‹ Histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 2 sur 10 · AU DIX-SEPTIEME SIÈCLE PROSATEURS · texte numérisé non relu

AU DIX-SEPTIEME SIÈCLE PROSATEURS

Le dix- septième siècle est le grand siècle littéraire de la France, comparable en tout et supérieur en bien des points aux siècles immortels de Périclès, dAuguste et de Léon X. Jamais on n'a fait voir, ni probablement on ne fera voir, comme au dix-septième siècle, de quoi la langue française est capable, lorsqu'on sait dispenser ses trésors. Les ouvrages de cette période peuvent, en fait de style et sous tous les rapports essentiels, être regardés comme le noriplus ultra de la littérature française. C'est qu'ils sont tout pénétrés du véritable esprit français. La perfection du génie français est dans l'union de l'esprit ancien et de l'esprit national. C'est cette même union qui fait l'incomparable supériorité de l'ère de Louis XIV.

L'imitation, par voie ouverte ou dérobée, de l'antiquité est un des faits les plus caractéristiques du dix- septième siècle. Il se fit alors une transfusion dans le génie français du génie grec et latin. On lit dans YAi^ologie pour M. de Balzac, une phrase qui exprime ingénieusement la manière dont on imitait alors les Grecs et les Romains : « Comme les Lacédémoniens permettaient le larcin, et châtiaient toutefois ceux qui étaient surpris en dérobant ; ainsi me semble-t-il qu'il est permis de prendre les conceptions des anciens, pourvu que ce soit avec une telle adresse qu'on ne soit point surpris sur le fait, c'est-àdire qu'on y apporte un tel déguisement, que la chose change de face, et ne puisse pas même être reconnue de ceux à qui elle appartient, s'ils revenaient aujourd'hui au monde. »

Les grands écrivains du dix-septième siècle avaient à un éminent

degré le sentiment de l'antique ; ils avaient, dès l'enfance, mis leur

esprit à la teinture de la plus saine antiquité ; l'impression, l'imbibi-

tion, si l'on nous permet ce terme, avait été profonde et ineffaçable.

Prosateurs du xvn* siècle. !• 1

Ce cnotact si intime excita chez eux la plus noble et la plus heureuse émulation; leur idéal fut de s'élever jusqu'à ces grands anciens qui, après tant de siècles révolus, sont encore les premiers maîtres de l'art, et ne cesseront pas de l'être, en dépit des prôneurs exagérés du progrès continu, indéfectible, et en tous sens, de l'humanité. Ils atteignirent à la hauteur de leurs modèles; ils surent, en parlant fx-ançais, joindre la délicatesse et la pureté atfiques à la majesté romaine. Non-seulement nos grands écrivains du dix-septième siècle n'ont rien à envier à ceux du meilleur temps de la Grèce et de Rome, mais, à plusieurs égards, ils les ont de très-loin surpassés, par la raison toute simple que le christianisme, en perfectionnant les idées morales, a créé une sorte de beau idéal qui ne pouvait exister dans l'antiquité. Faul-il analyser, énumérer les qualités du style de ces grands maîtres ? Ils les réunissent toutes ; mais quelques-unes sont plus saillantes chez eux : et d'abord la majesté. Ouvrez une page quelconque des maîtres du dix-septième siècle, aussitôt vous sentez la grandeur; vous êtes porté sur des hauteurs inaccoutumées ; ce sont des horizons sans fin, ce sont des resplendissements.

C'est dans ces chefs-d'œuvre qu'il faut apprendre l'art de présenter la pensée sous des aspects toujours larges, mais en même temps toujours nets; c'est là qu'on peut non-seulement admirer le sublime, mais encore ce talent de la grâce correcte, qui est l'éternel prestige de l'art antique; ce secret de ne prendre que la fleur d'une idée; cet art merveilleux de serrer un beau sens en peu de paroles, de hautes, d'utiles ou d'agréables idées en peu de lignes ou de pages ; ce soin toujours attentif à ce que l'expression prenne et serre exactement la pensée, à ce que partout le contour soit arrêté et la ligne définie. La phrase de ces suprêmes artistes, ordinairement abondante dans les détails, est toujours précise dans l'expression ; elle est riche, elle n'est pas chargée ; le point qui sépare le trop du trop peu de beautés est toujours touché avec une admirable sûreté. « Il n'y a point,, disait Balzac, dès l'année 1G24, iln'y a point de Muses si sévères que les françaises, ni de langue qui souffre moins le fard et l'apparence du bien que la nôtre. De façon que toutes sortes d'ornements ne lui sont pas propres, et sa pureté est si ennemie de la licence des autres, qu'il se fait souvent un vice français d'une vertu étrangère '. » Dans ces œuvres achevées, on admire constamment, avec le grand art des expressions placées, celui des nuances délicates qui charment dans le style comme dans la peinture. L'image y relève, elle n'y dérobe jamais, elle n'y fausse jamais la pensée, elle est toujours exactement calquée sur la pensée. Ce n'est pas la facile imagination qui ne consiste que dans des mots éclatants, dans les fleurs, dans les brillants de la diction, mais la puissante imagination qui sait réfléchir et reproduire la lumière et la couleur naturelle des idées. On s'est, depuis

1 Lettres, liv. III, lettre X, Il février lG2i.

le commencement de notre siècle, singulièrement trompé sm^ l'essence de l'imagination. On l'a transportée tout entière, l'observation en a déjà été faite, dans le détail, dans la trame du style, dans un éclat redoublé d'images et de métaphores. Les maîtres du dix-septième siècle, au contraire, « admettaient peu, comme on l'a parfaitement dit ', ces expressions brillantes, qui nuisent à l'ensemble de la diction en attirant l'attention sur les détails; leurs métaphores, en général modérées, à peine sensibles, n'interviennent que pour éclairer la raison ou pour élever de temps en temps, et d'un degré seulement, le ton ordinaire. » C'est ainsi qu'ils ont su montrer et cette variété d'imagination, et cette grâce qui fait vivre les livres, et gratia vivax, et cette conduite de jugement dont l'alliance constitue la perfection hellénique.

Il en est pour ce que nous appelons l'esprit comme pour l'imagination : l'esprit des écrivains les plus originaux du dix-septième sièclt n'est généralement que de cette trempe qui est la fleur du bon sens. Le bon sens, justement déflni ce jugement exquis, ennemi de tout excès, de toute affectation, de toute recherche, qui retient toujours dans de justes bornes l'esprit le plus subtil et l'imagination la plus féconde, voilà ce que le dix-septième siècle français posséda plus éminemment peut-être qu'aucun des grands siècles littéraires. Ce qu'il aimait, c'était le vrai habilement développé et fidèlement mis dans son jour; il avait la passion des idées raisonnables, et tous les assortiments de langage qu'il se permettait se terminaient à augmenter le plaisir de l'évidence. Les expressions, qui étaient exactes, nobles, empruntées à la langue générale, ni techniques ni abstraites, tiraient toujours leur principale grandeur de la solidité du sens; le style devait sa perfection à ce qu'il égalait toujours la pensée. Toift ce qu'écrivent ces auteurs, aussi sages que grands, brille d'un fea discret. En eux le jugement balance si parfaitement la verve, qu'ils ne sont jamais ni exagérés ni froids. Ils arrivent aux grands effets sans efforts et comme par suite d'un développement continu. On sent vivement qu'ils ont cette tranquillité de la main toujours sûre d'ellemême. Enfin, ne pas trop appuyer, ne rien pousser à bout, est leur grand secret. Ils paraissent aussi peu écrivains de profession qu'il est possible, et ils semblent, la plupart, avoir eu pour maxime qu'il faut, sur toutes choses, qu'un homme qui se môle d'écrire évite de sentir l'auteur.

Autre caractère bien distinctif de ces écrivains modèles : ils ont supérieurement le talent de la composition. Toujours leurs pensées se suivent d'elles-mêmes, toujours elles ont un rapport immédiat les unes aux autres. Mots, phrases, parties diverses de l'ouvrage, tout s'appelle, tout est enchaîné, tout est lié et se soutient de manière qu'il ne semble pas qu'on en puisse ôter un seul mot. Essayez d'>

• M. Désiré Nisard.

4 LES PROSATEURS DU DIX-SEPTlÈiME SIÈCLE.

faire quelque retranchement, il vous faudra couper dans le vif ; ce sera ou la fin de ce qui précède, ou le commencement de ce qui suit, toujours quelque chose d'essentiel, d'intimement lié au tout que vous sacrifierez.

Tant de perfections ne sont pas dues à leur seul génie, mais à ce qu'ils eurent une patience égale à leur talent, mais à ce qu'ils surent bien consulter leur aptitude la plus prononcée et se renfermer dans le genre pour lequel ils étaient le plus propres. Si les écrivains du dix-septième siècle ne se consacraient pas à un seul genre d'écrire, ils n'embrassaient, en général, que des geïires étroitement unis. C'est, selon nous, caractériser le dix-septième siècle, de dire qu'il eut du génie parce qu'il eut de la patience et qu'il sut merveilleusement se circonscrire. On était alors plus modeste, moins ambitieux, et on aimait tout autrement l'étude et le travail qu'aujourd'hui; on méditait longtemps avant de se mettre à la composition ; on attendait l'inspiration; on n'écrivait que dans ces moments privilégiés on toutes les forces de l'esprit et de l'âme sont centuplées. Bien des ébauches précédaient l'exécution définitive. On n'était satisfait que lorsqu'on avait forcé la langue à recevoir Tempreinte aussi fidèle que possible de son esprit et de son âme, et qu'on sentait qu'on avait produit quelque œuvre capable de satisfaire le petit nombre des excellents juges que l'on avait seuls en vue ; car ces hommes d'autrefois, ces hommes d'un temps bien différent du nôtre, étaient plus sensibles au concert qu'au bruit des louanges; ils visaient plus haut qu'à obtenir cette fausse monnaie de la gloire qu'on appelle la célébrité ; ils ne travaillaient que pour le profit des lettres et le délassement des esprits les plus polis qui furent jamais, et dont il n'était pas facile de contenter l'élégante délicatesse; que pour obtenir, non pas la pluralité, mais l'élite des suffrages ; non pas les suffrages de leur siècle, mais ceux de la postérité : ils écrivaient pour un public éternel.

« Nous vivons en un siècle si poli qu'il faut que tout ce que l'on fait tienne de cette politesse, » dit le jésuite Menestrier, dans son Traité des tournois, joutes, carrousels et autres spectacles publics. Cette culture générale et exquise des classes élevées de la société était pour les écinvains un avantage immense. Un autre aussi considérable, c'est que le dix-septième siècle vivait dans la satisfaction tranquille de son avoir intellectuel, dans le repos de ses croyances, dans la confiance de son avenir. Cette na'ive, heureuse, forte et affirmative époque était prédestinée pour la perfection de l'art.

En vain, pendant quelques années de notre siècle, a-t-on voulu rabaisser l'âge classique de la littérature française ; en vain les coryphées de ce qu'on appelle la nouvelle école ont-ils prétendu ne lui reconnaître qu'une grandeur de préjugé, et crié, avec une vaniteuse et ridicule emphase, que le dix-septième siècle avait été usé, passé, dépassé : l'insuccès de leurs turbulences n'a pas permis que le public fût longtemps abusé. Les romantiques eux-mêmes ont été amenés à

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reconnaître les mérites supérieurs de « l'ancienne littérature patricienne * ». Et aujourd'hui nous sommes redevenus généralement classiques, — chacun, il est vrai, à sa manière et selon son pouvoir. — Mais, enfin, on comprend maintenant que l'on peut relire toujours avec un égal plaisir, ou plutôt avec un plaisir croissant, les grands écrivains du dix-septième siècle, par cette raison que les choses excellentes plaisent toujours par le degré de leur perfection intrinsèque, lorsqu'elles ne plaisent plus par la nouveauté et par la conformité aux habitudes, à la condition sociale. Et ne serait-ce qu'à ce même titre de la supériorité incomparable de la forme, nos plus reculés neveux liront le dix-septième siècle comme nous; surtout il paraîtra toujours de la plus extrême importance que la jeunesse soit formée au goût de ces grands auteurs.

Ils appartiennent désormais, et depuis longtemps, à l'Europe et au monde presque autant qu'à leur patrie. La France, sous Louis XIV, en même temps qu'elle étendait le progrès de ses armes, portait par toute l'Europe l'empire de sa langue. Peu après le milieu du dixseptième siècle, la langue française commença à devenir celle des traités et de la diplomatie ; employée aux conférences préparatoires de la paix de Nimègue, elle servit à dicter des lois à une partie de l'Europe; tout se traita en français jusque dans les cercles des ambassadrices '.

