LA POÉSIE DIDACTIQUE
Le dix-huilième siècle avait été IMge d'or de la poésie didactique. Ce genre fleurit au commencement du dix-neu\ième avec la môme abondance stérile et présomptueuse.
La philosophie matérialiste avait banni des âmes la religion et le sentiment. L'invention poétique était nulle. Les poètes cessèrent en même temps d'imaginer et de sentir. Sans croyances et sans illusions, de nombreux versificateurs adoptèrent, comme le plus conforme à l'état de leur âme, un genre froid et dogmatique qui nécessite peu d'invention, d'ordre et de sensibilité. A l'étude attendrie du cœur humain, à la description émue des merveilles de la nature, ils substituèrent l'analyse sèche et morne des phénomènes scientifique?. Que dire de tant d'œuvres médiocres, écrites dans cet ordre d idées, jusqu'au jour où Lamartine vint enfin relever la poésie et l'arrache." au servilisme du monde extérieur ?
Nous les laisserons à l'oubli qui les recouvre. Nous nous contenterons d'étudier quelques poîmes spéciaux assez heureusement traités, et^ pour cette double raison, curieux par le sujet et parles détails.
A la poéîie didactique se rattache la poésie philosophique. La plupart des écrivains qui l'ont interprétée de nos jours appartiennent au lyrisme par leur chaleur d'accent ou leur recherche sincère d'un principe supérieur. Seul d'entre eux peut-être, un poète dont nous reconnaissons d'ailleurs le rare mérite d'exécution, M. André Lefèvre appartient, dans son œuvre principale, au genre didactique, pour la froideur affectée des vers, et l'absence étudiée de tout sentiment spirilualiste.
BERCHOCX (Joseph)
Joseph Berchoux, dont le goût resta toujours très classique, débuta, avant 1800, par la satire : Qui me délivrera des Grecs et des Romains? composition assez spirituelle, et l'une des premières lances rompues au profit du romantisme moderne. Il publia ensuite les poèmes didactiques ; la Gastronomie - et la Danse.
A côté d'énumérations longues et banales, la Gastronomie renferme de curieux détails et d'aimables tableaux. Le style est peu varié, mais correct et facile. Ces quelques vers, dépeignant l'ivresse du pauvre, sont très piquants dans leur exactitude :
« Avez-Y0U3 quelquefois rencontré, sur le soir. Un brave compagnon regagnant son manoir, Après avoir à table employé sa journée ? Sa tête est vacillante et sa jambe avinée; Il trébuche parfois, et toujours sans danger, Car un dieu l'accompagne et le doit protéger. Il s'avance incertain du chemin qu'il doit suivre, Guidé par la liqueur qui l'échauffé et l'enivre ; La joie est dans ses yeux ; son cœur est délivré Des ennuis dont la veille il était ulcéré. Après mille détours il retrouve son chaume ; Il se croit devenu souverain d'un royaume ; Ou plutôt l'univers, réclamant son appui. Dépend de son domaine et relève de lui. I! lègue à ses enfants des trésors, des provinces. Sa femme est une reine, et ses fils sont des princes ; Il triomphe au milieu de cet enchantement. Demande encore à boire et s'endort e:i chantant. »
On lit encore avec plaisir ces conseils ingénieux sur le choix d'un cuisinier :
o Enfermant la maison dont vous avez besoin, Au choix d'un cuisinier mettez tout votre soin : Voilà l'homme important, le serviteur utile Qui fera fréquenter et chérir votre asile. Et par qui vous verrez votre nom respecté
* Il serait curieux de rapprocher de l'œuvre de Berchoux un poème en quatre chants de Colnet dit Ravel: fArl de dlier en ville (1813), où l'auteur donne d'utiles conseils aux parasites.
Voler de bouche en bouche à l'envi répété. Avant qu'il soit à vous, sachez ce qu'il sait faire ; Étudiez ses mœurs, ses goûts, son caractère : Faites cas de celui qui, fier de son talent, S'estime votre égal, et d'un air important Auprès de son fourneau que la flamme illumine Donne avec dignité des lois dans sa cuisine, Qui dispose du sort d'un coq ou d'un dindon Avec l'air d'un sultan qui condamne au cordon. »
La Danse a pour sujet un incident bien simple que l'on regardait alors corame un fait extraordinaire. Vestris brillait depuis trente années sur la scùne lyrique; sa supériorité, pendant tout ce temps incontestée, lui avait valu le titre de dieu de la danse. Mais un nouvel artiste, Duport, apparut et laissa loin derrière lui ce danseur qui semblait toucher à la perfection, et qu'on jugeait ne pouvoir être surpassé. «On sent, dit Berchoux, que ce phénomène n'a pu avoir lieu sans exciter beaucoup d'orages dans la carrière des nmours-propresles plus chatouilleux : la chute d'un dieu s'en est suivie. Cet événement important appartenait de droit à la poésie épique, et je me suis hâté de m'en emlarer^ » Il a fait son héros de ce dieu tombé et donné sa voix au vaincu, comme Caton ; « Victrix causa diis placuit, scd victa Catoni. »
« Peut-être j'aurais dû, plus habile poète, Célébrer le triomphe au lieu de la défaite ; Prendre pour mon héros Duport victorieux ; Placer au second rang le héros malheureux; Sans doute en m'éloignant de la route vulgaire, Je me suis mis bien loin de Virgile et d'Homère: Le ciel sourit toujours au parti du vainqueur ; Pour moi, comme Caton, je souris au malheur. Un autre, plus fidèle aux lois de l'épopée, Aurait choisi César; j'ai préféré Pompée. >»
L'auteur, en traitant de la danse, regrette de n'avoir pas l'habileté du savant Scaliger, qui exécuta autrefois la pyrrhique devant Maximilien ; il ne dissimule point son infériorité; il lui serait très difficile de se placer à la première, à la seconde ou à la troisième position, et de se soumettre à la chaîne anglaise, à la chaîne des dames, des cavaliers, au carré de Mahoni, au dosa dos, à la queue du chat, etc.; mais il rachète cette ignorance pratique par de nombreuses connaissances théoriques, puisées dans les meilleures chorégraphies et fortifiées par de longues observations. C'est ainsi que, tout en évitant les fastidieuses énumérations et le détail monotone des pas imaginés par l'art, des tortillés, des droits, des battus, des tournés, Berchoux donne sur la danse mille détails curieux et instructifs.
Ce poète a répandu dans ses vers tout le charme d'un esprit doux et aimable.
• La Danse, préface
Jea>'-Étienne despréaux
« En lisant V Art poétique de Boileau, écrivait en 1808 Jean-Étienne Despréaux, je fus frappé de l'analogie des règles de la poésie avec ceUes de la danse. Je sentis la justesse de cetle observation de M. l'abbé le Batteux, que: les arts, tous enfants de la nature, unis par une liaison intime et par une espèce de fraternité, se proposent le même but et se règlent par les mêmes principes. Enchaîné par le charme de cette idée, je m'amusai, non à parodier l'Art poétique, mais à calquer sur ce poème les préceptes. Je trouvai plaisant de transformer sans trivialités le maître du Parnasse en un maître à danser. » L'émule de Vestris a composé sur ce plan VArt de la danse, poème didactique divisé en quatre chants, comme son modèle VArt poétique. Transformation bizarre que Despréaux accomplit avec une facilité merveilleuse, soit qu'il ait conservé les vers de Boileau, en y métamorphosant les mots techniques, soit qu'il les ait joints par des vers de liaiso n à ceux qu'il composa lui-même pour exprimer des différences ou des idées particulières. L'auteur débute par une épître en vers libres : Jean-Étienne Despréaux à Vombre de Boileau Desprêaux.
« Contemporain de mes aïeux.
Auteur dun œuvre merveilleux,
Quoiqu'un siècle entier nous sépare
De tes vers et de ton esprit.
Et qu'en mutilant ton écrit
J'enseigne les lois de la grâce Qui partout nous ravit et jamais ne nous lasse ', En m'attachant à toi peut-être on me lira, Peut-être dans mon art le bon goût renaîtra. »
L'épître est terminée par ce trait spirituel :
« Sévère et docte satirique , Moi petit chansonnier comique ^, Tous deux nous avons même nom, Et non pas le même renom ; Mais je possède un avantage Pour lequel ton ombre, je gage.
Céderait tes fameux écrits :
Tu fus, je suis. »
1 Imitation du vers 300 de VArt poétique.
2 Voir plus haut, page 372.
Despréaux fait connaître dans le premier chant les qualités nécessaires à un jeune homme qui veut parcourir avec succès la carrière de la danse, et donne les règles générales pour former un premier sujet dans ce genre. Il termine par une courte digression sur l'art de la danse depuis Beauchamp, maître des ballets de Louis XIV, jusqu'à Vestris et Dauberval, ses contemporains. On trouvera quelque intérêt à comparer entre eux les vers qui commencent ce chant et le début de Y Art poétique :
« C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur, Pense de l'art des vers atteindre la hauteur ; S'il ne sent point du ciel l'influence secrète, Si son astre en naissant ne l'a formé poète. Dans son génie étroit il est toujours captif; Pour lui Pliébus est sourd, et Pégase est rétif.
C'est en vain qu'au théâtre un novice danseur Des charmes de son art croit être possesseur ; S'il n'a reçu du ciel grâce, adresse, élégance, Si son astre en naissant ne l'a fait pour la danse. Dans sa lourde structure il est toujours captif; Ses bras sont maladroits, et son jarret rétif.»
