Lettre du 29 mai 1G
196 LES PROSATEURS DU DIX-SEPTlÈMIi SIÈCLE.
L'auteur explique ainsi l'objet qu'il se propose :
« L'iiistoire du cardinal Ximeiiès que j'ai dessein d'écrire contient des exemples qui peuvent la rendre utile, et des événements qui peuvent la rendre agréable. On verra, dans la relation de sa vie, un homme que la providence de Dieu élève insensiblement, et qui, par ses vertus différentes, peut servir de modèle aux différentes conditions où il se trouve : un religieux fidèle à sa vocation, occupé des règles et des obligations de son état, régulier dans les observances communes, austère dans sa conduite particulière, ennemi des relâchements qui s'introduisent dans les cloîtres, et séparé du monde, plus par son cœur et par son esprit, que par sa i-etraite : un archevêque que l'innocence et l'intégrité de ses mœurs, sa vigilance pastorale, son zèle pour la discipline ecclésiastique, sa charité libérale envers les pauvres, rendent vénérable, non-seulement à l'Espagne, mais encore h toute l'Église : un ministre d'État d'un génie actif, pénétrant, élevé, qui n'a d'autre vue, dans ses conseils ni dans ses actions, que la félicité publique, qui travaille sans relâche et sans intérêt à l'agrandissement de la monarchie qu'il gouverne ; qui, par des principes d'honneur et de religion, s'élevant au-dessus de sa condition et de son âge, va faire en Afrique, à ses dépens, une guerre sainte, et qui, malgré les jalousies et les inimitiés des grands, entretient Tordre et la paix dans le royaume, et fait valoir l'autorité pour faire régner la justice.
« La grandeur et la variété des événements accompagnent ces grands exemples. Les accroissements de la monarchie d'Espagne par les conquêtes, et par la politique de Ferdinand ; l'entière réduction des Maures devenus chrétiens, ou châtiés de leurs révoltes ; les troubles, et les contestations de droit, que cause la mort de la reine Isabelle ; les mouvements que produit la mésintelligence du roi Ferdinand et de l'archiduc Philippe son gendre; une régence difficile et tumultueuse sous une reine faible d'esprit, incapable de gouverner, et sous un prince encore enfant élevé dans une cour étrangère, ont fourni de matière à la capacité, à la prudence et au courage du cardinal Ximenès, comme nous le ferons voir dans la suite de son histoire. »
h'Ehtoire du cardinal Ximenès offre des parties d'un haut intérêt, tel que le récit de la folie de Jeanne, mère de Gharles-Quint, après la mort de son mari Philippe le Beau. On y remarque particulièrement ce curieux passage :
« Dans les voyages qu'elle fit, elle ne marchait que la nuit, et comme on l'avertissait que c'était une incommodité pour elle et pour sa cour, elle répondait : Qu'une JuMiiête femme, après avoir perdu son mari qui était comme son soleil, devait fuir la lumière du jour, et ne marcher que dans les ténèbres. Ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'est qu'elle faisait porter le cercueil de son mari de ville en ville et de bourg en bourg, comme pour lui faire des funérailles perpétuelles. Une longue suite de gens à pied et à cheval avec des flambeaux allumés, environnaient ou accompagnaient ce corps, sur lequel elle jetait souvent les yeux, et dès qu'elle était arrivée, on allait le remettre dans la paroisse du lieu, où les chapelains de la cour lui faisaient tous les matins un service aussi solennel que s'il ne fût mort que du jour d'auparavant.
(( On raconte sur ce sujet qu'une vieille femme pendant que l'archiduc débarquait dans la Galice, avait dit en le regardant : Allez, pauvre prince, vous ne serez pas longtemps avec tiou^', et vous vous promènerez plus dans la
FLliCHIElî. 197
Castille après votre mort, que durant votre vie. Ceux qui gardaient le cercueil dans l'église, avaient ordre de veiller très-exactement, et d'empêcher surtout qu'aucune femme ne le touchât. C'était par cette bizarre jalousie que les femmes étaient devenues insupportables à cette princesse. Elle n'avait pas voulu que Jeanne d'Aragon ni la marquise de Dénia la suivissent dans ce voyage, quoiqu'elle se plût d'ailleurs h leur entretien, et comme elle allait de Torquemada :\ Hornillos, ayant aperçu une abbaye, elle eut envie d'y loger, et fit arrêter le convoi ; mais, ayant su que c'était un monastère de filles, elle aima mieux camper, et laisser jusqu'au lendemain sa pompe funèbre en pleine campagne '. »
Dans cette histoire l'auteur aborde des sujets très-délicats, tel que l'établissement de l'Inquisition, dont le cardinal Ximenès dirigea les poursuites avec tant de rigueur. On sent que le cœur de Fléchier compatit aux supplices de tant de malheureux; cependant il approuve une institution que le pape avait formellement sanctionnée et encouragée. Il parle ainsi des nombreux auto-da-fé qui eurent lieu en 1507 :
« On fit la recherche de ceux qui judaïsaient, qui professaient ou qui enseignaient des hérésies, qui n'avaient point de religion, ou qui avaient quitté la véritable. On les brûlait si le crime et le scandale étaient considérables ; sinon, on les condamnait aux prisons, aux amendes, à la confiscation des biens. On offrit d'abord le pardon à tous ceux qui voudraient se reconnaître et recevoir l'absolution canonitiue; et dans cette première inquisition, il y eut dix-sept mille personnes qui furent réconciliées à l'Église; deux mille qui furent brûlées, et le nombre des fugitifs fut encore plus grand. Les peuples eurent quelque peine à s'accoutumer à cette nouvelle forme de droit et de procédure où les enfants étaient punis pour les péchés de leurs pères, où l'accusateur ne paraissait point, où les témoins n'étaient ni déclarés ni confrontés, et où la peine de mort était trop légèrement décernée. Mais on leur fit entendre que les lois de l'Église changeaient selon les temps, que la liberté de pécher croissant, 11 était juste que la sévérité du châtiment fût plus grande ; et que ceux-là, étaient indignes de la vie qui violaient la religion de Jésus-Christ et les saintes pratiques des anciens Pères 2. »
Fléchier nous a lui-même appris, dans une de ses lettres, qu'il avait été adroitement engagé à entreprendre l'histoire du cardinal Ximenès par un père Souhaiti, cordelier, qui lui avait fourni, sans se faire connaître, les mémoires nécessaires. Il écrivait à ce religieux, plusieurs années après que l'ouvrage eut été publié :
« Je vous pardonne les petites tromperies que vous avez faites pour m'en gager à ce travail dans un temps où je n'avais que des occupations volontaires, et où j'étais maître de mon loisir. S'il est vrai, comme vous le dites, que ce livre ait eu (juelque succès dans le monde, vous pouvez vous en attribuer une partie. Vous m'en avez fourni les premières matières, et vous avez quelque
1 Hiit. de Ximm., liv. II.
2 Ihid., an l.'iOT.
droit de vous intéresser à sa réputation, puisque vous avez part à sa naissance 1. »
« L'histoire de Ximenès, dit d'Alemberl, rendit l'auteur si célèbre en Espagne, que la plupart de ses ouvrages y furent traduits. » Elle fut aussi goûtée en France; cependant la plus grande partie du public donna la préférence à la vie du même Ximenès par Marsollier. Fléchier avait voulu faire voir un saint dans le fameux cordelier, devenu cardinal el presque roi ; Marsollier peignit le ministre habile et ambitieux : ce dernier portrait parut plus vraisemblable.
Fléchier est encore auteur d'un ouvrage historique beaucoup moins connu, et qui n'est qu'une traduction du latin de Graziani, la Vie du cardinal Comme7idon, morl en 1^:84, après avoir joui de la confiance des papes Jules II, Marcel II, Paul IV, Pie IV, Grégoire XIII. et avoir été chargé des affaires et des négociations les plus importantes.
u La cour de Rome, dit Fléchier dans sa préface, n'eut jamais de ministre plus éclairé, plus agissant, plus désintéressé, ni plus fidèle. Il soutint le poids des négociations les plus importantes, en des temps très-difficiles. Il passa dans les royaumes les plus éloignés avec une diligence incroyable. Il s'acquit l'amitié des princes, sans jamais condescendre à leurs erreurs ni à leurs passions. Il travailla sans relâche à rétablir la foi et la discipline de l'Église, et il s'opposa au torrent des hérésies naissantes, avec une fermeté et une sagesse extraordinaires, )>
Dans cette Vie du cardinal Commcndon, composée avant l'Histoire de Théodose et ÏHistoire de Ximenès, Fléchier se tient rigoureusement au rôle de traducteur et se permet à peine quelquefois de s'affranchir d'un mot à mot trop scrupuleux :
« J'ai suivi mon original sans m'y attacher avec trop de sujétion, et j'ai tâché de conserver partout le sens de l'auteur, en l'accommodant avec notre langue. J'ai cru qu'il m'était permis de retrancher quelques redites dans les harangues et dans les digressions, et d'adoucir quelques termes qui expriment un peu fortement les prétentions de la cour de Rome, et qui ne sont pas tout à fait de notre usage. «
D'ailleurs, aucune réflexion, aucune note; seulement une courte préface toute à la louange du fameux cardinal, et de Graziani, « qui avait été le témoin de toutes ses actions et le compagnon de tous ses voyages. )> Les adversaires des doctrines ultramontaines que Commendon professait dans ce qu'elles ont de plus- absolu ont reproché à l'écrivain français d'avoir ainsi paru faire bon marché des maximes gallicanes. Aujourd'hui il faudrait le louer au lieu de le blâmer.
La vie laborieuse et régulière de Fléchier méritait d'être récompensée par les honneurs de l'Église. Il n'en fut revêtu qu'assez tardivement, mais enfin, en 1G8j, Louis XIV le nomma à l'évôché de
1 Lettre LVIII, 20 nov. 1G95.
Lavaur : « Je vous ai fait unpeu attendre une place que vous méritiez depuis longtemps, lui dit l'affable monarque en l'élevant à ce siège ; mais je ne voulais pas me priver si tôt du plaisir de vous entendre. » Le nouvel évoque fut accueilli avec enthousiasme dans son diocèse, et tout de suite il s'y affectionna et s'y plut infiniment.
« L'évêcbé qu'on m'a donné est d'un assez bon revenu et dans un lieu assez agréable, écrivait-il. Il est môme peu étendu et n'oblige pas h beaucoup de peine : cependant, ajoutait-il dans un sentiment tout épiscopal, vous savez que c'est une charge terrible et que le soin des âmes est un grand poids i. »
Il disait encore dans une autre lettre :
« Je suis dans un diocèse agréable, tranquille et abondant, dont je suis absolument le maître, soit pour le spirituel, soit pour le temporel 2. »
Il fut bientôt arraché au troupeau qu'il aimait, dontil était aimé, et au milieu duquel il était si heureux. Malgré ses refus et ses instantes prières auprès du roi, il fut transféré, en 1687, àl'évêché de Nîmes.
Cette ville, qui est encore la métropole protestante du midi de la France, était alors remplie de calvinistes irrités de l'édit qui leur enlevait la liberté de leur culte. Fléchier sut gagner les uns, calmer les autres, les forcer tous à l'estime pour son caractère.
L'évêque de Nîmes ne répugnait pas à l'emploi de moyens de rigueur pour contraindre les protestants à l'abjuration et les nouveaux convertis à l'exercice du catholicisme. Écrivant au marquis de Châteauneuf, sur l'état de la religion et sur les dispositions des nouveaux convertis de son diocèse, après les déclarations du roi, il lui disait :
« Je vous avoue. Monsieur, que j'ai un sensible déplaisir de voir qu'avec toutes les bonnes intentions du roi, et, si je l'ose dire, tous nos soins, une si bonne œuvre fasse si peu de progrès. Les gentilshommes et surtout leurs femmes donnent sur la religion de très-mauvais exemples dans les villages, et ne vont presque point h l'église, et répondent, quand nous les exhortons, que le roi ne l'ordonne pas. Les juges qu'ils établissent dans leurs justices sont aussi mal disposés qu'eux, et favorisent secrètement ceux qui contreviennent aux déclarations. Plusieurs qui jouissent des biens des fugitifs font aussi peu de cas de la religion catholique que s'ils étaient à Genève ou en Hollande. Le roi dans ses instructions condamne tous ces gens-là, et je ne sais pourquoi ou comment tout cela subsiste, sans être puni ou corrigé, quoiqu'il me semble que chacun ait envie de s'acquitter de ses fonctions, et du service qui lui es' recommandé.
« A Dieu ne plaise que je veuille attirer des peines sur qui que ce soit-, la douceur et la charité doivent adoucir notre zèle. Je ne fais que vous représenter l'état où se trouve mon diocèse, et où sont à peu près tous les autres que je connais ^. »
1 Lettre XXV, 18 nov. IGSr».
2 Lettre XXXIX, 2G août iG8G.
3 Lettre LXXXIIL
Il dit assez clairement qu'il faudrait recourir au châtiment et à l'exemple contre les nouveaux convertis malades qui refusent le ministère des curés, et déclarent qu'ils veulent mourir dans la religion où ils sont nés *.
Quand éclata la guerre des Cévennes, Fléchier se prononça pour une répression énergique des rebelles, dont les excès lui inspiraient une horreur qu'il ne cachait pas. Il écrivait dans un moment où ce soulèvement s'apaisait :
« Nous sommes ici, grâce au Seigneur, dans une grande tranquillité, contents que Cavalier soit embarqué dans la flotte anglaise. Ce vaisseau périra sans doute, étant chargé de tant de crimes; quelque orage imprévu se lèvera et le brisera contre quelque efl'royable rocher : aussi bien ce scélérat serait-il venu périr ici sur une roue ^. «
Cependant les malheurs de ces obstinés fanatiques touchaient son cœur : « Je suis père, je suis pasteur, écrivait-il ; je dois soulager les uns, adoucir les autres, les aider et secourir tous^. »
L'évèque de Nîmes se mon trait surtout digne du premier sacerdocepar les soins actifs qu'il apportait à maintenir la régularité dans son clergé et à faire cesser les abus et les désordres qui s'y glissaient ^. Il veillait aussi avec la plus grande sagesse à ce que l'apparence de la piété ne prît pas la place de la religion véritable. C'est ainsi qu'il s'employa vigoureusement à empêcher l'établissement d'une confrérie de pénitents qui était loin de lui paraître offrir les garanties désirables. Il a sur ce sujet une lettre extrêmement intéressante qui rappelle quelques traits des 3Iémo ires sur les Grands Jours:
« Il a pris ici à nos gens, Monsieur, écrivait-il à un magistrat, une nouvelle espèce de fohe, dont vous allez être surpris. Nous en avons vu de fanatiques ; d'autres ont vécu et vivent encore en athées ; en voîci qui veulent, à quelque prix que ce soit, se faire pénitents blancs. Il y a quelques années, dans le temps même des troubles, on me fit pressentir si je voulais établir une confrérie de pénitents ; qu'il était honteux que INîmes n'eiàt pas de gens de cette dévotion et de cet habit; que cet ordre était fort du goût des nouveaux convertis; qu'au reste, en faveur de mon nom, on les appellerait les confrères du Saint-Esprit. Comme c'était alors la mode des imaginations et des fantaisies, je pardonnai celle-là, je me contentai de leur dire, que des assemblées de nouvelle institution et des processions masquées n'étaient guère de saison en ce pays-ci. J'avais cru que l'affaire finirait là. J'appris dans la suite que la ferveur de ces gens de bien ne faisait que croître, qu'ils tâchaient sourdement de s'attirer
1 Lettre LXXXIII.
2 Lettre CCLVIII.
3 Lettre du 27 avril 1704.
4 Voir la Lettre CCCXVIII, à M. le président de Riquet, sur une cure en litige, dans laquelle s'était introduit un moine « qui n'avait rien moins conservé que sa réforme. »
des camarades; qu'ils avaient retenu la chapelle du présidial; qu'ils sollicitaient une bulle h Rome, et qu'ils espéraient que le saint-père aurait pitié de la ville de Nîmes, et leur accorderait, pour la rendre sainte, une compagnie de pénitents. J'écoutais encore ces discours comme des contes faits à plaisir, lorsque je vis venir chez moi cette vénérable troupe destinée h réparer par sa piété tous les péchés commis par les hérétiques, et même par les catholiques. Les deux chefs de ces messieurs étaient, M... qui portait la bulle, et qui me la présenta, homme qui n'avait jamais donné de ces espérances de religion, qui n'a pas laisse d'avoir ses aventures scandaleuses, et dont la vie aurait a la vérité besoin d'ôtre pénitente. L'autre est le sieur... qui, n'ayant pu vivre en repos dans la confrérie du Saint-Sacrement, dont il était, voudrait se faire fondateur d'une autre, dont il fût le maître. Ils m'expliquèrent leurs désirs, et je leur répondis, qu'on s'était passé si longtemps dans Nîmes de ces sortes de congrégations, qu'il y avait tant d'autres moyens de se sanctifier; qu'ils avaient leurs paroisses, oit ils pouvaient assister aux saints offices, que le nom de pénitents n'était rien, si l'on ne faisait pénitence, et que pour se disposer à la pénitence, il fallait quitter les mauvaises habitudes et les mauvais commerces qu'on avait; qu'à l'égard de la compagnie qu'ils voulaient établir, je croyais que cet établissement ne convenait ni à la religion de mon diocèse, ni peut-être aux affaires présentes de la ville et de la province. Je pris la bulle, où le pape leur accorde ce qu'ils ont demandé pour l'érection de leur confrérie ; je la leur rendis, et leur conseillai de n'y plus penser. Depuis ce temps-lh, ils ont eu l'insolence de me faire faire trois significations, dont je me suis moqué. Mais enfin ce dernier acte que j'ai l'honneur de vous envoyer, m'a paru aller un peu trop loin. Je sais bien que ni le pape ni le parlement ne me peuvent obliger d'établir une confrérie dans mon diocèse malgré moi. Mais les tracasseries sont toujours désagréables, et je crois que vous aurez la bonté d'arrêter ces fous par autorité, citer incessamment devant vous le sieur... et ceux qui sont nommés dans l'acte, faire entendre que vous vous informerez des autres, leur faire une bonne réprimande, leur ordonner de me venir faire satisfaction, et de se désister de cette folle prétention. M. le D. de R... voudra bien, si le cas y échoit, leur faire aussi sa petite correction i. »
Il se montrait plein de charité pour les pauvres dont, avant son épiscopat, il avait souvent plaidé la cause avec l'éloquence du cœur, comme dans ce passage de son Sermo7i puiir l'ouverture des États du Languedoc, en 1668 :
« L'Écriture sainte nous ordonna, tantôt de traiter les pauvres avec équité et avec justice, et de ne leur point imposer de fardeau qui soit difficile à porter, de les ménager comme la prunelle do l'œil, et d'ouvrir nos entrailles à ces malheureux, qui n'ont reçu de la substance de ce monde qu'autant qu'il en faut pour prolonger une vie, ou plutôt une patience qui leur est à charge , et que la providence divine semble avoir abandonnés h la miséricorde des hommes. Tantôt elle nous commande d'avoir pitié de ces mercenaires, qui n'ont que leurs mains pour leur héritage, et qui, vivant de leur travail, dont on leur fait souvent, par d'injustes retardements, mendier et presque acheter le salaire, usent leurs corps en les fatiguant, et payent, à la lettre, la peine du premier péché en mangeant leur pain à la sueur de leur front et de leur vi-
1 Lettre CCCXV, 17 nov, 1T07.
sage. Tantôt, elle vous avertit qu'il faut honorer l'agriculture et ceux qui l'exercent, comme les restes de l'innocence de nos premiers pères, qui, portant le poids du jour et de la chaleur, loin des vices que le commerce du monde inspire, passent leur vie dans la pauvreté et nous procurent l'abondance.
« C'est dans cette vue, que, par une charité tendre et prudente, vous entrez dans les intérêts et dans les besoins de cette Providence, qui se soutient et s'affaiblit aussi par son zèle. C'est à vous à prendre en main la balance du sanctuaire, pour peser ce que la nécessité exige et ce que la charité demande; ce que vous devez à César, comme tributaires de sa puissance, et ce que vous devez à Dieu, comme redevables à sa justice; ce que la raison veut que vous laissiez à la commodité des particuliers, ce que la politique veut que vous destiniez au saint public. C'est à vous qui venez ici, comme ces hommes sages et désintéressés, reconnus tels chacun dans leur tribu, que Moïse choisit autrefois pour régler les affaires d'Israël ; c'est i\ vous, dis-je, à discerner la cause du pauvre, à ménagerie sang du peuple, pour ainsi dire, goutte à goutte ; à proportionner ses devoirs, non pas à ses désii-s qui sont infinis, mais au peu de force qui lui reste ; à rendre le joug qu'il porte aussi aisé, s'il se peut, qu'il est volontaire, et à compatir du moins aux peines que leur soumission n'empêche pas de sentir, et que les conjonctures fatales du temps ne vous permettent pas de lui épargner. »
L'aumône paraissait justement à Fléchier l'œuvre de piété la plus indispensable. Il trouvait qu'il valait mieux assister les pauvres que de bâtir des églises ^ Pour soulager les malheureux, il évitait lui-môme les dépenses inutiles et s'éloignait de tout faste. Il avait le bon sens de ne pas oublier la modestie de son origine. Jamais il ne rougit des honnêtes gens auxquels il devait le jour, et l'on voit dans sa correspondance combien il aimait sa mère.
Simple et modeste, il ne permettait pas volontiers, cependant, que la fatuité lui reprochât sa naissance. Un jour un prélat courtisan, tout bouffi d'un nom qu'il ne soutenait par aucun mérite personnel, témoignait à Fléchier lui-même sa surprise qu'on l'eût tiré de la boutique de ses parents pour le placer sur le siège épiscôpal. Avec cette manière de penser, lui répondit l'évéque de Nîmes, je crains que si vous étiez né ce que je suis, vous n'eussiez fait des chandelles. Il fit une réponse aussi noble au flatteur et arrogant la Feuillade qui avait osé lui dire : Avouez que votre père serait bien étonné de vous voir ce que vous êtes. — Peutêtre moins étonné qu'il ne vous semble, répondit le prélat, car ce n'est pas le fils de mon père, cest moi qu'on a fuit évêque.