« On s'aperçut à Nimègue, dit le comte d'Avaux dans ses Mémoires^, du progrès que la langue française avait fait dans les pays étrangers; car il n'y avait point de maison d'ambassadeurs où elle ne fût presque aussi commune que leur langue naturelle. Bien davantage, elle devint si nécessaire, que les ambassadeurs anglais, allemands, danois et ceux des autres nations tenaient leurs conférences en français. Les deux ambassadeurs de Danemark convinrent même de faire leurs dépêches communes en cette langue, parce que le comte d'Oldenbourg, l'un des d'iux, parlait allemand et n'entendait point le danois, comme son collègue; de sorte que, pendant tout le cours des négociations de la paix, il ne parut presque que des écritures françaises : les étrangers aimant mieux s'expliquer en français dans leurs mémoires publics que d'écrire dans une langue moins usitée que la française. »

Jean-Pierre Ludwig* se plaint de ce qu'à Riswick la paix fut traitée en français, et il exhorte les princes alliés à ne pas souffrir cet abus à la paix prochaine. Le traité de Rastadt, pour laisser le roi Stanislas en possession de la couronne, fut encore rédigé en français, et cette même langue qui avait été tant de fois l'interprète de nos succès, par un triste retour, écrivit les traités humiliants qui accablèrent la vieillesse du grand roi.

1 G. Sand, La Comtesse de Rudolstadt.

2 Relat. de la paix de Nimègue ; le chevalier Temple, t. II de ses Mémoires. î T. I, chap. XIII, p. 250.

* De jure adlegandi S. Rom. împ.

Depuis, l'universalité de la langue française n'a fait que s'affermir, et partout l'on admire, partout l'on étudie nos classiques. Ce nom, il est vrai, ne s'applique qu'à un certain nombre d'auteurs. C'est ici le Keu, après tant d'éloges, de faire quelques réserves : nous ne voudrions pas tomber dans l'excès des pompeuses mélopées qui ont si souvent retenti à propos du grand siècle. Fénelon, dans une lettre à la Motte-Houdard, du 4 mai 1714, à propos d'Homère, disait: a La marque de l'humanité est de n'être pas sans quelque reste d'imperfection. » Ces grands génies qui furent inspirés par toutes les muses de la parole, les Pascal, les Corneille, les Bossuet, les Molière, les la Fontaine, portent eux-mêmes cette marque de l'humanité, ne serait-ce que dans un excès de pompe, dans un air quelquefois trop visible d'apprêt et de solennité, même parfois dans une allure un peu théâtrale et dans un certain caractère déconitif propre à tout le siècle. Dans les écrivains de second ou de troisième ordre, trop souvent la langue laisse étonnamment à désirer. Elle est loin d'être sous leur plume aussi rigoureusement exacte que la langue courante de l'époque stnvante. Fréquemment ils choquent les lois les plus essentielles de l'art d'écrire. On est rebuté de la lâcheté d'un style démesurément périodique, embarrassé de parenthèses, d'incidentes, perdu dans de longs circuits de paroles qui ne saisissent vivement ni l'esprit ni l'imagînation ; sans parler des recherches de toute sorte qui faisaient dire à Fénelon: «Notre siècle est fertile en faux ornements*, » Sainte-Beuve a signalé avec son ordinaire sagacité tous ces desiderata. « Il est une remarque que j'oserai glisser ici, bien que contraire à la prétention qui règne aujourd'hui en faveur du langage du siècle de Louis XIV, dit-il à propos de beaux esprits qui n'étaient pas auteurs de profession ; tous ces hommes d'esprit dont j'ai parlé causaient à merveille, mais comment écrivaient-ils pour la plupart ? » Voici du reste une remarque de lecteur dans toute sa simplicité et sa sincérité : « Je suis pour le moment en plein Louis XIV, je lis les Négociations d'Espagne, publiées par M. Mignet ; je vois de près l'ordinaire et le tous-les-jours de ce grand si vie que nous sommes accoutumés sans cesse à glorifier d'après quelques échantillons. Eh ! bien, oui, louons-le de loin ! mais en réalité nous ne nous arrangerions pas mieux, si nous y étions condamnés, de Vordinaire du style écrit de ce temps-là que de l'ordinaire du régime politique de ce grand règne. — Cela est très-vrai (longueur rebutante de phrases et enchevêtrement continuel, amphibologie de sens, manque de précision, de netteté, etc., etc.)''. »

Deux langues, pour ainsi dire, se partagent le dix-septième siècle. Avec ses premiers auteurs, on est encore en pleine langue du seizième siècle. Jusque passé la première partie du dix-septième siècle, il fleurit un seizième siècle posthume ; Pascal excepté, et en partie Corneille,

* Dialogues sur l'éloquence.

^ Portraits divers, t. III, p. 354. M. Mignet.

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la vraie langue classique date seulement de Racine et de Boileau. Du reste, c'est seulement de 1630 à 1660 que débutèrent tous les plus grands écrivains du dix-septième siècle : La Fontaine en If'jO; — Pascal en 16o6 ; — Bossuet en 1653 ; — Molière en 1658 ; — Boileau et Racine en tC60. — Le dix-septième siècle commençant formait le tour de ses phrases et de ses périodes sur les meilleurs écrivains du seizième, en particulier sur Amyot, et en gardait le plus grand nombre des expressions. Racan disait dans sa Haranrjue ^prononcée à l' Académie, le 9 juillet 1633 : « Nous nous servons des mêmes mots et des mômes phrases dont Amyot et Montaigne se sont servis. » Ce français qui relève d'Amyot et de Montaigne n'est pas encore dégagé de l'embarras de la construction et de la période latines •, les conjonctions et les particules y sont multipliées très-pesamment ; les qui et les que sont innombrables ; on y voit abonder ces incidentes formées avec le participe présent qui ont généralement quelque chose de torlueux et de lourd.

Cependant, sous Louis XIll, la langue fit de signalés progrès, et la composition sut s'élever à une régularité puissante. Balzac dans la prose, Corneille au théâtre, Malherbe dans la poésie lyrique, en même temps que Poussin et Vouët dans la peinture, ouvrirent ce grand mouvement intellectuel, qui devait atteindre son apogée sous Louis XIV. Dès lors la révolution a reçu un branle irrésistible. Cependant d'assez nombreux éciivains retardèrent pour la diction sur leur époque, et conservèrent plus ou moins de l'ancien style : tels furent M''-^ de Gour- NAY, L4 Motte le Vayer, Naudé, Guy Patin, Mézeray, le P. le Jeune, Saint-Évremond, Daniel Huet, même M"' Dacier, et sous certains rapports Saint-Simon qui, par sa langue si exceptionnelle, touche à la fois au seizième siècle et au dix-huitième.

Avec quelques défauts, les écrivains de la première moitié du dixseptième siècle renferment des qualités précieuses pour ceux qui veulent faire des études sur le vif de la langue. Par un oubli fâcheux, dont Bayle se plaignait déjà de son temps, on en laisse généralement la lecture aux coureurs de vieilleries littéraires : bien d'autres y pourraient profiter; elle aurait pu particulièrement être utile à ceux qui ont voulu de notre temps retremper et enrichir l'idiome fiançais. Les novateurs modernes en fait de style, qui négligent le fonds si riche du commencement du dix-septième siècle, nous paraissent ressembler à des hommes avides de richesses qui iraient au loin, en Californie, en Australie, chercher, à force de peine et au milieu de tous les dangers, quelques paillettes d'or, dans l'eau des fleuves, dans les flancs des montagnes, dans les entrailles de la terre, et qui laisseraient ensevelis dans leurs caves des monceaux de pierreries, de diamants, de bijoux, qui demanderaient seulement quelques coups de pioche pour être déterrés, et un léger travail pour être remis à neuf et acquérir une valeur inestimable.

Des écrivains un peu vieillis, quelquefois incorrects, sont préféra-

blés assurément à ces puristes dont M''^ de Gournay disait que «leur slyle est un bouillon d'eau claire , sans impureté et sans substance. » En effet, en se polissant et se perfectionnant, la langue perdit de sa couleur et de sa saveur. Un corps qui a grandement contribué à l'illustration de noti'e littérature, dont il compta parmi ses membres les modèles les plus transcendants, et auquel Richelieu, en l'organisant (1633), avait assigné la mission « d'établir des règles certaines de la langue française et de rendre le langage français non-seulement élégant, mais capable de traiter tous les arts et toutes les sciences, » l'Académie française, en entreprenant prématurément d'épurer, d'ordonner, de fixer le système entier de la langue,, en précipita pour sa^p^rt l'appauvrissement. Un académicien d'un goût excellent, quoique un peu timide, a parfaitement dit : « On a voulu épurer notre langue depuis François I•^ Peut-être a-t-on fait comme ces médecins qui, à force de saigner et de purger, précipitent leur malade dans un état de faiblesse d'où il a bien de la peine à revenir ^ » Là où l'Académie exerça une influence tx'ès-heureuse, ce fut quand elle sut remplir l'intention de Bossuet, qui voulait que ce « conseil réglé et perpétuel » prît pour tâche « de réprimer les bizarreries de l'usage, et de tempérer les dérèglements de cet empire ti^op populaire ^ ».

L'action collective de l'Académie, à ses débuts, fut puissamment secondée par l'un des plus distingués de ses premiers membres, par Vau- GELAs (Io8o-i6o0). Ses Remarques siw la langue française devinrent le code de la correction et du bon goût. 11 a lui-môme parfaitement expliqué et délimité son objet :

« Mon dessein n'est pas de réformer notre langue, ni d'abolir des mots, ni d'en faire, mais seulement de montrer le bon usage de ceux qui sont faits, et, s'il est douteux ou inconnu, de l'éclalrcir et de le faire connaître. Et tant s'en faut que j'entreprenne de me constituer juge des différends de la langue, que je ne prétends passer que pour un simple témoin qui dépose ce qu'il a ra et ouï, ou pour un homme qui aurait fait un recueil d'arrêis qu'il donnerait au public. C'est pourquoi ce petit ouvrage a pris le nom de Remarques et ne s'est pas chargé du frontispice fastueux de Décisions ou de Low, ou de quelque autre semblable ; car encore que ce soient, en effet, des lois d'un souverain, qui est Yiisage, si est-ce qu'outre l'aversion que j'ai à des titres ambitieux, j'ai dû éloigner de moi tout soupçon de vouloir établir ce que je ne fais que rapporter 3. »

Après avoir parlé des utilités de la lecture, de la fréquentation de la cour et de celle des gens savants en la langue, il ajoute :

« De tout cela, on peut inférer combien ces remarques seraient utiles et commodes, si elles faisaient toutes seules autant que ces trois moyens ensetn-

1 D'Olivet, Remarques sur Racine, XIII.

* Discours de réception à l'Académie, ' Préface des Remarques, I.

IDÉE GÉiNÉRALE DE LA PROSE FRANÇAISE. 9

ble, et si ce qu'ils ne font que dans le cours de plusieurs années, elles le faisaient en aussi peu de temps qu'il en faut pour les lire deux ou trois foi» attentivement, Je n'ai pas cette présomption de croire que je sois capable de rendre un service si signalé au public, et je ne voudrais pas dire non plus que la lecture d'un seul livre pût égaler le profit qui revient de ces trois moyens ; mais j'oserais bien assurer qu'il en approcberait fort, si je m'étais aussi bien acquitté de cette entreprise qu'eût pu faire un autre qui aurait eu les mêmes avantages que moi, c'est-à-dire qui, depuis trente-cinq ou quarante ans, aurait vécu dans la cour, qui, dès sa tendre jeunesse, aurait fait son apprentissage en notre langue auprès du grand cardinal du Perron et de M. Coêffeteau, qui, sortant de leurs mains, aurait eu un continuel commerce de conférence et de conversation avec tout ce qu'il y a eu d'excellents hommes à. Paris en ce genre, et qui aurait vieilli dans la lecture de tous les bons auteurs. Mais quoi qu'il en soit, il est certain qu'il ne se peut guère proposer de doute ou difficulté, ou de question, soit pour les mots, ou pour les phrases, ou pour la syntaxe, dont la décision ne soit fidèlement rapportée dans ces Remarques^. »

Vaugelas s'est spécialement proposé de signaler les fautes qui se commettent habituellement, mais non pas toutes sortes de fautes :

« Ces Remarques ne sont pas faites contre les fautes grossières qui se commettent dans les provinces ou dans la lie du peuple de Paris ; elles sont presque toutes choisies et telles, que je puis dire sans vanité, puisque ce n'est pas moi qui prononce ces arrêts, mais qui les rapporte seulement, qu'il n'y a personne à la cour, ni aucun bon écrivain, qui n'y puisse apprendre quelque chose, et que comme j'ai dit qu'il n'y en avait point qui ne fit quelque faute, il n'y en a point aussi qui n'y trouve à profiter. Moi-même, qui les ai faites, ai plus besoin que personne, comme plus sujet à faillir, de les relire souvent, et mon livre est sans doute beaucoup plus savant que moi ; car il faut que je redise encore une fois que ce n'est pas de mon fonds que je fais ce présent au public ; mais que c'est le fonds de Vusage, s'il faut ainsi dire, que je distribue dans ces Remarques *. »

Assez peu profond dans ce qui regarde le génie et la théorie de la langue % Vaugelas est en effet un véritable oracle lorsqu'il parle usage ; et il atteignit si bien son but, — on l'a déjà observé, — que ceux mômes qui lancèrent des livres contre lui, et lui reprochèrent d'entraver les conceptions du génie de scrupules impertinents et de superstitions puériles, n'osèrent se servir d'aucun des mauvais mots qu'il avait proscrits dans ses 'Remarques : ainsi, la Motte le Vayer dut employer le français épuré des Remarques pour les combattre. Les

1 Préface des Remarques, III.

* Ibid., XIV.

