‹ Histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 3 sur 10 · JOLY · texte numérisé non relu

JOLY

Prosateurs du xvu" siècle. I. 3

34 LES PROSATEURS DU DIX-SEPTlÉME SIÈCLE.

l'érudition un peu à la façon de l'époque antérieure eut encore des représentants et des partisans. En tête de ces successeurs des Casaubon et des Scaliger, il faut placer le protestant Claude de Saumaise, dans la langue des doctes Salmasius (Jo88-16o3). Les connaissances de celui que Guy Patin appelait « ce grand héros des belles-lettres », étaient vastes, mais mal digérées, et la grossièreté dégradait trop souvent ses connaissances, témoin le ton de ses attaques contre Juste Lipse, Scaliger, Sirmond,Pétau, Heinsius, Héraut, Spanheim et cent autres doctes, ses rivaux. Un contemporain qui l'a bien connu et l'estimait, a dit : « Il n'y a pas moyen d'être tant soit peu dissentant de ses opinions, sans devenir un ignorant, une bête ou bien un fripon et un méchant homme, et il se faut résoudre, pour peu qu'on ose lui résister, à recevoir dix mille injures, qui attaquent la personne plutôt qu'elles ne défendent la matière dont il est question *. » Le réfutateur d'un de ses principaux ouvrages, le Jésuite Denis Pétau (1583-1652), eut une érudition plus étendue encore, embrassant les langues savantes, les sciences, les beaux-arts, l'antiquité profane et l'antiquité sacrée, et il sut bien mieux la conduire et la présenter.

Gabriel Naudé (1600-1653) était un docte de la même trempe que Saumaise. Corneille a parfaitement dit de lui qu'il « était sans doute très-savant, mais qu'il mêlait plus de doctrine que d'agrément dans ses ouvrages- ». D'une condition pauvre, il écrivit en grande partie pour vivre. Il aimait à faire valoir « son petit talent dans la vie contemplative, sans se vouloir empêcher et empêtrer dans l'active ». Ses ouvrages, farcis de citations accumulées, se ressentent de la précipitation du besoin; comme il le dit, «il aimait à aller rondement en besogne, ne cherchant qu'un gain honnête et modéré, ne faisant point le muguet, le marjolet, l'enfariné, le fanfaron, ennemi de toutes sortes de grivelées. » Il préférait sa bibliothèque mazarine, dont il était conservateur et qu'il enrichit de 40,000 volumes, au premier royaume d'Europe. Ses ouvrages les plus célèbres sont les Considérations politiques sur les coups d'État (1639), où des actes comme le massacre de la Saint-Barthélémy sont justifiés et célébrés d'un ton déclamatoire, et d'un style dur et incorrect ; et le Mascurat, ou Jugement de tout ce qui a été imprimé contre le cardinal Mazarin (l()o2) : c'est une apologie sans réserve de toute l'administration de l'habile ministre. L'Addition à la Vie de Louis ZI (1630), quoique peu connue, est peut-être l'ouvrage le meilleur et le plus utile de Gabriel Naudé.

Guy Patin, grand ami de Naudé, et admirateur passionné des Scaliger, des Baudius, des Heinsius, des Salmasius, des Grotius, des Pelampius, « ces hommes divins, » a droit d'être rangé parmi les érudits comme parmi les épistoliers : lui aussi est de l'école du seizième siècle.

1 M. de Sorbière au P. Mersenne, de Leyde, 11 janvier 1648.

2 Lettre anP. Boulard, 10 juin 1G56.

Un autre fameux érudit qu'on ne peut pas oublier, et qui suivit un peu davantage le train du siècle, est Gilles Ménage (1613-1092). Il fut en môme temps avocat, poëte et bel esprit. Sa Requête des Dictionnaires, dirigée contre le Dictionnaire de l'Académie, a de la verve et du sel. Ses Observations sur la langue française, et surtout son Dictionnaire étymologique, ou Origines de la langue française, sont, malgré bien des erreurs, des œuvres d'une solide érudition. Un grand honneur pour Ménage est d'avoir été le maître de Marie de Chantai, depuis M"^ de Sévigné, qui lui adressa ses premières lettres, et qui lui disait, dans un billet daté de 1635, et où l'on sent son passage à l'hôtel de Rambouillet : « Je veux parer mon esprit de toutes sortes de belles choses, afin qu'il ne vous ennuie pas d'y demeurer. » 11 eut aussi pour élève Mi^8 de Lavergne, plus tard M"'* de la Fayette. Le savant homme avait le faible, on le sait, de se prendre de passion pour ses belles écolières.

Après Ménage, citons un critique d'un jugement très-fin, si ce n'est toujours très-solide, contre lequel l'auteur des Observations sur la langue française batailla longtemps et vivement, le Jésuite Bouhours (1628-1702), l'auteur de la. Manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit et des Entretiens d'Ariste et d'Eugène, dont Voltaire a dit : « La langue et le bon goût lui ont beaucoup d'obligation. 11 a fait de ouvrages, dont on a fait quelques bonnes critiques : ex privatis odiis respublica crescit ' . »

Nous ne pouvons omettre deux hommes qui, pendant toute une longue vie, se captivèrent à des travaux qui effrayent l'imagination : le bénédictin Jean Mabillon (1632-1707), auquel la diplomatique et les antiquités religieuses sont si redevables ; et l'officier de finances du Fresne du Gange (1610-1688), auteur de tant d'ouvrages historiques, et particulièrement de l'Histoire de l'empire de Constantinople sous les empereurs fra72çais, et fameux surtout par ses savants glossaires : le Glossaire de la basse latinité, et le Glossaire de la langue grecque du moyen âge.

Daniel Huet (1630-1721), éruditd'une curiosité universelle, quiatoucl)é à tous les sujets dont se préoccupaient les lettres et les sciences au dix septième siècle, doit encore être nommé ici, avec un tribut particulier d'éloges, mais en ajoutant cette restriction, que celui qu'on appelait en son temps « lillustre M. Huet », en cultivant successivement ou simultanément la littérature, la poésie, l'érudition, la linguistique, la philosophie, l'histoire, les mathématiques, l'astronomie, la chimie, la physique, la mécanique, etc., etc., ne sut pas creuser et enfoncer son sillon dans un champ suffisamment large et fécond, et resta attardé parmi ses illustres contemporains, dont il ne comprit guère nombre des plus grands. Descartes, Pierre Corneille, Molière, la Fontaine, Boileau, tandis qu'il se passionnait pour Brébeuf, Sarrazin, Chapelain et sa Pucellc, d'Urfé, M"" de Scudéri. La vaste érudition de Daniel Huet se concentra dans un ouvrage qui appartient peu à notre

1 Siècle de Louis XIV, Écrivains.

sujet, parce qu'il fut écrit en latin, la Demonstratio evangelica, 1670, infolio. Huet avait cherché dans toutes les religions les notions fondamentales du christianisme: il put ainsi présenter une démonstration historique, un argument de faits, un groupe d'événements, de prophéties, de figures ; un tableau de rapports très-multipliés, et souvent, si ce n'est toujours, très-frappants ; laissant ainsi la démonstration se former d'elle-même, sans avoir besoin de la réduire en forme dialectique.

Nous consacrerons un article au spirituel autant que savant Bayle, et nous aurons ainsi l'occasion de dire un mot de son estimable prédécesseur dans la biographie, l'infatigable abbé Moréri ; en même temps nous caractériserons ce qui a été appelé la Littérature réfugiée.

Une classe d'érudits qui a été parliculièrement utile au dix-septième siècle, ce sont les traducteurs. Les belles infidèles, sorties tour à tour de la plume de Malherbe, de du Vair, de Coeffeteau, de Vau- GELAS; de Patru, de Perrot d'Ablancourt, méritèrent de servir de modèles aux maîtres eux-mêmes et donnèrent à la langue une forme plus souple, plus nombreuse, plus élégante et plus noble.

Une place à part est due à M""' Dacier (1651, ou plus probablement 1634-1720), célèbre par son rôle dans la querelle renouvelée des anciens et des modernes. Voltaire a dit d'elle: « C'était sans doute une femme au-dessus de son sexe, et qui a rendu de grands services aux lettres, ainsi que son mari ; mais, quand elle se fit homme, elle se fit commentateur ; elle outra tant ce rôle, qu'elle donna envie de trouver Homère mauvais. Elle s'opiniâtra au point d'avoir tort avec M. de la Motte même. Elle écrivit contre lui en régent de collège ; et la Motte répondit comme aurait fait une femme polie et de beaucoup d'esprits )> Sévérités de jugement d'un homme qui connaissait trop peu l'enthousiasme passionné, et qui avait un médiocre sentiment du grand. D'excellents juges ont rendu un plus bel hommage à la traductrice d'Homère et à l'auteur des Causes de la corruption du goût, ouvrage regardé encore comme une des productions solides de Fancienne critique française.

Le nom de M"'^ Dacier appelle quelques détails sur la célèbre querelle des anciens et des modernes. Un tort des érudits était d'outrer leur admiration pour l'antiquité, secondés en cela par de grands écrivains qui se proposaient les anciens pour modèles uniques, et ne juraient que par Arislote et Homère. De là naquit cette dispute bruyante.

Elle fut entamée, vers 1670, et poussée pendant cinq ans, par Des- MARETs DE Saint-Sorlin, esprit bizari^e, mais plein d'idées. Charles Perrault, dont les Contes feront vivre le nom, la reprit en 1687 et la continua jusqu'en 1694. Cette période est marquée d'abord par le poënie sur le Siècle de Louis le Grand, lu en assemblée solennelle de l'Académie. Charles Perrault, par une secrète rancune contre Boileau et les

1 Dictio?i?iaire philosophique, a.vt. Epopée.

amis du satirique, avait omis à dessein leurs noms dans la liste des principaux poètes de son temps qu'il opposait aux anciens grecs et latins; il avait vanté les Régnier, les Maynard, les Gombaud, les Malherbe et les Racan ; il avait désigné

« Les galants Sarrazins et les tendres Voitures, Les Molières naïfs, les Rotrous, les Tristans. »

Il n'avait pas oublié

« Le célèbre Corneille, Du théâtre français l'honneur et la merveille. »

Mais il avait eu la petitesse de ne pas dire un mot de Racine, de la Fontaine et de Boileau. De là des colères dont ne s'émut pas Perrault qui bientôt publia son ParnUêle des anciens et des modernes, pour confirmer ses arguments contre les anciens. Ce livre fameux, dont la première partie, imprimée en 1688, regarde les arts et les sciences, fit scandale. Fonlenelle seul osa soutenir le parti de Perrault; mais Boileau, Racine, la Fontaine, Longepierre, Huet, Arnault et d'autres embrassèrent chaleureusement celui des anciens. Malheureusement c'était un parti pris d'exagération, comme quand Huet ne craignait pas de soutenir publiquement que les modernes n'étaient que « des pygmées montés sur la tête d'un géant qui est l'antiquité ^ » . Dans tous ces parallèles, il y avait autant d'absurdité que d'injustice. Opposer sérieusement Mézerai à Tite-Live et à Thucydide, sans daigner parler de Xénophon, de Salluste, ni de Tacite; comparer l'avocat le Maistre à Cicéron et à Démosthène ; Chapelain, Desmarets, le Moine, Scudéri, à Homère et à Virgile ; déprimer V Iliade et YÉnéide, pour exalter le Clovis, le Saint-Louis, VAIaric, la Pucelk; et donner aux romans de YAstrée, de Cléopdtre, de Cyrus, de Clélie, le double avantage de n'avoir aucun des défauts que l'on remarque dans les anciens poètes, et d'offrir une infinité de beautés nouvelles, notamment plus d'invention et plus d'esprit que les poëmes d'Homère ; préférer les poésies de Voiture, de Sarrazin, de Benserade, pour leur galanterie fine, délicate, spirituelle, à celles de TibuUe, de Properce et d'Ovide! etc., n'était-ce pas une sorte de gageure contre le bon sens? Ce bon sens fut, comme toujours, énergiquement défendu par Boileau ; il faut cependant ajouter qu'il ne montra pas dans cette querelle une raison libre de tout esprit de parti, et que trop souvent, surtout dans les notes de la traduction du Traité du Sublime de Longin, il répondit par la grossièreté à la politesse et à la modération de langage de son adversaire.

Après la réconciliation de Despréaux et de Perrault, il y eut quelques années de trêve. La traduction d'Homère par M™'= Dacier fut l'occasion d'une reprise de guerre plus vive que jamais. La savante dame eut un spirituel champion dans la personne de la Motte-Houdard (1714),

t Huetiana, 1722, in-12, p. 33.

autre traducteur, ou plutôt singulier arrangeur en vers du naïf et sublime poëte de la Grèce. Et celui-ci, dans la mêlée contre les Homéristes et les érudits, eut un second digne d'être nommé, l'abbé de Pons, le célèbre bossu de la Motte. Pons avait la naïveté de regarder Boudard comme un Descartes et de le mettre plus haut qu'un Homère : ce qui n'empêche pas qu'il n'ait été un très-fin critique et un homme d'idées aussi justes souvent qu'originales. Quelques années plus tard, la bataille homérique devait être rengagée par Marivaux, mais cette fois n'intéresser plus personne.

Grandeur morale et religieuse aussi bien que grandeur littéraire et artistique, voilà ce que représente à l'esprit le dix-septième siècle. Eq effet l'idée de la grandeur morale de l'homme respire dans tous les chefs-d'œuvre de cette forte époque. Ce siècle religieux est aussi un siècle éminemment philosophique; la philosophie a, dans les écrits de Descartes, de Malebranche, un caractère spéculatif et désintéressé qu'elle n'aura plus au dix-huitième siècle où elle sera surtout analytique et critique. A côté des grands noms que nous venons de prononcer et qui se retrouveront dans nos études, plusieurs mériteraient d'être cités. Nous nous contenterons d'indiquer Pierre- Sylvain Régis (1632-1707), défenseur distingué du cartésianisme qu'il s'efforça de concilier avec la foi, et le P. Bernard Lami (1645-1715), auteur, entre autres ouvrages, des Entretiens sur les sciences et sur la manière d'étudier, 1706,

A côté de cette philosophie religieuse, il s'en élevait insensiblement une autre qui enfanta le libertinage dans les mœurs comme dans les opinions. Contenue en France, elle se donna toute carrière à l'étranger, en Hollande principalement, ce pays si odieux à Louis XIV, et contre lequel il fit la guerre de 1672, surtout pour se venger de ses « faiseurs de gazettes et de médailles ^ ». En France le raffinement de tous les beaux-arts avait produit, quoique moins visiblement, des fruits non moins funestes; religion et morale s'affaiblissaient également. On unissait quelquefois une certaine dévotion avec le désordre, comme la duchesse de Longueville, la trop galante héroïne de la Fronde, qui portait un cilice sous ses habits de bal, comme W^" de Montespan, l'adultère maîtresse du grand roi, qui était exacte à toutes les rigueurs du carême, et disait : « Parce qu'on fait une faute, faut-il donc les commettre toutes? » Mais souvent aussi on glissait à fond et sans remords dans l'épicuréisme le plus abandonné.

«... Sans nul pensement, Se laissant aller doucement A la loi naturelle, »

comme disait Régnier de lui-môme. Bojine loi naturelle, on sait ce que » Féxelon, Projet de lettre anmyme à Louis XIV.

cela veut dire ; c'avait été la règle du seizième siècle, ce redevenait celle au moins d'un certain monde, à la fin du dix-septième : la philosophie irréligieuse s'essayait dans des chansons à boire à des excès qui ne devaient pas connaître de bornes.

