‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 108 sur 110 · BARTHET · texte numérisé non relu

BARTHET

(Tome I, page -163, ligne 30;

Après cette aimable fantaisie M. Barthet écrivit presque successivement le Chemin de Corinthe et le Veau d'or, deux grandes pièces qui ne réussirent pas parce qu'elles étaient loin d'avoir la grâce et la juvénile vivacité du Moineau de Lesbie.

HUGO (Victor)

(Tome II, page lOî)

Victor Hugo, dans sa soixante-dix-huilième année, a fait paraître, comme un fragment de Toute la lyre, — recueil qui sera publié postérieurement, — un nouveau livre de vers, la Pitié suprême. Annoncé

1 Discours de réception à V Acadimie française, 27 mai 185..

bruyamment à l'avance, ce volume a reçu, dès le premier jour, d'universels éloges. La pensée qui l'inspira se résume en ces quatre vers d'une expression au moins étrange:

« Un ange vit un jour les hommes dans la nuit ; Il leur cria du haut de la sereine sphère : « Attendez, je vous vais chercher de la lumière. » Il revint, apportant dans sa main la pitié. »

Certain critique a vu dans le passage qu'on vient de lire «l'inspiration subite, immédiate, le jet soudain et lumineux, le cri du cœur, la poésie immortelle, et cela dans les méditations les plus vastes, les plus profondes, dans les replis les plus secrets de V intelligence aux prises avec les plus diffioiles problèmes de la vie morale des nations... » Nous ne le suivrons pas en ses transports d'admiration.

L'idée fondamentale de la Pitié suprême est d'établir qu'en tout temps et partout les rois, les proscripteurs, furent véritablement les déshérités, et que les victimes, les proscrits, furent les heureux, les favorisés. Le poète assez longtemps plaida la cause des opprimés ; il veut aujourd'hui faire entendre quelque? paroles compatissantes sur le sort des puissants, des despotes qui, privés de cette force suprême, la bonté, sont de tous les hommes les plus faibles et les plus misérables. Il implore Tuniverselle pilié pour les impitoyables, l'universelle indulgence pour les forfaits des tyrans abjects et féroces. Il se constitue enfin Tavocat des rois, « ces grands maudits de l'histoire ». — Et c'est ainsi que Victor Hugo, dans le développement de son plaidoyer, arrive à comparer entre eux ces deux panas sinistres, le lépreux et le roi. « Le premier, dit-il, est

... celui que nul n'abrite et ne reçoit; Mais du moins, tel qu'il est, hélas ! et quel qu'il soit. Il voit le jour de tous, et son âme lui reste ; Et quoiqu'on ait jeté sur sa tète funeste La lèpre et son dégoût, la peste et son charbon, Non, il n'est pas maudit, puisqu'il peut être bon. »

Le second

« Sans guide en son désert et n'ayant à choisir Que du crime en cette ombre où rampe son désir, Ame aux vils appétits du ventre coutumière. Hors de toute science et de toute lumière. Banni de la raison et de la vérité.

Dans la prodigieuse et folle obscurité, Qu'il rend en y passant plus lamentable encore, Il erre, paria sinistre de l'aurore. »

Nous n'essaierons point d'apprécier jusqu'à quel point sont exorbitantes dans leur généralité les conceptions antithétiques de Victor Hugo ;

mais, acceptant sans les approfondir les pensées de concorde, de paix, de sérénité répandues dans l'œuvre entière, nous étudierons seulement, en quelques mots, le mérite de l'expression poétique.

Nous l'avons dit, le plus chaleureux enthousiasme accueillit la Pitié suprême, à son apparition, La presse entière n'a pas trouvé d'exclamations laudatives assez fortes pour annoncer au public la production nouvelle du grand, de l'illustre poète, de Victor Hugo, Troublés encore par le retentissement lointain de cette gloire immense, les écrivains de toutes nuances se sont crus obligés à proclamer Téternelle jeunesse du maître, à faire connaître partout que le vol puissant de son génie ne s'est jamais ralenti. Eblouis avant d'avoir jeté dans l'œuvre un premier regard, les critiques ont usé pour elle toutes les formules de l'admiration, et, s'excitant désespérément à l'enthousiasme, rendu compte en des termes épiques d'un livre qu'ils auraient célébré sans l'avoir lu.

L'historien littéraire ne doit pas s'astreindre aux mêmes complaisances, mais dire, en toute impartialité, ce qu'il pense de l'œuvre, ce que vaut l'œuvre.

Si attentivement que nous ayons lu la Pitié suprême-, nous n'avons pas retrouvé là le poète de la Légende des siècles, nous n'y avons plus admiré cette étonnante vigueur d'inspiration, cette science merveilleuse du rythme qui nous le faisait appeler le plus grand lyrique qu'ait encore produit l'humanité. Nous ne relèverons pas tout ce que l'on y rencontre, et dans les meilleures pièces, de fastidieuses répétitions d'idées, d'inversions pénibles, d'enjambements brusques, heurtés, de phrases abstruses; mais, résumant en deux mots notre appréciation d'ensemble, nous dirons que Victor Hugo possède encore le souffle, mais qu'il a perdu la puissance de créer, de conduire ses pensées, de rajeunir et d'harmoniser ses images. Le poète épuisé n'a su donner, dans la Pitié suprême, qu'une parodie de lui-même.

LEFEVRE-DEUMIER (Jules), né en 1799 (Tome II, page 193)

Jules Lefèvre, dont les œuvres sont maintenant oubliées, fut un poète très fécond. Il prit rang dans la littérature en 1823.