3 Dans une réédition soignée de Vaugelas, que nous préparons, nous tâchons de déterminer avec précision et par des faits positifs les points sur lesquels l'autorité de Vaugelas est récusable, ceux où elle doit encore être acceptéi;, et ceux où il a dit vrai pour son temps, mais a été contredit par l'usage établi postérieurement.

plus fermes esprits furent unanimes à déclarer, avec Boileau, « Vaugelas le plus sage des écrivains de notre langue', » et à reconnaître, avec Saint-Réal, que « tout ce qui parle et parlera jamais français, lui sera éternellement redevable -. » Le dix-huitième siècle conserva cette estime pour le sagace critique. D'Olivet le déclare « éternellement digne de marcher à la tête de ceux qui ont le mieux connu et le mieux ser^i notre langue *. » — c C'est principalement à Vaugelas, le premier de nos grammairiens, dit il encore, que nous devons le plus bel attribut de notre langue, une clarté infinie *. » Le ton constamment modeste et poli de Vaugelas lui a gagné autant de suffrages que la solidité de ses jugements.

« Il se trouva, dans le siècle passé, dit Voltaire, un homme qui donna un bel exemple de la critique la plus judicieuse et la plus sage : c'est Vaugelas. On croit qu'il n'a donné que des leçons de langage : il en a donné de la plus parfaite politesse; il critique trente auteurs, mais il n'en nomme ni n'en désigne aucun : il prend souvent même la peine de changer leurs phrases en y laissant seulement ce qu'il condamne, de peur qu'on ne reconnaisse ceux qu'il censure. Il songeait également à instruire et à ne pas offenser, et certainement il s'est acquis plus de gloire, en ne voulant pas flétrir celle des autres, que s'il s'était donné le malheureux plaisir de faire passer des injures à la postérité 5. »

Outre les Remarques, Vaugelas a produit un ouvrage qui étonna justement Balzac, et qui est le premier qu'on ait vu en France écrit avec une pureté continue ; c'est la Traduction de Quinte-Curce, publiée près de dix ans avant les Letlres provinciales, oii l'on trouve peu de tours, peu d'expressions qui aient vieilli.

A côté de l'influence générale de l'Académie, et de l'influence particulière de Vaugelas, il faut indiquer le rôle que joua I'Hôtel de RAMBoun.LET à Cette époque de remaniement de la langue. Ce cénacle littéraire, formé dès l'année 1600, sous le règne de Henri IV ^, à l'hôtel Pisani, et qui a été le premier, el longtemps le seul salon de Paris où se soit assemblée la bonne compagnie, fut le centre de réunion de talents très-variés. Dans la « Chambre du génie » (c'était le nom donné à l'appartement destiné aux lectures), on remarquait, outre le marquis de Rambouillet, parmi les grands seigneurs, le jeune évêque deLuçon, Richelieu, Condé, le galant marquis et joyeux chansonnier de la Salle, qui devint l'auslère duc de Montausier ; parmi les hommes

» Réflexions sur le Traité du sublime de Longin, I.

* De la critique, chap. vn.

3 Prosodie française, art. 4, 1.

* Remarques sur Racine, LX.

^ Mélanges littéraires, Mém. sur la satire.

' C'est l'opinion de M. Rœderer, dans son Mémoire pour servir ù l'histoire de la société polie.

de plume, Malherbe, Vaugelas, Racan, Gombauld, Balzac, Voiture, Chapelain, Coslar, Sarrasin, Mairet, Patin, Godeau, Bussy-Rabutin, Segrais, Malleville, Colletet, Corneille, Rotrou, Scarron, Benserade, Scudéri, Saint-Evremond, Charleval, Ménage, la Rochefoucauld, l'abbé Cottin, enfin Bossuet et Fléchier; parmi les femmes, M'"'= de Rambouillet et sa fille Julie d'Angennes, M'" de Bourbon-Condé, qui devint la duchesse de Longueviile, M"' de Coligny, qui épousa le comte de Suze, la marquise de Sablé, la femme de Scudéri et sa sœur, Madeleine de Scudéri, M"^' d'Adington, depuis comtesse de la Suze, enfin M"" de Sévigné elle-même.

M"* de Rambouillet se vantait un jour d'avoir débrutalisé (mot de son invention, que l'Académie ne sanctionna pas) la société française. La France, avant l'apparition d'Arthénice, n'était pas si brutale; et d'Urfé servit bien aussi à lui ôter son reste de rudesse, par ses bergers du Lignon, « dont la conversation ne retient chose quelconque du village, parce que ce sont les plus discrets et les plus civils que l'auteur ai jamais pratiqués ^ » Il n'en est pas moins incontestable que le règne passager de l'hôtel Pisani, que Bayle appelait avec raison un véritable palais d'honneur, et dont l'admission était regardée comme un double brevet de culture intellectuelle et de vertu, a marqué une nouvelle phase dans l'histoire de la société française.

Dans une lettre du 22 mars 1038, Chapelain disait à Balzac : « Vous ne sauriez avoir de curiosité pour autre chose qui le mérite davantage que l'hôtel de Rambouillet. On n'y parle point savamment, mais on y parle raisonnablement, et il n'y a lieu au monde où il y ait plus de bon sens et moins de pédanterie. Je dis pédanterie, Monsieur, que je prétends qui règne dans la cour aussi bien que dans les universités, et qui se trouve aussi bien parmi les femmes que parmi les hommes.» Généraliser ce bon ton et ce bon goût, voilà le service que l'hôtel de Rambouillet, dans son beau moment, rendit à la langue et à la société, et Fléchier n'était que juste lorsque, en 1672, dans l'oraison funèbre de la fille de M'"^ de Rambouillet, la célèbre Julie d'Angennes, devenue duchesse de Montausier, il disait : u Souvenez-vous, mes frères, de ces cabinets que l'on regarde encore avec tant de vénération, où l'esprit se purifiait, où la vertu était révérée sous le nom de V incomparable Arthénice, où se rendaient tant de personnages de qualité et de mérite, qui composaient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation. »

Cette même Julie d'Angennes, élevée dans l'affectation et le faux esprit, contribua notablement à la décadence de l'hôtel de Rambouillet, et y fit trôner le mauvais goût, qui ne gagna que trop au dehors. L'hôtel de Rambouillet, en masse, a été compris dans le ridicule que

» Asfrée, t. IV, p. 856.

Molière, dans les Précieuses ridicules, les Femmes savantes, la Comtesse d'Escarbagnas et plusieurs autres de ses comédies, destinait surtout à des parodistes sans esprit et sans goût, et le nom dont s'honoraient les la Fayette, les Sévigné et les Deshoulières, est devenu un sobriquet injurieux. Avouons cependant que la plupart des membres de cette petite académie italienne s'étaient bien attiré ce discrédit par toutes les affectations, les fadaises et les fadeurs qui se mêlèrent de plus en plus à leurs discussions littéraires, à leurs correspondances, à leurs représentations théâtrales * ou mythologiques, à leurs ballets épigrammatiques, à leurs mascarades florentines, à leurs jeux espiègles, à leurs jolis tours.

Les femmes qui fréquentaient l'hôtel de Rambouillet prirent, on le sait, comme un titre d'honneur et un diplôme de bel esprit et de pureté de mœurs, le nom de Précieuses. Les précieuses se divisaient, suivant l'âge, en jeunes et anciennes, et dans l'ordre moral, elles se classaient en galantes ou spirituelles, selon leur vocation pour les délicatesses du sentiment ou les finesses de l'esprit. Les hommes s'appelaient Esprits-doux.

Ce monde à part s'était fait un langage de convention dont le sieur de Somaize a composé son Dictionnaire des Précieuses. Paris s'était transformé en Athènes; l'île Notre-Dame se nommait Délos; la place Royale, place Dorique ; Poitiers était Argos ; Tours, Césarée ; Lyon, Milet-, Aix, Corinthe; on n'était plus en France, mais en Grèce; les hommes étaient débaptisés comme les villes : Louis XIV avait échangé son nom contre celui d'Alexandre ; le grand Condé, contre celui de Scipion; Richelieu était devenu Sénèque ; Mazarin, Caton; Voiture, Valère ; Sarrasin, Sésostris ; la Calprenède , Calpurnius,* Scudéri, Sarraidès.

11 semblerait qu'on voulût dépayser les profanes pour le langage habituel comme pour les noms propres. Les dames de l'hôtel de Rambouillet, — qui presque toutes étaient très-lettrées, et savaient toutes l'italien, et dont telle même, comme M""" de Guémené, avait un professeur de langue hébraïque, — se firent un système de la recherche et de l'obscurité dans la conversation et dans les écrits : « Elles sont fortement persuadées, disait Somaize, qu'une pensée ne vaut rien lorsqu'elle est entendue de tout le monde, et c'est une de leurs maximes de dire qu'il faut nécessairement qu'une précieuse parle autrement que le peuple, afin que ses pensées ne soient entendues que de ceux qui ont des clartés au-dessus du vulgaire ^. » C'est ainsi que les chères, — elles s'appelaient de ce nom entre elles, — affaiblirent, comme de gaieté de cœur, le service qu'elles rendirent à la langue par

1 On lit dans les Mémoires d'Arnauld d'Andilly (f* partie, année 163G) des détails piquants sur une de ces réunions littéraires, où les habitués de l'hôtel jouèrent entre eux la Sophonisbe de Mairet.

2 Le grand Dictionnaire des pré ieuses, 16G1, t. II, p. 10.

IDÉE GÉiNÉRALE UE L\ PROSE FRANÇAISE. IJ

tant de mots nouveaux et nécessaires, par tant de tours hardis et heureux, par tant de métaphores agréables ou énergiques dont elles l'enricliirent.

En même temps que dans les salons élégants de l'hôtel italien des Pisani la langue française prenait de la souplesse et de la grâce, malheureusement gâtée d'affetérie, dans le désert de 1-ort-Royal elle apprenait la fermeté et la mâle énergie. Pascal achevait l'œuvre des Balzac et des Voiture. Cette autre influence sera, dans son lieu, étudiée avec les développements convenables. Une remarque assez curieuse, est que ces hommes austères, capilalement ennemis de l'afféterie et de l'effémination du style, louèrent, en plusieurs occasions, l'hôtel de Rambouillet.

Les talents les plus rares dans tous les genres contribuèrent à la splendeur de ce siècle unique. Quelques-uns seulement seront l'objet, dans ce travail, d'une étude particulière. Nous voulons, dans cette revue générale, donner quelques détails sur ceux qui n'ont pu entrer dans notre cadre, et indiquer au moins les principaux noms, les principaux uniquement, car s'il fallait dire un mot de tous les talents de quelque marque, l'énumération serait infinie.

Parmi tous ces grands écrivains, dont la gloire est inséparable de celle de la France, la Religion en revendique avec justice un nombre très-considérable. Si les plus sublimes vertus sont réservées à l'action de la doctrine catholique, certes elle n'a pas exercé une influence moins heureuse sur la culture de l'esprit ; elle n'a pas moins favorisé réclusion du génie : témoin tous ces moralistes, théologiens, orateurs catholiques surtout.