On ne compte guère, parmi les incrédules du dix-septième siècle, que les principaux disciples de Théophile de Viaud, des Barreaux, Saint-Pavin, Bardouville et le poëte Hénault, quatre libertins fameux qui ont fourni à Molière les principaux traits du caractère de don Juan. Il y en avait bien d'autres, puisque Bourdaloue pouvait s'écrier en chaire : « La grande maladie du siècle n'est pas l'hérésie, c'est l'impiété ; « et Nicole même aller plus loin et dire : « La grande hérésie n'est pas le calvinisme, c'est l'athéisme. » L'opinion commençait à circuler, que notre âme n'est qu'un peu de vent et de fumée. Déjà l'on invoquait Dieu uniquement comme la raison universelle des esprits; le déisme pointait; forme déguisée de l'athéisme. Tous les jours davantage on voyait apparaître des productions opposées à l'esprit et au fond de la religion, on voyait étaler et répandre des doctrines tendant à affaiblir la règle des mœurs et à lâcher la bride à tous les désirs de la nature corrompue.

De là vient que Fénelon, n'ayant pas encore trente-quatre ans et vivant loin du monde, écrivait du fond de sa solitude : Un bruit sourd (ïimpiété vient jusqu'ici frapper 7ios oreilles, et nous en avons le cœur déchiré! et que bientôt, dans une occasion solennelle, il croit devoir attaquer de front cette sagesse vaine et intempérante, cette curiosité superbe et effrénée qui commençait à emporter les esprits; et que plus tard, dans un panégyrique solennel, il s'écriait : « Quels discours viennent chaque jour frapper mes oreilles et déchirer mon cœur! J'entends, j'entends qu'on se moque de la piété. Dans un royaume où le prince veut faii'e régner Jésus-Christ, la vérité souffre encore violence. Les faibles rougissent de l'Évangile, comme du temps du paganisme. On insulte aux âmes touchées, et on leur demande, comme à David : Où est votre Dieu ^? »

De là viennent ces tableaux, ces invectives, ces désolations dont sont pleins les sermons de tous les grands orateurs catholiques de la fin du dix-septième siècle ; comme ces passages frappants de Massillon que nous rapprochons de divers endroits d'un même discours :

« Il est bien triste pour notre ministère, que la corruption de nos mœurs nous oblige h faire ici ce que les premiers défenseurs de la foi faisaient autrefois avec tant de dignité devant les tribunaux païens : c'est-à-dire, l'apologie des serviteurs de Jésus-Christ, et qu'il faille apprendre à des chrétiens à honorer ceux qui font profession de l'être : cependant rien n'est plus nécessaire ; et ce qui paraît le plus dominer dans le langage du monde, ce sont les censures et les dérisions de la piété... Le scandale de l'incrédulité, si commun dans ce siècle, si autorisé parmi nous, et qui, devenu plus hardi par le grand nombre et la quantité de ses partisans, ne se renferme plus dans ces ténèbres

* Sermon pour la fête de sanit Bernard, 2* part.

obscures où la crainte le retenait, et ose se montrer presque à visage découvert, bravant en quelque sorte la religion du prince et le zèle des pasteurs... Je n'oserais le dire ici, mes frères, si le langage des doutes sur la foi n'était devenu si commun parmi nous, que nous n'avons plus besoin de précaution pour entreprendre de le combattre. Voilà le prétexte presque le plus universel dont on se sert tous les jours dans le monde pour s'autoriser dans une vie toute criminelle... La foi est si éteinte dans le siècle où nous vivons, qu'on ne saurait presque trouver dans le monde des hommes qui se piquent d'esprit, et d'un peu plus de lecture et de connaissances que les autres, lesquels ne se permettent sur nos mj'stères, et sur ce que la religion a de plus auguste et de plus sacré, des objections et des doutes i. »

De là vient que M"^ de la Vallière, dans le livre de sa Pénitence, parle de la France comme d'une nation qui regarde la croix comme un scandale, que, dans un autre endroit, elle exprime son horreur pour « ces méchants qui se parent de leur libertinage ; » que, dans une de ses lettres enfin, elle s'écrie avec effroi : « Je frémis quand je vois à quel point est montée la corruption. « Une princesse royale à la fin du siècle exprimait sur l'état moral et religieux de la France un jugement encore plus sévère. La duchesse d'Orléans, mère du Régent, écrivait en juillet 1699 : « Rien n'est plus rare en France (il eût été plus exact de dire ; à la Cour) que la foi chrétienne ; il n'y a plus de vice ici dont on ait honte ; et, si le roi voulait punir tous ceux qui se rendent coupables des plus grands vices, il ne verrait plus autour de lui, ni nobles, ni princes, ni serviteurs, il n'y aurait même aucune maison de France qui ne fût en deuil. »

Enfin Louis XIV entendit jusqu'au pied de son trône de ces conversations où l'impiété se trahissait par des railleries envenimées, par des questions captieuses, par des ris dédaigneux, et quelquefois par des blasphèmes; et Fénelon ne pouvait retenir cette sombre et douloureuse parole : Le mystère d'iniquité se forme !

C'est ainsi que dès le vivant de Louis XIV le dix-huitième siècle s'annonçait, existait et agissait sourdement ; c'est ainsi que le dix-septième siècle a légué au dix-huitième l'incrédulité bel-esprit et le goût des turpitudes aimables.

* Sermons de Massillon, Doutes sur la religion.

BALZAC (GuEz de)

Dans l'œuvre commune de perfectionnement de la prose française, au commencement du dix-septième siècle, Balzac a eu le bonheur, plus encore peut-être que le mérite, de faire éclater son nom pardessus celui de la plupart de ses rivaux. Nous allons examiner sans prévention les titres qui lui ont donné un si haut rang parmi ses contemporains.

Jean-Louis Guez de Balzac naquit en lo94, à Angoulême. A l'âge de dix-sept ans, il alla en Hollande on ne sait à quelle occasion. Peu de temps après, il accompagna dans plusieurs voyages le duc d'Épernon, à qui son père était attaché. Il alla ensuite, en qualité d'agent du cardinal de la Valette, passer dix-huit mois à Rome, pendant les années 1621 et lfi22.

A son retour d'Italie, n'étant encore âgé que de vingt-huit ans, il se confina dans sa terre de Balzac, sur les bords de la Charente, d'où il ne sortit presque plus le reste de ses jours, si ce n'est pour se montrer cinq ou six fois à Paris. 11 y fut attiré par quelques lueurs de fortune sous le ministère du cardinal de Richelieu, qui, dit l'abbé d'Olivet S avant que d'être ministre et cardinal, avait recherché son amitié. Mais son âme fière ne put se plier aux longues importunités et aux basses intrigues, sans lesquelles le mérite ne peut guère se pousser. Supérieur à l'ambition et capable de se contenter de peu, il se retira définitivement dans ses terres pour y mener une vie philosophique et chrétienne.

Balzac ne demeura pas obscur dans sa solitude. Du fond de la Saintonge, il était en rapports fréquents, par l'entremise de Chapelain, avec l'hôtel de Rambouillet, où l'on avait la plus rare estime « pour l'ermite de la Charente »; et ses Lettres, dont le premier volume parut en 1624, firent bientôt connaître son nom au monde d'une manière éclatante. Elles ne répondent en rien à notre idée actuelle du style épistolaire. « Otez-en Monseigneur, et Votre très-humble serviteur, dit un écrivain du temps ^, elles seront tout ce qu'il vous plaira qu'elles soient, et il n'y aura titre, pour superbe qu'il soit, dont elles ne puissent soutenir l'éclat et la dignité. » Les lettres de Balzac sont, en général, des réflexions morales et politiques sur les événements de l'époque, sur les

1 Histoire de l'Académie.

' Le Prieur Ogier, Apologie pour M . Balzac, p. 153. 1G27.

afl'aires de religion, les conclaves, l'hérésie, les troubles de l'État, la paix et la guerre. L'idée lui en avait été donnée par le cardinal de la Valette, « lequel lui avait commandé, dit-il, de ne rien laisser passer dans le monde sans lui en écrire son sentiment, et de faire des sujets de lettres de toutes les affaires publiques *. »

On ne peut nier que nombre de ces lettres ne soient graves, nobles, judicieuses, quelques-unes très-enjouées, toutes spirituelles. La plupart « sont de très-jolis compliments tournés avec esprit et avec une incroyable variété de formes. Jamais politesse ne fut plus féconde et plus ingénieuse que celle de Balzac; jamais on ne déploya tant de ressources pour ne pas se copier, sans cependant être trop forcé. Balzac eut le génie de ces formules finales qui terminent toutes les lettres, et ce qu'il dépensa d'esprit pour amener de mille manières différentes, et toutes spirituelles, l'inévitable Votre très-humble et très-obéissant serviteur, est incroyable. S'il eût employé ces ressources d'esprit à traiter un sujet, peut-être eût-il fait un livre durable -. »

Du reste, comme l'a observé l'abbé Noblet ^, on peut justifier le goût de ses lettres, ou plutôt le justifier lui-même sur le goût dans lequel il les a écrites, par celles des beaux esprits ses contemporains, comme Costar et quelques autres. Toutes ces lettres paraissent faites sur le même modèle et d'après une idée commune sur le goût épistolaire.

« Balzac, dit encore le célèbre historien de la littérature que nous avons cité '% fut la victime de son esprit : ses lettres étaient une richesse et une curiosité que chacun voulait avoir ; on lui en demandait de toutes parts, on les colportait d'une maison à l'autre, on se les prêtait, on invitait des gens à dîner pour leur en faire la lecture. Balzac ne pouvait pas suffire à toutes les exigences, il fallait qu'il fît quatrevingt-dix mécontents pour dix heureux. Les maris employaient leurs femmes pour l'attendrir et en tirer un de ces chiffons de papier où il avait laborieusement combiné cinq ou six fadeurs qui faisaient pâmer d'aise les heureux correspondants. Il se peint lui-même dans son septième entretien : « Il est la butte de tous les mauvais compliments de la chrétienté, pour ne rien dire des bons, qui lui donnent encore plus de peine. Il est persécuté, il est assassiné des civilités qui lui viennent des quatre parties du monde, et il y avait hier soir, sur la table de sa chambre, cinquante lettres qui lui demandaient des réponses, mais des réponses éloquentes, des réponses à être montrées, à être copiées, à être imprimées. » M. Msard ajoute : « Ne le plaignons pas, jamais homme ne fut plus heureux de son malheur. » Il paraît cependant que, sérieusement, il ne se trouvait pas si heureux, au moins par moments. Écoutez ses gémissements : « Vous ne sauriez croire, dit-il dans une

1 Recueil des lettres de Balzac, Ï624, lettre XXXVI.

2 NisARD, Pj^écis de l'histoire de la littérature française, 3' partie, cbap. i, §1.

3 Apologie de Balzac, i. I, p. 238.

* NisARD, ibid.

lettre à Chapelain, comme je suis las du monde et dégoûté de moimôme. Toutes les clioses qui m'ont chatouillé me blessent. J'estime autant un almanach qu'une histoire. Les simples mots de style, de phrase et de période me choquent l'oreille et me font mal à la tête. Plût à Dieu m'ôlre défait de ma bonne ou de ma mauvaise réputation ; je la résignerais de bon cœur à qui la voudrait, et j'ai quasi envie de changer de nom, afin de ne plus prendre part à tout ce qui se dit de Balzac, et ne m'intéresser ni des louanges ni des blâmes qu'on lui donne •. »

Pour comprendre ce qu'il y a de sincère dans ces plaintes et dans ce découragement, il faut savoir d'abord que Balzac n'avait pas la composition facile. Il avoue, parlant de Saumaise, « qu'une petite lettre lui coûtait plus qu'un gros livre à ce dévoreur de livres. » Et dans une autre de ses lettres *, il s'écrie : « 0 bienheureux écrivains, M. de Saumaise en latin, et M. Scudéri en français ! j'admire votre facilité, et j'admire votre abondance ; vous pouvez écrire plus de calepins que moi d'almanachs. »

Et puis l'envie et la malveillance donnaient beaucoup d'exercice à Balzac. Il eut plusieurs déprédateurs impitoyables ou détracteurs violents, comme l'auteur de la Comédie des comédies, qui, sous le pseudonyme du sieur du Peschier, fît un centon — fort applaudi à l'époque — des passages les plus ampoulés de l'écrivain si fort en vogue ; comme Charles Sorel, qui le ridiculisa sans mesure dans son Histoire comique de Francion, sous le nom d'Horterisius, et qui consacra tout un chapitre de sa Bibliothèque française à rabaisser son éloquence. Il eut on particulier à souffrir de ses démêlés avec les Feuillants. Il avait très-indiscrètement attaqué les religieux dans plusieurs passages de sesXe(^/'es et de son Aristippe; il avail, entre autres, laissé échapper ces paroles : « Qu'il y a quelques petits moines qui sont dans l'Église, comme les rats et les autres animaux imparfaits étaient dans l'arche '. » Ces termes de mépris enflammèrent le zèle d'un jeune feuillant, nommé dom André de Saint-Denis, qui lâcha contre le fameux écrivain un pamphlet assez piquant, intitulé : Conformité de l'éloquence de M. de Balzac avec celle des plus grands personnages du temps passé et du présent. Dans cet écrit, le feuillantin s'attachait à prouver que Balzac avait puisé les plus beaux traits de ses discours dans des sources étrangères, et surtout dans les meilleurs auteurs de l'antiquité. Les amis de Balzac répliquèrent pour lui. La querelle s'enflamma. Le général même des Feuillants, Jean Goulu, y voulut prendre part. Sous le nom de Phylarque, comme qui dirait Prince des feuilles, par allusion à sa qualité de général des Feuillants, il publia contre Balzac deux volumes, intitulés Lettres de Phylarque à Ariste. Us parurent, le premier en 1627, et le second

1 Tome I, p. 878.

' Ibid., p. 920.

' Tomel, p. 141.

en 162S. Le père Goulu y traite son adversaire de plagiaire, d'ignorant, de voluptueux, de libertin et d'athée. Le général des Feuillants continua jusqu'à sa mort ses attaques contre Balzac.

Cependant la gloire du célèbre épistolier ne cessait de grandir. Le poëte Racan l'exaltait dans les termes les plus pompeux. Deux de ses odes lui sont adressées. Dans la dernière, qui n'est guère qu'une correction de la première, il le compare au soleil à l'apparition duquel

« Grandes et petites clartés Sont également effacées. »

II n'a pas de termes assez pompeux pour célébrer

« Ce grand soleil des beaux esprits. »

Il s'écrie, dans son enthousiasme peut-être un peu factice, comme le genre lui-môme de l'ode moderne :

« Divin Balzac, qui par les veilles

Acquiers tout l'honneur de nos jours.

Grand démon de qui les discours

Ont moins de mots que de merveilles,

Dieu qui, vivant avecque nous.

