaut, c'est « de laisser dans un vague extrême l'idée d'ordre dans laquelle elle résout l'idée du bien moral, en laissant dans un vague extrême l'idée de perfection dans laquelle elle résout l'idée du bien absolu. Son défaut, en d'autres
1 Bouillier, Hist. de la philos, cariés., 2' édit., t. II, ch. m, p. 68.
termes, c'est de donner du bien une définition si métaphysique, et si j'osais le dire, si intime que quand on cherche, d'après celte définition, à fixer ce qui est bien et ce qui est mal, et par conséquent comment on doit se conduire, on est fort embarrassé de le trouver ^ »
Malebranche donna enfin le plus haut et le dernier développement à sa doctrine dans ses Entretiens sur la métaphysique et la religion, publiés, en 1688, en deux -volumes in-12, auxquels, en 1097, dans une troisième édition, il ajouta trois nouveaux entretiens sur la mort^.
L'entrée en matière des Entretiens sur la métaphysique a tout le charme du début des dialogues de Platon :
« Théodore. Bien donc, mon cher Ariste, puisque vous le voulez, il faut que je vous entretienne de mes visions métaphysiques. Mais pour cela il est nécessaire que je quitte ces lieux enchantés qui charment nos sens, et qui par leur variété partagent trop un esprit tel que I3 mien. Comme j'appréhende extrêmement de prendre pour les réponses immédiates de la vérité intérieure quelques-uns de nos préjugés, ou de ces principes confus qui doivent leur naissance aux lois de l'union de l'âme et du corps, et que dans ces lieux je ne puis pas, comme vous le pouvez peut-être, faire taire un certain bruit confus qui jette la confusion et le trouble dans toutes mes idées, sortons d'ici, je vous prie. Allons nous renfermer dans votre cabinet, afin de rentrer plus facilement en nous-mêmes. Tâchons que rien ne nous empêche de consulter l'un et l'autre notre maître commun, la raison universelle, car c'est la vérité intérieure qui doit présider à nos entretiens. C'est elle qui doit me dicter ce que je vais vous dire, et ce que vous voulez apprendre par mon entremise. En un mot, c'est à elle h qui il appartient uniquement de juger et prononcer sur nos différends. »
Platon est dépassé dans la suite de cette mise en scène :
« Ariste. Allons donc promptement, Théodore. Vos promesses me donnent une ardeur que je ne puis vous exprimer. Assurément je vais faire tout ce que vous m'ordonnerez. Doublons le pas... Grâces à Dieu, nous voici enfin arrivés au lieu destiné à nos entretiens. Entrons... Asseyez-vous... Qu'y a-t-il ici qu\ puisse nous empêcher de rentrer en nous-mêmes pour consulter la raison? Voulez-vous que je ferme tous les passages de la lumière, afin que les ténèbres fassent éclipser tout ce qu'il y a de visible dans cette chambre, et qui peut frapper nos sens ?
a Théodore. Non, mon cher. Les ténèbres frappent nos sens aussi bien que ja lumière. Elles effacent l'éclat des couleurs. Mais à l'heure qu'il est, elles pourraient jeter quelque trouble ou quelque petite frayeur dans notre imagination. Tirez seulement les rideaux. Le grand jour nous incommoderait un peu, et donnerait peut-être trop d'éclat à certains objets... Gela est fort bien : asseyezvous.
« Rejetez, Ariste, tout ce qui vous est entré dans l'esprit par les sens. Faites taire votre imagination. Que tout soit chez vous dans un parfait silence. Ou-
1 Jouffroy, Cours de droit naturel, 24" leçon, t. H, p
2 Voir l'édition publiée avec une introJuctio:i par J pentier.
bliez même, si vous le pouvez, que vous avez un corps, et ne pensez qu'à ce que je vais vous dire. En un mot, soyez attentif, et ne cliicanez point sur mon préambule. L^attention est la seule chose que je vous demande. Sans ce travail, ou ce combat de l'esprit contre les impressions du corps, on ne fait point de conquêtes dans le pays de la vérité. »
Un chrétien pouvait seul atteindre à ce plein dégagement de la matière, et s'élever sans effort à cette hauteur éthérée.
Le sublime penseur vous transporte avec lui dans les régions célestes, et «jusqu'au trône de la Majesté souveraine à qui appartient, de toute éternité, cette terre heureuse et immobile où habitent nos esprits ^ » On le suit avec charmé ; on admire à quelle profondeur il creuse son sujet, on est émerveillé de la sublimité de son vol; mais parfois on regrette de ne pouvoir le suivre. On dit comme Aiiste :
« Tout ce que vous me dites, Théodore, est furieusement abstrait, et j'ai bien de la peine à le fixer devant moi. Mon esprit travaille étrangement : un peu de repos, s'il vous plaît. Il faut que je pense à loisir sur toutes ces grandes et sublimes vérités. Je tâcherai de me les rendre familières par les efforts pénibles d'une attention toute pure. Mais présentement je n'en suis pas capable. Il faut que je me délasse pour reprendre de nouvelles forces 2. »
Puis le grand métaphysicien se rabaisse à la portée des intelligences ordinaires; sa parole brillante et onctueuse s'insinue dans l'esprit et dans l'âme, et Ton s'écrie avec le même interlocuteur :
« Ah I Théodore ! que vos principes sont clairs, qu'ils sont solides, qu'ils sont chrétiens! mais qu'ils sont aimables et touchants ! J'en suis tout pénétré ^, »
Les esprits ordinaires no peuvent pas cependant en être si bien pénétrés, qu'avant la fin des Entretiens ils ne soient disposés à dire : Que votre système est obscur, abstrait, transcendant ! Parmi toutes ces hautes pensées, n'y a-t-il pas quelques belles chimères, quelques idées de Platon?
Mais, malgré tout, les Entretiens métaphysiques renferment tant de beautés de l'ordre le plus élevé qu'on ne s'étonne pas que Daguesseau les regardât comme le chef-d'œuvre de Malebranche, soit pour l'arrangement des idées, soit pour le style et pour la manière d'écrire *.
Une des parties les plus importantes de ces graves entreliens est celle où le P. Malebranche démontre scientifiquement l'accord de la raison et de la religion. Il résume ainsi son système :
« En un mot, Ariste, je tâche de bien m'assurer des dogmes sur lesquels je veux méditer pour en avoir quelque intelligence. Et alors je fais de mon esprit
1 Entret. sur la métaph,, I,
2 Ibid., II.
3 Ibid., VII, XIV.
* Instruct. sur Félude et les exerc, etc.
le môme usage que font ceux qui étudient la physique. Je consulte, avec toute l'attention dont je suis capable, l'idée que j'ai de mon sujet, telle que la foi me la propose. Je remonte toujours h. ce qui me paraît de plus simple et de plus général, afin de trouver quelque lumière. Lnrsque j'en trouve, je la contemple; mais je ne la suis qu'autant qu'elle m'attire invinriblement par la force de son évidence. La moindre obscurité fait que je me rabats ?ur le dogme qui, dans la crainte que j'ai de Terreur, est et sera toujours inviolablement ma règle.
« Ceux qui étudient la physique ne raisonnent jamais contre l'expérience. Mais aussi ne concluent-ils jamais par l'expérience contre la raison. Ils hésitent, ne voyant pas le moyen de passer de l'une h l'autre. lis hésitent, dis-je, non sur la certitude de l'expérience, ni sur l'évidence de la raison, mais sur le moyen d'accorder l'une avec l'autre. Les faits de la religion ou les dogmes décidés sont mes expériences en matière de théologie. Jamais je ne les révoque en doute. C'est ce qui me règle et qui me conduit à l'intelligence. Mais lorsqu'en croyant les suivre je me sens heurter contre la raison, je m'arrête tout court; sachant bien que les dogmes de la foi et les principes de la raison doivent être d'accord dans la vérité, quelque opposition qu'ils aient dans mon esprit. Je demeure donc soumis à l'autorité, plein de respect pour la raison, convaincu seulement de la faiblesse de mon esprit, et dans une perpétuelle défiance de moi-même. Enfin, si l'ardeur pour la vérité se rallume, je recommence de nouveau mes recherches, et par une attention alternative aux idées qui m'éclairent, et aux dogmes qui me soutiennent et qui me conduisent, je découvre, sans autre méthode particulière, le moyen de passer de la foi h l'intelligence. Mais pour l'ordinaire, fatigué de mes efi"orts, je laisse aux persomies plus éclairées ou plus laborieuses que moi une recherche dont je ne me crois pas capable ; et toute la récompense que je tire de mon travail, c'est que je sens toujours de mieux en mieux la petitesse de mon esprit, la profondeur de nos mystères, et le besoin extrême que nous avons tous d'une autorité qui nous conduise *. »
L'infatigable religieux publia, en 1708, un dernier ouvrage de métaphysique, les Entretiens d'un philosophe chrétien avec un philosophe chinois sur l'existence et la nature de Dieu, petit in-t2. Au disciple de Confutzée, qui ne reçoit « que la matière et le Ly, cette souveraine vérité, sagesse, justice, qui subsiste éternellement dans la matière, » il s'efforce d'enseigner le Dieu, qui » pour renouveler son idée, nous a déclaré par son prophète qu'il est celui qui est, c'est-à-dire l'être qui renferme dans son essence tout ce qu'il y a de réalité ou de perfection dans tous les êtres, l'être infini en tous sens, en un mot l'être. »
Les dernières années de ce grand philosophe continuèrent à être laborieuses, et il les consacra non-seulement à la métaphysique et à la théologie, mais encore aux sciences mathématiques et physiques, qu'à l'exemple de Descartes il avait toujours aimées et cultivées, surtout les mathématiques, pour leur évidence, et parce qu'en nous détachant des choses sensibles elles nous élèvent à Dieu. Dans ses principaux
1 Enlret. sur la métaph., XIV.
Prosatei'ks du xvn* siècle. II. 19
ouvrages, il se sert de la géométrie pour appuyer et démontrer ses plus hautes spéculations.
Toute l'Europe savante honorait en Malebranche un grand mathématicien et physicien, aussi bien qu'un profond métaphysicien. L'Académie des sciences sanctionna cette renommée justement acquise, en admettant dans son sein, en 1699, l'illustre oratorien.
Nullement ébloui par la gloire, Malebranche passa toute sa vie à Paris, dans une cellule de l'oratoire Saint-Honoré, absorbé par la méditation des choses divines. Lui-même il s'honore de ce titre de méditatif, de taciturne méditatif que lui donnaient quelques beaux esprits railleurs, comme l'Ariste des Entretiens sur la 7nétaphysique, avant qu'il connût la solidité de l'esprit de l'illustre philosophe et théologien :
« Akiste. Que ce mot de méditatif me donne de confusion, maintenant que je comprends en partie ce que vous venez de me dire, et que j'en suis tout pénétré. Je vous ai cru, Tliéodore, dans une espèce d'illusion, par le mépris aveugle que j'avais pour la raison. Il faut que je vous l'avoue, je vous ai traité de méditatif, et quelques-uns de vos amis. Je trouvais de l'esprit et de la finesse dans cette sotte raillerie ; et je pense que vous sentez bien ce qu'on prétend dire par là. Je vous proteste néanmoins que je ne voulais pas qu'on le crût de vous, et que j'ai bien empêché le mauvais effet de ce terme de raillerie par des éloges sérieux, et que j'ai toujours crus très-véritables i. »
Comme l'a dit un très-judicieux appréciateur de l'illustre oratorien, (i Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, tout en s'élcvant vers Dieu, ne quittent pas entièrement la terre et vivent avec les hommes. Mais Malebranche, toujours ennuyé de ce monde, absorbé par la contemplation des choses éternelles, sans aucun égard pour qui que ce soit qui s'écarte de sa manière de penser, ne pouvant supporter la moindre contradiction, n'était point destiné à demeurer dans la société... Par là il ressemble à Pascal, dont la fière raison dédaignait l'estime des hommes, se raillait de leurs efforts et de leurs inquiétudes et s'effrayait de les voir s'attacher à quelques objets plaisants ^. »
Malgré ses nombreuses occupations, son goiit pour la retraite et sa répugnance pour la conversation et pour les commerces épistolaire^, ce génie méditatif, du fond de sa cellule, entretenait une vaste correspondance avec les plus grands personnages de son temps, français et étrangers. M. V. Cousin a le premier révélé l'existence de la correspondance inédite de Malebranche et de Leibnitz^, et en a fait connaître tout l'intérêt et toute l'importance. On possédait déjà la.
' Entret. sur la métaph.
- Etude sur Malebranche d'après des docutnenls 7nanuscrits, p. 191. Par M. l'abbé Blampignon, docteur en théologie et docteur es lettres, Paris, 1863, in-8°, Douniol.
3 Voy. Jouru. des sav., 18i4Juill. et mois suivants.
correspondance de l'illustre oratorien avec Dortous de Mairan, sur des sujets de métaphysique '. En 18G2, M. l'abbé Blampigiion a publié une correspondance de Malebranche avec ses amis et avec divers personnages considérables de l'époque qui avait été conservée par le P. Adry, dernier bibliothécaire de l'Oratoire.