Si les grands auteurs du dix-septième siècle sont toujours modèles et toujours inimitables, c'est principalement pour l'éloquence chrétienne. Le triomphe de la prose dans le genre sérieux, ce fut, au dixseptième siècle, l'éloquence de la chaire. Elle ne brilla pas cependant dès les premiers temps de cette grande ère. Encore au commencement du dix-septième siècle, les Bosquier, les Valladier, les Jean Guérin, sermonaires de l'école de Menot et de Maillard, avaient la vogue. Nombre de prédicateurs entassaient encore dans leurs sermons ces indigestes citations et toutes ces éruditions déplacées, qui, rassemblées dans une composition bizarre, faisaient douter si c'était un sermon ou un recueil de dissertations qu'ils prononçaient, si la pièce était latine ou française. D'autres, imitant la manière espagnole ou italienne, épuisaient leur esprit en pointes frivoles, en ornements superflus, en faux brillants. On le sait de reste : une pensée leur paraissait basse si elle était raisonnable, une preuve leur paraissait faible si elle étaitcommune, ilsjugeaient une expression plate dès qu'efle était simple ; ils cherchaient à surprendre plutôt qu'à persuader, et faisaient consister la beauté d'une pensée dans sa bizarrerie, la force d'une preuve dans sa nouveauté et dans l'éloignement du sens commun, le

sublime d'une expression dans la singularité, et souvent dans le ridicule de la métaphore la plus outrée. Jusque dans la seconde moitié du dix-septième siècle, beaucoup de prédicateurs, même réguliers, avaient encore gardé l'excès du genre scolastique, et Nicole pouvait dire :

« Qui ne s'étonnera que les prédicateurs choisis par des compagnies réglées, où l'on ne les admet à ce ministère qu'avec discernement et avec mûre délibération, fassent souvent paraître si peu de spiritualité et si peu de lumière dans leurs sermons, et qu'ils ne les remplissent pas moins que les autres d'une scolastique basse et inutile*? »

Ces défauts gâtent toutes les admis publiques de François Ogier (mort à Paris, en 1070), vanté en son temps comme s'il reproduisait avec toutes ses grâces et ses ornements l'éloquence des Pères de l'Église grecque.

Un autre défaut était l'imitation mal entendue des anciens. Ainsi, pendant le règne de Henri IV, du Besse et Valladier firent entendre des homélies philosophiques sous le nom de sermons.

Cependant l'éloquence de la chaire commença de se transformer sous le règne du premier des Bourbons. La preuve la plus frappante de ses progrès, ce sont les discours funèbres qu'inspira la mort de ce monarque. Il en fut prononcé vingt-huit en France; et il n'en est pas un qui n'offre quelque passage éloquent et pathétique : celui de FiiNoiLi.ET, alors évoque de 'Montpellier, est presque un chefd'œuvre.

Notre éloquence sacrée dut de nouveaux progrès aux Lingendes (ib9t-1660), aux Joly (1610-1678), aux Senault (1599-1672), aux Hercule Audiffret (1603-1639).

Lingendes est célèbre surtout par les emprunts connus que lui fit Fléchier.

(' Le Père de Lingendes, jésuite, excellent prédicateur, avait enlevé tout Paris durant trente ans, dit le Père de la Rue, lorsque M. Joly entra dans la grande vogue. Outre la force des mouvements, qu'ils avaient tous deux d'une manière éminente, il avait par-dessus lui l'étendue du savoir et la dignité de l'action, dans un degré où peu d'orateurs depuis lui ont pu atteindre. Mais il était si éloigné d'étudier les grâces de la langue et d'affecter la justesse de la mémoire qu'il composait ses sermons presque tout entiers en latin, pour les prononcer en français. L'édition qui en paraît en notre langue est un travail des copistes fort imparfait, sans nerf et presque sans feu. La véritable édition est toute latine, et n'est qu'un recueil abondant de matières arrangées, prêtes à recevoir la forme que son génie lui nspirait dans la prononciation^. »

1 Essais de morale, t. III, 8* traité. Des"mo3ens de profiter des sermons. * De la Rue, préface de ses Sermons.

Le Père Jean-François Sfnaci.t, mort général de l'Oratoire, fut peut-être celui qui contribua le plus à purger la chaire chrétienne de tant de défauts qui la déshonoraient. Il remit en honneur la méthode, la pure doctrine de l'Évangile expliquée par les Pères, et la gravité que demande l'auguste ministère de la prédication ; glorieux témoignage qui lui a été rendu entre autres parle Père de I>ingendes, son concurrent dans la gloire de l'éloquence de la chaire. Senault, de son propre aveu, travailla douze ou quinze ans à se former le style et à polir son langage, sans néanmoins discontinuer l'étude de la théologie, de l'Écriture et des saints Pères; où, dit l'abbé Goujet', il se fit un fonds inépuisable de doctrine, qui a fourni à quarante carêmes qu'il a prêches, la plupart à Paris, à la cour et dans les plus grandes chaires. Senault, au témoignage de Charles Perrault, dans ses Hommes illustres, a formé nombre de prédicateurs célèbres du dix-septième siècle. Outre ses sermons, Senault a laissé plusieurs ouvrages, en particulier le traité de VUsage des passions, remarquables par la solidité des pensées et par un style constamment sain et correct.

Le Père Hercule Aldiffret, général de la congrégation des Pères de la Doctrine chrétienne, oncle et maître de Fléchier, né à Carpentras en 16i)3 et mort en 16 j9, fit voir un bon goût d'éloquence rare de son temps, dans ses oraisons funèbres de Marguerite de Montmorency, princesse de Condé, et du duc de Candale.

Ce que nous connaissons des sermons, des panégyriques et autres discours religieux du cardinal de Retz, permet de le nommer parmi les restaurateurs et les instaurateurs en France de l'éloquence chrétienne. Le même honneur doit être accordé, quoique à des titres assez différents, au célèbre oratorien, le Père le Jeune, surnommé, à cause de sa cécité, le Pérc l'Aveugle (1592-1672), dont l'éloquence brilla dans les chaires des grandes villes et à la cour, comme dans les missions. Un autre illustre religieux du même ordre, le P. Lami, l'appelait justement « un des premiers prédicateurs du siècle ». Il fait parler ainsi un des personnages des dialogues de ses Entretiens sur les sciences ; « Je suis charmé lorsque j'entends lire ses ouvrages. Ce ne sont point les richesses du langage et la rareté de ses pensées qui me surprennent, j'y admire un zèle admirable [sic) pour le salut des âmes, qui lui fait trouver les moyens d'insinuer les vérités qu'il prêche, de les faire comprendre, de les faire aimer. Il se proportionne à la capacité de son auditeur. Il se sert des termes qu'il sait être connus au peuple. Il n'a pas égard si ces mots sont purs, pourvu qu'il les entende. Il lui propose des comparaisons familières. Il ne dit rien qui ne soit à sa portée, si ce n'est que pour réveiller son attention et s'acquérir quelque estime autant qu'il est nécessaire, pour le tenir appliqué, il cite quelque passage latin et autorise ce qu'il avance. Le peuple, dit-il dans les avis qu'il donne aux jeunes prédicateurs, n'é-

» BibliotIi>'r/tie française, {. If, p. ?9I.

coûterait pas avec plaisir, s'il ne croyait que celui qui lui parle est savant, et il ne le croirait pas savant s'il ne parlait quelquefois latin', »

Enfin l'éloquence de la chaire toucha son point de perfection. Elle remonta hautement à la tradition des Pères. « Ce que je viens de vous dire, mes frères, c'est de la pure Écriture sainte, » disait Bourdaloue dans'un Sermon pour une vêture prêché aux Nouvelles-Catholiques, Il avait souvent sujet de faire la môme déclaration, aussi bien que ses illustres confrères en éloquence. Tous faisaient aux Pères beaucoup d'emprunts, seulement la manière dont ils les employaient les leur appropriait. Généralement les grands orateurs catholiques du dixseptième siècle ont donné plus à la grâce et à l'élégance du langage que les saints Pères. Ils s'étudiaient non-seulement à être corrects, mais à combiner avec un art supérieur les idées et les images ; ils obéissaient aux exigences d'un auditoire délicat et poli. « Jusque dans la chaire, disait la Bruyère, l'on se croit obligé souvent de suspendre l'évangile pour les prendre par leur faible et les ramener à leurs devoirs par des choses qui soient de leur goût et de leur portée ^. » Mais, tout en étant d'admirables orateurs, ils surent se montrer des apôtres.

Quand les Bossuet, les Bourdaloue eurent fait entendre leur forte éloquence, Massillon put dire justement que depuis les premiers siècles de l'Église, les chaires chrétiennes n'avaient pas publié les maximes de l'Évangile avec plus de force, plus d'exactitude, plus de lumières^. On peut aller plus loin et affirmer que les grands orateurs chrétiens du dix- septième siècle sont les plus complets orateurs qui aient jamais existé.

Massillon lui-même, auquel nous ajouterons Fléchier, mérite de figurer parmi ces successeurs des Chrysostome,des Grégoire de Nazianze, des Basile, et nous l'étudierons avec le même soin. Mascaron a été quelque temps associé à ces grands oracles de la chaire : bien à tort. « L'éloquence, dit le plus grand orateur de l'Église grecque, est plutôt un fruit de l'art qu'un don de la nature *. » Combien l'art est faible auprès de la nature, si diligemment soit-il employé, c'est ce que prouve l'exemple de plusieurs prédicateurs du dix-septième siècle qui ont gardé quelque renommée, et tout spécialement celui de Mascaron. M'°« de Sévigné aparlé de lui très-avantageusement, et elle le suivait aussi assidûment que Bourdaloue, comme le montrent ces passages de ses Lettres: « Je dis un peu de bien de moi en passant: j'en demande pardon au Bourdaloue et au Mascaron ; j'entends tous les malins ou l'un ou l'autre : un demi-quart d'heure des merveilles qu'ils disent devrait faire une sainte. » Et ailleurs ^ : « Ne vous a-t-on pas envoyé

1 Laml, Entretiens sur les sciences, Vil* Entret. De la prédication.

* Discours sur Thé.ophraste.

3 Premier sermon pour U7ie profession religieuse.

* S. Chrysostome, Du sacerdoce.

^ Lettre à Jl/™* de Grignan, \" janvier 1676.

l'oraison funèbre de M. de Turenne?... Il me semble n'avoir jamais rien va de si beau que cette pièce d'éloquence. On dit que l'abbé Fléchier veut la surpasser, mais je l'en défie ; il pourra parler d'un héros ; mais ce ne sera pas de M. de Turenne, et voilà ce que M. de Tulle a fait divinement, à mon gré. La peinture de son cœur est un chefd'œuvre, et cette droiture, cette naïveté, cette vérité dont il était pétri ; et puis ce caractère, comme il dit, également éloigné de la souplesse, de l'orgueil et du faste de la modestie. Je vous avoue que je suis charmée ; et si les critiques ne Testiment plus depuis qu'elle est imprimée,

Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romaine i. »

La célèbre marquise était probablement sous le charme du débit. Le jugement exact est celui de M'"^ de Maintenon écrivant : « Je viens d'entendre une belle déclamation du Père Mascaron ; il divertit l'esprit et ne touche pas le cœur ; son éloquence est hors de sa place : cependant il est à la mode. »

Parmi les maîtres de la parole, à la place de Mascaron, nous rangerons plutôt le Père de la Rue (1643-172o), « ce prédicateur , comme disent les Mémoires de Trévoux, que la plus délicate cour de l'Europe a écouté neuf fois pendant le carême ou l'avent, avec les mêmes applaudissements que Paris et les provinces lui ont donnés pendant quarante ans^. » C'était un des orateurs dont le roi aimait le plus à suivre les sermans. « Il s'y rendait aussi assidu que ses affaires ou sa santé le lui permettaient. Quand il ne pouvait y assister, jamais il ne manquait, pour tenir l'auditoire en respect, d'y faire occuper sa place par la Reine, par Monseigneur, et dans les derniers temps par M. le duc de Bourgogne. »

Le jésuite de la Rue, dans ses sermons, suivait habituellement la méthode que conseillait et pratiquait Fénelon, la méthode improvisatrice des Pères de l'Église.