Ecrivain laborieux et persévérant, mais d'une inspiration lente et pénible, il s'était voué de bonne heure à d'immenses travaux préparatoires. Avant de publier le Parricide et le Clocher de Saint-Marc, il avait longuement étudié les langues et les littératures étrangères, les poètes anglais, allemands, itaUens, espagnols; il avait patiemment relu les poètes du seizième siècle, notant les vers dignes de mémoire, les expressions dignes de revivre. Avant d'écrire les Confidences, volumineux recueil de six mille vers, il avait absorbé son esprit dans des éludes profondes ; il avait rassemblé cette multitude d'épigra-

phes en toutes langues, et préparé ce luxe d'astronomie, de botanique, d'élymologies grecques, de termes de science et de philosophie que l'on y rencontre, naélés aux vers d'amour. Mais tant d'études et de recherches ne devaient donner à ses compositions ni la force, ni l'intérCt, ni l'originalité. La vie littéraire de Jules Lefèvre fut un long combat entre le sentiment et l'expression.

Les Confidences, histoire d'une passion ardente et malheureuse, forment son œuvre principale. Le poète y révèle d'abord ses premières espérances, puis ses craintes, ses pressentiments, et bientôt ses angoisses, ses déchirements de cœur, ses « agonies ». Alors, dit Sainte-Beuve, « ce ne sont plus des chants, ce n'est même pas une blessure vivement entr'ouverte ; c'est une plaie toute livide, un râle d'agonisant, quelque chose qui ressemble aux symptômes d'un empoisonnement physique. Les mots de poison, de venimeux, vénéneux, envenimé, reviennent à tout propos avec une âcreté qu'on déplore.

« Misérable affranchi, cûJ'îé d'esclavage^

Je roule dans mon sang sa venimeuse image. »

Plus loin il est question d'un joug venimeux. Ja trouve encore Vescarre des chagrins, Vanévrisme des larmes, un culte qu'on galvaude, égruger le reste de mes jours, un nom perdu, trahi, trimbalé dans la boue *. »

Le poète s'est quelquefois reposé de ses souffrances dans l'étude et la contemplation de la nature. Mais là encore il est tombé dans un maniérisme étrange : le soleil de ses lettres de feu blasonne les coteaux; la lune, glissant à travers le feuilLige, d'une dentelle errante estompe les gazons. Parlant des richesses du ciel, il montre ces tableaux formés par les nuages, et qui

« Changent à chaque instant leur magique hypallage. »

Il les montre, s'en allant tous brodés des vœux du poète; il appelle la femme Vabrégé rougissant de tous les phénomènes de Dieu.

Jules Lefèvre, dans ses Confidences, laisse voir souvent une inspiration sincère, une impression profonde, et parfois même une noblesse exquise de sentiments ; mais ses vers manquent de style, de transparence et de limpidité.

Après les Confidences, le poète poursuivit ses études de littérature, de science et d'histoire pendant dix années. Quand il publia les Œuvres d'un désœuvré, il annonça dans la préface trente ou quarante in-8° comme tout prêts à se succéder^. Les Œuvres d'un désœuvré for-

1 Causeries du lundi.

' Voir l'étude de M. Eugène Crépet sur Jules Lefèvre. Les Poètes français, l. IV.

ment un recueil diffus, où les produclions les plus opposées sont mêlées sans choix et sans intérêt.

Les pièces les plus importantes : Marche de la philosophie jusqu'à Newton, le Testament de Roger Bacon et le Poète dans le monde de Vhistoire, fragments d'un grand poème didactique qui devait s'appeler l'Univers, abondent de vers obscurs et d'images abstruses.

Quelques autres poésies de moindre étendue ont pour objet de présenter une pensive morale sous une forme allégorique. La meilleure pièce de Jules Lefèvre, le Baleinier, appartient à ce genre de compositions.

Le Baleinier.

« Regardez ce vaisseau, dont une mer fatale

Sennait d'écueils tranchants la roule boréale ;

Qui, captif de l'hiver, dont l'acerbe rigueur

De ses muscles de cuivre oxydait la vigueur,

Voyait le pôle, :irmé d'immobiles naufrages,

Autour de sa voilure engourdir ses cordages,

Et qui, par le printemps loin du pôle emporté,

Du soleil qu'il revoit sent la cliaude clarté

De ses agrès raidis assouplir la rudesse.

De ses ailes de lin dégonflant la fiaresse,

Il se rouvre les flots qu'il avait crus d'airain.

Fier des dangers franchis, il vogue en souverain;

Mais du froid dont il sort le récent esclavage

Sous un ciel sans grésil poursuit son sourd ravage,

Et, victime du Noi-d, le navire infiltré

S'engloutit au soleil qui Pavait délivré.

Et cherchez maintenant le sens de ce symbole !

Vous en voyez plus d'un sous cette parabole;

Moi, celui que j'y vois, c'est que souvent, hélas I

Au sort qu'il a vaincu l'homme ne survit pas.

Le destin terrassé garde longtemps rancune.

Qu'on laisse prendre au cœur le pli de l'infortune,

Le salut vient trop tard, et, sourdement blessé.

On meurt, en plein bonheur, de son malheur passé.»

Cette poésie, remarquable au point de vue philosophique, est remplie d'inversions laborieuses et trahit des efforts pénibles.

Jules Leièvre eut l'amour vérit;ible de la poésie; son cœur fut le foyer des passions ; rdentes d'où découlent naturellement les chaleureuses inspira lions. Mais en lui !e talent de l'ariisle demeura toujours insuffisant à rendre les Impressions du poète. On ne peut donc aujourd'hui qu'apprécier, avec Sainte-Beuve, le fond vaste et sérieux de cette nature, et garder un souvenir attendri de Jules Lefèvre pour ses «laborieuses douleurs* ».

1 Sainte-Beuve, Causeries du lundi.

Poètes du xix" siècle. — II. 40

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