Le second chant présente les caractères et les règles des danses françaises el étrangères. L'auteur donne quelques exemples historiques, puis se transporte dans un bal, où, selon les principes de l'art, il critique le maintien, la tenue, les défauts des danseurs. Il donne dans les deux autres chants des leçons tout à fait techniques, et achève son poime en expliquant brièvement les connaissances qu'un maître de ballets doit réunir.
Despréaux n'a pas suivi rigoureusement dans chacun de ces chanls la marche de son modèle ; il a souvent transporté des vers de l'un à l'autre, selon qu'ils convenaient à son sujet; mais il a partout gardé avec un certain succès le ton et l'allure de Boileau. Son poème didactique, l'Art de la danse, sans avoir un mérite sérieux en lui-même, est rendu très intéressant par cette ingénieuse assimilation.
SAMSON (Joseph-Isidore)
Le célèbre sociétaire du Théâtre-Français Samson a composé sur le débit dramatique un long poème intitulé l'Art théâtral, sujet déjà traité par Louis Riccoboni, dans un ouvrage en vers Dell' arte rappresentativa, et par Dorât dans la Déclamation.
L'Art théâtral, consacré tout entier au genre et au répertoire de notre première scène, renferme de curieuses analogies de rôles et de très utiles enseignements sur l'articulation, le ton, l'inflexion. Étudiant tour à tour les différentes modulations, l'auteur s'attache à faire connaître ce qui constitue la justesse du débit, ce qui concourt à l'assouplissement de la voix ; il montre les inconvénients de la récitation chantante, de la cadence ampoulée, les avantages de la simplicité, du naturel sous les formes les plus diverses, sérieuses ou plaisantes, naïves ou majestueuses; il prouve par de longs développements qu'en toutes ces inflexions grandioses, familières, comiques, l'artiste doit prendre uniformément pour diapason le médium, ce ton également éloigné des extrémités grave et aiguë, celte articulation parfaite sans laquelle il n'est point de talent de premier ordre, oratoire ou dramatique.
a Sans le médium point de talent réel.
Fuyez les sons aigus dans la tête jetés Et qui, trop entendus, ne sont point écoutés. Seul le médium plaît^ touche, pénètre, enflamme, Et lui seul par l'oreille il s'empare de l'âme. »
Un autre comédien, Mole*, avait dit avant lui, dans un élan d'ambitieux enthousiasme : « Sans le médium, il n'est point de vérité, point d'illusion, point de droits au souvenir de la postérité. » Sentiment d'artiste que Talma professait et que Samson avait développé dans une curieuse conférence, la Lecture à haute voix*.
Le mérite littéraire de VArt théâtral est assez restreint, et bien des parties faibles justifieraient l'exclamation de M. Sarcey : « Quelle singulière idée ont les comédiens, qui pourraient dire sur leur art tant de choses utiles et sensées, de rimer des lieux communs que personne ne lira '! » Cette observation faite au sujet d'une Épitre à Molière serait
1 Notice sur Lekain.
* Entretiens populaires, 3^ série.
» Le Temps, 16 décembre 1872.
applicable à ce poème, dont les remplissages, les longueurs, leg répétitions rendent souvent la lecture insupportable à force de monotonie. Nous signalerons, toutefois, comme un passage très curieux le chant où l'auteur, après avoir faitj connaître la grande importance de l'action ■
muette dans le jeu du comédien, raconte, à ce sujet, une saisissante ^
pantomime du célèbre Garrick^cii Roscius des Anglais.
LEFEVRE (A>DRÉ)
— Né en 1834 —
André Lefèvre s'est révélé poète, en i86I, par la publication de la Flûte de Pan, recueil de pièces champêtres et philosophiques où, recherchant à travers les fictions de Tlonie, les mystères de Cybèle, il chante les éternelles beautés de la nature personnifiées dans les anciennes légendes, et déifie toutes les forces extérieures au sein desquelles l'homme s'endort, s'oublie, se console ou s'anéantit. ;
Quelques parties de ce volume sont abstraites et obscures.
La Lyre intime, écrite sous une forme plus claire, bien qu'empreinte encore d'un sentiment idolâtrique de la nature, a des accents tendres et pénétrants. Les symboles helléniques sont remplacés, en diverses parties de ce recueil, par des évocations du moyen âge; mais quelques pièces sont d'une inspiration essentiellement moderne ou tout à fait intime : ainsi la Double Famille, Vn mystère, Julie et Tréba, Louise. Nous citerons un passage de ce dernier poème^ où l'auteur « a voulu encadrer dans les scènes de la nature le portrait d'une femme aimée, et a réussi merveilleusement à fondre les effluves du sentiment avec les elTusions de la vie universelle ^ :
o Bords séduisants des eaux, mousses, bois protecteurs,
Où les nymplies, jadis, appelaient les pasteurs !
Berceau de notre amour, Nature, en ton domaine
L'instinct reconnaissant chaque jour nous ramène ;
Le cadre de verdure à nos ébats prêté
S'associe à sa grâce et sied à sa beauté.
Sous le voile discret dont la forêt nous couvre.
Elle s'épanouit comme une fleur qui s'ouvre ;
Ses yeux sont imprégnés de la lueur des eaux;
Son beau rire ineffable et le chant des oiseaux
Sont comme deux hautbois qui résonnent ensemble.
D'un soupir contenu si sa poitrine tremble.
Je crois qu'il est en elle, avec l'âme du vent,
Un peu de cet amour mystérieux, vivant,
Qu'exhale autour de nous la féconde Nature.
Oui, Rhéa la pénètre, Isis la transfigure I
Autour d'elle étendu, le gazon des halliers.
Semé par le soleil de jours irréguliers.
Semble la peau de tigre ou dormait la bacchante.
Alors s'élève en moi cette flamme éloquente,
1 Emmanuel des Essarts.
POKTKS DU Xll^ SIÈCLE. IL 38
Cette tendre fureur qu'autour de ses autels Cybèle à flots versait dans le cœur des mortels : En moi, l'orgie antique a rallumé ses fièvres, Et c'est Pan tout entier qui chante sur mes lèvres... »
En 1867, André Lefôvre publia l'Épopée terrestre, recueil de pièces didactiques et lyriques, reliées par une même pensée, celle de l'indépendance humaine par la science, œuvre hautement matérialiste, qui 6t surnommer l'auteur « le Lucrèce du dix-neuvième siècle ». Ce volume, où la poésie de négition et d'athéisme est inaugurée, cette production d'un disciple intolérant de Gorgias, de Gassendi et du baron d'Holbach, révèle moins une conviction sérieuse appuyée sur des raisonnements suivis, qu'un désir aveugle de renverser à la fois toutes les croyances, toutes les religions, de s'atîaquer également à la foi du christianisme et aux doctrines de la philosophie spiritualiste. Le poète traverse les âges, cherchant le secret et l'origine des races, des langues, des civilisations, et tant d'études l'amènent A ce résultat : la reconnaissance des immenses services rendus à l'humanité par l'épiciirisme!
L'Épopée terrestre a quelques élans de lyrisme et de satire. Différentes pièces ont du souffle et de l'ampleur. Mais là encore la poésie est souvent vague, nuageuse, indéterminée.
André Lefèvre, qualifié par Théophile Gautier « d'étoile de première grandeur parmi notre pléiade poétique », ne nous paraît pas avoir encore dépassé le second rang, ni pour la pensée, ni pour l'expression.
Les traductions en vers ont été Fort goûtées dans ce siècle*. « On ne saurait, a dit Gautier, mieux employer ses loisirs de poète. » Les premiers romantiques, Emile et Antony Deschamps, cultivèrent ce genre d'étude avec beaucoup d'art et d'érudition. A différentes époques, des hommes de goût et de savoir en ont fait le charme de leurs plus doux instants ou la consolation de leurs heures d'épreuves. Tel, le comte Daru commençant sa traduction d'Horace dans les cachots de la Terreur, la poursuivant dans les camps, dans les palais, à travers les vicissitudes d'une vie bruyante et agitée '.
Cs genre d'étude se développa surtout sous l'Empire, où l'invention poétique était devenue si rare. Parmi ceux qui s'y adonnèrent avec succès, on nomme d'abord Mollevautet Denne-Baron.
MoLLEVACT, le plus intrépide des traducteurs, a reproduit en vers français les œuvres complètes ou détachées de vingt poètes latins, grecs, anglais, italiens. Ses traductions en prose ne sont pas moins nombreuses.
La réputation de MoUevaut fut très considérable; elle est aujourd'hui bien effacée. L'avenir a démenti les rfives de gloire auxquels il s'est lui-même abandonné dans une Ode àlapostérité. Il semblera curieux de lire un passage de cette pièce tout empreinte d'une vunité naïve et composée dans ce style languissant, énervé, dont la littérature impériale avait le secret. Le poète fait ainsi parler la Postérité sur la gloire qu'elle lui réserve.
« Nancy ! toi son berceau, prépare ton hommage ! Le ciseau, qui pour toi gravera son image, Ne rendra pas vivant un marbre suborneur : Quarante ans de succès, aux pompes de sa fête,
Placent sa couronne à ton faîte, Où ton plus grand poète a ton plus grand honneur.