« C'étaient là les modèles, dit-il lui-même, que je m'étais proposés. Mes premiers essais furent selon leur méthode, et je m'y serais attaché, si je n'eusse été insensib'ement emporté par le goût du temps, que je voyais suivi des plus habiles, sans exception, et des plus vertueux, sans scrupule. Il m'est souvent survenu des occasions où j'ai eu besoin de rappeler mon ancienne facilité. J'ai même osé la hasarder à la cour dans un sermon presque entier du jour de Pâques : et il me parut que l'impromptu n'avait point été remarqué. Trois années de mission que le roi m'envoya faire en Languedoc au commencement du siècle, me remirent en pleine liberté. Le soulèvement des fanatiques et leurs cruautés inouïes, qui répandaient la terreur dans tous les pays, me donnèrent lieu de m'exercer sut- divers événements et divers sujets singulicrSj capables des plus vives couleurs de l'éloquence. Il m'arrivait quelquefois de réduire par écrit ce que j'avais dit, même des pièces entières, quand j'en

1 Vers de Corneille dans les Horaces.

* Mémoires de Trévoux, septembre 1719

Prosateurs du xvn* siècle, i. 2

trouvais le loisir. Mais la précipitation ne me permettant pas alors de les rendre assez correctes, je n'ai pas cru en devoir charger le public. L'avantage que j'en rapportai à mon retour, fut une manière de dire plus dégagée et plus touchante ; et si j'avais su m'en prévaloir, sans me réconcilier avec ma mémoire, je me serais bien épargné du travail, mais je n'en eus pas le courage, et je ne fus pas longtemps sans m'en repentir. Je doute que je sois assez heureux pour inspirer k d'autres ce que je n'ai pu gagner sur moi*. »

Racine ^ et plusieurs contemporains sont témoins du bruit que faisaient les sermons de la Rue, dont l'air était imposant, la manière de dire grande et animée. Il a quelquefois approché de Bossuet par la force et la véhémence; souvent il jetait l'épouvante dans les âmes; d'autres fois sa parole était pleine de charme, et il paraissait être poëte autant qu'orateur ; en relisant aujourd'hui ses sermons, on y retrouve même trop l'auteur de tant de poésies françaises comme latines, qui méritèrent les éloges du grand Corneille. Dans nombre de pages, il est inégal et négligé : l'improvisation se sent trop. Le ton est plus généralement soutenu dans ses panégyriques, et surtout dans ses oraisons funèbres ; une d'elles est particulièrement vantée. « Le chefd'œuvre du Père de la Rue, a dit un juge excellent quand la passion ne le fait pas excéder, est l'oraison funèbre du maréchal de Luxembourg. Je la trouve comparable à tout ce que nous avons de plus beau en ce genre. Sans sortir des bornes où doit se renfermer un orateur évangélique, il a fait un tableau parfait de son héros, tableau digne des plus grands peintres *. «

Le dix-septième siècle est inépuisable en prédicateurs distingués. Nommons encore le jésuite Cheminais (16o2-i689), si doux et si corl'ect ; Antoine Anselme (1632-1737), surnommé le petit Prophète, qui fit entendre sa voix avec non moins de succès à la cour que dans la province, et brilla surtout par ses panégyriques et ses oraisons funèbres ; et passant sous silence nombre d'orateurs sacrés qui surent éblouir la foule par l'éclat brillant de leurs pensées, de leurs expressions, de leurs traits, fermons cette liste par le nom oublié de ce Père capucin dont parle la Bruyère, que les courtisans eux-mêmes furent obligés d'admirer ; de ce Père Séraphin, qui fil déserter la chapelle de Versailles pour venir l'entendre, et à qui l'illustre Bourdaloue rendit si noblement justice, lorsque, interrogé par le roi sur ce qu'il pensait de ce missionnaire, il répondit avec la franchise d'un grand homme : « Sire, on rend à ses sermons les bourses qu'on a coupées aux miens. » Saint-Simon *, malgré l'ironie de son ton, témoigne aussi des qualités apostoliques de cet homme de Dieu et surtout de son évangélique hardiesse. Il fut, ce semble, le Bridaine du dix-septième siècle finissant.

1 p. de la Rue, préface de ses Sermons.

* Lettres de Racine à S07i fils.

3 Desfontaines, t. XXII des Observations .

* Mémoires de Saint-Simon, t. I, chap. xxxii.

Resterait, pour ne rien oublier, à mentionner les prédicateurs protestants : les plus célèbres d'entre eux, les Jean Claude (1619-1687), les Jacques Saurin (1677-1730), avec des talents mâles et élevés, demeurèrent bien au-dessous des grands orateurs catholiques.

Le dix-septième siècle, à jamais illustre par ses orateurs sacrés, reçut aussi quelque éclat de ses orateurs profanes. Le barreau se perfectionna en même temps, si ce n'est au même degré que la chaire. Au milieu du seizième siècle, on commence à trouver quelque éloquence dans le barreau français ; mais elle est entièrement gâtée par les bavarderies les plus fastidieuses et les plus fatigantes, et par cette érudition pédantesque qui fut si fort à la mode sous le règne des Valois. Les plaidoyers de cette époque étaient des rapsodies barbares et souvent burlesques, composées presque uniquement de citations grecques et latines bizarrement mêlées avec du français plat ou ampoulé, et où les Pères de l'Église et les poètes grecs étaient également mis en pièces, où les conciles, les histoi'iens et les rhéteurs latins étaient confondus pêle-mêle ; et saint Augustin, Homère, saint Basile, placés dans les affaires les plus litigieuses à côté de Dumoulin, de Grotius, du président d'Argentré.

La gloire d'avoir été les restaurateurs du barreau français appartient à Antoine i.e Maistre (1608-1658) et à Olivier Pathu (1604-1681). Us surent comprendre qu'on ne doit citer dans un plaidoyer que des autorités absolument nécessaires, et puisées uniquement dans les plus fameux jurisconsultes. Cependant les plaidoyers de le Maistre renferment encore bien des citations ecclésiastiques ; mais il paraît les avoir ajoutées après coup, dans sa retraite de Port-Royal, à la grande édification et admiration des solitaires. « Tout le monde sait, disent-ils, que M. le Maistre a fait des plaidoyers que les jurisconsultes admirent, où l'éloquence défend la justice, où l'Écriture instruit, où les Pères prononcent, où les conciles décident. » L'excès qui nous frappe aujourd'hui chez le Maistre paraît avoir été peu senti au dix-septième siècle, à preuve cet éloge de l'auteur des Hommes illustres :

« Il y a près de soixante ans que les harangues qu'il prononça alors ont été faites, et elles sont néanmoins dans une aussi grande pureté de langage que si elles venaient d'être composées. C'est une chose surprenante que cet excellent homme ait su non-seulement se défendre des vices et des défauts de son temps, des jeux de mots et des antithèses, qui faisaient alors les délices de l'orateur et de ses auditeurs, mais que par la force ^e sa raison il ait prévu et comme saisi par avance la manière parfaite de s'exprimer, qui n'a été en usage qu'après une longue suite d'années i. »

Patru, non plus que le Maistre, n'eut aucune occasion de déployer la grande éloquence ; il ne pouvait guère songer à rivaliser avec Cicéron, auquel longtemps on l'a comparé, lorsqu'il avait à plaider pour

' Perrault, Hommes illustres, le Maistre.

la cassation du testament d'un pauvre particulier, ou pour un jeune laquais aUemand, qu'une servante de cabaret accusait du crime de séduction : ses talents et ses lumières d'avocat et de jurisconsulte lui méritèrent cependant une réputation assez durable pour que son portrait figure encore au Palais dans ce qu'on appelle la Galerie des Bouze, où sont rassemblés les plus illustres représentants du droit, de la magistrature et du barreau. Ses plaidoyers ne sont pas néanmoins son principal titre, et s'il a mérité d'être rangé, comme Vaugelas et d'Ablancourt, parmi ceux qui « ont mis notre langue dans la perfection *, » c'a été surtout à cause de l'influence de ses avis et de ses directions, et pour avoir été le conseil de Boileau, qui l'appelait le « Quintilien de notre siècle ^ ».

Parmi les orateurs distingués du commencement du dix-septième siècle, on doit mentionner aussi Omer Talon (1d9o-1653), que Guy Patin appelait « le plus beau sens commun qui ait jamais été dans le Palais », et dont on a, outre ses Vlaidoyers, des Mémoires sur différentes afTaires agitées au Parlement pendant les troubles de la Fronde.

D'autres talents oratoires brillèrent encore au barreau dans le courant du siècle. Parmi ceux qui ont su ne pas être orateurs, quand il ne fallait être qu'avocats, mais aussi ne s'en pas tenir aux formules du palais, quand la nature et l'intérêt de la cause permettaient des mouvements oratoires, nommons l'académicien Barbier d'Aucourt (1641-1694), qui, par sa manière judicieuse, par son style précis, nerveux, et en même temps élégant, a mérité d'être loué comme ayant donné le ton aux Cochin, aux Normant et aux Aubri. Il n'est pas moins recommandable comme critique par ses Sentiments de Cléanthe sur les Entretiens d'Ariste et d'Eugène par le Père Bouhours, jésuite. Distinguons également Claude Erard (mort en 1700), dont la diction fut sinon aussi élégante, au moins plus véhémente et plus nerveuse que celle de Patru, et qui est célèbre surtout par son plaidoyer pour le duc de Mazarin contre Hortense Mancini, sa femme, qui l'avait quitté pour passer en Angleterre. Il n'y a aucun plaidoyer de Patru ni de le Maistre comparable pour la force à un autre plaidoyer d'Erard, celui pour le fils d'un magistrat, contre une demoiselle de la cour de la première naissance. Un magistrat illustre, qui fut aussi un grand avocat, le chancelier d'Aguesseau, recommandait la lecture des plaidoyers d'Erard comme de ceux de le Maistre et de Patru, en relevant ce qui lui a manqué. « L'on y trouvera, dit-il, un style doux et coulant ; un tour d'esprit naturel ; une ironie assez fine et assez délicate, qui en faisait le principal ornement, mais qui laissait à désirer cette force de raisonnement et ce progrès de preuves toujours plus pressantes l'une que l'autre, qui fait le principal mérite de ces sortes de discours ^ »

1 Saint-Évremond, Dissertation sur le mot Vaste.

* Lettre à Brossette.

> Instruction sur l'étude et les exercices, etc.

Suivant le môme d'Aguesseau, l'éloquence du barreau déclina déplorablement sur la fin du siècle. Il signale tous les vices de décadence dans les plaidoyers de cette époque, longueur fatigante, répétitions ennuyeuses, mépris des auditeurs, irrévérence pour la sainteté de la justice et pour la dignité du sénat, bassesse de style, familiarité indécente du discours, plus convenable à la liberté d'une conversation particulière, qu'à la majesté d'une audience publique ^ Heureusement Henri Cochin (lb87-1747), continuant la tradition de Normant, surnommé l'Aigle du barreau, releva la dignité d'avocat par les grâces sévères de sa diction comme par sa science solide. Lui aussi, de môme que d'Aguesseau, fut non-seulement avocat, mais jurisconsulte éminent. Nous reparlerons d'eux avec plus de détail, quand nous en serons au dix-huitième siècle, auquel ils appartiennent plutôt, Cochin surtout.

Le grand jurisconsulte du dix-septième siècle, c'est Jean Domat (1625-l69o), qui, le premier, dans son traité des Lois civiles dans leur ordre naturel, pubhé en 1689, débrouilla le chaos de la législation française. On est unanime à louer le ton sage, grave et mesuré de ce digne ami de Pascal. D'Aguesseau conseille à l'homme de loi de le prendre pour guide, étant « celui qui a traité ces matières avec le plus de méthode, et toujours dans la vue de les ramener à ce droit primitif, qui doit être aussi commun à toutes les nations que la justice môme. » « On peut, continue le célèbre chancelier, l'appeler le jurisconsulte des magistrats; et quiconque posséderait bien son ouvrage, ne serait peut-être pas le plus profond des jurisconsultes, mais il serait le plus solide et le plus sûr de tous les juges ^. »

L'Histoire ne parvint pas, comme l'Éloquence, à sa perfection, au dix-septième siècle. Elle fut cependant cultivée avec succès par des écrivains très-distingués. Nous étudierons avec étendue Mézeray, Pellisson, Fleury. D'autres représentants de l'histoire au dix-septième siècle méritent ici une mention, et d'abord Hardouin de Beaumont de Pi'héfixe (1605-1670), précepteur de Louis XIV et archevêque de Paris. Son style est vieilli, mais généralement correct et coulant. L'historien de Henri IV a un accent de simplicité touchante qui rappelle le souvenir du bon Joinville, l'historien de saint Louis. Voltaire en a parlé très-honorablement. « Son Histoire de Henri IV, qui n'est qu'un abrégé, fait aimer ce grand prince, et est propre à former un grand roi. Il la composa pour son élève. On crut que Mézeray y avait eu part : en effet, il s'y trouve beaucoup de ses manières déparier ; mais Mézeray n'avait pas ce style touchant et digne en plusieurs endroits du prince dont Péréfixe écrivait la vie, et de celui à qui il l'adressait. Les excellents conseils qui s'y trouvent pour gouverner par soi-même, ne furent insérés que dans la seconde édition après la mort du cardinal Mazarin ^ «

* D'Aguesseau, Ouvertures des audiences de 1698.

