M'"" DESBORDES-VALMORE
soient pas le tableau de quelque drame intérieur, ou l'ouverture d'une source de douleur et de génie. A chaque page se trahissent les sanglots de l'amour méconnu, sanglots dont les Poésies posthumes font résonneries derniers échos.
M. Vinet honora cette publication de l'un de ses articles.
« Aucun livre, dit le critique, ne fut jamais mieux intitulé. Il est presque tout entier l'expression d'une sensibilité douloureuse, le gémissement d'une âme brisée, la douleur suppliante d'une femmt;. Elle avait entrevu le ciel dans un cœur qui lui fut ouvert, qui lui appartint peut-être ; ce cœur s'est fermé, le ciel s'est éteint. De là le deuil d'une âme qui a plus perdu que la mort ne peut enlever, et qui, abandonnée, trahie, transpercée, semble condamnée à aimer davantage encore l'être qui lui a tout ravi. »
On est généralement resté d'accord sur l'éclosion poétique de U^^ Desbordes-Valniore. Ici rien d'artificiel, en effet, tout y est vivant et parfumé; toutes les nuances y sont franches, tous les sons harmonieux et d'une mélancolie de bon aloi. Voici l'un des chants de cet amour méconnu :
Trop tard.
Il a parlé. Prévoyante ou légère,
Sa voix cruelle et qui m'était si chère
A dit ces mots qui m'atteignaient tout bas:
« Vous qui savez aimer, ne m'aimez pas!
(( Ne m'aimez pas, si vous êtes sensible ;
« Jamais sur moi n'a plané le bonheur.
« Je suis bizarre et peut-être inflexible.
(( L'amour veut trop ; l'amour veut tout un cœur
« Je hais ses pleurs, sa grâce ou sa colère;
« Ses fers jamais n'entraveront mes pas. »
Il parle ainsi, celui qui m'a su plaire... Qu'un peu plus tôt cette voix qui m'éclaire N'a-t-elle dit, moins flatteuse et moins bas : « Vous qui savez aimer, ne m'aimez pas!
« Ne m'aimez pas; l'âme demande l'âme; « L'insecte ardent brille aussi près des fleurs : « Il éblouit, mais il n'a point de flamme; « La rose a froid sous ses froides lueurs. « Vaine étincelle échappée à la cendre, H Mon sort qui brille égarerait vos pas. »
Il parle ainsi, lui que j'ai cru si tendre! Ah! pour forcer ma raison à l'entendre, Il dit trop tard, ou bien il dit trop bas : « Vous qui savez aimer, ne m'aimez pas! »
D'autres vers nous donnent la note déchirante, le réveil en sursaut, la révolte d'une âme délicate :
Fierté, pardonne-moi !
Fierté, je l'ai trahie !...
Une fois dans ma vie, Fierté, j'ai mieux aimé mon pauvre cœur que toi. Tue, ou pardonne-moi !
Sans souci, sans effroi.
Comme on est dans l'enfance, J'étais là sans défense; Rien ne gardait mon cœur, rien ne veillait sur moi : Où donc élais-lu, toi ?
Fierté, pardonne-moi!
Fierté, je l'ai trahie !...
Une fois dans ma vie, Fierté, j'ai mieux aimé mon pauvre cœur que loi. Tue, ou pardonne-moi!
Le sentiment est encore saisi au vif dans la pièce intitulée
Crois-moi.
Si ta vie obscure el charmée Coule à l'ombre de quelques fleurs, Ame orageuse, mais calmée, Dans ce rêve pur et sans pleurs, Sur les biens que le ciel te donne,
Crois-moi :
Pour que le sort le les pardonne,
Tais-toi!
Mais si l'amour d'une main sûre T'a frappée à ne plus guérir ; Si tu languis de la blessure Jusqu'à souhaiter d'en mourir,
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Devant tous et devant toi-rnêrae ,
Crois-moi :
Par un effort doux et suprême,
Tais-toi !
Vois-tu, les profondes paroles Qui sortent d'un vrai désespoir * N'entrent pas aux âmes frivoles Si cruelles sans le savoir!
Ne dis qu'à Dieu ce qu'il faut dire,
Crois-moi :
Et couvrant ta mort d'un sourire.
Tais-toi !
Dans le volume intitulé Pauvres fleurs (1839) un autre sentiment, la commisération pour tout ce qui souiïre, se fait jour. Quel souci du pauvre et de l'affligé ! comme la bonté et la délicatesse d'ûme du poète est dépeinte dans ce vers inspiré de l'Évangile :
« Le pauvre qui demande est l'envoyé de Dieu. »
On trouve aussi, parmi les poésies de M'"'^ Desbordes -Valmore, une foule de petites composilions d'un ensemble parfait, d'un ton exquis et d'une piquante originalité. Sans abandonner jamais le ton mélancolique et tendre, le poète sait n'être pas monotone. Ses petites pièces, sortes de ballades naïves et pures, sont la preuve de la souplesse de son talent et de la variété de ses inspirations. En voici une dont la donnée est originale, bien que l'expression soit insuffisante :
Le Rêve d'une femme.
Veux-tu recommencer la vie.
Femme dont le front va pâlir.
Veux-tu l'enfance encor suivie D'anges enfants pour l'embellir.
Échauffant tes jours au berceau?
— Quoi! mon ào\i\ Éden éphémère!
Oh! oui, mon Dieu; c'était si beau!
Sous la paternelle puissance, Veux-tu reprendre un calme essor, Et dans des parfums d'innocence Laisser épanouir ton sort?
