DESBORDES-VALMORE
« Elle s'exprime comme elle peut, dit Emile Montégut, et avec les mots que lui présente sa mémoire peu chargée. Tantôt un sentiment d'une violence extrême est traduit, — contraste pénible, — en termes languissants; tantôt un mouvement que toutes les forces soulevées de la vie se sont réunies pour produire s'exprime en termes incolores et presque abstraits. D'autres fois, la passion se vieillit elle-même en s'ornant des vieilles fleurs fanées d'un langage suranné, depuis longtemps hors d'usage, ramassées chez des poètes artificiels et corrompus : vieilles allégories mythologiques, vieux amours, vieux flambeaux d'hyménée tirés des œuvres erotiques de la fin du dernier siècle i. »
En dépit de tout ce qui lui a manqué, M°i<= Desbordes-Valmore s'est fait une place dans la poésie du dix-neuvième siècle. Elle est de ces auteurs que les âmes délicates et tendres peuvent seules apprécier. Son talent poétique ne se discute pas, il faut le sentir.
^ Portraits poétiques.
■ Pelphine Gay fui élevée au milieu des adulations et des hommages les plus flatteurs. Sa n~,ère, madame Sophie Gay, qui avait joui d'une certaine célébrité comme romancier sous le Directoire et qui aimait par-dessus fout la mise en scène et le bruit, vit dans le talent précoce de la jeune fille un moyen de ramener à son foyer l'éclat. « La production de la petite merveille, dit Daniel Stern, occupa et passionna les ambitions ranimées de madame Gay. Elle rêva de lauriers, de chars poudreux dans l'arène, de princes subjugués, d'époux illustres, souverains ou tout au moins grands hommes; à la candide enfant que visitait la muse immortelle, elle enseigi.a l'art des salons, l'ode de circonstance, la strophe catholique et royaliste. Elle la voulut toujours à ses côtés dans les occasions fastueuses, déclamant ou déclamée, au tombeau de Charlemagne, au sacre de Charles X, au cap de Misène, au Panthéon, au Capitole; partout enfin comme elle le faisait dire aux panégyristes, innocente et charmante, jouant avec la gloire ! Chose étrange, toute cette gloriole, toute celte piafl'e de Pégase autour de l'enfant, ne servit qu'à la faire paraître par contraste plus sérieuse et plus modeste K »
Cette modestie, cette retenue de bon goût rendue plus sensible encore parles exagérations et les iillures un peu étranges de sa mère, et aussi la radieuse beauté de Delphine, relevaient puissamment le charme de sa poésie qui, tout en offrant des qualités remarquables de fraîcheur, de jeunesse, de sentiment, de candeur naïve, ne nous paraît pas mériter les éloges excessifs qui lui furent décernés par des hommes tels que Chateaubriand et Lamartine.
L'auteur des Méditations, dans son Cours de littérature^ parle ainsi de la jeunesse de mademoiselle Delphine Gay :
« Cependant l'enfant se développait dans la société des femmes et des hommes les plus illustres, amis de sa mère, et entre autres de M. de Chateaubriand et de madame de Staël ; elle dépassait en charmes ©t en talent tout ce que le cœur d'une mère avait rêvé. On lui avait appris à sentir et à parler en vers ; elle avait l'image dans les yeux, Ihaimonie dans l'oreille, la passion en pressentiment dans le cœur, l'éclat dans l'esprit ; ses strophes peignaient, chantaient, pleuraient, brillaient comme les gazouillements poétiques de l'oiseau qui s'essaye au bord du nid à demi-voix, et dont on écoute en avril les notes futures. On lui enseignait à réciter ses vers aux amis lettrés de la maison avec cette voix, ce regard, ce geste qui transforment la poésie en magie sur les lèvres d'une belle jeune fille, et qui confondent l'admiration avec l'amour.
* Daniel Stern (M™* d'Agoult), Mes Souvenirs.