Né avec une complexion très-faible, avec un corps imparfaitement conformé, travaillant beaucoup, mais exemplairement sobre, et refusant de prendre, quand il était malade, aucun médicam.ent, Malebranche parvint à sa soixante-dix-septième année. On voit, par sa correspondance avec Dortous de Mairan, que dans la dernière année de sa vie il fut obligé de se faire saigner plusieurs fois ^ Il persistait, âgé de soixante-seize ans, à vouloir travailler, mais ses forces étaient épuisées. « La main me tremble si fort, en été surtout, écrivait-il à Mairan, que je ne puis écrire une ligne lisible, dans le temps que j'aurais écrit autrefois une page^. » 11 succomba enfin le 13 octobre 171o. La haute littérature du dix-septième siècle perdait en lui le dernier de ses glorieux représentants.
Eu lisant Malebranche, on sent, même quand on ne le comprend pas à fond, un esprit pénétrant et d'une étendue très-vaste, un esprit tout imbibé de lumière, parce que c'est un esprit habitué à consulter cette vérité qui habite dans le plus secret de la raison. On voit bien qu'il n'est pas constamment dans le réel et dans le vrai; mais qui ne s'en écarte pas forcément, dans ces questions abstraites, insondables, inscrutables, où se montreront toujours la faiblesse et la limitation de l'intelligence humaine? S'il n'a pas fait faire quelques progrès marqués à la philosophie et à la métaphysique, au moins a-t-il rendu d'incontestables services à ces deux sciences, ne serait-ce que pour avoir lié la religion à la philosophie, pour avoir très-supérieurement démontré les erreurs des sens et de l'imagination; pour avoir « vu clairement, et mis dans un jour éclatant cette vérité : qu'en toute idée, en toute vision, en toute opération intellectuelle, il y a la lumière de Dieu, et que rien n'est visible que dans la lumière du soleil divin * ; » enfin pour avoir développé les idées de Descartes avec originalité, en les reproduisant sous des formes plus claires et plus animées.
Cependant, nous l'avons déjà dit, le mérite qui soutiendra le plus longtemps le P. Malebranche, c'est d'être un grand écrivain. « Si le P. Malebranche, a pu dire Montesquieu, avait été un écrivain moins
1 Mêditalions mélnphysiques et correspondance de M. Malebranche, prêtre de l'Oratoire, avec Dortous de Mairan, sur des sujets de méliiphijsique, publiées pour la première fois sur les manuscrits originaux. — Paris, 1841, iu-S" de via- 182 pages.
2 Lettre du 12 juin 1714.
3 Ib'd.
* Gratry, Théodicée du dix-lmilième siècle, Féiiolon, p. 403.
enchanteur, sa philosophie serait restée dans le fond d'un collège comme dans une espèce de monde souterrain ^ »
Non-seulement Malebranche a toujours un style éminemment correct et élégant ; non-seulement il emploie toujours les expressions les plus capables de donner une idée précise, exacte et nette de ses pensées ; non-seulement sa phrase a toujours cette harmonie qui naît du juste arrangement des parties du discours ; mais de plus ce métaphysicien qui a tant parlé contre l'imagination et l'a si véhémentement combattue dans TertuUien, Sénèque et Montaigne, est un des écrivains les plus imagés de la littérature du dix-septième siècle. Ses adversaires lui reprochaient même de se laisser beaucoup trop dominer par son imagination.
« J'ose espérer, disait Arnauld, que ces exemples seront capables de détromper ceux qui se seraient laissé éblouir par les faux brillants de l'éloquence pompeuse de l'auteur du nouveau système. Car il faut avouer que l'air d'élévation et de spiritualité dont il dit les choses impose extrêmement à l'esprit, qu'on est aisément emporté, si on n'est bien sur ses gardes, par la force et la véhémence des expressions que son imagination lui fournit, et qu'il n'y a rien de plus vrai que ce que m'a écrit un de mes amis, qu'il a fait plus d'une fois son portrait, en parlant avec tant de chaleur contre les imaginations fortes et contagieuses ^. »
Fontenelle a dit spirituellement que l'auteur de la Recherche de la vérité « avait naturellement une imagination fort noble et fort vive, qui travaillait pour un ingrat, malgré lui-même, et qui ornait la raison en se cachant d'elle ^. » Voltaire proposait Malebranche, aussi bien que Cicéron, comme un modèle du style fleuri. « Malebranche, moins pur que Cicéron, mais plus fort et plus rempli d'images, me paraît, dit-il, un grand modèle dans ce genre ; et plût à Dieu quïl eût établi des vérités aussi solidement qu'il a exposé ses opinions avec éloquence* ! » Un autre écrivain qui a de la valeur comme critique a pu dire aussi bien : « Malebranche est plus propre à former un poëte que tout autre écrivain, et j'adopterais ses écrits comme la première poétique du style indépendant'. »
Indépendant, le style de Malebranche l'est quelquefois trop. Souvent cet esprit tout à sa pensée ne se préoccupe pas assez des règles les plus obligatoires; en outre, dans bien des pages, il s'abandonne, il se néghge; il tombe dans la diffusion et dans la répétition. Sans ces défauts, qu'il n'aurait tenu qu'à lui d'éviter, le célèbre oratorien pourrait marcher de pair avec les plus éminents écrivains du siècle dont il est, comme penseur, une des gloires les plus brillantes.
' Œuv. mel. et posth., Disc, prononcé au mois de nov. 1725.
2 Défense de M. Arnauld conire la Réponse au Livre des vraies et des fausses idées.
3 Eloge de Malebranche.
* Conseils à un journaliste.
5 Mercier, Idéologie, Préf.
liutte entre l'esprit et la Tolonté.
Ainsi, notre volonté, toujours altérée d'une soif ardente, toujours agitée de désirs, d'empressements et d'inquiétudes, pour le bien qu'elle ne possède pas, ne peut souffrir sans beaucoup de peine que l'esprit s'arrête pour quelque temps à des vérités abstraites qui ne la touchent point et qu'elle juge incapables de la rendre heureuse. Ainsi, elle le pousse sans cesse à rechercher d'autres objets, et lorsque, dans cette agitation que la volonté lui communique, il rencontre quelque objet qui porte la marque du bien, je veux dire qui fait sentir à l'âme, par ses approches, quelque douceur et quelque satisfaction intérieure, alors cette soif du cœur s'excite de nouveau, ces désirs, ces empressements, ces ardeurs se rallument, et l'esprit, obligé de leur obéir, s'attache uniquement à l'objet qui les cause ou qui semble les causer, pour l'approcher aussi de l'âme qui les goûte et qui s'en repaît pour quelque temps. Mais le vide des créatures ne pouvant remplir la capacité infinie du cœur de l'homme, les petits plaisirs, au lieu d'éteindre sa soif, ne font que l'irriter et donner à l'âme une sotte et vaine espérance de se satisfaire dans la multiplicité des plaisirs de la terre, ce qui produit encore une inconstance et une légèreté inconcevables dans l'esprit qui doit lui-même découvrir tous ces biens. » [Recherche de la vérité, ch. jv, liv. III.)
I^ettre du P* Malebranche^ à doiu llarin^ bénédictin.
Je viens de voir, mon révérend père, entre les mains d'un de nos pères une thèse qu'on doit soutenir aujourd'hui chez vous à Saint-Denis. J'y ai lu cette proposition : Pugnantia tradit qui docet Deum soliim esse causant efficientem omnium substantiarum accidentium et modorum, nullas tamen habiiisse vohmtates parliculares tum circa Vcteris Teslamenti miracula, tum circa gratiam utriusque hommis, illaque causis, occasionibus^ ut vocat, quarum desideria, nec a Deo inspirantur^ nec propte?' mandata divina eliciuntw% audet attiibuere.
Vous savez bien, mon révérend père, que cela me regarde, et, quoiqu'on ne me nomme pas, on me désigne par là de manière qu'il est clair qu'on prétend réfuter mes sentiments. Je ne trouve pas mauvais qu'on le fasse. Je veux croire que les lois du collège
ne défendentpas ce que prescrivent les règles de Thonnêteté; car, selon le monde, on pourrait croire que c'est m'insulter que de convier ceux avec qui je vis à venir voir foudroyer des erreurs sous mon nom. C'est peut-être aussi accuser indirectement nos Pères d'indifférence pour la vérité, de combattre des impiétés qu'ils ne devraient pas permettre qu'on soutînt parmi eux. Mais ce n'est pas de cela dont je me plains. Ce que je ne peux et ne dois pas souffrir, c'est qu'on m'attribue des sentiments que je n'ai point et qu'on soutienne encore aujourd'hui publiquement des calomnies que j'ai réfutées en cent endroits. Je ne dois pas souffrir en silence qu'on suppose comme une chose avouée de moi une impiété que je n'ai jamais avancée et dont j'ai dit souvent le contraire dans les lieux mêmes qu'on a critiqués. Il faudrait avoir bien peu d'estime de votre illustre corps pour apprendre sans émotion qu'on y est travesti en impie dans vos assemblées publiques. Il faudrait avoir bien peu de charité pour ne pas désabuser ceux qui donnent des calomnies pour des faits constants. Je vous prie donc, mon révérend père, de prendre la peine de lire seulement le troisième et le quatrième chapitre de la réponse à la dissertation que je vous envoie. Si cela ne suffît pas,mapremière lettre touchant son premier volume des^eflexions (prouve *) que je n'ai point le sentiment qu'on m'attribue, de faire en sorte, auprès du révérend père vicaire général, qu'on me rende ce qu'on m'a injustement ôté, en détrompant ceux qu'on a trompés. Je veux croire que votre professeur a été de bonne foi ; mais cela ne dispense point de me rendre justice. Il doit avoir bien de la joie que je ne sois point tel qu'il me croit, s'il n'y a dans son cœur quelque passion maligne. Il devrait, avant que de prononcer, avant que de combattre des erreurs sous mon nom, avoir lu mes réponses aussi bien que les accusations atroces de mon adversaire. Ainsi il est obligé de remédier au mal qu'il a fait. J'ai pensé demander à nos pères de ne point aller à votre thèse, en leur représentant mille raisons; et je ne doute point qu'étant convaincus de mon innocence, ils ne puissent me refuser cette justice de ne point sembler approuver par leur présence la conduite de votre professeur; mais j'ai appréhendé que cela ne blessât la charité et l'union que nous avons ensemble. Vous m'êtes venu fort à propos dans l'esprit, mon révérend père, et quoique je n'aie jamais eu l'honneur de vous entretenir qu'une fois, j'ai remarqué en vous tant d'honnêteté et
1 Ce mot nécessaire manque au texte.
MALEBEUNCHE. 295
de charité que j'ai cru pouvoir vous ouvrir mon cœur, et vous demander avec confiance ce qu'on peut espérer de ses meilleurs amis. Permettez-moi donc d'attendre de vous une réponse précise sur la prière que je vous fais et permettez-moi la liberté que je suis obligé de prendre pour arrêter la calomnie. Je suis, mon révérend père, etc.
{Correspondance inédite publiée par M. l'abbé Blampignon.)
Extrait d'une lettre au père de Viller tle l'Oratoire.
. , . Un homme qui ose répondre à M. Arnaud paraît être d'une opiniâtreté désespérée, mais si je ne suis pas assez docile pour rétracter mes erreurs, c'est peut-être, mon révérend père, que je ne suis pas assez éclairé pour les reconnaître. Ainsi vous deviez, ce semble, pousser votre honnêteté et votre charité jusqu'à me faire quelque part de votre ouvrage avant les autres, puisqu'il me regarde plus que personne, et qu'étant prêtre de l'Oratoire, le corps dont vous êtes y a quelque petit intérêt
Cependant permettez-moi de vous justifier ; vous avez
quelques torts selon les apparences; mais dans le fond vous avez raison. II aurait été inutile de me faire voir un livre qui ne pouvait que me confirmer dans mes sentiments *....
A propos d'idée de l'âme, je me souviens que vous demandez qui sont ceux qui vont consulter l'idée de la matière pour savoir si la couleur appartient à l'âme. Je vous dirai que ce sont tous ceux qui veulent se désabuser, et vous-même assurément, si vous êtes bien convaincu que votre âme est verte, ou à la modification du vert que vous voyez lorsque vous êtes dans les prés, les yeux ouverts ; et je vous défie de prouver^à qui que ce soit que l'âme est verte, ou que la couleur qu il voit est une modalité de son esprit, si vous n'avez recours à l'idée claire et lumineuse de la matière, dans laquelle on découvre clairement qu'elle n'est capable que de différents rapports de distance. Et ne venez pas nous dire qu'en se consultant soi-même on voit bien que c'est l'âme qui sent la couleur...
Supposez donc, mon révérend père, que vous n'avez pas
d'idée claire de la matière à prouver par la prétendue idée claire de l'âme ; non que c'est elle qui voit la blancheur de ce papier — car vraiment celui qui voit de la blancheur ne peut pas douter qu'il en voit, mais que cette blancheur est la propre
' Quelle calme, froide et fine ironie !
modification de son esprit, et je vous avouerai que vous avez une idée claire de l'âme dans laquelle vous découvrez ce que vous êtes et les modalités dont vous êtes capable M...
[Correspondance inédite publiée par M. l'abbé Blampignon.)
liettre du P. ISalebrancIie au P. le Tellier.