Ces réponses, très-louables assurément, montrent que Fléchier avait beaucoup de vivacité dans le caractère. Un petit fait, raconté dans ses Réflexions sur les différents caractères des ho.mmes, le fait encore mieux voir :
« I! me souvient, y lit-on, qu'étant à Venise j'eus la curiosité de me trouver une fois h l'assemblée du sénat, qui se tient tous les dimanches au matin, sans avoir égard au jours. J'avais, à la vérité, ouï la messe avant que d'y entrer, dont
1 Voir, sur ce sujet, la lettre CCCLXI, 23 mars 1709.
2 Jour est pris ici pour le quatrième du mois.
bien me prit, parce que l'on n'en sortit qu'à midi, mais plusieurs nobles ne l'entendirent pas. J'avoue que je fus scandalisé que ce jour, qui doit être plus particulièrement employé au culte do Dieu, fîit choisi pour les affaires de la république ; je ne pus m'en taire, et je dis à un noble avec qui je jouais quelquefois au billard que cela me faisait beaucoup de peine. 11 me répondit : Siaiiîo Veneziani e poi Crisliani, qu'ils naissaient Vénitiens, et qu'ils étaient après faits chrétiens ; que quand ils avaient donné leurs soins à ce qui regardait l'État, ils pensaient après à s'acquitter de leurs devoirs de chrétiens: paroles les plus libertines et les plus impies que j'aie ouïes de ma vie. Si j'avais suivi les mouvements de mon indignation, je lui aurais dit mille injures; mais je parlais à un noble, et j'étais à Venise, il n'en fallait pas davantage pour me rendre sage. Je levai seulement les épaules, et lui fis connaître que sa réponse me surprenait et m'affligeait également ; il n'en fut pas plus touché, nous nous séparâmes et nous ne nous vîmes plus. »
Si l'on veut bien connaître le caractère et l'esprit de Fléchier, il faut lire sa correspondance. D'ailleurs ces lettres, qu'on a jusqu'ici presque complètement négligées, abondent en faits d'une haute importance.
Elles offrent à l'histoire les renseignements les plus curieux et les plus certains sur la révolte des Cévennes, une des conséquences déplorables de la révocation de l'édit de Nantes, mais en même temps un des effets des intrigues des ennemis de la France, associés à la haine des sectaires pour susciter des embarras à Louis XIV et pour l'abaisser. C'est dans cette correspondance qu'il faut voir ce qu'étaient au vrai ces camisards dont on a fait, dans ces derniers temps, des peintures si peu ressemblantes. Les populations des Cévennes, nous dit-on, « étaient des tribus pastorales, de mœurs trèspures, d'un caractère fort doux dans leur sauvagerie '. » De quel temps nous parle-ton? Ce ne peut être de celui où ils inspirèrent tant de terreur et d'épouvante à tous les catlioliques de la contrée, et oi\ ils commirent de si nombreux et si abominables excès :
« On a beau les poursuivre, écrit Fléchier, on n'a pas assez de monde à leur opposer. Comme ils savent mieux les chemins, et qu'étant maîtres de la campagne, ils reçoivent de tous côtés des secours pour vivre et des avis pour se sauver, ils échappent toujours, et tuent impunément les prêtres et les anciens catholiques dans les villages où ils en trouvent, n'épargnant ni sexe ni âge ; exerçant môme sur eux des cruautés inouïes. Nous n'oserions sortir de nos villes sans escorte, et nous savons qu'on tient dans nos villes mêmes des discours séditieux, qui marquent que nous ne sommes en sûreté que parce que nous y avons des troupes pour nous garder. Cependant les églises sont fermées, les prêtres fugitifs, l'exercice de la religion catholique aboli dans la campagne, et la frayeur répandue partout 2, »
Une lettre écrite le mois suivant renferme des détails encore plus
1 Michclet, llist. de Fiano'. au dix-septième siècle, Louis XIV, ch. xxvi. «Lettre CXXXVI, Kîmes, 7 mars 1703.
affreux et tout aussi incontestables. L'évoque de Nîmes explique d'abord qui sont ces extravagants sectaires, et fait ensuite connaître par des faits trop positifs les horreurs dont ils se rendent journellement coupables :
« Ces fanatiques, Monsieur, sont présentement tous les huguenots d'autrefois, qui sont ces nouveaux convertis de la campagne, séduits par des gens qui se disent propliètes, qui prêclient la délivrance d'Israël, qui soufflent le Saint- E>p''it aux garçons et aux filles, et leur apprennent un jargon et des contorsions extraordinaires, et qui se croient inspirés de tuer les prêtres et les catholiques, et de faire la guerre au roi jusqu'à ce qu'il leur laisse rebâtir leurs temples et pratiquer librement leur religion. D'abord ils égorgèrent quelques missionnaires. Comme ils étaient en petit nombre, on les dissipa et on les négligea ; ils se rassemblèrent, leur troupe se mit en campagne, gi-ossit, briila, massacra, jeta la frayeur partout par les horribles cruautés qu'elle exerçait, enleva les armes des maisons, des cliàteaux, des compagnies même de bourgeoisie qu'on avait levées tumultuairement, et parvint à armer de fusils deux ou trois cents hommes. Les autres suivaient avec des haches et des faux. Les munitions ne leur manquaient pas, chaque village leur portait des vivres, ils ne paraissaient que dans les bois ou dans les montagnes, et ne marchaient que la nuit, brûlant les églises, massacrant hommes, femmes, enfants, et se trouvant le matin à six lieues de là. M. le comte de B... se donna beaucoup de mouvement; il n'avait pour toutes troupes que des mihces nouvellement levées, ou des bourgeoisies dont il ne pouvait se fier. La cour ne craignait pas assez les commencements de cette révolte. Les régiments que nous demandions étaient nécessaires ailleurs ; toutes les guerres d'aujourd'hui se font loin de nous, on délibérait longtemps sur les secours ; ces secours, étant éloignés, ne pouvaient venir que tard ; ceux qu'on tirait de la province ne suffisaient pas, quelque soins que prît l'intendant. Cependant toute la campagne se soulevait, les prophètes et les prophétesses faisaient partout des assemblées, dans lesquelles on enrôlait tous les jeunes gens. Il s'en est formé plusieurs troupes, à qui la faiblesse des nôtres donnait du courage. La rage dont ils sont possédés leur fait supporter des fatigues extraordinaires et commettre mille crimes inouïs. Près de cent églises brûlées, plus de trente prêtres massacrés, près de deux mille catholiques égorgés, et l'exercice de la rehgion catholique presque aboli dans trois diocèses, et cela avec des inhumanités qui font horreur: voilà ce qui s'est passé ici depuis huit mois *. »
Et après avoir raconté la déroule qu'éprouvèrent les fanatiques, quand le roi eut enfin envoyé dans les Cévennes des troupes réglées et un maréchal de France :
" Mais ces pertes, dit l'évêque de Nîmes, sont bientôt réparées, et, les esprits étant gâtés comme ils sont, il leur vient des recrues de tous côtés plus qu'ils n'en veulent. Leur insolence était parvenue jusqu'à ce point que, dans' Ninies même, ils publiaient que le temps de la délivrance était venu, que notre règne était passé, et que le jour approchait qu'ils auraient le plaisir de tremper leurs mains dans le sang des catholiques. Ils osèrent même, le dimanche des Rameaux, tenir une assemblée dans un moulin, sans aucune précaution, à
1 Lettre CXXXVIU, 25 avril 1703.
la porte de la ville, et, dans le temps que nous chantions vêpres, chanter leurs psaumes et faire le prêche. Monsieur le maréchal sortit de sa maison, assembla quelques troupes, fit passer au fil de l'épée hommes et femmes qui composaient cette assemblée, au nombre de plus de cinquante personnes, et réduire en cendres la maison où elle se tenait. Cet exemple était nécessaire pour arrêter l'orgueil de ce peuple. Mais, Monsieur, le cœur d'un évoque est bien touché et ses entrailles bien émues, quand il voit d'un côté verser le sang des catholiques, et de l'autre celui des méchants, qui. tout méchants qu'ils sont, font une partie di son troupeau. »
L'évêque, on le voit, ne cache ni ne dissimule rien, et il n'oublie pas qu'il est le pasteur des révoltés comme des fidèles. Il ajoute un peu plus loin :
« Cette guerre n'est pas comme les autres : ces fanatiques ne sont, Ji la vérité, que des paysans ramassés et partagés en diverses troupes nombreuses ; mais ils ne laissent pas d'être disciplinés à leur manière. Leur férocité leur sert de courage, et ils ne craignent pas la mort, parce qu'ils savent bien qu'ils l'ont méritée. Endurcis au travail et à la fatigue, ils marchent presque toujours, tout le pays étant pour eux, et recevant partout où ils passent des vivres pour leur subsistance et des avis pour leur sûreté. Ils ravagent impunément la campagne, vont chercher des retraites dans les montagnes ou dans les bois, et sont plus difficiles à trouver qu'à battre. Leurs chefs sont des gens de rien, prévenus de crimes, cruels et désespérés. Les autres sont abusés par des passages de l'Écriture mal appliqués, par des prophéties ridicules, par des espérances de secours étrangers et des miracles prétendus faits ou à faire par l'Éternel en leur faveur. «
Et toujours les scènes de fanatisme sont accompagnées ou suivies de violences et de cruautés : « Nous n'entendons parler que de meurtre et de carnage, » dit avec douleur le malheureux évoque.
Michelet, parlant des contorsions et des prétendues prophéties et inspirations des camisards, reproche à Fléchier de « rire de ce désolant phénomène, d'en faire de fades plaisanteries * ; de tourner en risée ces choses douloureuses -. » L'évoque de Nîmes avait vu d'assez près l'imposture et la jonglerie pour avoir le droit de la dédaigner; mais son dédain est mêlé de compassion pour les simples ou les malades qui avaient été séduits et égarés jusqu'à une véritable folie.
Fléchier, dans ces lettres si précieuses, raconte ainsi presque jour par jour les tristes incidents de la révolte des Gévennes jusqu'à l'époque de ce qu'il appelle « la délivrance d Israël et la soumission des Amalécites ^ ». H écrit à un des chefs de l'armée de répression :
« Le projet que vous exécutez est sévère, et sera sans doute utile. Il coupe jusqu'à la racine du mal, il détruit les asiles des séditieux et les resserre dans
1 Histoire de France an dix-seplième siècle, Louis XIV, p. 396.
« Ibic/., p. 403.
3 Lettre du 22 juin 1701,
des limites où il sera plus aisé do les contenir et de les trouver. Nous nous étions bien attendus que durant l'expédition que vous faites dans les montagnes les rebelles tomberaient sur nous dans la plaine, et qu'ils feraient quelques désoidres dans notre voisinage. Mais nous ne pouvions nous imaginer qu'ils y exerçassent tant de cruautés, et qu'ils vinssent brûler jusque sous nos yeux les églises, les villages et les meilleurs domaines de notre campagne i. »
Dans une lettre du même mois, il montre les rebelles maîtres de la campagne. « On désole, dit-il, leurs montagnes, et ils désolent notre plaine '^, » Guerre affreuse assurément, et à laquelle on voit par les relations de l'évêque de Nîmes que les soldats ne se prêtaient qu'avec une extrême répugnance. Écrivant à un curé pour l'encourager contre les frayeurs causées par les fanatiques, Fléchier fait cet aveu :
« Je vois dans une partie des troupes si peu de zèle pour le service de Dieu et du roi, que je n'attends pas de grands succès des expéditions qu'on médite, si le ciel n'éclaire et n'échauffe nos guerriers 3. »
Cependant il n'y avait pas moyen de mollir devant l'acharnement des rebelles qui, enthousiasmés par leurs chefs Cavalier, Roland, Ravanel. Salez, Catinat, étaient aussi ardents à attaquer qu'à se défendre, et qui ne cessaient de répandre la terreur, non-seulement dans les campagnes, mais dans les villes qu'ils tenaient comme assiégées :
« Nous sommes ici comme bloqués, écrit l'évêque de Nîmes, et l'on ne peut sortir de la ville cinquante pas sans crainte et sans danger d'être tué ; il n'est pas permis de se promener ni de prendre l'air. J'ai vu de mes fenêtres brûler toutes les maisons de la campagne impunément. 11 ne se passe presque pas de jour que je n'apprenne à mon réveil quelque malheur arrivé la nuit. Ma chambre est souvent pleine de gens qu'on a ruinés, de pauvres femmes dont on vient de tuer les maris, de curés fugitifs qui viennent représenter les misères de leurs paroissiens : tout fait horreur, tout fait pitié *. »
Il peint la terreur des catholiques aussi grande à un moment où le roi, pressé par la coalition de ses ennemis, avait, par l'intermédiaire du prudent maréchal de Villars, entamé un commencement de négociation avec les rebelles du dedans :
a Nous avons vu Cavalier jusqu'à nos portes. Son entrevue avec monsieur le maréchal et M. deB..., ses soumissions, ses fiertés, la hardiesse des scélérats qui l'accompagnent, l'assemblée de tant de meurtriers impunis, le concours des nouveaux convertis qui les vont voir, les psaumes qu'ils chantent et dont toute la Vannage retentit, les prêches qu'ils font, où ils débitent mille extravagances applaudies de tous nos peuples, les prophètes et les prophétesses qui s'élèvent parmi eux en grand nombre, qui jettent dans les esp^-its faibles les espérances
1 Lettre CXLIII, 2 oct. 1703.
^ Lettre du 23 oct. 1703.
3 Lettre du 9 fév. 17u4.
* Lettre du 27 avril 170 i.
FLECIIIER. 207
du prochain rétablissement de leur religion : tout cela scandalise et afflige fort les catholiques, et nous paraît bien u-iste îi supporter. Mais la cessation des meurtres, la tranquillité de la province, le désir de remettre l'exercice de la religion catholique, et la crainte qu'on a de rompre cette paix qu'il semble que Dieu nous présente, nous font dissimuler bien des choses qu'on aurait autrefois punies et ménager des gens qui, dans le temps qu'ils se soumettent au roi, contreviennent à toutes ses ordonnances ', »
Les détails fournis par Fléchier sur les camisards qu'il a le droit d'appeler, en maints endroits de ses lettres, des sr.èUrals, ces détails qu'on a prudemment omis de rappeler, suffisent à montrer combien l'esprit de parti, coutumier d'exagération, sinon de mensonge, a faussé les couleurs du tableau que l'historien précité a tracé de la guerre des Cévennes. Il nous est permis, croyons-nous, d'ajouter plus de foi aux récits du pieux évoque qu'à ceux de l'Anglais Milton, dont le Théâtre sacré des Cévennes est la grande autorité de Michelet. Assurément tous les révoltés n'étaient pas des hommes possédés de noires fureurs, ayantperdu tout sentiment d'humanité pour tout âge et pour tout sexe, comme ceux que nous fait connaître Fléchier ; mais il est impossible de ne pas voir dans le plus grand nombre de cruels auxiliaires de la Hollande et de l'Angleterre.
Les lettres de Fléchier sont donc indispensables à lire pour se faire une idée juste de ce triste épisode de nos guerres religieuses qu'on appelle la révolte des Cévennes. Outre les faits généraux, on y recueillera bien des vues et des appréciations de détail, bien des récits circonstanciés d'un intérêt historique ; ainsi ce jugement en quelques lignes sur Cavalier, le fameux garçon boulanger, qui se donnait le titre de commandant général des religionnaires des Cévennes :
« Les raisonnements du paysan sont assez grossiers et sauvages, quoiqu'il soit prédicateur, prophète et général d'armée, mais il ne laisse pas d'avoir un bon gros sens qui va à ses fins 2. »
Ainsi les détails sur l'entrevue du maréchal de Villars avec ce môme Cavalier :
« Le roi recommandait qu'on épargnât le sang de ses sujets. Les nouveaux convertis avaient fait entendre Ji la cour, qu'ils étaient seuls capables de ramener ces gens-là, que les troupes ne pouvaient et ne voulaient peut-être pas trouver. On a négocié sur ces fondements avec Cavalier, chef de la principale troupe de ces bandits, tiès-accrédité parmi eux, et qui se croyait et se donnait lui-même le titre de commandant général des religionnaires des Cévennes. Cavalier a écouté, a prêché, a prophétisé, a proposé des conditions, liberté de conscience, délivrance de tous les prisonniers pour fait de religion, amnistie pour tous les crimes passés, et permission de sortir du royaume ou de servir dans les armées. Cela parut un peu insolent : on lui donna de meilleurs
1 Lettre CLXXI, 23 mai 1704.
« Lettre du 13 mai 1704.
conseils, et il écrivit qu'il voulait se soumettre sans aucune condition. Sur cela promesses, amitiés à seigneur Cavalier ; entrevue de ce général fanatique avec M. le maréchal de V..., à la vue de tout Nîmes, dans le jardin des Récollets ; trêve conclue, lieu d'assemblée assigné h Calvisson ; quinze jours donnés pour rassembler les troupes dont Cavalier se croyait le maître, et pour attendre les ordres du roi qui devaient les faire sortir. Cependant il y avait près de cinq cents hommes ; on leur fournissait des vivres en abondance, tous les peuples d'alentour allaient voir leurs frères ; on prêchait, on chantait les psaumes ; il s'élevait de tous côtés prophètes et prophétesses ; il se supposait des miracles ; jamais tant de folies, qu'on supportait avec peine, mais avec quelque patience, dans l'espérance de voir finir tous nos malheurs par l'éloignement de ces scélérats. Le lendemain que la trêve fat conclue, Roland, chef de la troupe des fanatiques des Cévennes, défit un détachement de près de deux cents hommes du régiment de Tournon dans un défilé, où le pauvre Corboville, lieutenant-colonel qui le commandait, fut tué, et presque tout son monde. Cela enfla le cœur à Roland, qui crut être aussi grand seigneur que Cavalier, et refusa d'entrer dans son accommodement, se disant général et vainqueur, et inspiré de Dieu plus d'un an avant lui. Cavalier partit de Calvisson avec ses gardes pour aller ramener Roland, tant par autorité, que par beaux et bons passages de l'Écriture qu'il avait étudiés. Mais Roland prétendit que l'Éternel lui parlait aussi bien qu'aux autres, et qu'il ferait son traité à part. Cavalier revint à son camp, où il trouva qu'en son absence quelques-uns de ses gens des plus scélérats avaient cabale contre lui. Les uns crièrent liberté de conscience; les prophètes crièrent: Cavalier traître. Il faillit être tué ; il se soutint pourtant avec ses plus affidés. La troupe se retira et gagna les bois ; lui suivit, et manda à M. le maréchal de V... qu'il allait ramener ces gens-là, ou se faire tuer, ou qu'il vientlrjiit lui apporter sa tête. Ce maréchal et M. deB... se sont avancés à Anduze. De là on a négocié avec Roland. On l'a gagné ; mais sa troupe s'est d'abord révoltée contre lui. On a cru pouvoir tomber dessus, mais ils ont grimpé sur les montagnes, et l'on n'a pu les trouver i. »
On lit des détails encore plus intéressants dans une assez longue narration, placée à la fin des lettres de Flécliier, et qui fut adressée à M. le duc de Montausier, le Récit fidèle de ce qui s'est passé dans les assemblées des fanatiques du Vivarais, avec l'histoire de leurs prophètes et prophétesses, au commencement de l'année 1689.
Fléchier se propose de faire connaître, non-seulement au duc de Montausier, mais « à M. Jurieu et à ses confrères, quels sont ces prophètes qu'ils ont admirés, et ces martyrs dont ils grossiront un jour apparemment leurs chroniques. » A cet effet il remonte à l'origine de ces mouvements prophétiques, qui commencèrent dans le Vivarais vers le 15 du mois de janvier de l'année 1689, et avaient été, penset-il, inspirés et concertés à Genève. Il nous montre le sieur de Ferre, gentilhomme verrier, à son retour de la cité de Calvin, apportant le don de prophétie à sa nombreuse famille, puis assemblant le plus qu'il peut de jeunes garçons et déjeunes filles, qu'il envoya depuis en divers lieux, sous le nom de prophètes et de prophétesses, pour prêcher
1 Lettre du 10 juin 1704.
Ff.ÉCHIKR. 209
en dormant contre la messe et contre les prôtres ; leur apprenant une sorte de sommeil extatique, les dressant à toutes les postures qui pouvaient attirer le respect et l'admiration du peuple, et ayant grand soin de leur donner certaines formules de prôclic qui contenaient quelques exlioilations évangéliques et beaucoup d'invectives contre l'Église catholique romaine.
L'évoque de Nîmes nous fait voir les essais, le perfectionnement et le succès de celle nouvelle méthode de sermon. Il rapporte nombre d'exemples de ces scènes de fanatisme où nous croyons qu'cà l'imposture se mêlait une maladie mentale très-caractérisce. Une de ces scènes c^t paiticulièrement curieuse et peut donner l'idée de toutes les autres :
a Comme il se formait tous les jouis de nouveaux docteurs, raconte Fléchier, il se faisait aussi plusieurs assemblées dans la paroisse de Saint-Léger, dont Bressac est une dépendance. Le curé et le seigneur, avertis de tous ces désordres, voulurent y remédier. Ils se rendirent près d'une maison, où le Saint-Esprit, à ce qu'on disait, devait Ojjérer de grandes merveilles : ils s'arrêtèrent :\ la porte, et, après avoir ouï quelque temps la voix d'une femme qui prôcliait, ils entrèrent subitement pour la surprendre. Cette nouvelle prophétesse parut devant eux avec confiaixe. Elle ne tomba pas à terre, suivant la méthode d'Aslier, mais elle demeura debout, et, battant des mains sur sa tête, elle criait de toute sa force : Miséricorde, fuites pénitence^ le jugement de Dieu viendra dcms trois mois. Le curé voulut un peu calmer son esprit, mais elle s'agita davantage, lui reprochant qu'il leur avait fait faire un grand péché, et qu'il serait damné comme le diable. Ses agitations l'ayant enfin mise hors d'haleine, elle se jeta sur un lit, où se débattant encore et renouvelant ses cris de miséricorde, quelles sottises ne dit-elle pas ? Qu'elle avait reçu le Saint Esprit gros comme un grain de froment ; qu'elle ferait et dirait bien d'autres choses, quand elle l'aurait tout entier ; que qui ne croirait pas cela serait damné, et qu'enfin elle sentait bien qu'elle était le Saint-Esprit. Après tant de fureur et d'extravagances, la prophétesse s'apaisa, se leva, prit sa quenouille et commença à filer auprès du feu, descendant de la hauteur de sa prétendue divinité aux plus vils offices de son ménage.