As rendu l'Olympe jaloux

Et toute la terre étonnée, etc. »

Tout le monde s'extasiait devant ses lettres, même les esprits les plus sérieux et les plus élevés. Descartes en parlait ainsi : « Quelque dessein que j'aie en lisant ces lettres, soit que je les lise pour les examiner ou seulement pour divertir, j'en retire toujours beaucoup de satisfaction; et bien loin d'y trouver quelque chose qui soit digne d'être repris, parmi tant de belles choses que j'y vois, j'ai de la peine à juger quelles sont celles qui méritent le plus de louange. La pureté de l'élocution y règne partout, comme fait la santé dans le corps, qui n'est jamais plus parfaite que lorsqu'elle se fait le moins sentir. La grâce et la politesse y reluisent comme la beauté dans une femme parfaitement belle, laquelle ne consiste pas dans l'éclat de quelque partie en particulier, mais dans un accord et un tempérament si juste de toutes les parties ensemble, qu'il n'y en doit avoir aucune qui l'emporte par-dessus les autres, de peur que, la proportion n'étant pas bien gardée dans le reste, le composé n'en soit moins parfait ^. )> Renchérissant encore sur les éloges, le grand philosophe continue dans la même lettre latine dont nous offrons la traduction : « Pour M. de Balzac, il explique avec tant de force tout ce qu'il entreprend de traiter et l'enrichit de si grands exemples, qu'il y a lieu de s'étonner que l'exacte observation de toutes les règles de l'art n'ait point affaibli la véhémence de son style, ni retenu l'ini-

1 Lettre G du tome 1,

pétuosilé de son naturel, et que, parmi l'ornement et l'élégance de notre âge, il ait pu conserver la force et la majesté de l'éloquence des premiers siècles ; car il n'abuse point, comme font la plupart, de la simplicité de ses lecteurs ; et quoique les raisons qu'il emploie soient si plausibles qu'elles gagnent facilement l'esprit du peuple, elles sont avec cela si solides et si véritables que plus une personne a d'esprit, et plus infailliblement il en est convaincu, principalement lorsqu'il n'a dessein de prouver aux autres que ce qu'il s'est auparavant persuadé à lui-même. Car bien qu'il n'ignore pas qu'il est quelquefois permis d'appuyer de bonnes raisons les propositions les plus paradoxales et d'éviter avec adresse les vérités un peu périlleuses, on aperçoit néanmoins dans ses écrits une certaine liberté généreuse qui fait assez voir qu'il n'y a rien qui lui soit plus insupportable que de mentir. »

Balzac voulut appuyer sa réputation sur d'autres ouvrages que ses Lettres qui lui avaient déjà fait tant d'honneur. Il fit d'abord paraître en 1631 le Prince, qu'il avait primitivement nommé le Ministre d'État. Ce n'est point un traité méthodique, et c'est loin aussi d'être un ouvrage basé sur une profonde observation, et sur des faits étudiés avec génie, comme le Prince de Machiavel, œuvre sur laquelle il peut être dit tant de bien comme tant de mal. « C'est, dit M. Nisard, un portrait par chapitres du prince tel qu'un honnête rêveur peut l'imaginer; avec un caractère, des mœurs, des qualités qui n'existent que sur le papier; ce sont encore des pensées en l'air sur le prince, terminées à chaque chapitre par des flatteries très-positives à Louis XIII et à son ministre Richelieu *. »

Trois ans après la publication du Prince, Balzac fut l'eçu de l'Académie française, et par un honneur particulier, on le dispensa de venir remercier l'Académie en personne.

Après avoir publié quelques ouvrages que nous ne pouvons ici qu'indiquer : Discours sur une tnujédie (de Daniel Heinsius) intitulée Herodes iNFANTiciDA, 1630 ; Discouvs politique sur l'état des Provinces-Utiies, 1638; Œuvres diverses, 1644; le Barbon, 1648; Carminwn libri très ^ ; ejusdem Epistolx selectœ, KioO; Balzac donna, en 1632, le Socrafe chrétien. Ce traité apologétique de la religion, de ses pratiques, de ses cérémonies, renferme des pages fortement pensées et d'un grand style. Mais la méthode, mais la composition manquent au Socrate chrétien comme au Prince.

1 Précis de r/iist. de la littér. franc., 3^ part., chap. i, § 1.

* Les compositions latines de Balzac ont été presque aussi estimées que ses ouvrages français : « Cet homme, sans mentir, dit Voiture, est admirable on tout ce qu'il fait. Je vois de temps en temps des vers de lui, qui sont, sans doute, beaucoup au-dessus de ce que je croyais que notre siècle pût produire, et qui donneraient de la jalousie, je ne dis pas à Lucain ni àClaudien, mais à Lucrèce et à Virgile. » [Lettre cxxvii. Édit. de Lyon, 1661.) « Nous avons de Balzac, dit aussi Trublet, des vers latins qui pourraient être avoués des Santeuil et des Gommire. (Caract. et apol. de Balzac, t. I, p. 230.)

On publia, après la mort de Balzac, quelques ouvrages qui ajouté rent encore à sa renommée : les Entretiens, en 1637, et VAristippe, en 163S. On regarde assez généralement ce dernier traité comme le chef-d'œuvre de Balzac. C'était le sentiment de Perrault. « Le style, ditil dans ses Hommes illustres, en est plus pur et plus châtié que celui de tous ses autres ouvrages, et il contient une infinité de préceptes de morale et de politique, qui ayant toute la solidité qu'on trouve dans les livres qui n'ont que cela, ont encore un agrément singulier dans la diction et dans l'harmonie des paroles. » C'était aussi l'ouvrage de prédilection de l'auteur : a Mon Aristippe, écrivait-il, est mon bienaimé, il est les délices de mes yeux et la consolation de ma vieillesse. Je l'ai fait et refait une douzaine de fois ; j'ai employé à le faire toute ma science, tout mon esprit, tout celui des autres ^ »

« Aristippe, dit encore M. Nisard, qui est un peu sévère pour cet ouvrage, Aristippe est une sorte de traité de la cour. Qu'est-ce que la cour, et de quoi se compose la vie de la cour? les bons ministres et les mauvais ministres, leurs caractères, leurs vertus, leurs vices ; des portraits factices des gens de cour ; beaucoup d'érudition ancienne appliquée au sujet, si sujet il y a ; une sorte d'extrait et de quintessence de ce qu'on appelle la cour! voilà le fond de cet étrange livre. Du reste, toutes les observations sont faites à priori sur le lieu commun Cour, et comme par un homme qui n'aurait jamais vu la cour que dans les livres. C'est de la cour rêvée par un solitaire, et, disons-le à l'honneur de Balzac, par un homme trop honnête et trop indépendant pour avoir pu toucher de près les hommes et les choses dont il parle. »

L'Académie, plus de quarante ans après la mort de l'auteur, entreprit de faire de VA7istippe un examen comme elle en avait fait un du Ciel et de quelques poésies de Malherbe. Mais elle était peu favorablement disposée pour Balzac. Boileau parle ainsi de ce dessein : « Ces messieurs examinent présentement V Aristippe de Balzac, et tout cet examen se réduit à lui faire quelques misérables critiques sur la langue, qui est juste l'endroit par où cet auteur ne pèche point ^. »

Ce projet n'eut point de suite, et Boileau parle ainsi, un mois plus tard, de son abandon : « L'Académie de Paris a enfin abandonné l'examen de Y Aristippe de Balzac, comme ne jugeant pas Balzac digne d'être examiné par une compagnie comme elle. Voilà une furieuse ignominie pour un auteur qui a été, il n'y a pas quarante ans, les délices de la France ; à mon avis pourtant, il n'est pas si méprisable que cette compagnie se l'imagine, et elle aurait peut-être de la peine à trouver, à l'heure qu'il est, des gens dans son assemblée qui le vaillent, car quoique ses beautés soient vicieuses, ce sont néanmoins des beautés : au lieu que la plupart des auteurs de ce temps pèchent moins par avoir des défauts que par n'avoir rien de bon ^. «

1 Lettres, liv. XXV, lettre xxx.

* Lettre à Brossette, 2 juin 1700.

3 Lettre à Brossette, 3 juillet 1700.

On le voit : si la réputation de Balzac, comme écrivain, n'était plus aussi générale, elle se soutenait chez les meilleurs esprits. Boileau a encore, dans une autre occasion, parlé très-avantageusement de ce distingué prosateur, tout en contestant énergiqucment la légitimité de sa réputation de grand épistolier : « Mais dans quelle estime, dit-il, n'ont point été, il y a trente ans, les ouvrages de Balzac ! on ne parlait pas de lui simplement comme du plus éloquent homme de son siècle, mais comme du seul éloquent. Il a effectivement des qualités merveilleuses. On peut dire que jamais personne n'a mieux su sa langue que lui, et n'a mieux entendu la propriété des mots et la juste mesure des périodes ; c'est une louange que tout le monde lui donne encore. Mais on s'est aperçu tout d'un coup que l'art où il s'est employé toute sa vie était l'art qu'il savait le moins, je veux dire l'art de faire une lettre ; car, bien que les siennes soient toutes pleines d'esprit et de choses admirablement dites, on y remarque partout les deux vices les plus opposés au genre épistolaire, c'est à savoir l'affectation et l'enflure ; et on ne peut plus lui pardonner ce soin vicieux qu'il a de dire toutes choses autrement que ne les disent les autres hommes. De sorte que tous les jours on rétorque contre lui ce même vers que Maynard a fait autrefois à sa louange :

a II n'est point de mortel qui parle comme lui. »

11 y a pourtant encore des gens qui le lisent, mais il n'y a plus personne qui ose imiter son style, ceux qui l'ont fait s'étant rendus la risée de tout le monde *. »

Pour qu'on ait une suffisante idée de l'opinion du dix-septième siècle sur Balzac, au jugement de Boileau, nous en joindrons quelques autres. L'historien de l'Académie observe que « la république des lettres devint tout à coup une monarchie où M. de Balzac fut élevé à la royauté par tous les suffrages. On ne parlait pas de lui simplement comme du plus éloquent homme de son siècle, mais comme du seul éloquent. » Le père Bouhours, dont les préférences étaient pour Voiture, en parle plus modérément, mais encore très-élogieusement. « Balzac, dit-il, qui n'est pas si correct que Voiture dans les pensées, quoiqu'il le soit plus dans Télocution et dans le style, ne laisse pas d'avoir quelquefois beaucoup de justesse : témoin ce qu'il dit de Montaigne, que c'est un guide qui égare, mais qui mène en des pays plus agréables qu'il n'avait promis ^ » Tallemant des Réaux loue, sans la goûter, sa belle imagination; il lui accorde la finesse de l'oreille et l'art de donner de la grâce aux choses. C'est aussi le principal mérite que lui reconnaît Bossuet dans un fragment publié pour la première fois par M. Floquet : « Il a peu de pensées, mais il apprend par là même à donner plusieurs formes à une idée simple. Au reste, il le

1 Réflexions sur Longin, VIL

* Manière de bien penser sur les ouvrages d'esprit, 1" dialog.

faut bientôt laisser, car c'est le style du monde le plus vicieux, parce qu'il est le plus affecté et le plus contraint; mais il parle très-proprement et a enrichi la langue de belles locutions et de phrases trèsnobles * . »

Balzac déchut beaucoup, au dix-huitième siècle, de la gloire dont il avait joui au dix-septième. On ne s'occupa plus guère de lui, ou ce ne fut que pour parler de ses emphases et de ses hyperboles outrées. Le chanoine Trublet fut presque le seul à le défendre et à lui trouver des mérites sérieux. « Balzac, a dit cet académicien dont Voltaire s'est trop moqué, Balzac n'a plus de lecteurs que parmi ceux qui lisent tout ce qui a eu quelque sorte de réputation, qui veulent connaître le caractère et le génie des principaux écrivains de chaque siècle, et, si j'ose m'exprimer de la sorte, étudier l'histoire des révolutions de l'esprit humain dans les différents âges. Le monde poli ignore aujourd'hui ses ouvrages, dont il faisait autrefois ses délices. Il demanderait volontiers si Ton avait du goûta l'hôlel de Rambouillet ^. » Dans ce monde poli cependant un esprit supérieur, dont les mémoires authentiques viennent d'être publiés, disait : «Je sache peu d'auteurs qui méritent plus d'être lus et médités que Balzac. On a généralement l'idée fausse qu'il est pédant et ampoulé; c'est qu'on ne le connaît pas. Ce n'est même pas à la première lecture qu'il peut plaire, ni surtout à une lecture superficielle. On lui dénie justice parce qu'on lui refuse audience. Ce qui me charme en sa prose, c'est l'élévation de ses pensées et la pureté de sa diction '. »

Notre époque a été plus favorable à Balzac que le dix-huitième siècle. Dès qu'après les bouleversements de la Révolution on fut revenu aux études calmes, on se remit à le lire et à l'estimer, enfin à lui faire raison du décri où l'on avait trop longtempstenu ses productions. « En cette renaissance de toutes choses, a dit M. Sainte-Beuve, on reprenait quelques anciens livres oubliés : Balzac redevint de mode un instant ; on en publia des pensées, on en causait beaucoup. Il semblait que la société voulût refaire par lui sa rhétorique. Un jour, à Champlâtreux, comme la conversation roulait sur cet auteur, M. Mole, qui l'avait sous la main, l'ouvrit, le commenta. Plus d'un auditeur en a gardé le souvenir comme d'une agréable leçon '*. »

Balzac a encore été jugé favorablement par un esprit des plus délicats et des plus sagaces du commencement du dix-neuvième siècle : «Balzac, un de nos plus grands écrivains, et le premier entre les bons, si l'on consulte l'ordre des temps, est utile à lire et à méditer,

1 Études sur la vie de Bossuet, 1855.

2 Apologie de Balzac, t. I, p. 231.

3 Mémoires et journal inédit du marquis d'Argenson, t. V, p. 162. P. Jaiinet, 1858.

* Portraits co7itemporains. — M. L. Moreau a beaucoup contiibué, par son excellente édition abrégée (2 vol. in-12, 1854), à ramener des lecteurs au vieux Balzac.

et excellent à admirer. Il est également propre à instruire et à formei', par ses défauts et par ses qualités. Souvent il dépasse le but, mais il y conduit ; il ne tient qu'au lecteur de s'y arrêter, quoique l'auteur aille au delà. Balzac ne sait pas rire, mais il est beau quand il est sérieux'. » Le môme écrivain dit encore, mêlant l'éloge au blâme : « Ses phrases ont presque toujours un beau son, mais il a raison trop magnifiquement et ne sait pas assez se jouer de ses grands mots. »

Citons encore les jugements de deux grands maîtres de la critique moderne : « Le (aient de Balzac, dit M. Yillemain, a disparu dans la perfection même de la langue. L'heureuse combinaison des tours et la noblesse des termes sont entrées dans le trésor de la prose oratoire; l'exagération emphatique, le faux goût, la recherche, sont demeurés sur le compte de Balzac, et Ton n'a plus compris la gloire de cet écrivain, parce que ses fautes seules lui restaient, tandis que ses qualités heureuses étaient devenues la propriété commune de la langue qu'il avait embellie-. » M. Nisard compare l'auteur d'Aristippe et du Prince aux grands génies qui seront la gloire éternelle de notre littérature : « Balzac, dit il, eut la gloire d'attacher des détails durables à un ensemble artificiel, et s'il est vrai que son édifice soit tombé, une partie des matériaux, employés par des mains plus heureuses, a servi à des constructions qui ne périront pas. Je pourrais vous montrer, dans ses Discours à Ménandre, de grands traits de mélancolie que Pascal semble avoir recueiUis et placés en premier lieu ; dans la fameuse lettre sur Rome et dans beaucoup de pensées de religion, la hardiesse et la pompe soUdes de Bossuet; dans Aristippe et le Prince, des portraits que la Bruyère n'a fait que retoucher*. » Le caractère de mélancolie que l'éminent académicien a remarqué dans Balzac avait déjà été observé au dix-septième siècle : « Balzac, dit Richelet, ne fait point de plainte qu'il n'y ait quelque chose d'ingénieux, de nouveau et d'éloquent. .. Il avait une mélancolie douce et ingénieuse; elle paraît dans ses Lettres, et il n'en parle jamais sans chatouiller le cœur et inspirer de la joie.. . Il y a une certaine mélancolie pleine de charmes, qui vaut mieux que toute la gaieté du monde. »

Il faut conclure que Balzac a été réellement un écrivain très-remarquable, et qu'il a rendu à la langue des services dignes de faire vivre son nom. Le premier mérite incontestable de Balzac est l'extrême correction et pureté de son style. « Ceux qui ne sont pas nés dans la pureté du langage, dit Bayle, sont souvent les meilleurs auteurs, parce qu'ils se défient des vices de leur terroir. M. de Balzac s'en défiait de telle manière que tout lui était suspect de gasconisme ; que, sur chaque mot d'un écrivain de province, il consultait l'oreille d'un habitant de Paris, et que peu s'en faut qu'il n'appelât Rouergue la Touraine proche

1 J. JouBERT, Pensées, t. II, p. 181 et 182.

- Discours d'ouvert, du cours d'àloq. franc. — 1822.

' Précis de l'hist. de la littér.

