‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 9 sur 110 · LA POÉSIE LYRIQUE · texte numérisé non relu

LA POÉSIE LYRIQUE

C'est dans le genre lyrique que la poébie de notre siùcle s'est le plus distinguée.

Le lyrisme du dix-septième, du dix-huiliùme et du premier quart du dix-neuvième siècle était trop souvent factice, imité, votiIu -.c'était du faux lyrisme. Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, quelquefois Casimir Delavigne, et après eux Reboul, Brizeux, Laprade, Autran, surent remonter aux sources de la véritable inspiration. Ils, allèrent bien au delà des sages emportements de Malherbe, qui suffisaient au goût pratique et solide du dix-seplième siècle, et dépassèrent de beaucoup ce que Gilbert et Lefranc de Pompignan avaient pu, à de rares moments, trouver de hardiesses heureuses. Ils sentirent vivement, par eux-mêmes, et traduisirent dans une langue neuve, vivante, variée quelquefois sublime, des pensées et des sentiments faits pour être compris parles générations contemporaines. Un des poêles que nous avons nommés, Sainte-Beuve ^, a exprimé ainsi ce que voulail, ce qu'osait cette phalange ardente et audacieuse : « Rendre à la poésie française de la vérité, du naturel, de la familiarité même, et en mémo temps lui redonner de la consistance de style et de l'éclat; lui rapprendr à dire bien des choses qu'elle avait oubliées depuis plus d'un siècle, ui en apprendre d'autres qu'on ne lui avait pas dites encore;

1 Causcriei du Lundi, 12 octobre 1S57.

Poètes du xix* siècle. — II. i

lui faire exprimer les troubles de l'âme et les nuances des moindres j:ens6es ; lui faire réfléchir la nature extérieure non-seulement par (!es couleurs et des images, mais quelquefois par un simple et heureux concours de syllabes; la montrer, dans les fantaisies légères, découpée à plaisir et revcHue des plus sveltes délicatesses; lui imprimer, dans les vastes sujets, le mouvement et la marche des groupes et des ensembles, faire voguer des trains et des appareils de strophes comme des flottes, ou les enlever dans l'espace comme si elles avaient des ailes; faire songer dans une ode, et sans trop de désavantage, à la grande musique contemporaine ou à la gothique architecture. » Nous ajouterons avec le critique-poële que si l'on n'a pas réalisé tout cela, on a du moins le droit de mettre le résultat à côté du vœu, et que l'on peut sans trop rougir confronter l'ensemble de l'œuvre avec les premières espérances.

Les poètes lyriques el élégiaques du dix-neuvième siècle, avec des mérites inégaux, représenlent surtout la poésie personnelle et intime. Dans leurs productions tout n'est pas l'expression vraie de la personne; le poëte n'a pas toujours senti ce qu'il a écrit; plus d'une pièce nous donne, au lieu du poëte lui-même, l'image flatteuse qu'il veut laisser de lui. Mais que de pages immortelles de cette poésie nouvelle en France enrichiront notre trésor littéraire 1

Avant d'aborder les créateurs de la poésie lyrique, disons rapidement, pour acquitter notre conscience d'historien, ce que firent, ce qu'essayèrent les continuateurs plus ou moins stériles ou tristement féconds de l'ancienne école.

TRENEUIL (JOSEPH;

Tréneuil, né à Cahors, le 27 juin 1763, nprès avoir fait son droit à Toulouse, fut attaché, en qualité de percepteur, à li fanaille de Castellanne, et plus tard, à celle de Beaumont. Poëte dus l'enfance, il fut couronné trois fois aux Jeux floraux.

La Révolution et tous ses désastres coupèrent court à ces premiers succès. Tréneuil émigra. De retour dans sa patrie, sa verve émue en faveur des victimes et indignée contre les bourreaux de cette époque d'horreur et de sang lui inspirale poëmc sur les tombeaux de saint Denis ou les autels expiatoires (1806) qui fut accueilli très-favorablement, et lui valut, à la recommandation de Murât, son compatriote, la place de conservateur de la bibliolbèque de l'Arsenal. Plus tard, il célébra en vers dithyrambiques, le mariage de Napoléon et de Marie-Louise et le Berceau du roi de Bo7ne.

