‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 10 sur 21 · Scène IV. - DON JUAN, DON CARLOS; SGANARELLE · texte numérisé non relu

Scène IV. - DON JUAN, DON CARLOS; SGANARELLE

au fond du théâtre.

Don Carlos, remettant son épée. On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre bras. Souffrez, monsieur, que je vous rende grâces d'une action si généreuse, et que...

Don Juan. Je n'ai rien fait, monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place. Notre propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures; et l'action de ces coquins était si lâche, que c'eût été y prendre part que de ne s'y pas opposer. Mais par quelle rencontre vous êtes-vous trouvé entre leurs mams?

mot à'humaniié n'était point encore à la mode, et il y a dans cette phrase si courte et si précise, une véritable prévision des doctrines du dix-huitième siècle. Comme les sophistes modernes, don Juan rend sa chante stérile pour lui-même, en donnant au nom de l'humanité ce qu'il refuse au nom de Dieu. Mot plein de profondeur, et qui ressort du caractère même de don Juan ; car la charité faite au nom de Dieu comporte la vertu, tandis que celle faite au nom de l'humanité laisse aux passions toute leur étendue et toutes leurs misères. Tel fut le secret des philosophes du dix-huitième siècle ; "^ «^^-c^ p^« une chose singulière que ce soit Molière qui nous 1 ait révélé ! ,A. Martin.)

1 Don Juan expose sa vie pour sauver celle d'un étranger, tandis quil est assez lâche pour immoler à ses caprices les plus faibles créatures : c est ainsi que Lovelace, dont le caractère est évidemment tracé sur celui de don Juan, est fidèle J. ses amis, généreux envers ses ennemis, plein de f^-anclnse et de valeur : et cependant sa conduite envers une jeune personne sans défense, et qu'il v;tient prisonnière, est celle du plus vil des scélérats. - Le caractère de don Juan est une des plus fortes conceptions de Molière ; mais ici. comme dans ses autres ouvrages, il n'a peint que ce quil avait observé. G est dans la société des disciples de Théophile qu'il trouva ses modèles; c est la quU put voir des Barreaux, Saint-Pavin, BardouviUe et le poëte Henault se livrer a loute la verve de leur impiété : impiété devenue si publique qu on la chansonnait dans Paris *. {Id-) * Valesiana, page 31.

Don Carlos. Je m'étais, par hasard, égaré d'un frère et de * tous ceux de notre suite ; et comme je cherchais à les rejoindre, j'ai fait rencontre de ces voleurs, qui d'abord ont tué mon cheval, et qui, sans votre valeur, en auraient fait autant de moi.

Don Juan. Votre dessein est-il d'aller du côté de la ville?

Don Carlos. Oui, mais sans y vouloir entrer; et nous nous voyons obligés, mon frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier, eux et leur famille, à la sévérité de leur honneur, puisque enfin le plus doux succès en est toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie, on est contraint de quitter le royaume ; et c'est en quoi je trouve la condition d'un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer sur toute la prudence et toute l'honnêteté de sa conduite, d'être asservi par les lois de l'honneur au dérèglement de la conduite d'autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens dépendre de la fantaisie du premier téméraire qui s'avisera de lui faire une de ces injures pour qui 2 un honnête homme doit périr ^.

Don Juan. On a cet avantage, qu'on fait courir le même risque et passer mal aussi le temps à ceux qui prenent fantaisie de nous venir faire une offense de gaieté de cœur. Mais ne serait-ce point une indiscrétion que de vous demander quelle peut être votre affaire?

1 S'égarer de, comme on dit s'écarter de, était autrefois d'un usage très-fréquent au propre et au figuré :

« Il s'égarait exprès de ses gens pour se mêler parmi les villageois. « (Péréf., Hisf. de Henri IV, Recueil, etc.) « Les âmes prédestinées qui ne veulent pas s'égarer du chemin de leur salut, doivent régler leur conduite et leur vie selon les lumières de l'Évangile. » (Le Jeune, Serm. choisi, IX.) « Ils s'égarent de leur fin quand ils s'éloignent de lui. » (Sénault, Us. des pass., 2* p., 2' tr., 3= dise.) a Des volontés créées, et par conséquent essentiellement capables de s'égarer de l'ordre. « (Fé.\., Réfut. du P. Malebranche.)