Prosateurs du xvii' siècle. I. 4

du Poitou*. » Voiture nous témoigne aussi que Balzac ne trouvait jamais assez parfait ce qu'il écrivait ; il montre en même temps quel illustre personnage jouait son rival de gloire littéraire : « Je trouve étrange, lui dit-il à lui-même, dans une de ses lettres, qu'avec tant de raisons que vous avez d'être content, vous ne le puissiez être, et que, tous les grands hommes étant satisfaits de vous, il n'y ait que vous seul qui ne le soyez pas. Aujourd'hui, toute la France vous écoute ; il n'y a plus personne qui sache lire à qui vous soyez indifférent. Tous ceux qui sont jaloux de l'honneur de ce royaume ne s'informent pas plus de ce que fait M. le maréchal de Créqui que de ce que vous faites ; et nous avons plus de deux généraux d'armée qui ne font pas tant de bruit avec trente mille hommes que vous n'en faites dans votre solitude. Ne vous étonnez donc point qu'avec tant de gloire vous ayez beaucoup d'envie, et souffrez doucement que ces mômes juges, devant qui Scipion a été criminel, et qui ont condamné Aristide et Socrate, ne vous donnent pas tout d'une voix ce que vous méritez. »

Non-seulement Balzac eut sur ses devanciers et sur un grand nombre de ses contemporains l'avantage d'une correction constante, il eut encore celui d'une phrase débarrassée de tout enchevêtrement, de toute longueur, de toute gêne de construction : « Le style asiatique, dit-il lui-même, me déplaît partout, et encore plus en vers qu'en prose. Les longues, ou clauses, ou périodes, font de la peine à la bouche, donnent à l'esprit un sérieux désagréable ; et c'est, comme vous savez, un grand secret de notre art, de savoir couper et partager ^. »

Enfin, la grande gloire de Balzac n'est pas, comme on l'a dit trop souvent, d'avoir donné à la prose française un tour et un nombre qu'elle n'avait pas auparavant. Il y avait certes du tour et du nombre chez du Vair, chez Fenouillet, chez d'Urfé, même chez Senault et Lingendes : le principal mérite de Balzac est d'avoir perfectionné cette agréable qualité de la diction. Né avec une aptitude singulière au style oratoire et n'ayant pas assez bien su placer ce talent, il a peutêtre trop recherché, vu les sujets qu'il a traités, l'harmonie et la cadence; mais, comme l'a judicieusement observé d'Olivet, « c'est une faute qui ne fait tort qu'à lui, et dont l'effet ne laisse pas d'être heureux pour nous, puisqu'elle nous a découvert le mérite de l'hai^monie. Il a mal appUqué son art, mais ill'a trouvé, et nous en profilons'. »

Enfin Malherbe vint, et le premier, en France, Fit sentir dans les vers une juste cadence,

dit Boileau. Mais cette cadence, Malherbe ne la voulait que pour les vers. « Il se moquait, lisons-nous dans sa Vie par Racan, de ceux qui disaient que la prose avait ses nombres, et il s'était mis dans l'esprit

1 Nouvelles de la République des lettres. — Mai 1685.

2 Entretiens, VI.

3 Hist. de l'Acad., ebap. i.

que de faire des périodes nombreuses c'était faire des vers en prose. » Balzac voulut que la langue française imitât la grecque et la latine par le nombre et l'harmonie, en prose comme en vers. Non pas le premier, mais plus que personne avant lui, il mit la proportion dans la phrase française; il la partagea par membres harmonieux, et ainsi il contribua glorieusement à transformer notre prose.

Bien que Balzac se distinguât principalement par un genre de mérite que Malherbe sentait peu, cepoëte lui a rendu justice, et a prophétisé sa grande réputation sur les premières lettres qui parurent de son temps. Un jour, on reprochait à Malherbe de ne donner de louange à personne et de n'approuver rien. « J'approuve, répondit le poëte réformateur, ce qui est bon; et, pour marque que j'approuve quelque chose, je vous annonce que le jeune homme qui a fait ces lettres (il parlait de Balzac) sera le restaurateur de la langue française. »

En rendant hommage à Balzac comme à un grand écrivain, il ne faut pas oublier de glorifier en lui le philosophe chrétien. Toujours il défendit, honora et pratiqua la rehgion. 11 avait un moment songé à se faire homme d'Église; et l'on prétend qu'il avait eu l'ambition d'obtenir non-seulement quelque bénéfice, mais un évêché, ambition qui ne dura guère, si elle s'éveilla un instant dans le cœur du modéré Balzac. A propos des démarches qu'on lui proposait dans cette vue, il écrivait en 1639 : « Votre ami est résolu de ne pas même se servir des plus faciles moyens. Il connaît trop son indignité pour être capable de la haute pensée que vous lui voulez mettre dans l'esprit, et il a lu avec trop d'attention les livres que saint Chrysostome a écrits du sacerdoce pour ne pas appréhender un fardeau qui est redoutable aux forces des anges; il n'oserait dire aux épaules, comme saint Bernard... Laissons courir les autres et demeurons en repos. N'employons pas l'Évangile ni saint Paul à solliciter noire fortune; ils méritent un plus digne emploi. Au lieu de servir Dieu, ne nous servons pas de lui. Il vaut mieux être catéchumène toute sa vie et mourir h la porte de l'église que d'entrer dans le sanctuaire par la brèche qu'y fait naître l'ambition. Que je me trouve bien du village et de la retraite! Que j'ai pitié de l'inquiétude et de la fièvre des prétendants !... »

Toute la conduite de Balzac était conforme à ces beaux sentiments. Sa piété était très-effective ; elle se marquait surtout par la charité. Selon Bayle', il dépensa, de son vivant, huit mille écus tournois en œuvres pies. Il s'efforçait d'être aussi pur dans ses intentions que généreux dans ses actes. Il écrivait quelques mois avant sa mort, à un père jésuite, son confesseur : « J'ai bien peur de mêler de la vaine gloire et de l'amour-propre dans le secours que je veux rendre à autrui. Que sais-je si je ne gâte pas le bien que je fais lors même que je le fais? Il n'y a que la seule grâce de Dieu, j'en tombe d'accord avec vous, qui puisse remédier à cela et donner du prix et du mérite à

1 DictmiTiaire historique et critique, art. Balzac.

l'indignité et à l'imperfection. J'espère, puisque vous me le faites espérer, que celte grâce, purifiant mes mains et mon cœur, rectifiera ce qui ne sera pas droit dans mon action ; qu'elle empêchera que le bien de la chose ne se corrompe par le mal qui est en moi, et qu'elle donnera la vie à mes œuvres mortes. »

Enfin, Balzac montra combien sa religion était sincère par la manière dont il oublia les blessures qui avaient été faites à son amourpropre. « Rien de plus glorieux pour M. de Balzac, dit l'abbé d'Olivet; rien de plus exemplaire que sa réconciliation avec les Feuillants. Tout se passa de part et d'autre dans les règles de la charité. Dom André de Saint-Denis, qui avait été l'agresseur, alla tout exprès à Balzac pour le voir, et M. de Balzac, non-seulement le reçut à bras ouverts, mais lui jura une tendre amitié, dont, en effet, ses derniers ouvrages sont tout pleins. Il voulut même laisser à l'église de ce religieux un monument de sa piété ; et, comme ses idées ne se bornaient pas à quelque chose de vulgaire, son présent fut une cassolette de vermeil, avec une fondation pour l'entretien des parfums '. »

L'auteur du Socrate chrétien termina sa vie, comme il l'avait passée, en parfait catholique. Longtemps avant sa fin, il s'était fait préparer deux chambres chez les capucins d'Angoulême. Il y venait souvent faire de pieuses et longues retraites. Il redoublait et rendait chaque jour plus édifiants ses actes de religion.

C'est ainsi qu'il mourut, éminent pai^mi ses contemporains par sa foi comme par ses talents.

Balzac raconte au carilinal la Valette ses occupations^ ou plutôt sa Tîe de plaisir et d'oisiveté à Rome.

Mais encore vous veux-je informer de quelle façon j'emploie votre argent, et vous rendre compte plus particulièrement des affaires que je fais pour nous à Rome. Premièrement, au mois où nous sommes, je cherche tous les remèdes imaginables contre la violence de la chaleur. J'ai un éventail qui lasse les mains de quatre valets, et fait un vent en ma chambre, qui ferait des naufrages en pleine mer. Je ne dîne point que je ne noircisse de la neige dans du vin de Naples, et que je ne la fasse fondre sous des melons. Je vis la moitié du temps dans l'eau, et l'autre sur terre. Je me lève tous les jours deux fois, et quand je sors du lit, c'est pour entrer dans un bois d'orangers, oii je rêve au bruit de douze fontaines. Que si un jour de la semaine je suis obligé d'aller plus loin, je ne traverserais pas la rue sans monter en carrosse, et marcher toujours à couvert entre le ciel et la terre. C'est à faire

1 Histoire de l'Académie, cliap. i.

au vulgaire à ' sentir les fleurs, j'ai trouvé le moyen de les manger et de les boire; et le printemps est toute l'année chez moi, ou en eaux ou en conserve. Je change de parfums selon la diversité des saisons : j'en ai qui ont plus de douceur, et d'autres qui ont plus de force; et quoique l'air soit une chose que la nature donne pour rien, et dont les pauvres mêmes sont riches, celui que je respire en ma chambre me coûte aussi cher que le louage de mon logis. Outre cela, en qualité de monsieur votre Agent, je suis presque toujours en festin, et là cependant que ^ les autres se chargent de matières, et de ce qui pèse le plus, moi qui n'ai guère d'appétit, je choisis les oiseaux qui sont engraissés de sucre, et me nourris de l'âme du fruit et de la viande, qu'on appelle la gelée. Ce sont. Monseigneur, tous les services que je vous rends au lieu où je suis, et toutes les fonctions de ma résidence auprès de notre Saint-Père. Et c'est de quoi aussi je vous dois remercier pour la seconde fois, car par votre moyen j'ai deux choses qui ne se rencontrent guère ensemble, un maître et la liberté, et le grand loisir que vous me donnez n'est pas le moindre présent que vous me faites. » [Lettres, au card. la Valette, 13 juin. 1621.)

A llonseig^neur FeTêque d'Ang^ouléme.

Monseigneur,

Je ne veux plus me plaindre de ma pauvreté, puisque vous m'avez envoyé des trésors de roses, d'ambre et de sucre, et que c'est des choses agréables que je prétends d'être riche, et laisser au peuple les nécessaires. Deux éléments ont contribué ^ ensemble ce qu'ils avaient de matière à leur libéralité, et faisant peu de cas de l'or et des perles^ comme je fais, je ne pouvais rien souhaiter de la terre ni de la mer, que je ne trouve dans vos présents. Vous m'avez donné à pleines mains ce qu'on met avec épargne sur les autels, ce que les hommes comptent par grains, et dont il n'y a que le roi de Tunis qui soit aussi mauvais mé-

1 C'est à faire à telle personne à, suivi d'un infinitif, il n'appartient qu'à elle de; il lui appartient, il lui convient particulièrement de. « C'est à faire à lui à produire ses titres. » (Naid., Masc, in-4", p. 43.) « Vraiment c'est bien à faire hune villageoise comme vous « écrire si joliment 1 » (Maucr., Lettr.,éà\t. L. Paris.")

2 II faudrait dire aujourd'hui et pendant que.

8 Activ. comme le latin contribuere. On a continué de parler ainsi longtemps après Balzac.

nager que vous. En effet, cette profusion d'odeurs étrangères, que vous avez jetée dans vos confitures, m'oblige de parler de la sorte, et de vous dire que si vous paissiez toutes vos brebis à ce prix-là, il n'y en aurait point en votre diocèse qui ne vous coûtât davantage par jour que l'éléphant ne fait à son maître. Je vois donc bien, Monseigneur, que je suis la tête la plus chère que vous ayez sous votre conduite, et je ne recevrais pas de vous une nourriture si délicate et si précieuse que je la reçois, si votre affection ne vous faisait accroire que ma vie vaut plus que celle des autres, et qu'elle mérite, par conséquent, d'être plus soigneusement conservée. Mais de vous rendre des compliments pour des choses si excellentes, ce serait n'en estimer pas assez la valeur, si je pensais m'acquitter par là. Notre langue est trop pauvre pour me prêter de quoi vous payer; et puisqu'au jugement d'Homère, les paroles du plus éloquent des Grecs n'étaient guère meilleures que le miel, qui est la viande * de nos bergers, il n'y aurait point d'apparence que les miennes fussent aussi bonnes que l'ambre et le sucre, qui sont les délices de nos princes. C'est pourquoi j'ai grand'peur que je vous devrai ^ toute

1 Viande s'est employé d'abord et pendant lontemps pour nourriture, mets en général. « C'est viande céleste, manger à déjeuner raisins avec fouace fraische. » (Racei.., liv. XXV.) Et plus loin, parlant de poires. « Si on les cuisoit en casserons par quartiers avec un peu de vin et de sucre, je pense que seroit viande très salubre tant es malades comme es sains.» (Id., IV, 54.) « Les gardes du corps du roi couchèrent dans la salle à la porte de ma chambre, me suivirent partout, et allèrent à mon couvert, marchèrent devant ma viande.» (M"^ de MoNTP., Mém., année 1637.) « II fallut réchaufferies viandes. » (Id. , ibid., ann. 1659.) « Qu'il ne faille pas de grands apprêts de viandes pour les nourrir, ni de divertissements pour les réjouir. » (Fén., Éduc. des filL, c. v.) « Pour la nourriture et les autres besoins de la vie,-, les patriarches n'étaient aucunement délicats. Les lentilles que Jacob avait préparées, et qui tentèrent si fort EsaO, peuvent faire juger de leurs viandes ovdina.\res, » (Fleury, Mœurs des Israël., iv.) (t Le mot de pain se prend communément dans l'Écriture pour toutes sortes de viandes. » (Id., ibid., xii.) « On apporta les viayides, et nous nous assîmes tous deux à table. » (Le Sage, Guzm. , liv. II, ch. iv.) « Que vois-je, ma sœur? dit-il d'un air de maître ; pourquoi toutes ces viandes? Qui de nous deux se marie aujourd'hui? » (Id., ibid.)

2 Avoir peur que, comme craindre que, qui aujourd'hui gouvernent toujours le subjonctif, s'employaient fréquemment au dix-septième siècle, avec le futur. « Il y a cette heure un grand ordre à Paris pour les boues, parce que les maisons sont taxées à deux fois plus qu'elles ne l'étaient, m^àsj'ai peur que cette grande furie ne durera pas, et qu'insensiblement nous retournerons au premier désordre, et qu"il y fera crotté comme devant. » (Malh. à Peiresc, 3 oct. 1608.) « M. le duc de Bourgogne, qui est notre unique ressource, est malheureusement décrédité, et je craiîis qu'on ne fera rien de ce qu'il faut pour relever sa réputation. » (Fén. au duc de Chevr., 3 déc. 1708.) « Si la paix ne vient point,

ma vie tout ce bien que vous m'avez fait, et que ce sera seulement dans mon cœur que je serai aussi libéral que vous. Mais vous êtes si généreux que vous vous contenterez, je m'assure, de cette reconnaissance secrète, et aimerez en moi une bonté toute nue, qui me tiendra lieu de ces autres vertus plus fines et plus subtiles, que je n'ai pu apprendre à la cour. Certes, comme je ne demande point de louanges (qui sont les seconds parfums que vous me donnez), i\ cause que je ne pense pas en être digne : aussi, crois-je que vous ne me sauriez refuser de l'atTection, puisque c'est la mériter que d'être passionnément comme je suis.

Monseigneur,

Votre, etc.

Le 25 décembre 162G.

A Monsieur de la Motte Saint- ^nriii.