* Instruction sur l'étude et les exercices, etc.

* Siècle de Louis XIV, Écrivains.

Saint-Réal (1639-1692) porta plus loin l'art d'écrire, mais fut beaucoup moins véridique et beaucoup moins consciencieux. L'Histoire de la conjuration que les Espagnols formèrent en 1618 contre la république de Venise et la Conjuration des Gracches, si estimées pour la diction, toujours élégante, mais non toujours correcte, tiennent du roman autant que de l'histoire.

Saint-Réal eut un imitateur de sa manière, qui outra jusqu'au dernier excès les défauts de Tauteur de la Conjuration de Veiiise : c'est Va- RiLLAS (1024-1691)), « si connu, dit Saint-Simon, par les histoires qu'il a écrites ou traduites '. » Son Histoire de France, depuis la naissance de Louis XI, en 1423, jusqu'à la mort de Henri III, en 1389, avec la minorité de saint Louis en outre, et son Histoire des hérésies, pour ne pas parler de ses autres compositions, fourmillent de fautes et d'inexactitudes plus ou moins graves, que ne rachètent pas suffisamment l'agrément de son style et son zèle pour l'orthodoxie.

Le même reproche d'altération de la vérité historique s'adresse à Vertot (165o-173o), celui-là véritablement disciple de Saint-Réal, et qui se fit une réputation solide et plus étendue que celle de son maître, par son Histoire des révolulions de Portugal, son Histoire des révolutions de Suéde, et surtout son Histoire des révolutions romaines. L'abbé de Vertot avait près de quarante-cinq ans lorsqu'il publia le premier morceau d'histoire ; il en avait plus de soixante-dix quand il acheva son dernier ouvrage, l'Histoire de Malle, qui se ressent trop par la langueur constante, et souvent par l'incorrection du style, de la vieillesse de l'auteur. Ses autres ouvrages, surtout les Révolutions de Suéde et de Portugal, ont été et sont encore fort loués pour ces qualités d'écrivain qui faisaient dire à Bossuet que c'était une plume taillée pour écrire la vie de Turenne. Le Père Bouhours assurait qu'il n'avait rien vu en notre langue qui, pour le style, fût au-dessus des Révolutions de Suède et de Portugal. Mably comparait les Révolutions de Suéde à ce que les anciens ont de plus beau. Le même écrivain disait encore : « Je regarde Vertot comme celui de nos écrivains qui a été le plus capable d'écrire l'histoire. Il a l'âme élevée et généreuse. Son imagination ne le domine point et ne lui sert qu'à donner aux objets qu'il traite les ornements qui leur sont convenables. Ses peintures sont dessinées avec hardiesse, ses réflexions courtes, sa marche rapide. Son style brillant et léger, sa narration vive et ingénieuse, son art d'intéresser et d'attacher, peuvent le faire comparer à Quinte-Curce. »

Une œuvre plus consciencieuse, plus difficile et plus étendue, fut entreprise, à la fin du règne de Louis XIV, par le savant jésuite Gabriel Damel (1649-1729), auteur de l'Histoire de France, 1713, 3 vol. in-4», et de l'Histoire de la Milice française, 1721, 2 vol. in-4''. Dans l'histoire de France, précédée de deux dissertations sur les premiers temps de celte histoire, et d'une préface sur la manière de la traiter, Daniel se

1 Mémoires, 1. 1, chap. xxxiv.

proposa de suivre une voie toute différente de celle de Mézeray, qui, dit-il, ignorait ou négligeait les sources. Le savant jésuite, le premier en France, visa surtout à l'exactitude historique et à la reproduction de la couleur des historiens originaux ; il eut le grand mérite de bannir la phraséologie moderne du récit des temps anciens, et se moqua judicieusement des auteurs qui, comme Varillas, donnent à Louis XI le titre de Majesté, lequel ne fut à la mode que sous Louis XII ; qui parlent de colonels avant François le"" et de régiments avant Charles IX ; qui attribuent des armoiries aux rois de la première et de la seconde race. Admirable de bon sens, de science et d'impartialité pour les premières époques de notre histoire qu'il avait le plus approfondies, le père Daniel est moins estimé pour ce qu'il a écrit sur les temps modernes ; l'ensemble de son œuvre n'en a pas moins mérité cet honorable éloge de M. Augustin Thierry : « Le Père Daniel a le premier enseigné la vraie méthode de l'histoire de France, bien qu'il ait manqué de force et de talent pour la mettre en pratique ; c'est une gloire qui lui appartient, et que néanmoins peu de personnes lui accordent. Entre ceux qui ont écrit après lui, bien peu se sont efforcés, je ne dis pas seulement d'acquérir une science égale à la sienne, mais même de profiter de l'exemple et des leçons que présente son livre '. » Cette histoire mérite un rang à part pour l'art d'écrire comme pour le fond des choses, et Saint-Simon, qui en a tant décrié l'intention, n'a pu s'empêcher d'y reconnaître un « style admirable. » « Jamais, ajoute-t-il, un français si net, si pur, si coulant, des transitions heureuses, en un mot tout ce qui peut attacher et charmer un lecteur : préface admirable, prémisses magnifiques, courtes dissertations savantes, une pompe, une autorité la plus séductrice ^ »

Jacques Mabsollier ( 1 647-1724), auteur de l'Histoire du cardinal Ximenés, de VHistoire de Henri VU, de VHistoire de VInquisition et de son origine, de la Vie de saint François de Sales, de la Vie de M""* de Chantai, de la Vie,de Dom Rancé, abbé et réformateur de la Trappe, et de VHistoire de Vorigine des dîmes et autres biejis de l'Église, etc., malgré les longueurs, la pompe oratoire, l'uniformité et la monotonie qu'on peut quelquefois lui reprocher, mérite, pour la pureté et l'élégance continue de son style, d'avoir une place parmi les historiens distingués du dix-septième siècle que nous avons nommés sans en épuiser la liste. Le dix-septième siècle est généralement moins vanté pour ses historiens que pour ses auteurs de Mémoires. Les principaux, Retz et Saint-Simon, auront une belle place dans nos études. Indiquons rapidement ici les noms de quelques-uns de ceux que nous sommes forcé d'omettre : Tallemant des Réaux, si piquant, mais trop souvent scandaleux dans ses Historiettes; Busst-Rabutin, placé par la Bruyère, à côté de Bouhours, parmi ceux qui ont aidé à polir la langue ; excel-

» Lettt'es sur l'Histoire de France, lettre IV. s Mémoires de Sai?it-Simon, t. XI, chap. n.

lent surtout pour ses portraits qui ont, dit Saint-Évremond, « une grâce négligée, libre et originale, qu'on ne saurait imiter ; » l'abbé de Choisy, ce singulier dameret qui, après avoir mis tant d'années tout son bonheur à « faire la belle », finit par être un prêtre assez édifiant, et avec nombre d'histoires religieuses, Histoire de l'Église, Vie de David, Vie de Sulomo7i, et d'énormes in-quarto sur saint Louis, Philippe de Valois, Charles V, etc., a laissé de curieux mémoires, remarquables, comme ceux de Bussy, par les portraits, les portraits en particulier de Fouquet, de le Tellier, de Lyonne, de Colbert, de M^^^ de la Yallière ; tout cela d'un style qui, selon la juste expression de Duclos, a les grâces négligées d'une femme.

Parmi les importants témoignages historiques du grand siècle, il ne faut pas oublier les mémoires courts et inachevés du paresseux marquis de LA Fare (1644-1712), qui, bien supérieurs à ses faibles vers, ont de la finesse et du piquant, et aussi du sérieux et de la solidité. Malheureusement, ses principes sont sceptiques et fatalistes, et il explique toutes les actions des hommes et tous les événements, par le tempérament, la fortune et l'habitude : telle est sa philosophie de l'histoire. En outre, boudeur hargneux, comme le sera plus tard, et pour les mêmes causes, le duc de Saint-Simon, et dénué naturellement du sens des grandes choses, il se montre souvent faux et injuste dans ses appréciations, surtout à l'égard de Louis XIV, qu'il dénigre en toute occasion, et dans lequel il ne voit qu'un roi d'une humeur naturellement pédante et austère.

On possède du marquis de Dangf.au (1638-1720), un journal de la cour, de 1686 jusqu'en 1720, qui a aussi son importance. Le fameux courtisan Dangeau était un des beaux esprits de la cour de Louis XIV. Il fut reçu de l'Académie française en 1688. Ses mémoires, chargés de quantité de détails minutieux, d'inutilités et de nouvelles à la main, écrites quelquefois, assure Voltaire S par un de ses domestiques, renferment aussi un grand nombre d'anecdotes intéressantes. Le marquis d'Argenson en a parlé avec plus d'estime que Vollaire. Selon ce ministre, « on peut dire que, si ce n'est pas là une vraie histoire de la cour de France pendant trente-cinq ans, ce sont du moins de bons matériaux pour la composer^. » M™' de Maintenon, dans ses lettres à M'^' de Caylus, parle plusieurs fois de ces mémoires, qui « sont si agréables qu'elle a tout lu^ )>. Elle les reprend, et ils « l'amusent toujours très-agréablement''. >> Elle ne témoigne qu'un regret : ^ C'est dommage, dit-elle, qu'il n'écrive pas aussi lisiblement que nous ! » Elle aurait pu ajouter : et aussi correctement.

Généralement, le style des Mémoires du dix-septième siècle, même

1 Siècle de Louis XIV, cliap. xxvi.

2 Mémoires du marquis d'Argenson, t. ], p. 76. 1857. P. Janxet. s Lettre du 20 juin 1716.

* Lettres des 19 juin et !' juillet.

des moins vantés et des moins connus, est très-original et très-beau. « Qu'y a-t-il de plus noble que ces mémoires de M. le vice-amiral comte d'EsTRÉEs, pages toutes empreintes de ce grand langage du dixseptième siècle?» dit l'auteur de l'Histoire de la Marine française^. Cependant un grand nombre de ces écrivains par occasion sont peu exacts dans la langue, et le style faisait le moindre de leurs soucis. Tel était Dangeau, dont nous venons de parler ; tel était aussi l'abbé Arnauld, fils d'Arnauld d'Andilly, dont les mémoires, terminés en 1677, offrent, avec le charme d'une lecture agréable, des portraits bien tracés, et des particularités peu connues, sur la fin de Louis XIII et sur le commencement de Louis XIV.

« Pour le style, avoue-t-il, je ne me flatte point qu'il soit sans défaut ; il est sans étude et sans art, ne m'étant jamais appliqué aux règles. Je parle ma langue naturelle telle que je l'ai apprise dès le berceau ; et s'il arrive que ces Mémoires passent pour n'être pas mal écrits, on ne devra pas m'en estimer davantage. On pourrait dire seulement ce que mon père dit autrefois assez tgéablement, quoique avec un peu de vanité, à propos du livre de la Fréquente Communion, de M. Arnauld son frère; car comme on lui témoignait de l'admiration qu'un jeune homme qui ne faisait qu'à peine de sortir des écoles, sans aucun usage du monde, eût pu écrire si bien et si poliment, il répondit qu'il n'y avait pas lieu de s'en étonner, et qu'il parlait simplement la langue de sa maison. Ceci me fait souvenir d'un certain valet que son maître avait emmené tout neuf de Paris à Turin, et qui lui vint dire comme une grande merveille qu'il venait de voir un enfant de quatre ans qui parlait italien. »

Le scandale déborde moins dans les mémoires du dix-septième siècle que dans ceux du seizième ; il en est beaucoup cependant où il n'est pas épargné, et auxquels peut s'appliquer ce blâme de Massillon ;

« Vous le savez vous-mêmes, mes frères, encore aujourd'hui ne lit-on pas tous les jours avec un nouveau péril ces mémoires scandaleux faits dans le siècle de nos pères, qui ont conservé jusqu'à nous les désordres des cours précédentes, et immortalisé les passions des principales personnes qui les composaient 2? »

Les romans sont aussi, en quelque sorte, comme les mémoires, une dépendance de l'histoire, en ce qu'ils peignent les mœurs contemporaines, lors même qu'ils n'offrent guère qu'une idéaUsation, une quintessence des choses réelles, comme les romans héroïques, les « pastorales », dernier refuge, au commencement du dix-septième siècle, de la chevalerie vaincue. Le père de toute cette littérature est Honoré d'URFÉ (1567-1625). Dès 1610, il publia, et dédia à Henri IV, la première partie de VAstrée^ ouvrage qui transportait dans le roman le genre pastoral dont VAminta du Tasse et le Pastor fido du Marine avaient offert les premiers exemples célèbres. L'Astrée eut une in-

' E. Sue, Introduction de l'Histoire de la Marine française.