2 II faudrait dire aujourd'hui pour lesquelles. Autrefois qui, précédé d'une préposition, pouvait aussi bien se rapporter à un nom de chose qu'à un nom de personne. Voir notre Lexique de Corneille.

3 L'auteur avait déjà attaqué la fureur des duels dans la comédie des Fâcheux; mais il avait gardé certains ménagements sur une matière si délicate. Il n'est pas question, dans la situation d'Éraste, d'une dispute particulière; ce gentilhomme se refuse seulement à servir de second à Ain homme qu'il connaît à peine. Dans le Festin de Pierre, Molière ne cache plus son opinion ; il développe au contraire les idées les plus justes sur cet abus du courage que Louis XIV s'efforçait de réprimer. Il peint un gentilhomme très-brave obligé de se battre, et faisant des réflexions sur les duels... Qu'on se représente les mœurs du temps, et l'on sera étonné de la hardiesse de Molière. (A. M.)

Don Carlos. La chose en est aux termes de n'en plus faire de secret; et, lorsque l'injure a une fois éclaté, notre honneur ne va point à vouloir cacher notre honte, mais à faire éclater notre vengeance, et à publier même le dessein que nous en avons. Ainsi, monsieur, je ne feindrai point de vous dire * que l'offense que nous cherchons à venger est une sœur séduite et enlevée d'un couvent, et que l'auteur de cette offense est un don Juan Tenorio, fils de don Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis quelques jours, et nous l'avons suivi ce matin, sur le rapport d'un valet qui nous a dit qu'il sortait à cheval, accompagné de quatre ou cinq, et qu'il avait pris le long de cette côte; mais tous nos soins ont été inutiles, et nous n'avons pu découvrir ce qu'il est devenu 2.

t Ne pas fehîdre de dire signifie dire sans feinte et sans ambages, dire clairement et hautement, ne pas hésiter à dire.

Cette excellente locution commence nia'heureusement à vieillir, cependant on en trouve des exemples assez nombreux jusqu'à nos jours :

« Renier, qui les blâme tant (les Vaudois), ne feint pas de dire qu'ils vivaient justement devant les hommes. « (Boss., Var., xi.) « Je ne feindrai point de dire que... » (Bayle, Projet d'un dict. crit,, ix.) «Je vous trouve trop circonspect; fiez-vous à votre propre sens : ne feignez point de dire en un besoin que tel bon écrivain a dit une sottise. « (P.-L. Cour., Lelt., à M. Boissonn., 1812.) « Sarrazin, dans un discours sur la tragédie, placé en tête de V Amour iyrannique (de Scudéri) ne feint pas de dire que cette pièce est une des plus belles et des plus admirables qu'il se puisse voir.» (Th. Gautier, tes Gi'otesq., Scudéri.)

Ne pas feindre de s'employait de même devant toutes sortes de verbes avec le sens de ne pas hésiter à, ne pas craindre de :

« Ne feignez donc de venir à nous, qui avons et aurons toujours les bras ouverts pour recevoir et caresser d'une bienveillance et royale clémence les plus errants et dévoyés de nos sujets. » (Lettres missives de Henri IV, 1" avril 1594, t. IV, p. 134.) « Un avare qui veut pallier les traits odieux de son avarice condamne les plaisirs et les dépenses dans un homme sensuel; un voluptueux qui veut justifier la foiblesse de son penchant à l'égard des divertissements défendus, ne feint point de condamner les sordides épargnes de l'avare. » (Mass., Serm. pour le mercr. de la Pass., II.) « Je ne feignis point rrajouter quelques nouvelles remarques à celles qui avaient déjà grossi du double la première édition de mon ouvrage. » (La Bruyîîre, Caract., préface.) « Nous ne feignons pas ff avancer que des traductions excellentes pour notre siècle courent risque de ne l'être pas pour les siècles qui suivront. » {]}ém, de VAcad. des Inscr., t. XVl, p. 27, ann. 1751.) « Quant aux expressions qui déplaisent à vous, monsieur le président, à M. l'avocat du roi, débauche, prostitution, et autres que je ne feindrais non plus r/e répéter, c'est une grande question entre les philosophes, de savoir si...» (P.-L. Cour., Procès de P.-L. Cour.) « Le grand Haydn ne feignait pas de révéler ce qu'il regardait comme le principal secret de son inspiration, toujours sereine et heureuse. » (L. Veuillot, AM.,2«sér., t. IV, p. 53-3.)