Monsieur,

Encore qu'étant à Rome, je doive craindre l'Inquisition, néanmoins je vous aime si fort, que je ferai volontiers un péché pour l'amour de vous, et me hasarderai de parler à un excommunié, afin d'avoir le contentement de vous entretenir. Ce sera pourtant, s'il vous plaît, à la charge que vous me ferez une réponse catholique, et qu'on ne saura point que j'ai d'intelligence avec les Huguenots. Mais peut-être que vous n'êtes plus de ces gens-là, et que le voyage de Béarn et la prise de Prague vous ont converti. Au moins il me semble que vous seriez bien aveugle si vous ne vous hâtiez de sortir d'un vaisseau qui fait naufrage, et si vous ne considériez que ceux de votre parti sont si vivement poursuivis de tous côtés, qu'ils ne se peuvent plus sauver qu'en se jetant dans l'Église. Je pardonnerais b. un homme qui se laisserait mourir en temps de peste. Mais à cette heure que la corruption a cessé, et que cette fatale influence est passée, ne trouvez pas mauvais si je vous dis que vous ne sauriez plus être malade que par votre faute. 11 ne faut pas que vous vous mépreniez en cette occasion, ni que l'exemple de nos voisins soit cause que vous vous flattiez de quelque espérance. Ce n'est qu'aux

il est à craindre que la campagne prochaine nous donnera de grands embarras. u (Id., ibid., 14 sept. 1711.) « Je ne crains que trop qii'e//e sera occupée des jalousies, des délicatesses, des ombrages, des aversions, des dépits, et des finesses de femme. Je ne crains que trop (iu"e//e n'entrera que dans des partis faibles, superficiels.» (Id., i6trf., 3 mars 1712.)

56 LES PROSATliURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

Pays-Bas où ^ il semble que Dieu favorise les révoltes. Partout ailleurs il est du côté de la royauté, et veut que nous laissions à sa providence le changement des États et la punition des princes, sans toucher à une chose qu'il s'est entièrement réservée. Pour moi, comme je trouve bon que la puissance souveraine soit modérée par le conseil des gens de bien, je n'ai jamais approuvé qu'elle fût affaiblie par la désobéissance des rebelles. La liberté ne doit pas être plus éloignée de la servitude que de la licence, et pour rendre un État heureux, il faut qu'un prince soit aimé des sujets qui le redoutent. Vous m'avouerez que ceux de la Rochelle n'ont point été, jusques ici, de cette opinion ; ils veulent toujours avoir quelque chose qui les dispense de l'obéissance, et s'ils étaient assurés que le roi se fît demain huguenot, encore aujourd'hui ils seraient catholiques. C'est un peuple ennemi de l'ordre et de la police. Il ne peut souffrir que la tête soit audessus des autres parties du corps. Il voudrait, ou dégrader ou éteindre toute la noblesse. Ne vous mêlez donc point, si vous me croyez/ avec ces gens-là, qui haïssent en partie le roi à cause qu'il est le premier gentilhomme de son royaume, et qui vous ôteront d'abord tous les avantages que votre naissance vous a donnés sur ceux qui sont au-dessous de vous. Parmi eux, un artisan sera bien fondé de vous disputer la préférence, et il vaut beaucoup mieux être de la maison de ville, que de celle de Rohan ou de la Trémouille. Et si cela est, voulez-vous employer votre bien et votre fortune pour maintenir une si honteuse tyrannie, et vous embarquer en cette guerre, où vous ne pouvez pas seulement espérer des blessures honnêtes ni une mort innocente. Je ne crois pas que vous soyez si ennemi de vous-même, que de vous porter à une telle résolution, ni que vous fassiez difficulté de changer avec le temps, les hommes et les affaires. Il n'y a que ceux qui sont ennuyés de vivre qui s'attaquent aujourd'hui au roi, et tout le monde demeure d'accord que rien ne lui est impossible en son État, et qu'il n'y a plus de salut hors de son service. Je vous avoue bien que la nécessité a de cruelles armes, et que les morsures des bêtes qui sont aux abois, sont quelquefois dangereuses. Mais vous m'avouerez aussi qu'il y a une infinité de remèdes contre le désespoir des vaincus, et qu'après tout, la raison veut que les plus forts soient maîtres des autres. J'attends là-dessus de vos nouvelles, mais je vous supplie qu'elles soient telles que je les désire, puisqu'il est en votre pouvoir de les faire

1 Aujourd'hui il faudrait que.

bonnes ou mauvaises, et que si vous n'avez dessein de vous perdre, vous pouvez encore passer du côté de la victoire ^. Je suis,

Monsieur,

Votre, etc.

{Lettres, I, 26.)

Caractères de la fausse piété.

Qu'on ne me parle point de cette grossière imitation de piété, qui ne cherche que des spectateurs ; qui amuse le monde de mines, et s'emploie plutôt à conduire les mouvements de la tête et à donner un certain ton au visage, qu'à régler les affections de l'âme. C'est une pure action du corps et des moins difficiles de cette vie. Les plus maladroits y réussissent du premier coup ; elle ne demande ni force ni industrie, et ne baille pas plus de peine que ces petits jeux qui divertissent sans travailler et qui s'apprennent sans maître. C'est une sorte d'oisiveté déguisée sous un nom plus honnête que le sien propre; ou pour le plus une occupation languissante et paresseuse, de laquelle un homme se sait fort dignement acquitter, encore qu'il ne sache rien faire, et qui se passe quasi toute, ou à murmurer quelques parties confuses, ou à remuer simplement les lèvres, ou à s'adoucir tout d'un coup les yeux, après avoir contrefait le triste. [Le Prince, ch. VII.)

lia France a toujours tout fait pour sa perte j la ProTiilence a toujours réparé ses fautes.

Nous avons beau nous flatter, et corrompre la fidélité de notre histoire, jusqu'ici nous devons notre conservation plutôt à toute autre chose qu'à nous-mêmes; et si depuis la naissance de l'Etat, on excepte seulement la vie de deux princes et quelques années de celle des autres, il se peut dire que la fortune a gouverné parmi nous souverainement, et qu'en la conduite de nos affaires, elle n'a laissé que fort peu de part au sens et à la raison. On a mis en proverbe notre légèreté, notre inconstance et notre folie. On a dit que la France était un vaisseau à qui la tempête servait de pilote. Nos pères ont conduit leurs guerres sans discipline, et leurs négociations sans secret. Leur façon d'agir était aussi peu

1 Cette lettre ne peut pas être citée comme un modèle d'élévation de sentiments.

réglée que s'ils eussent eu dessein de perdre en tous les traités ; leur vaillance aussi étourdie que s'ils se fussent bandé les yeux pour combattre. Ils nous ont pourtant laissé ce qu'ils gouvernaient si mal, et leur État est venu jusqu'à nous dans cette confusion et dans ce désordre. Toutes les maximes reçues universellement pour véritables, se sont trouvées fausses en ce qui nous regarde ; tous les signes d'une mort certaine ont été vains quand ils ont paru sur nous : toute la sagesse étrangère s'est trompée, au ^ jugement qu'elle a fait de la durée de notre monarchie.

Après la prison de Jean et de François, qui furent l'une et l'autre des fruits de leur imprudence, il y avait toutes les apparences du monde que ce royaume changerait de maître et ne serait plus qu'une province de nos ennemis : toutefois le voici encore sous la puissance de Théritier légitime de ces braves prisonniers. Les rois d'Angleterre, qui ont régné et qui ont été couronnés à Paris, n'y avaient hier qu'un ambassadeur, et n'y ont plus aujourd'hui personne. Il ne leur reste de toutes ces conquêtes qu'ils ont faites, qu'un nom inutile que nous leur laissons, pour embellir leurs titres, et pour se consoler de leurs pertes : et après tant de batailles gagnées, je ne sais quoi les a fait fuir, et les a chassés d'un pays où ils croyaient être chez eux, et où il n'y avait plus que trois ou quatre villes qui fussent françaises.

L'Espagne ayant quasi eu les mêmes avantages, s'est vue trompée par le même événement. Nous lui avions ouvert toutes nos portes; nous avions reçu ses garnisons dans nos villes, et ses ministres dans notre conseil. La plupart de nos gens, s'ils eussent été nés à Madrid ou à Tolède, ne pouvaient pas être meilleurs Espagnols qu'ils n'étaient, et tout le monde courait en foule et les yeux fermés à la servitude. Néanmoins cette disposition au changement et ces avances de la victoire n'ont de rien servi à Philippe ni à son infante. Nous n'avons pu perdre ce que nous avions donné ; nous n'avons pu tomber sous une domination étrangère, quoique notre chute fût notre dessein. Les chaînes que nous demandions nous ont été refusées, et notre patrie nous a demeuré ^ après l'avoir livrée à notre ennemi.

Ailleurs il ne faut qu'une guerre civile pour mettre un Etat en

1 Emploi excellent, quoique aujourd'hui peu usité de à pour dans, au sujet de. On a dit de même : « Si l'on dit vrai, je suis bien trompée à cette femme. » (M^'de Maint, à d'Aubigné, 19 avril 1C75.)

2 L'emploi de l'auxiliaire être, avec demeurer, dans cette signification, serait aujourd'hui de rigueur.

pièces, et abolir le gouvernement monarchique, mais qu'avonsnous vu autre chose que des guerres civiles depuis la mort de Henri second? Et n'ont-elles pas été si fréquentes qu'on a pu longtemps compter les années par les traités de paix qu'il fallait faire? Nos rois signèrent l'arrêt de leur mort, ou au moins de leur déposition, quand ils signèrent la Ligue, et que, pressés entre les deux factions qui déchiraient leur royaume, ils donnèrent à celle-ci leurs armes et leur autorité, afin de demeurer désarmés et découverts contre les entreprises de l'une et de l'autre. S'ils se fussent gouvernés par la raison, ils n'eussent jamais fait une telle faute ; et s'il y eût eu de la prudence en ce temps-là, il n'y eût eu ni Ligue, ni Huguenots. Ce dernier parti, qu'il fallait étouffer au berceau, lorsqu'il n'était qu'à demi formé, et que les plus débiles mains le pouvaient défaire, a crû aussi par l'indulgence du souverain, a pris sa première vigueur du mépris qu'on faisait de sa faiblesse, et est monté enfin à une si prodigieuse grandeur, qu'il a souvent balancé les forces royales, et qu'il a fallu que sa ruine ait été le chef-d'œuvre de Louis le Juste.

Mais avant que ce généreux prince fût venu au monde pour accomplir notre salut, et arrêter les choses au point où elles doivent demeurer, combien de fois ces deux puissantes factions ont-elles failli leur coup ! A combien peu a-t-il tenu que nous n'ayons vu une république de Languedoc? qu'il n'y ait eu des états de Guyenne? qu'il ne se soit fait des ducs de Bourgogne et des comtes de Provence? Et qui pouvait répondre à nos pères que la rébellion attendît à faire ses derniers et ses extrêmes efforts contre celui qui seul était capable de la détruire? Nous avons toujours été les ouvriers et les artisans de nos malheurs. Nos ennemis ont élevé leurs remparts et bâti leurs forts à l'ombre de nos paix et de nos traités. Ils se sont agrandis et maintenus sous notre protection. Ils se sont chauffés et nourris en notre sein. La faiblesse et la timidité des maîtres a été cause de l'audace et des entreprises des serviteurs. Tout l'État s'est ressenti des victoires et de la lâcheté du cabinet. Du mépris que le prince faisait de sa charge, est venu celui qu'on a fait de son autorité. Il eût été obéi, s'il eût su régner.

Parmi nous la peine ni la récompense n'ont presque jamais été connues. Les grands ont toujours offensé impunément les petits, les faibles ont toujours été la proie des plus forts ; on a toujours méprisé les gens de bien, pour ce qu'on ^ n'a point de

1 Forme vieillie, synonyme de parce que.

peine à les conserver, ni de crainte à les défendre. Aristophon se glorifiait à Athènes, d'avoir été accusé soixante et quinze fois, et d'avoir autant de fois corrompu ses juges. Ici les méchants ont bien plus heureusement réussi. Ils n'ont pas seulement joui de l'impunité, on leur a donné des récompenses. Ils ont été recherchés avec beaucoup de soin, et traités avec toute sorte de faveurs. Ils ont gagné perpétuellement à l'exercice du mal : ils ont profité de toutes leurs fautes. Celles qui méritaient le plus sévère châtiment ont été les plus chèrement payées; et nous avons vu un vieux pêcheur qui montrait trois maisons qu'il avait acquises de l'argent que le roi lui avait donné, pour avoir été des trois conjurations contre son service. Tellement que lui et ses compagnons n'avaient garde de se repentir d'un si bon crime, ni de trouver que la rébellion fût une chose mauvaise, puisqu'ils en tiraient de si notables commodités, et qu'elle était si libéralement récompensée.

Ce n'était pas régner ; ce n'était pas vaincre ; ce n'était pas triompher ce qu'on faisait en ce temps-là : c'était vivre seulement, et aller d'un jour à un autre ! L'état des affaires n'était ni paix, ni guerre, ni trêve : c'était un repos d'assoupissement, qu'on procurait au peuple par artifice ; et le somme des criminels et des obsédés n'était pas plus agité ni plus inquiet que cette trompeuse tranquillité. On ne savait point guérir, on savait seulement farder les malades et leur faire le visage bon. Ceux qui gouvernaient voulaient apprivoiser la rébellion en la caressant. Ils la soûlaient de bienfaits et de gratifications. Mais par là ils la rendaient plus puissante, et non pas meilleure; ils augmentaient sa force, et ne diminuaient point sa malice. Aucunes fois ^ ils lui étaient quelques hommes qui étaient à vendre, et des avantages qui ne leur servaient de rien, et ne voyaient pas que c'était cultiver le désordre, que de toucher ainsi légèrement à ses branches et à ses rejetons, et ne point mettre le fer à son tronc et à sa racine.

Toutes les hautes entreprises les épouvantaient, toutes les grandes choses leur paraissaient monstrueuses. Tout ce qui n'était pas aisé, ils l'appelaient impossible ; et la peur leur grossissant les objets, et leur multipliant presque à l'infini chaque individu, quand trois mal contents se retiraient de la cour avec leur train, ils se figuraient une armée de rebelles à la campagne, qui entraînait les villes et les communautés 2 après elle, sans

1 Quelquefois, Archaïsme.

2 Les communes,

trouver de résistance. Ensuite de quoi ils ne se mettaient point en devoir de les châtier, mais ils tâchaient de les adoucir, et au lieu de les aller visiter avec des canons et des soldats, ils leur envoyaient des gens de robe longue, chargés d'offres et de conditions, et leur promettaient beaucoup plus qu'ils ne pouvaient espérer de la victoire.

Ainsi la bonté du prince était une rente et un revenu certain aux i méchants, 11 épuisait ses coffres pour soudoyer les armées de ses ennemis, et payait tous les jours une chose qu'il n'acquérait jamais. A la moindre rumeur, il descendait de son trône pour traiter avec ses sujets. D'un souverain, il se faisait une personne privée, et d'un législateur un avocat. Par cette brèche, l'entre-deux qui le sépare du peuple était rompu, et la puissance changée en égalité. Les coupables montaient sur le tribunal, et délibéraient de leur propre fait avec leur juge : ils nommaient le lieu de la conférence, et on acceptait : ils choisissaient pour conférer les personnes en qui ils avaient plus de confiance, et on leur donnait ces personnes agréables. Et là il ne se parlait ni de grâce ni de pardon : ces termes eussent été trop rudes, et leur eussent fait mal aux oreilles; mais le maître ofi'ensé déclarait solennellement que tout avait été fait pour le bien de son service, et savait bon gré à ses serviteurs infidèles des affronts qu'il avait reçus d'eux.

Finalement le dessein du cabinet n'étant que de séparer les alliés et de détourner l'orage présent, on leur accordait plus qu'ils ne demandaient, on était prodigue de la foi publique; on ne ménageait point le nom du roi, et de cette sorte ils se trouvaient sur le bord de deux extrémités également dangereuses ; car, soit qu'il voulût tenir sa parole en ruinant ses affaires, soit qu'il les remît en la violant, il était toujours réduit à une déplorable élection 2, ou de hasarder son État pour être fidèle, ou de manquer à son honneur pour demeurer roi.