Ah ! si, contre son luth sentant leur impuissance. Des cris ont de ses mœurs attaqué l'innocence. Tous ses muets mépris les ont s euls combattus 1 Moi, sur S071 tioble front, qui me tint sa promesse.
J'ai mis la palme du Permesse, Et je mets à sa main la palme des vertus !
Vous, superbes 1 Cessez d'insulter son génie. Cessez de lui ravir ses trésors d'harmonie
' Voir notre t. I, p. 162 et suiv., Les Traducteurs de poèmes épiques, cycliques et narratifs.
2 Lamartine, Discours de réception à l'Académie française.
Pour orner les lambeaux de vers aventuriers : Moi, je dis à la fraude, en lui rivant sa chaîne,
Que plus elle &ème de haine, Plus il récoltera de moissons de lauriers. »
Les éloges outrés de ses contemporains, l'affaiblissement général de la poésie, avaient pu lui donner quelques illusions ; il avait pu croire, sans un orgueil trop excessif, que ses oeuvres complètes resteraient comme « l'un des plus grands monuments littéraires du dix neuvième siècle ». Mais aujourd'hui ses traductions en vers ne sont généralement plus considérées que comme de pâles paraphrases , sans vie et sans chaleur. Sévère au dernier point à l'égard de ses devanciers, il n'a pas craint, dans ses notes d'une traduction des Géorgiques, de poursuivre à outrance et de montrer, les pièces en main, toutes les négligences, les additions, les omissions et les contresens de l'abbé Delille *. Et cependant lui-mâme a bien des fois péché contre l'exactitude. Quoi qu'il en soit, Mollevaul doit être signalé comme un travailleur infatigable, soutenu par un amour sincère et toujours égal des lettres et de l'antiquité. Il exécuta de véritables prodiges de traduction. Dans sa traduction des œuvres de Virgile, entre autres, 12,918 vers latins sont représentés par 12,918 vers français, « miracle, s'écriait-il, qui jusqu'alors n'existait pas dans le monde littéraire. » Auteur de quelques œuvres personnelles: Elégies, les Fleurs, poème en quatre chants, Cent Fables en quatrains, Poésies diverses^ Chants sacrés, Pensées, en vers, les Cent-Jours, poème épique, César dans les Gaides, tragédie, les Oiseaux, poème en quatre chants, Mollevaut a traduit en vers : Anacréon, Virgile, Catulle, Tibulle, Properce; Ovide, les Amours-, Horace, l'Art poétique; Phèdre, les Fables; Lucien, Choix de dialogues; Coluthus, l'Enlèvement d'Hélène; Anthologie grecque; Caton, Distiques; Vida, la Poétique; Pétrarque, Sonnets; Thomson, les Saiso7is ; Pope, Essm sur la critique; Gessner, Choix d'idylles. Les traductions des poètes erotiques latins sont celles qu'il soigna le plus. Quelques pièces ont de la grâce et de la fraîcheur.
Denne-Baron a montré les mêmes qualités, mais à. un degré supérieur, dans sa traduction de Properce, labeur de toute sa vie. Ce poète avait fait de fortes, de solides éludes. Lisant en leur langue Homère ellsaïe, il avait puisé ses premières inspirations dans son amour de la Bible et de la littérature grecque. Il traduisit en vers d'après l'hébreu quelques psaumes de David, et son admiration pour l'œuvre de xMusée lui donna l'idée du poème épique d'Héro et Léandre, dont nous avons parlé ailleurs ^ Il tourna depuis ses efforts vers la poésie latine et reproduisit en vers français les élégies amoureuses de Properce. Celte
1 Barthélémy, Traduction de l'Enéide, Pi-éf. s Voir tome I", page 13.
<Euvre, à laquelle il apporta les soins les plus délicats et les plus constants, est des plus remarquables comme facture et comme sentiment poétique.
Après Mollevaul et Denne-Buron, il faut encore nommer, sous l'Empire et sous la Restauration, Fariau de Saint-Ange, qui traduisit les Fastes d'Ovide, 1804, elles Métamorplioses, 1800-1808, avec élégance et souplesse; Firmin-Didot, auteur d'une estimable tragédie sur Aimibal, traducteur exact et facile des BucoUgues de Virgile, 1806, des Idylles de Théocrite, 1810-1836, et des chants de Tyrlée, 1825; Daru, que nous avons déjà cité plus haut, dont la version d'Horace est de toutes celle qui s'est le plus rapprochée de l'original par l'esprit et le style ; enfin Blins de Saint- Victor, l'aimable traducteur des odes d'Anacréon.
Les poètes latins ont été surtout reproduits avec ferveur. Lucrèce, entre autres, a séduit les meilleurs écrivains. Aucun auteur de la littérature antique n'a été si fréquemment interprété.
Entre les traducteurs les plus connus du De rerum natura, on nomme Ponger\ille, André Lefèvre et Sully-Prudhomme.
M. de PoNGERviLLE ful le moins heureux et surtout le moins exact de ces traducteurs. Sainte-Beuve a jugé son œuvre en quelques mots : « C'est un faux sens perpétuel, promené sur un alexandrin symétrique et bercé d'épithètes sonores *. » Contrefaçon pâle et vague, vernissée d'une fade et monotone élégance, ce livre, rempli d'infidélités de parti pris et d'inexactitudes volontaires, manque de toutes les qualités qui constituent un travail ferme et scrupuleux. « Jamais, dit encore Sainte-Beuve, jamais opposition ne fut plus fortement marquée entre l'auteur traduit et le traducteur. L'un, tout de pensées; l'autre, tout de mots; l'un, avec des éléments encore mal assortis, se créant une langue appropriée aux besoins de sa puissante intelhgence ; l'autre, ramassant sans trop de choix parmi les richesses banales d'un idiome presque usé à force de produire ; celui-ci, dur et inculte dans son rythme, mais plein de nerf dans l'expression, plein de couleur dans ses images; celui-là comme endormi dans sa facile et monotone harmonie, et ne laissant échapper que des mots faiblement articulés, n'entrevoyant que des images à demi effacées. La lecture de Lucrèce est pour l'esprit un de ces vigoureux exercices qui tiennent toutes les facultés en éveil, où l'on sue, où l'on se fatigue, mais où l'on jouit à se fatiguer; la lecture de son traducteur est une de ces distractions insignifiantes que l'on se donne lorsqu'on a besoin de faire une chose tout en pensant à une autre, qui occupent faiblement et qui cependant, à la longue, étourdissent la pensée à force de la promener dans le vide ! » Cette œuvre est donc restée bien au-dessous des
1 Sainte-Beuve, le Globe, 21 avril 1830.
beautés sévères de l'original. Il faut cependant y signaler quelques passages, défectueux au point de vue de la sobre exactitude, mais excellents de style et d'inlérCt. Le morceau le plus remarquable est la fin du sixième livre, sur la peste de l'Altique, contagion rendue fameuse parles récits de Thucydide.
Cette traduction, recommandée par les suffrages de Louis XVill, ouvrit à M. de Pongcrvilleles portes de TAcadémie française.
André F efèvre, le poète du haut matérialisme, était naturellement entraîné vers Lucrèce. La traduction qu'il en fit est regardée comme son chef-d'œuvre. Elle révèle en toutes ses parties un travail très scrupuleux, une énergique persévérance. Pour justifier cette appréciation, nous citerons un excellent passage de poésie didactique, emprunté au livre I" et traduisant la théorie du poète latin: Simt igitur venu nimirum corpora caeca.
« .. .Les vents sont des corps dont l'invisible masse.
Des terres et des mers balaj-ant la surface,
De tourbillons soudains bouleverse les deux ;
Des fluides, pareils au cours impétueux
Des fleuves, quand les eaux, qui des cimes descendent,
Torrents soudain gonflés, dans les plaines répandent
Les ruines des bois, des arbres tout entiers;
Quand les ponts les plus forts, vacillant sur leurs pieds.
Ne peuvent soutenir l'irruption des ondes;
Lorsque le rude assaut des roches vagabondes
Emporte à grand fracas les digues, abîmant
Au loin ce qui résiste à son acharnement;
Ainsi courent les vents, et leurs folles haleines.
Torrents aériens, s'abattent sur les plaines.
Et leurs chocs redoublés rasent tout devant eux,
Et, du fouet tournoyant d'un vertige orageux,
La trombe enlace, étreint et déchiiC sa proie.
Ce sont bien là des corps. Qu'importe qu'on les voie? »
L'œuvre d'André Lefèvre est la meilleure de toutes les traductions entières de Lucrèce, pour l'élévation soutenue et la solidité du style. Ce poète a traduit aussi avec talent les Bucoliques de Virgile. »
Sully-Prudhomme * avait commencé de bonne heure la traduction du premier livre de Lucrèce. Laissant et reprenant souvent son travail, il le regardait comme un exercice utile, comme une étude indispensable pour apprendre du plus robuste, du plus précis des poètes le secret d'assujettir le vers à l'idée. Il retournait au poème de la Nature, comme au meilleur gymnase où ses forces pussent être éprouvées et retrempées. Ainsi fut peu à peu reproduit entièrement le premier livre du De rerum natura.