Je vous renvoie, mon révérend père, la Morale pratique. J'en ai lu exactement les avertissements et les remarques ; et je plains fort M. Arnaud de ressembler extrêmement à l'auteur de ce livre infâme. Ce n'est pas seulement son style, c'est encore un même tour d'imagination et des dispositions semblables à celles que j'ai marquées dans ma réponse à l'avertissement de son premier volume des réflexions. Protester devant Dieu qu'il a toujours eu un vrai désir de bien prendre mes sentiments est l'effet d'un aveuglement pareil à celui de l'auteur de la Morale p7'atigtie qui ne craint pas de prendre Dieu à témoin qu'il a été poussé par la cbarité qu'il a pour les jésuites à publier tant de calomnies. Assurément ces deux auteurs se ressemblent fort et ne connaissent guère leurs dispositions intérieures, si ce n'est peutêtre — ce qui fait borreur à penser — qu'ils aient voulu calomnier de gaieté de cœur et de guet-apens, ce que je m'efforce de ne point croire tout à fait, malgré les preuves puissantes que nous en avons. Le temps éclaircira toutes ces choses, mon révérend père, et les calomniateurs seront confondus. Je prie Dieu qu'il les couvre d'une confusion salutaire pour eux et glorieuse pour son Église et pour votre illustre et sainte Compagnie. Aimezmoi toujours en Jésus-Christ autant que je vous honore, etc.
{/bid.)
- 1 C'est vraiment tine cruelle bouffonnerie (Blampignon).
LA BRUYERE (Jean de)
IVé entre 161:0 et 1646^ mort en 1696.
Les moralistes ecclésiastiques nous ont longuement occupés. Parlons maintenant d'un moraliste laïque, qui lui aussi étudia profondément le cœur humain, et sut y faire des découvertes, bien qu'il crût que tout est dit, et que l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qu'il pensât que sur ce qui concerne les mœurs le plus beau et le meilleur est enlevé ; enfin que l'on ne fait que glaner après les anciens elles habiles d'entre les hommes ^. Doué de la plus fine pénétration d'esprit, la Bruyère a rencontré assez de choses neuves pour qu'il ait droit de compter parmi ceiix qui ont fait avancer la connaissance de l'homme. Et ses leçons ont été et seront dans tous les siècles d'autant plus profitables qu'elles sont assaisonnées de toutes les grâces de la belle diction.
La Bruyère se distingue entre nos plus éminents auteurs par l'art prodigieux de varier ses tours, ses couleurs, ses mouvements, et par une fécondité d'expressions qui lui a fait enrichir la langue de quantité de formes nouvelles. Esprit original, écrivain sans modèle, il ne doit cependant pas être lu sans défiance. Chez lui l'amour de la politesse et de l'élégance est déjà poussé jusqu'à une visible recherche ; les ornements sont déjà moins bien placés et moins ménagés, la recherche du trait spirituel et incisif commence à être trop prononcée. Enfin, on sent que lorsque la Bruyère écrivait, le dix-septième siècle penchait déjà vers le dix-huitième, et l'auteur des Caractères contribuera pour sa part à accélérer ce mouvement.
La Bruyère s'est donné, en riant, une très-ancienne et très-illustre descendance.
« Je le déclare nettement, dit-il quelque part, afin que l'on s'y prépare, et que personne un jour n'en soit surpris. S'il arrive jamais que quelque grand tne trouve digne de ses soins, si je fais enfin une belle fortune, il y a un Geoffroy de la Bruyère que toutes les chroniques rangent au nombre des grands seigneurs de France qui suivirent GoDEPnoY de Bouillon h la conquête de la Terre-Sainte ; voilà alors de qui je descends en ligne directe 2. »
Pourquoi pas ? Il eût été assez embarrassé de prouver qu'il tirait son origine de cet illustre croisé ; beaucoup d'autres ne l'eussent pas été moins d'clablir leur aristocratique filiation.
1 Caract. de ce siècle, ch. i.
2 l'Ad., cil. x!V, De quelques usages.
Quoi qu'il en soit de son extraction plus ou moins reculée et plus ou moins noble, Jean de la Bruyère avait, parmi ses aïeux, un ancien ligueur, qui joua un grand rôle à Paris dans la faction opiniâtrement opposée à Henri de Navarre. Il naquit, les uns disent en 1639 ou en 1644, les autres, avec plus de vraisemblance, en 16i6*, près de Dourdan, dans un village dont on ignore le nom. Son père, Jean de la Bruyère, ne prend pas d'autre titre que celui de bourgeois de Paris, dans quelques pièces signées de lui; dans d'autres, d'une date postérieure, il se qualifie conseiller secrétaire du roi et de ses finances. On n'a aucun détail sur l'enfance et la jeunesse de celui qui couvrit d'un si brillant éclat son nom obscur. On sait seulement que plus tard il rechercha un emploi dans sa province natale et acheta la charge honorable et lucrative de trésorier de France à Caen. Bossuet, avec lequel il fut, on ne sait comment, mis en rapport, le fit venir à Paris, probablement à la suite de quelque revers, pour enseigner l'histoire au duc Louis de Bourbon, fils du prince de Condé Henri-Jules et petit-fils du grand Condé. Pour prix de ses soins il obtint une pension de mille écus. Le reste de sa vie, il continua de vivre dans l'hôtel de Condé, à Versailles, attaché au prince en qualité d'homme de lettres.
La Bruyère essaya son talent par la traduction d'un ouvrage moral attribué au philosophe Tyrtame, surnommé Théophrastepar son maître Aristote. Nous disons attribué, car on ne peut nullement affirmer que ces Caractères, évidemment puisés dans les Éthiques et dans les grandes Morales du chef des Péripatéticiens, soient l'œuvre du parleur divin (©cocppacTcç), dont les innombrables écrits ont presque tous péri avec tant de chefs-d'œuvre de l'ancienne Grèce. La Bruyère cependant ne doutait nullement de leur authenticité, et il appelait ce livre « un reste précieux de l'antiquité, et un monument de la vivacité de l'esprit, du jugement ferme et solide de ce philosophe dans un âge si avancé. »
« En effet, ajoute-t-il, il a toujours été lu comme un chef-d'œuvre dans son genre : il ne se voit rien où le goût attique se f.isse mieux remarquer^ et où l'élégance grecque éclate davantage : on l'a appelé un livre d'or. Les savants, faisant attention à !a diversité des mœurs qui y sont traitées, et à la manière naïve dont tous les caractères y sont exprimés, et la comparant d'ailleurs avec celle du poëte Ménandre, disciple de Thiophrastn, et qui servit ensuite de modèle à Térence, qu'on a, dans nos jours, si heureusement imité, ne peuvent s'empêcher de reconnaître dans ce petit ouvrage la première source de tout le comique : je dis de celui qui est épuré des pointes, des obscénités, des équivoques, qui est pris dans la nature, qui fait rir,e les sages et les vertueux -. »
1 Son acte de décès, retrouvé récemment, signé de son frère, et publié dans la Revue rétrospective (octobre 1836), porte que Jean de la Bruj'ère, écuyer gentilhomme de monseigneur le duc, est décédé le 11 du mois de mai 1(!96, à l'âge de cinquante ans environ.
' Discours sur T/iéophrusle.
LA BRUYERE. 299
Thcophraste, dans ce qui nous reste de son ouvrage, composé à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, n'a tracé que des caractères ridicules, et paraît avoir voulu offrir moins des tableaux philosophiques que des portraits mimiques.
a Dans les Caractères de Théophraste, le lecteur se trouve souvent en mauvaise compagnie. En voyant passer devant soi les personnages qu'il décrit, on croit quelquefois être à la lisière des bois, au moment où les hommes encore sauvages sortaient de leurs forêts et de leurs cavernes. Il semble avoir choisi dans les dernières classes de la société les modèles de ses portraits : la volonté y paraît sans noblesse, le caprice sans esprit, la fantaisie sans grâce; à chaque page on trouve des descriptions dégoûtantes des fonctions les plus communes de la vie populaire, des marchés et des repas d'Athènes i. »
L'abbé d'Olivet, affectant de rabaisser le prix des Caractères de la Bruyère, donne la préférence à ceux de Théophraste :
« M. de la Bruyère, dit-il, montre beaucoup d'esprit dans ses Caractères, et peut-être qu'il y en montre trop : du moins en jugera-t-on liinsi lorsqu'on jugera de sa manière d'écrire par comparaison à celle de Théophraste, dont il a mis les Caractères h la tête des siens. »
Qu'on soit admirateur de la grande antiquité; mais que cette juste admiration n'aveugle pas sur les mérites des modernes. Il y a dans la préférence accordée aux Caractères peu authentiques de Théophraste sur ceux de la Bruyère un excès de prévention que n'a point partagé un grand écrivain de ce siècle qui savait admirer les anciens sans déprécier les modernes. Après avoir parlé de ce qui manque au grand moraliste français :
« Quoi qu'il en soit, dit M. de Chateaubriand^ la Bruyère est un des beaux écrivains du siècle de Louis XIV. Aucun homme n'a su donner plus de variété à son style, plus de formes diverses à sa langue, plus de mouvement h sa pensée. Il descend de la haute éloquence à la familiarité, et passe de la plaisanterie au raisonnement sans jamais blesser le goût ni le lecteur. L'ironie est son arme favorite : aussi philosophe que Théophraste, son coup d'œil embrasse un plus grand nombre d'objets, et ses remarques sont plus originales et plus profondes. Théophraste conjecture, la Rochefoucauld devine, et la Bruyère montre ce qui se passe au fond des cœurs -. »
La traduction des Caractères attribués à Thcophraste a été fort vantée par plusieurs critiques. Ainsi Ménage qui, par ses notes et ses éclaircissements sur Diogène Laërce, s'était acquis une grande réputation d'helléniste, déclara que le traducteur de Théophraste lui avait appris, sur cet auteur, beaucoup de choses qu'il n'avait pas aperçues en les lisant dans l'originaP. Mais cette môme traduction, faite sur un texte
' Delille, La Conversation, préf.
* Génie du Christ., 3e part., liv. II, ch. v.
3 Ménagiatta, t. IV, p. 218.
fautif et incomplet, a été jugée très-faible par d'autres bons juges *, et après la comparaison attentive que nous avons eu occasion de faire du texte grec et de la version française, nous nous rangeons sans hésiter à cet avis. Mais le Discours sur Théophraste qui précède la traduction est un très-beau morceau de littérature, et l'on y trouve déjà des peintures morales dignes des plus belles pages delà Bruyère; telle est cette description de Paris et des habitudes des Parisiens :
« Nous qui sommes si modernes, serons anciens dans quelques siècles. Alors l'histoire du nôtre fera goûter à la postérité la vénalité des charges, c'est-à-dire, le pouvoir de protéger l'innocence, de punir le crime et de faire justice à tout le monde, acheté à deniers comptants, comme une métairie ; la splendeur des partisans, gens si méprisés chez les Hébreux et chez les Grecs. L'on entendra parler d'une capitale d'un grand royaume, où il n'y avait ni places publiques, ni bains, ni fontaines, ni amphithéâtres, ni galeries, ni portiques, ni promenoirs, qui était pourtant une ville merveilleuse. L'on dira que tout le cours de la vie s'y passait presque à sortir de sa maison, pour aller se renfermer dans celle d'un autre ; que d'honnêtes femmes, qui n'étaient ni marchandes ni hôtelières, avaient leurs maisons ouvertes à ceux qui payaient pour y entrer; que l'on y avait à choisir des dés, des cartes et de tous les jeux ; que l'on mangeait dans ces maisons et qu'elles étaient commodes à tout commerce, L'on saura que le peuple ne paraissait dans la ville que pour y passer avec précipitation : nul entretien, nulle familiarité ; que tout y était farouche et comme alarmé par le bruit des chars qu'il fallait éviter, et qui s'abandonnaient au milieu des rues, comme on fait dans une lice pour remporter le prix de la course.
« L'on apprendra sans étonnement qu'en pleine paix, et dans une tranquillité publique, des citoyens entraient dans les temples, allaient voir des femmes, ou visitaient leurs amis, avec des armes offensives, et qu'il n'y avait presque personne qui n'eût h. son côté de quoi pouvoir d'un seul coup en tuer un autre 2. »
En travaillant à la traduction de Théophraste, la Bruyère conçut le projet d'y joindre des caractères modernes, avec des réflexions et maximes du genre des réflexions ou proverbes dont Théophraste, suivant le récit de Diogène Laërce, avait fait suivre ses portraits.
Dans la première édition publiée en 1688, en un seul volume petit in- 12, de trois cent soixante pages imprimées fort gros, les Caractères de la Bruyère ne sont qu'une addition à ceux de Théophraste qui, avec le discours préliminaire, occupent cent quarante-neuf pages. Mais le succès de ce premier travail encouragea l'auteur à le perfectionner et à l'augmenter. A partir de la troisième édition, il l'enrichit successivement de beaucoup de nouveaux portraits, et surtout de pensées fines et profondes sur la morale, la religion, la littérature, etc.
La Bruyère s'explique ainsi lui-même sur l'objet qu'il a en vue.