Ces désordres et autres semblables ne devaient-ils pas perdre

1 Pour les. Tout le dix-septième siècle a gardé cette acception qui a, de nos jours, été reprise par quelques écrivains.

- Choix, alternative. Election dans le sens de choix en général, est tout à fait passé d'usage, mais se rencontre dans plusieurs bons écrivains du dixseptième siècle. « Les preuves que le public a déjà reçues de la sagesse et de la probité de monsieur le chancelier... ne permettent pas de craindre que sa conduite ne réponde à l'éclat de ses ancêtres, à la splendeur de sa charge, et à Véleclion de son prince. (Le Maistre, Plaid.) » Corneille, dans une de ses comédies et dans une de ses tragédies, a plusieurs fois employé élection dans la signification particulière de choix de cœur.

la France? et beaucoup d'États n'ont-ils pas péri à moins que cela? Elle a pourtant fait mentir tous les devins; elle a réfuté tous les politiques ; elle a mis des exceptions à toutes les règles générales ; et il n'y aurait pas tant de quoi s'étonner, qu'un corps dont le tempérament fût mauvais et la constitution déréglée, fût parvenu à une extrême vieillesse par des blessures, par des excès et par des débauches que de considérer douze cents ans que cet État a duré contre toutes les apparences humaines. C'est un vieux débauché qui a fait ce qu'il a pu pour mourir et qui vit en dépit des médecins : c'est notre fortune qui a corrigé tous, les défauts de notre conduite ; c'est le hasard qui nous a sauvés : ou pour nommer notre bonheur plus chrétiennement, et quitter les termes de l'usage corrompu qui sentent encore le paganisme : c'est Dieu qui a pris un soin particulier de la France abandonnée, et a voulu être son curateur dans la confusion de ses affaires, c'est sa providence qui a perpétuellement combattu contre l'imprudence des hommes, c'est le ciel qui a fait autant de miracles qu'ils faisaient de fautes. {Le Prince, ch. xv.)

Tibère exemple de la punition des tyrans.

Tiberium non fortuna, non solitudines protegebant, quin tormenta pecforù masque ipse pœnas faterelur. Quippe si recludantia^ tyrannorum mentes, posset aspici laniatus et ictus.

Que les princes se glorifient tant qu'il leur plaira de ne voir rien que le ciel qui soit plus élevé que leur trône; qu'ils parlent tant qu'ils voudront de l'indépendance de leurs couronnes ; il y a deux tribunaux dont ils ne peuvent décliner la juridiction et devant lesquels il faut, tôt ou tard, qu'ils se représentent. C'est au dehors le tribunal de la renom7née, et celui de la conscience au dedans. Quoi qu'ils fassent, quoi qu'ils disent, ils sont du ressort de ces deux juges. Ils ne sauraient s'empêcher de comparaître devant l'un et l'autre tribunal, et d'y rendre compte de leurs actions.

Tibère a humilié toutes les âmes ; il a dompté tous les courages, il a mis sous ses pieds toutes les têtes ; il s'est élevé audessus de la raison, de la justice et des lois. Il pense avoir ôté à Rome jusqu'à la liberté de la voix et de la respiration. Ou les pauvres Romains sont muets, ou ils n'ouvrent la bouche que pour flatter le tyran. Mais un homme possédera-t-il sans trouble la gloire d'être plus craint que les Dieux? (On parlait ainsi en ce

temps-là.) Goûtera-t-il sans contradiction le fruit de cette victoire inhumaine qu'il a remportée sur les esprits? Jouira-t-il paisiblement des avantages de sa cruauté, de la peur et du silence de ses sujets, de la lâcheté et des mensonges de ses courtisans? La vérité, qu'on retient captive, ne sortira-t-elle point par quelque endroit? Ne paraîtra-t-elle point en quelque lieu à la honte et à la confusion de Tibère? Oui certes ! et d'une étrange sorte.

Des extrémités de l'Orient il lui vient une grande lettre qui délivre la vérité opprimée ; qui la venge des espions et des délateurs, qui efface les odes et les panégyriques de la flatterie. Cette lettre injurieuse est écrite de la main du roi des Parthes, et il n'y a pas moyen de la supprimer. Ce n'est point un cartel d'ennemi à ennemi ; c'est une satire, c'est un pasquin ; c'est quelque chose de pis, ou plutôt ce sont les premières pièces d'un procès criminel intenté par le genre humain que les vices de Tibère avaient offensé. Au nom de toute la terre, un roi se déclare partie, prend la parole contre un empereur.

Après lui avoir reproché sa mauvaise haleine, sa tête pelée, son visage pétri de boue et de sang, les monstres ^ et les prodiges de ses débauches, en un mot, les plus visibles défauts de sa personne et les crimes les plus connus de sa vie, cette grande lettre, cette lettre injurieuse lui conseille, pour conclusion, de mettre fin, par une mort volontaire, à tant de maux qu'il souffre et qu'il

1 Synonyme de prodige, chose prodigieuse, chose inouïe. Sens vieilli, mais très-fréquent au dix-septième siècle et encore employé au dix-huitième. «Cette négligence en une affaire où il s'agit d'eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit; elle m'étonne et m'épouvante : c'est un monstre -ponv moi.» (Pasc. , Pens. i.) «Quels monstres d'opinions se faut-il mettre dans l'esprit, quand on veut secouer le joug de l'autorité divine!» (Boss^, Hist. univers., 2* partie, cliap. xxvii.) « Détestable raffinement de nos jours ! monstre de nos mœurs ! » (Fén. , Serm. pour l'Épiph., i* part.) « La tradition universelle rejette comme un momtre un ministère dressé par une confédération de laïques. » {Id., Minisf. des Past., chap.ix.) « Je suis inexcusable de m'aveugler moi-même par un doute capricieux, et mon doute universel est un monstre, » (Id., Exist. de Dieu, l, 1.) « Il faut donc de deux choses l'une: ou que votre vie soit un motistre dans l'ordre de la grâce, ou que saint André, avec toute la vertu et toute la force de son apostolat, ne vous ait pas encore persuadé. Que votre vie soit un monstre dans l'ordre de la grâce, si, croyant d'une façon, vous vivez de l'autre... » (Bolt.d., Pancg. de saint André, V part.) « Une pièce mal écrite, mal débrouillée, obscure, chargée d'incidents incroyables, qui n'a de mérite que celui d'un pantomime ou d'un décorateur, n'est qu'un monstre dégoûtant. » (Volt., Des divers chnngemeiits arrivés à l'art tragique.) « Ces pièces sont des monstre en tragédie.» (Id., E^sai sur la poésie épiq., chap. ii.) « J'aimerais peut-être mieux l'Opéra, si on n'avait pas trouvé le secret d'en faire un monstre qui me révolte. » (Id., Candide, XXV.)

fait souffrir, V exhorte de donner par là à toute la terre la seule satisfaction qu'elle pouvait recevoir de lui.

Vous voyez comme la renommée condamne Tibère par la bouche des étrangers ; mais la conscience souscrit à cet arrêt par le propre témoignage de Tibère; car, environ ce temps-là, il écrit lui-même une autre lettre au sénat, dans laquelle il maudit sa malheureuse grandeur avec des paroles de désespoir. Il découvre à nu les inquiétudes et les peines d'une âme ennuyée de tout, et mal satisfaite de soi-même, abandonnée de Dieu et des hommes, qui a perdu jusqu'à ses propres désirs, qui ne peut ni vivre ni mourir. 11 semble qu'il veuille faire pitié à ceux à qui il faisait encore peur.

Quid scribam vobis, patines conscripli, aut quomodo scribam, aut guid omnino non scribam hoc temporel Dd me deceque pejus perdant quchn perire quotidie sentio, siscio. L'histoire ajoute : Adeo fucinora atque flagitia sua ipsi quoque in supplicium verterantl

Les saintes Écritures et les saints Pères sont partout de l'opinion de l'histoire et ne trouvent point de pareil supplice à celui de la conscience i. Si nous les en croyons, la mauvaise chose que c'est quand le bourreau est la même personne que le criminel ! La justice divine paraît quelquefois avec éclat et fait des exemples qui sont vus de tout le monde : quelquefois aussi, elle s'exerce secrètement et abandonne les méchants à leur propre cœur et à leurs propres pensées.

Cette impunité apparente n'est ni grâce ni faveur ; l'entrée du palais ne montre rien de funeste, et tout rit par le dehors ; mais le lieu du supphce, c'est le cabinet, c'est l'intérieur de l'homme, c'est le plus profond de l'âme. Et, là dedans, il y a une solitude affreuse et terrible, qui est plus à craindre que les spectateurs et que l'échafaud, parce qu'elle n'a ni qui la console ni q-ui la plaigne. Sans parler de ce qui doit se faire en l'autre monde, Dieu a divers moyens de se venger de ses ennemis en celui-ci; mais il ne saurait mieux les punir qu'en laissant leur peine à leur discrétion. {Socrate chrétien, discours xi''.)

lies bienfaits d'un sag^e gouTernement se prolong^ent bien au delà de sa durée.

Il est vrai que nous apprenons de quelques exemples qu'on a

1 II faudrait dire aujourd'hui : ne trouvent point de supplice pareil h, celai de la conscience.

vécu autrefois assez heureusement sous ces molles et languissantes dominations et qu'elles n'ont pas toujours été funestes à la patrie. Mais il faut prendre garde dans l'histoire, si l'administration que nous louons n'est pas la suite d'un meilleur règne, si ce n'est point la chaleur d'un feu qui n'est plus et le mouvement du branle qui a cessé. Il faut remarquer si ce ne sont point les vertus des pères qui soutiennent les vertus des enfants et leur épargne qui fournit à leurs débauches. Car, en effet, après un long ordre les affaires vont presque d'elles-mêmes et la police i ne peut pas recevoir sitôt d'altération, se ressentant encore de la bonne impression de quelque grand prince. D'ailleurs, c'est le naturel des choses du monde de demander du temps et d'avoir de la peine à passer d'un état à l'autre ; de sorte que, s'il est arrivé que la république soit demeurée sous telles puissances, faibles, débiles, mal assurées, elle était peut-être obligée de son repos aux bons et solides fondements qui avaient été posés de longue main, quoiqu'on ne mît au dessus que du chaume ou de la terre. Ce n'était pas tant un fruit du gouvernement présent que les restes de l'heureuse conduite du passé.

{Aristippe, dis cours v^)

* Administration régulière deVÉtat; ancienne signification conforme à l'étymologie grecque, TtoXixet'a.

Prosateurs du xvii' siècle, I.

VOITURE (Vincent).

Balzac appelle Voiture. Ce sont deux auteurs qui se suivent nécessairement dans une histoire de la littérature française, à cause de leurs ressemblances et de leurs différences, et parce que l'un a été en quelque sorte le père de l'autre. « La mémoire de son auteur m'est chère, disait Balzac, du livre de Voiture, lorsqu'il eut paru, et je suis intéressé à sa réputation, parce que je puis dire sans reproche que j'y ai contribué quelque chose. S'il est vrai, ce que vous croyez, que j'aie montré le chemin à beaucoup de gens, comme j'avoue qu'ils y ont fait plus de progrès que moi, ils ne peuvent pas nier que je ne leur aie ouvert le passage en leur montrant le chemin. M. de Voiture a été de ces gens-là... »

Voiture n'a jamais voulu être auteur et n'a jamais rien imprimé; néanmoins par ses lettres, qu'il adressait de tous les coins de la France et de l'Europe à ses amis et amies, mais qu'il ne croyait pas, comme Balzac, dignes d'occuper la moitié du monde, et dont une partie fut publiée après sa mort par son neveu Pinchesne, il s'est fait un nom durable dans les lettres.

Balzac voulait surtout étonner et se faire admirer ; Voiture chercha principalement à faire rire ; toutefois, avec un objet différent, il tomba, comme son rival, dans le phœbus ; mais, dans l'emphase de ces deux auteurs, il y avait une différence essentielle, qui a été bien saisie par Bouhours: « Une des différences qu'il y a entre Voiture et Balzac, dit ce bel esprit, c'est que le premier ne s'élève point au-dessus de sa portée ordinaire, qu'il n'y fasse faire réflexion et qu'il ne se corrige lui-même, en quelque sorte ^ » Et un peu plus loin : « En se moquant de soi-même et des autres, il raccommode ce qu'il vient de dire, et on voit bien que cela n'est dit que pour être raccommodé. « Et encore : « Je m'étonne que Girac ait accusé Voilure de n'avoir rien qui sentît ]igAza.c: Nihil hubet Balzacianum. A'pvcs iout, quelque essor que Voiture prenne, il ne s'élève jamais si haut qu'on le perde de vue. Dans ses hyperboles les plus fortes et les plus hardies, il y a quelque chose de son caractère, et Voiture académicien, enflé et guindé, si vous voulez, est toujours Voiture, ou n'est tout au plus que Balzac mitigé. » L'élégant jésuite revient sur la même pensée dans un autre ouvrage :

1 BoBUOBRS, Pensées ingémeuses des anciens et des modernes.

VOnURE. 67

« Voilure, dit-il, est bien éloigné de ce caractère. Ille prend sur un ton railleur dès qu'il avance quelque chose d'hyperbolique. C'est un écrivain enjoué, qui, dans une petite débauche d'esprit, dit des folies de gaieté de cœur pour se réjouir et pour réjouir les autres ; de môme à peu près qu'en dirait un homme de belle humeur qui, étant à table avec ses amis, ferait semblant d'extravaguer après avoir un peu bu *, » Le neveu de Voiture, Pinchesne, recommandait les ouvrages de son oncle à la bienveillance du lecteur, « par la raison, dit-il, qu'on n'avait rien lu de lui qui ne fût à l'avantage de ceux dont il avait parlé. » En effet, le fond de ses lettres n'est que galanterie quand il écrit à des femmes, ou flatterie quand il écrit à des hommes. Il faut avouer qu'il possédait d'une manière remarquable le talent de flatter et de louer.

« Voiture, dit Bouhours *, à mon gré, est de tous nos écrivains celui qui prépare le mieux une louange, qui loue le plus finement en prose : car il sait louer en ne faisant semblant de rien, en faisant quelquefois des reproches, ou en donnant des avis, en disant même quelquefois des injures, ou en témoignant du dépit.

« Voyez de quelle manière il loue le duc d'Engliien sur le succès de la bataille de Rocroy. « Monseigneur, vous en faites trop pour le pouvoir souffrir en silence ; et vous seriez injuste si vous pensiez faire les actions que vous faites, sans qu'il en fût autre chose. Si vous saviez de quelle sorte tout le monde est déchaîné dans Paris à discourir de vous, je suis assuré que vous en auriez honte, et que vous seriez étonné de voir avec combien peu de respect et peu de crainte de vous déplaire tout le monde s'entretient de ce que vous avez fait. A dire la vérité. Monseigneur, je ne sais à quoi vous avez pensé; et c'a été sans mentir trop de hardiesse d'avoir à votre âge choqué deux ou trois vieux capitaines que vous deviez respecter, quand ce n'eût été que pour leur ancienneté ; fait tuer le pauvre comte de Fontaines, qui était un des meilleurs hommes de Flandre, et à (lui le prince d'Orange n'avait jamais osé toucher; pris seize pièces de canon qui appartenaient à un prince ([ui est oncle du roi et frère de la reine, avec qui vous n'aviez jamais eu de différend, et mis en désordre les meilleures troupes des Espagnols qui vous avaient laissé passer avec tant de bonté. J'avais bien oui dire que vous étiez opiniâtre comme un diable, et qu'il ne faisait pas bon vous rien disputer; mais j'avoue que je n'eusse pas cru que vous vous fussiez emporté à ce point-là. Si vous continuez, vous vous rendrez insupportable à toute l'Europe, et l'Empereur ni le roi d'Espagne ne pourront durer avec vous. »

L'art d'assaisonner la louange du sel de la plaisanterie est incontestablement prodigieux chez Voiture.

