‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 9 sur 21 · Scène II. — DON JUAN, SGANARELLE, UN PAUVRE · texte numérisé non relu

Scène II. — DON JUAN, SGANARELLE, UN PAUVRE

Sganarelle. Holà ! ho ! l'homme ! oh ! mon compère 1 oh ! l'ami ! un petit mot, s'il vous plaît. Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville.

Le pauvre. Vous n'avez qu'à suivre cette route, messieurs, et détourner à main droite quand vous serez au bout de la forêt ; mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque temps, il y a des voleurs ici autour.

Don Juan. Je te suis obligé, mon ami, et je te rends grâces de tout mon cœur.

Le pauvre. Si vous vouliez me secourir, monsieur, de quelque aumône?

Don Juan. Ah ! ahl ton avis est intéressé, à ce que je vois.

Le pauvre. Je suis un pauvre homme, monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le ciel qu'il vous donne toutes sortes de biens.

Don Juan. Eh! prie le ciel qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des alTaires des autres.

1 Comparez à, cette magnifique scène celle de Gérontc et de Dorante dans le Menteur de Corneille (acte Y, se. m).

Sganarelle. Vous ne connaissez pas monsieur, bonhomme ; il ne croit qu'en deux et deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit.

Don Juan. Quelle est ton occupation parmi ces arbres?

Le pauvre. De prier le ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.

Don Juan. Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise?

Le pauvre. Hélas ! monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.

Don Juan. Tu te moques : un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut pas manquer d'être bien dans ses affaires.

Le pauvre. Je vous assure, monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau de pain à me mettre sous les dents.

Don Juan. A^oilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah! ah! je m'en vais te donner un louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu veuilles jurer.

Le pauvre. Ah! monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché?

Don Juan. Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un louis d'or, ou non ; en voici un que je te donne, si tu jures. Tiens. Il faut j urer.

Le pauvre. Monsieur...

Don Juan. A moins de cela, tu ne l'auras pas.

Sganarelle. Va, va, jure un peu; il n'y a pas de mal.

Dun Juan. Prends, le voilà, prends, te dis-je; mais jure donc.

Le pauvre. Non, monsieur, j'aime mieux mourir de faim ^

Don Juan. Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité 2.

1 Cette scène fut supprimée à la seconde représentation, dans la crainte qu'elle ne devînt un sujet de scandale pour les faibles. Mais, en approfondissant la pensée de Molière, on voit qu'il a voulu peindre dans don Juan la dégradation du crime, dans Sganarelle la fragilité des âmes intéressées, et dans le pauvre cette vertu naturelle et incorruptible que donne la foi. Celui qui ne croit à rien veut faire le mal pour le mal même, celui qui est faible et intéressé se laisse toucher par l'appât de l'or, tandis que le pauvre qui résiste à la séduction aime mieux mourir de faim que d'ofîenser Dieu. Ainsi cette scène présente au naturel l'état de l'âme de ces trois personnages, tableau moral où le pauvre triomphe sans efforts des séductions du riche, et où le refus d'une aumône qui ne peut être acceptée sans crime est peut-être la plus forte leçon que le vice puisse recevoir de la vertu. (A. Martin.)

2 II me semble qu'il n'y avait point de raison de retrancher cette scène : elle pouvait môme être utile, car on y voyait que les impies affectent quelques vertus pour persuader aux simples qu'on n'a pas besoin de la religion pour être vertueux et que la nature et l'humanité suffisent pour faire du bien. — Ce

MOLlÈUt;. ^'^'-^

(Regardant dans la forêt.) Mais que vois-jc h\? un homme attaqué par trois autres! la partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté *.

(11 met répce îv la main, et court au lieu du combat.)

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