‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 10 sur 110 · M^= DUFRESNOY · texte numérisé non relu

M^= DUFRESNOY

Les Élégies parurent seulement en 1807, bien qu'elles eussent été composées, au moins en grande partie, avant l'émigration.

Or, qu'est-ce que ces Élégies qui valurent à M°^ Dufresnoy d'entrer à la Gazette de France avecM'^* deMeulan, M'"^ BoUy et M™« de Bawr, et donnèrent à son nom la notoriété nécessaire pour qu'il la mît duiormais au-dessus du besoin? Ce sont de fades tirades d'amour aussi démodées aujourd'hui que le serait une toilette deTépoque; des dissertations senlimenlalessur la constance « des femmes sensibles » et l'infidélité « des amants volages », où les hommes sont appelés « ce sexe vain et séducteur » 1

Le recueil entier forme une espèce de petit roman dans lequel se déploient successivement et se démêlent les nuances d'une seule et même passion avec toutes ses jouissances, ses inquiétudes, ses péripéties et ses catastrophes. Le public soupçonna M""^ Dufresnoy d'avoir raconté sa propre histoire et chanté son propre amour. Elle s'en défendit avec énergie, disant qu' « une âme sensiblepouvaitparfaitementdeviner ce qu'elle n'avait pas connu ». En thèse générale, cette affirmation est juste; mais si cette émule « de la tendre Verdier » pouvait, selon le vœu qu'elle exprimait de son vivant, revenir un jour de l'autre monde pour savoir ce que l'on dit d'elle dans celui-ci, elle serait bien surprise de trouver autour de son nom, à la place du bruit rêvé, le silence du plus profond oubli et delà plus complète indifférence.

Personne ne peut plus admirer des vers comme ceux-ci, qui firent les délices des contemporains :

« A quinze ans j'embrassai Thymen avec effroi ;

Cet instant fut celui de mes premières larmes,

Pour un cœur de quinze ans le monde a bien des charmes;

Je m'éloignais de vous, il n'en eut pas pour moi.

Je vous emportais dans mon âme,

Ma mère; c'est en ce moment Que je me sens brûler d'une soudaine flamme,

Et poëte par sentiment, Alors me consacrant aux Filles de Mémoire,

Je vous choisis pour Apollon, Sûre qu'à l'avenir, parés de votre nom,

Mes vers ne seraient point sans gloire.

Stérile espoir 1 soins superflus I J'ai perdu mon talent, perdant votre tendresse ;

Ma voix s'éteint dans ma jeunesse, Je ne puis plus chanter quand vous ne m'aimez p'.us ^ ! »

Quelquefois M-^^ Dufresnoy montre un certain talent dans la peinture de l'amour.

Son héros, réel ou fictif, qui est poëte, vient de remporter une couronne dans une académie quelconque; elle lui fait exprimer sa joie

* Élégies, le Refroidi^setnent, à ma mère.

avec d'autant plus de vérité, qu'elle môme avait été couronnée plusieurs fois par l'Institut :

« 0 transports, ô félicité I Jour à jamais présent et clier à ma mémoire,

J'ai vu tout un peuple enchanté

Sourire à ta naissante gloire ;

J'ai vu les nobles successeurs

Des Despréaux et des Corneilles, Orner ton jeune front du laurier des neuf sœ'irs,

Doux prix de tes savantes veilles;

J'ai vu cent beautés, dont l'orgueil

S'indigne d'un vulgaire hommage,

S'offrant en foule h ton passage.

Briguer la faveur d'un coup d'œil.

Que celle qu'il aime est heureuse !

Ce murmure a flatté mon oreille amoureuse, Il colore mon front d'une vive rougeur ;

Et mes yeux trahissant mon âme, Il me semble déjîi que ciiaque spectateur

Est dans le secret de ma flamme.

Le reste du morceau est d'une vivacité, d'une chaleur qui vont toujours croissant et qui, vers la fin delà pièce, atteignent le dernier degré de la passion; le cours de cette passion est bientôt troublé par les orages; l'héroïne les subit avec une résignation peu commune.

Quand le nœud tissu par la tendresse a été enfin rompu par l'infidélité, l'inconstance du volage amant est annoncée dans une làècc intitulée le Changement ; l'auteur y consent que l'amitié succède à l'amour et termine ainsi :

a Je contraindrai mes regards à vous tairo Tout le plaisir que je sens près de vous ; Vous me louerez celle qui vous est chère, Sans que mon cœur en paraisse jaloux ; Je la verrai sans montrer de colère ; J'éviterai de chercher votre naain.

Je m'armerai d'un maintien plus austère. Si je me trouble auprès de vous soudain. Je songerai que j'ai cessé de plaire.

A vos côtés, dans un doux entretien, J'étudierai mes yeux et mon langage ; Loin de blâmer votre humeur trop volage, Pour excuser votre nouveau lien, Je vous dirai qu'un autre amour m'engage, Je le dirai... mais, vous, n'en croyez rien! »

Des cendres d'une passion qui s'éteint naissent l'expérience et le besoin d'un sentiment plus tranquille et plus sûr; un nouvel amant qui se présente est repoussé; une «insensible») qui ne conçoit niiesplai-

M°>« DIFRES.NOY. i

sirs ni les peines de l'amour est avertie de les redouter ; une jeu;;.; fille près de subir sa loi reçoit les plus sages conseils... '

Toujours les mêmes idées, sur les mûmes sujets, av ec les mômes expressions : Directoire et premier Empire ! Comment Béranger pouvaiL-il trouver joli ce fatras ridicule, el faire l'honneur d' une de ses chansons, Ua Lampe, à M™« Dufresnoy appelée par lui une immortelle? Comment a-t-on pu dire que jamais femme n'avait encore parlé avec une sensibilité plus vraie, avec une mélodie plus louchante cett o langue que Racine avait conquise à l'amour? Nous nous rangeons tien plutôt à l'opiniou de ceux qui ne voient dans le vers libre de l'auteur « qu'une prose gênante et gênée. »

Tout ce qu'on peut accorder à M'^'Dufresno- , c'est une certaine facilité d'analyser sesimpressions, ses sentiments, el de les rendre avec une certaine justesse, malgré le langage prétenti eux et maniéré qu'elle emploie.

Cette femme, un instant célèbre, fut surpris e par la mort en 1825, au moment môme où, libre enfin de toute inq uiélude pour elle et ses enfants, elle allait pouvoir jouir paisiblement de la vie et de la renommée.

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