« A deux cents pas de cette maison, se fit un autre attroupement qui commença par le chant des psaumes. Le sermon qui suivit fut à peu près du slyle des aulres, et fut si court qu'il n'ennuya point : quelques cris de miscricoi-de, suivis de deux ou trois amendez-vous, en firent rufiTaire ; mais le spectacle, en récompense, fut agréable. Deux filles, qui faisaient dans cette dévote assemblée l'office de prophétesses, tombèrent d'abord comme en pâmoison, selon les règles ordinaires. Deux hommes charitables les relevèrent, et, s'étant assis à leur aise, les tenaient sur leurs genoux entre leurs bras. Le peuple, dont la maison était remplie, était à genoux tout autour, et trouvait des marques visibles de l'esprit de Dieu dans cette posture. Quelques catholiques étant venus et n'ayant pas tout le respect qu'on désirait pour cette sorte de cérémonie, ceux qui tenaient les prophétesses eu, brassées leur pressèrent la poitrine et les avertirent tout bas de l'arrivée de ces profanes. Alors elles crièrent miséricorde de toutes leurs forces, battirent des mains, et se tourmentèrent ridiculement. Toute la compagnie enfui troublée, et une vieille fille, se levant de la
PllOSATKUllS DU XVn« SIliCLE. IL li
part du peuple fidèle : Catholiques, leur dit-elle, votre présence gâte tout, le feu brûle le cœur de ces filles ; à genoux, ou retirez-vous ! »
Il représente ensuite la fermière d'un châtelain d'une paroisse voisina de Bressac, atteinte de cette folie contagieuse, donnant des scènes publiques, couchée sur du foin, tout de son long à la renverse, battant des pieds et des mains, criant miséricorde, annonçant le jugement dans trois mois ; et finalement revenue à la raison, déclarant qu'ayant été avec d'autres femmes, la veille de la fête du village, passer la nuit dans les assemblées, où le président et soi-disant prophète Astier les « embrassa et les baisa toutes, en disant : Je vous donne le Saint- Esprit, son imagination en fut frappée, et qu'elle croit que ce baiser, au lieu du Saint-Esprit, lui donna le diable. »
Il faut encore lire dans la relation de l'évoque de Nîmes le récit des fureurs de ces fanatiques qui, encouragés par l'impunité et comptant sur le secours des puissances étrangères, ne prédisent que massacre des prêtres, démolition des églises, renversement de l'État; et toujours la jonglerie et l'extravagance se joignent aux inspirations de la haine :
« Quoiqu'on en eût tué quelques-uns à Saint-Vincent, raconte Fléchicr, ils se rassemblèrent dans la paroisse de Serres en aussi grand nombre qu'auparavant. Quelques gentilshommes catholiques y allèrent par curiosité, et ils y furent reçus avec honneur. On leur promit qu'ils verraient de grandes merveilles. Après la prière et le chant des psaumes, ceux et celles qui présidaient prophétisèrent successivement. Cette prophétie était : Mes frères, amendezvous, et laissez-vous tomber à 'a renverse! Aussitôt dit, aussitôt fait. Ces gentilshommes demeurèrent debout, et les prophètes les appelèrent cœurs endurcis, satans, réprouvés. Il fallut souffrir la colère de ces hommes, de ces femmes, qui, pendant que tout le reste était étendu comme mort, tenaient des discours qui ne convenaient guère à l'amendement ni à la péni^ .nce qu'ils prêchaient.
« Marie, la grande prophétesse, brilla beaucoup entre les autres, redisant avec emphase que les prêtres étaient des diables, qu'il ne fal'ait plus aller à la . messe ; que la petite messe était la femme du diable, et la grand'messe la mère du diable ; et qu'il valait mieux aller en enfer qu'à l'église. Les autres prophètes ajoutèrent quelque broderie à ce jargon, et ce furent là les gentillesses qu'ils avaient promises. Après cela, ils virent 1 s cieux ouverts, et des anges, les uns blancs, les autres rouges, tenant dans leurs mains les fioles de la colère de Dieu. Ils finirent en repassant les gentilshommes du voisinage et disant : Un tel est blessé... Un tel est mort..., tuant ainsi et blessant dans leur imagination ceux qui, malgré eux, vivaient et se portaient bien... Avec tout cela, dit Fléchier en terminant ce récit, trouvera-t-on peut-être encore qu'on a eu tort de troubler le repos et la dévotion do ces assemblées. »
Chaque jour la folie et l'audace de ces malheureux s'accroissaient. Ils disaient « qu'ayant tous le Saint-Esprit et se trouvant sous la protection des saints anges, ils n'avaient rien à craindre ; que les gens de guerre ne pouvaient nuire à ceux qui avaient la foi, et qu'en tout cas le paradis était ouvert. Les uns disaient que les anges tombaient sur eux comme troupes de moucherons et les environnaient; les autres,
FLÉCIlIEn. 2 H
que les anges voltigeaient autour d'eux, « blancs comme neige et pe tils comme le doigt ».
Les troupes sont sur le point de donner sur une multitude de ces fous.
« Ils s'ébranlèrent, raconte Fléchicr, se divisèrent en plusievirs pelotons, s'embrassèrent les uns les autres, et s'entre-soufflèrent à la bouche pour se communiquer le Saint-Esprit ; puis ils vinrent liardiment au-devant des troupes, dans la pensée qu'ils étaient devenus immortels et invulnérables, ou que du moins ils ressusciteraient peu de jours après. Mais ils furent investis, et c'est l'opinion commune qu'il y en eut trois à quatre cents de tués ou de blessés. »
Cette piquante relation, où l'on retrouve le sel, la fine ironie et tous les agréments de style des Mémoires des Grands Jours d'Auvergne, est suivie d'un Mémoire touchant la bergère de Crcst, et deux autres filles du diocèse de Castres, mises au rang des nouvelles jyrophét esses ; d'un Mémoire sur les visions de la fille du dioc''se de Castres ; d'un Mémoire de ce qui sejmssa dans une assem'dce faite au diocèse de Castres, et d': la fausse apparition d'un ange ; enfin d'un Mémoire de ce qui s'est passé à Genève touchant les petits prophètes du Dauphiné et du Vivarais.
Folie, libertinage, duperie, haine, fureur, voilà ce que tous ces mémoires nous font voir dans les fanaliques du Vivarais.
Par ces relations, avec lesquelles l'auteur envoya au duc de Montau sier « les pièces jusliflcatives, qui sont ou des informations juridiques, ou des relations qui ne peuvent être suspectes, parce qu'elles sont faites par les parties intéressées ', « Fléchier voulait confondre le ministre Jurieu, lequel prétendait faire « un mystère de religion de ce qui n'était qu'une intrigue de parti -. » 11 confond également les historiens modernes qui se sont apitoyés à l'excès sur ces dupeurs ou ces dupés, et ont emphatiquement crié à l'anathème contre leurs persécuteurs. A la source de tous ces excès de fanatisme, on voit incontestablement, dans beaucoup de cas, la maladie : maladie nerveuse, maladie cérébrale, ajoutons, maladie liystérique. Flécliier en a vu et dit quelque chose : ';
« Il n'y a pas lieu de s'étonner de cette multiplication de prophètes et de prophétesses. Ces pauvres gens n'entendaient parler que de ces sortes de dévotions, leur imagination en était remplie ; ils voyaient dans les assemblées ces représentations, dont ils s'entretenaient sans cesse en eux-mêmes. On leur ordonnait de jeûner plusieurs jours, ce qui leur affaiblissait le cerveau et les rendait plus susceptibles de ces visions creuses et de c^is vaines créances. Les courses qu'ils faisaient de paroisse en paroisse, de montagne en montagne, pour y passer les jours et les nuits, sans prendre d'autre nourriture que quel ques pommes ou (juclques noix ; les spectacles et les exhortations continuelles de tout quitter pour se trouver dans l'assemblée des élus et des fidèles, et d'y faire, comme les autres, des prédictions imaginaires ; la petite gloire d'être
1 Mémo're de ce qui .■i'e't passé à Genève, etc. * Mcmoirc touchant la Icrgère de Crcst.
élevé sur un théâtre, d'être écouté comme un oracle, de faire tomber d'un seul mot mille personnes à la renverse, de consacrer, pour ainsi dire, ses extravagances et rendre sa folie vénérable par le mélange de quelques textes mal appliqués de l'Écriture, c'étaient autant de causes de cette corruption presque générale. Les ignorants sont disposés à suivre et à imiter. On leur soufflait l'erreur et dans le cœur et dans la bouche ; il se faisait une génération spirituelle de prophètes et de prophétesses par les yeux et par les oreilles, plutôt que par l'esprit et par la foi ; en sorte qu'ils devenaient tous ou trompeurs ou trompés par contagion i. »
Voilà des explications vraies et sensées. Dire plus, ou dire autre chose, c'est faire du roman et non de l'histoire.
On voit, nous le répétons, combien est précieux pour l'histoire le recueil si négligé des lettres de Fléchier. Ces lettres renferment encore nombre d'anecdotes curieuses et qui peignent les. mœurs. Telle est l'histoire du pécule d un religieux disputé par deux couvents :
o J'ai cru, Monsieur, écrit Fléchier à M. Benoît, auditeur de rote, que vous voudriez bien vous donner la peine de voir le père prieur des pères Augustins d'Avignon, touchant une affaire qui les regarde et à laquelle je suis obligé de m'intéresser en qualité d'évêque de Nîmes. Il est mort depuis quelque temps un religieux de leur ordre, nommé le père Fongas, dans leur couvent d'Avignon, qui a laissé une somme assez considérable d'argent, qui est présentement disputée par le couvent d'Avignon et celui de Nîmes. Ce bon père avait été plusieurs années dans cette ville supérieur du couvent sans inférieur ; car il était seul jouissant de tout le petit revenu de la maison, et des gratifications assez amples qu'il retirait par son savoir-faire d'un emploi que monsieur l'intendant lui avait donné pour la construction des églises démon diocèse, parce qu'il s'entendait un peu en architecture... Il m'a dit plusieurs fois qu'il épargnait et amassait de l'argent pour rétablir le couvent de Nîmes et le mettre en état d'entretenir une communauté de religieux. Je ne vous dirai pas les raisons que j'eus de le faire sortir de mon diocèse. Il n'y laissa point son argent; ses confrères voulurent le lui enlever au couvent dc'Crémieux; il en fut le martyre et ne vouhit point le découvrir. Il se réfugia dans celui d'Avignon qui relève immédiatement du général. Il y fut reçu et honoré moyennant quelque bâtiment qu'il y fit; il y est mort. Le pécule qu'il laisse est encore considérable. Le couvent d'Avignon prétend que l'argent doit rester au monastère où il est mort. Celui de Nîmes prétend qu'il appartient au monastère où il a été acquis. Les uns veulent pour juge le général; les autres ont eu recours au parlement de Toulouse, où l'affaire se va juger. L'argent est en France. Je suis obligé de donner protection à mon couvent. M. de Basville, qui sait comme cet argent a été acquis, va se joindre à moi. Le provincial de cette province et le couvent de la ville poursuivent, nous espérons un bon succès... Le provincial vient de faire sa visite ici, et nous avons considéré que le procès coûtait, qu'on allait publier dans une audience beaucoup de choses indignes et déshonorantes pour le particulier et pour l'ordre ; qu'il était fâcheux pour deux couvents du même institut de disputer un pécule d'un religieux qui devait être pauvre, et qui s'est enrichi par de mauvaises voies. Sur cela j'ai voulu me charger de savoir si les Augustins d'Avignon veulent bien se porter à la paix, et accom-
1 Récit fidèle, etc.
FLÉCmi^R. 213
nioder cette afl'aire avant (jik! nous la fassions juger. La considération que j'ai pour l'iur ordre, et môme pour le couvent, m'engage h. leur faire cette proposition et h vous prier de voir de ma part le père prieur et le syndic de la maison, pour savoir d'eux le plus tôt que vous pourrez leurs sentiments et la délibération de leur cliapitrc. Si j'avais l'honneur de les connaître, je leur aurais écrit, etc. '. »
Plusieurs lettres témoignent de l'étendue et de la solidité des connaissances de Fléchier; telles que la lettre CCCCXtlI, Sur l'antiquité de l'histoire, et de ceux qui l'ont écrite ; et la lettre CCCCIV, Sur les qualités de ceux qui écrivent l'histoire, et sur l'estime qu'on en fait dans toutes les nations et dans tous les temps.
Ce recueil renferme quelques lettres latines qui montrent chez Fléchier une rare élégance à écrire la langue de Cicéron. Nous indiquerons la lettre CCCCXV, à M. de P\irstenherg, évoque de Paderborn, pour féliciter ce prélat de quelques vers de sa composition ; et la lettre CCCCXX, au pape Clément Xï, où il sollicite la béatification de M. Vincent de Paul, et trace un abrégé de la vie et des saintes œuvres du fondateur de l'ordre des sœurs de la Charité.
En somme, les lettres de Fléchier, dont on parle si peu, méritent d'être rangées parmi les productions épistolaires les plus curieuses et les plus instructives de cette époque si riche en ce genre. Pour le style, il a le môme caractère à peu près que dans tous les autres écrits de cet auteur, correct, élégant, un peu arriéré pour la tournure, toujours symétrique, périodique et cadencé, comme dans ce passage d'une lettre de compUment et de félicitalion à madame la maréchale duchesse de Villars :
« Le roi, Madame, ne pouvait donner à madame votre belle-sœur un plus noble et plus digne présent que l'abbaye de Chelles; des princesses l'ont possédée, des princesses peut-être l'ont désirée, et vous l'avez lieureusement obtenue. Cette grâce vous doit être d'autant plus agréable qu'elle approche de vous une personne qui vous est chère, et qu'elle fait voir l'estime et la considération que Sa Majesté a pour le service du frère et pour la vertu de la sœur 2. »
On reconnaît çà et là le bel esprit amoureux de la gentillesse et des grâces un peu mignardes, comme dans ce comphment à un ami qu'on n'a pas trouvé chez lui :
« Je vous écris de votre cabinet et peut-être de votre plume : combien en sortirait-il de jolies choses, si elle était conduite par votre main! et vous verrez que la mienne n'en saura pas tirer un simple raisonnement de toutes les lionnêtetés que je viens de recevoir chez vous. Si elle ne sait pas exprimer une fort grande reconnaissance, elle ne sera pas l'interprète de mon cœur. Si j'avais un
1 Lettre CYIII, .'ÎO déc. 1701.
2 Lettre CCGVI, 25 août 1707.
peu du superflu de votre éloquence, je vous en dirais davantage, et je chercherais de vous persuader que je suis avec un respect infini, etc. i »
Ce n'est ni Bossuet ni Fénelon qui eussent écrit de ce ton. Aussi Fléchier, le constant admirateur de mademoiselle de Scudéry* et le protégé de Chapelain, n'était-il pas un esprit de leur ordre. Dans sa sphère un peu inférieure, il reste néanmoins, au point de vue du talent comme à celui du caractère^ digne de beaucoup d'éloges et d'une haute estime.
§>aint Bernard.
Un solitaire ne fut jamais si employé dans les affaires publiques ; jamais humble religieux ne fut si honoré parles puissances mêmes du monde ; jamais particulier ne fut si autorisé sur toutes les conditions du christianisme. Formez-vous dans votre esprit, Messieurs, l'idée d'un saint que l'humilité et la pénitence avaient fait enterrer vivant dans un monastère et que l'obéissance et la charité font revenir au jour et à la lumière du monde, tantôt caché sous le boisseau, pour posséder en repos son âme et opérer son salut avec tremblement et avec crainte; tantôt mis sur le chandelier pour éclairer toute la maison, se partageant sans se diviser et sans se distraire, occupé sans dissipation, soliiuire sans oisiveté, fait pour l'action quand la Providence l'y appelle, fait pour la contemplation quand la même Providence l'y relient; tantôt au prochain, tantôt à lui-même, et toujours à Dieu ; portant le monde dans sa solitude, pour l'offrir au Seigneur dans ses prières ; portant sa solitude dans le monde pour s'y tenir à couvert dans l'embarras et dans le tumulte des affaires; songeant aux besoins publics, comme s'il eût été chargé du salut de toutes les âmes; veillant sur lui, comme s'il n'eût eu qu'à sauver la sienne.
Quels soins ne prit-il pas de réunir les partis qui se formèrent de son temps et qui étaient capables d'ébranler l'Eglise de
î Lettre CCCXXXVII.
2 Voir la lettre extraorJinairement élogieuse qu'il adresse à la célèbre ronia icière, en réponse à l'envoi des Conversntions, dt)nt il eût souhaité, dit-il, pouvoir mettre un exemplaire dans tous les presbytères de son diocèse, pour que les curés y prissent goût à l'élégance et au bel art de bien dire; celle également qu'il lui adi'esse pour lui faire compliment de ses vers. (Lettre LV, 16 nov. 1074.; — Voir aussi la lettre CXLVIII (11 nov. 1703), à mademoiselle Deshoulières, pour la :emercier et la féliciter sur son Hymne à la paix:
« Venez, fille du ciel, descendez sur la terre, Louis ue combat que pour vous, etc. »
Jésus-Christ, si elle n'eût été fondée sur la pierre ferme et immobile, et si les portes de l'enfer eussent pu prévaloir contre elle? Je parle de ce schisme sanglant et universel qui désolait le royaume de Dieu en le divisant. On voyait sur le même trône un pontife légitime et un pontife usurpateur. L'un se soutenait par la bonté de sa cause, l'autre par la violence des armes. Les ténèbres étaient répandues sur la face de la terre, l'artifice cachait la vérité, la force étouffait la justice, les droits étaient confondus, les raisons particulières l'emportaient sur l'utilité publique, les princes étaient entraînés par leurs conseils ou par ceux des autres, et le monde chrétien prenait parti, selon qu'il était ou prévenu par ses passions, ou engagé par ses intérêts, ou conseillé par la politique. Il y a deux sortes d'unité qui entretiennent l'Église dans sa grandeur : l'unité intérieure, qui consiste dans une communion d'esprit par laquelle les fidèles sont liés dans les principes d'une foi et d'une charité communes ; l'unité extérieure, qui consiste dans lunion des membres du corps mystique de Jésus-Ghrist, sous le gouvernement et l'autorité d'un chef visible, par laquelle ils reçoivent la direction et les influences de Jésus-Ghrist, qui est le chef souverain et invisible de lEglise.
Le schisme rompait tous ces accords, la foi des chrétiens était chancelante, la charité refroidie, le gouvernement partagé. Le concile d'Étampes s'assemble et remet à la prudence et aux lumières de saint Bernard la décision de la plus importante affaire du monde : on attend en suspens la réponse de l'oracle, tons les suffrages de cette nombreuse et savante assemblée vont s'unir au sien comme s'il eût été téméraire de penser et de jugx-r autrement que lui; et pour prononcer sur une élection que Ijs diverses affections et les présomptions avaient rendue don touse, il est lui seul tout le conclave, il est lui seul tout le concile, il représente toute 1 Église. Que votre gloire est grande, mon '.ieul que vous êtes admirable en vos saints, quand il vous plaît de les honorer 1 A la voix d'un homme mortel, la prudence humaine s'arrête, les passions s'apaisent, la paix se répand dans les consciences, la religion se réveille, tous les voiles qui couvraient la vérité tombent comme d'eux-mêmes, et le troupeau se rassemblant reconnaît le véritable pasteur et rejolle le mercenaire.
Si cet emploi lui fut honorable, on peut dire aussi que cet honneur lui coûta bien des travaux. On le vit aller d'église en église, de province en province, de nation en nation, traverser
les plus épaisses forêts et les plus rudes montagnes, au hasard de tomber dans les pièges qu'on lui dressait ; aux dépens d'une santé qu'une excessive pénitence n'avait déjà que trop usée, ramenant les peuples à l'obéissance, plaidant devant les rois mal afFectionnés la cause d'un pape errant et abandovmé contre des langues disertes et vénales qui déguisaient la vérité avec toutes les couleurs que leur industrie pouvait fournir à leur avarice, jusqu'à ce qu'il eût réconcilié les esprits, et qu'après avoir étoufïé jusqu'aux derniers restes du schisme, il eût rendu le légitime successeur de saint Pierre paisible possesseur de son siège.
{Œuvres complètes, t. I, p. 727-728^ Panégyrique de saint
Bernard.)
licttre à M. le marécïial duc de \''illars.
Je m'étais toujours bien attendu. Monsieur, que vous feriez parler de vous, mais je ne croyais pas que ce fût ni si promptement, ni si hautement. A peine êtes-vous arrivé, que vous avez entrepris une affaire qu'on n'avait guère osé tenter, et qu'on avait quelquefois vainement tentée. Il n'y a point de barrière si impénétrable que vous ne forciez, et l'Allemagne a beau vous opposer des rivières et des lignes qui semblent la mettre à couvert de toutes les forces étrangères, vous passez tout, vous forcez tout dès l'entrée de la campagne. On vous craint, on fuit devant vous; soldats, officiers, généraux se sauvent comme ils peuvent, et vous finissez une grande action sans aucune perte. Vous voilà donc, -Monsieur, à Rastadt dans le palais du feu prince de Bade, ou, pour mieux dire, dans le vôtre, bien tranquille et bien à votre aise, prêt à vous promener dans le Wurtemberg, et peut-être à passer jusqu'aux rives du Danube pour aller abattre la superbe pyramide d'Hochstedt, et remettre ^ les marques de votre ancienne victoire par une nouvelle. Le roi de Suède n'a qu'à marcher, vous lui avez aplani les voies s'il veut rétablir ses cousins. J'espère que les suites de cet heureux commencement seront glorieuses. Je vous en félicite par avance par 1-intérêt sincère que je prends à tout ce qui vous regarde, et par l'attachement et le respect particulier avec lequel je suis. Monsieur, votre, etc.
A Nîmes, ce 3 juin 1707.
1 Rétablir.
FLÉCHIliR. 217
Caractère de H. fl'EstpincIial.