1 Sully-Prudhomme, Traduction du premier livre de Lucrèce, Alphonse Leraerre (1869).
Le style est très frappant de force conlenue et de sobriété. Nous donnerons comme exemple le passage commençant au vers 278 de Lucrèce. Ce passage, reproduit plus haut sous la version d'André Lefèvre, permettra d'établir entre les traducteurs une comparaison curieuse. Le poète latin, dont Sully-Prudhomme a réfuté dans une longue préface le système atomique et les principes de physique, s'exprime ainsi sur la nature du veut :
« Il est donc fait de corps qui, soustraits à la vue,
Balayant et la mer, et la terre, et la nue.
Entraînent tout obstacle à leur vol turbulent.
Ces corps fluides vont propageant leurs ravages,
Tout comme on voit soudain l'eau mobile en coulant
Monter, quand vient l'accroître, après d'amples orages,
Un déluge apportant de la cime des monts
Avec des troncs entiers des fragments de branchages.
L'impétueux torrent force les meilleurs ponts ;
Il court sus aux piliers, tourbillon gros de pluie :
La masse, sous l'effort terrible qu'elle essuie.
Croule avec un grand bruit ; les lourds quartiers de roc
Sont roulés sous les flots ; rien ne résiste au choc.
Or, le souffle du vent doit courir de la sorte :
Quand, pareil au torrent, il fond sur un objet,
Il l'assaille, des coups répétés qu'il lui porte
Le renverse, l'enlève, et tournoyant jouet
Dans les cercles fougueux de la trombe il le roule.
Donc le vent cache en soi des corps premiers en foule »
La traduction de Sully-Prudhomme reproduit, en quelques passages, toute la gravité, toute la solidité du talent de Lucrèce. Le poète s'est attaché avec beaucoup de succès à ne pas excéder le nombre des vers du texte. Mais cette extrême concision a son désavantage. Le vers trop substantiel est souvent rude et obscur. « Pour le bien comprendre, dit avec raison M. Caro, il est utile et presque nécessaire d'avoir le texte latin ouvert à côté ; l'éclat poétique s'éteint dans l'excessive condensation du style; l'élan, le mouvement du poète latin s'embarrasse dans la rime, qui l'arrête et le brise ^ »
La traduction de Pongerville a plus d'élégance facile; celle d'André Lefèvre, plus de majestueuse ampleur ; l'œuvre de Sully-Prudhomme montre plus de froide simplicité et de stricte exactitude.
1 Revue des Deux-Mondes, 15 nov. 1878.
La poésie, à la fin du dix-huitième siècle, était en pleine décadence. Ingénieusement versifiées , les pièces les plus banales devenaient les délices des salons ; rimer richement des pauvretés semblait encore un rare mérite. Imitations stériles de l'antiquité, descriptions mornes d'une nature fictive, pastiches décolorés des modules littéraires, toutes les compositions nouvelles multipliaient à l'infini les vers sans chaleur et sans images, sans mouvement et sans idées. La philosophie matérialiste et l'amour idolâtrique de la mythologie avaient desséché les cœurs, les croyances et la langue même. Quelques esprits délicats sentaient la nécessité d'une réforme. André Chénier, devançant l'œuvre du dix-neuvième siècle, secoua le joug de la forme insuffisante où s'épuisait la souplesse d'imagination de l'abbé Delille et donna le signal d'une rénovation que sa mort et les événements politiques devaient interrompre. Il élargit le rythme, retrempa levers flasque de cette poésie dégénérée, donna plus de mollesse au vers symétrique du dix-septième siècle, agrandit le domaine de l'art en l'associant aux découvertes de la science, et fraya la route à de futurs réformateurs.
Mais après la Révolution, après ce vaste écroulement d'une société entière, la langue demandait une transformation plus large et reposant sur le fond même des idées, des sentiments soudainement renouvelés. La littérature voulait être soumise à toutes les variations apportées par les événements à la vie générale, aux besoins universels, et revêtir le caractère propre, la physionomie spéciale de cette époque de transition. Regrettant vaguement le passé, appelant l'avenir avec une anxieuse impatience, tous les cœurs cédaient à des aspirations nouvelles et demandaient des chants nouveaux. Chateaubriand plia la prose à cet état des âmes, en innovant la littérature personnelle, cette expression souveraine des sentiments Je tous chez un être privilégié, le moi de tout le monde incarné dans un type supérieur ^ La poésie allait bientôt suivre ce mouvement; elle allait abandonner les pâles copies de l'hellénisme, et rejeter tant d'expressions toutes faites, tant de rimes en épithètes, tant d'ornements factices dont l'avaient recouvert les Saint-Lambert, les Bernis, les Lebrun et autres enfileurs de dactyles. Mais, avant cette rénovation, il y eut sous l'Empire comme une éclipse totale de l'art. Napoléon et ses victoires avaient brusquement arrêté toute expansion intellectuelle. Le conqué-
* Emmanuel des Essarts, Chateaubriand.
rantne voulait d'aulre poème quele spectacle deses batailles; les accents de la lyre se perdaient dans le bruit de ses canons. Fontanes, ce disciple délicat d'Horace, pleurait en vain la stérilité des Muses de l'Empire :
« Heureux si les Muses divines Sous lui reprenaient leur essor! Si des Boileaux et des Racines A sa cour habitaient encor !
Hélas! on a perdu leur trace; Des Pradons qui tiennent leur place L'orgueil stupide s'est accru.
Homère chantait les Achilles, Et nous n'avons que des ChériUes Quand Alexandre a reparu... »
Aucun homme de génie ne devait célébrer de telles conquêtes, dans un temps où l'ode comme le théâlre, l'élégie comme la fable étaient réglés militairement. Lamartine a signalé dans une page pleine de vivacité cet abaissement de la poésie :
(c Je me souviens qu'à mon entrée dans le monde, il n'y avait qu'une voix sur l'irrémédiable décadence, sur la mort accomplie et déjà froide de cette mystérieuse faculté de l'esprit humain qu'on appelle la poésie. C't'tait l'époque de l'Empire, c'était l'heure de l'incarnation de la philosophie matérielle du dix-huitième siècle dans le gouvernement et dans les mœurs. Tous ces hommes géométriques, qui seuls avaient alors la parole et qui nous écrasaient, nous autres jeunes hommes, sous l'insolente tyrannie de leur triomphe, croyaient avoir desséché pour toujours en nous ce qu'ils étaient parvenus en effet à flétrir et à tuer en eux, toute la partie morale, divine, mélodieuse de la pensée humaine. Rien ne peut peindre, à ceux qui ne l'ont pas subie, l'orgueilleuse stérilité de cette époque. Ces hommes avaient le même sentiment de triomphante impuissance dans le cœur et sur les lèvres, quand ils nous disaient : Amour, philosophie, religion, enthousiasme, libei'té, poésie, néant que tout cela! Calcul et force, chiffre et sabre, tout est là. Nous ne croyons que ce qui se prouve, nous ne sentons que ce qui se touche; la poésie est morte avec le spiritualisme dont elle était née. Et ils disaient vrai, elle était morte dans leurs âmes, morte en eux et autour d'eux. Par un sûr et prophétique instinct de leur destinée, ils tremblaient qu'elle ne ressuscitât dans le monde avec la liberté, ils en jetaient au vent les moindres racines à mesure qu'il en germait sous leurs pas, dans leurs écoles, dans leurs lycées, dans leurs gymnases, surtout dans leurs noviciats militaires et polytechniques. Tout était organisé contre cette résurrection du sentiment moral et poétique; c'était une ligue universelle des études mathématiques contre la pensée et la poésie. Le chiffre seul était permis, honoré, payé... Les mathématiques étaient les chaînes de la pensée. Je respire, elles sont brisées i. »
A la chute de l'Empire, la littérature entravée rompit ses digues et déborda. On vit se répandre dans toutes les voies la surabondance de vie intellectuelle, l'exubérance de pensées que le régime précédent a\ait comprimées.
1 Des destinées de la poésie.
Avec le retour de la monarcljie, tous les sentimenls refoulés ont fait explosion. La poésie se renouvelle et se transforme. Duels achève sa carrière, Fontanes et Millevoye vont mourir. Déranger débute. Lemercier, Pierre Lebrun, Soumet ont senti la nécessité d'inspirations plus fortes, et (enté quelques efforts hardis. Pierre Lebrun, l'auteur du Cid d'Andalousie, qui, le premier, avait introduit le lyrisme au théâtre et dont les vers annoncent
« Pour l'eau bleue et profonde un indicible amour, »
se' livre à des «excès d'audace» bien dépassés depuis, mais qui frappèrent d'élonnemcnt les derniers poètes du dix-huitième siècle, rimant encore comme en 1788*. Alfred de Vigny devient avec JE^oa le précurseur de la nouvelle école. Lamartine a composé ses premiers vers.
En 1820, parurent les Méditations, œuvre écrite sans système et sans prétention, sans maître et sans exemple, livre d'impressions tout intimes oùseré\è]eune première et vague poésie du cœur. Lamartine en cédant à celte voix intérieure avait soudainement transformé les idées et l'expression poétiques. Il avait trouvé dans son âme et dans sa foi toutes ses inspirations, et banni de la poésie le paganisme, ses sentiments et ses images.