* Massillon, Sermons sur les vices et les vertus des Grands. 1'* partie.

fluence très-marquée et très-longue sur le dix-septième siècle. Pendant plus de quarante ans, on en tira le sujet de presque toutes les pièces de théâtre, et les poètes se contentèrent ordinairement de mettre en vers ce que d'Urfé avait fait dire en prose aux personnages de son roman. Par son style noble, riche, abondant et nombreux bien avant Balzac, d'Urfé servit de modèle, comme par le fond des choses, aux grands écrivains qui le suivirent.

Rien de curieux comme les témoignages d'estime et d'enthousiasme que reçut dUrfé. Des évêques approuvèrent VAstrée ; l'auteur reçut une lettre signée de vingt-neuf princes ou princesses, dix-neuf grands seigneurs ou dames d'Allemagne, qui, sous les noms des personnages de VAstrée, avaient formé une Académie des vrais amants. Cette lettre, datée du carrefour de Mercure \ le 10 mars 1624, priait d'Urfé de vouloir bien prendre pour lui le nom de Céladon, qu'aucun des membres de cette académie n'avait eu l'audace d'usurper-. Selon Huet, « M. d'Urfé fut le premier qui tira les romans de la barbarie, et les remit dans les règles en son incomparable Astrée, l'ouvrage le plus ingénieux et le plus poli qui eût jamais paru en ce genre, et qui a terni la gloire que la Grèce, l'Italie et l'Espagne s'y étaient acquise. » VAstrée était, avec les œuvres de Marot et de Rabelais, une des lectures préférées de la Fontaine :

a Non que monsieur d'Urfé n'ait fait une œuvre exquise. Étant petit garçon, je lisais son roman, Et je le lis encore ayant la barbe grise ^. »

« C'est d'où il tirait, dit d'Olivet, ces images champêtres qui lui sont familières, et qui font toujours un si bel efTet dans la poésie *. »

Fontenelle, au milieu de beaucoup de critiques, a encore parlé trèsavantageusement de VAstrée.

« Les auteurs modernes, dit-il dans son Discours sur la nature de l'Églogue, ne sont pas ordinairement tombés dans le défaut de faire leurs bergers trop grossiers. M. d'Urfé ne s'en est que trop éloigné dans son roman, qui d'ailleurs est plein de choses admirables. Il y en a qui sont de la dernière perfection dans le genre pastoral ; mais il y en a aussi, si je ne me trompe, qui demanderaient à être dans Cynis ou dans Cléopàtre. Souvent les bergers de VAstrée me paraissent des gens de cour déguisés en bergers et qui n'en savent pas bien imiter les manières ; quelquefois ils me paraissent des sophistes très-pointilleux; car quoique Silvandre fût le seul qui eût étudié à l'école des Massiliens, il y en a d'autres à qui il arrive d'être aussi subtils que lui, et je ne sais seulement comment ils pouvaient l'entendre^ eux qui n'avaient pas fait leurs cours chez les Massiliens. »

1 Un des lieux célèbres de VAstrée.

s Les d'Urfé, souvenirs historiques du Forez, par Aie. Bernard, 1839, p. 166 et 167.

3 La Fontaine, Poésies diverses, ballade, 1667. * Histoire de l'Académie.

IDÉli: GÉNÉRALE DE LA PROSE FRANÇAISE. 27

Des esprits très-fins sont, de notre temps, revenus à la pastorale de d'Urfé. « Je viens de lire VAsù-ée que je n'avais jamais lue, dit P. L. Courrier; cela m'ennuya d'abord, et puis j'y pris plaisir*. » Des critiques comme Patin, Saint-Marc Girardin, Sainte-Beuve, ont été d'avis aussi qu'on pouvait ouvrir ce vieux roman, même après ceux de l'école moderne, sans crainte de trop s'ennuyer, pourvu qu'on eût quelque patience, et sans compromettre son goût.

De tant d'auteurs qui marchèrent sur les pas de d'Urfé, sans se tenir aux champs comme lui, nous ne parlerons que des deux plus célèbres, la Calprenède et M'" de Scudéri.

La Calprenède (mort en 1663) a écrit Cassandre, en 10 vol., Cléopâtre et Faramond chacun en 24 vol. Tous ces romans, surtout Cassandre, ont une certaine grandeur, et on est quelquefois saisi de la noblesse des sentiments, de la générosité du caractère des principaux personnages. Le style de la Calprenède, plus fleuri encore que celui de d'Urfé, emprunte trop souvent les ornements de la poésie, et est, malgré cela, d'une fatigante monotonie. Boileau a bien apprécié Cléopdlre, dans son Art poétique, par ce seul vers :

Calprenède et Juba parlent du même ton.

Défaut de vérité dans les personnages et dans leurs discours, monotonie des descriptions, multiplicité des incidents, voilà ce qui choque da-ns Cassandre et dans Faramond, comme dans Cléopâtre, et ce qui fait trouver uu peu étonnant que ces romans aient rencontré de si nombreux partisans et des admiratrices comme M'"'^ de Sévigné écrivant, mais avec une légère honte :

« Je n'ose vous dire que je suis revenue à Cléopâtre, et que par le bonheur que j'ai de n'avoir pas de mémoire, cette lecture me divertit encore : cela est épouvantable ; mais vous savez que je ne m'accommode guère bien de toutes les pruderies qui ne me sont pas naturelles; et comme celle de ne plus aimer ces livres-là ne m'est pas encore entièrement arrivée, je me laisse divertir sous le prétexte de mon fils qui m'a mise en train 2. »

Et encore :

« Je reviens donc à nos lectures, c'est sans préjudice de Cléopâtre que j'ai gagé d'achever; vous savez comme je soutiens les gageures. Je songe quelquefois d'où vient la folie que j'ai pour ces sottises-là; j'ai peine à le comprendre. Vous vous souvenez peut-être assez de moi pour savoir à quel point je suis blessée des méchants styles ; j'ai quelques lumières pour les bons, et personne n'est plus touché que moi des charmes de l'éloquence. Le style de la Calprenède est maudit en mille endroits: de grandes périodes de roman, de méchants mots, je sens tout cela. J'écrivis l'autre jour à mon fils une lettre de ce style, qui était fort plaisante. Je trouve donc que celui de la Calprenède est

* Lettre à M"' la princesse de Salm-Dick , 25 juillet 1813.

• Lettres de M"" de Sévigné, aux Rochers, dimanche 5 juillet 1G71.

détestable, et cependant je ne laisse pas de m y prendre comme à de la glu : la beauté des sentiments, la violence des passions, la gi-andeur des événements et le succès miraculeux de leurs redoutables épées, tout cela m'entraîne comme une petite fille : j'entre dans leurs desseins; et si je n'avais M. de la Rochefoucauld et M. d'Hacqueville pour me consoler, je me pendrais de trouver encore en moi cette faiblesse. Vous m'apparaissez pour me faire honte ; mais je me dis de mauvaises raisons, et je continue '. »

Et de nouveau, trois jours plus tard :

a Cléopâtre va son train, mais sans empressement et aux heures perdues: c'est ordinairement sur cette lecture que je m'endors ; le caractère m'en plaît beaucoup plus que le style. Pour les sentiments, j'avoue qu'ils me plaisent, et qu'ils sont d'une perfection qui remplit mon idée sur la belle âme. Vous savez aussi que je ne hais pas les grands coups d'épée, tellement que voilà qui est bien, pourvu qu'on m'en garde le secret. »

La gloire de la Calprenède fut éclipsée par celle de M'i' de Scudéri (1607-1701). Il n'y eut rien de comparable à la vogue de «la sans pareille Scudéri^», comme disait Scarron, de « l'illustre Sapho », c'est ainsi que l'appelait le grave Huet. Elle fit longtemps paraître ses ouvrages sous le nom de son frère, le poëte bravache que l'on connaît ; la société polie apprit avec transport que les merveilleux récits qu'elle admirait étaient de la main d'une femme.

« Enfin, s'écrie Huet, le temps lui a rendu la justice qu'elle s'était refusée et nous a appris que VlUustre Bassa, le Grand Cyrus et Clélie, sont les ouvrages de mademoiselle de Scudéri : afin que désormais l'art de faire des romans, qui pouvait se défendre contre les censeurs scrupuleux, non-seulement par les louanges que lui donne le patriarche Photius, mais encore par les grands exemples de ceux qui s'y sont appliqués, put aussi se justifier par le sien ; et qu'après avoir été cultivé par des philosophes, comme Apulée et Athénagoras, par des préteurs romains, comme Sisenna; par des consuls, comme Pétrone; par des prétendants à l'empire, comme Claudius Albinus ; par des prêtres, comme Théodorus Prodromus ; par des évoques, comme Héliodore et Achilles Tatius ; par des papes, comme Pie second, qui avait écrit les amours d'Euryale et de Lucrèce ; et par des saints, comme Jean Damascène, il eût encore l'avantage d'avoir été exercé par une sage et vertueuse fille'. »

L'un de ses plus célèbres romans, Clélie, public en 1656, 19 vol. in-8", renferme, entre autres, une description d'un pays allégorique, le pays du Tendre, que Boileau a ridiculisé dans ses héros de roman, et ailleurs, comme dans une lettre à Brossette, où il dit :

« C'est effectivement une très-grande absurdité à la demoiselle auteur de cet ouvrage d'avoir choisi le plus grand siècle de la république romaine, pour y

1 Lettre du 12 juillet 1671.

* Scarron, Lettre au maréchal d'Albret.

' Hlet, De l'origine des romans.

peindre les caractères de nos Français. Car on prétend qu'il n'y a pas, dans ce livre, un seul Romain ni une seule Romaine qui ne soit copié sur le modèle de quelque bourgeois ou de quelque bourgeoise de son quartier. On en donnait autrefois une clef qui a couru, mais je ne me suis jamais soucié de l'avoir. Tout ce que je sais, c'est que le généreux Herminius, c'était M. Pellisson ; l'agréable Scaurus, c'était Scarron; le galant Amilcar, Sarrasin, etc. i. »

S'il y avait lieu à la critique, la justice demandait de faire aussi la part de l'éloge. La Clélie, malgré tout le ridicule pédantesque de sa métaphysique amoureuse, est, à l'étudier de près, un livre sérieux et curieux, où sont traités, d'une manière piquante et judicieuse, toutes les questions qui tiennent à la condition des femmes dans le monde ; le rang que la civilisation moderne leur donne, et ce qu'elles doivent faire pour avoir et pour garder ce rang. Les portraits et descriptions dont Boileau s'est moqué ont aussi leur prix, et Voltaire a su le reconnaître. « Clélie, écrit-il à une des dames les plus spirituelles du dixhuitième siècle, est un ouvrage plus curieux qu'on ne pense ; on y trouve les portraits de tous les gens qui faisaient du bruit dans le monde du temps de M'" deScudéri ; tout Port-Royal y est; le château de Villars, qui appartient aujourd'hui à M. le duc de Prâlin, y est décrit avec la plus grande exactitude^. »

La vogue delà féconde romancière fut immense et durable, et sa réputation franchit les bornes delà France. Un passage des Puritains d'Ecosse ', de Walter Scott, marque que le goût des romans de M'i'^ de Scudéri, comme de ceux de la Calprenède, s'était fort répandu dans le Nord. « Miss Edith Bellenden, dit le grand romancier, écoutait avec une égale indifférence les compliments qu'on lui adressait, et dont la plupart étaient pillés des longs romans de la Calprenède et de Scudéri, modèles dans lesquels la jeunesse de ce temps aimait à étudier ses sentiments et ses discours, jusqu'à ce que la folie du temps, s'ennuyant de ces éternelles rapsodies de Cyrus, de Cleopâtre et d'autres, les réduisît en petits volumes aussi courts que ceux que j'entreprends de lire aujourd'hui. »

Au moins, tous ces romans n'étaient pas au fond immoraux. Un auteur, qui en a composé par centaines d'un genre bien différent, a justement dit :

« Quelque prévenu qu'on soit aujourd'hui contre les romans héroïques, tels que Cassandre, Cléopùtre, le Grand Cyrus, Polexaiidre, etc., j'aurais moins de peine à les mettre entre les mains des jeunes gens, que cette multitude d'histoires amoureuses et de nouvelles galantes, qu'on est dans le goût d'écrire depuis trente ou quarante ans. En voulant peindre les hommes au naturel, on y fait des portraits trop charmants de leurs défauts ; et, loin que de pareilles images puissent inspirer la haine du vice, elles en cachent la difformité pour

» Let&es de Despréaux à Brossette, 7 janvier 1703 * Lettre à jW°"= du Deffand, 24 avril 1769. 3 Chap. n.

le faire aimer. Au lieu que, dans les romans héroïques, rien n'est appelé vertu que ce qui en mérite le nom. Si l'amour y joue les premiers rôles, il y produit du moins des sentiments si nobles et de si grandes actions, qu'un lecteur n'y saurait trouver de quoi justifier ses faiblesses. Au contraire, on se sent élevé au-dessus de soi-même, en lisant une suite d'événements produits par les motifs les plus sublimes ; et je craindrais moins qu'une telle lecture ne fit des lâches et des voluptueux, que des superbes qui dédaignassent le commun des hommes, et qui n'eussent que du mépris pour tous ceux qui n'auraient pas les grandes qualités des Orondate et des Artamène'. »

Dans tous les romans héroïques dont Tauteur de Mauon Lescaut relève ainsi les mérites un peu trop mêlés, l'élément dominant est la dissertation galante, que devaient remplacer, au dix-huitième siècle, la dissertation philosophique, les tirades sur le duel, sur le suicide, sur la religion naturelle, mêlées aux scènes de boudoir et d'alcôve.