1 En particulier^ par Bureau de la Malle, Traduct. des Bienfaits de Sénèque, Disc, sur la Traduct., p. 3.
2 Disc, sur Théophraste.
LA BHUYÈRli. 301
Après avoir parlé de celui que s'étaient proposé Pascal dans ses Pensées, et la Rochefoucauld dans ses Maximes :
« L'on ne suit, dit-il, aucune de ces routes dans l'ouvrage qui est joint à la traduction des Caractères. Il est tout diiïérent des deux autres que je viens de loucher ; moins sublime que le premier et moins délicat que le second, il ne tend qu'à rendre l'homme raisonnable, mais par des voies simples et communes, et en l'examinant indifféremment, sans beaucoup de méthode, et selon que les divers chapitres y conduisent, par les âges, les sexes et les conditions, et par les vices, les faibles et le ridicule qui y sont attachés.
« L'on s'est plus appliqué aux vices de l'esprit, aux replis du cœur, et à tout l'intérieur de l'homme, que n'a fait Tliéophraste ; et Ton peut dire que comme ses Caractères, par mille choses extérieures qu'ils font remarquer dans l'homme, par ses actions, ses paroles et ses démarches, apprennent quel est son fond, et font remonter jusques Ji la source de son dérèglement, tout au contraire les nouveaux Caractères, déployant d'abord les pensées, les sentiments et les mouvements des hommes, découvrent le principe de leur malice et de leurs faiblesses, font que l'on prévoit aisément tout ce qu'ils sont capables de dire ou de faire, et qu'on ne s'étonne plus de mille actions vicieuses ou frivoles dont leur vie est toute remplie i. »
Dès que ce livre d'un genre si nouveau et d'abord anonyme eut paru, il excita une sorte de rumeur à la cour et à la ville : tant chacun se reconnaissait et surtout croyait reconnaître son voisin dans ces portraits sans nom.
En vain l'auteur avait-il ptis la précaution de protester, dans sa préface, contre des interprétations malignes que sa connaissance des hommes lui faisait prévoir au point d'avoir hésité quelque temps s'il rendrait son livre public, il ne manqua pas d'esprits superficiels ou malveillants qui voulurent voir uniquement dans ses Caractères des portraits satiriques du temps. On fit circuler à la cour et dans la ville des clefs ^, souvent contradictoires, qui donnaient les noms des personnages qu'on prétendait reconnaître dans les peintures de la Bruyère.
1 Disc, sur Théophrasle.
2 Voici ce que dit sur ces clefs M. Walkenaer, premier auteur d'une édition correcte et complète de la Bruyère, édition excellente malgré des distractions et des erreurs de fait assez graves :
« Comme plusieurs des noms auxquels correspondaient les peintures de notre auteur ne pouvaient être bien connus de la grande majorité des lecteurs, ceux qui, répandus dans le monde et à la cour, avaient le plus de facilité pour les deviner, les écrivaient en marge du livre des Caractères. On continua cette pratique à chaque édition. Nous avons réuni plusieurs exemplaires do chacune de ces éditions, depuis la première jusqu'à la dixième, où ces noms sont écrits en marge avec des notes explicatives sur chacun d'eux, en écriture du temps, et toutes conformes à l'orthographe de cette époque. Il est remarquable qu'à, quelques légères variations près, ces noms sont les mêmes dans tous les exemplaires. Les particularités et les remarques qui les accompagnent sont aussi les mêmes. Quelquefois il y a, il est vrai, deux ou trois noms pour un nicmo
« Je suis presque disposé à croire, disait-il à ce sujet, qu'il faut que mes peintures expriment bien l'homme en général, puisqu'elles ressemblent à tant de personnes, et que chacun croit y voir ceux de sa ville ou de sa province... J'ai peint, à la vérité, d'après nature, mais je n'ai pas songé à peindre celui-ci ou celle-là... J'ai pris un trait d'un côté, un trait de l'autre, et de ces divers traits qui pourraient convenir à une même personne, j'en ai fait des peintures vraisemblables. »
Rien de plus opposé au caractère de la Bruyère que le dessein de faire un livre de mœurs pour blesser des personnes vivantes. « Ceux qui nuisent à la réputation ou à la fortune des autres, plutôt que de perdre un bon mot, a-t-il dit, méritent une peine infamante. » Il n'aurait point osé parler de cette sorte, s'il s'était proposé dans son livre de ridiculiser ou de décrier telles ou telles personnes en particulier.
« Sans doute, la Bruyère, en peignant les mœurs de son temps, a dit un excellent critique, a pris ses modèles dans le monde où il vivait; mais il peignit les hommes, non en peintre de portrait, qui copie servilement les objets et les formes qu'il a sous les yeux; mais en peintre d'histoire, qui choisit et
caractère ; mais alors encore on retrouve ces mêmes noms sur plusieurs exemplaires d'éditions différentes. De cet accord, on peut conclure avec certitude que les personnes désignées étaient bien à cette époque les vrais originaux ou les types les plus connus, les plus célèbres des caractères que la Bruyère a tracés, lors même que ce ne seraient pas toujours ceux qu'il a eus en vue lorsqu'il écrivait.
C'est d'après des exemplaires annotés tels que ceux dont je viens de parler, qu'a été rédigée la def qne l'on imprima en Hollande, à la suite d'une édition des Caractères. Ce qui le prouve, c'est que si l'on excepte un petit nombre d'additions faites par les éditeurs hollandais, dans l'intérêt de la politique de leur pays, la clef imprimée est presque entièrement semblable à celle que l'on trouve écrite en marge des éditions primitives. Cette c/ef fut ensuite reproduite dans toutes les nouvelles éditions, et elle était en quelque sorte un commentaire obligé du livre qu'elle accompagnait. Les courts éclaircissements donnés dans cette clef suffisaient aux contemporains, qui avaient besoin seulement qu'on leur rappelât les noms et les faits. Elle devint ensuite insuffisante et obscure, à mesure que les personnages dont elle faisait mention eurent cessé de vivre, ainsi que ceux qui les avaient connus. On finit donc par supprimer cette clef; et les derniers éditeurs, pour lesquels elle n'était plus intelligible, ont cru faire preuve de jugement et de force d'esprit, en repoussant d'un livre dont ils étaient en quelque sorte le complément, les faits curieux relatifs aux mœurs et à la vie privée du monde qu'avait peint la Bruyère. Les dénégations et les protestations sur ce sujet, consignées dans son livre, achevèrent de les confirmer dans l'erreur où ils étaient.' Ils crurent, d'après ces assertions, qu'il y avait plusieurs de ces clefs, et qu'elles se contredisaient toutes entre elles. Ils ont ignoré qu'il n'y en eut jamais qu'une seule, souvent réimprimée, mais textuellement la même.
Quant à l'impression de cette clef^ faite en Hollande, ce n'est pas contre elle que peuvent être dirigées les protestations de la Bruyère, puisque la première édition où se trouve cette clef n'a paru qu'après sa mort. (Étude sur la Bruyère, p. 21-22, de l'édit. en 2 vol. in-12.)
LA BRUYÈRK. 303
rassemble différents modèles, qui n'en imite que les traits de caractère et d'effet, et qui sait y ajouter ceux que lui fournit son imagination, pour en former cet ensemble de vérité idéale et de vérité de nature qui constitue la perfection des beaux-arts i. »
La Bruyère a mis en tête de son livre cette épigraphe empruntée à Erasme : Admonere voluimus, non monlerc; prodessc, non Ixdere; consulere morihus hominum^non officere \ c'est-à-dire: «Nous avons voulu avertir, non mordre; être utiles, non blesser; servir les mœurs des hommes, non leur nuire. »
Si la Bruyère s'est montré un caustique censeur des mœurs de son époque, l'innocence de sa vie et l'élévation de ses sentiments lui en donnaient le droit. Quelle belle idée ses Caractères seuls nous donnent de la noblesse de son âme ! « Partout y règne une haine implacable du vice et un amour déclaré de la vertu ^. »
Les vices bas lui inspirent l'iiorreur et le dégoût. Voyez ce portrait de l'avarice sordide :
« Il y a, dit-il, des âmes sales, pétries de boue et d'ordures, éprises du gain et de l'intérêt, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu, capables d'une seule volupté qui est celle d'acquérir ou de ne point perdre ; curieuses et avides du denier dix ; uniquement occupées de leurs débiteurs ; toujours inquiètes sur le rabais ou sur le décri des monnaies ; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins : de telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes; ils ont de l'argent. »
Tout ce qui est vilain, tout ce qui est lâche, il le flagelle jusqu'au sang.
Son âme noble et indépendante ne sait pas descendre à la flatterie, et il a le courage de faire entendre aux plus grands comme aux plus petits de dures vérités. On connaît toutes ses libres remarques sur les héros et les enfants des dieux, dont il n'a pu dire que par ironie, dans son chapitre du mérite personnel, qu'ils « se tirent des règles de la nature, et en sont comme l'exception. » Aucun prestige n'éblouissait celui qui a osé dire :
« Le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme. Celui-là a un bon fond, et n';i point de dehors ; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple superficie. Faut-il opter? Je ne balance pas :jc veux être peuple. »
La satire domine dans les Caractères. Cependant plusieurs chapitres, comme ceux du Cœur et des Femmes, sont semés de traits pleins de tendresse louchante, de noblesse exquise.
Il y avait un grand fonds de sensibilité dans l'âme de ce moraliste
1 Suard, Notice sur la personne et les écrits de la Bruyère, in- 18. Paris, 1781.
2 Fleury, Disc, de récepl. à l'Académie,
satiinque. Il se montre vivement touché de misères qu'à peine alors savait-on apercevoir. Voici comment il parle des paysans si malheureux à cette époque :
« L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout briilés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé i. »
Enfin on reconnaît dans la Bruyère l'homme de bien peint par luimôme qui n'est ni un saint, ni un dévot, mais qui s'est peiné à n'avoir que de la vertu. Ce qui ne veut point dire qu'il ne fût pas en même temps religieux et chrétien.
A rencontre de ce troupeau de critiques envieux qui s'acharnaient sur « un ouvrage si sérieux et si utile )> en répétant « ce continuel refrain : C'est médisance, c'est calomnie. » la Bruyère représente qu'en ménageant les particuliers avec toutes les précautions que la prudence peut suggérer, il a « essayé dans son livre des mœurs de décrier, s'il est possible, tous les vices du cœur et de l'esprit, de rendre l'homme raisonnable et plus proche de devenir chrétien. » Violemment accusé d'impiété pour avoir peint de leurs couleurs la fausse dévotion et l'hypocrisie, il se prévaut avec justice de ce que ce sont les membres les plus édifiants et les plus éclairés du clergé, en particulier du clergé régulier, qui ont les premiers reconnu le plan et l'économie du livre des Caractères, et ont observé que de seize chapitres qui le composent, il y en a quinze qui, s'altachant à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des attachements humains, ne tendent qu'à ruiner tous les obstacles qui affaiblissent d'abord, et qui éteignent ensuite dans tous les hommes la connaissance de Dieu ; qu'ainsi ils ne sont que des préparations au seizième et dernier chapitre, où l'athéisme est attaqué et peut-être confondu, oîi les preuves de Dieu, une partie du moins de celles que les faibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit, sont rapportées, où la providence de Dieu est défendue contre l'insulte et les plaintes des libertins ^.
La Bruyère, en concevant son ouvrage, se proposa-t-il bien réellement un tel plan ? Cela est douteux ; mais il est incontestable qu'un esprit de religion éclairée, mais sincère et profonde, respire réellement dans tout son livre; et toute sa conduite paraît avoir porté le même caractère.
" 1 Car ad., ch. xi.
2 Préface du Discours prononcé à V Académie française.
Quelques écrivains, comme la Harpe, n'ont pas rendu justice au caractère de la Bruyère. A la réserve d'un certain nombre de malveillants et d'envieux, les contemporains l'avaient jugé bien plus favorablement. Ils lui avaient appliqué ce qu'il a voulu dire en général de l'honnôte homme, et se plaisaient à le reconnaître dans ce beau portrait :
« Voulez-vous être rare? dit-il. Rendez service h ceux qui dépendent de
vous : vous le serez davantage par cette conduite que par ne vous pas laisser voir. 0 homme important et chargé d'affaires, qui, ;\ votre tour, avez besoin de mes offices, venez dans la solitude de mon cabinet : le philosophe est accessible ; je ne vous remettrai point à un autre jour. Vous me trouverez sur
les livres de Platon; car je cherche, par la connaissance de la vérité à
régler mon esprit et devenir meilleur. Toutes les portes vous seront ouvertes; mon antichambre n'est pas faite pour s'y ennuyer en ni'attendant ; passez jusqu'à moi sans me faire avertir. Vous m'apportez quelque chose de plus précieux que l'argent [et que l'or, si c'est une occasion de vous obliger. Parlez, que voulez-vous que je fasse pour vous? Faut-il quitter mes livres, mes
études, mon ouvrage, cette ligne qui est commencée .'• Quelle interruption
heureuse pour moi que celle qui vous est utile ! »
Il connaissait trop les hommes, il avait trop calculé en combien de façons ils peuvent être insupportables, » pour les rechercher beaucoup, pour se plaire beaucoup avec eux. Cependant il ne se montrait, par sa conduite, nullement misanthrope, mais, au contraire, civil, doux, complaisant et officieux. « On m'a dépeint la Bruyère, dit l'abbé d'Olivet, comme un philosophe qui ne songeait qu'à vivre tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et des autres, ne cherchant ni ne fuyant le plaisir, toujours disposé à une joie modeste et ingénieuse, et à la faire naître, poli dans ses manières et sage dans ses discours, craignant toute sorte d'ambition, même celle de montrer de l'esprit. »
Malgré ce que l'historien de l'Académie française nous dit de la joie modeste que l'auteur des Caractères montrait en société, certaines expressions répandues dans son livre nous font voir en lui un homme atteint au fond de l'âme d'une tristesse désenchantée, d'une mélancolie incurable, d'un dégoût invincible des choses et des hommes. Entendez-le :
« Il faut rire avant d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri.... La vie est courte, ennuyeuse ; elle se passe toute à désirer, si l'on remet à l'avenir son repos, ses joies, à cet âge où souvent les meilleurs biens ont déjà disparu, la santé et la jeunesse. Ce temps arrive qui nous surprend encore dans les désirs ; on en est là quand la fièvre nous saisit et nous éteint ; si l'on eût guéri, ce n'était que pour désirer plus longtemps. »
Ne sent-on pas dans ces paroles, et dans mille autres semblables répandues dans le livre des Caractères, le cri d'une ùme navrée ? L'ambilion tourmcnta-t elle la Bruyère ? Rien ne l'indique ; mais il
PltOSATEURS DU XVII« SlliCLE. II. 20
semble avoir souffert dans son orgueil d'homme de lettres blessé par des grands seigneurs ou des parvenus, dédaigneux du mérite sans titre et sans richesse.