La condamnation do M. d'Espinchal était la plus assurée et la plus étendue, parce qu'il était le plus décrié et le plus criminel de la province, s'il en faut croire la voix publique...
D'Espinehal est un gentilhomme de la province d'Auvergne, qui fut d'abord fort estimé pour sa qualité, pour ses biens et pour son esprit, et qui eût élé l'homme le plus accompli de son pays, s'il eût pu joindre les bonnes mœurs h ses perfections extérieures, et s'il eût eu une aussi belle et bonne âme qu'il avait le corps beau et l'esprit bon. Il était si bien fait, et disait des choses si agréables, que sa présence et sa conversation charmaient tout le monde. Il avait fait plusieurs combats et passait pour brave ; ce qui n'est pas quelquefois inutile pour se faire aimer, principalement lorsque la valeur ne rend pas farouche, et que la bravoure ne détruit pas la douceur naturelle. Enfin il avait tout ce qu'il faut pour se faire craindre des cavaliers et pour se faire aimer des dames. Il se conduisait si sagement dans ses conversations ordinaires, qu'on l'eûl pris pour l'esprit le plus doux et le plus modéré. Cependant il n'était rien de plus déréglé lorsqu'il était à lui, et l'on le trouvait toujours très-disposé, après avoir fait des galanteries fort ingénieuses et fort honnêtes, de faire des crimes et des injustices. On savait déjà partout ses désordres; mais, dès qu'il paraissait, il dissipait toute la mauvaise opinion qu'on avait conçue, et on voulait bien se persuader qu'il était aussi honnête homme qu'il paraissait. (J/e/n. sio' les Grands Jours d'Auvergne, 2"= édit., p. 24i.)
MASSILLON (Jean-Baptiste)
1663-1ÎJ:3
Les orateurs sacrés, qui ont enrichi les littératures modernes d'un genre qu'on ne trouve ni dans la Rhétorique d'Aristote, ni dans les Idées d'Hermogène, ni dans les Institutions de Quintilien, ni dans le Sublime de Longin ; les orateurs sacrés, qui ont donné au talent de la parole un but d'une élévation que les anciens n'avaient ni connue ni soupçonnée ; les orateurs sacrés, qui, par là bien supérieurs aux Démosthène et aux Cicéron, ne remuent jamais les passions qu'en faveur de la raison et de la vertu, et pour des intérêts éternels; ces orateurs, qui se succédèrent avec tant d'éclat dans toute la seconde moitié du dixseptième siècle, seront toujours les vrais maîtres de la grande éloquence : c'est pourquoi une très-large place leur appartient de droit dans l'histoire de la littérature. Après Bossuet, après Fénelon, après Bourdaloue, après Fléchier, parlons donc encore, avec une convenable étendue, d'un autre célèbre prédicateur, dont le glorieux titre est d'avoir admirablement su employer les grands ressorts de l'émotion et du pathétique et de s'être montré, entre tous les moralistes et les psychologues, un de ceux qui sont entrés le plus avant dans le cœur de l'homme, sans compter le mérite d'avoir possédé toutes les grâces du tour et de l'expression, et l'enchantement du nombre et de l'harmonie.
C'était un ora'eur d'un genre bien différent de Bourdaloue, mais il était digne de lui succéder. L'illustre jésuite en jugea lui-môme ainsi. Lorsque Massillon débuta à Notre-Dame de Paris, le père Bourdaloue alla Tentendre : il en fui si satisfait, raconte-t-on, que, le voyant descendre de cliaire et l'indiquant du doigt à plusieurs de ses confrères qui lui demandaient son avis, il leur répondit comme Jean-Baptiste à ses disciples qui l'iiiterrogaient sur le Messie, dont il n'était que le précurseur, illum oportct crescere, me auiem minui ^
Jean Baptiste Massillon naquit à Hyères en Provence, le 2i juin 1663; son père était notaire. Doué de l'esprit et du naturel le plus heureux, il tit ses premières études à Marseille, chez les -prêtres de l'Oratoire. Enfant, raconte-ton, son plus grand plaisir était de rassembler au-tour de lui ses condisciples et de leur répéter ou de leur refaire les discours qu'ils venaient d'entendre. Il entra dans la congrégation de l'Oratoire, à Aix, le 10 octobre 1601, et alla faire, l'année suivante, sa théologie à .\.rles.
1 « Il faut que celui-ci i^randisse, et que moi je diminue. »
Suivant l'usage de l'Oratoire, il fut employé quelque temps à faire les fonctions de régent dans différents collèges, à Pézénas, à Montbrison, à Vienne. Lui-môme en avait fait la demande. On a une lettre de lui au révérend père Abel de Sainte-Marthe, général de l'Oratoire, du 17 août 1089, où l'on trouve ces remarquables paroles :
« Je considère que je ne suis dans la congrégation que pour ôtre utile; et comme mon talent et mon inclination m'éloigaent de la chaire, j'ai cru qu'une philosophie ou une théologie me conviendrait mieux '. »
Pendant assez longtemps, il devait fuir ainsi de monter dans cette tribune sacrée où l'altendaienl de si brillants succès.
Il fut ordonné en 1693. 11 professait alors la théologie à Vienne. Lors de la mort de l'archevêque de cette ville, Henri de Villars, en 1693, il fut chargé de prononcer son oraison funèbre, qu'on goûta beaucoup.
En 1698, il prononça de même à Lyon l'oraison funèbre de l'archevêque Camille de iNeuville de Villeroi, par laquelle il commença décidément à se faite un nom dans le monde parmi les orateurs. Mais, fuyant le succès qui venait le chercher malgré lui et craignant le démon de l'orgueil, il alla s'ensevelir dans l'abbaye de Septfonts, où l'on suivait la môme règle qu'à la Trappe, et y prit l'habit. 11 dut bientôt le quitter par ordre du cardinal de Noailles qui, ayant lu une longue lettre que le jeune novice lui avait adressée au nom de l'abbé de Septfonts, y découvrit les preuves d'un talent qu'il ne voulut pas laisser étouffer dans la solitude. Il rentra dans la congrégation de l'Oratoire. Le père de la Tour, alors supérieur général, le chargea (1696) de la direction du séminaiie de Saint Magioire, destiné à former de jeunes prêtres à l'art de la prédication et à la pratique des devoirs et des vertus du sacerdoce. C'est là qu'il commença véritablement à acquérir de la célébrité par ses conférences ecclésiastiques. Le charme de ses discours, éloquents et insinuants malgré la simplicité du ton, attira bientôt à Saint-Magloire l'affluence des hommes les plus distingués par leurs lumières et par leur rang. Plus tard, vers la fin de sa vie, Massillon reprit, dans son évêcbé de Clermont, ce genre d'instruction parfaitement approprié à la nature de son talent, et en éleva le ton à la hauteur de ses discours les plus remarquables ci les plus soignés^.
' Mém du P. Bougerel.
2 La Harpe a justement signale plusieurs de ces conférences. « Il faut lire, dit ce célèbre critique, le discours qui a pour titre : De V ambition des clercs. C'est \h qu'il tonne contre cet impérieux préjugé qui voudrait attribuer les grands biens et les dignités de l'i-lglise à une seule classe d'hommes, comme une espèce de patrimoine qui leur appartient. » [Lycée, 2'- part., liv. Il, ci, sect. 4.)
(I Le discours si;r VUsaye des revenus ecclésiastiques, continuo-t-il un peu
Les supérieurs de Massillon, désormais convaincus de sa vocation, résolurent de l'appliquer exclusivement à la chaire. Dans sa timide modestie, il témoigna d'abord de la répugnance à se rendre à ce désir ; mais enfin il céda ; et le succès dépassa toutes les espérances, d'abord à la station du Carême, qu'il alla prêcher à Montpellier, eu 1698, €t ensuite à celle du Carême, qu'il prêcha l'année suivante dans l'église de l'Oratoire de Paris, rue Saint-Honoré.
« La grande réputation de ce prédicateur, dit l'abbé le Dieu, après son premier Carême à Paris, lui mérita de passer de plein saut de la chaire des pères de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré à celle du chûteau de Versailles i.» Il y prêcha l'Avent de 1699, et obtint l'admiration de son auditoire. On fut particulièrement frappé de l'exorde de son premier discours, où, par un merveilleux coup de l'art, il avait pris pour texte : Beati qui lugent, «Bienheureux ceux qui pleurent, » etoii, instruisant et flattant tout à la fois le grand monarque qui l'écoutait, il disait :
« Sire, si le monde parlait ici à la place de Jésus-Clirist, sans doute il ne tiendrait pas à Votre Majesté le même langage.
II. Heureuxle prince, vous dirait-il, qui n'a jamais combattu que pour vaincre ; qui n'a vu tant de puissances armées contre lui que pour leur donner une paix plus glorieuse, et qui a toujours été plus grand ou que le péril ou que la victoire !
« Heureux le prince qui, durant le cours d'un règne long et florissant, jouit h. loisir des fruits de pa gloire, de l'amour de ses peuples, de l'estime de ses ennemis, de l'admiration de l'univers, de l'avantage de ses conquêtes, de la magnificence de ses ouvrages, de la sagesse "de ses lois, de l'espérance auguste d'une nombreuse postérité, et qui n'a plus rien h désirer que de conserver longtemps ce qu'il possède!
« Ainsi parlerait le monde; mais, Sir.E, Jésus-Christ, ne parle pas comme 1 '. monde.
« Heureux, vous dit-il, non celui qui fait l'admiration de son siècle, etc. »
Et l'orateur paraphrase les évangéliques béatitudes en les appliquant à son auguste auditeur.
Admirable tour d'éloquence qui excita un mouvement involontaire d'admiration dans le brillant auditoire de la chapelle royale de Versailles, tout accoutumé qu'il était à la puissante parole des Piossuet et des Bourdaloue.
Dès son troisième sermon, au témoignage d'un contemporain, Massillon fut regardé comme le premier prédicateur du royaume ^ Cepen-
plus loin, offre quelque chose de plus frappant ; il ressemble ;\ une propliétie qui n'a été que trop vérifiée :
Il Le maniement des revenus ecclésiastiques n'est qu'une simple dispensation, puisque ce «ont des fonds publics pour ainsi dire destinés à servir de ressource aux calamités publiques : nos besoins une fois mesurés avec la religion et retranchés, le reste n'est plus à nous, n'est plus qu'un bien étranger qu'on met en dépôt entre nos mains. •
1 Languet de Gergy, archevêque de Sens, Disc, à l'Acad. franc.
2 Journ. de le Dieu (nov. ICOO].
MASSILLOiN. 221
dant tous les sullVages ne se déclarèrent pus d'abord en faveur du nouvel orateur. Bossuct trouva faible sou premier discours, qui était contre les libertins, et qu'il avait, suivant l'évoque de Meaux, assez mal amené à l'évangile du jour. « Il jugea, dit le Dieu, que cet orateur, bien éloigne du sublime, n'y parviendrait jamais. » Après avoir persisté quelque temps dans cette prévention contre le nouveau prédicateur de la cour, Bossuet revint enfin à une appréciation plus favorable, et le Dieu nous apprend que l'évoque de Meaux, ayant entendu à Versailles, le vendredi 5 mars 1701, le sermon de la Samaritaine, prêche par le père Massillon, « fut très-content ». Après ce carême, Massillon en prêcha encore un autre à la cour en 170i. A partir de ce moment, il ne fut plus invité à reparaître dans la cliaire, quoique le roi lui eût témoigné le désir de l'entendre tous les ans, et qu'il lui eût marqué sa profonde estime par ce mot célèbre : Mon Péve, j'ai entendu de grands orateurs dans ma chapelle, je suis toujours sorti content d'eux; mais, lorsque je vous entends, je sors toujours mécontent de moimême.
Massillon, à son arrivée à Paris, après avoir entendu les prédicateurs les plus célèbres, avait dit : « Je leur trouve bien de l'esprit et du talent; mais, si je prêche, je ne prêcherai pas comme eux. » En effet, il apporta dans la chaire une manière toute nouvelle. Sa méthode est de ne pas s'arrêter à établir longuement des vérités, des maximes généi-ales universellement adoptées. Il suppose les principes, ou les établit en deux mots. Ensuite il s'applique à chercher au fond des cœurs, dans les attaches criminelles et dans les intérêts terrestres, les raisons sur lesquelles chacun en particulier, sans contester l'existence de la loi, ni la nécessité de lui obéir, prétend pouvoir se dispenser de s'y soumettre. Vains prétextes de l'amour-propre, qu'il est aussi habile à réfuter qu'ingénieux à découvrir.
Moraliste fin et pénétrant, voilà le grand mérite de Massillon. Où il excelle, c'est à analyser supérieurement des vérités de morale et de sentiment, communes à tous les hommes, de quelque religion qu'ils soient. Après les considérations philosophiques et les développements psychologiques et moraux, il sait revenir au langage de l'Évangile, auquel sa bouche est consacrée. Mais assurément il n'insiste pas assez sur la sanction de la foi positive. Chez Massillon, la part du dogm^ est encore beaucoup plus affaiblie que chez Bourdaloue. Dans tous les sermons de Massillon, surtout dans ceux qui suivirent son premier Avent, l'exposition théologique est presque nulle. Point de fortes démonstrations d'un point de doctrine. A peine quelques citations de l'Écriture et des Pères. Presque uniquement des développements moraux. On entend une philosophie sublime, mais enfin ce n'est guère qu'une philosophie. On sent que l'orateur parlait à une époque où déjà l'on se faisait un bon air d'être incrédule, où, de toutes parts, l'esprit douleur et sceptique perçait, où, comme dit Massillon lui-même, « tout était plein de chrétiens philosophes et de fidèles juges de la
foi' » : le ministre de la parole sainte, pour gagner son auditoire, croit devoir se faire quelque peu mondain, et ne pas trop s'étendre sur le dogme, pour faire accepter la morale.
On oublie assez volontiers ce qui manque à Massillon quand on le lit, tant l'on admire comme il parle toujours en homme qui sait à fond son cœur humain, en homme qui avait longuement et profondément médité sur les faiblesses de notre nature, et qui, peut-être, dans sa jeunesse^ toute pieuse qu'elle fut, avait connu les passions. A l'époque de sa plus grande vogue, on lui demandait où il avait pris une connaissance si approfondie du monde et de ses entraînements; n'est-ce pas aux orages qui avaient grondé dans son sein qu'il dut de pouvoir répondre : « Dans mon propre cœur ^ » ?
Ses peintures générales de la société, où il se garde de « prêter au siècle des désordres imaginaires ^, » ne sont pas moins frappantes que ses vives analyses de certaines passions et de certains vices. Veut-il nous faire connaître ce que c'est, dans la vérité, que le monde :
« Qu'est-ce que le monde, dit-il, pour les mondains eux-mômesqui l'aiment, qui paraissent enivrés de ses plaisirs, et qui ne peuvent se passer du lui ? Le monde ? c'est une servitude éternelle où nul ne vit pour soi, et où, pour être heureux, il faut pouvoir baiser ses fers et aimer son esclavage. Le monde? c'est une révolution journalière d'événements qui réveillent tour à tour dans le cœur de ses partisans les passions les pkis violentes et les plus tristes, des haines cruelles, des perplexités odieuses, des craintes amères, des jalousies dévorantes, des chagrins accablants. Le monde ? c'est une terre de malédiction où les plaisirs mômes portent avec eux leurs épines et leur amertume : le jeu lasse par ses fureurs et par ses caprices ; les conversations ennuient par les oppositions d'humeur et la contrariété des sentiments ; les passions et les attachements criminels ont leurs dégoûts, leurs contre-temps, leurs bruits désagréables ; les spectacles, ne trouvant presque plus dans les spectateurs que des âmes grossièrement dissolues et incapables d'être réveillées que par les excès les plus monstrueux de la débauche, deviennent fades, en ne remuant que ces passions délicates, qui ne font que montrer le crime de loin, et dresser des pièges à l'innocence. Le monde er.ûn est un lieu où l'espérance môme, qu'on regarde comme une passion si douce, rend tous les hommes malheureux; où ceux qui n'espèrent rien se croient encore plus misérables ; où tout ce qui plaît ne plaît jamais longtemps, et où l'ennui est presque toujours la destinée la plus douce et la plus supportable qu'on puisse y attendre. Voilà le monde, mes frères; et ce n'est pa; ce monde obscur qui ne connaît ni les grands plaisirs ni les charmes de la prospérité, de la faveur et de l'opulence : c'est le monde dans sou beau, c'est le monde de la cour, c'est vous-mêmes qui m'écoutez, mes frères. Voilà le monde; et ce n'est pas ici une de ces peintures imaginées, et dont on ne trouve nulle part la ressemblance. Je ne peins le monde que d'après votre
1 Serm. pour la fête de l'Incarnation. IIL
2 Les fautes de jeunesse qui firent, à deux reprises, éloigner Massillon de rOratoire, et dont il est vaguement parlé dans une notice écrite, en 1821, sur
les mémoires d'un petit-neveu de l'évêque de Clermont, pourraient, ce nous semble, confirmer cette opinion.
3 Serm. pour la fête de la Visitation, L
MASSII.LON. 223
cœur, c'est-à-dire tel que vous le connaissez et le sentez tous les jours vousmêmes '. »
Dans son zèle, il ne craint pas d'attaquer, de fléli'ir les abus les plus consacrés, et de s'en prendre aux préjugés et aux vanités les plus chers au cœur de l'homme, comme dans ce magnifique passage d'un de ses chefs-d'œuvre, le Sennon siv Vaumàn'i :
;< X la vérité, il est peu de ces hypocrisies grossières et déclarées qni publient sur les toits le mérite de leurs œuvres saintes; l'orgueil est plus habile, et ne se démasquejamais tout à fait : mais qu'il est encore moins de véritables zèles de charité qui cherchent, comme Jésus-Christ, les lieux solitaires et écartés pour y cacher leurs saintes profusions ! On ne voit presque que de ces zèles fastueux qui n'ont des yeux que pour des misères d'éclat, et qui veulent pieusement mettre le public dans la confidence de leurs largesses : on prendra bien quelquefois des mesures pour les cacher; mais on n'est pas fâché qu'une indiscrétion les trahisse : on ne cherchera pas les regards publics, mais on sera ravi que les regards publics nous surprennent, et l'on regarde presque comme perdues les libéralités qui sont ignorées.
« Hélas I nos temples et nos autels n'étalent-ils pas de toutes parts, avec leurs dons, les noms et les marques de leurs bienf.iitears, c'est à-dire les monuments publics de la vanité de nos pères et de la nôt;e? Si l'on ne voulait que l'œil invisible du Père céleste pour témoin, à quoi bon cette vaine ostentation? Craignez-vous que le Seigneur n'oublie vos offrandes? Faut-il que, du fond du sanctuaire où nous l'adorons il ne puisse jeter ses regarils sans en retrouver le souvenir? Si vous ne vous proposez que de lui plaire, pourquoi exposer vos largesses îi d'autres yeux qu'aux siens? Pourquoi les ministres eux-mêmes, dans les fonctions les plus redoutables du sacerdoce, paraîtront-ils à l'autel, où ils ne devraient porter que les péchés du peuple, chargés et revêtus des marques de votre vanité ? Pourquoi ces titres et ces inscriptions qui immortalisent sur des murs sacrés vos dons et votre orgueil ? N'était-ce pas assez que ces dons fussent écrits de la main du Seigneur dans le livre do vie ? Pourquoi graver sur le marbre qui périra le mérite d'une action que la charité avait pu rendre immortelle ?
Ah ! Salomouj après avoir élevé le temple le plus pompeux et le plus magnifique qui fut jamais, n'y fit graver que le nom redoutable du Seigneur, et n'eut garde de mêler les marques de la grandeur de sa race avec celles de la majesté éternelle du Roi des rois. On donne un nom de piété à cet usage; on se persuade que ces monuments publics sollicitent les libéralités des fidèles. Mais le Seigneur a-t-il chargé votre vanité du soin d'attirer des largesses à ses autels ? et vous a-t-il permis d'être moins modesto, afin que vos frères devinssent plus charitables? Hélas! les plus puissants d'entre les premiers fidèles portaient simplement, comme les plus obscurs, leur patrimoine aux pieds des apôtres ; ils voyaient avec une sainte joie leurs noms et leurs biens confondus avec ceux de leurs frères qui avaient moins offert qu'eux; on ne les distinguait pas alors dans l'assemblée des fidèles à proportion de leurs largesses; les honneurs et les préséances n'y étaient pas encore le prix des dons et des offrandes; et l'on n'avait garde de changer lu récompense éternelle qu'on attendait du Soigneur en cette gloire frivole qu'on aurait pu recevoir des hommes; et aujourd'hui
' Serm.pour la fêt: de Tous les saint -, nonhcur des justes, I.
224 LES PROSATEURS DU DlX-SEPTIÉME SIÈCLE.
l'Église n'a pas assez de privilèges pour satisfaire la moitié de ses bienfaiteurs ; leurs places y sont marquées dans le sanctuaire : leurs tombeaux y paraissent jusque sous l'autel, où ne devraient reposer que les cendres des martyrs; on leur rend même des honneurs qui devraient être réservés à la gloire du sacerdoce ; et, s'ils ne portent pas la main à l'encensoir, ils veulent du moins partager avec le Seigneur l'encens qui brùle sur ses autels. L'usage autorise cet abus, il est vrai; mais l'usage ne justifie jamais ce qu'il autorise i. »
Persoiiue n'a mieux vu toute la laideur des vices colorés, et tout le faux de la piété de parade et de montre du dix-septième siècle finissant. Parlant de la protection accordée par Louis XIV à la religion et à la vertu :
« Jours fortunés, s'écrie-t-il, vous deviez ramener parmi nous le règne de la \)\été et de l'innocence ; et cependant jamais la malice n'a plus abondé; et les faveurs royales, accordées à la vertu, n'en ont peut-être rendu que les apparences estimables. Siècle pervers, tout coopère donc h ta perte ! Si le prince oublie Dieu, il affermit et perpétue les vices ; s'il favorise les justes, il multiplie les hypocrites ^. »
Ailleurs, revenant sur celte hypocrisie produite par un servile désir de plaire, il la flétrit dans des termes empreints de la plus apostolique et de la plus généreuse indignation :
« Mais, hélas ! mes frères, s'écrie-t-il, où sont dans nos temples ces âmes respectueuses qui, saisies d'une sainte terreur à la vue des lieux sacrés, sentent tout le poids de la majesté du Dieu qui les habite, et ne trouvent point d'autre situation, pour soutenir l'éclat de sa présence, que l'immobilité d'un corps anéanti et la profonde religion d'une âme qui adore?