« Ce fut dans ces heureuses années qu'elle composa la plupart de ses poëmes, recueillis depuis sous l'humble titre d'Essais poétiques. On ne peut faire à sa poésie qu'un reproche, c'est d'avoir respiré un peu trop l'air dessalons : l'air des salons est trop artificiel et trop tempéré pour donner à la poésie cette trempe énergique, nécessaire au caractère du talent t. »
On est, en effet, surpris de trouver par endroits, dans l'œuvre de la dixième muse, des périphrases dignes des précieuses ridicules, comme celle-ci, par exemple :
« De ce réseau tissu par une blanche main Où l'on voit s'enlacer et la perle et la soie, De ce réseau d'azur daigne entr'ouvrir l'acier -. »
Cela veut dire : ouvre ta bourse.
On a peine à croire que l'écrivain capable de remplacer par ces trois vers ampoulés trois mots de bon français, l'écrivain qui appelait encore les chevaux « des coursiers » et le loup « l'effroi des brebis », soit le charmant et spirituel auteur du Lorgnon et des Lettres parisiennes !
Devenue Ji°^^ de Girardin, Delphine Gay changea de manière, et trouva, selon nous, sa véritable voie. Le roman mondain, ironique et paradoxal, le feuilleton pétillant de malice, l'observation fine et délicate s'adaptaient mieux à son genre de talent que l'enthousiasme de commande et le sentimentalisme suranné dont ses premiers essais poétiques sont entachés.
Ce n'est pas ici le lieu de nous occuper des nouvelles de M™® de Girardin, ni de ses poèmes, qui forment la partie la plus attrayante du recueil de vers, peut-être parce qu'ils se rapprochent un peu du roman et fournissent à l'auteur l'occasion de déployer son rare talent d'analyse ^ Nous dirons seulement que si M™« de Girardin a sa place marquée parmi les bons écrivains, elle le doit plutôt à ses nou\ elles et à ses articles de journaux qu'à ses poésies lyriques. 11 est difficile aujourd'hui de lire toutes ces poésies d'un bout à l'autre sans fatigue, et l'on se demande comment elles ont pu valoir à leur auteur les triomphes du Capitule et du Panthéon.
Delphine Gay n'a pas la magie de style, la vigueur d'expression qui caractérisent les vrais poètes. Elle raconte, elle analyse avec la plus scrupuleuse exactitude un sentiment, un caractère, une passion; elle touche, elle émeut à force de vérité, mais elle ne transporte jamais; le souffle lui manque. Ses vers faciles, élégants, harmonieux n'offrent en général rien de bien saillant; et ils sont chargés de longueurs, de développements, de digressions à l'infini. La
1 Lamartine, Cours de littérature, 2* entret., et digression XVIL * Quête au profit diS Gre^s, p. 190.
3 Voir notre t. I, p. 112-119.
lecture en deviendrait bientôt monotone et fastidieuse, si une idée heureuse, un joli passage ne venaient de temps en temps réveiller l'attention et manifester un talent réel.
Plusieurs poésies méritent une mention et une appréciation spéciales. Nous indiquerons Ourika, louchante élégie dédiée à ^1°"= de Duras, qui commence par une plainte d'amour et s'achève dans un élan de foi chrétienne, le Bonheur d'être bdle, Corinne aimée, où. l'auteur, par la bouche de son héroïne de prédilection, proclame l'amour meilleur et plus souhaitable pour la femme que la gloire littéraire.
Dans la Nuit, une des pièces les plus connues de M™^ de Girardin, l'Ame affligée, libre un instant de la contrainte du monde, rêve, regrette et souffre en face de la solitude.
La Nuit.
Voici l'heure ob. lombe le voile Qu le jour cache mes ennuis, Mon cœur, à la première étoile, S'ouvre, comme une fleur des nuits.
0 nuit solitaire et profonde !
Tu sais s'il faut ajouter foi A ces jugements que le monde Prononce aveuglément sur moi.
Tu sais le secret de ma vie, De ma courageuse gaîlé ; Tu sais que ma philosophie N'est qu'un désespoir accepté.
Pour toi je redeviens moi-même ; Plus de songes superflus :
Pour toi je vis, je souffre, j'aime ; Et ma tristesse ne rit plus
Plus de couronne rose et blanche.