« Je ne sais^ dites-vous avec un air froid et dédaigneux , Pliilante a du mérite, de l'esprit, de l'agrément, de l'exactitude sur son devoir, de la fidélité et de l'attachement pour son maître, et il en est médiocrement considéré : il ne plaît pas, il n'est pas goîité. — Expliquez-vous : est-ce Pliilante, ou le gcand qu'il sert, que vous condamnez? »
Ce Philante ne serait-il pas la Bruyère? Ne pourrait-on pas encore le reconnaître dans cet autre personnage ?
« Il est savant, dit un politique, il est donc incapable d'alïaires. Je ne lui confierais pas l'état de ma garde-robe ; et il a raison. Ossat, Ximenès, Richelieu étaient savants. Étaient-ils habiles? ont-ils passé pour de bons ministres? lisait le grec, continue l'homme d'État; c'est un grimaud, c'est un philosophe. Et, en efi"et, une fruitière à Athènes, selon les apparences, parlait grec, et par cette raison était philosophe. Les Bignon, les Lamoignon étaient de purs grimauds. Qui peut en douter .!> Ils savaient le grec. »
Il est très-remarquable que la Bruyère revienne peut-être vingt fois avec cette amertume sur le mépris attaché à la condition de subalterne et d'homme de lettres.
Qu'on ne l'accuse pas cependant d'avoir écrit, comme la Rochefoucauld, sous la dictée de ses ressentiments. Il savait se contenter de trop peu pour en avoir voulu à la société de la médiocrité de son sort.
Son désintéressement éclate d'une manière admirable et touchante dans la manière dont il agit avec le libraire qui édita son ouvrage. « Il venait presque journellement, dit Formey, s'asseoir chez un libraire nommé îylichallet, où il feuilletait les nouveautés et s'amusait avec un enfant fort gentil, fille du libraire, qu'il avait pris en amitié. Un jour, il tira un manuscrit de sa poche et dit à Michallet : Voulez-vous imprimer ceci ? (C'étaient les Caractères.) Je ne sais si vous y trouverez votre compte ; mais, en cas de succès, le produit sera pour ma petite amie. — Le libraire entreprit l'édition. A peine l'eut-il mise en vente qu'elle fut enlevée, et qu'il fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce livre, qui lui valut 2 ou 300,000 francs. Telle fut la dot imprévue de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus avantageux. »
L'homme qui faisait preuve de cette générosité vivait d'une modique pension de mille écus, et ne possédait à sa mort qu'un tiers dans un petit bien situé à Sceaux, et estimé 440') francs.
Non seulement on publia coup sur coup des éditions multipliées des Caractères, mais on les traduisit dans toutes les langues, et on en fil des imitations de tous genres ; Ouvrage dans le goût des Caractères ; Théophraste moderne ou Nouveaux Caractères de mœurs ; Suite des Caractères
1 Caraclères, ch. xi.
de Théophraste et des mœurs de ce siècle ; les différents Caractères des femmes du siècle ; Caractères tirés de l'Ecriture sainte et appliqués aux mœurs de ce siècle ; Caractères naturels des hommes, en forme de dialogue; Portraits sérieux et critiques ; Caractères des vertus et des vices. Enfin comme le dit un journal littéraire du temps, tout le pays des lettres fut inondé de Caractères *.
Ceux de la Bruyère ont seuls vécu, et c'est surfout le style qui les a fait vivre.
Quelles sont les qualités, quels sont les défauts du style de l'auteur des Caractères ? C'est ce que nous devons maintenant rechercher.
Ce qui frappe tout d'abord dans le style de la Bruyère c'est la vivacité, l'entrain, et môme l'éloquence. « 11 n'y a presque point de tour dans l'éloquence, dit Vauvenargues, qu'on ne trouve dans la Bruyère; et si on y désire quelque chose, ce ne sont pas certainement les expressions, qui sont d'une force infinie et toujours les plus propres et les plus précises qu'on puisse employer *. »
Ménage est d'accord avec Vauvenargues quand il loue l'auteur des Caractères de ce qu'il dit « en un mot ce qu'un autre ne dit pas aussi parfaitement en six ^. »
Cet écrivain original est un de ceux qui ont le plus imprimé leur forme à la langue. Il a créé nombre d'expressions, et la plupart nonseulement très-heureuses, mais nécessaires. Son invention brille surtout dans les tours vifs, saisissants, pittoresques, qui partout animent sa diction; elle brille aussi dans l'emploi ingénieux et détourné qu'il sait faire des mois delà langue générale.
Mais chez ce brillant écrivain les défauts sont à côté des qualités. L'abbé d'Olivet a reproché à la Bruyère un style entortillé et guindé. C'est trop dire; mais il est incontestable que « pour vouloir être trop énergique il sort quelquefois du naturel. » On peut justement lui reprocher, avec Vauvenargues, d'avoir trop tourné et trop travaillé ses ouvrages ; il est certain « qu'un peu plus de simplicité et de négligence aurait donné peut-être plus d'essor à son génie et un caractère plus haut à ses expressions fières et sublimes *. »
La recherche des traits scintillants, des chutes épigrammatiques, des surprises, est encore chez la Bruyère un caractère distinctif : il annonce ainsi Fontenelle, la Motte et Marivaux. Chez l'auteur des Caractères, comme chez les imitateurs inférieurs de sa manière, le fond est loin d'égaler toujours le travail de l'expression; trop souvent il prend des tours et des détours, il emploie des tournures inattendues et singulières pour arriver à une pensée commune. De môme il lui arrive trop fréquemment d'entasser paroles sur paroles, et pensées sur pensées
« Mém. de Trévoux, fév. 1701.1
2 Réflexions critiques sur les poêles et les orateurs.
3 Méitagiana, t. IV, p. 218.
» l'réf. des Caractères de Vauvenargues»
pour exprimer une idée très-claire par elle-même. Le chartreux Bonaventure d'Argonne, déguisé sous le pseudonyme deVigneul-Marville, reprochant à la Bruyère, — et cette fois avec raison, — de dire des choses communes d'un air mystérieux, s'appuie d'un exemple d'un maniérisme incontestable. M. de la Bruyère, dit-il, prononce gravement cette sentence : « Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a de « plus rare au monde, ce sont les diamants et les perles. »
Enfin on noterait chez la Bruyère beaucoup de phrases embarrassées, de constructions vicieuses et de négligences graves.
Bien qu'on ne trouve pas toujours chez lui cette régularité exacte et scrupuleuse qui constitue la perfection classique, la Bruyère est, avec Fénelon, un des auteurs du dix-septième siècle qui ont eu le plus le goût antique, le goût grec surtout, goût qu'il porta, comme l'auteur du Télémaque, jusqu'à méconnaître l'art du moyen âge.
« On a dû faire du style, dit-il, ce qu'on a fait de l'architecture. On a entièrement abandonné l'ordre gothique que la barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples ; on a rappelé le dorique, l'ionique et le corinthien : ce qu'on ne voyait plus que dans les ruines de l'ancienne Rome et de la vieille Grèce, devenu moderne, éclate dans nos portiques et dans nos péristyles. De même on ne saurait en écrivant rencontrer le parfait, et, s'il se peut, surpasser les anciens, que par leur imitation i. »
Il aurait voulu, on lèsent, naître dans la Grèce; il aurait souhaité vivre à Athènes bien plutôt qu'à Paris.
. « Athènes était libre, dit-il dans le Discours sur Tliéophraste; c'était le centre d'une république ; ses citoyens étaient égaux; ils ne rougissaient point l'un de l'autre ; ils marchaient presque seuls et à pied dans une ville propre, paisible et spacieuse, entraient dans les boutiques et dans les marchés, achetaient eux-mêmes les choses nécessaires ; l'émulation d'une cour ne les faisait point sortir d'une vie commune ; ils réservaient leurs esclaves pour les bains, pour les repas, pour le service intérieur des maisons, pour les voyages; ils passaient une partie de leur vie dans les places, dans les temples, aux amphithéâtres, sur un port, sous des portiques, et au milieu d'une ville dont ils étaient également les maîtres. Là, le peuple s'assemblait pour délibérer des affaires publiques ; ici, il s'entretenait avec les étrangers ; ailleurs, les philosophes tantôt enseignaient leur doctrine, tantôt conféraient avec leurs disciples : ces lieux étaient tout à la fois la scène des plaisirs et dus affaires. Il y avait dans ces mœurs quelque chose de simple et de populaire, et qui ressemble peu aux nôtres, je l'avoue ; mais cependant, quels hommes, en général, que les Athéniens, et quelle ville qu'Athènes! quelles lois ! quelle police i ! quelle valeur! quelle discipline I quelle perfection dans toutes les sciences et dans tous les arts ! mais quelle politesse dans le commerce ordinaire et dans le langage ! »
Cependant, ce Grec, cet Athénien, ou, si l'on aime mieux, ce Français
1 Caractères, ch. i.
2 Police signifie ici organisation politique.
tout moderne, a su comprendre et apprécier notre vieil idiome, et en regretter les richesses perdues. Il se plaint, au chapitre des Ouvrages de l'esprit, de l'appauvrissement de la langue. Comme Fénelon, il voudrait qu'on restituât au langage moderne quantité de termes anciens dès lors tombés en désuélude, et qui depuis n'ont pas été remplacés, ou l'ont été par des mots qui n'ont souvent de français que leur désinence ^.
Un autre caractère très-frappant du style de la Bruyère, cet auteur quelquefois si raffiné, c'est ce que nous appelons aujourd'huile réalisme. Tandis que tous les autres écrivains classiques se font une loi de goût de ne se servir que des expressions nobles, de ne peindre les objets que par des traits généraux qui ont souvent le défaut d'être vagues, l'auteur des Caractères aime à employer le mot propre et les traits particuliers, les petits détails exacts, familiers, souvent même vulgaires. Quoi déplus réaliste que ce portrait d'un goulu malpropre?
« Gnatlion ne se sert à table que de ses mains ; il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu'il fant que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ùter l'appétit aux plus affamés ; le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe ; s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe : on le suit à la trace; il mange haut et avec grand bruit; il roule les yeux en mangeant; la table est pour lui un râtelier; il écure ses dents, et il continue à manger. »
Nos romanciers descriptifs sont devancés et dépassés dans cet autre passage :
« N*** est moins affaibli par l'âge que par la maladie ; car il ne passe pas soixante-huit ans. Mais il a la goutte, et il est sujet à une colique néphrétique, il a le visage décharné, le tiint verJâtre, et qui menace ruine. Il fait marner sa terre, et il compte que de quinze ans entiers il ne sera obligé de la fumer. 11 fait bâtir dans la rue *** une maison de pierre de taille, raffermie dans les encoignures par des mains de fer... »
Ce goût de descriptions tirées de la vie réelle, et tracées avec des expressions communes, ce dédain d'un idéal de convention, rendent-ils la Bruyère moins classique? Au contraire, il se montre par là vraiment classique, classique tout simplement à la manière d'Homère et de Sophocle. Ces modèles en valent bien d'autres.