« Où sont ceux que la grandeur de Dieu toute seule occupe, et qui perdent ici de vtie toutes celles de la terre ? Disons-le hardiment devant un roi dont le profond respect au pied des autels honore la religion : on vient dans ce temple saint, non pas honorer le Dieu qui l'habite, mais s'honorer souvent soimême d'un viin extérieur de piété, et le faire servir à des vues et à des intérêts que la piéié sincère condamne ; on vient fléchir le genou, comme Naaman le fléchissait devant l'autel profane, pour s'attirer les regards et suivre l'exemple du prince qui adore ; on vient y chercher un autre dieu que celui qui paraît sur nos autels ; y faire sa cour à un autre maître qu'au maître suprême ; y chercher d'autres giâces que les grâces du ciel, et s'y attirer les regards d'un autre rémunérateur que du Rémunérateur immortel. Au milieu même d'une foule d'adorateurs, il est dans son temple un Dieu inconnu, comme il était autrefois au milieu d'Athènes la païenne. Tous les regards sont ici pour le prince, qui n'en a lui-même que pour Dieu : tous les vœux s'adressent à lui, et son profond anéantissement au pied des autels, loin de nous apprendre à respecter ici le Seigneur, devant lequel un grand roi lui-même, qui porte pour ainsi dire l'unir vers, courbe sa tête et oublie toute sa grandeur, nous apprend seulement h nous servir de sa religion, et des faveurs dont il honore la vertu, pour en emprunter les apparentes, nous élever par là à de nouveaux degrés de grandeur
1 Serm. pour le 4* dim. de Car., Sur l'aumône, IL
2 Panéij. de Louis XIV, 2' part.
sur la terre. 0 mon Dieu ! n'est-ce pas là ce que voua annonciez à vos disciples, que viendraient des temps où la foi serait éteinte, où la piété deviendrait un trafic boni eux, et où les hommes, vivant sans Dieu sur la terre, ne vous connaîtraient plus que pour vous faire servira, leurs cupidités injustes ' ? »
Dans ses peintures de mœurs, Massillon s'arrête quelquefois à des détails assez minutieux, comme dans cet exposé des moyens par lesquels la mollesse cherche à éluder la rigueur du précepte du jeûne :
« Il semble que toute notre attention se borne à faire en sorte qu'on puisse arriver h l'heure du repas sans s être aperçu de la longueur et de la rigueur du jeûne.
« Et de là (puisque vous nous oblig<^z de le dire ici, et de mettre ces détails indécents h la place des grandes vérités de la religion-, de là on prolonge les heures du soninieil pour abréger celles de l'abstinence ; on craint de sentir un seul moment la rigueur du précepte, on étouffe dans la mollesse du repos l'aiguillon de la faim, dont le jeune même de Jésus Christ ne fut pas exempt ; on nourrit dans l'oisiveté d'un lit une chair que l'Église avait prétendu exténuer et affliger parla pénitence; et loin de prendre la nourriture comme un soulagement nécessaire accordé enfin à lalongueur de l'abstinence, on y ijorîe un corps encore tout plein des fumées de la nuit, et on n'y trouve pas même le goût que le seulplaisir auîait so;;haiié pour se satisfaire ^. »
Les vices des grands et des princes ne sont pas plus à couvert du zèle de Massillon que ceux des petits et du peuple; et, par les hardies censures qu'il en ose faire, il montre qu'il n'est pas « un de ces ministres timides, qui, sous prétexte d'honorer les grands, croient qu'il faut respecter leurs vices; qui, éblouis de l'éclat qui les environne, n'osant envisager leurs démarches, se mettent volontairement un voile devant les yeux, de peur de les apercevoir, et donnent à leur faiblesse les noms spécieux de modération et de prudence *.
Il s'indique saintement et éloquemment de la prétention qu'ont ces grands d'être épargnés plus que la multitude par les ministres de la parole sainte :
« Aujourd'hui, dans le siècle, s'écrie- t-il, si l'on se trouve né avec quelque distinction, on exige des ministres de Jésus-Christ des égards et des ménagements indignes de leur caractère; on est blessé de leur zèle, on croit é re dégradé, s'ils nous disent la vérité comme ils la disent au peuple : on dirait que la sainte sévérité de l'Évangile ne regarde plus que les âmes vulgaires; et que les vices des grands sont nés nobles comme eux, et qu'on leur doit les mêmes égards qu'à, leurs personnes *. »
Comme Bourdaloue, comme Fléchicr, Massillon ne fait pas plus
1 Serm. pour le mai'di de la prem. sem. de Car., Sur le respect dans les temples, II.
^Serm. pour le mercredi des Cendres, Sur le jeûne, 2' part., II. 3 Panég. de S. Be^mard.
* Ibid.
PnosATEURS nu xvn" siècle. II. 15
grâce aux vices et aux désordres du clergé qu'à ceux des autres conditions. Exposant combien d'hommes suivent une voie, une carrière différentes de celles qui leur avaient été tracées par la main de Dieu :
« On est surpris après cela quelquefois, mes frères, dit-il, que les mœurs des chrétiens aient si fort dégénéré : on se demande d'où vient que nos siècles sont si différents de ceux de nos pères, que tous les états ont corrompu leur voie, que la magistrature n'est presque plus qu'une honorable oisiveté ou un art de faire servir les lois à dépouiller les peuples mêmes en faveur de qui elles ont été faites ; que la voie des armes n'est plus qu'une profession déclarée d'irréligion et de licence; que la cour est le théâtre de toutes les passions; que tous les arts inventés pour les besoins et les délassements publics ne fournissent plus qu'au luxe et à la licence publique; que l'art des arts, l'honneur du sanctuaire, n'est presque plus qu'un trafic honteux d'ambition et de cupidité, que la contagion n'a pas même épargné ces asiles saints et religieux élevés au milieu de nous'; et que, dans ces maisons de retraite, de prière, d'austérité, où il semble que le Seigneur devrait trouver cette foi qui n'est plus dans le reste de la terre, l'esprit du monde y règne quelquefois plus que dans le monde même : on en est, dis-je, surpris; et les justes qui sont encore parmi eux en gémissent sans cesse devant le Seigneur, et lui demandent avec douleur d'où vient qu'il a abandonné son peuple.
« Mais la raison n'en est pas difficile à trouver : tout est corrompu, parce que nul homme n'est à la place où il devrait être, etc. '. »i
Dans son beau discours Sur le jugement universel, il parle ainsi des mauvais prêtres paraissant devant le tribunal de Dieu :
K Oserai-je le dire ici, et révéler la honte de mes frères? Vous étiez peut-être dispensateur des choses saintes, élevé en honneur dans le temple de Dieu; le dépôt de la foi, de la doctrine, de la piété, vous était confié; vous paraissiez tous les jours dans le sanctuaire revêtu des marques redoutables de votre dignité, offrant des dons purs et des sacrifices sans taches ; on vous confiait le secret des consciences; vous souteniez le faible dans sa foi, vous parliez de la sagesse parmi les parfaits; et, sous ce que la religion a de plus auguste et de plus saint, vous cachiez peut-être ce que la terre a de plus exécrable; vous étiez un imposteur, un homme de péché assis dans le temple de Dieu ; vous enseigniez les autres, et vous ne vous enseigniez pas vous-même ; vous inspiriez de l'horreur pour les idoles, et vous ne comptiez vos jours que par des sacrilèges. Ah ! le mystère d'iniquité sera donc révélé, et on vous connaîtra enfin pour ce que vous aviez toujours été, l'anathème du ciel et la honte de la terre : Et vida- Ijunt omnem turpitu lijiem tuam ^. »
Comme l'on sent l'homme vertueux, en même temps que le grand orateur dans ce pathétique exposé des hontes de l'ordre saint auquel il appartient !
Les peintures morales de Massillon frappaient d'autant plus ses auditeurs qu'ordinairement c'étaient des peintures générales où tout le
1 Serm. pour le mercredi de la 2' sera, de Car., Sur la vocation, II. ^ Serm pour le \*' dirn. de l'Avent, II.
monde était forcé de se reconnaître, et iioii pas des peintures particulières qui ne représentassent que telle ou telle coudilion, tels ou tels ind.vidus. Ce qu'il mettait sous les yeux, c'était le tableau des passions, qui sont les mêmes chez tous les hommes, et dans toutes les situations.
Mais ce moraliste qui connaissait si bien les hommes n'a pas toujours suffisamment tenu compte de leur faiblesse. Dans l'entraînement de son zèle, il a quelquefois dépassé et parlant manqué le but.
Ce qui donne aux sermons de Bourdaloue une si grande autorité, c'est que la morale y est toujours soutenue par une suite de grands principes et de raisonnements solides. Chez Massillon, elle repose sur de moins fermes bases; aussi est-elle moins autorisée. On lui reproche justement un excès, où le grand jésuite a su se garder de tomber, l'excès de la sévérité : contraste singulier entre l'esprit et hi l'orme de ces deux célèbres prédicateurs, l'un de lesprit le plus modéré et de la morale la plus consolante avec la forme la plus austère, l'autre, avec la forme la plus élégante et la plus harmonieuse, d'une sévérité de principes qui va jusqu'au rigorisme.
A une époque de relàcliement des mœurs et d'incrédulité envahissante, le pieux oratorien a pour idéal la vertu des premiers temps, et il voudrait y ramener ses contemporains amollis. Rappelant aux fidèles la ferveur, l'innocence, et en môme temps la rigueur de discipline des « siècles d'or » de l'Église :
« Au souvenir de ces jours heureux, s"éciie-t-il; à la vue do ces faibles vestigesque la cérémonie d'aujourd'hui nous en retrace; à l'immense disproportion que nous trouvons entre nos pères et nous; entre leur ferveur et notre léthargie; leur innocence et nos dérèglements; leurs austérités et nos mœurs sensuelles ; les larmes et les expiations de leur pénitence, et les démarches languissantes de la nôtre : dans quelle disposition de terreur et de confusion ne devons-nous pas entrer i ? »
Et un peu plus loin, opposant à la gravité des offenses la légèreté des expiations qui ont remplacé les dures et longues pénitences des anciens chrétiens :
« Croyez-vous, demande-t-il, que quelques légères prières imposées par un ministre peu éclairé ou trop indulgent, effaceront devant Dieu ce chaos d'iniquités, où votre âme a presque toujours été abîmée ? croyez-vous que confesser simplement ses crimes aux pieds du prôtre, ce soit les punir ; et que des fautes qui ne s'expiaient autrefois que par des années entières de gémissements et de macérations, seront expiées aujourd'hui, dès qu'on s'en sera déclare coupable? croyez-vous qu'une vie entière de volupté sera purifiée par la sime pic absolution du prêtre trop facilement accordée, tandis qu'une seule chute demandait rutrefois une vie entière de larmes et de pénitence ? »
Dans un autre discours, aux reproches que ses auditeurs lui peu-
1 Discours prononcé (kois la cérémonie de l'aOsoute.
vent faire de leur opposer trop souvent la différence de leurs mœurs d'avec celles des premiers chrétiens, il répond en disant que si les mœurs ont changé, la morale, l'Evangile n'a pas changé :
« Lorsque nous vous rapprochons, dis-je, ces anciens modèles, pour vous faire sentir, par la différence des premières mœurs d'avec les vôtres, combien vous êtes loin du royaume de Dieu, loin d'être effrayés de vous trouver dissemblables à un point qu'on croirait à peine que vous fussiez disciples d'un même maître, et sectateurs de la même loi, vous nous reprochez de rappeler sans cesse jusqu'à l'ennui ces premiers temps, de ne parler que de l'Église primitive, comme s'il était possible de régler nos mœurs sur des mœurs dont il ne reste depuis longtemps aucune trace, impraticables aujourd'hui parmi nous, et que les temps et les usages ont universellement abolies: vous dites qu'il faut prendre les hommes tels qu'ils sont; qu'il serait h souhaiter que la première ferveur se fût conservée dans l'Église ; mais que tout se relàchi? et s'affaiblit avec le temps ; et que vouloir nous ramener à la vie des premiers siècles, ce n'est pas proposer des moyens de salut, c'est prêcher seulement que personne n'y doit plus rien prétendre.
« Mais je vous demande premièrement, mes frères, les temps et les années qui ont si fort altéré la pureté du christianisme, ont-elles altéré celle de l'Évang'.le ? les règles sonl-elles devenues plus commodes et plus favorables aux passions, parce que les hommes sont devenus plus sensuels et plus voluptueux? et le relâchement des mœurs a-t-il adouci les maximes de Jésus-Christ? etc. ^ »
Non. rien ne saurait adoucir les maximes de Jésus-Christ; le ministre de l'Évangile ne peutpas accommoder leur sévérité à l'amollissement et à la corruption des hommes ; mais aussi ne doit-il pas, par un zèle mal entendu, les outrer, au risque de jeter un secret découragement dans les âmes ; et c'est ce qui est arrivé souvent au pieux Massillon, qui, quand il éclatait contre les désordres publics, était trop porté à supprimer les degrés dans les offenses, à voir des crimes dans des fautes, et des obligations rigoureuses dans des conseils de perfection -. Cet excès est surtout sensible dans le célèbre discours
» 2* Servn. pour le dim. de la Passion, I.
2 M. Désiré Msard, dans sa belle étude sur les Grands Sermonaires français [Revue des Deux-Mojides, 15 janvier 1857), a présenté de justes réflexions sur le rigorisme de la morale de Massillon ; mais il a laissé glisser une erreur de fait dans ce passage : « Je vois les mondains de la régence, au sortir de ces sermons foudroyants, souriant des duretés de ce prêtre si doux, et pour ne pas se trouver aussi coupables qu'il le voulait, se trouvant moins en faute qu'ils n'étaient. » Les mondains de la régence n'ont rien à faire ici, puisque, comme nous l'avons dit, Massillon cessa de paraître dans la chaire à partir de 1704, et que ce n'est pas dans les entretiens particuliers du Petit Carême qu'on peut reprendre une excessive sévérité de morale. Le célèbre critique tombe encore dans le même oubli, quand il dit, un peu plus loin : « Le prédicateur se souvient trop souvent qu'il parle devant des admirateurs de Fontenelle et de Lamotte. » Massillon, renfermé dans les fonctions de son épiscopat, ne se faisait plus entendre depuis longtemps à Paris, quand Fontenelle et Lamotte y étaient les grands hommes du moment. Ces phrases ne pourraient s'appli-
MASSÏLLON. 229
Sur le petit nombre des élus. Plusieurs passages en ont été souvent critiqués par des docteurs d'une orthodoxie et d'une morale non suspectes ; par exemple, cette définition d'un pénitent :
« Qu'est-ce qu'un pénitent? Un pénitent, disait autrefois Tertullien, est un fidèle qui sent, tous les moments de sa vie, le mallieur qu'il a eu de perdre et d'oublier autrefois son Dieu; qui a sans cesse son péché devant les yeux; qui en retrouve partout le souvenir et les tristes images, etc. )>
L'exactitude de la théologie demandait ici une distinction omise par le prédicateur. « il y a, observe le père Cahours, deux sortes de pénitence, l'une qui justifle le pécheur et ferme l'enfer, en remettant la coulpe et la peine éternelle ; l'autre qui ferme le purgatoire, en satisfaisant pour la peine temporelle que le sacrement de pénitence n'a pas toujours entièrement remise. La première est indispensable au salut; la seconde ne l'est pas, puisqu'elle peut s'accomplir après la mort, quoique plus durement ; et c'est d'elle que Tertullien parle dans cette description de la pénitence canonique. Ce premier point du discours de Massillon porte donc sur un argument inexact : une simple distinction le renverse. Tertdllien, DePœnit., passim^. »
« La seconde et la troisième partie, remarque encore le même jésuite, ne sont que le développement de ce syllogisme : la multitude se flamne parce que, d'une part, elle suit des maximes incompatibles avec le salut, et que, de l'autre, elle ignore ou rejette les obligations indispensables au salut; or, presque tous les chrétiens vivent comme la multitude, donc presque tous se damnent avec elle. Il aurait fallu dire : or presque tous les chrétiens vivent et meurent comme la multitude. Cet oubli des conversions à la mort donne au discours une force qui peut ébranler l'imagination échauffée, mais qu'un peu de réflexion ramène à sa juste valeur. Massillon aurait pu laisser à ses tableaux une bonne partie de la terreur qu'ils inspirent, en parlant des difficultés qui enchaînent un pécheur moribond. Mais il eût fallu pour cela distinguer les deux genres de pénitence qu'il avait confondus, et par conséquent détruire l'effet de sa première partie. Il fera, il est vrai, mention des réconciliations avec le ciel à la dernière heure d'une vie mondaine, mais en passant, le plus brièvement possible, et en les appelant des exceptions chimériques ^. »
Le ligorisme est si réellement et si dangereusement outré chez Massillon, qu'il a été plus d'une fois signalé et repris par les chefs du clergé, et que plusieurs évoques de nos jours ont prescrit à leurs prôlres de ne faire des lectures de ce prédicateur à leurs fidèles qu'avec une grande réserve, pour ne pas les décourager et les déses pérer.
querqu'aux auditeurs si peu nombreux du Peii7C«r<'we; mais c'étaient la plupart des hommes de l'ancienne cour et de l'ancien goût.
1 Chefs-d'œuvre d'éloquence française, p. 374.
* Jbid., p. 380.
Bien que Massillon demandât souvent à ses auditeurs plus qu'ils ne pouvaient, à cette époque d'amollissement, lui accorder, il exerçait sur eux un grand empire. Ce succès, il le devait à la pénétrante onction de sa parole, à son accent, à ses tours passionnés.
Ce n'est pas assez de peindre, comme ce n'est pas assez de présenter une série de raisonnements irréfutables ; il faut aller à l'âme, Massillon le sait ; et c'est ce qui fait de lui un grand orateur. Il ne plaît pas seulement à Tesprit; il ne s'insinue pas seule ment dans la raison; il remue les cœurs par les mouvements les plus pathétiques. Il est nécessaire de présenter des exemples, pour montrer qu'il posséda l'énergie comme la grâce. Nous citerons d'abord un passage de son magnifique sermon Sur l'aumône, où il veut prouver que les malheurs dont la France est frappée au moment où il parle, doivent être attribués en particulier à l'insensibilité des grands et des riches envers les malheureux :
« Ces fléaux dont nous sommes affligés, et dont vous vous plaignez, s'écriet-il, sont la peine de votre dureté envers les pauvres ; Dieu venge sur vos biens l'injuste usage que vous en faites ; ce sont les cris et les gémissements des malheureux que vous abandonnez, qui attirent l'indignation du ciel sur vos terres et sur vos campagnes. C'est donc dans ces calamités publiques qu'il faut vous bâter d'apaiser la colère de Dieu par l'abondance de vos largesses; c'est alors qu'il faut plus que jamais intéresser les pauvres dans vos malheurs. Ah ! vous vous avisez de vous adresser au ciel, d'invoquer, par des supplications générales, les saints protecteurs de cette monarchie pour obtenir des saisons plus heureuses, la cessation des fléaux publics, le retour de la sérénité et de l'abondance : mais ce n'est pas là seulement qu'il faut porter vos vœux et vos prières ; vous ne trouverez jamais les saints sensibles à vos peines, tandis que vous ne le serez pas vous mêmes à celles de vos frères. Vous avez sur la terre les maîtres des vents et des saisons ; adressez-vous aux pauvres, ce sont eux qui ont, pour ainsi dire, les clefs du ciel; ce sont leurs \œux qui règlent les temps et les saisons, qui nous ramènent des jours "sereins ou funestes, qui suspendent ou qui attirent les faveurs du ciel ; car l'abondance n'est donnée à la terre que pour leur soulagement; et ce n'est que par rapport à eux que le ciel vous punit ou que le ciel vous favorise.