Veux-lu remonter le bel âge,
L'aile au vent, comme un jeune oiseau?
— Pourvu qu'il dure davantage, Oh! oui, mon Dieu; c'était si beau !
Veux- tu rapprendre l'ignorance Dans ton livre à peine entr'ouvert?
Yeux-tu la pi us vierge espérance, Oublieuse aussi de l'hiver ?
Tes frais chemins et tes colombes.
Les veux-tu jeunes comme toi?
— Si mes chemins n'ont plus de tombes, Oh! oui, mon Dieu, rendez-les-moi 1
Reprends donc de ta destinée L'encens, la musique, les fleurs, Et reviens, d'année en année, Au temps qui change tout en pleurs ; Va retrouver l'amour, le même !
Lampe orageuse, allume-toi.
— Retourner au monde où l'on aime !... 0 mon Sauveur, éteignez-moi.
Enfin, dans les Poésks posthumes, dernier et touchant rappel — ainsi que nous l'avons dit — des cris d'un cœur brisé, se rencontrent pirmi des pièces du genre de celles des Pleurs, d'autres morceaux qu'un rayon de gaieté traverse agréablement. La Danse de nuit, entre ■
autres, est un charmant rondeau qu'on chante en le lisant :
La Danse de nuit.
Ah! la danse! la d:inse Qui fait battre le cœur !
Cest la vie, en cadence Enlacée au bonheur !
Accourez, le temps vole, Saluez, s'il vous plaît^ L'orchestre a la parole, Et le bal est complet.
Oh ! la danse ! la danss !
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Les fleurs plus embaumées Rêvent qu'il fait soleil, Et nous, plus animées, Nous n'avons pas sommeil !
Oh! la danse! la danse !
Flamme et musique en tête, Enfants, ouvrez les yeux.
Et frappez, à la fêle, Yos petits piedsjoyeux.
Oh ! la danse! la danse!
Ne renvoyez personne!
Tout passant dansera.
Et bouquets ou couronne Tout danseur choisiia.
Oh! la danse! la danse!
Sous la lune voilée Quand brunissent les bois, Chaque fête éloilée Jette lumière et voix. Oh ! la danse ! la danse !
Sous la nuit et ses voiles Que nous illuminons, Comme un cercle d'étoiles.
Tournons en chœur, tournons !
Oh! la danse! la danse Qui fait battre le cœur!
C'est la vie, en cadence Enlacée au bonheur !
La peinture des sentiments personnels , les poétiques analyses de l'âme qui lui permettent de se montrer telle qu'elle est, avec toutes ses émotions de femme et de femme aimante, voilà où excelle surtout M™« Desbordes-Valmore. Mais les larmes qu'elle verse et cette sorte d'exaltation nerveuse qui semblent l'inspirer n'excluent pas l'expression délicate et le ton gracieux. Dans le Bernkr Rendez-vous, elle écrit cette belle strophe :
'i Mon seul amour I embrasse-moi.
Si la mort me veut avant toi,
Je bénis Dieu ; tu m'as aimée !
Ce doux hymen eut peu d'instants :
Tu vois ; les fleurs n'ont qu'un printemps,
Et la rose meurt embaumée. »
Tous les bons sentiments inspirent cette âme tendre et élevée. Dans la pièce des Pauvres Fleurs, intitulée : la Chambre dema mère, touchant souvenir fillial, elle sait d'une pensée cruelle faire sortir comme une prière et une action de grûces :
« L'ardent soleil de juin qui riait dans la chambre, L'àtre dont les clartés illuminaient décembre, Les fruits, les blés en fleur, ma fraîche nuit, mon jour, Ma mère créait tout du fond de son séjour ! »
La note énergique résonne avec une parfaite justesse en maintes poésies; ainsi dans le quatrain suivant :
« Quoi ! jamais de pardon I quoi 1 jamais d'indulgence ! Jamais d'oubli, jamais ! ardente à sa vengeance, La mémoire implacable, au reproche éternel. Du crime entretiendra toujours le criminel ! »
Le Pauvre Pierre renferme aussi quelques pièces d'une inspiration heureuse, bien qu'on y retrouve trop souvent l'écho du dix-huitième siècle, comme dans ces vers :
« Belle religion ! astre d'une autre vie, Dont le rayon sauveur ouvrira les tombeaux. Toi qu'on ose ternir par de sombres flambeaux, Toi qui verrais la terre à ton culte asservie, Si rafî"reux fanatisme au monde épouvanté Ne dérobait, jaloux, ta céleste clarté. »*
Il y a beaucoup à louer, mais aussi beaucoup à reprendre dans les poésies de M™<= de Valmore. Ses défauts sont voisins de ses qualités. Souvent ses compositions pèchent précisément par ce qui leur donne du brillant. La pensée s'y replie trop vers les derniers retranchements de l'âme, et laisse trop à deviner au lecteur. C'est nébuleux, flottant parfois et d'un dessin qui manque de correction. Les contours sont mal accusés, les oppositions d'ombre et de lumière un peu brusques et tirant trop l'œil sur des couleurs et des nuances qui se heurtent.
Elle sait faire le vers, elle rime exactement, elle connaît bien la syntaxe et les règles essentielles de la langue ; mais son vocabulaire n'est pas riche, et, faute de trouver l'expression juste, elle a quelquefois recours à des tournures, à des images, à des locutions bizarres. C'est ainsi que dans la pièce Avant toi, desPauvresFleurs, on rencontrecette étrangeté :
« Quelle rapide étreinte attacha notre sort, Pour entre-ailer nos jours d'un fraternel essor? »