Mon front pâle reprend son deuil ; Ma tête sans force se penche Et laisse tomber son orgueil.
Mes larmes longtemps contenues Coulent lentement sous mes doigts, Comme des sources inconnues Sous les branches mortes des bois.
M"^' DE GIIIAIIDIN. 129
Après un long jour de contrainte, De folie et de vanité, Il est doux de languir sans feinte Et de souffrir en liberté.
OIi ! oui, c'est une amère joie Que de se jeter un moment, Comme une volontaire proie, Dans les serres de son tourment;
Que d'épuiser toutes ses larmes Avec le suprôme sanglot ; D'arracher, vaincue et sans armes.
Au désespoir son dernier mot !
Alors la douleur assouvie Vous laisse un repos vague et doux :
On n'appartient plus à la vie, L'idéal s'empare de vous.
On nage, on plane dans l'espace Par l'esprit du soir emporté ; On n'est plus qu'une ombre qui passe, Une âme dans l'immensité !
L'élan de ce vol solitaire Vous délivre comme la mort ; On n'a plus de nom sur la terre, On peut tout rêver sans remord.
D'un monde trompeur rien ne reslo,
Ni chaîne, ni loi, ni douleur ;
Et l'àme, papillon céleste,
Sans crime peut choisir sa fleur.
Sous le joug de son imposture On ne se sent plus opprimé.
Et l'on revient à sa nature Comme à son pays bien-aim.é !...
0 nuit ! pour moi brillante et sombre, Je trouve tout dans ta beauté !
Tu réunis l'étoile et l'ombre.
Le mystère et la vérité.
Poètes tu xix'= eikcLE. — II. 9
Mais déjà la brise glacée De l'aube annonce le retour...
Adieu, ma sincère pensée, Il faut mentir... voici le jour...
Ces vers bien sentis montrent quel vide de cœur peut se cacher parfois derrière les sourires de convention.
La pièce intitulée Je n'aime plus est l'analyse parfaite d'un sentiment complexe, multiple et par là raOme très-difficile à saisir : ce vague souvenir d'amour qui fuit regretter de ne plus aimer, cette souffrance intime, mOlée de dégoût el d'ennui, que l'on éprouve quand on assiste en soi-mûme aux progrès de l'inditlérence s'étendant sur les ruines de la passion comme une herbe parasite au seuil d'une habitation déserte, enfin ce sce[)ticisme, le plus triste de tous, qui consiste à douter de ses propres douleurs.
Je n'aime plus.
0 vanité du cœur! faiblesse misérable !
N*cst-il donc ici-bas nul sentiment durable ?
Ne pouvant s'honorer par un constant mulheur,
L'homme voit tout finir, tout, jusqu'à sa douleur.
Et le souffle du Temps, en sa rapide course,
Des pleurs les plus amers peut dessécher la source.
Eh quoi ! tant de tourments, tant de vœux superflus !
Moi qui l'ai tant pleuré I... moi !... je ne l'aime plus.
Le cruel pouvait seul détruire son ouvrage;
Faut-il que le mépris ait lassé mon courage!...
Un mot a dissipé le charme de mes jours,
Pour lui je ne vis plus... et j'avais dit : « Toujours!..
Ah ! pensais-je, il faudra que les mondes périssent
Avant que dans mes yeux les larmes ne tarissent.
Les échos seront sourds, les vents silencieux,
Les vagues cesseront de réfléchir les cieux,
La mer ne sera plus qu'un long désert de glace.
Avant que dans mon cœur son image s'efface !...
Hélas ! il est donc vrai, ce cœur désenchanté
Ne voudrait plus d'un bien qu'il a tant souhaité!
A quel nouvel amour, à quel vœu- puis-je croire,
Quand celui que j'aimais a fui de ma mémoire
Si j'ai de vains regrets, mon esprit captivé
Se le rappelle encor tel que je l'ai rêvé;
D'un faible souvenir passagère puissance,
Ce prestige est bienlôt détruit par sa présence.