<c Mais pour achever de vous confondre, vous, mes frères, qui nous alléguez si fort le malheur des temps; la rigueur prétendue de ces temps retranchet-elle quelque chose à vos plaisirs? Que souffrent vos passions des misères publiques ? Si le malheur des temps vous oblige à vous retrancher sur vos dépenses, retranchez d'abord tout ce que la religion condamne dans l'usage de vos biens ; réglez vos table?, vos parures, vos jeux, vos trains, vos édifices sur le pied de l'Évangile ; que les retranchements de la charité ne viennent du moins qu'après tous les autres ; retranchez vos crimes, avant de retrancher vos devoirs. C'est le dessein de Dieu, quand il frappe de stérilité les provinces et les royaumes, d'ôter aux grands et aux puissants les occasions des dissolutions et des excès. Entrez donc dans l'ordre de sa justice et de sa sagesse ; regardez-vous cc<mme des criminels publics que le Seigneur châtie par des punitions publiques; dites-lui comme David, lorsqu'il vit la main de Dieu appesantie sur son peuple : C'est moi, Seigneur, qui suis le seul coupable, qui ai attiré votre indignation sur ce royaume en abusant de ma prospérité, et en
me livrant à des passions honteuses ; c'est sur moi seul que doit tomber la force de votre bras : Vertatur, obsecro, manus tua contra me (II Reg.,xxiv, 17). Mais cette populace obscure et affligée, mais ces infortunés, qui, dans une condition pénible, ne mangeaient leur pain qu'à la sueur de leur front, eh ! qu'ont-ils fait, Seigneur, pour être exposés au glaive de votre vengeance ? Ego sum qui peccavi, ego inique egi : isti qui oves sunt, quid fecerunt ? (Ibid.) « Voilà votre modèle : faites cesser, en finissant vos désordres, la cause des malheurs publics; oiTrez à Dieu, en la personne des pauvres, le retranchement de vos plaisirs et de vos profusions, comme le seul sacrifice de justice capable de désarmer sa colère; et puisque ces fléaux ne tombent sur la terre que pour punir l'abus que vous avez fait de l'abondance, portez-en aussi tout seuls, en retranchant ces abus, la peine et l'amertume. Mais qu'on ne s'aperçoive des malheurs publics ni dans l'orgueil des équipages, ni dans la sensualité des repas, ni dans la magnificence des édifices, ni dans la fureur du jeu et l'entêtement des plaisirs, mais seulement dans votre inhumanité envers les pauvres; mais que tout au dehors, les spectacles, les assemblées profanes, les réjouissances publiques, que tout aille môme train, tandis que la charité seule se l'efroidira ; mais que le luxe croisse même de jour en jour, et que la miséricorde seule diminue ; mais que le monde et le démon ne perdent rien au malheur des temps, tandis que Jésus-Chiist tout seul en soufi"re dans ses membres affligés ; mais que le riche, à couvert de son opulence, ne voie que de loin les efi"ets de la colère du ciel, tandis que le pauvre et l'innocent en deviendront la triste victime ; grand Dieu! vous ne voudriez donc frapper que les malheureux en répandant des fléaux sur la terre? Votre unique dessein serait donc d'achever d'écraser ces infortunés sur qui votre main s'était déjà fort appesantie en les faisant naître dans l'indigence et dans la misère ? Les puissants de l'Egypte seraient donc épargnés par l'ange exterminateur, tandis que toute votre fureur viendrait fondre sur l'Israélite affligé, sur son toit pauvre et dépourvu, et marqué même du sang de l'Agneau ? Oui, mes frères, les calamités publiques ne sont destinées qu'à punir les riches et les puissants ; et ce sont les riches et les puissants tout seuls qui n'en soiiff"rent rien : au contraire, en multipliant les malheureux, elles leur fournissent un nouveau prétexte de se dispenser du devoir de la miséricorde '. »
Il faut encore citer, comme modèle de pathétique, le tableau célèbre de la Mort du pécheur. Quelle énergie dans cette peinture !
a Alors le pécheur mourant, ne trouvant plus dans le souvenir du passé que des regrets qui l'accablent, dans tout ce qui se passe à ses yeux, que des images qui l'affligent, dans la pensée de l'avenir, que des horreurs qui l'épouvantent; ne sachant plus à qui avoir recours, ni aux créatures, qui lui échappent; ni au monde, qui s'évanouit; ni aux hommes, qui ne sauraient le délivrer de la mort, ni au Dieu juste, qu'il regarde comme un ennemi déclaré dont il ne doitplus attendre d'indulgence : il se roule dans ses propres horreurs, il se tourmente, il s'agite pour fuir la mort qui le saisit, ou du moins pour se fuir luimême : il sort de ses yeux mourants je ne sais quoi de sombre et de farouche qui exprime les fureurs de son âme; il pousse du fond de sa tristesse des paroles entrecoupées de sanglots, qu'on n'entend qu'à demi, et qu'on ne sait si c'est le désespoir ou le repentir qui les a formées ; il jette sur un Dieu cru-
1 Serm. pour le i* dim, de Car., Sur l'aumône, I.
cifié des regards affreux, et qui laissent douter si c'est la crainte ou l'espérance, la haine ou l'amour qu'ils expriment ; il entre dans des saisissements où l'on ignore si c'est le corps qui se dissout ou l'âme qui sent rapproche de son juge; il soupire profondément, et l'on ne sait si c'est le souvenir de ses crimes qui lui arrache ces soupirs, ou le désespoir de quitter la vie. Enfin, au milieu de ces tristes efforts, ses yeux se fixent, ses traits changent, son visage se défigure, sa bouche livide s'entr'ouvre d'elle-même, tout son corps frémit ; et par ce dernier effort, son âme infortunée s'arraclie comme à regret de ce corps do boue, tombe entre les mains de Dieu, et se trouve seule aux pieds du tribunal redoutable. »
Mais le triomphe de Massillon dans le grand art de remuer les cœurs, c'est sa fameuse péroraison du sermon Sur le petit nombre des élus. Ce discours avait été prêché une première fois à Saint -Euslache. Quand l'orateur le répéta à Versailles, devant la cour, qui était prévenue et attendait avec empressement le morceau célèbre, il réussit comme si l'épreuve avait été nouvelle, et il produisit une émotion comparable et supérieure à celle qui saisit tous les cœurs, quand Bossuet, dans l'oraison funèbre de la duchesse d'Orléans, prononça d'un accent si pénétré ces mots fameux : Madame se meurt, Madame est morte. « L'orateur, dit Dussault. avant d'entrer dans ce mouvement, jeta ses regards sur le roi, et parut hésiter un moment par respect pour la majesté royale; puis, s'abnndonnant à toute la véhémence oratoire, il ne s'arrêta plus qu'à l'instant où l'émotion, portée au comble et visiblement partagée par Louis XIV, l'obligea de s'interrompre. Il pâlit alors, demeura muet, et posa, pendant quelques minutes, les deux mains sur ses yeux, laissant ainsi à l'assemblée le temps de revenir de sa frayeur, et prenant celui de se remettre luimême. La vérité et la beauté de l'action aclievorciit l'effet du morceau ^ »
Toujours Massillon devait une partie de son succès à la perfection de son débit, et à tout l'air de sa personne qui perlait irrésistiblement dans les âmes la conviction et le sentiment.
« Massillon, dit un contemporain que nous avons déjà cité, parut en chaire avec cet air simple, ce maintien modeste, ces yeux humblementbaissés, ce geste naturel, ce ton affectueux, cette contenance d'un homme pénétré, portant dans l'esprit les plus brillantes lumières, et dans le cœur les mouvements les plus tendres. Il ne tonnait point dans la chaire, il n'épouvantait point l'auditeur par l'éclat de sa voiv; il versait dans les cœurs les sentiments qui attendrissent et qui se manifestent par des larmes et par le silence ^. » '
Ce genre de déclamation était si goûté que le célèbre acteur Baron, ayant assisté à un des sermons de l'illustre oratorien, dit en sortant à un ami qui l'accompagnait : Voilà un orateur, el nous ne sommes que des comédiens.
' Annal, litt., t. III, Notice sur Massillon. * Languet de Gergy, Disc, à l'Acad. franc.
Massillon s'arrêta tout à coup, en 1704, dans celte carrière d'éloquence qu'il parcourait avec tant de gloire. Louis XIV avait témoigné le désir de l'entendre tous les ans; cependant, nous lavons dit, après son Carême de 1704,11 ne fut plus invité à reparaître en chaire devant le roi, auprès duquel des ennemis bassement envieux l'avaient desservi. Peut-être aussi ce monarque, que Massillon devait un jour juger très-sévèrement, dans son Oraison funèbre de Louis XIV, senlait-il dans les idées de ce religieux, comme dans celles de Fénelon, trop de hardiesse, et des aspirations trop libres et trop généreuses, par conséquent, selon lui, trop chimériques.
Ce brillant orateur sortit de son long silence sous le gouvernement du Régent, qui, après l'avoir cliargô de célébrer le roi défunt, l'engagea, en 1718, à prêcher un carême devant le roi Louis XV, âgé de neuf ans. Massillon était alors dans sa cinquante-cinquième année. Il se retira dans la maison de campagne de l'Oratoire, et y composa, dans le court espace de six semaines, le célèbre Petit Carême. Dans ces entretiens particuliers faits uniquement pour l'instruction du jeune roi, et pour les personnes de la cour qui composaient seules l'auditoire de la chapelle des Tuileries où ils furent prononcé?, l'orateur se proposa de traiter de toutes les vertus et de tous les vices, dans leurs rapports avec ceux qui sont chargés de commander aux autres hommes.
Saint-Simon témoigne, avec tous les contemporains, du succès qu'obtinrent ces discours, si bien « à la portée de l'âge et de l'état du roi K » Leur vogue se soulint pendant longtemps jusques auprès des dames mondaines et des philosophes. C'est que, dans le style le plus fluide, le plus charmant et le plus harmonieux, ils offraient moins des sermons que des dissertations philosophiques.
Dans le temps même de la plus grande faveur du Petit Carême, il ne manquait pas de critiques solides qui savaient y voir, avec des qualités enchanteresses, des défauts incontestables, en particulier l'uniformité et la monotonie, et le perpétuel retour sur une ou deux vérités : les tentations que les grands trouvent dans le plaisir, dans l'adulation, dans l'ambition, et « l'humanité qui est le premier devoir des grands envers les peuples, en môme temps que l'usage le plus délicieux de la grandeur. »
Aujourd'hui les bons juges sont unanimes à ()référer au Petit Carême VAvent et le Grand Carême.
Peu de temps avant de prêcher celte station devant le jeune prince qui avait seul survécu à toute sa race, Massillon avait été nommé par le Régent évoque de Clermont, et sacré, le IG décembre 17(8, dans la chapelle même du roi^ qui voulut honorer la cérémonie de sa présence.
« Massillon, dit le cardinal Maury, attendrit la cour, qui lui témoigna l'estime la plus toucliante, par un murmure soudain d'acclamalion,
* Mém. de Saint-Simon, édit. Cliér., X, 1771 ; ch. v, p. 8S.
quand il prit congé d'elle pour toujours, en annonçant, à la fin de son Sermon de Vaques, le jour de la clôture du Petit Carême, que sa nomination à l'évêché de Clermont ne lui permettrait plus de reparaître dans cette même chaire où il s'était illustré par tant de succès immortels. « Grand Dieu ! ces prières seront les dernières, sans doute, que mon ministère, attaché désormais par les jugements secrets de votre providence au soin d'une de vos églises, me permettra de vous offrir dans ce lieu auguste. » Ces paroles simples et touchantes émurent sensiblement l'auditoire, qui manifesta par des regrets unanimes son admiration pour un si beau talent relégué désormais dans les montagnes de l'Auvergne ^ »
11 fut reçu à l'Académie française le 23 février 1719, à la place de l'abbé de Louvois, avec lequel il avait été lié d'amitié dès la jeunesse, et qui avait d'abord été destiné par Louis XIV à l'évêché de Clermont qu il refusa ; circonstance que Massillon rappela dans son discours de réception, quand il dit :
u Sa modestie ma élevé à une place que le choix du prince lui avait d'abord destinée. Je ne m'attendais pas que sa mort me préparât celle que son mérite lui avait acquise depuis longtemps parmi vous. »
Le discours que Massillon prononça le jour de sa réception à l'Académie compte parmi les plus remarquables de ce genre par la solidité des pensées et la beauté sobre du style. L'oraleur y Irace un éloquent tableau de la corruption du goût qui régnait jusque dans la chaire avant la naissance de l'Académie.
L'abbé Fleury, dans une réponse également solide, entretint surtout son nouveau confrère des devoirs rigoureux que l'épiscopat lui imposait. Les devoirs de l'académicien, observe d'Alembert, disparurent entièrement à ses yeux; loin d'inviter le récipiendaire à l'assiduité, il ne l'exhorta qu'à une absence éternelle ; et, ce qui rendait le conseil plus sévère encore, il le revêtit de la forme obligeante des regrets les plus fortement exprimés : « Nous prévoyons avec douleur, lui dit-il, que nous allons vous perdre pour jamais, et que la /oùndispensable de la résidence va vous enlever sa^s retour ù nos assemblées; nous ne pouvons plus espérer de vous voir que dans les moments où quelque affaire fâcheuse vous ARRACHERA MALGRÉ VOUS à votre égltse. » Ce conseil, dit encore d'Alembert, fut d'autant plus efficace, que celui qui le recevait se l'était déjà donné lui-même.
Personne n'eut des vues plus dépouillées d'ambition que le pieux Massillon. Aussi, après quelques retards forcés, s'empressa-t-il de quitter la cour et le centre des faveurs pour se rendre dans son diocèse, d'où il ne sortit plus qu'une seule fois, au mois de février 1723, pour venir prononcer, à Saint-Denis, l'oraison funèbre de la duchesse d'Orléans, mère du Régent.
1 De l'éloquence de la chaire.
Nous devons ici dire quelques mots sur les diverses oraisons funèbres de notre orateur. Outre les deux essais dont nous avons parlé, il prononça en 1709 l'oraison funèbre de M. de Conti, qui venait de mourir dans les plus grands sentiments de piété, entre les bras du père de la Tour, général de l'Oratoire. On y admira de très-belles parties, telles que le tableau du prince de Conti à la journée de Nerwinde, et la peinture de toutes les grâces séductrices et de toutes les qualités liantes qui en firent l'idole des armées, dans la guerre civile. Ces morceaux brillants auraient dû préserver cette oraison funèbre des critiques qu'elle essuya quand elle eut été rendue publique, et la rendent digne d'être encore lue aujourd'hui.
Deux ans après, Massillon prononça l'oraison funèbre du grand Dauphin, pâle éloge d'un prince médiocre; et, en 171.", celle de Louis XIV. « Son Éloge de Louis XIV, dit M. de Chateaubriand, n'est remarquable que par la première phrase : « Dieu seul est grand, mes frères ! » C'est un beau mot que celui-là, prononcé en regardant le cercueil de Louis le Grande » Cette oraison funèbre et du reste remplie de pensées généreuses et hardies. On y sent, dans les appréciations sur le gouvernement et la conduite de Louis XIV, l'esprit de l'auteur du Tétémaque; mais de bons juges ont trouvé qu'il faut dans l'oraison funèbre plus de mouvement et moins de philosophie, plus de morale évangéhque et moins de petitesse dans les détails.
Massillon prononça, en 1723, dans la basilique de Saint-Denis, une dernière oraison funèbre, celle de Madame, mère du Régent. C'est un éloge beaucoup trop embelli et idéalisé, qui ressemble assez peu au portrait que les contemporains nous ont tracé de cette rude et bizarre Allemande, et à l'idée qu'elle nous donne elle-même de sa personne et de son caractère, dans ses singuliers mais curieux Mémoires. L'évêque de Clermont nous la représente, entre autres traits, comme « la princesse la plus majestueuse que la France ait vue », en même temps qu'il nous la montre avec la simplicité des premières mœurs, » qui, à ses yeux, « avait plus de dignité et de véritable élévation que tout le faste de nos usages ^. »> Flatteries commandées par le genre, et qui ne sauraient le moins du monde autoriser à mettre le sincère et hardi Massillon du nombre de ceux pour qui l'oraison funèbre ne fut que l'art d'arranger de beaux mensonges.
Très-peu de personnes lisent, très-peu de personnes môme connaissent les oraisons funèbres de Massillon. Elles ne manquent pas de valeur, mais c'est une valeur très-secondaire. Massillon, de beaucoup supérieur à Fléchier dans le sermon, est loin de l'avoir égalé dans l'art de célébrer le mérite et la gloire des morts illustres de son siècle.
L'évoque de Clermont, rentré dans son diocèse tout aussitôt après
' Génie du christianisme, part. IJI, liv. IV, chap. ui. * Oraison funèbre de Madame,
avoir prononcé l'oraison funèbre de Madame, ne le quitta plus, nous l'avons dit.
Tous ses soins se portèrent désormais à faire fleurir la piété et à faire régner la charité dans la grande province dont l'administration spirituelle lui était confiée. Il y trouva bien des réformes à faire, parmi les pasteurs comme parmi le troupeau. Il mit à les réaliser le zèle le plus actif et le plus persévérant, surtout pour ce qui concernait le culte et les hautes fonctions du ministère.
Son soin à retrancher les abus dans les exercices de la religion éclatait de toutes les manières, et s'appliquait à tous les détails. C'est dans ce sage esprit qu'il composa pour ses prêtres un nouveau bréviaire, dont il leur parle en ces termes dans un de ses Discours synodaux :
« La prière publique, vous le savez, est le canal le plus ordinaire et le plus fécond de toutes les grâces que Dieu répand sur les peuples; et on ne saurait trop, ou en éloigner tout ce qui peut distraire l'esprit et dessécher le cœur, ou y rassembler tout ce qui est le plus capable de fixer l'un, et d'attendrir et d'enflammer l'autre. C'est ce que nous nous sommes proposé dans la composition de ce nouveau bréviaire. Tout ce qui ne nous a pas paru convenir à, la décence et ii la dignité de l'office public, nous l'avons retranché ; nous y avons substitué les endroits des livres saints et des Pères qui nous ont paru les plus propres à nous instruire de nos devoirs, ou à exciter en nous ces mouvements tendres et vifs de repentir, d'actions de grâces, d'amour, d'adoration, de supplications, qui font devant Dieu tout le mérite de nos prières.
« Nous n'avons rien laissé de fabuleux, ni même de douteux, dans la vie des saints que l'Église nous propose pour modèles et pour l'objet public de notre culte; ils nous ont laissé des exemples si certains et si incontestables de toutes les vertus, que l'Église n'a pas besoin de recourir à des faits supposés pour nous rendre ces héros de la religion respectables i. »
Il se trouvait plus heureu.x; dans ces monlagnes solituires et sauvages qu'au sein de la capitale et au milieu de la cour, parce qu'il mettait tout son bonheur dans l'accomplissement de ses devoirs. Doué des qualités et des manières les plus liantes et les plus attachantes, il était un ange de paix pour tous ceux qui étaient placés sous son autorité, îl vivait également bien, rapporte-t-on, avec les jésuites et les oratoriens de son diocèse, et se plaisait à les réunir dans sa maison où il leur marquait la même bienveillance et les mêmes égards, et se plaisait à les faire jouer aux échecs.
Le« Nouvelles ecclésiastiques, feuille janséniste, lui jetaient fréquemment comme un reproche et une injure la qualification de ce pacifique prélat. Sans se prononcer plus qu'il ne devait en faveur des appelants indociles, il les défendait auprès de l'autorité ecclésiastique et séculière. Il s'occupa avec mesure, avec sagesse, et avec une tendresse
» Disc. syndd.,\, Delà prière publique, 1732.
ferme qui ose dire la vérité, à ramener monseigneur Soanen, évoque de Senez. Ce prélat, ancien oratorien qui avait des talents et des vertus, s'était vu condamner au concile d'Embrun que le cardinal de Fleury avait assemblé en 1727 et que présida le cardinal de Tencin, et avait été suspendu de ses fonctions d'évôque et de prêtre, et exilé à l'abbaye de la Chaise-Dieu, dans le diocèse de Clermont, pour avoir soutenu ouvertement et opiniâtrement les erreurs duP.Quesnel, qu'il avait eu pour confesseur à l'Oratoire, et pour avoir, dans une instructiun pastorale, appelé la bulle Unigenitus un décret monstrueux, duquel il croyait devoir appeler au futur concile. Dans cette abbaye, monseigneur Soanen se trouvait incommodé. Aussitôt que Massillon l'apprit, il lui fil offrir son château de Beauregard, dans la persuasion que la cour ne lui refuserait pas cet adoucissement. Il renouvela son offre dans l'hiver de 1728, en proposant au malheureux évêque tout ce qui pourrait dépendre de lui pour améliorer sa situation. Il profita de cette occasion pour lui exprimer la douleur qu'il ressentait avec toute l'Église de sa triste séparation :
« Vous affligez TÉglise par votre injuste séparation, lui dit-il. Vous calomniez vos confrères ; vous nous regardez tous comme des déserteurs de la vérité, comme des évoques livrés ii la cour, et disposés à tout sacrifier pour une misérable fortune : c'est là, du moins, le langage de vos adhérents.
« Je suis assurément le plus faible et le plus imparfait de mes confrères; mais je vous déclare devant Dieu que c'est l'amour de l'Église et de sa doctrine tout seul qui me retient dans l'union avec le pape et tous mes confrères ; que je croirais être hors de l'Église, si j'en étais séparé ; et que je perdrais plutôt mille vies que de rompre les liens sacrés qui font toute ma sûreté et ma consolation.
« Je demande tous les jours à Dieu, Monseigneur, qu'il vous mette dans les mêmes dispositions. DépouiUons-nous de toutes ces complaisances inséparables de la singularité; regardons comme un piège que nous tend l'orgueil, ce désir souvent caché à nous-mêmes, de nous donner en spectacle. Il est terrible d'être tout seul de son côté, et d'avoir contre soi tout ce qui porte un nom d'autorité dans l'Église : cette solitude, loin de flatter l'aniour-propre, doit alarmer la foi. Il faut, pour être tranquille dans cet état, pouvoir parvenir à se persuader qu'on est seul plus éclairé ou plus sincère que tout l'univers ensemble, et penser, comme le pharisien, qu'on n'est pas fait comme le reste des hommes i ! «
Flattant un peu l'éloignemenl que Soanen avait pour les opinions (les jésuites, que Massillon lui-môme, comme tous les oratoriens, était loin d'adopter sans exception :
«. Les jésuites, dit l'évêque de Clermont, ont leurs opinions que l'Église tolère; mais croyez-vous que la plupart des évoques pensent et enseignent comme eux ? Je puis attester le contraire. Au lieu de vous unir h nous pour nous aider à soutenir la même doctrine et la saine morale, vous nous alfuiblis-
1 Lettre ii Mgr Soanen, évoque de Senez, 29 janv. 1728.
sez en vous séparant de nous ; vous donnez de nouvelles armes au molinisme ; vous aidez ses sectateurs à persuader au monde qu'on ne peut combattre leur doctrine sans tomber dans des excès opposés; et votre conduite seule serait capable de la faire prévaloir sur la vérité... Vous êtes seul, ajoute-t-il, comparé au reste de l'Église. Vous avez été élevé dans son sein ; vous y avez vieilli : ne doit-il pas être douloureux pour vous, à la fin de votre carrière, de la voir armée contre vous, et de mourir dans sa haine et sa disgrâce ' ! »
Malgré ces sages représentations et ces tendres exhortations, Soanen mourut en efï'et dans son scandaleux entêtement, à l'abbaye de la Chaise-Dieu, en 1740, à l'âge de quatre-vingt-treize ans, honoré comme un saint par le parti, mais jugé, par le reste de l'Église, coupable d'opiniâtreté et d'orgueil.