^ L'aventure de don Juan, qui secourt le frère de colle qu'il a séduite, n'est

Don Juan. Le connaissez-vous, monsieur, ce don Juan dont vous parlez?

Don Cailos. Non, quant à moi. Je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement ouï dépeindre à mon frère; mais la renommée n'en dit pas force bien, et c'est un homme dont la vie...

Don Juan. Arrêtez, monsieur, s'il vous plaît. 11 est un peu de mes amis, et ce serait à moi une espèce de lâcheté que d'en ouïr dire du mal.

Don Carlos. Pour l'amour de vous, monsieur, je n'en dirai rien du tout, et c'est bien la moindre chose que je vous doive, après m'avoir sauvé la vie, que de me taire devant vous d'une personne * que vous connaissez, lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal; mais, quelque ami que vous lui soyez, j'ose espérer que vous n'approuverez pas son action, et ne trouverez pas étrange que nous cherchions d'en ^ prendre la vengeance.

Don Juan. Au contraire, je vous y veux servir, et vous épargner des soins inutiles. Je suis ami de don Juan, je ne puis pas m'en empêcher; mais il n'est pas raisonnable qu'il offense impunément des gentilshommes, et je m'engage à vous faire faire raison par lui.

Don Carlos. Et quelle raison peut-on faire i\ ces sortes d'injures?

Don Juan. Toute celle que votre honneur peut souhaiter; et, sans vous donner la peine de chercher don Juan davantage, je m'oblige de le faire trouver au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.

Don Carlos. Cet espoir est bien doux, monsieur, à des cœurs

pas dans la pièce originale, mais on la trouve dans presque tous les romans espagnols. Elle avait d'ailleurs été mise au théâtre en 1639, par le poëte Beys, dans sa comédie de l'Hôpital des fous, acte II, scène P'. Molière en a tiré une situation fort intéressante qu'il développe dans la scène suivante, et dont l'idée est encore empruntée aux Espagnols. (A. M.)

1 Se taire de pour signifier garder le silence sur, est une locution très-bonne qu'on n'aurait pas dû laisser tomber. « Je me tais de cent choses excellentes qui font parler toutes les bouches. » {Dernier Recueil de diverses poésies du sisur de Saint-Amand, Épistre.) « Je ne puis pourtant me taire de la naissance d'un ordre que Dieu lui-même a si glorieusement institué. » (Patru, Plaid,, III.)

« Je m'en tais, et ne veux leur causer nul enunui. u

(La Font., Fab,, le Geai paré des plumes du paon.)

2 On dirait aujourd'hui cherchions à en; mais on ferait un hiatus très-désagréable. Chercher de pour chercher à se trouve encore employé après Molière :

(I Ils vendront cette mort qu'on cherche d'éviter. »

(SÉNECÉ, Sat,, les Travaux d'Apollon.)

offensés; mais, après ce que je vous dois, ce me serait une trop sensible douleur que vous fussiez de la partie.

Don Juan. Je suis si attaché à don Juan, qu'il ne saurait se battre que je ne me batte aussi; mais enfin j'en réponds comme de moi-même, et vous n'avez qu'à dire quand vous voudrez* qu'il paraisse, et vous donne satisfaction.

Don Caulos. Que ma destinée est cruelle! Faut-il que je vous doive la vie et que don Juan soit de vos amis!

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