Il y a plus d'action dans les romans de M"" de Villedied, appelée aussi M'"' DES Jardins (1632-1683), dont le sujet est pris tantôt à l'antiquité, tantôt aux temps modernes et à la société môme de l'époque, mais ils ne respirent que mollesse et volupté, et sont en bien des points l'écho de sa vie désordonnée.

La vie commune fut abordée dans le roman par Scarron, dans le Roman comique (16ti2), peinture vive et burlesque, et quelquefois d'une expression supérieure, de l'existence aventureuse des comédiens; par FuRETiÈRE, dans le Roman bourgeois (1(66), peinture aussi naturelle que facétieuse d'une certaine classe ; et longtemps avant par Charles SoREL, dans la Vraie Histoire comique de F rancion {1622). Contre l'intention de l'auteur, ce livre est souvent immoral par la crudité des tableaux, mais il est narré vivement, et est très-curieux sous le rapport de la langue ; il renferme des trésors d'expressions familières, et l'auteur a pu dire :

« N'est-il pas vrai que c'est une très-agréable et très-utile chose que le style comique et satirique? L'on y voit toutes les choses dans leur naïveté. Toutes les actions y paraissent sans dissimulation, au lieu que dans les livres sérieux il y a de certains respects qui empêchent de parler de cette sorte, et cela fait que les histoires sont imparfaites et plus remplies de mensonge que de vérité. Que si l'on est curieux du langage, comme en eiïet l'on le doit être, où le peuton considérer mieux qu'ici? Je pense que dedans ce livre on pourra trouver la langue française tout entière, et que je n'ai point oublié les mots dont use le vulgaire, ce qui ne se voit pas partout, car dans les ouvrages trop modestes l'on n'a pas la liberté de se plaire à cela, et cependant ces choses basses sont souvent plus agréables que les plus relevées 2. »

Dans un ouvrage antérieur, dans le Berger extravagant, où parmi des fantaisies amoureuses, l'on voit les impertinences des romans et de la poé-

1 Prévost, Mémoires d'un homme de qualité, liv. VI. * Francion, liv. X.

sie (1646), Sorel avait entrepris de décréditer et de ridiculiser les fadeurs des médiocres imitateurs de d'Urfé.

« Autrefois, dit-il, il n'y avait personne qui prît la hardiesse de mettre un livre en lumière, s'il n'était rempli d'une doctrine nécessaire, et s'il ne pouvait servir à la conduite de la vie; mais aujourd'hui le recours des fainéants est d'écrire, et de nous donner des histoires amoureuses et d'autres fadaises, comme si nous étions obligés de perdre notre temps à lire leurs oeuvres, à cause qu'ils ont perdu le leur à les faire. Ce sont de petits bouffons, des faiseurs d'airs dignes de cour, et des gens que l'on n'estime qu'un peu plus que des joueurs de violon, qui nous apprêtent maintenant de quoilire, au lieu des auteurs et des philosophes que l'antiquité a révérés i. »

L'impitoyable dénigreur du genre pastoral et sentimental avait sujet de craindre de se mettre sur les bras les dames tant exaltées dans les romans dont il se moquait. II tâcha de leur persuader qu'il était le vrai défenseur de leurs intérêts.

« Les dames doivent donc remarquer qu'au lieu de me vouloir du mal, elles me doivent être obligées de ce que je leur apprends, que ceux qui les entretiennent en termes pétrarchistes se moquent d'elles, et que c'est leur faire injure, de leur dire que leur visage est de neige, de roses, de cristal et d'ivoire, pour ce que cette matière n'est pas si noble que celle dont il est composé 2. »

Avec des mérites divers, tous ces différents ouvrages n'atteignirent pas la perfection du genre ; elle ne devait apparaître enfin que dans M'"* DE LA Fayette, l'auteur, que nous étudierons à part, de Zaide, de la Princesse de Montpensier et de la Princesse de Cléves.

Une autre branche littéraire, très-riche au dix-septième siècle, où les femmes tiennent une place plus belle encore que dans le roman, c'est le genre épistolaire. Que de noms dont nous pourrons à peine étudier quelques-uns avec un peu de détails! D'abord, l'école solennelle, éloquente ou recherchée, recommandable seulement par le choix de l'expression et la correction habituelle, les Balzac, les Voiture, les Méré ; puis l'école naturelle et vraie, représentée surtout par des femmes aimables, dont quelques-unes cependant eurent un fonds d'études solide et étendu, les Sévigné, les Maintenon, les princesse des Ursins, et tant d'autres moins connues, dont la beauté de la plume étonne encore, comm.e les duchesse de Villars, les marquise de Courcelles.

Il est un auteur de lettres d'un genre à part, qui mérite qae nous lui consacrions quelques développements, ne pouvant lui donner place dans nos études, c'est Guy Patin. Les Lettres de Guy Patin ^ (1601-

1 Préf. du Berger extravagant.

* Remarques sur le livre II du Berger extravagant.

3 II en existe une édition moderne sous ce titre : Lettre» de Guy Patin, nou-

1672), nous peignent une époque fort curieuse de la Faculté de médecine de Paris, et de la science elle-même, celle qu'on a appelée l'époque érudite. Patin, qui veut décharlataner la médecine ', combat chaleureusement les Arabes et tout leur appareil thérapeutique, mais il se montre fanatique d'Hippocrate, d'Aristote, de Galien, et de Fernel, leur disciple ; il se soulève avec dédain contre toutes les découvertes anatomiques, physiologiques et thérapeutiques de son temps ; il ne veut ni de la circulation du sang ni de la chimie, qui ont le tort de n'ôtre ni dans Gallien ni dans Hippocrate. Dominé par toutes les préventions, il hait Vantimoine parce qu'il nous vient des chimistes, et le quinquina parce qu'il nous vient des Jésuites ; entre les remèdes nouveaux, il ne fait guerre grâce qu'au séné. Il est fort amusant de voir, dans les lettres de Guy Patin la manière dont il fait la guerre aux Arabes, kVantimoine, aux apothicaires, aux apothicaires surtout, contre lesquels sa bile s'allume à chaque instant pour leur reprocher injurieusement, et leur arabisme, et leur chimie, et leurs drogues, et leurs parties. Il se prenait à Descartes, qui « tâchait de tout gâter en philosophie, en même temps que les chimistes gâtaient tout en médecine, » comme il se prenait au médecin novateur Bourdelot, et à Théophraste Renaudot, le fondateur delà Gazette en France. Malgré tous ces excès et ces ridicules, Guy Patin était autre chose qu'un bizarre et un grotesque. C'était un esprit partial et entier, mais aussi un esprit vif, pénétrant, prompt et ouvert sur bien des points. En écrivant ses nombreuses lettres, il n'eut aucune prétention littéraire. «Vous voyez que je n'y mets aucun soin de style et d'ornement, dit-il lui-même, et que je n'y emploie ni Phœbus ni Balzac. » Il apprend que quelques-unes de ses lettres ont été communiquées. Il se plaint qu'on le laisse voir ainsi dans son négligé. « L'un d'eux me dit, écrit-il, que vous lui aviez montré quelques-unes de mes lettres, ce qui me fit rougir, vu qu'elles ne sont écrites que très-familièrement, car j'y mets tout ce qui me vient en pensée, sans choisir ou affecter des termes : c'est pourquoi je vous prie de m'épargner une autre fois ^. « Il défend ainsi souvent de laisser voir ses missives sans façon. « Ne montrez pas tout ceci à madame votre femme, de peur qu'elle n'ait mauvaise opinion de moi ^. »

L'incorrection et la négligence apparaissent réellement et très-souvent dans les lettres du médecin-littérateur. Le langage, comme le déclarait Richelet, « n'en est pas toujours selon Vaugelas ni Patru.

velle édition augmentée de lettres inédites, précédée d'une notice biographique, accompagnée de remarques scientifiques, historiques, philosophiques et littéraires, par J.-H. Reveillé-Parise, membre de l'Académie royale de médecine, en 3 volumes in-S", à Paris, 1846. Une autre édition plus complète et plus conforme aux originaux a été pubhée depuis.

1 Lettres de Guy Patin, 1" édit., lettre dxxxu.

* Lettre clxvu.

' Lettre clxxi, 1" édit.

Mais elles ont, par accès fréquents, ce qui vaut bien la correction continue, le jet, la verve, le trait, le piquant, l'originalité enfin, malgré la profusion des citations latines. 11 était célèbre par sa conversation savante etenjouée, pleine de bons mots et de bons contes. « Monsieur Patin, lit-on dans l'Avis au lecteur de la première édition des Lettres, était un des plus spirituels et des plus agréables railleurs qui fût en France; et non pas de ces railleurs qui rient les premiers de leurs bons mots. Il disait les choses avec un froid de stoïcien, mais il emportait la pièce, et sur ce chapitre il eût donné des leçons à Rabelais. » Tel on le retrouve dans ses Lettres, et elles doivent leur principal agrément de lecture à cette raillerie caustique, à ce ton malin donné à la plupart des choses d'une façon vertement gauloise. Malheureusement, cette ironie n'est pas toujours suffisamment discrète, et elle s'attaque trop souvent aux moines, aux prêtres, aux cardinaux, comme Mazarin, contre lequel il est impitoyable et injuste, au pape lui-môme, et jusqu'à la religion, sous prétexte de superstitions. Il paraît cependant que ce disciple de Rabelais, des Lettres duquel Bayle a dit qu'elles « témoignent que le symbole de Vauteur n'était pas chargé de beaucoup d'articles^, et qu'on a môme été jusqu'à accuser d'athéisme, était un croyant sincère et pratique ^.

Les lettres de Patin, très-curieuses par leur originalité, ne doivent ôtre consultées qu'avec précaution pour les choses elles-mêmes. « Les lettres de Guy Patin, a dit Ménage, sont remplies de faussetés. Nous en remarquâmes un grand nombre, M. Bigietet moi. M. Patin ne prenait pas de précautions quand il écrivait, et la préoccupation lui faisait croire mille choses qui n'étaient pas. » L'abbé Lenglet-Dufresnoy a porté le même jugement sur les lettres de Patin, dans sa ilIé^/iocZe pour étudier l'histoire: « Il y a tout lieu d'être surpris de l'estime qu'on a eue

pour les Lettres de M. Patin. On a cru y trouver quantité de faits

historiques, et il est arrivé que ce médecin n'avait ordinairement que de fausses nouvelles à mander à ses amis. Souvent il écrivait moins ce qui arrivait que les choses qui lui venaient dans la pensée. On ne peut assez blâmer sa négligence dans les faits les plus connus, etc. » Guy Patin nous amène naturellement à dire un mot des érudits. L'érudition fut généralement bien moins goûtée au dix-septième siècle qu'elle ne l'avait été au seizième. La Fontaine, dans une lettre à Racine, parle ainsi de l'érudition :

K C'est un vice aujourd'hui : l'on oserait à peine En user seulement une fois la semaine.

Quand il plaît au hasard de vous en envoyer, Il faut la bien choisir, puis la bien employer. »

Dans la première partie du siècle, cependant, et môme plus avant,

' Dictionnaire historique et critique, art. Guy Patin, remarque G.

* \o'iv Remarques critiques sur le Dictionnaire de Bayle, par Philippe-Louis

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