L'idéal ne se trouve pas moins chez la Bruyère que le réel. Ce puissant satirique avait dans l'esprit un tour rêveur, très-singulier en cela parmi ses contemporains. 11 avait aussi un vif sentiment de la nature et un goût pour le pittoresque et les descriptions physiques qui font déjà penser à Jean-Jacques Rousseau et à Bernardin de Saint-Pierre, comme dans cette page :
1 Voy. notre tome I, p. xlvi.
« Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau qui, répandu sur une colline vers le déclin d'un beau jour, paît tranquillement le thym et le serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a échappé à, la faux du moissonneur, le berger, soigneux et attentif, est debout auprès de ses brebis; il ne les perd pas de vue, il les suit, il les conduit, il les change de pâturage; si elles se dispersent, il les rassemble; si un loup avide paraît, il lâche son chien, qui le met en fuite; il les nourrit, il les défend; l'aurore le trouve déjà en pleine campagne, d'où il ne se retire qu'avec le soleil : quels soins ! quelle vigilance ! quelle servitude ! Quelle condition vous paraît la plus délicieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis ? Le troupeau est-il fait pour le berger, ou le berger pour le troupeau? Image naïve des peuples et du prince qui les gouverne, s'il est bon prince.
a Le faste et le luxe dans un souverain, c'est le berger habillé d'or et de pierreries, la houlette d'or en ses mains ; son chien a un collier d'or, il est attaché avec une laisse d'or et de soie. Que sert tant d'or à son troupeau ou contre les loups i ? »
Ces images de la nature embellissent très-souvent le style de la Bruyère, où abondent d'ailleurs tous les genres de métaphores, mais surtout celles qui peignent aux yeux les idées et les sentiments. « La véritable grandeur se laisse toucher et manier.. . Elle se courbe avec bonté vers ses inférieurs, et revient sans effort à son naturel. » « Il n'y a rien, dit-il ailleurs, qui mette plus subitement un homme à la mode et qui le soulève davantage que le grand jour. » Pour peindre ces hommes qui n'osent avoir un avis sur un ouvrage avant de savoir le jugement du public : « Ils ne hasardent point, dit-il, leurs suffrages. Ils semblent être portés par la foule et entraînés par la multitude. »
C'est ainsi que chez ce grand peintre tout fait tableau; et quel art de disposer, de faire ressortir ses couleurs par les contrastes les plus savants !
Le style delà Bruyère offre toutes les sortes de variétés d'oppositions, de contrastes ^ avec Tart le plus merveilleux de donner de la saillie à ces contrastes et à ces oppositions, comme dans ce trait si habilement jeté : « Il s'est trouvé des filles qui avaient de la vertu, de la santé, de la ferveur et une bonne vocation, mais 'qui n'étaient pas assez riches pour faire dans une riche abbaye vœu de pauvreté. »
Le talent de mettre en peu de lignes ses personnages en scène et de les présenter toujours d'une manière différente ; la piquante variété de ses tournures où l'on voit successivement et souvent tout à la fois allusions, apologues, rapprochements, interrogations, doute simulé, indifférence affectée ; l'art de laisser dans la pensée une espèce de réticence qui produit le plaisir de deviner ; enfin un mouvement si dramatique qu'on voit ces portraits agir, parler, se mouvoir, voilà ce qui séduit tout d'abord chez la Bruyère. Combien auprès paraît monotone
1 Caractères, ch. x.
* Voir ce que dit à ce sujet Suard. p. xxx-xxxv de sa Notice.
LA BRUYERE. 311
et froid Théophraste, qui n'emploie, pour peindre ses caractères, que la forme d'énumération, de description !
Quelques-uns ont prétendu que l'auteur des Caract/'-rcs eût été incapable d'un ouvrage suivi et méthodique, et Boileau, à ce qu'on dit, lui reprochait l'absence des transitions dont il s'était affranchi, au jugement de l'auteur de VAji iioitique, pour s'épargner ce qu'il y a de plus difficile dans un ouvrage. Malgré le décousu apparent de sa manière, avec un peu d'attention on y reconnaît cet ordre insensible dont parlait la Bruyère lui-même, et qui consiste surtout dans le talent qu'il a de placer ses caractères ou ses réflexions dans l'ordre qui peut le mieux les faire ressortir, soit par le contraste, soit par la ressemblance.
On a souvent loué la Bruyère pour les expressions nouvelles, pour les tournures fortes et piquantes qu'il a créées ; on a surtout célébré en lui « l'écrivain plein de traits et de feu, qui, par un tour fin et singulier, donnait aux paroles plus de force qu'elles n'en avaient ellesmêmes ^ » Éloges assurément bien mérités, mais qui doivent être accompagnés d'une réserve critique. Si la Bruyère a ajouté quelques qualités au français, il a contribué à lui en faire perdre d'autres. Félicitant quelque part la langue de ses progrés, il a dit :
« On écrit régulièrement de/iuù vingt anr.ées; on est esclave de la construction ; on a enrichi la langue de nouveaux mots, secoué le joug du latinisme, et 'réduit le style à la phrase purement française. On a presque retrouvé le nombre, que Malherbe et Balzac avaient les premiers rencontré, et que tant d'auteurs après eux ont laissé perdre ; on a mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable : cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit. »
Les grands maîtres qui ont précédé la Bruyère, et qui lui sont trèssupérieurs, Pascal, Molière, la Fontaine, Bossuet, sont ici, quoique tacitement, bien maltraités et bien injustement jugés. Certes ces écrivains de génie n'ont manqué ni de régularité dans le style, ni de nombre, ni d'esprit. Leurs écrits, publiés avant la date de 1687, où l'auteur des Caractères disaitles paroles précitées, sont remplis de ces latinismes qui tiennent au fond même de la langue ; leurs constructions ne sont pas régulières à la façon de la Bruyère, c'est-à-dire, qu'elles sont plus variées et, grâce particulièrement à l'inversion, plus vives, plus expressives, et non moins claires. Si la Bruyère les avait pris davantage pour modèles, en gardant l'originalité de son esprit, la postérité l'aurait placé plus près d'eux dans son estime.
Malgré tous les obstacles opposés par ses ennemis et ses envieux, l'auteur des Caractères, après un premier échec, fut reçu à l'Académie française en 1693, le même jour que l'abbé Bignon, sans avoir fait aucune prière ni avoir employé le crédit de personne pour obtenir cet honneur : ses Caractères en étaient déjà à la septième édition,
• L'abbé Régnier, Riponsc au dise, de récent, de l'abbé Fleuri/.
Son discours de réception, presque entièrement composé de portraits, est un des morceaux les mieux composés, les mieux écrits et les plus remplis d'idées qui aient jamais été prononcés dans le sein de l'Académie. L'orateur s'était formellement proposé de faire une harangue d'un genre à part. « S'écartant des lieux communs et des phrases usées depuis si longtemps, pour avoir servi à un nombre inflni de pareils discours depuis la naissance de l'Académie française, » il voulut « tenter de faire de ce remerciement un discours oratoire qui eût quelque force et quelque étendue. » Il pensait << qu'ainsi que nul artisan n'est agrégé à aucune société, ni n'a ses lettres de maîtrise sans faire son chefd'œuvre, de même, et avec encore plus de bienséance, un homme associé à un corps qui ne s'est soutenu et ne peut jamais se soutenir que par l'éloquence, se trouvait engagé à faire, en y entrant, un effort en ce genre, qui le fît, aux yeux de tous, paraître digne du choix dont on venait de l'honorer. Il lui semblait encore que, puisque l'éloquence profane ne paraissait plus régner au barreau, d'où elle a été bannie par la nécessité de l'expédition, et qu'elle ne devait plus être admise dans la chaire, où elle n'a été que trop soufferte, le seul asile qui pouvait lui rester était l'Académie française, et qu'il n'y avait rien de plus naturel, ni qui pût rendre celte compagnie plus célèbre que si, au sujet des réceptions de nouveaux académiciens, elle savait quelquefois attirer la cour et la ville à ses assemblées, par la curiosité d'y entendre des pièces d'éloquence d'une juste étendue, faites de main de maîtres, et dont la profession est d'exceller dans la science de la parole '. »
Bien qu'il eût fait entrer dans son discours les « louanges de chacun des hommes illustres qui composaient l'Académie française, » et que ne pensant pas que « cette compagnie pût être une autre fois plus belle à peindre, ni prise dans un jour plus favorable, » il eût saisi cette occasion avec un empressement qui devait flatier ses collègues et montrer à tous qu'il ne trouvait pas tout son plaisir à satiriser, il ne désarma pas les ennemis qu'il avait au dedans comme au dehors de l'Académie; esprits étroits la plupart; «^ieux corbeaux» qui se plaisaient à « croasser autour de ceux qui, d'un vol libre et d'une plume légère, s'étaient élevés à quelque gloire par leurs écrits. » Il se vit l'objet d'une foule d'épigrammes et de chansons, ainsi que Racine, Régnier, et tous ceux qui l'étaient entremis pour le faire entrer à l'Académie; il fut décrié et ridiculisé dans la ville, et calomnié à Marly et à Chantilly, On alla jusqu'à vouloir empêcher l'impression de cette harangue aussi innocente qu'éloquente. Mais toutes ces intrigues tournèrent à la honte de ceux qui les avaient machinées. Le discours fut imprimé, et « le jugement de la cour et de la ville, des grands et du peuple lui fut favorable. » C'était justice; on reproche seulement à la Bruyère d'avoir accompagné son discours d'une préface démesurée, et de s'y être montré plus sensible à la critique qu'il ne convient à un philosophe.
1 Disc, à l'Acad. Préf.
LA BRUVEllE. 313
Si la Bruyère, comme tous les grands hommes, rencontra des détracteurs et des envieux, il eut aussi, et dès le premier moment, des admirateurs qui sentirent toute l'originalilé de son mérite et lui rendirent hautement hommage.
Bussy-Rabutin écrit au comte de Termes, qui lui avait envoyé un exemplaire de la première édition, avant qu'elle fût mise en vente :
« La Bruyère est entré plus avant que Théophraste dans le cœur de l'homme. Il y est môme entré plus délicatement et par des expressions plus fines. Ce ne sont pas des portraits de fantaisie qu'il nous a donnés ; il a travaillé d'après nature, et il n'y a pas une description sur laquelle il n'ait eu quelqu'un en vue. Pour moi qui ai le malheur d'une grande expérience du monde, j'ai trouvé à tous les portraits qu'il m'a faits des ressemblances peut-être aussi justes que les propres originaux i. »
Saint-Simon l'appelle « un homme illustre par son esprit, par son style et par la connaissance des hommes, » et le loue d'avoir surpassé Tiiéophrasle et d'avoir peint les hommes de son temps d'une maniera inimitable.
Nicole, cet autre profond moraUste, faisait une très-haute estime de la Bruyère, qu'il cite plusieurs fois, enl'appelant un grandesprit de ce siècle^.
Boileau n'a pas toujours été suffisamment juste à son égard. Il a dit de lui, en l'appelant, on ne sait pourquoi, du nom de Maximilien : « Maximilien m'est venu voir à Auteuil, et m'a lu quelque chose de son Théophraste. C'est un fort honnête homme, et à qui il ne manquerait rien, si la nature l'avait fait aussi agréable qu'il a envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mérite ^. »
Mais il le dédommagea bien de cette appréciation sévère, quand, dans sa satire sur les femmes, qui fut composée en 1692, mais ne parut qu'en 1694, la même année que fut publiée la huitième édition du livre des Caractères, il fit dire à un de ses interlocuteurs :
« Voilà le sexe peint d'une noble manière ; Et Théophraste même, aidé de la Bruyère, Ne m'en pourrait pas faire un plus riche tableau. »
L'envie fut enfin obligée de se taire, et dès ce moment la gloire de la Bruyère ne cessa de grandir et de s'étendre, jusqu'à ce que, vingtcinq ou trente ans après sa mort, l'intérêt des allusions ayant disparu, la société du dix-huitième siècle, entraînée par des goûts fort différents, ne sut plus, comme on l'avait su de son vivant, et comme on l'a su mieux encore de nos jours, admirer et étudier en lui l'émule et souvent l'égal des plus célèbres moralistes, des Théophraste, des Montaigne, des Pascal, des la Rochefoucauld.
Nous ne dirons que quelques mots sur les rapports du génie de la
1 Lettre du 10 mars 1C88.
2 Traité sur la charité et l'amour-propre, cli. iv et vi.
3 Lettres à Racine, 19 mai 1G87.
Bruyère avec ceux de ses illustres devanciers dans la peinture des mœurs des hommes. Ces parallèles ont été traités trop de fois pour que nous essayions de les refaire.
La Bruyère eut une idée très-heureuse en présentant d'abord au public de son époque la traduction des Caractères de Théophraste, suffisante pour initier agréablement les gens du monde à la société antique : l'opposition que présentait le tableau des mœurs de la tin du dix-septième siècle n'en devenait que plus piquante. La Bruyère fut aussitôt nommé le Théophraste moderne. Cependant il a moins imité Théophraste que Lucien, dont il reproduisit le talent de peindre les ridicules en action.
Sa manière est très-différente aussi de celle des autres moralistes auxquels on l'a si souvent comparé.
Montaigne et la Rochefoucauld, ainsi que ces autres grands moralistes, Nicole, Bourdaloue, Massillon, ont peint l'homme en général, l'homme abstrait et universel, l'homme de tous les temps et de tous les lieux. La Bruyère, circonscrivant davantages on objet, a plutôt peint le courtisan, l'homme de robe, le financier, le bourgeois du siècle de Louis XIV, le courtisan de Versailles avant tout.
On trouve néanmoins dans son livre une quantité de caractères qui appartiennent à tous les temps et à tous les lieux : tels sont, entre autres, le riche et le pauvre, le nouvelliste, le pessimiste et Y optimiste, Yégoîste, le fleuriste, les hommes à manie, etc.
Quels que soient son génie de peintre et son mérite d'observateur, la Bruyère n'enfonce pas si avant dans la connaissance du cœur humain que le font Pascal et la Rochefoucauld, et surtout il demeure bien au-dessous de l'énergie du premier.
