‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 106 sur 110 · CASIMIR DELAVIGNE · texte numérisé non relu

CASIMIR DELAVIGNE

C'est dans cette messénienne que se lit encore l'apostrophe célèbre du poète à l'ennenoi triomphant :

« Et vous, peuples si fiers du trépas de nos braves,

Vous, les témoins de notre deuil,

Ne croyez pas dans votre orgueil Que, pour être vaincus, les Français soient esclaves. Gardez-vous d'irriter nos vengeurs à venir; Peut-être que le ciel, lassé de nous punir,

Seconderait notre courage.

Et qu'un autre Germanicus Irait demander compte aux Germains d'un autre âge

De la défaite de Varus. »

La Dévastation du musée et des monuments, d'une inspiration moins sincère, est une œuvre inégale, où réclat est factice, le mouvement cherché. Tous les dieux du paganisme y sont confondus, et l'emploi des comparaisons classiques y est fastidieusement multiplié. I.e poète anime les statues profanées et leur prête ses propres sentiments, ses colères, ses indignations patriotiques; mais il ne laisse voir aucune émotion profonde, et le ton emphatique et déclamatoire qu'il a pris au début rend moins touchantes encore les images plus ingénieuses que délicates dont la pièce entière abonde. Un tel sujet devait dicter à Delavigne d'autres accents que ces petits vers à la Dorât :

« Le deuil est aux bosquets de Gnide; Muet, pâle et le front baissé, L'Amour, que la guerre intimide, Éteint son flambeau renversé.

Des Grâces la troupe légère L'interroge sur ses douleurs; Il leur dit, en versant des pleurs :

J'flî vu Mars outrager ma mère '. »

Les derniers vers sont plus touchants et plus élevés. On y revient au vrai de la situation ; l'indignation du poète s'exprime alors avec naturel, noblesse et fermeté :

« L'étranger qui nous trompe écrase impunément La justice et la foi par la force étouffées; Il ternit pour jamais sa splendeur d'un m-oment. Il triomphe en barbare et brise nos trophées.

Que cet orgueil est misérable et vain I Croit-il anéantir tous nos titres de gloire ? On peut les effacer sur le marbre ou l'airain ; Qui les effacera du livre de l'Histoire ? »

La troisième messénienne, Du besoin de s'unir après le dépari de

1 Les Russes venaient d'enlever la Vénus de Médicis.

Vétrcmger, est un appel à la concorde, à la fusion des partis dans un même sentiment de patriolisme. Bien que ces pensées de paix intérieure ne recouvrent pas toujours assez les opinions politiques de l'auteur, on doit applaudir au but de la pièce et louer les conseils qu'elle renferme.

La Vie et la Mort de Jeanne d'Arc, malgré des banalités emphatiques, ajoutèrent beaucoup à la renommée de Casimir Delavigne.

Il continua, les années suivantes, de chanter les grands événements qui intéressaient la liberlé de la France et du monde ; mais son talent en ce genre cessa de grandir. Les dernières messéniennes, avec leurs réminiscences scolaires et leurs hors-d'œuvre, ressemblent trop à des amplificationsarlificielles ; l'inspiration n'a plus rien de franc ni de neuf.

A Nuplcs révoltée, à Parthénope, Casimir Delavigne rappelle le laurier de Virgile ; aux Hellènes de nos jours, il raconfe la Grèce de Tyrtée et de Démosthènes. Dans le Voyage de Colomb, il décrit en beaux vers une traversée longue et périlleuse, mais ne parle ni des. calculs, ni des troubles, ni des défaillances du grand navigateur. Dans la plupart de ses compositions enfin il révèle un talent délicat, ingénieux, mais sans énergie et sans profondeur.

On a reproché très justement à Casimir Delavigne le manque d'unité de ses compositions. Les éléments les plus divers y sont quelquefois mêlés sans mesure et sans goût. « Rien de plus incohérent, a dit Sainte- Beuve, de plus artificiel que les Adieux à Rome. Le voyageur se promène, à la clarté de la lune, près de Saint-Jean de Latran, et se met à improviser un chant romain, où s'entremêlent les noms deBrutus, de Cicéron, de Numa, de Michel-Ange, du Tasse et de Byron ; puis, tout à coup, lui apparaît l'ombre du vieux Corneille, et il se console de quitter la ville éternelle, en pensant qu'il la retrouvera tout entière dans les œuvres du grand tragique*. » Ces confusions d'idées et de noms se retrouvent souvent.

Aux défauts que nous avons signalés chez ce poète nous opposerons la perfection toute classique de ses vers, Uélégance et l'harmonie de sa diction. Ses imitations de la littérature antique semblent un lointain écho de la poésie des Hellènes.

Nous citerons quelques vers des Ruines de la Grèce païenne, dont nous avons blâmé la conception archaïque, mais dont nous admirons la forme brillante et sonore :

« 0 sommets du Taygète, ô rives du Pénée,

De la sombre Tempe vallons silencieux;

O campagnes d'Alhène, ô Grèce infortunée.

Où sont, pour t'afifranchir, tes guerriers et tes dieux?

Ils sont sur tes débris ! Aux armes I voici l'iieure Où le fer te rendra les beaux jours que je pleure 1 Voici la Liberté, tu renais à son nom.

1 Sainte-Beuve, Portraits contemporaine, t. III, p. 525 et»uiv.

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