Eu vain il veut encor m'émouvoir aujourd'hui,
A mes yeux dessillés il'n'a plus rien de lui.
De l'amour dans mon cœur rien n'a gardé l'empreinte ;
Je le revois sans trouble, et lui parle sans crainte.
Je ne sais même plus, hélas ! comme autrefois.
Dans la foule, de loin, reconnaître sa voix :
Ses prières, ses vœux n'ont plus rien qui m'engage.
Mes regards ont des siens oublié le langage I
Tel qu'un jeune guerrier promis au plus beau sort
Dans l'ardeur des combats tombe frappé de mort,
Éteint pour la douleur, éteint pour l'espérance,
Mon cœur fut tout à coup frappé d'indifférence.
Oh I voilez à mes yeux cet horizon désert,
Ou rendez-moi, mon Dieu, tout ce que j'ai souffert;
Dans mon âme du moins, de tourments poursuivie,
La douleur et l'amour faisaient sentir la vie!...
J'éprouvais tant d'orgueil de mes regrets constants 1
Mes yeux étaient si fiers d'avoir pleuré longtemps !
Je disais : « Ah 1 du moins, si, dans son jeu barbarr.
Sur la terre des pleurs le destin nous sépare,
La môme tombe, un jour, saura nous réunir ! »
Et mon désespoir même éuiit plein d'avenir!...
Confiante en mes vœux, la mort me semblait belle !
Maintenant, h l'espoir ma piété rebelle,
Hélas ! ne trouve plus un désir à former :
Je perds plus que la vie en cessant de l'aimer. .
Du repos éternel redoutant le mystère,
Je vois avec horreur un trépas solitaire ;
Mon inconstance enfin, me remplissant d'effroi,
Sur l'immortalité vient d'ébranler ma foi,
lit, brisant les liens d'un souvenir si tendre,
Me fait douter des cieux où j'espérais l'attendre...
j^me (jg Girardin, sans le vouloir peut-âlre, se raconte elle-môme dans plusieurs de ses poésies, u La pièce adressée Aux jeunes filles est l'adieu mélancolique d'une âme un instant découragée au printemps, qui s'éloigne pour jamais ; une autre pièce pourrait s'appeler lu testament des illusions envolées : c'est le cri du Désenchantement y mot cruel, mais qui n'est pas sans consolation, car les accents qu'il inspire sont enfin le tressaillement expressif d'une sensibilité endolorie, et non plus un art d'agrément, la distraction des loisirs- le suc-
eus d'une soirée sans lendemain*. » Malheureusement chez l'auteur de ces compositions tristes et charmantes la mélancolie ressemble trop au découragement. Le délaut d'énergie se fait sentir dans la pensée comme dans le style. Cependant quelques morceaux lyriques se distinguent par un ton plus vif, un mouvement plus rapide. Le Pêcheur d'Islande est un élan de liberté sauvage et de rustique amour.
Le Pêcheur d'Islande.
Islande, noir rivap;o Dans l'Océan perdu, Par l'effroi de ta plage Ton peuple est défendu :
Nul vainqueur sur tes cimes N'osa dresser son camp; Tes ports sont des abîmes, Ton phare est un volcan.
J'aime les précipices, Où j'affronte la mort Quand l'heure des délices M'attend sur l'autre bord ; Et je plains l'homme esclave Qui ne peut chaque jour, Par les dangers qu'il bravo, Prouver tout son amour.
Elvina sut me plaire...
Quand mon bras la protège, Que j'aime les frimas! Que j'aime sur la neige La trace de ses pas !
Les tapis de fougère M'offriraient moins d'attrait :
Là, sa marche légère Sans traces passerait.
De vos fécondes gerbes Je ne suis point jaloux ;
»G. Mcrlet, Revue européenne, 1861, t. XIV.
De vos pompes superbes, Français, enivrez-vous :
Vos chants, votre folie, Voire amere gaîlé, De ma mélancolie N'ont point la volupté.