« Il faut convenir, dit Chateaubriand, que la Bruyère, qui imite volontiers Pascal, affaiblit quelquefois les preuves et la manière de ce grand génie. Quand l'auteur des Caractères, voulant démontrer la petitesse de l'homme, dit : « Vous êtes placé, ô Lucile, quelque part sur cet atome, etc., » il reste bien loin de ce morceau de l'auteur des Pensées : « Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini? quile peut comprendre? »
« La Bruyère dit encore : « Il n'y a pour l'homme que trois événements : « naître, vivre et mourir ; il ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie tt de vivre.» Pascal fait mieux sentir notre néant : «Le dernier acte est toujours K sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de « la terre sur la tête, et en voilà pour jamais.» Comme ce dernier mot est effrayant ! On voit d'abord la comédie, et puis la terre, et puis l'éternité. La négligence avec laquelle la phrase est jetée montre tout le peu de valeui- de la vie. Quelle amère indifférence dans cette courte et froide histoire de l'homme * 1 »
En la Bruyère il y a plus de sagacité que de profondeur, plus de sens que de philosophie, il est peu fait pour les vastes aperçus, pour les
1 Génie du Christ., 3' part., liv. II, ch. v.
hautes abstractions. Tl est essentiellement l'homme du temps, de l'heure et du milieu où il vil. Ses meilleures observations sont des observations actuelles et des observations de détail. Il ne peut guère peindre que ce qu'il a sous les yeux, mais sa peinture des passions et des singularités contemporaines est si naturelle, est tellement prise dans la réalité, qu'aujourd'hui encore chacun s'y aperçoit soi-même comme dans un miroir tîdèle. Il démôle si bien, et peint d'une touche si vive les faiblesses du cœur humain et les misères del'amour-propre, qu'il faut y reconnaître, malgré qu'on en ait, son image et sa ressemblance; bien plus, qu'il faut rougir de soi, et concevoir le désir de se corriger de ses vices et de ses petitesses : tant, dans cet habile et agréable mélange de portraits et de réflexions, il a un art merveilleux d'insinuer et de faire recevoir les leçons.
Limmortel auteur des Caractères de ce siècle a composé encore un autre ouvrage qui n'a rien ajouté à sa gloire, mais qui mérite cependant de n'être point ici passé sous silence, comme il l'est habituellement, les Dialogues sur le quiétisme, au nombre de sept, qu'on trouva parmi ses papiers, et auxquels le docteur de Sorbonne Du pin, qui les publia trois ans après la mort de la Bruyère, en ajouta deux de sa façon, pour compléter le nombre des neuf dialogues que le célèbre moraliste s'était proposé de faire. Des critiques * ont cru que l'ébauche tracée par la Bruyère s'était perdue, et que les dialogues qui ont été donnés au pubhc étaient tous l'œuvre de Du pin. Nous pensons que si l'on pesait attentivement les raisons qui peuvent faire attribuer à l'auteur des Caractères les dialogues en question, avec celles qu'on a d'en contester l'authenticité, la balance ne tomberait pas du côté de la négative. Qu'on lise cet ouvrage, et on y reconnaîtra, croyons-nous, dès le commencement, la touche du maître.
Dans ces Dialogues sur le quiétisme, l'auteur des Caractères se montre solide et savant théologien. Il nous fait passer en revue toutes les variétés de quiétistes.
Il ridiculise ces disciples de Molinos qui soutiennent que l'oraisou de simple regard dispense et tient lieu de toutes les autres prières, et même des bonnes œuvres ', et prétendent donner « des règles invariables pour porter tout d'un coup les personnes de l'un et de l'autre sexe, un enfant, un valet, un paysan, un maçon, jusqu'à la sublimité de l'oraison ineffable ^. »
Madame Guyon a nécessairement une place privilégiée dans les citations. Dès la première page l'auteur allègue en note le Moyen court de la pénitente du père la Combe et de l'amie de l'archevêque de Cambrai. Mais, quoique ami de Bossuet, la Bruyère n'a garde de tirer parti des Maximes des Saints de Fénelon : délicatesse qui honore son caractère.
1 En particulier M. Walckenaer.
* Diolog., I, » Ibid., II.
Les studieux amis de la belle littérature du dix-septième siècle ne devront pas négliger ces Bialogucf. trop peu connus. Ils n'y trouveront pas assurément toute la force, tout l'art, tout le sel et toute la variété des Provinciales^ mais assez de qualités de style et de composition pour ne point regretter le temps donné à cette lecture.
lie Distrait ^.
Ménalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir ; il la referme. Il s'aperçoit qu'il est en bonnet de nuit ; et, venant à mieux s'examiner, il se trouve rasé à moitié ; il voit que son épée est mise du côté droit, que ses bas sont rabattus sur ses talons, et que sa chemise est par-dessus ses chausses. S'il marche dans les places, il se sent tout d'un coup rudement frapper à l'estomac ou au visage; il ne soupçonne point ce que ce peut être, jusqu'à ce qu'ouvrant les yeux et se réveillant, il se trouve ou devant un limon de charrette, ou derrière un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses épaules. On-l'a vu une fois heurter du front contre celui d'un aveugle, s'embarrasser dans ses jambes, et tomber avec lui, chacun de son côté, à la renverse. Il lui est arrivé plusieurs fois de se trouver tête pour lête ^ à la rencontre d'un prince et sur son passage, se reconnaître à peine, et n'avoir que le loisir de se coller à un mur pour lui faire place. 11 cherche, il brouille, il crie, il s'échauffe, il appelle ses valets l'un après l'autre: on lui perd tout, on lui égare tout : il demande ses gants qu'il a dans ses mains, semblable à cette femme qui
1 Ceci est moins un caractère particulier qu'un recueil de faits de distraction. Ils ne sauraient être en trop grand nombre, s'ils sont agréables, car les goûts étant différents, on a à clioisir. [Nvtc do l'auteur, ajoutée à la 8'^ édition.) « Mauvaise raison, observe un de nos illustres critiques, mauvaise raison, et qui n'est pas d'un maître de l'art; exemple frappant, et trop souvent imité depuis, de ces théories imaginées par les écrivains pour se mettre en paix sur leurs défauts. L'écrivain supérieur ne doit pas écrire pour tous les goûts, mais pour le goût commun à tous; car où il contentera un esprit grossier, il choquera un esprit délicat; l'art est de trouver le point où tous les deux se rencontrent. Molière y a excellé. La remarque de la Bruyère n'est pas digne de lui. La diversité des goûts n'en doit pas être l'incompatibilité. Contentez cette diversité, de telle sorte que chaque lecteur se puisse persuader qull les a tous ; mais, dans le même morceau, ne faites pas deux parts distinctes pour celui qui a le goût difficile, et pour celui qui l'a grossier ou extraordinaire. Et, s'il faut choisir, mieux vaut préférer le premier, car c'est celui-là seul qui donne la gloire. » (NisARD, Uut. de la lUl. franc., 1. III, ch. xii, § 7.)
2 Tête à tête, u Comme M. le Prince sortait de cette assemblée, suivi d'une foule de peuple de ceux qui étaient à lui, je me trouvai iêie pour tête devant son carrosse. » (Retz, Mém., IV, IGôl).
LA. lîRUYÈUK. 317
prenait le temps de demander son masque lorsqu'elle l'avait * sur son visage. Il entre à l'appartement 2, et passe sous un lustre où sa perruque s'accroche et demeure suspendue : tous les courtisans regardent et rient; Ménalque regarde aussi, et rit plus haut que les autres; il cherche des yeux, dans toute l'assemblée, où est celui qui montre ses oreilles et à qui il manque une perruque. S'il va par la ville, après avoir fait quelque chemin, il se croit égaré, il s'émeut, et il demande où il est à des passants, qui lui disent précisément le nom de sa rue. Il entre ensuite dans sa maison, d'où il sort précipitamment, croyant qu'il s'est trompé. Il descend du Palais ; et, trouvant au bas du grand degré ^ un carrosse qu'il prend pour le sien, il se met dedans; le cocher touche, et croit remener son maître dans sa maison. Ménalque se jette hors de la portière, traverse la cour, monte l'escalier, parcourt l'antichambre, la chambre, le cabinet; tout lui est familier, rien ne lui est nouveau : il s'assied, il se repose, il est chez soi. Le maître arrive : celui-ci se lève pour le recevoir ; il le traite fort civilement, le prie de s'asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre ; il parle, il rêve, il reprend la parole : le maître de la maison s'ennuie et demeure étonné; Ménalque ne l'est pas moins, et ne dit pas ce qu'il en pense : il a affaire à un fâcheux, à un homme oisif, qui se retirera à la fin, il l'espère, et il prend patience; la nuit arrive qu'il est à peine détrompé. Une autre fois, il rend visite à une femme; et, se persuadant bientôt que c'est lui qui la reçoit, il s'établit dans son fauteuil, et ne songe nullement à l'abandonner : il trouve ensuite que cette dame fait se« visites longues; il attend à tout moment qu'elle se lève et le laisse en liberté; mais comme cela tire en longueur, qu'il a faim, et que la nuit est déjà avancée, il la prie à souper : elle rit, et si haut, qu'elle le réveille. Lui-même se marie le matin, et l'oublie le soir, et découche la nuit de ses noces ; quelques années après, il perd sa femme, elle meurt entre ses bras,
Pour au lieu de à, devant un substantif répété, s'employait dans diverses autres locutions. Ainsi l'on trouve pas pour pas, au lieu de }jus à pas :
« La dame, qui en grant dostrece Estoit seur son cors defeudaut, Ist de la sale descendant Pas por pas aval le degi(5. »
[Le Lai de L'ombre, éd. Fr. Mich.)
1 Forme lourde et embarrassée qu'il ne faudrait pas imiter. '^ L'appartement du roi, à Versailles : expression consacrée. 3 Le grand escalier. Il b'agil du l'alais de justice.
il assiste à ses obsèques, et, le lendemain, quand on lui vient dire qu'on a servi, il demande si sa femme est prête et si elle est avertie. C'est lui encore qui entre dans une église, et, prenant l'aveugle qui est collé à la porte pour un pilier et sa tasse pour le bénitier, y plonge sa main, la porte à son front, lorsqu'il entend tout d'un coup le pilier qui parle, et qui lui offre des oraisons. Il s'avance dans la nef; il croit voir un prie-Dieu, il se jette lourdement dessus : la machine plie, s'enfonce, et fait des efforts pour crier ; Ménalque est surpris de se voir à genoux sur les jambes d'un fort petit homme, appuyé sur son dos, les deux bras passés sur ses épaules, et ses deux mains jointes et étendues qui lui prennent le nez et lui ferment la bouche; il se retire confus et va s'agenouiller ailleurs. Il tire un livre pour faire sa prière, et c'est sa pantoufle qu'il a prise pour ses Heures, et qu'il a mise dans sa poche avant que de sortir. Il n'est pas hors de l'église qu'un homme de livrée court après lui, le joint, lui demande en riant s'il n'a point la pantoufle de Monseigneur; Ménalque lui montre la sienne, et lui dit : « Voilà toutes les pantoufles que f al sur moi. » Il se fouille néanmoins, et tire celle de l'évêque de ***, qu'il vient de quitter, qu'il a trouvé malade auprès de son feu, et dont, avant de prendre congé de lui, il a ramassé la pantoufle, comme l'un de ses gants qui était à terre : ainsi Ménalque s'en retourne chez soi avec une pantoufle de moins. Il a une fois perdu au jeu tout l'argent qui était dans sa bourse, et, voulant continuer de jouer, il entre dans son cabinet, ouvre une armoire, y prend sa cassette, en tire ce qu'il lui plaît, croit la remettre où il l'a prise : il entend aboyer dans son armoire qu'il vient de fermer; étonné de ce prodige, il l'ouvre une seconde fois, et il éclate de rire d'y voir soji chien qu'il a serré pour sa cassette.