Jamais Massillon ne se démentit des sentiments de charité, de tolérance, de dévouement qui honorent tant son caractère, et il les avait hautement proclamés dans les occasions les plus solennelles. C'est ainsi qu'en face du cercueil de l'auteur de la révocation de l'édit de Nantes, il n'avait pas craint de laisser voir combien il répugnait aux moyens violents employés pour la défense de l'Église et de la religion, quand il peignit « Thérésie, depuis si longtemps redoutable au trône par la force de ses places, par la faiblesse des règnes précédents forcés à la tolérer, par un déluge de sang français qu'elle avait fait verser, par le nombre de ses partisans et par la science orgueilleuse de ses docteurs, par l'appui de tant de nations, et même par Vancien souvenir et l'injustice de cette journée sanglante qui devrait étrg effacée de nos annales, que la piété et Vhumanité désavoueront toujours, et qui, en voulant l'écraser* sous un de nos derniers rois, ranima sa force et sa fureur, et fit, si j'ose le dire, de son sang, la semence de nouveaux disciples ^ »
Il ne se contentait pas de professer des principes généreux, il se montrait bienfaisant dans sa conduite de tous les jours. Rien d'admirable comme son désintéressement et s'a charité. Il réduisit à des sommes très-modiques ses droits épiscopaux. Tout son revenu appartenait aux pauvres. En deux ans, il fit porter vingt mille livres à l'hôtel-Dieu de Clermont.
Sa tendresse pour les malheureux éclate particulièrement dans la lettre qu'il adressa au cardinal de Fleury, relativement à l'excès des impôts qui pesaient sur l'Auvergne, et à l'affreuse misère des habitants des campagnes, dont il avait été témoin dans ses visites diocésaines :
« Les peuples de nos campagnes, y dit le compatissant prélat, vivent dans une misère affreuse, sans lit, sans meubles; la plupart même, la moicié de l'année, manquent de pain d'orge ou d'avoine, qui l'ait leur unique nourriture,
1 Lettre du i9 janv. 1128.
- G'est-à-dire : tandis qu'on voulait l'écraser. Tour archaïque et peu élégant.
3 Oraison fun. de Louis XIV, 2* part.
et qu'ils sont obligés de s'arracher de la bouche et de celle de leurs enfants, pour paj'er les impositions.
« J'ai la douleur d'avoir chaque année, Monseigneur, ce triste spectacle devant mes yeux dans mes visites. Non, Monseigneur, c'est un fait certain, que dans tout le reste de la France il n'y a pas de peuple plus pauvre et plus misérable que celui-ci. Il l'est au point que les nègres de nos îles sont infiniment plus heureux, car en travaillant ils sont nourris et habillés, eux, leurs femmes et leurs enfants, au lieu que nos paysans les plus laborieux du royaume ne peuvent, avec le travail le plus opiniâtre, avoir du pain pour eux et pour leur famille, et payer leurs subsides. S'il s'est trouvé dans cette province des intendants qui aient pu parler un autre langage, ils ont sacrifié la vérité et leur conscience à une misérable fortune...
« Mais, Monseigneur, continue-t-il un peu plus loin, à cette indigence générale et ordinaire de la province se sont jointes, ces trois dernières années, des grêles et des stérilités qui ont achevé d'accabler les pauvres peuples. L'hiver dernier, surtout, a été si affreux, que, si nous avons échappé à la famine et à une mortalité générale; qui paraissait inévitable, nous n'en avons été redevables qu'à un excès et à un empressement de charité que des personnes de tous les états ont fait paraître pour prévenir tous les malheurs. Toutes les campagnes étaient désertes, et nos villes pouvaient à peine suffire à contenir la multitude innombrable de ces infortunés qui y venaient chercher du pain. »
Cette touchante requête eut le succès que désirait le bon évêque : le poids des impôts qui pesaient sur ses malheureux diocésains fut allégé, et des secours furent accordés aux gens nécessiteux. Massillon fut bien récompensé de son zèle par la tendresse générale qui alla jusqu'à ce point, que dés qu'il paraissait dans les rues de Clermontjle peuple se prosternait autour de lui en criant : Vive notre père ! Pendant les vingt et un ans que Massillon résida dans son diocèse, se consacrant ainsi à faire tout le bien qui dépendait de lui, il crut devoir renoncer à la prédication ; mais il nous a laissé, dans ses Discours synodaux, au nombre de vingt, que sa mémoire lassée l'obligeait à se contenter de lire, des monuments de son éloquence à cette époque, dont des parties au moins ne sont en rien inférieures à ses chefs-d'œuvre ^. «
En attaquant les vices en général, Massillon, dans ses sermons, tonne souvent, nous l'avons vu, avec une véhémence particulière, contre les vices et les désordres du clergé. Mais c'est surtout dans ses Discours synodaux, adressés à ses curés et à ses prêtres de tous ordres, que le pieux évêque trace de vigoureux tableaux des désordres des ministres de l'Église. Les philosophes du dernier siècle ont fatigué le monde de déclamations emphatiques et venimeuses contre ces abus. Qu'on sache que de saints évoques ont parlé sur ce triste sujet plus fortement qu'eux, et n'ont rien épargné pour mettre fin aux scandales qui désolaient leur cœur.
1 Les Discours synodaux de Massillon ont été bien appréciés par Dussault, dans SCS Annales littéraires, t. 111, p. 27?.
Recherchant et expliquant les causes des divisions qui existent trop souvent entre les ecclésiastiques :
« Ainsi, ditMassillon, l'oisiveté, l'orgueil, pour ne rien dire de plus, sont, de la part des prêtres, les seules sources de ces disputrs scandaleuses. Les devoirs essentiels sont négligés ; l'honneur du sacerdoce et le scandale des fidèles ne sont comptés pour rien ; et dans un temps surtout où le clergé de ce diocèse vient de recevoir une humiliation i si publique et si douloureuse; où nous devrions nous réunir et nous ranimer pour effacer par un saint concours de piété, de zèle, de concorde, d'édification, le souvenir d'un événement si triste et si honteux, nous le réveillons tous les jours par des discussions et des animosités si publiques, qu'elles partagent même et troublent les villes et les paroisses, et qu'on les porte devant les tribunaux laïques, où la honte du sacerdoce et l'opprobre du ministère n'ont déjà que trop éclaté ^. »
Il est impitoyable sur la vie oisive et inutile de certains prêtres : « Je ne parle pas, dit-il, de ces absences fréquentes et presque journalières, qui n'ont pour but que l'amusement, la dissipation, la crapule, dans lesquelles un pasteur oiseux, dégoûté de ses devoirs, cherche à remplir le vide d'une vie inutile par l'agitation éternelle d'une vie errante et tumultueuse, toujours ac compagnée d'un oubli criminel de tous ses devoirs; d'un scandale perpétuel pour une paroisse, témoin des courses continuelles de son curé; et d'un exemple contagieux pour tout son voisinage, où il va troubler la solitude de ses confrères, et les engager de venir à leur tour troubler la sienne ; de sorte que, dans certains cantons, les chemins sont plus fréquentés par les cui'és que les paroisses elles-mêmes '^. »
Dans le discours De la nécessité de la prière *, il expose les dangers attachés au ministère ecclésiastique, principalement par rapport à la confession, avec une vérité admirable d'observation et de pénétration psychologique, surtout dans le passage qui finit par ces mots : « On est entré ministre dans le tribunal, et on n'est plus qu'un homme quand on en sort. >■>
Le digne pasteur n'épargne aucun abus ai aucun vice. Voici comme il parle de la négligence de certains curés à conserver les titres et les registres importants qui leur étaient confiés :
a Si ces associations édifiantes s'établissaient dans tout ce diocèse, nous n'aurions pas besoin de faire des ordonnances comme nous allons en publier pour prévenir la dissipation et l'enlèvement des titres et des registres des églises après la mort des curés ; tout demeurerait dans l'ordre requis ; les parents ne se regarderaient pas comme héritiers des monuments publics des égUses, d'où dépend la tranquillité publique et la sûreté des mariages, des baptêmes et des
1 Un curé venait d'être condamné au feu par arrêt du Parlement.
2 Disc, synod., V, Suite des divisions entre les curés et les prêtres des paroisses, 1727.
3 Ibid,, XVII, De l'observance des statuts et des ordonnances du diocèse,
4 ihid., xif, ):3i.
familles; et les paroisses n'ajouteraient pas îi la douleur d'avoir perdu leur pasteur celle de voir disparaître avec lui tous les titres authentiques et tous les témoignages sacrés de leur état et de leur religion.
« Mais, mes frères, afin que ces titres puissent se conserver et se transmettre à, vos successeurs, vous devez veiller vous-mêmes, pendant votre administration, à les mettre en état d'ôtre transmis et conservés. Nous avens été, dans nos visites, scandalisé de la négligence de plusieurs curés sur un point aussi essentiel. Les statuts du diocèse, les ordonnances de nos rois, les peines rigoureuses qui y sont portées contre les contrevenants, l'intérêt public même ne les touchent point ; les baptêmes, les mariages, les certificats mortuaires, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus sacré, et qui fait toute la sîireté de l'État et de la religion, tout cela n'est écrit que sur des feuilles volantes, sans ordre, sans soin, sans précaution. Des titres si augustes et si saints sont dispersés à l'aventure, comme des papiers de rebut ; et tandis qu'il n'y a point de père de famille qui ne tienne les titres de sa maison et de ses enfants, et l'état journalier de ses affaires temporelles dans un ordre scrupuleux et dans des registres qui subsisteront après sa mort, des curés, les pères des fidèles, laissent dans un désordre affreux la filiation spirituelle de leurs enfants selon la foi, les témoignages publics de leur origine chrétienne, et tous les titres qui leur donnent droit à l'héritage des enfants de Dieui... »
Passant en revue « tant de prétextes frivoles que se font tous les jours tant de curés pour se dispenser des devoirs de l'instruction, de la résidence dans leur paroisse, et du désintéressement dans l'exercice de leurs fonctions, » il s'arrête à ce point :
• « C'était le dernier abus, dit-il, que je m'étais proposé de combattre, si les autres ne m'avaient mené trop loin; mais je ne puis me dispenser d'en dire un mot en finissant, et de vous rappeler mon règlement sur l'honoraire des pasteurs dans leurs fonctions. Oui, mes frères, cette ordonnance si peu honorable au saint ministère, et que le désintéressement si recommandé aux pasteurs aurait dû m'épargner le chagrin de publier; cette ordonnance, publiée moins pour prescrire aux fidèles ce qu'ils doivent à leurs pasteurs que pour mettre des bornes h l'avarice et à la dureté des pasteurs envers les fidèles; moins pour apprendre aux peuples qu'ils ne doivent pas refuser des bénédictions temporelles à ceux qui leur en dispensent de spirituelles, que pour apprendre aux dispensateurs des choses saintes à les dispenser saintement, et non par le motif indigne d'un gain honteux; cette ordonnance, que je voudrais pouvoir effacer du nombre de celles que j'ai publiées, parce qu'elle rappellera toujours la sordidité et la basse avarice des ministres, l'oppression et les justes plaintes des peuples qui en ont été l'occasion ; je suis pourtant encore forcé malgré moi d'en parler et d'en perpétuer même le souvenir, en la distinguant des autres par les peines plus sévères dont il faudra punir les trangresseurs.
« Oui, mes frères, c'est avec toute la tristesse et l'amertume de mon cœur que j'apprends qu'il se trouve encore dans ce diocèse des curés assez mercenaires, assez peu touchés de la sublimité de leurs fonctions, de la misère de leurs peuples, et de leur caractère auguste et tendre de père et de pasteur, pour oser franchir les barrières sages, mais honteuses pour eux, que nous
' Disc, synod., V., Suite des divisions entre les curés et les prêtres des paroisses, 1727.
Prosateurs du xvii* siiicLE. II. 16
avons cru devoir mettre par notre ordonnance à l'excès de leur avarice et de leur indigne dureté. Loin d'être honteux d'une loi qui les déshonore et de la faire oublier par une nouvelle conduite paternelle et désintéressée, ils forcent ( ux-mêmes, en la violant, leurs pauvres peuples à la leur remettre sans cesse devant les yeux, à la réclamer comme leur sauvegarde, et à la porter môme devant les tribunaux laïques pour se mettre à couvert des entreprises de l'avarice infâme et de la tyrannie de leurs pasteurs i. »
Un de ses plus beaux discours traite de Vavarice des prêtres :
« Il semble, y dit-il, que ce vice est une malédiction attachée au sacerdoce, et à. quels avilissements ne prostitue-t-il pas tous les jours la sainte dignité de noire état ! On voit des prêtres et des pasteurs avilir leur caractère jusqu'aux trafics les plus bas et les plus honteux, courir tous les marchés, s'y montrer plus avides de gain, et paraître souvent dans ces assemblées publiques pour en augmenter le scandale, ou par un extérieur profane et indécent, ou en autorisant par leur exemple les intempérances, les crapules, et les autres abus si ordinaires en ces sortes de lieux. Je n'en suis pas surpris, mes frères : un prêtre avare et intéressé est capable de tout; tous les principes sont éteints dans son cœur ; la charité, la religion, la bienséance môme, et le respect qu'il doit à son état : c'est une âme vile, incapable d'aucun de ces sentiments nobles qu'inspirent les devoirs du sacerdoce. Et ce qu'il y a ici de plus terrible, et qui nous fait mieux sentir la justice de Dieu contre un vice qui avilit si fort et la religion et ses ministres, c'est que l'âge qui, en nous rapprochant du terme où tout cet amas de boue va fondre à nos yeux, et où nous n'allons emporter avec nous que nos œuvres; l'âge qui devrait nous détromper de cet aveuglement, l'augmente, fortifie cette malheureuse passion, la fait croître et revivre, pour ainsi dire, sur les débris mêmes d'un corps déjà défaillant, et dont la caducité a déjà fait un cadavre, et ne sert qu'à nous faire rappeler ce qui nous reste encore de désirs et de sentiments, pour nous attacher avec plus de fureur à ce qui va nous échapper en un moment 2. »
Dans un aulre discours, Massillon a tracé une peinture du vice de l'avarice cliez les prêtres, un portrait du prêtre avare, qui est, à notre avis, une des plus admirables pages d'éloquence, à la fois historique et morale, que l'on puisse lire. Nous citerons ce morceau presque tout en entier, malgré son étendue, parce que, bien que très-peu connu, il nous paraît des plus honorables pour le caractère comme pour le talent de l'illustre évoque de Clermont :
a L'avarice, voilà, mes frères, il faut le dire ici, la plaie la plus universelle du sacerdoce ; voilà le vice qui souille presque toute la sainteté et la bonne odeur du sanctuaire : tous ne le portent pas à un certain excès, mais il en est peu que cette lèpre ne salisse ; et si les pauvres sont abandonnés dans plusieurs paroisses, c'est le plus souvent la dureté et l'avarice qui ferment leurs en-trailles aux cris et aux besoins de leur peuple.
« Oui, mes frères, disons-le ici, et disons-le avec douleur, puisque l'occa-
1 Disc, synod., XVII, De l'observance des statuts et des ordonnances du diocèse, 1739.
2 ILid., IX, 1739.
sion s'en présente : depuis que, par le partage des biens ecclésiastiques, nos titres dans le ministère sont devenus fixes et perpétuels pour nous, nous les avons regardés comme notre bien et notre patrimoine ; nous nous y sommes attachés ; nous les avons fait valoir comme on fait profiter un fonds profane ; et souvent plus notre portion temporelle s'est trouvée modique, plus notre cœur s'y est attaché; et plus, sans partager avec les riches du monde le crime de leur luxe et de leur mollesse, nous avons partagé avec eux, et poussé môme plus loin qu'eux, le crime de leur attachement et de leur avarice. Il semble môme que ce vice est devenu une malédiction attachée au sacerdoce ; on se le dissimule à soi-même ; on le couvre du prétexte frivole d'une sage précaution ; on ne voit dans cette sordide passion que le devoir indispensable de ne pas laisser perdre les droits de son église; et plus on est saisi et possédé de ce vice, plus on se le donne à, soi-môme comme une vertu. »
Et, un peu plus loin, il entre dans le délail des traits qui composent le hideux caractère du prêtre avare :
« Or, mes frères, quel caractère de réprobation pour un prêtre et pour un pasteur que l'indignité de ce vice ! caractère de dureté, d'avilissement pour lui, d'opprobre et de scandale pour le saint ministère. Caractère de dureté : il est père, il est pasteur; il est à la place du souverain pasteur, qui a donné sa vie pour ses brebis, et qui continue, après sa mort, à les nourrir de sa chair et de son sang; il est ici-bas le vicaire de son amour pour les hommes: or, quel monstre d'horreur sera-t-il dans l'Église, si, se dépouillant de ces titres si glorieux et si aimables, de ces titres aussi ineffaçables que son caractère, il n'a que des entrailles de fer pour son peuple ? Voilà pourtant la situation réelle et affreuse d'un pasteur avare. Comment soulagerait-il les besoins de ses pauvres peuples? Il se refuse ses propres besoins à lui-même ; il n'aime et n'estime de ses fonctions que le gain malheureux qui lui en revient; il l'exige avec dureté ; le pauvre n'est pas plus à couvert de ses barbares exactions que le riche ; il passe sans pudeur les bornes que des règles sages ont prescrites à son avarice ; il foule aux pieds ces barrières sacrées, si honteuses au saint ministère, et qu'une triste nécessité, c'est-à-dire l'avidité seule de certains ministres, nous a forcés de poser ; il ne connaît de frein et de règles que celles de son insatiable avarice. Les plaintes et les murmures d'un pauvre peuple vexé et opprimé par l'excès et la dureté de ses exactions l'endurcissent, loin de le toucher et de l'attendrir : son cœur devient plus dur et plus insensible, à mesure que les cris des malheureux augmentent ; et il redouble de barbarie envers ceux qui ont osé môme nous en porter leurs plaintes. Qu'il voie son peuple frappé de mortalité, ne croyez pas qu'il soit occupé si leur mort sera précieuse devant Dieu ; le profit infâme qui lui en revient est l'unique objet qui l'occupe, le seul qui le console de leur perte; j'ai horreur de le dire, le seul peut-être qui fait le sujet de sa barbare joie : disposé à laisser le corps précieux d'un fidèle, d'un membre de Jésus-Christ, en proie aux oiseaux du ciel et aux animaux de la terre, si une famille indigente ne capitule avec son avarice, et n'assure d'avance par un prix excessif à ce pauvre défunt la consolation de se voir réuni par la sépulture à ses frères, auxquels la foi l'avait uni sur la terre.
« Quel monstre encore une fois qu'un tel pasteur ! et plût à Dieu qu'ils fussent aussi rares dans l'Église et dans ce diocèse, que les êtres monstrueux le sont sur la terre ! Mais ce n'est pas assez encore de faire de leurs fonctions.
et du sang adorable de Jésus-Christ, un profit infâme; ce n'est pss assez de rendre par leurs exactions la religion onéreuse, accablante, odieuse à leur pauvre peuple: ils lui suscitent des procès injustes ; ils achètent même des droits litigieux; ils se prévalent de leur honteuse abondance pour usurper et se faire adjuger des biens qu'un pauvre possesseur n'a pas le moyen de défendre: sous prétexte d'avancer quelque secours à ceux qui s'adressent à eus, ils le leur font acheter à des conditions usuraires et tyranniques ; ils n'offrent que des secours barbares et meurtriers ; et en soulageant les opprimés, ils ne veulent que se hâter de les écraser, et achever de les mettre au désespoir. Je me lasse, mes frères, d'exposer ici ces horreurs devant tant de ministres fidè- \es, mais ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne fais que reprocher un spectacle d'infamie, dont vos yeux ont été plus d'une fois témoins; que votre piété et votre zèle pour le ministère ont encore plus souvent détesté; je ne fais que rappeler des plaintes qui nous sont mille fois revenues, et qui ont autant de fois déchiré nos entrailles, et aggravé le joug de notre épiscopat.
« A la dureté, ajoutez, mes frères, l'avilissement et l'opprobre où cette passion dégrade et le ministère et le ministre ; les soins bas, indécents et publics qui l'occupent; suivez toute sa conduite: c'est un vil négociateur; il entre dans les trafics et les commerces les plus bas ; tout ce qui lui offre quelque gain ne lui paraît indigne, ni de ses empressements, ni de la sainte décence de son ministère ; il paraît plus souvent dans les marchés publics que dans son église et dans les fonctions de sa paroisse. Plus instruit des moyens sordides d'amasser, et des règles obscures d'un vil commerce, que des règles de l'Église, il oublie qu'il est père, qu'il est pasteur, qu'il est honoré du titre sublime de ministre de Jésus-Christ. Le seul titre qui le touche, et dont il fait usage, est celui de vil commerçant : ne lui parlez pas du gain et du salut des âmes, dont il doit répondre ; c'est un langage inconnu qu'il n'entend pas, et tout ce qui ne grossit pas son infâme trésor, est pour lui une vaine spéculation et une chimère. Il avilit la dignité de son caractère par des mœurs basses et sordides ; et il devient par sa vile épargne, et par la crasse même de ses vêtements et l'indécence de tout son extérieur, un spectacle de dérision pour son peuple et de honte pour ses confrères ; c'est un pauvre du monde et de l'enfer ',
Qu'on remarque que c'est tout à la fin de sa longue carrière que Massillon s'exprimait avec cette énergie et avec ce feu.
La Harpe vante la simplicité de ton, accompagnée d'élégance, des Discours synodaux de Massillon. Quand on les a lus tous dans leur entier, on est obligé d'y reconnaître des mérites d'un ordre plus relevé, et ce que nous venons d'en citer suffit à montrer que l'illustre prédicateur a rarement été plus grand, plus pathétique et plus fort de pensées.
Les Discours synodaux prouvent que l'éloquence de Massillon, transplantée dans le rude territoire de l'Auvergne, sut encore produire de très-heureux fruits. La même preuve est fournie par ses Mandements. Nous y signalerons particulièrement les mêmes sentiments d'humanité, le même amour de la paix et de la justice qui recommandent le Vêtit Carême. Ils éclatent avec une particulière éloquence dans laMan-
1 Disc, syn., XIII, Delà compassion des pauvres, 173î
dément pour faire chanter le Te Deum en action de grâces de la victoire remportée en Italie sur les Impériaux par les troupes du roi et celles du roi de Sardaigne, du 28 juillet 1734.
« Laissons, y dit l'évangélique prélat, laissons à ceux qui ne jugent jamais des événements que par les vues fausses et bornées de la sagesse hruuaine, h. s'enorgueillir, et à ne chanter que des chants d'allégresse sur nos victoires. Pour nous, mes chers frères, instruits dans les lumières de la foi, pensons avec une sainte frayeur, que la colère de Dieu doit être bien irritée contre les hommes, puisque, malgré le désir universel de la paix, que les longues calamités des dernières guerres avaient inspiré à tous les peuples de l'Europe et aux souverains qui la gouvernent, le fléau terrible de la disci-rde leur a remis les armes à la main avec une nouvelle fureur, et inonde encore la ti rre du sang de ses habitants. Il est vrai que Dieu favorise visiblement la justice des armes du roi: tout victorieux qu'il est, il est encore un roi pacifique : il souhaite la paix pour ses peuples, et ses souhaits sont récompensés par des victoires ; mais les victoires sont toujours des bienfaits d'un Dieu irrité contre les hommes .