Qu'un vin brûlant vous livre A l'oubli du passé, Mieux que vous je m'enivre Du lait qu'elle a versé, Et ma coupe rustique Se change en vase d'or, Quand sa lèvre pudique En a touché le bord.
De vos bois solitaires Les ombrages Irompeurs Valent-ils les mystères De nos blanches vapeurs?
Là, ma joie inconnue, Se cache à tous les yeux ; Habitant de la nue, Je me crois dans les cieux.
Le sentiment religieux a inspiré à M™<= de Girardin des pièces charmantes, entre autres : le Petit Frère et la Fête de Noël. Les quatre premiers vers de la Fête de Noèl sont faibles comme ceux d'un mauvais cantique, mais Tensemble plaît pnr le développement d'une pensée touchante et essentiellement féminine.
M'°'= Amable TASTU.
— nos —
Née à Metz, le 31 août 1798, d'un adminisfrnteur général des vivres et d'une sœur du ministre RouclioUe, Amable Voïart, qui fut connue plus tard sous le nom de M""" Tastu, montra drs l'enfance une grande aptitude aux choses de l'intelligence. Elle aimait la lecture avec passion et ne quittait ses livres que pour une rêverie plus absorbante encore. Une maladie grave fut, à onze ans, le résultat de celte existence anormale. Les premiers succès du jeune auteur datent de cette époque (1809) ; elle avait composé une idylle, intitulée le Réséda, qui lui valut les éloges de l'impératrice Joséphine.
Une autre pièce de vers, le Narcisse, nmcna, en 1816, le mariage de notre poèîe avec Joseph Tastu, officier d'artillerie. Après de brillants succès aux concours dos Jeux floraux, M™^ Tastu se fît un nom dans le monde littéraire par la pièce des Oiseaux du sacre, qu'elle composa à l'occasion du sacre de Charles X.
La tradition voulait qu'on lâchât dans l'église des centaines d'oiseaux au moment où le successeur de Clovis sent
« Sûus la main du pontife sacré L'onde sainte mouiller sou front régénéré. »
M™<= Tastu s'inspira de cette particularité touchante plutôt que du côté religieux, historique et politique de la cérémonie.
« Pauvres petits captifs I privés d'un bien si doux, La liberté, que toute voix réclame, De vos tyrans ne soyez point jaloux ;
Chacun d'eux l'appelle en son âme, Et des nobles acteurs de cet auguste drame,
Aucun n'est plus heureux que vous !
Nul d'un noble loisir ne peut goûter les charme-. L'immobile soldat est captif sous les armes ; Son chef^ le ft-r en main, brillant d'or et d'acier, A l'ordre qu'il transmet doit plier le premier-, Les spectateurs pressés dans cette vaste enceinie S'imposent le fardeau d'une longue contrainte ; Soumis au même joug, le pontife à l'autel Cède aux liens dorés d'un devoir solennel.
Sous les réseaux du privilège, Voyez ces fiers prélats qu'enchaîne sur leur siège
M^ie TASTU. 135
L'honneur de consacrer les suprêmes serments, De leur pieux office allongeant les moments.
Le blême ennui qui les assiège
Au milieu d'eux se glisse et siège
Sous les mitres de diamants.
Ennui! ohl triste ennui qu'aucun mortel n'évite, Je ne vois que des yeux où ta langueur habite. Du prêtre à l'assistant tout ressent ton pouvoir, Jusqu'au bras engourdi de ce jeune acolyte
Qui laisse échapper l'encensoir.
Déjà les douze pairs, qu'en vain la blanche hermine
Revêt d'un éclat féodal, Succombent h leur tour à ce charme fatal : Leur front s'appesantit ; leur épaule s'incline Sous le bandeau de comte ou le manteau ducal, Des insignes royaux doublant le faix suprême,
Et, fidèle à sa majesté, II effleure en passant le monarque lui-même.
Esclave de sa dignité. »
Dire que tout le monde s'eunuie à une cérémonie semblable, même l'archevêque et le roi, est une idée bizarre, fausse et puérile ; de plus, elle dénote bien peu de poésie dans l'âme de l'auteur, bien peu d'enthousiasme pieux dans le cœur de la femme qui, au milieu de cette pompe religieuse si pleine d'emblèmes augustes et de souvenirs glorieux, ne sut voir que des oiseaux effarouchés et des gens qui étouffaient leurs brùUements.