Il joue au trictrac, il demande à boire, on lui en apporte; c'est à lui h jouer : il tient le cornet d'une main et un verre de l'autre, et comme il a une grande soif, il avale les dés et presque le cornet, jette le verre d'eau dans le trictrac, et inonde celui contre qui il joue. Et, dans une chambre où il est familier, il crache sur le lit et jette son chapeau à terre, en croyant faire tout le contraire. 11 se promène sur Teau, et il demande quelle heure il est : on lui présente une montre; à peine l'a-t-il reçue, que, ne songeant plus ni à l'heure ni à la montre, il la jette dans la rivière, comme une chose qui l'embarrasse. Lui-même écrit une longue lettre, met de la poudre dessus à plusieurs reprises, et jette toujours la poudre dans l'encrier. Ce n'est pas tout : il écrit
une seconde lettre, et, après les avoir cachetées toutes deux, il se trompe h l'adresse : un duc et pair reçoit l'une de ces deux lettres, et, en l'ouvrant, y lit ces mots : « Maitie Olivier, ne manquez pas, sitôt la présente reçue, de m'envoi/er ma provision de foin... » Son fermier reçoit l'autre, il l'ouvre et se la fait lire ; on y trouve : « Monseigneur, j'ai reçu avec une soummission aveugle les ordres qu'il a plu à Votre Grandeur... » Lui-même encore écrit une lettre pendant la nuit, et, après l'avoir cachetée, il éteint sa bougie; il ne laisse pas d'être surpris de ne voir goutte, et il sait à peine comment cela est arrivé. Ménalque descend l'escalier du Louvre ; un autre le monte, à qui il dit : « C'est vous que je cherche. » Il le prend par la main, le fait descendre avec lui, traverse plusieurs cours, entre dans les salles, en sort; il va, il revient sur ses pas. Il regarde enfin celui qu'il traîne après soi depuis un quart d'heure; il est étonné que ce soit lui; il n'a rien à lui dire; il lui quitte la main, et tourne d'un autre côté. Souvent il vous interroge, et il est déjà bien loin de vous quand vous songez à lui répondre; ou bien il vous demande en courant comment se porte votre père, et comme vous lui dites qu'il est fort mal, il vous crie qu'il en est bien aise. Il vous trouve quelque autre fois sur son chemin : Il est ravi de vous rencontrer ; il sort de chez vous pour vous entretenir d' une certaine chose. Il contemple votre main : Vous avez-là, dit-il, un beau rubis; est-il balais? Il vous quitte et continue sa route : voilà l'affaire importante dont il avait à vous parler. Se trouve-t-il en campagne, il dit à quelqu'un qu'il le trouve heureux d'avoir pu se dérober à la cour pendant l'automne, et d'avoir passé dans ses terres tout le temps de Fontainebleau ; il tient à d'autres d'autres discours; puis, revenant à celui-ci: u Vous avez eu, lui dit-il, de beaux jours à Fontainebleau; vous y avez sans doute beaucoup chassé.» 11 commence ensuite un conte qu'il oublie d'achever; il rit en lui-même, il éclate d'une chose qui lui passe par l'esprit; il répond à sa pensée, il chante entre ses dents, il siffle, il se renverse dans une chaise, il pousse un cri plaintif, il bâille, il se croit seul. S'il se trouve à un repas, on voit le pain se multiplier insensiblement sur son assiette : il est vrai que ses voisins en manquent, aussi bien que de couteaux et de fourchettes, dont il ne les laisse pas jouir longtemps. On a inventé aux tables une grande cuiller pour la commodité du service : il la prend, la plonge dans le plat, l'emplit, la porte à sabouche, et il ne sort pas détonnement de voir répandu sur son linge et sur ses habits le potage qu'il vient d'avaler. Il oublie de boire pendant tout le
dîner, ou, s'il s'en souvient, et qu'il trouve que l'on lui donne trop de vin, il en flaque plus de la moitié au visage de celui qui est à sa droite ; il boit le reste tranquillement, et ne comprend pas pourquoi tout le monde éclate de rire de ce qu'il a jeté à terre ce qu'on lui a versé de trop. Il est un jour retenu au lit pour quelque incommodité : on lui rend visite; il y a un cercle d'hommes et de femmes dans sa ruelle qui l'entretiennent, et, en leur présence, il soulève sa couverture et crache dans ses draps. On le mène aux Chartreux ; on lui fait voir un cloître orné d'ouvrages, tous de la main d'un excellent peintre* ; le religieux qui les lui explique parle de saint Bruno, du chanoine et de son aventure ^, en fait une longue histoire, et la montre dans l'un de ses tableaux. Ménalque, qui pendant la narration est hors du cloître, et bien loin au delà, y revient enfin, et demande au père si c'est le chanoine ou saint Bruno qui est damné. Il se trouve par hasard avec une jeune veuve; il lui parle de son défunt mari, lui demande comment il est mort. Cette femme, à qui ce discours renouvelle ses douleurs, pleure, sanglote, et ne laisse pas de reprendre tous les détails de la maladie de son époux, qu'elle conduit depuis la veille de sa fièvre, qu'il se portaitbien, jusqu'à l'agonie. <.<-Madame, lui demande Ménalque, qui l'avait apparemment écoutée avec attention, n'aviez-vous que celui-là?» Il s'avise un matin de faire tout hâter dans sa cuisine; il se lève avant le fruit, et prend congé de la compagnie : on le voit ce jour-là en tous les endroits de la ville, hormis en celui où il a donné un rendez-vous précis pour cette affaire qui l'a empêché de dîner, et l'a fait sortir à pied, de peur que son carrosse ne le fît attendre. L'entendez-vous crier, gronder, s'emporter contre l'un de ses domestiques? Il est étonné de ne le point voir. «Où peut-il cire? dit-il, que fait-il? qu'est-il devenu? Qu'il ne se présente plus devant moi, je le chasse dès à cette heure. Le valet arrive, à qui il demande fièremeat d'où il vient; il lui répond qu'il vient de l'endroit où il l'a envoyé, et il lui rend un fidèle compte de sa commission. Vous le prendriez souvent pour tout ce qu'il n'est pas : pour un stupide, car il n'écoute point, et il parle encore moins ; pour un fou, car, outre qu'il
1 II s'agit d'un miracle qui aurait déterminé saint Bruno à se retirer dans la solitude. On allait ensevelir Raymond, chanoine de Paris, célèbre par son élO' quence et son savoir : en présence de tous les assistants, le mort se releva dans sa bière et s'écria qu'il était damné ; puis il s'affaissa sur lui-même. — Les tableaux représentant la vie du saint sont de Lesueur {I6l7 à 1655). Ed. Jannet.
2 Voir Lelt, e à PAcalém e. V.
LA BRLYEHE. 32i
parle tout seul, il est sujet à de certaines grimaces et à des mouvements de léte involontaires; pour un homme fier et incivil, car vous le saluez, et il passe sans vous regarder, ou il vous regarde sans vous rendre le salut; pour un inconsidéré, car il parle de banqueroute au milieu d'une famille oii il y a cette tache ; d'exécution et d'échafaud devant un homme dont le père y a monté ; de roture devant des roturiers qui sont riches et qui se donnent pour nobles. De môme, il a dessein d'élever auprès de soi un fils naturel, sous le nom et le personnage d'un valet, et, quoiqu'il veuille le dérober à la connaissance de sa femme et de ses enfants, il lui échappe de l'appeler son fils dix fois le jour. Il a pris aussi la résolution de marier son fils à la fille d'un homme d'affaires, et il ne laisse pas de dire de temps en temps, en parlant de sa maison et de ses ancêtres, que les Ménalques ne se sont jamais mésalliés. Enfin, il n'est ni présent ni attentif, dans une compagnie, à ce qui fait le sujet de la conversation. Il pense et il parle tout à la fois; mais la chose dont il parle est rarement celle h laquelle il pense; aussi ne parle-t-il guère conséquemment et avec suite : oii il dit non, souvent il faut dire oui, et oti il dit oui, croyez qu'il veut dire non. Il a, en vous répondant si juste, les yeux fort ouverts, mais il ne s'en sert point : il ne regarde ni vous ni personne, ni rien qui soit au monde; tout ce que vous pouvez tirer de lui, et encore dans le temps qu'il est le plus appliqué et d'un meilleur commerce, ce sont ces mots : Oui vraiment; C'est vrai; Bon! Tout de bon? Oui-dà ! dépense qu'oui ; Assurément ; Ah I ciel ! et quelques autres monosyllabes qui ne sont pas même placés à propos. Jamais aussi il n'est avec ceux avec qui il paraît être : il appelle sérieusement son laquais monsieur, et son ami, il l'appelle la Verdure ; il dit Votre Révérence à un prince du sang, et Votre Altesse à un jésuite. Il entend la messe ; le prêtre vient h éternuer, il lui dit : Dieu vous assiste! Il se trouve avec un magistrat. Cet homme, grave par son caractère, vénérable par son âge et par sa dignité, l'interroge sur un événement, et lui demande si cela est ainsi ; Ménalque lui répond : Oui, mademoiselle. Il revient une fois de la campagne : ses laquais en livrée entreprennent de le voler, et y réussissent; ils descendent de son carrosse, lui portent un bout de flambeau sous la gorge, lui demandant la bourse, et il la rend. Arrivé chez soi, il raconte son aventure h ses amis, qui ne manquent pas de l'interroger sur les circonstances, et il leur dit ; « Demandez à mes gens, ils y étaient. »
{Caractères. De l'homme, ch. xi.)
PuOSATtUnS DU XVll" SIÈCLE. II. 21
lie Fleuriste.
Le fleuriste a un jardin dans un faubourg; il y court au lever du soleil, et il en revient à son coucher. Yous le voyez planté et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire : il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l'a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie: il la quitte pour V Orientale : de là il va à la Veuve; il passe au Drajj dor, de celle-ci à V Agate, d'où il revient enQn à la Solitaire; où il se fixe, où il se lasse, où il s'assied, où il oublie de dîner : aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées; elle a un beau vase ou un beau calice : il la contemple, il l'admire : Dieu et la nature sont en tout cela ce qu'il n'admire point : il ne va pas plus loin que l'oignon de sa tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille écus, et qu'il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa journée : il a vu des tulipes. {Ibid, De la mode, ch. xm.)
MOLIÈRE (Jean-Baptiste Poquelin de).
Le théâtre, a-t-on mainte fois répété, est une école de morale. Triste école trop souvent ! Mais enfin les auteurs dramatiques peignent les mœurs, et, à ce titre, ils doivent être placés et étudiés après les moralistes .
Si ce n'est pour les leçons qu'ils offrent, au moins pour le style, ils ont une très-grande importance, en particulier les auteurs de comédies en prose, les seuls dont nous ayons maintenant à nous occuper. L'étude des auteurs comiques, comme celle des meilleurs épistoliers, est indispensable pour avoir une connaissance pratique du génie et des tournures de la langue, pour acquérir une manière de parler et d'écrire sur toutes sortes de sujets familiers, simple, franche et corsée.
Au dix-septième siècle, le vers était en possession presque aussi exclusive du théâtre comique que du théâtre tragique. Plusieurs auteurs essayèrent cependant avec succès d'introduire dans la comédie la prose, que Larivey, au seizième siècle, avait, non sans talent, fait parler à Thalie. Tels furent Molière, Brueys, Dancourt, Regnard, Dufrény. Nous remettrons à parler de Regnard et de Dufrény au dix-huitième siècle, et nous ne consacrerons ici d'étude particulière qu'à Molière et à Brueys. Encore n'en ferons-nous pas, à proprement dire, dans cette partie des prosateurs, sur Molière. Un tel écrivain demande d'être étudié d'ensemble, et nous ne le devrons faire que quand nous parlerons des poètes. Nous nous contenterons donc, pour le moment, de dire quelques mots sur son talent de prosateur, que l'on pourra suffisamment apprécier d'après les extraits que nous présenterons.
Molière, qui eut la gloire de redonner le premier aux personnages de la comédie un langage conforme à leur sexe, à leur caractère, à leurs passions, à leur condition, fit triompher ce naturel dans la prose comme dans les vers, et il ne se montra pas moins grand écrivain dans ce second genre que dans le premier. Des juges très-autorisés ont même trouvé sa prose supérieure à ses vers: tel est Fénelon, qui estimait particulièrement le style de l'Avare; seulement il] était un peu sévère pour la poésie de l'auteur du Misanthrope, de Tartuffe et des Femmes savantes ' .
Si belle, si grande, si poétique môme que fût la prose de Molière, grâce surtout à l'inversion qu'il excelle à manier, les contemporains eurent peine à se faire à des comédies qui n'étaient pas rimées. Ainsi
' Voir Lettre à l'Académie, V.
la prose de l'Avare dérouta les spectateurs, et ce chef-d'œuvre ne put pas aller d'abord au delà de sept représentations. << Comment, disait un certain duc, Molière est-il fou, et nous prend-il pour des benêts, de nous faire essuyer cinq actes de prose ? A-t-on jamais vu plus d'extravagance ? Le moyen d'être diverti par de la prose ! » On en dit autant quand le grand comique donna le Festin de Pierre. Cette seconde pièce de cinq actes en prose parut une nouveauté inouïe et insupportable, etl'on donna la préférence à une comédie assez médiocre d'un acteur de l'hôtel de Bourgogne, nommé Villiers, qui avait traité un peu avant lui le même sujet en vers. En 1673, immédiatement après la mort de Molière, Thomas Corneille versifia le Festin de Pierre, qui, sous cette nouvelle forme, eut un grand succès. Et cependant quel homme d'un goût vraiment littéraire ne préférerait de beaucoup, aujourd'hui, la prose de Molière aux vers de Thomas Corneille?
Que nos lecteurs prêtent toute leur attention aux extraits suivants de la Critique de l'École des femmes, du Médecin malgré lui et de Don Juan, et qu'ils jugent si on ne peut pas dire, pour la prose comme pour les vers, que « les œuvres de l'immortel Molière sont ce qu'il y a peut-être de plus excellent dans la langue française *. »
SaA comédie est plus difficile à bien traiter que la tragrédie.
Quand, pour la difficulté, vous mettriez un peu plus du côté delà comédie, peut-être que vous ne vous abuseriez pas; car enfin je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la fortune, accuser les destins, et dire ^ des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez. Ce sont des portraits à plaisir, où l'on ne cherche point de ressemblance, et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature. On veut que ces portraits ressemblent; et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites reconnaître les gens de votre siècle.
En un mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n'être point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites. Mais ce n'est pas assez dans les autres : il y faut plaisanter; et
1 Mém. de Trévoux, mars 1735.
2 La grammaire prescrirait aujourd'hui de répéter la préposition devant accuser et devant dire.
c'est une étrange * entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. {La Critique de l'École des femmes, se. vu.)
Défense de VÉcole des femmes.