« Quel spectacle, en effet, mes frères, nous offre celle même que nous venons de remporter ! un carnage si affreux et si nouveau du côté des ennemis et du nôtre, qu'on n'en trouve presque d'exemple que parmi les peuples barbares. Eux seuls peuvent triompher d'une journée aussi sanglante et aussi meurtrière ; pour nous, elle couvre môme de deuil l'éclat de notre victoire : elle accompagne nos témoignages publics de reconnaissance envers le Dieu des armées d'une tristesse d'humanité et de religion, et mêle à nos actions de grâces les larmes que nous ne pouvons nous empêcher de verser sur la mort de nos proches, de nos amis, et de tant du vaillants sujets, qui viennent de sacrifier généreusement leur vie pour la gloire du prince et pour les iniéièts de l'État.
« Quels trophées pourrions-nous donc élever sur un champ de bataille tout couvert des corps entassés et des membres épars de tant de milliers de chrétiens! Transportons-nous-y en esprit, mes frères; et de ce lieu souillé de tant de ruisseaux de sang, et si lugubre même pour nous malgré notre victoire, de ce lieu, dont nous ne sommes demeurés les maîtres que pour y lire et y méditer à loisir l'instabilité des choses humaines et les malheurs inévitables des guerres, présentons au Dieu de paix ce spectacle si capable d'émouvoir ses entrailles paternelles; faisons monter jusqu'à lui la voix de tant sang répandu ; et que celte voix, loin de solliciter comme autrefois sa vengeance, la calme et la désarme: arrachons de ses mains par nos supplications le glaive que sa justice fait de nouveau briller sur nos têtes : promettons-lui des mœurs plus saintes, et il nous accordera des jours plus tranquilles ; faisons cesser les crimes qui l'irritent, et il suspendra les fléaux qui nous affligent...
« Allons donc, mes chers frères, nous assembler au pied de ses autels, plus touchés des horreurs qu'entraîne la guerre, que de la gloire de nos succès. Ne demandons pas à un Dieu, qui n'est descendu sur la terre que pour y éteindre dans son sang taules les inimitiés, et récoucUier l'univers : ne lui demandons pas que son glaive achève d'exterminer les nations armées contre nous; ces prières de sang retomberaient sur nos têtes ; demandons-lui cette paix, que les rois, que les victoires, que le monde ne sauraient donner, et qui ne peut être l'ouvrage que de ses miséricordes infinies: demandons-lui que les peuples et les rois, réunis enfin et réconciliés, ne soieJit plui occupés qu'à If.
servir, et que, plus jaloux d'étendre le règne de la foi que les bornes de leur empire, ils ne prennent plus les armes que pour porter ensemble l'étendard de la religion et la gloire du nom chrétien jusqu'à ces nations infidèles, qui doivent être appelées un jour à la connaissance de l'Évangile : In conveniendo populus m unum, et rcges, ut serviant Domino. (Ps. ci, 23). »
Ces hauts sentiments de charité et de fraternité chrétiennes sont développés avec autant d'âme et d'éloquence dans d'autres mandements. Ainsi, dans le Mandement pour faire chanter le Te Deum en action de grâces pour la prise de la ville de Fontarabie, 17 juillet 1719, où on lit ces mots :
« L'Église a toujours regardé les guerres qui s'élèvent entre les princes chrétiens comme les châtiments de Dieu sur les peuples et sur les royaumes ; et si elle ordonne des cantiques de joie et d'actions de grâces pour les victoires qu''ils remportent les uns sur les autres, c'est dans l'espérance que ces événements les conduiront à une paix plus prompte et plus durable, etc. »
Môme inspiration dans le Mandement pour faire chanter le Te Deum en action de grâces de la prise de la ville et du château de Saint-Sébastien, 20 septembre 1719.
0 La paix entre les princes chrétiens est toujours l'objet des vœux et des prières de l'Église, et les succès heureux dont le ciel continue de favoriser les armes du roi, parla prise delà ville et du château de Saint-Sébastien, ne doivent nous réjouir que parce qu'ils nous donnent de nouvelles espérances d obtenir cette paix si nécessaire à l'Europe, etc.
Qu'on lise dans leur suite ces belles pages, et qu'on se demande ce que sont auprès les déclamations en prose ou en vers de Voltaire et de toute son école sur la paix, sur l'humanité, sur la fraternité des hommes, etc.
Massillon consacra les derniers temps de sa vie à la Paraphrase morale de plusieurs psaumes en forme de p7iéres. Dans cet ouvrage resté inachevé, et qui s'arrête au psaume xxxi,le pieux auteur n'entreprit point de donner un commentaire sur les psaumes ; il ne prétendit expliquer ni le sens historique, ni le sens prophétique; il ne se proposa pas même de faire une paraphrase proprement dite. Son objet fut, en prenant texte de la lettre du psaume,, de présenter aux chrétiens des modèles des différentes sortes de prières qu'ils doivent adresser à Dieu, suivant la variété des situations où ils se trouvent. Aussi ce livre a-l-il été justement intitulé : Sentiments d'une âme touchée de Bleu, tirés des psaumes de David, ou Tamphrase morale de plusieurs psaumes en forme de prière.
Dans ses divers sermons, en particulier dans celui du Lazare, Massillon a paraphrasé les psaumes d'une manière plus puissante et avec plus d'animation et de mouvement. Cependant, on rencontre dans la Paraphrase morale des pages dignes d'être comparées aux plus belles de ce grand écrivain, comme la paraphrase du psaume vin : « Prière d'une
âme qui adore la grandeur et la toute-puissance de Dieu visiblement tracée dans les créatures, et qui lui rend grâces de la magniQcence de ses bienfaits sur l'iiomme. »
Quel beau style et quelles belles pensées dans ce début :
« Grand Dieu, souverain maître de l'univers, quellieu de la terre pourrais je parcourir, où je ne trouve partout sur mes pas les marques sensibles de votre présence, et de quoi admirer la grandeur et la magnificence de votre saint nom ! Si des peuples sauvages ont pu laisser effacer l'idée que vous en aviez gravée dans leur âme, toutes les créatures qu'ils ont sous les yeux, le portent écrit en caractères si ineffaçables et si éclatants, qu'ils sont inexcusables de ne pas vous y reconnaître. L'impie lui-même a beau se vanter qu'il ne vous connaît pas, et qu'il ne retrouve en lui-même aucune notion de votre essence infinie ; c'est qu'il vous cherche dans son cœur dépravé et dans ses passions. Dieu très-saint, plutôt que dans sa raison. Mais qu'il regarde du moins autour de lui, il vous retrouvera partout ; toute la terre lui annoncera son Dieu ; il verra les traces de votre puissance et de votre grandeur, de votre sagesse imprimées sur toutes les créatures ; et son cœur corrompu se trouvera seul dans l'univers qui n'annonce et ne reconnaisse pas l'auteur de son être. »
Le même genre de beauté se retrouve, avec des développements analogues, dans la paraphrase du psaume xvui, dont nous citerons le commencement :
Cl Que les impies qui se piquent de supériorité d'esprit et de raison, sont méprisables, ô mon Dieu, de ne pas reconnaître votre gloire, votre grandeur et votre sagesse dans la structure magnifique des cieux et des astres suspendus sur nos têtes ! Ils sont frappés de la gloire des princes et des conquérants qui subjuguent les peuples et fondent des empires ; et ils ne sentent pas la toutepuissance de votre main, qui seule a pu jeter les fondements de l'univers. Ils admirent l'industrie et l'excellence d'un ouvrier qui a élevé des palais superbes que le temps va dégrader et détruire ; et ils font honneur au hasard do la magnificence des cieux ; et ils ne veulent pas vous reconnaître dans l'harmonie si constante et si régulière de cet ouvrage immense et superbe, que la révolution dos temps et des années a toujours respecté, et respectera jusqu'à la fin. N'estce pas assez vous manifester à eux, que de leur montrer tous les jours ces ouvrages admirables de vos mains? Les hommes de tous les siècles et de toutes les nations, instruits par la seule nature, y ont reconnu votre divinité et votre puissance; et l'impie aime mieux démentir tout le genre humain, taxer de crédulité le sentiment univers^el, et ses premières lumières nées avec lui, de préjugés de l'enfance, que se départir d'une opinion monstrueuse et incompréhensible, à laquelle ses crimes seuls, ces enfants de ténèbres, ont forcé sa raison d'acquiescer, et que ses crimes seuls ont pu rendre vraisemblable...
« Si le Seigneur n'avait montré qu'une fois aux hommes le spectacle magnifique des astres et des cieux, l'impie pourrait y soupçonner du prestige; il pourrait peut-être se persuader que ce sont là de ces jeux du hasard et de la nature, de ces phénomènes passagers qui doivent leur naissance à un concours fortuit de la matière, et qui, formés d'eux-mêmes et sans le secours d'aucun être intellig'Mit, nous dispensent de chercher les raisons et les motifs de leur formation et de leur usage. Mais, ô mon Dieu, ce grand spectacle s'offre à nos yeux depuis l'origine des siècles : la succession des jours et des nuits n'a jamais
été interrompue, et a toujours eu un cours égal et majestueux depuis que vous l'avez établie pour la décoration de l'univers et l'utilité des hommes. Le premier jour qui éclaira le monde, publia votre grandeur par la magnificence de ce corps immense de lumière, qui commença à y présider; et il transmit avec son éclat à tous les jours qui devaient suivre ce langage muet, mais si frap- . pant, qui annonce aux hommes la puissance de votre nom et de votre gloire. Les astres qui présidèrent à la première nuit, ont reparu et présidé depuis à toutes les autres, et font passer sans cesse avec eux, par la régularité perpétuelle de leurs mouvements, la connaissance de la sagesse et de la majesté de l'ouvrier souverain qui les a tirés du néant. »
Quelle belle langue, et qu'elle était bien faite pour être appréciée même par une époque légère et incrédule !
Massillon a été, avec Fénelon, l'auteur de l'âge classique le plus goûté du dix-huitième siècle. « Les Se^^mons du père Massillon, dit Voltaire, sont un des plus agréables ouvrages que nous ayons dans notre langue ^ )) Il dit dans une autre lettre, parlant de lui-même : « Il se faisait lire à sa table (où il ne se met que pour recevoir ses hôtes) les Sermons du père Massillon, selon sa coutume K » Ailleurs il tempère ses élo ges par une restriction : « Le seul Massillon aujourd'hui passe chez les gens de goût pour un orateur agréable; mais qu'il est encore loin de l'archevêque Tillotson aux yeux du reste de l'Europe *! »
Cette admiration pour Tillotson était-elle bien sincère chez Vol taire ? Celle qu'il témoignait pour Massillon était assurément très-sentie, et il l'a montré non-seulement par ses éloges, mais encore par les emprunts qu'il a faits à l'évêque de Clermont, des idées et des expressions de qui il a embelli plusieurs de ses poésies. Cet onctueux Massillon qui, malgré la sévérité de sa morale, « gazouille du ciel je ne sais quoi qui est ravissant *; ce généreux ennemi de tous les abus, ce défenseur de tous les droits, devait être cher à cette époque qui associait si étrangement les contrastes les plus disparates, mais qui avait, malgré tout, de nobles aspirations.
Le dix-huitième siècle goûtait particulièrement le Petit Carême qui fut, pendant longtemps, regardé comme le chef-d'œuvre de Massillon. Voltaire, dit-on, l'avait toujours sur sa table à côté d'Athalie; ilétait lu par les dames mondaines comme par les philosophes. C'était une vogue générale. Elle dura presque sans opposition jusqu'au moment où le cardinal Maury, à la grande indignation de Dussault ^ et de quelques autres critiques, ne craignit pas de dire, dans son Essai sur l'éloquence de la chaire, que la réputation acquise au Petit Carême était très-exagérée, et que cet ouvrage fameux avait corrompu le goût de l'éloquence sacrée.
1 Lettre à M. d'Argental, 7 juill. 17G9. a Ibid., h l'évoque d'Annecy, 17G9.
3 V Écossaise, épitre dédie.
4 Joubert, Pens., t. II, p. 172.
5 Voir Journal des Débats, 22 juillet 1810.
Maury mit peut-être à déprécier le Petit Carême quelque chose de l'excès qu'on avait mis à le louer. Mais il est incontestable que Massillon, dans son Petit Carême, est très- éloigné de la plénitude de sens, de la force de pensées qu'il a souvent déployées dans ses grands sermons. L'élocution oratoire y est plus faible aussi que dans son Grand Carême et son Âvent; ce n'est plus ce style qui présente toujours un tissu plein, serré, et qui est digne de Fénelon, sinon de Bossuet et de Bourdaloue.
L'excès de l'engouement pour le Petit Carême devait malheureusement porter coup à l'éloquence de la cliaire. De médiocres imitateurs, esprits vides d'idées, allaient bientôt exagérer les défauts de Massillon sans rien reproduire de ses qualités. Ils allaient remplacer par l'enluminure ce coloris enchanteur, par l'aflëterie la plus fardée ces grâces encore naturelles quoique parfois un peu recherchées.
Mais quelle distance de Massillon à ses pâles et fades copistes! Lui au moins il fut original et eut la gloire de n'avoir marché sur aucune trace connue.
Arrêtons-nous un peu maintenant sur les caractères qui le distinguent parmi les grands orateurs qui ont été l'honneur de la chaire française au dix- septième siècle.
Massillon est un des orateurs chrétiens qui ont le mieux connu le grand art d'exciter et de rectifier les passions. 11 est de ceux chez qui l'on trouve le plus d'exemples du pathétique, pathétique qui se montre surtout dans ses péroraisons, notamment dans celles du Petit Carême qui sont toutes des chefs-d'œuvre de sensibilité comme de grâce. Voilà son premier titre à la célébrité. Joignons-y sa profonde connaissance des plus secrets mobiles du cœur humain.
C'est en outre un écrivain hors ligne, un écrivain naturellement et le plus facilement du monde agréable et charmant. Il en est peu dont le style coule de source avec autant d'abondance.
Avec le charme, Massillon possède une certaine majesté douce et ime distinction ravissante. Peu d'auteurs lui sont comparables pour la richesse et la dignité du discours. Les figures les mieux ménagées contribuent d'abord à relever et à embellir son élocution. Il excelle à employer toutes les images qui entrent dans l'éloquence. Il abonde en comparaisons. Il ne craint pas d'en employer dont on s'est servi avant lui; mais toujours il se les approprie par l'application, par les développements et par le stjle. Entendez-le parler de la brièveté de la vie :
« Mais, hélas I toute notre vie n'est elle-même qu'un point imperceptible : la plus longue dure si peu ; nos jours et nos années ont été renfermés dans des bornes si étroites, qu'on ne voit pas ce que nous pouvons encore en perdre dans un espace si court et si rapide. Nous ne sommes, pour ainsi diie, qu'un instant sur la terre : semblables à ces feux errants qu'on voit dans les airs au milieu d'une nuit obscure, nous ne paraissons que pour disparaître en un clin d'œil, et nous replonger pour toujours dans ces ténèbres étcriioUos : le spcc-
tacle que nous donnons aa monde n'est qu'un éclair qui s'éteint en naissant; nous le disons tous les jours nous-mêmes i. »
Toujours, quand il emploie des images qui ne sont pas nouvelles, il sait y imprimer un cachet d'originalité, comme dans cet autre exemple :
« Oui, mes frères, les aumônes qui ont presque toujours coulé en secret, arrivent bien plus pures dans le sein de Dieu même, que celles qui, exposées même malgré nous aux yeux des hommes, ont été comme grossies et troublées sur leur cours, par les complaisances inévitables de l'amour-propre et par les louanges des spectateurs : semblables à ces fleuves qui ont presque toujours coulé sous la terre, et qui portent dans la mer des eaux vives et pures ; au lieu que ceux qui ont traversé à découvert les plaines et les campagnes, n'y portent d'ordinaire que des eaux bourbeuses, et entraînent toujours après eux les débris, les cadavres, le limon qu'ils ont amassés sur leur route 2. »
Ce qui, chez Massillon, frappe encore plus que la beauté des images, c'est la douceur, la grâce, et quelquefois la majesté des périodes. Il a une manière de former ses périodes et ses phrases, et de les lier pour la pompe du discours, qui le distingue entre tous nos écrivains.
« Chaque développement clu z Massillon, chaque strophe oratoire, dit un critique contemporain, se compose d'une suite de pensées et de phrases, d'ordinaire assez courtes, se reproduisant d'elles-mêmes, naissant l'une de l'autre, s'appelant, se succédant sans traits aigus, sans images trop saillantes ni communes, et marchant avec nombre et mélodie comme les parties d'un même tout. C'est un mouvement, c'est un concert naturel, harmonieux ^. »
Plus on lit Massillon, plus on est frappé de sa surprenante richesse de développements. Peu d'auteurs ont su comme lui user des figures que les rhéteurs appellent addition, extension, énuméralion, amplification. Un seul exemple, pris pour ainsi dire au hasard, suffit à donner une juste idée de la période de Massillon. il se propose de montrer la nécessité de la prière ;
a Oui, mes frères, dit-il, si le monde entier, au milieu duquel nous vivons n'est qu'une tentation continuelle ; si toutes les situations où nous nous trouvons, et tous les objets qui nous environnent, paraissent d'accord avec notre corruption, ou pour nous aff"aiblir, ou pour nous séduire; si les richesses nous corrompent, l'indigence nous aigrit, la prospérité nous élève, l'affliction nous abat, les aff'aires nous dissipent, le repos nous amollit, les sciences nous enflent, l'ignorance nous égare, les commerces nous répandent trop au dehors, la solitude nous laisse trop à nous-mêmes, les plaisirs nous séduisent, les œuvres saintes nous enorgueillissent, la santé réveille les passions, la maladie nourrit ou la tiédeur ou les murmures; en un mot, si, depuis la chute de la nature, tout
1 Serm. pour le lundi de la sem. de la Pass., l. ^ Serm. pour le 4* dim. de Car., Sur l'aumône, II. 3 Sainte-Beuve, Causer., 2G sept. 1833.
MASSILLON. 2b 1
ce qui est en nous ou autour de nous, est pour nous un nouveau péril : dans une situation si déplorable, ô mon Dieu! quel espoir do salut pourrait-il encore rester à l'homme, si, du fond de sa misère, il ne faisait monter sans cesse des gémissements vei's le trône de votre miséricorde, afin que vous daigniez vousmême venir k son secours, mettre un frein à ses passions indomptées, éclairer ses erreurs, soutenir sa faiblesse, adoucir ses tentations, abréger les heures du combat, et le relever de ses chutes ' ? »
Quelle fécondité, quelle fluidité! C'est la môme ampleur de développements, la même largeur d'harmonie que dans Isocrate et dans Cicéron.
Parla manière dont il aime à employer les phrases synonymes, à retourner dans tous les sens la même pensée, à la commenter, à lapa raphraser, Massillon est, par excellence, un amplificateur. Souvent, dans une page, il n'offre qu'une môme idée; il l'embellit de tous les ornements du style ; mais le fond demeure un peu uniforme, et la marche, par là même, un peu lente. Aussi, il a beau dire : Ne vous lassez pas, mes frères, de m'écoutcr, la fatigue devait prendre quelquefois à l'écouter prononcer ses longs sermons, comme elle prend quelquefois à les lire; mais on était et on est encore captivé par son harmonie presque poétique.
Le nombre, l'harmonie, voilà ce que Massillon semble chercher avant tout dans l'arrangement de ses périodes, dans la construction de ses amples phrases.
Un illustre auteur de notre temps a justement vanté « la douceur, le nombre et la grâce de l'écrivain qui a le mieux transporté dans la prose l'euphonie racinienne^. » Madame de Maintenon avait déjà dit, après l'avoir entendu à Saint-Cyr : « Il a la même diction dans la prose que Racine dans la poésie. » Voltaire s'est appliqué à développer ces caractères de ressemblance entre le style de l'auteur d'Ath'tUe et de lauteur du Petit Carême.
« Massillon, dit-il, imita Racine, autant qu'on peut l'imiter en prose. Son style est pur, ses peintures sont attendrissantes.
« Relisez ce morceau sur l'humanité des grands :
« Hélas! s'il pouvait être quelquefois permis d'être sombre, bizarre, chagrin, a à charge aux autres et à soi-mômo, ce devrait être à ces infortunés que la « faim, la misère, les calamités, les nécessités domestiques, et tous les plus « noirs soucis environnent. Ils seraient bien plus dignes d'excuse, si, portant « déjà le deuil, l'amertume, le désespoir souvent dans le cœur, ils en laissaient « échapper quelques traits au dehors. Mais que les grands, que les heureux du « monde, à qui tout rit, et que les joies et les plaisirs accompagnent partout, « prétendent tirer de leur félicité même un privilège qui excuse leurs chagrins «I bizarres et leurs caprices ; qu'il leur soit plus permis d'être fâcheux, inquiets, « inabordables, parce qu'ils sont plus heureux; qu'ils regardent comme un « droit acquis îi la prospérité, d'accabler encore du poids de leur humeur des
1 Serm. pour le jeudi de la prem. sem. de Car., Exorde.
2 Chateaubriand, Méin. d' outre -tnmic.
« malheureux qui gémissent déjà sous le joug de leur autorité et de leur « puissance ! Grand Dieu ! serait-ce donc là le privilège des grands ? » « Souvenez-vous ensuite de ce morceau de Britannicus :
Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs;
Vos jouis, toujours sereins, coulent dans les plaisirs
L'empire en est pour vous l'inépuisable source ;
Ou, si quelque chagrin en interrompt la course.
Tout l'univers, soigneux de les entretenir.
S'empresse à l'effacer de votre souvenir.
Britannicus est seul : quelque eniiui qui le presse,
Il ne voit dans son sort que moi qui s'intéresse.
Et n'a pour tous plaisirs, seigneur, que quelques pleurs
Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.