On a beaucoup vanté M™'= Tastu d'avoir choisi cet épisode «qui lui permettait de rester femme », et de faire acte de sensibilité là où personne n'y songeait guère. Or, jamais éloges ne furent moins justifiés : M™« Tastu n'a pas fait acie de sensibilité, mais de fatililé, et ceux qui la louèrent d'être ainsi restée fetmne connaissaient mal le sexe féminin, toujours plus accessible aux émotions religieuses.
Tout le mérite des Oiseaux du sacre consiste dans la correction et la facilité du vers.
Émule et parfois imitatrice de Millevoye, M-"^ Tastu aime, comme lui, le juste milieu en littérature ; comme lui, elle pèche par excès de prudence.
Craignant par-dessus tout l'exagération dans l'expression des sentiments, elle répudie toute vérité, toute couleur, toute énergie. Aussi ses vers, à la nuance terne, au ton sentimental, ont-ils toujours un aspect uniforme : jamais on n'y trouve de notes plus tristes ou plus gaies que les autres.
Les tendances de M™'^ Tastu la portent vers l'élégie, mais ce n'est point l'élégie majestueuse et sévère de la grande douleur. Ainsi, lorsqu'elle nous conduit au lit de mort d'une jeune mère qui se plaint d'être à jamais séparée de sa fille, de ne pouvoir « l'entourer d'un inquiet amour, » la douleur de la mourante n'a rien de poignant,
136 LES POÈTES DU DIX-?sEUVIÈ.\lE SIÈCLE.
sa résignation chrétienne n'a rien d'iiéroïque, et l'auteur se garde bien d'accentuer aucun de ces deux sentiments. Cette sérénité constante est le fond même de la poésie de M"° Tastu.
Comme les poètes de 1830, elle éprouva le besoin de se retremper aux sources étrangères et puisa de n mbreuses inspirations dans Shakespeare, Dante, Camoëns. Par 1;\ elle se rattachait à la nouvelle école romantique. Dans ses Premières Poésies quelques scènes des principaux drames du grand génie anglais sont reproduites avec bonheur et souvent avec énergie. M""« Tastu n'a peut-être écrit rien de plus élevé que la pièce intitulée Shakespeare.
On trouve encore dans ce recueil ces pages charmantes de rêverie intime :
Les Feuilles de saule.
L'air était pur ; un dernier jour d'automne, En nous quittant, arrachait la couronne
Au front des bois, Et je voyais d'une marche suivie Fuir le soleil, la saison et ma vie
Tout à la fois.
Près d'un vieux tronc appuj'ée en silence, Je repoussais l'importune présence
Des jours mauvais ; Sur l'onde froide ou l'herbe encor fleurie Tombait sans bruit quelque feuille tlélrie^
Et je rêvais!...
Au saule antique incliné sur ma tête Ma main enlève, indolente et distraite,
Un vert rameau !
Puis j'effeuillai sa dépouille légère, Suivant de l'œil sa course passagère
Sur le ruisseau.
De mes ennuis jeu bizarre ei, futile 1 J'interrogeais chaque débris fragile
Sur l'avenir.
a Yoyons, disais-je à la feuille entraînée, Ce qu'à ton sort ma fortune enchaînée
Ya devenir. »
Un seul instant je l'avais vue à peine, Comme un esquif que la' vague promène.
M^^ TASÏU. 137
Voguer en paix I Soudain le flot la rejelte au rivage; Ce léger choc décida son naufrage.
Je l'aUendais!...
Je fie à l'onde une feuille nouvelle, Cherchant le sort que pour mon luth fidèle
J'osais prévoir.
Mais vainement j'espérais un miracle, Un vent rapide emporta mon oracle
Et mon espoir.
Sur cette rive où ma fortune expire.