« Avant moi, dit-il, il fallait avoir un dictionnaire mythologique, si l'on voulait rêver des vers. Je suis le premier qui ait fait descendre la poésie du Parnasse, et qui ait donné à ce qu'on nomme la muse, au lieu d'une lyre à sept cordes de convention, les fibres mêmes du cœur de l'homme touchées et émues par les innombrables frissons de l'âme et de la nature. » On répétait encore les vers de Gentil Bernard et de Colardeau, 1rs charades, les bouts-rin.és, les logogriphes de VAlmanach des Muscs ou de VAlmanach des Grâces. L'effet des nouvelles poésies fut immense. Jamais l'harmonie musicale n'avait versé plus d'enchantement dans une parole humaine^. Ce fut par toute la France un long cri d'admiration. Les sentiments que le poète exprimait avec tant d'âme étaient les sentiments de l'époque. Il s'était fait l'interprète des inquiétudes et des tristesses de la société ; sa voix y répondait comme une consolation. Lamartine fut nommé le chantre de l'espérance ^.
Victor Hugo venait d'atteindre sa treizième année. Quatre ans plus tard, il débutait dans les lettres par l'ode religieuse et politique, par la poésie chrétienne et monarchique. Rien n'annonçait alors qu'il dût bientôt transformer la facture, le mécanisme des vers; sa poésie est rigoureusement classique, mais jeune, chaleureuse, ins-
1 Lire sur le rôle particulier de Pierre Lebrun, à cette époque de transformation, le discours de réception d'Alexandre Dumas fils à l'Académie française, et la réponse de M. d'Haussonville. •
' Sainte-Beuve.
3 CuTier, Réponse au discours de réception à l'Académie française de Lamartine.
pirée. En 1824, répondant aux polémiques soulevées par le chapitre de M""^ de Staël sur le romantisme allemand, il exprime dans une étude critique quelques idées nouvelles; mais ses principes sont encore ceux d'un conciliateur. Il est loin d'appeler, de désirer môme une transformation radicale. « S'il est utile, écrit-il, nécessaire parfois de rajeunir quelque vieille expression, et peut-être d'essayer d'embellir encore notre versification par la plénitude du mètre et la pureté de la rime, on ne saurait trop répéter que là doit s'arrôter l'esprit de perfectionnement. Toute innovation contraire à la nature de notre prosodie doit (}tre considérée comme un attentat aux premiers principes du goût.» La situation poétique à cette époque se dessine avec clarté. Lamartine et Victor Hugo grandissent en réputation. Casimir Delavigne adresse à la patrie ses Mess(Jnïe?î?ies. Béranger multiplie ses refrains politiques. Guiraud, Baour-Lormian continuent d'écrire. Soumet applique à l'ode, à l'épopée Je vers d'André Chénier. M"" de Girardin, Amable Tastu, Desbordes- Valmore écrivent des vers touchants et passionnés. Andrieux, Viennet touchent les sujets légers avec esprit et facilité. La poésie agrandit son domaine; cette époque est pour elle brillante et féconde. «Quel temps, a dit un sérieux historien littéraire, que celui où M. de Lamartine, dans toute la fleur de la jeunesse et du talent, ravil ses contemporains, qui reconnaissent dans ses vers l'harmonieux retentissement de leurs propres sentiments, et attendrit l'illustre Cuvier lui-même par ces chants pleins de mélancolie dans lesquels on entend frémir les espérances et gémir la plainte du dix-neuviùme siècle ; où Casimir Delavigne, dans ses Messéniennes toutes trempées de larmes et toutes palpitantes de patriotisme, chante nos gloires militaires pour consoler nos revers ; où Victor Hugo, dans des stances pleines de beautés originales, pleure les victimes et déplore les crimes de la Révolution; où Béranger, trop souvent emporté par les passions de l'époque, s'élève quelquefois par l'inspiration jusqu'à l'art antique; où, avec Alfred de Vigny, toute une génération de jeunes esprits s'éveillent à une poésie nouvelle mieux sentie et plus vraie que la poésie du dix-huitième siècle * ! »
Débarrassée des obstacles de la routine, la poésie s'imprègne graduellement des idées du jour. Cependant cette transition calme et raisonnée n'est qu'apparente. La révolution littéraire, longuement préparée, va brusquement éclater. Déjà Sainte-Beuve avait tenté, dans son livre la Poésie française au seizième siècle, de rajeunir le passé au profit de la littérature moderne. Mais Victor Hugo, lançant le manifeste romantique de Cromivell, allait laisser bien loin ces projets de rénovation discrète, et soulever des polémiques bien autrement ardentes. La révolution se fit au théâtre, sous l'invocation de Shakespeare, qui deviendra le coryphée de la nouvelle école, comme il l'était déjà, depuis Je commencement du siècle, de l'école allemande.
» Nettement, Histoire de la liltérature française sous la Restauration, t. H, p. 483-484.
Au moment où les rois se liguaient coiilre la prépondérance militaire de la France, une autre coalition d'un nouveau genre s'était formée en Angleterre et en Allemagne contre sa domination littéraire. Dès 1767, F>essing avait attaqué l'autorité du goût français, et, traduisant Shakespeare, il avait proposé à l'admiration des Allemands l'auteur d^Hamlet, alors peu considéré chez ses compatriotes. Ses efforts dans la critique, ceux de Goethe et de Schiller dans la poésie aboutirent à former l'école allemande, o si toutefois, dit M™'' de Staël, on peut appeler de ce nom ce qui admet autant de différences qu'il y a de talents divers *. « Le caractère distinctif de cette école élait de vouloir peindre la nature dans toute sa réalité, d'accepter également le noble, le sublime, le trivial et le grotesque, et de chercher des effets variés en rapprochant d'une façon continue les choses les plus opposées dans la nature et l'art : la poésie et la prose, le souvenir et le pressentiment, les idées abstraites et les sensations vives, les aspirations divines et les désirs terrestres ^. Le théâtre français fut vivement attaqué; son influence ne tarda pas à s'évanouir, et les rois de la scène. Corneille et Racine, furent remplacés par Shakespeare et Calderon. W. Schlegel, renommé pour la variété et pour l'étendue de ses connaissances, se mit à la tête de cette croisade, et publia comme un manifeste de guerre son Cours de littérature dramatique ^. Ce mouvement, coïncidant avec le besoin d'une réforme en France, eut un grand retentissement dans notre pays préparé déjà par les ouvrages de M°"= de Staël à l'influence allemande. Les rapports intellectuels entre les deux nations, si vivement combattus par l'Empire, se renouèrent activement sous la Restauration. « Dans la secousse littéraire qui l'agite, écrivait Guizot en 1821, l'Europe tourne les yeux vers Shakespeare. L'Allemagne l'a depuis longtemps adopté *. «
Les adeptes du Nord prirent pour mot d'ordre le nom de IXomantisme, inauguré par Schlegel dans son manifeste, et se proclamèrent les disciples de Shakespeare. En 1826, Victor Hugo fit connaissance avec la nouvelle école dont il adopta, dans les Ballades, le merveilleux féerique, et, dépassant bientôt le mouvement qu'il avait d'abord suivi, il devint en France le chef incontesté des romantiques.
En 1828, il développa hautement ses théories dans la préface de Cromwell *. La base de ces doctrines est l'absolue liberté de l'art. « L'art, dit-il, rétablit le jeu des fils de la Providence sur les marionnettes humaines; comme Dieu, le vrai poète est partout présent dans ses œuvres. Il restaure ce que les annalistes ont tronqué, harmonise ce qulls ont dépareillé, devine les omissions et les répare. Le but de l'art est presque divin. Les auteurs ont le droit d'oser, de hasarder, de
1 De r Allemagne, IP partie, chap. in, 1. 1, p. 213.
2 Jay, VEnnite en liberté, n° 36.
3 W. Sclilegel, Cours de littérature dramatique, t. II, p. 3] 6.
4 Vie de Shakespeare, 1821.
^ Cromwell, préf., p. 76.
créer, d'inventer leur style et de mener en laisse les grammaires. » Rejetant tous les procédés d'école et toutes les lois conventionnelles, Victor Hugo reconnaît au poète la liberté de joindre, comme la nature, le laid au beau, le difforme au gracieux, le grotesque au sublime, le mal au bien, l'ombre à la lumière. Les disciples de Shakespeare remplaçaient l'autorité des règles par l'indépendance des natures, complétaient la poésie en l'émancipant, et, rompant tout obstacle, laissaient à l'inspiration individuelle une liberté sans limites. S'attaquanl ensuite au fond môme de la langue poétique, à l'insuffisance des mots, à l'étroitesse des règles, repoussant les traditions classiques et le caractère de solennité, la pompe ambitieuse d'un style bizarre et guindé sur des échasses, les novateurs ouvrirent la barrière à toutes les expressions, nobles ou basses, sublimes ou familières, remplacèrent les inversions forcées, les périphrases laborieuses par Je mot propre réhabilité, et, brisant les dernières entraves du vers, rompirent la césure au nom du rythme émancipé.