La Restauration vint calmer la verve bonapartiste de Tréneuil ; il se retourna vers des sujets qui allaient mieux à ses sentiments intimes : L'Orpheline du Temple (1814), la captivité de Louis XVI (1815) le consolidèrent dans sa place de bibliothécaire.

Tréneuil poursuivit avant tout le succès, et sut plier son talent à tous les sujets. C'était un de ces poêles que Chateaubriand appelle V des oiseaux que tout bruit fait chanter ». Jamais il ne montre un grand courage. Il flétrit les bourreaux, mais n'en désigne aucun; il a peur de leurs personnes s'ils sont vivants, et de leur ombre s'ils sont morts : « Aujourd'hui, dit-il, les uns sont exilés ou graciés, et les autres ne sont phjs; il ne m'est permis d'insulter ni à leur proscription ni à leur mémoire. » Les amis de Tréneuil eux-mêmes le déclarent simplement avide de suçoirs et grand chercheur de louanges: à cette recherche il apportait une chaleur et une intempérance tout à fait méridionales.

Ses œuvres, peu nombreuses, intéressent comme un dernier écho de l'élégie classique ; mais elles surabondent de figures convenues de périphrases vides et de prosopopées combinées à froid. Elles ont été réunies, moins celles qui glorifiaient l'Empire, en un volume, sous le titre dePoé/nes élégiaques, précédés d'un discours sur Vélégie hintorique.

M'"^ DUFRESNOY (Adélaïde -Gillette Billet)

Adélaïde Gillette Billet naquit à Nantes le 3 décembre 1763. Son père, joaillier de la cour de Pologne et de plusieurs grandes maisons de France, avait une réputation méritée d'homme de goût et recevait chez lui quelques hommes célèbres dans les lettres et dans les arts. Cette société dut contribuer à développer en elle l'amour de la poésie et celte soif de renommée qui la saisit plus tard et qu'elle avouait sans le moindre détour.

Mariée à quinze ans à un riche procureur au ChAtelet, elle consacrait à l'étude et à la composition tout le temps qu'elle pouvait déro-' ber au monde. Ses premiers succès furent des succès de salon; mais bientôt, grAce à l'aide d'amis influents, la Harpe, Champfort, Thomas, Condorcet, ses poésies eurent les honneurs de la publicité. Elle débuta par une pièce intitulée : Une boutade à mes amis. L'année suivante, elle osa se risquer au théâtre et fit jouer l'Amour exilé des deux. Vers la même époque (1791) fut publié dans l'Almanach dts\ Muses la Journée d'une amante, élégie erotique qu'elle annonça, pour ne point donner carrière à la malignité, comme une imitation de l'espagnol, bien que ce morceau lui appartint tout entier.

Mme Dufresnoy cherchait à imiter les poètes anciens, TibuUe, Catulle, Properce, qu'elle savait par cœur et relisait sans cesse. Mais elle mettait bien au-dessus d'eux Parny, Parny son idéal poétique, son maître, son modèle, Parny « cet auteur di^in, » comme elle l'appelait dans son enihousiasme exalté.

Elle dut bientôt abandonner « le commerce des Muses » pour faire face aux nécessités de l'existence. La Révolution enleva au procureur sa place et sa fortune et le contraignit à se réfugier en Piémont Un petit greffe qu'il obtint à Turin fut pendant quelques années la seule ressource du ménage. M'"<= Dufresnoy aida son mari dans ses travaux et ne composa plus que de loin en loin et pour ainsi dire à la; dérobée. Le malheur continua de la poursuivre. Bonaparte rappela les proscrits dans la France pacifiée ; iM. Dufresnoy pouvait rentrer à Paris et y reconquérir une situation, mais il devint subitement aveugle. Sa femme lui prêta ses yeux, lui servit de secrétaire, et, au lieu d'écrire des vers, passa son temps à copier des jugements et des dossiers. C'est de la poussière de tous ces papiers timbrés que devait s'élancer l'auteur des Élégies et de plusieurs autres pièces qui jouirent à leur apparition d'une certaine vogue et firent surnommer M"'» Dufresnoy la Sapho française.

Page 1