Où m,on talent sur l'aile du zéphire
S'est envolé, Vais-je exposer sur l'élément perfide Un vœu plus cher...? Non, non, ma main timide
A reculé.
Mon faible cœur, en blâmant sa faiblesse, Ne peut bannir une sombre tristesse.
Un vague efl'roi :
Un cœur malade est crédule aux présages ; Il s'amassait de menaçants nuages
Autour de moi.
Le vert rameau de mes mains glisse à terre; Je m'éloignai, pensive et solitaire,
Non sans effort ; Et dans la nuit mes songes fantastiques Autour du saule aux feuilles prophétiques
Erraient encor!
Rien dans les Premières Poésies ne mérite d'ûlre comparé à ShaUspeare et auxFeuilles de saule ; l'on peut cependant y recueillir encore ci et là quelques jolies strophes. Telles sont celles qui terminent l'Ermitage de Notre-Dame de Consolation :
« Et moi, ne puis-je aussi trouver un lieu propice Où les peines du cœur s'endorment h jamais? A défaut du bonlieur, Vierge consolatrice,
Fais-moi trouver la paixl Permets, reine des deux, qu'après de longs orages Je puisse enfin goiiler quelques jours de repos, Beaux comme tes vallons, doux comme tes ombrages
Et purs comme tes eaux. »
La pièce que l'auteur plaça en tfile de sci Premières Poésies, dans l'édi tion de 1>833, coalient de bonnes idées délicatement exprimées :
« Si quelque ancien portrait de votre adoloscenco
Vous regarde et vous rit d'un rire de quiii;;c ans;
Du bouquet nuptial si la fli^ur conservée
Vn jour sous votre main tout à coup s'est trouvée,
Que d'amertume, liélas! dans ce iegî du passé.
Vestige qu'en fuyant son pied nous a laissé !
Et qu'est-ce donc, quand l'art, sous sa forme savante,
Enferma les pensers qu'en notre âme il a lus,
De retrouver, nous morts, notre image vivante,
Et de recompter là, tout pâles d'épouvante.
Ces battements de cœur que nous ne sentons plus ? »
C'est là que la jeune femme trouve un très-joli vers pour exprimer son inquiétude sur le sort de sa barque « lancée sur le flot mouvant de la publicité, »
a Et, do peur de sombrer, s'allégeant d'espérance. »
Dans le Dernier Jour de l'année, elle a encore touché une note juste ; mais l'Ange gardien qui, suivant Sainte-Beuve, est le chef-d'œuvre élégiaque de M™<= Tastu, ne se recommande par aucune qualité sérieuse de pensée ou de style. Son seul mérite est de contenir quelques douces confidence-: de l'auteur, qui d'habitude n'aime guère à se raconter.
En 1829, M™e Tastu publia les Chroniques de Fr(nic3, qu'elle di- \isa en cinq époques : les temps religieux, caractérisés par l'histoire des Deux amaiits de Clermont, les temps barbares, les temps chevaleresques, les temps politiques ou la Fronde, et les tcjyips modernesoxx elle n'a pris que les Cent-jours. Dans quelques-unes de ces chroniques, l'inspiration personnelle du pcète est peut-âlre trop sacrifiée à la recherche de la vérité historique et amène parfois une certaine sécheresse de style.
En revanche, le petit poème lyrique dont la ISlouvelle, les Tuileries, le Champ de mai, Waterloo, le Bellérophon, forment autant d'épisodes, révèle de grands progrès dans le talent de M™« Taslu. Là elle se montre toujours poète et souvent bon poète.
Quelques années plus tard elle publia les Poésies nouvelles ; ce triste tableau de ses souffrances et de ses désenchantements lui valut une épître en vers de Lamartine.
Après tous les éloges que l'on accorde volontiers avec Sainte-Beuve à la correction savante, à la forme soignée des poésies de M"® Tastu, on doit ajouter que l'effet en est souvent gâté par de grands défauts, tels que l'insouciance du mot propre et l'afTectation de la périphrase.
En voici un exemple curieux :
« Il est un lieu célèbre où le bronze imposant Presse, ro3ale image, un coursier bondissant,