La lutte était engagée. Les anciens et les nouveaux systèmes, les souvenirs et les espérances s'attaquèrent sans merci. La littérature classique se défendit à outrance; les Romantiques étaient pleins de jeunesse, d'ardeur et d'ambition. La polémique futvive, opiniâtre; car chaqueécole aspirait à gouverner l'avenir. Mais en vain les anciennistes veulent-ils arrêter celte marche en avant. L'impulsion est donnée, la marée monte et va recouvrir les débris du passé. « Cette régénération, s'écrie Hugo, est générale, universelle, irrésistible. Elle s'adresse à tout, refait à la fois l'ensemble et le détail, rayonne en tous sens et chemine en toutes voies. » Déjà les romantiques se réjouissent de leur force et pressentent la victoire. Le mouvement s'accentue, les soutiens de l'indépendance littéraire ont triomphé des dernières résistances. « On voit bien, reprend leur chef, flotter encore çà et là sur la surface de l'art quelques tronçons des vieilles poétiques démâtées, lesquelles faisaient déjà eau de toutes parts il y a dix ans. On voit bien aussi quelques obstinés qui se cramponnent à cela. Rari nantes. Nous les plaignons. Mais nous avons les yeux ailleurs. » Victorieux, les romantiques rejettent au passé les littératures antérieures qui pour eux devaient disparaître avec les générations dont elles ont exprimé les habitudes sociales et les émotions politiques. Mais les rénovateurs, en voulant changer la face de toutes choses dans le monde intellectuel comme la Révolution l'avait fait dans le monde matériel, en voulant transformer l'art de fond en comble comme elle avait bouleversé la société, ces écrivains, emportés par une imagination sans lest et sans frein, conduisaient « l'art à l'anarchie morale, la littérature à l'arbitraire de la fantaisie pure, et la langue à la barbarie ^ ». De cette indépendance dont ils étaient ivres résultèrent les écarts de pensée les plus inconcevables. En rejetant indistinctement toutes les règles, ils avaient oublié qu'il
' Nettemeiit.
est des lois éternelles de bon goût et de bon sens applicables à tous les pays, et que la poésie a des principes invariables, universels : la symétrie, l'unité d'intérêt, la variété dans l'unité, la vraisemblance. En se donnant comme exemple ou comme excuse l'intempérance de Shakespeare, ils amoncelèrent dans leurs compositions les idées confuses et tumultueuses, le chaos. En n'acceptant aucune contrainte à leurs inspirations, en ne recevant d'autres lois que celles de leur organisation et de leur nature ', ils durent commettre tous les excès où mène la prétention de l'infaillibilité du sens individuel, celte négation du sens commun. Quand les premières heures d'engouement furent passées, on reconnut que la nouvelle école avait été loin de tenir toutes ses promesses, que désarticuler la poésie n'était pas la perfectionner, et qu'on ne transformait pas radicalement la langue d'un pays sans la bouleverser. Victor Hugo, proclamant qu'il n'est pour l'art ni perfectibilité ni décadence, et qu'il est du devoir de tous d'admirer également les hommes de génie, sans réserve, sans murmure, dans leurs défauts comme dans leurs qualités; Victor Hugo lui-même ne fut pas à l'iibri des reproches, et ses vaines théories n'empochèrent point de signaler hauteuicnt dans ses plus admirables créations d'exorbitantes trivialités.
Mais la lutte entre les deux écoles est terminée. Les appellations de romantiques et de classiques cessent d'avoir cours. L'auteur de Cromioell a. ]ui-mème repoussé ces vagues distinctions de genres que les partis « se jettent réciproquement comme des ballons vidés )),ces « misérables mots à querelles, classique et romantique, tombés dans l'atîme de 1830, comme gluckiste et -picciniste dans le gouffre de 1789 », ces mots qu'en 1834 il reconnaîtra comme étant tout à fait démodés, comme ayant disparu de toute conversation sensée aussi complètement que les uhiquitaires et les antipœdobaptistes. L'école victorieuse, que semblaient assurer à jamais des espérances inépuisables, où se rencontraient au début tant d'amitiés, d'enthousiasmes et d'illusions, cette école ne tardera pas à se dissoudre. Sainte-Beuve en avait le pressentiment, lorsqu'il écrivait en 1830 : <i Que sont devenus ces amis du jeune âge, ces frères en poésie qui croissaient ensemble, amis encore obscurs, et semblaient tous destinés à la gloire? Que sont devenus ces jeunes arbres réunis autrefois dans le môme enclos? Ils ont poussé, chacun selon sa nature ; leurs feuillages, d'abord entremêlés agréablement, ont commencé de se nuire et de s'étouffer; leurs têtes se sont entrechoquées dans l'orage; quelques-uns sont morts sans soleil: il a fallu les séparer, et les voilà maintenant bien loin les uns des autres; verts sapins, châtaigniers superbes, au pied des coteaux, au creux des vallons, ou saules éplorés au bord des fleuves. »
Les longues espérances se sont envolées; la jalousie, l'insuccès, le découragement ont séparé les membres de la nouvelle Pléiade. L'école
* Cromwell, préf., p. 56.
de 1828 se disperse sans avoir formulé de théories générales, et les principes de l'art sont remis en question. L'enthousiasme des premiers jours faisait place au scepticisme littéraire. En 1834 Sainte-Beuve, désenchanté, se demandait si les sollicitudes de l'art ne pourraient point reposer l'esprit de Timpuissance de la pensée. Retombé de ses espérances illimitées, l'auteur des Como'atiom inaugurait l'étude systématique des vers, et commençait de restreindre la poésie aux questions de style, de rythme et de rime.
C'est ainsi que, laissant de côlé toute pensée d'un renouvellement moral de la poésie, Sainte-Beuve louera seulement la nouvelle école d'avoir ramené la richesse de la rime, la mobilité de la césure, la liberté de l'enjambement, et d'avoir créé « des vers pleins, immenses, drus et spacieux, tout d'une venue et tout d'un bloc, jetés d'un seul et large coup de pinceau, soufflés d'une large et longue haleine, vers qui se ressemblent par le plein, le large et le copieux. » C'est ainsi qu'il se préoccupera surtout de choisir avec goût les mois propres ou pittoresques et de les unir « à ces termes indéfinis, flottants, qui laissent deviner la pensée sous leur ampleur ». Passant graduellement de « l'idolâtrie de la forme à la superstition de la syllabe », il cherchera -sérieusement si de certains vers négligés en apparence ne présenteraient point une tentative, une intention d'harmonie particulière : V. obliUration, assonance, ressources que notre poésie classique a trop ignorées et qui peuvent, dans certains c-js, rendre à notre poésie une sorte d'accent.» Cet amour puéril delà forme et des consonnances moatreassez la confusion qui régnait alors dans la poésie. Dix ans après sou apparition, la nouvelle école était di:^soute, ses doctrines étaient discutées, l'esthétique de Viclur Hugo ne suffisiit plus. Aux audaces romantiques succédait une prompte réaction. Sainte-Beuve lui-môme, affaiblissant l'essor des inspirations poétiques, ramenait le vers à la forme pédestre et familière. Gustave Planche, dans la critique, attaquait les royautés littéraires, exhortait les poètes à délaisser les descriptions de l'univers physique, les créations de l'art visible, de l'art plastique, pour la peinture des sentiments humains, dans tout ce qu'il? ont de plus intime et de plus mystérieux. Théorie subtile dont l'application donnerait à la poésie toute la sécheresse d'une analyse psychologique. Edgar Quinet, l'auteur du fantasque poème à'Ahasvérus, exposait des doctrines plus étranges encore. Guidé par un désir exagéré de la justice pour tous, il revendiquait l'unité des littératures et des poétiques, sans idée de précellence, sans hiérarchie de supériorité, « système de conciliation qui va jusqu'à la confusion et qui, sous prétexte de s'élever à l'universel, se perd dans le chaos du panthéisme littéraire \ n Cet antagonisme de principes vaguement définis, cette incertitude de doctrines, en provoquant chez les meilleurs esprits le scepticisme poétique, devait faire triompher dans l'art le caprice, la fantaisie pure. Seuls, quelques poètes d'une imagination plus tendre et d'une nature
' Nettement.
C08 LES POÈTES DU DlX-iNEUVIÉME SIÈCLE.
plus sensible, continueront à représenter la tradition lamartinienne. La grande école de la Restauration a fait son œuvre et son temps. La poéiie est de nouveau transformée. Désormais sans élan vers l'idéal, elle appartient à l'art plastique. L'ingéniosité du travail succède à la spontanéité de l'inspiration. L'exactitude des détails, l'heureux choix des mots remplacent l'enthousiasme et l'émotion. Dans les vers de cette époque, au lieu des effusions mélancoliques et des tristesses exagérées d'autrefois, on ne rencontrera plus que l'expression froide et positive de la réalité. Que gagne la poésie à ce changement ?