Quelques-unes de ses lettres ont des mérites plus sérieux; ainsi celles à Costar, dans lesquelles il discute avec une aisance et une légèreté charmante plusieurs points d'érudition. Certaines sont ravissantes de sentiment, comme celle au maréchal de Grammont sur la mort de son père. Plusieurs autres sont d'un ton élevé sans empliase ; ainsi le fragment de l'éloge du comte d'Olivarcs, et surtout la lettre

1 Manière de lÀcn penser, i" dial.

2 Ibid., 2' dialog.

sur le siège de Corbie, où Voiture, avec la grande manière de Balzac, et une aisance dans le relevé qui manquait à Balzac, sut se placer pour juger le cardinal-roi encore vivant au point de vue de la postérité.

Voilure était d'une naissance très-obscure ; son père était marchand de vin ; cependant il fil des études soignées au collège de Boncour, puis alla éludier en droit à l'université d'Orléans.

Vers 1624 ou 1625, Chaudebonne rencontra Voiture dans le monde: « Monsieur, lui dit-il, vous êtes trop galant homme pour demeurer dans la bourgeoisie ; il faut que je vous en tire. )> Il le conduisit à l'hôtel de Rambouillet, et bientôt il devint «l'âme du rond^». Sa fortune était décidée.

Par son esprit aimable et liant, par ses talents agréables, il se fit estimer de M. de Cbavigny, des maréchaux de Schomberg et de Grammont, du grand Condé, du prince de Conti. Il fut admis à l'intimité de Gaslon, duc d'Orléans, qui, par les grâces de son esprit plus encore que par ses largesses, gagna Voiture à sa cause et l'employa dans des affaires très-délicates.

Il accompagna M. de Fargis en Espagne, en qualité de fondé de pouvoirs de Monsieur, pour négocier auprès du comte d'Olivarès, au profit du frère de Louis XllI. Pellisson nous apprend que Voiture, pendant Son séjour en Espagne, avait composé plusieurs mémoires ; mais ij n'en est resté aucune trace.

Voiture sut et voulut principalement plaire aux dames : « Cet homme, dit M™' de Motteville, avait de l'esprit, et, par l'agrément de sa conversation, il était l'amusement des belles ruelles des dames qui font profession de recevoir bonne compagnie. »

Le favori de toutes les dames qui se piquaient de bel esprit, le héros de l'hôtel de Rambouillet, avait été reçu de l'Académie française en IGSi- En 1638, étant allé à Rome solliciter un procès en faveur de M^" de Rambouillet, il fut élu membre de l'Académie des Humoristes. « Il y a, écrit-il à Costar, parmi eux (les Romains), une académie de certaines gens qui s'appellent les Humoristes, qui est à peu près comme qui dirait bizarres ; et en effet ils le sont tant, qu'il leur a pris fantaisie de me recevoir dans leur corps, et de m'en donner avis par une lettre que m'a écrite un de leur compagnie. » Voiture avait des titres particuliers à cette admission. Il paraît qu'il parlait et écrivait aussi bien en italien et en espagnol qu'en sa langue originaire.

Le dix-septième siècle fut en général favorable au héros de l'hôtel de Rambouillet. Dans la pompe funèbre de Voiture, Sarrasin, mêlant ingénieusement l'éloge et la critique, parle ainsi de son rival : « On fit plusieurs jugements de son génie dans les lieux où il passa : les uns le prenaient pour un génie enjoué, les autres pour un génie particulier, quelques-uns pour un grand génie. Il ne sembla commun à pas un, et pas un ne le trouva mauvais. »

^ Lettre de Chapelain à Voilwe.

« Ce qu'il y a de plus à louer dans ses écrits, dit Pellisson, c'est que ce ne sont pas des copies, mais des originaux ; et que, sur la lecture des anciens et des modernes, de Cicéron, deTérence, de l'Arioste, de Marot et de plusieurs autres, il a formé je ne sais quel caractère nouveau qu'il n'a imité de personne, et que personne presque ne peut imiter de lui *. »

La Bruyère lui accorde des éloges plus grands encore : « Balzac, ditil, pour les termes et pour l'expression, est moins vieux que Voiture ; mais si ce dernier, pour le tour, pour l'esprit et pour le naturel, n'est pas moderne et ne ressemble en rien à nos écrivains, c'est qu'il leur a été plus facile de le négliger que de l'imiter, et que le petit nombre de ceux qui courent après lui ne peut l'atteindre ^. »

Charles Perrault accorda une belle place à Voiture dans ses Hommes illustres et le célébra en ces termes : «« 11 entrait dans les écrits de Voiture, soit en prose, soit en vers, une certaine naïveté et une sorte de plaisanterie d'honnête homme qui n'avaient pas d'exemple, et dont toute l'antiquité la plus polie ne fournit point de modèle. S'il eut des admirateurs, il eut aussi des envieux de sa gloire, qui tâchèrent de la ternir d'une manière bien particulière, parce que c'était en le louant. Ils ne louaient et n'admiraient que deux ou trois de ses lettres: l'une, par exemple, où une carpe et un brochet font un dialogue ; l'autre, où il loue une abbesse de ne pas laisser aller le chat au fromage, voulant insinuer par là qu'il n'avait excellé que dans des bagatelles. M. Costar, qui sentait bien la malice de ces louanges, prit plaisir à en faire voir l'artifice ; il ramassa ce qu'il y a de plus fort, de plus noble et de plus pathétique dans toutes ses lettres, et fit un tissu où l'on voit briller une éloquence qui charme et qui enlève. Quoiqu'on ait lu plusieurs fois ces belles choses dans les endroits où elles sont placées, il n'est pas croyable combien on en est ébloui quand on les voit toutes ensemble, n

La Fontaine aima singulièrement Voiture ; mais, dans son épître au savant Huet, il avoue qu'il fut près de se laisser égarer par le goût des antithèses et des concetti, dont cet auteur est plein.

Boileau, dans sa meilleure satire, sa neuvième, a fait de Voiture un éloge qui a été souvent cité. Dans cet éloge, il ne compare point Voiture à Horace, comme on l'a souvent répété après Voltaire. Il demande à son esprit s'il a le talent et le génie qui font le vrai poëte:

« Et ne savez-vous pas que, sur le mont sacré, Qui ne vole au sommet tombe au plus bas degré; Et qu'à moins d'être au rang d'Horace ou de Voiture, ' On rampe dans la fange avec l'abbé de Pure?»

L'abbé de Pure voulait imiter la galanterie de Voiture, et Boileau

1 Histoire de l'Académie française, ch. x. ' Des ouvrages de l'esprit.

faisait des satires dans le goût d'Horace. L'auteur, s'égayant dans les remontrances qu'il se fait à lui-môme, dit à son esprit qu'il prenne garde d'avoir le môme sort, en imitant Horace, que l'abbé de Pure en imitant Voiture.

Dans un âge plus mûr, Despréaux caractérisa beaucoup mieux ce bel esprit par ces vers adressés à VÉquivoque :

« Le lecteur ne sait plus admirer dans Voiture

De ton froid jeu de mots l'insipide figure.

C'est à regret qu'on voit cet auteur si charmant,

Et pour mille beaux traits vanté si justement,

Chez toi toujours cherchant quelque finesse aiguë,

Présenter au lecteur sa pensée ambiguë,

Et souvent du faux sens d'un proverbe affecté,

Faire de son discours la piquante beauté. »

Dans ces critiques il y a encore une très-belle part d'éloge.

C'est ainsi que Voiture, lors môme que tant de brillants génies avaient paru, était toujours considéré des esprits les plus sains ; seulement on sentait mieux chaque jour que le bon et le mauvais étaient chez lui mêlés. Racine écrivait à son fils : « Vous pouvez prendre Voiture parmi mes livres, si cela peut vous faire plaisir; mais il faut un grand choix pour lire ses lettres ^ »

On disait dans un journal fameux, sous la fin du règne de Louis XfV : « Voiture et Costar, avec tous leurs talents, ne rétabliraient pas aujourd'hui les deux espèces de style épistolaire auxquels ils ont donné cours dans le siècle passé ^. » On n'essaya pas de rétablir un genre justement tombé, mais beaucoup continuèrent de lire et d'estimer celui qu'ils n'osaient plus imiter. On ne cessa pas, pendant un siècle, de 1649 à 1747, de réimprimer fréquemment Voiture. A partir de cette époque, le bel esprit de l'hôtel de Rambouillet ne fut presque plus lu. Le goût avait changé. « Le style de Voiture, qui a eu autrefois quelque réputation, disait le marquis d'Argenson, est à présent avec raison bien décrié. C'est un plaisant qui a quelque esprit, mais sans noblesse ni justesse'. »

Outre le changement opéré dans le goût public, une cause contribua beaucoup au discrédit où tomba Voiture : c'est que nombre de lettres sont difficiles à saisir, ou môme sont, dans certains passages, tout à fait incompréhensibles, à cause des mutilations prudentes, mais quelquefois maladroites, que les premiers éditeurs firent subir au texte de Voiture.

Cependant ce siècle, où Fontenelle, la Motte, Marivaux, jouirent

1 teltres de Racine à son fils.

* Mnnoires de Trévoux, février 1709.

* Mémoires et journal inédit du marquis d'Argenson, t. V, p. 161. P. Jannet, 1858.

VOITURE. 7i

d'une vogue si excessive, ne devait pas rejeter complètement Voiture. Il lui conserva, au contraire, de si nombreux partisans, que le bon goût de Voltaire dut protester avec obstination dans nombre de ses ouvrages : dans son Temple du Goût, dans son Siècle de Louis ZIV, dans son Dictionnaire philosophique, dans sa Correspondance enfin. Citons quelques-uns de ses jugements. Il dit dans le Siècle de Louis XIV : « Voiture donna quelque idée des grâces légères de ce style épistolaire, qui n'est pas le meilleur, puisqu'il ne consiste que dans la plaisanterie. C'est un badinage de l'esprit que deux tomes de lettres dans lesquelles il n'y en a pas une seule instructive, pas une qui parte du cœur, qui peigne les mœurs du temps et le caractère des hommes; c'est plutôt un abus qu'un usage de l'esprit *. » Dans le Temple du Goût : V Voiture est celui de tous ces illustres du temps passé qui eut le plus de gloire, et celui dont les ouvrages le méritent le moins. » Et un peu plus loin ; « Voiture a été admiré, parce qu'il est venu dans un temps où l'on commençait à sortir de la barbarie et où on courait après l'esprit sans le connaître. » Dans le môme ouvrage, il dit encore que les lettres de Voiture « ne valent guère mieux que celles de le Pays et de Boursault ». Jugement aussi sévère dans sa curieuse Lettre sur la correction du style : « On a voulu parler de sciences, comme Voiture parlait à M"* Paulet de galanterie, sans songer que Voiture même n'avait pas saisi le véritable goût de ce genre dans lequel il passa pour exceller ; car souvent il prenait le faux pour le délicat et le précieux pour le naturel. » Eu 1786, d'Olivet ayant loué la nftu^efé de Voiture, Voltaire lui écrivit avec humeur : « Vous allez louer la naïveté du style le plus pincé et le plus ridiculement recherché. Laissez là ces fadaises, c'est du plâtre et du rouge sur le visage d'une poupée. »

Ce n'est pas sans raison que Clément, dans sa Seconde Lettre à Voltaire, trouvait de l'excès dans ces critiques, et faisait observer au philosophe qui avait prononcé, dans son Temple du Goût, « qu'on pourrait aisément réduire Voiture à quinze pages », que laLcttrc sur h cardinal de Richelieu et l'É/'î^re au prince de Condé en tiendraient seules plus de vingt.

Des juges plus autorisés que le critique de Dijon ont depuis rendu meilleure justice à Voiture, et lui ont reconnu le mérite d'avoir créé la finesse et la délicatesse delà langue, en môme temps que Balzac en créait la pompe et l'éclat, d'avoir assoupli la phrase et de l'avoir enrichie par des tours et des combinaisons nouvelles, et môme d'avoir eu quelquefois un style ferme et large sous une forme incisive. La Harpe, qui ne goûtait et n'a guère plus ménagé Voiture que l'a fait Voltaire, reconnaissait lui-môme « qu'il avait l'esprit fin et délicat, et que, dans plusieurs de ses écrits, il donna la première idée de cet art heureux et difficile que Voltaire a si éminemment possédé dans la poésie badine et dans le style épistolaire, l'art de rapprocher et de

1 Siècle de Louis XIV, ch. xxx.

familiarîser ensemble le talent et la grandeur, sans compromettre ni l'un ni l'autre ' . »

Les extraits que nous offrons suffiront à faire voir qu'on peut encore profiter à la lecture de Voilure. Nos notes avertiront de ce qui est à éviter. « Voiture, qui paraît aisé, dit Boileau, travaillait extrêmement ses ouvi'ages ^ » Il les travaillait au point de mettre jusqu'à quinze jours à la composition d'une lettre. Ils ne sont pas cependant, il s'en faut beaucoup, d'une correction irréprochable, et un esprit très-fin du dix-septième siècle a justement remarqué que « Voiture fait des solécismes à tout momeni^ ». Mais Maucroix, comme plus tard la Harpe, a probablement pris plusieurs archaïsmes pour des solécismes.

La prose de Voiture est plus châtiée et plus exacte que ses vers. « Ses vers, disait Pellisson, ne sont peut-être guère moins beaux, encore qu'ils soient plus négligés. Il méprise souvent les règles, mais en maître, comme un homme qui se croit au-dessus d'elles, et qui ne daignerait pas se contraindre pour les observer. » La vérité est que le mépris de toutes les règles de la versification va chez Voiture jusqu'à la plus excessive licence. Tallemant lui reprochait justement d'avoir introduit le libertinage dans la poésie. Cependant il a laissé des pièces à peu près irréprochables. Il y a telle de ses élégies ^ où tout est naturel, simple, élégant, coulant, harmonieux ; c'est presque du TibuUe.

Voiture avait des qualités morales qui, de son temps, le firent estimer autant que ses talents. On doit de particuliers éloges à son exacte probité. On en trouve une curieuse preuve dans l'humeur que lui donne la partialité d'un juge rapporteur qui lui avait fait obtenir beaucoup au delà de ce qu'il pouvait légitimement prétendre. « M.***, dit il, qui m'a fait ce qui s'appelle un tour d'ami, me croit sans doute obligé d'être le sien tant que je vivrai, et je vous avoue que je ne le puis, et que même il m'est impossible de n'avoir pas pour lui du mépris et "^ la haine. » Il ajoute à ce propos : « Quand les magistrats vendent nos fortunes et nos vies, ou qu'ils les sacrifient à la passion et aux intérêts des autres, alors j'en ai autant d'aversion et d'horreur que ce bon empereur qui disait souvent : qu'il avait toujours un doigt tout prêt pour crever un œil à un mauvais juge. » Voiture n'alla pas crever l'oeil du rapporteur qui avait faussé la justice pour lui être agréable, mais au moins il ne voulut pas profiter de l'iniquité d'autrui : « Puisque je suis cause, dit-il, delà perte que souffriront mes parties, j'ai résolu de les dédommager par quelque voie indirecte, et j'en ai trouvé les moyens. »

Malheureusement, toutes les belles qualités de Voiture étaient gâtées par son excessif amour du plaisir, qui lui causa une mort prématurée en 1640, à l'âge de cinquante ans^

1 Lycée, Introd.

* Boileau, Pré face pom- l'édit. de 1701 et 1713. 3 Maucroix, Lettre lxxxiv. Édit. L. Paris.

* « Je fts dessein d'étouffer en mon àme, etc. »

* Vuir Halphen, Études sur Voilure.

A llonsieiir ***, après que la \ille de Corbie eut été reprise sur les Espagnols par l'armée du Roi '.

