SAINTE-BEUVE. H
Car il ne peut sortir ! Et ce fardeau si doux,
Qui réchauffait la vie ainsi doublée en nous,
N'est plus qu'un ennemi, le fléau des entrailles.
Pour te guérir alors, ô cœur saignant qui railles,
Ce n'est pas l'ironie et le sourire amer
Qu'il faut, triste lueur de tout secret enfer !
Mais c'est un vrai pardon, et non, comme on le nomme,
Un pardon en Dieu seul, mais aussi devant l'homme,
Devant l'ami blessé, s'il se peut ; ne laissant
En lui non plus qu'en nous nul poison renaissant;
C'est en priant quÉlie, ou le Dieu de Lazare,
Réveille dans nos flancs cet enfant qui s'égare,
Le rende à notre chair sans plus l'aliéner,
Ou l'aide doucement de nous à s'éloigner. »
Que lout cela est bizarre et contourné 1
Somme toute, quelle impression reste-t-il du poète ? C'est qu'on a rencontié un ingénieux versificateur, mais un esprit trop sérieux pour se jouer avec la muse. L'imagination ne fait pas défaut, mais elle a sa mesure, qu'elle ne dépasse point. Elle est élevée, mais, captive dans son vol. Sainte-Beuve n'a pas l'élofTe du grand poète ; c'est l'homme de la fine nuance, du mouvement par secousses, du détail heureux et de l'observation exacte ; mais, chez lui, le génie ne point jamais.
«Ni par Timagination, ni par le st\le, Sainte-Beuve ne s'est montré poète : le choix des sujets, la manière de les traiter, et quelques autres particularités trahissent toujours le critique*. » Sa poésie trop savante, trop cherchée, est souvent au-dessus de l'intelligence commune; son analyse minutieuse des mouvements les plus cachés du cœur demande quelquefois une trop forte attention; mais aussi il a de charmants tôtés de poésie intime, privée, domestique, familière, et l'on gardera la mémoire de ses « tentatives d'art sévère en des cadres limités ^ ».
Sainte-Beuve n'est pas un écrivain pur et correct. Lui qui a toujours si sévèrement traité les défauts de style chez autrui est tombé, bien souvent, dans les plus étranges fautes de langue et degotît.
Joseph Delorme oSre des vers comme ceux-ci, qui ont été maintes fois relevés :
a Une toux déchirante
La prend dans sa chanson, pousse en sifflant un cri Et lance le gravier de son poumon meurtri. ï
Plus loin on ht encore :
a Puis, porte mes regards sur ia céleste toile,
Et {jar leur nom au^si nomme-moi chaque étoile. »
» Vattier, Corresp. littéraire, t. V, p. 124. * Œuvres complètes de Sainte-Beuve, préface.
Jamais poêle n'avait appelé le firmament céleste toile; c'est réduire le ciel infini aux proportions d'un planisphère. Sainte-Beuve, qui a tant plaisanté la périphrase de la perruque de Boileau, aurait hien dû chercher à ne pas mériter le môme reproche.
Voici un autre tableau, pour le moins aussi bizarre.
Joseph Dolorme est père. Il veille au coin du feu, pendant que le sommeil prend
L'enfant vermeil sur un sein liane qui dort.
La vue de cet enfant vermeil et de ce sein blanc qui dort, fait faire à J. Delorme les réflexions suivantes. On croit rûver dans ce chaos où l'on se perd.
« A cette heure si grave, en ce calme profond, Qui sait, liors vous, l'abîme où votre cœur sf. fond, Ami ? qui sait vos pleurs, vos muettes caresses ; Les trésors du génie épanchés en tendresses ; L'aigle plus gémissant que la colombe au nid ; Les torrents ruisselants du rocher de granit; Et, comme sous les feux d'un été de Norwège, Au penchant des glaciers mille fontes de neige ? »
Nous trouvons dans les Consolations un autre exemple de ces bizarreries d'images et d'expressions :
« Et là le sort meilleur, prenant en main sa chaîne, Lui permit quelque aisance après si dure gêne. »
Tout cela est grimaçant, mal tourné, mal rimé, presque inintelligible.
Les incorrections et les inélégances sont plus nombreuses encore dans les Pensées d'août.
On trouve dans la pièce A M. Vilkmain ces vers étranges de construction :
a Plus est simple le vers et côtoyant la prose, Plus pauvre de belle ombre et d'haleine de rose, Et plus la forme étroite a lieu de le garder. »
La pièce A monsieur Jean offre des images qui font sourire :
« L'enfant l'accompagnait chaque soir aux collines,
Et, d'une âme dès lors inclinée aux racines.
Il l'écoutait parler du germe Jiaturel,
Endurci, corrompu, du mal perpétuel.
Que même un cœur enfant engendre, s'il ne veille. »
Un peu plus loin, imitant avec peu d'habileté des constructions du dix-septième siècle, il écrit des vers comme ceux-ci :
« Pour vaincre aux jeunes cœurs la coutume chamelle, Il tâche d'y glisser l'étincelle éternelle,
SALNTE-BEUVE. .117
Et de les prémunir aux grossiers intérêts, Par la pure morale et ses vivants attraits. »
Vaincre aux, pour vaincre da)is, prémunir aux, pour -prémunir contre, pourraient s'admettre à la rigueur; mais que signifie une coutume charnelle ?
Que dire de ces trois vers incompréhensibles et rocailleux ?
a Près des rayons de cèdre où brillent à leur rang
Le poète d'hier aisément inspirant,
L'ancien que moins on suit, plus il convient d'enleiidre. />
Dans les vers suivants, la cheville est renforcée de pléonasme
« M'asseyant là moi-même à l'âge où mon soleil,
Où mon été décline, à la saison pareil ;
A l'âge où l'on s'est dit dans la fête où l'on passe :
« La moitié, sans mentir, est plus jeune et nous chasse; »
— Rêvant donc, j'interroge, au t ^urnant des hameaux,
La vie humaine entière, et son vide et ses maux. »
Voici des constructions aussi lourdes qu'insolites, tout marchant, pour tout en marchant; tout refusant, pour tout en refusant :
« J'y crois, et, tout marchant, la flamme est à mon front. »
« Alors, tout refusant ce qui n'est point possible.
On est touché du moins, et, d'un cœur non jaloux i... »
Toutes ces négligences voulues, celte affectation prétentieuse, ces fautes de goût et de versification ont été justement critiquées par Lamartine, disant, dans une pièce qui se termine par un éloge trop pompeux :
« Tes vers où l'hyperbole, effort de la faiblesse, Enflait d'un sens forcé le vide ou la mollesse, etc. »
Malgré tout, et quoique Gustave Planche ait dit que « Sainte-Beuve fait nombre dans la troupe des lyriques, » nous estimons que l'auteur de Joseph Belorme, des Consolations et des Pensées d'août mérite une place distinguée parmi les poètes de son âge par sa profonde individualité et par la simplicité élégante, familière et sentimentale qui donnent un cachet tout particulier à ses bonnes pièces.
1 A M. de Salvandy.