Si l'on jette un regard d'ensemble sur les premières poésies du siècle, on est surtout saisi de la teinte vague et mélancolique dont elles sont empreintes. Des commotions violentes avaient ébranlé la société, déplacé les existences, soulevé tout un monde d'énergies, ouvert aux imaginations jeunes, ardentes toutes les carrières et toutes les ambitions. Mais cet immense besoin d'activité, cette surabondance de vie intellectuelle, ne trouvant pas assez d'issues pour se répandre, furent refoulés; les hommes d'action furent rejetés par la tempête et rendus à l'existence calme et positive. Frappés dans leurs plus vives espérances, tourmentés par le vague des passions, laissés sans force par l'affaiblissement des croyances, les esprits découragés se tournèrent vers la poésie rêveuse et philosophique exprimant avec la chute de leurs illusions l'insuffisance de la vie humaine, le néant du bonheur elles souffrances du doute. Ce sentiment d'amertume et d'anxiété, Chateaubriand l'apportait au seuil de son époque troublée; Byron et ses poétiques désolés, Manfred et Lara, généraUsèrent l'attendrissement maladif qu'avait préparé la tristesse orageuse de René. Les poètes du dernier siècle étaient tombés dans la fadeur en rendant la nature trop aimable et trop riante ; les nouveaux venus ne trouvèrent plus de couleurs assez sombres pour la peindre. L'école des Werther et des René associa toute la création à ses douleurs. Les romantiques rendirent plus intense encore cette mélancolie fiévreuse, pleine de défaillances et de vertiges. Surexcités par des sentiments contraires qui revenaient toujours à la môme pensée de désenchantement, leurs poésies offrirent, comme l'âme de Joseph Delorme, un inconcevable chaos où de monstrueuses imaginations, de fraîches réminiscences, de grandes pensées avortées, des élans pieux après des blasphèmes jouent et s'agitent confusément sur un fond de désespoir ^
Cette domination d'un sentiment exclusif avait rompu l'équilibre des facultés, affaibli le mouvement et la chaleur de la poésie, et pour nous servir d'une expression de Shakespeare « décoloré l'action*». Mais du moins la mélancolie des fils de René mêlait à ses plaintes désespérantes des élans sincères, pleins d'ardeur vers le spiiitualisme. Combien celte
1 Sainte-Beuve, Vie de Joseph Delorme.
« Hamlet.
tristesse, en ses exagérations mêmes, n'est-elle point supérieure à l'absence de sentiments, à la sécheresse de la poésie contemporaine! « Dans tous ces malaises, dans tous ces emportements, se trahissait une pensée de noblesse, de désintéressement, de grandeur. La mélancolie exclusive, comme une abdication du bonheur légitime, était salutaire en tant que renoncement aux joies brèves et vulgaires, aux satisfactions exclusivement matérielles. Elle déclarait notre plénitude de vie spirituelle impatiente des entraves terrestres, ambitieuse de l'infini. S'écrier alors avec la solennité de la douleur et de la rêverie : « Levez-vous, orages désirés qui devez emporter René dans une autre vie ! » c'était proclamer une aspiration sublime vers la perfection inconnue et comme une nostalgie de l'idéal. Chez ces êtres curieux de souffrances Tàme vivait trop fiévreusement peut-être; chez beaucoup de nos contemporains elle languit à demi morte ^ » Dès le milieu du siècle, la poésie, abandonnant toute aspiration vers le beau moral, tend chaque jour davantage à se matérialiser. Le plus ardent des disciples de Victor Hugo, le plus exalté de ses admirateurs, cisèle des Émaux et des Camées. Oubliant ses allures provocatrices d'autrefois, Théophile Gautier, en 18o0, borne ses vœux à conquérir la puissance du rythme plastique, la perfection artistique de la langue. Il y réussit avec assez d'habileté pour former bientôt de nombreux élèves, qui, n'étant pas servis par une égale force d'imagination, achèveront de faire disparaître le sentiment et la pensée sous l'assemblage harmonieux des syllabes.
Leconte de Lisle et Théodore de Banville marquèrent, entre le romantisme et l'école contemporaine, une époque de transition. L'un se rapproche surtout de Victor Hugo par la structure et l'expression de ses vers où se trahit une préoccupation constante de la Légende des siècles; l'autre est un fervent disciple de Théophile Gautier, laissant voir dans ses Stalactites l'influence persistante du maître.
Leconte de Lisle s'est efforcé d'apporter dans la poésie un élément nouveau, en abordant tout un ordre de sujets philosophiques d'une nuance particulière. Sans convictions religieuses, il s'est fait l'interprète indifférent des évolutions des cultes, et, rapprochant entre eux les dogmes et les symboles qui se sont succédé jusqu'au christianisme, il a donné dans ses Poèmes barbares le résumé épisodique des légendes principales de l'humanité. Il a, d'un autre côté, provoqué dans ses Poèmes civiques le mouvement du néo-paganisme, remontant à l'hellénisme comme i la source de toute joie, de toute beauté et de toute harmonie.
Théodore de Banville a montré quelquefois une indépendance ferme et consciencieuse. S'éloignanl également des traditions mélancoliques de la première école et du goût apporté par Baudelaire des analyses malsaines, il a franchement adopté le culte de la joie et de la beauté,
1 Emmanuel dos Essarts, les Voijag :s de Veiprit, p. 2i9, 250, 18G9. Maillet. Poètes du xix' siècle. — II. 39
mais en l'idéalisant par le lyrisme de l'expression. « Un immense appétit de bonheur et d'espérance est au fond des âmes, écrit-il dans sa préface des Stalactites. Reconquérir la joie perdue, remonter d'un pas intrépide l'escalier d'azur qui mène aux cieux, telle est l'aspiration incessante de l'homme moderne, qui de jour en jour comprend davantage la nécessité de croire à sa propre vertu et à l'incommensurable amour de Dieu pour ses créatures. » Théodore de Banville s'est acquis un véritable titre à l'originalité en reliant la poésie moderne à la tradition du moyen ûge, en rajeunissant avec un grand charme musical les rythmes les plus délicats du quinzième et du seizième siècle. Mais, en dehors de ces aimables rénovations et de quelques poésies sincèrement inspirées, on ne saurait trop lui reprocher d'avoir exercé sur la littérature de son temps une déplorable influence, en introduisant ce qu'on a justement appelé l'acrobatisme dans l'art. Ardent admirateur des romantiques qui dispersèrent aux quatre vents du ciel les anciennes formules et rompirent toutes les entraves du vers, ennemi déclaré de Boileau et de ses lois « absurdes, sottes et mortelles », cet écrivain, dont la plus grande satisfaction serait de voir la poésie s'élever assez haut dans l'air libre pour ne plus rencontrer ni barrières ni obstacles, cet adversaire acharné de toutes les poétiques a lui-môme imposé des règles d'un rigorisme tel, qu'elles dépassent en sévérité les décrets les plus inflexibles qu'aient jamais édictés les législateurs du Parnasse. Nous avons fait connaître dans une étude particulière les théories de cette prosodie pédagogique où la rime est tout, où la poésie semble n'exister qu'en raison direcle de la difficulté. En se conformant à de tels principes, de nombreux versificateurs ont pu dissimuler sous les soins de la ciselure la stérilité de leur esprit. Cet amour exclusif de la forme, ce dilettanlisme littéraire que l'on a justement regardé comme un signe de décadence, ce maniérisme de l'art, l'école parnassienne l'a porté à ses dernières limites de raftinc' ment. La réaction s'est produite vive, énergique contre cette poésie débilitante du second Empire. On a, dans ces dernières années, définitivement rejeté ses dogmes absolus, ses formules étroites. Mais à de froids rimeurs ont succédé des écrivains qui n'ont plus seulement matérialisé l'art, mais encore toutes les pensées et tous les sentiments. On a vu comme une explosion de poésie réaliste, et surtout de poésie sensuelle et débraillée.
Quelques versificateurs se sont efforcés d'établir une alliance entre la poésie et l'indusirie; ils ont voulu fnire de la poésie exacte, mathématique. Ces vaines tentatives, espérons-le, ferunt rentrer plus profondément encore dans les cœurs l'amour de cet idéal, de cette douce et noble chimère que l'on prétend bannir.
Le réalisme a pris dans l'art une importance que semble encourager un succès de mauvais aloi. Le bon goût fera quelque jour justice de cette application systém.itique de la forme la plus élevée du langage aux détails les plus intimes de l'exibtente. Quels que soient les raf-
finements que l'on veuille apporter aux mornes peintures de la vie matérielle, la poésie s'éloignera de ces vulgaires et prosaïques parages où veulent la retenir des rimeurs de courte haleine; elle reprendra son vol vers de plus larges horizons ; les effusions lyriques de l'âme et le sentiment immortel de l'infini deviendront encore ses nobles sujets d'inspiration.
Nous verrons disparaître de môme cette autre plaie de la littérature contemporaine, la poésie charnelle.
Les romantiques, pour atteindre à l'originalité, donnèrent à des sentiments élevés les développements les plus fantasques. Certains écrivains du jour visent à ce résultat par un moyen plus facile, par l'excès du scandale. En aucun temps la poésie française n'a présenté une aussi luxuriante abondance d'images et de sujets lubriques; on n'étala jamais plus effrontément le cynisme des passions brutales. Glorifier tous les transports des sens, réhabiliter le vice, chanter sans reléiche les révoltes de la chair contre le devoir et contre les réalités de la vie; telles sont les seules inspirations de cette poésie libertine et païenne, sans cœur, sans esprit, sans ûme. Ce sont partout les malhonnêtes indiscrétions du plaisir se donnant les apparences de la passion; ce sont atout moment les révélations complètes, absolues d'écrivains éhontés qui, rassemblant les traits épars de leur vie amoureuse, se sont formé une amante poétique de vingt maîtresses de mauvais lieux. On dédaigne maintenant les rêveries sentimentales, les amours fades et platoniques, mais on célèbre haut « l'amour féroce et solide «, les larges ripailles, on fait de la « poésie humaine et vivante », et celte liltéra* ture s'appelle « la poésie du temps ». Les désirs se traduisent là nette* ment, librement, en des termes robustes et capiteux. Les expressions comme les images sont d'une matérialité ardente et, disons-le, d'une exactitude abjecte. Où s'arrêtera l'audace de ces écrivains dont les débauches durent tout un volume ?
Mais s'il est quelque chose de plus dégradant encore, c'est l'idolâtrie féminine dont débordent certains recueils poétiques, c'est l'agenouillement continuel du poète devant les plus méprisables idoles. Flétrissante adoration de la beauté matérielle, servilité honteuse qui courbe le front sous les pieds d'une maîtresse indigne. Cette effémination de la poésie est le dernier degré d'abaissement où puisse tomber la littérature.
On a souvent répété que le temps n'est plus aux poètes, que le goût des vers est passé. De nombreux écrivains ont accusé notre époque d'aimer exclusivement la prose et les œuvres positives. Et cependant, jamais les poêles ne furent aussi nombreux, jamais autant de recueils ne furent livrés à la publicité et dévorés par elle. La principale cause de l'indifférence publique n'est-elle pas l'affaiblissement même de l'art? La poésie s'est épuisée dans de stériles elforts, dans d'impuissantes recherches delà nouveauté. Doit-on lire toutes ces misères prosaïques en imes, toutes ces crudités qui s'impriment tous les jours? Cependant,
il est encore dans la jeunesse contemporaine quelques poètes unis par l'amour sincère de l'art, cherchant avec persévérance un chemin nouveau, une route inconnue vers le beau, l'idéal; il est encore des âmes d'élite dont les conceptions sont nobles et dont les vues sont hautes. «Dans ce groupe, écrit M. Georges Lafenestre, on nourrit timidement l'espoir, peut-iître l'illusion, de clore pour un temps l'ère des révolutions littéraires en acceptant à la fois les traditions multiples des écoles systématiques qui se sont succédé durant plusieurs siècles et dans lesquelles on ne veut voir, avec les historiens et les philologues, que les transformations logiques de l'esprit national : on y admire avec le mOme respect mais aussi avec la môme indépendance Ctirétien de Troyes et Racine, Ronsard et Corneille, la Fontaine et Lamartine, Molière et Vijtor Hugo ; l'on y croit à la nécessité comme à la possibilité d'une évolution nouvelle, dans laquelle la philosophie analytique de l'âme humaine et l'étude des sciences d'observation tiendraient une plus grande place que dans l'évolution romantique; d'ailleurs, bien loin de rompre avec les maîtres de 1810, on s'y efforce au contraire, plus que dans le groupe de transition, de retrouver cette chaleur d'âme, celle puissance d'expression, cette richesse d'éloquence qu'ils ont possédées à un si haut point, tout en rêvant d'y joindre d'une façon plus continue la précision du langage, la justesse de la pensée, la rectitude du jugement, la délicatesse de l'analyse, l'élévation du sentiment. » L'ambilion de ces poètes est très légitime et consciencieuse; malheureusement la plupart d'entre eux manquent de souffle. Leurs horizons sont restreints, sans variété; leurs créations sont courtes, sans ampleur : les grandes sources de l'inspiration semblent taries. Devant cet épuisement de la poésie lyrique, quelques écrivains d'un talent plus ferme, reproduisant le mouvement tenté par André Chénier au dix-huitième siècle, ont dirigé leurs forces vers la science'. Appelant de leurs vœi.x les plus ardents un renouvellement poétique, ils ont espéré qu'en dehors des théories scientifiques et des formules précises qui devront toujours échapper au rythme et à l'harmonie du vers, ils pourraient du moins trouver dans l'élévation constante de leur pensée vers les plus mystérieux et les plus grands problèmes, des émotions profondes agissant avec force sur le sentiment et sur l'imagination. Nous ne saurions trop encourager ce mouvement qui, par l'agitation d'idées vraiment grandes et sincères qu'il doit déterminer, ramènera sans aurun doute la poésie au spiritualisme, son inaliénable empire.
Il existe actuellement, chez les meilleurs esprits, une activité de recherche et de production qui révèle leurs profondes inquiétudes en présence d'un avenir incertain. Des écrivains d'élite font chaque jour d'énergiques, de chaleureux efforts pour relever la poésie languissante.
* Lire la remarquable étude de M. Caro sur la Poésie scientifique au dix-neuvième siècle, dans la Revue des Deux-Mondes, l^r novembre li>T8.
CONXLUSION. 613
Ces tentatives devront-elles être stérilisées? u Nulle heure, reprend avec enthousiasme M. Georges Lafenestre^ nulle heure ne fut plus propice aux grandes entreprises. La liberté de l'art est définitivement assurée par toutes les luttes de l'école précédente. La tradition romantique ne pèse pas plus sur nous que la tradition classique; nous pouvons les reprendre toutes deux à la fois, sans être écrasés. Toute la littér.iture est libre, d'un bout à l'autre de la carrière, et ouverte aux audacieux; l'épopée nationale reste encore à faire, le drame national n'existe pas • la comédie appelle une régénération. N'est-ce pas vraiment l'heun. annoncée autrefois par Sainte-Beuve, oii il devient absolument nécessaire que quelques jeunes maîtres se jettent résolument à la tête d'une armée en désarroi, aussi indisciplinée que vaillante, pour rétablir l'ordre dans les rangs et entrer les premiers dans la bataille ? N'estce pas l'heure aussi de résister, comme lui, aux tentations du désespoir en présence d'une telle confusion, et de s'apprêter au contraire à saluer d'un cœur sympathique celui de tous ces jeunes gens qui, parmi ceux que nous avons nommés, va, peut-être demain, par un coup hardi, décider le mouvement ; celui vers lequel Sainte-Beuve lançait ce cri d'espérance et d'encouragement : « II n'y a plus de théories factices, de défenses étroites et convenues; le champ entier de la langue et de la poésie est ouvert devant vous, depuis l'âpre simplicité des premiers trouvères jusqu'à l'habile hardiesse des plus modernes... Vous n'avez qu'à puiser au gré de vos inspirations, suivant votre h bileté et votre audace; mais vous ne confondrez rien, vous unirez tout; vous fondrez tout à la flamme de votre génie ; vous remettrez chaque chose à son point dans la trame du bel art, 6 grand poète qui naîtrez!»
La poésie attend son chefd'école.Vienne encore un homme supérieur autour duquel se rallient tous les esprits vraiment sympathiques à la cause de l'art, et les époques les plus fécondes pourront être renouvelées. Utilisant tous les efforts et toutes les découvertes, accueillant, avec les spéculations de la philosophie, les sentiments du cœur et l'amour de l'idéal, la poésie pourra renaître encore. Mais elle aura, sous le rapport de la langue et de l'expression, de sérieux progrès à faire, d'importantes réformes à accomplir. L'emphase a gagné toutes les parties de la littérature; le goût a été effacé dans tous les genres. On cherche à briller par le détail, on néglige le travail de l'ensemble. Le style est chargé de similitudes épuisées jusqu'à ia satiété. Les poètes n'attendent plus l'inspiration, ne méditent plus, ne veulent plus s'abstraire. Il suffit aux plus délicats de réussir dans le choix musical des mots. La composition manque presque généralement. Ces défauts disparaîtront quand des inspirations naturelles auront enfin remplacé la stérile industrie du vers orné, ciselé et vide, où sont faiblement retracées des sensations plutôt cherchées que ressenties. Qu'il se produise une haute et ferme impulsion, et le progrès s'accomplira.
1 La Poésie française en 1872-1873 [Revue de France).
Casimir DELAVIGNE '
Casimir Delavigne arriva d'un bond à la faveur populaire, par la publication de trois élégies patriotiques, au lendemain des désastres de l'invasion. Intitulées Messéniennes en mémoire des guerres héroïques que les Messéniens, réfugiés dans Ithôme, une de leurs villes, soutinrent contre la tyrannie de Sparte, ces pièces, la Bataille de Waterloo, la Dévastation du musée et des monuments, le Besoin de s'unir après le départ des étrangers, électrisèrent la France libérale, et le sacrùrent poète national, poète de la patrie. Le jugement du pays fut une acclamation unanime, étou (Tant toute observation restrictive, toute parole de blâme. Plus tard seulement, lorsque apparurent de nouvelles messéniennes, quelques doutes se tirent sur leur valeur littéraire. L'enthousiasme diminua; des critiques timides, pleine^ de réserves, furent hasardées ; insensiblement les sévérités s'accentuèrent, et l'on reconnut un jour, à travers la noblesse de la conception et la générosité des sentiments, les vers prosaïques, les épilhètes pûtes, les périphrases ampoulées, les exclamations rhétoriciennes dont l'abondance trahit, en ces compositions, l'inexpérience poétique et l'usage abusif des souvenirs scolaires.
L'inspiration des Messéniennes est généralement élevée, quelques passages ont de la chaleur et de la vivacité. Mais la poésie en est plus émue que vigoureuse, plus élégante qu'audacieuse. On ne rencontre en diverses pièces ni la puissance soutenue du lyrisme, ni le mouvement énergique de la satire. Poète modéré, correct et pur, Casimir Delavigne reste le plus souvent au-dessous des sujets puissants qu'il traite.
La première messénienne,/aBa(a(WecZe Waterloo (1818), renferme des vers très remarquables et dont l'auteur n'a pas retrouvé, dans ses autres pièces, la fermeté d'accent. La description de cette lutte suprême, la belle interprétation du mot de Cambronne, et cette admirable pensée sur les héros français tombés en combattant, sont restées dans toutes les mémoires :
« On dit qu'en les voyant couchés sur la poussière, D'un respect douloureux frappé par tant d'exploits, L'ennemi, l'œil fixé sur leur face guerrière. Les regarda sans peur pour la première fois. »
1 Cet article, interverti par suite d'une erreur de composition, aurait dû être placé avant Lamartine.