Monsieur,

Je vous avoue que j'aime à me venger, et qu'après avoir souffert pendant deux mois que vous vous soyez moqué de la bonne espérance que j'avais de nos affaires, vous en avoir vu condamner la conduite parles événem ents, et vous avoir ouï triompher des victoires de nos ennemis, je suis bien aise de vous mander que nous avons repris Corbie. Cette nouvelle vous étonnera, sans doute, aussi bien que toute l'Europe, et vous trouverez étrange, que ces gens que vous tenez si sages 2, et qui ont particulièrement cet avantage sur nous, de bien garder ce qu'ils ont gagné, aient laissé reprendre une place sur laquelle on pouvait juger que tomberait tout l'effort de cette guerre, et qui, étant conservée ou étant reprise, devait donner pour cette année le prix et l'honneur des armes à l'un ou à l'autre parti. Cependant, nous en sommes les maîtres, ceux que l'on avait jetés dedans ont été bien aises que le roi leur ait permis d'en sortir, et ont quitté avec joie ces bastions qu'ils avaient élevés, et sous lesquels il semblait qu'ils se voulussent enterrer. Considérez donc, je vous prie, quelle a été la fin de cette expédition qui a tant fait de bruit. Il y avait trois ans que nos ennemis méditaient ce dessein, et qu'ils nous menaçaient de cet orage. L'Espagne et l'Allemagne avaient fait pour cela leurs derniers efforts; l'Empereur y avait envoyé ses meilleurs chefs et sa meilleure cavalerie. L'armée de Flandres avait donné toutes ses meilleures troupes. Il se forme de cela une armée de vingt- cinq mille chevaux, de quinze mille hommes de pied, et de quarante canons. Cette nuée, grosse de

1 t Le cardinal de Richelieu qui fut en son temps l'idole des poètes et des orateurs, si j'ose parler de la sorte, n'a peut-être jamais été mieux loué que par Voiture. La lettre qu'il écrivit après que la ville de Corbie eut été reprise par les Espagnols, est l'éloge le plus juste qui se soit fait de ce grand ministre. L'endroit surtout qui regarde sa magnanimité dans le désordre des afraires> des pensées fort flatteuses, mais fort nobles et fort délicates.» ( Bouhours, Pensées ùigijiieui-es des anciens et des modernes.)

' Que vous regardez comme. Cette forme a vieilli, bien qu'elle ait été employée par nos plus grands écrivains.

« Pour conserver un sang qu'il lient si précieux H n'a rien fait encor s'il n'évite mes yeux. »

(Corn., Hor., IV, i.)

foudres et d'éclairs, vient fondre sur la Picardie, qu'elle trouve à découvert, toutes nos armes étant occupées ailleurs. Ils prennent d'abord la Capelle et le Castelet; ils attaquent et prennent Corbie en neuf jours. Les voilà maîtres de la rivière, ils la passent, ils ravagent tout ce qui est entre la Somme et l'Oise, et tant que personne ne leur résiste, ils tiennent courageusement la campagne, ils tuent nos paysans et brûlent nos villages. Mais sur le premier bruit qui leur vient que Monsieur s'avance avec une armée, et que le roi le suit de près, ils se retirent, ils se retranchent derrière Corbie, et quand ils apprennent que l'on ne s'arrête point, et qu'on marche à eux tête baissée, nos conquérants abandonnent leurs retranchements. Ces peuples si braves et si belliqueux, et que vous dites qui sont nés pour commander à tous les autres, fuient devant une armée qu'ils disaient composée de nos cochers et de nos laquais; et ces gens si déterminés, qui devaient percer la France jusques aux Pyrénées, qui menaçaient ds piller Paris, et d'y venir reprendre, jusque dans Notre-Dame, les drapeaux de la bataille d'Avein, nous permettent de faire la circonvallation d'une place qui leur est si importante, nous donnent le loisir de faire des forts, et ensuite de cela, nous la laissent attaquer et prendre par force à leur vue. Voilà où se sont terminées les bravades de Piccolomini, qui nous envoyait dire par ses trompettes, tantôt qu'il souhaitait que nous eussions de la poudre, tantôt qu'il nous vînt de la cavalerie; et quand nous avons eu l'un et l'autre, il s'est bien gardé de nous attendre. De sorte. Monsieur, que hors la Capelle et le Castelet, qui sont de nulle considération, tout le fruit qu'a produit cette grande et victorieuse armée, a été de prendre Corbie pour la rendre, et pour la remettre entre les mains du roi, avec une contrescarpe, trois bastions, et trois demi-lunes qu'elle n'avait point. S'ils avaient pris encore dix autres de nos places avec un pareil succès, notre frontière en serait en meilleur état, et ils l'auraient mieux fortifiée que ceux qui, jusques ici, en ont eu la commission. Vous semble-t-il que la reprise d'Amiens ait été en rien plus importante ou plus glorieuse que celle-ci? Alors, la puissance du royaume n'était point divertie * ailleurs, toutes nos forces furent jointes ensemble pour cet effet, et toute la France se trouva devant une place. Ici, au contraire, il nous a fallu reprendre celleci dans le fort d'une infinité d'autres affaires qui nous pressaient de tous côtés, en un temps où il semblait que cet État fût épuisé

1 Détournée.

de toutes choses, et en une saison en laquelle, outre les hommes, nous avions le ciel à combattre. Et au lieu que devant Amiens les Espagnols n'eurent une armée que cinq mois après le siège pour nous le faire lever, ils en avaient une de quarante-cinq mille hommes à Corbie, devant que ^ celui-ci fût commencé. Je m'assure que si cet événement ne vous faii pas devenir bon Français, au moins il vous mettra en colère contre les Espagnols, et que vous aurez dépit de vous être affectionné à des gens qui ont si peu de vigueur, et qui se savent si mal servir de leur avantage. Cependant, ceux qui, en haine de celui qui gouverne, haïssent leur propre pays, et qui, pour perdre un homme seul, voudraient que la France se perdît, se moquaient de tous les préparatifs que nous faisions pour remédier à cette surprise. Quand les troupes que nous avions ici levées prirent la route de la Picardie, ils disaient que c'étaient des victimes que l'on allait immoler à nos ennemis ; que cette armée se fondrait aux premières pluies, et que ces soldats, qui n'étaient point aguerris, fuiraient au premier aspect des troupes espagnoles. Puis, quand ces troupes dont on nous menaçait se furent retirées, et que l'on prit dessein 2 de bloquer Corbie, on condamna encore cette résolution. On disait qu'il était infaillible que les Espagnols l'auraient pourvue de toutes les choses nécessaires, ayant eu deux mois de loisir pour cela, et que nous consommerions devant cette place beaucoup de millions d'or, et beaucoup de milliers d'hommes, pour l'avoir peut-être dans trois ans. Mais quand on se résolut de l'attaquer par force, bien avant dans le mois de novembre, alors il n'y eut personne qui ne criât. Les mieux intentionnés avouaient qu'il y avait de l'aveuglement; et les autres disaient qu'on avait peur que nos soldats ne mourussent pas assez tôt de misère et de faim, et que l'on les voulait faire noyer dans leurs propres tranchées. Pour moi, quoique je susse les incommodités qui suivent nécessairement les sièges qui se font en cette saison, j'arrêtai mon jugement. Je pensais que ceux qui avaient présidé à ce conseil avaient vu les mêmes choses que je voyais, et qu'ils en voyaient assez d'autres que je ne voyais pas ; qu'ils ne se seraient pas engagés légèrement au siège d'une place sur laquelle toute la chrétienté avait les yeux, et dès que je fus assuré qu'elle était attaquée, je ne doutai quasi plus qu'elle ne dût être prise. Car, pour en parler sainement, nous avons vu quelquefois monsieur

1 Avant que.

* On dirait plutôt aujourd'hui : que l'on forma le dessein; mais la locution prendre dessein est en elle-même excellente.

le Cardinal se tromper dans les choses qu'il a fait faire par les autres ; mais nous ne l'avons jamais vu encore manquer dans les entreprises qu'il a voulu exécuter lui-même et qu'il a soutenues de sa présence. Je crus donc qu'il surmonterait toutes sortes de difficultés, et que celui qui avait pris la Rochelle, malgré l'Océan, prendrait encore bien Corbie, en dépit des pluies et de l'hiver. Mais puisqu'il vient à propos de parler de lui, et qu'il y a trois mois que je ne l'ai osé faire, permettez-le-moi à cette heure, et trouvez bon que, dans l'abattement où vous met cette nouvelle, je prenne mon temps de dire ce que je pense.

Je ne suis pas de ceux qui, ayant dessein, comme vous dites, de convertir des éloges en brevets, font des miracles de toutes les actions de monsieur le Cardinal, portent ses louanges au delà de ce que peuvent et doivent aller celles des hommes, et, à force de vouloir trop faire croire de bien de lui, n'en disent que des choses incroyables. Mais aussi n'ai-je pas cette basse malignité de haïr un homme à cause qu'il est au-dessus des autres ; et je ne me laisse pas non plus emporter aux affections ni aux haines publiques, que je sais être presque toujours fort injustes. Je le considère avec un jugement que la passion ne fait pencher ni d'un côté ni de l'autre, et je le vois des mêmes yeux que la postérité le verra. Mais lorsque, dans deux cents ans, ceux qui viendront après nous liront en notre histoire, que le cardinal de Richelieu a démoli la Rochelle, abattu l'hérésie, et que, par un seul traité, comme par un coup de rets, il a pris trente ou quarante de ses villes pour une fois ; lorsqu'ils apprendront que du temps de son ministère les Anglais ont été battus et chassés, Pignerol conquis, Casai secouru, toute la Lorraine jointe à cette couronne, la plus grande partie de l'Alsace mise sous notre pouvoir, les Espagnols défaits à Veillane et à Avein ; et qu'ils verront que tant qu'il a présidé à nos affaires, la France n'a pas un voisin sur lequel elle n'ait gagné des places ou des batailles, s'ils ont quelques gouttes de sang français dans les veines, et quelque amour pour la gloire de leur pays, pourront-ils lire ces choses sans s'affectionner h. lui, et à votre avis, l'aimeront-ils ou l'estimeront-ils moins, à cause que de son temps les rentes sur l'Hôtel de ville se seront payées un peu plus tard, ou que l'on aura mis quelques nouveaux officiers dans la chambre des comptes?

Toutes les grandes choses coûtent beaucoup, les grands efforts abattent, et les puissants remèdes affaiblissent; mais si l'on doit regarder les États comme immortels, et y considérer les commodités à venir comme présentes, comptons combien cet

homme, que l'on dit qui a ruiné la France, lui a épargné de millions par la seule prise de la Rochelle, laquelle, d'ici à deux mille ans, dans toutes les minorités des rois, dans tous les mécontentements des grands et toutes les occasions de révoltes, n'eût pas manqué de se rebeller, et nous eût obligés à une éternelle défense. Ce royaume n'avait que deux sortes d'ennemis qu'il dût craindre, les Huguenots et les E'^pagnols. Monsieur le Cardinal, en entrant dans les affaires, se mit en l'esprit de ruiner tous les deux. Pouvait-il former de plus glorieux ni plus utiles desseins? Il est venu à bout de l'un, et il n'a pas achevé l'autre : mais s'il eût manqué au premier, ceux qui crient à cette heure que c'a été une résolution téméraire, hors de temps, et au-dessus de nos forces, que de vouloir attaquer et abattre celles d'Espagne, et que l'expérience l'a bien montré, n'auraient-ils pas condamné de même le dessein de perdre les Huguenots? n'auraientils pas dit qu'il ne fallait pas recommencer une entreprise où trois de nos rois avaient manqué, et à laquelle le feu roi n'avait jamais osé penser? Et n'eussent-ils pas conclu aussi follement qu'ils font en cette autre affaire, que la chose n'était pas faisable, à cause qu'elle n'avait pas été faite? Mais jugeons, je vous supplie, s'il a tenu à lui ou à la fortune qu'il ne soit venu à bout de ce dessein. Considérons quel chemin il a pris pour cela, et quels ressorts il a fait jouer. Voyons s'il s'en est fallu beaucoup qu'il n'ait renversé ce grand arbre de la maison d'Autriche, et s'il n'a pas ébranlé jusques aux racines ce tronc qui de deux branches couvre le septentrion et le couchant, et qui donne de l'ombrage au reste de la terre. H fut chercher jusque dans le pôle ce héros* qui semblait être destiné à y mettre le fer et à l'abattre. Il fut l'esprit mêlé à ce foudre, qui a rempli l'Allemagne de feux et d'éclairs, et dont le bruit a été entendu par tout le monde. Mais quand cet orage fut dissipé, et que la fortune en eut détourné le coup, s'arrêta-t-il pour cela? et ne mit-il pas encore une fois l'Empire en plus grand hasard qu'il n'avait été par les pertes de la bataille de Leipzig et de celle de Lutzen? Son adresse et ses pratiques nous firent avoir tout d'un coup une armée de quarante mille hommes, dans le cœur de l'Allemagne, avec un chef ^ qui avait toutes les qualités qu'il faut pour faire un changement dans un État. Que si le roi de Suède s'est jeté dans le péril plus avant que ne le devait un homme de ses desseins et de sa con-

> Gustave-Adolphe.

2 Wallenstein, duc de Friedland, gagné à la cause de Richelieu, et qui allait se déclarer au moment où il fut assassiné à Ëgra par ordre de Ferdinand IL

dition, et si le duc de Friediand, pour trop différer son entreprise, l'a laissé découvrir, pouvait-il charmer la balle qui a tué celui-là au milieu de sa victoire, ou rendre celui-ci impénétrable aux coups de pertuisane? Que si, ensuite de tout cela, pour achever de perdre toutes choses, les chefs * qui commandaient l'armée de nos alliés devant Nordlingen, donnèrent la bataille à contretemps, était il au pouvoir de monsieur le Cardinal, étant à deux cents lieues de là, de changer ce conseil et d'arrêter la précipitation de ceux qui, pour un empire (car c'était le prix de cette victoire), ne voulurent pas attendre trois jours. Vous voyez donc que, pour sauver la maison d'Autriche, et pour détourner ses desseins, que l'on dit à cette heure avoir été si téméraires, il a fallu que la fortune ait fait, depuis, trois miracles, c'est-à-dire trois grands événements qui, vraisemblablement, ne devaient pas arriver : la mort du roi de Suède, celle du duc de Friediand, et la perte de la bataille de Nordlingen. Vous me direz qu'il ne se peut pas plaindre de la fortune pour l'avoir traversé en cela, puisqu'elle l'a servi si fidèlement dans toutes les autres choses; que c'est ellequi lui a fait prendre des places sans qu'il en eût jamais assiégé auparavant, qui lui a fait commander heureusement des armées, sans aucune expérience; qui l'a mené toujours comme par la main, et sauvé d'entre les précipices où il était jeté, et enfin, qui l'a fait souvent p iraître hardi, sage et prévoyant. Voyons le donc dans la mauvaise fortune, et examinons s'il y a moins de hardiesse, de sagesse et de prévoyance. Nos affaires n'allaient pas trop bien en Italie, et comme c'est le destin de la France de gagner des batailles et de perdre des armées, la nôtre était fort dépérie depuis la dernière victoire qu'elle avait remportée sur les Espagnols. Nous n'avions guère plus de bonheur devant Dôle, où la longueur du siège nous en faisait attendre une mauvaise issue, quand on sut que les ennemis étaient entrés en Picardie, qu'ils avaient pris d'abord la Capelle, le Castelet et Gorbie, et que ces deux places, qui les devaient arrêter plusieurs mois, les avaient à peine arrêtés huit jours. Tout est en feu jusque sur les bords de la rivière d'Oise; nous pouvons voir de nos faubourgs la fumée des villages qu'ils nous brûlent. Tout le monde prend l'alarme, et la capitale ville du royaume est en effroi. Sur cela, on a avis de Bourgogne que le siège de Dôle est levé; et de Saintonge, qu'il y a quinze mille paysans révoltés qui tiennent la campagne, et que l'on craint

1 Le comte Gustave de Horn et le duc de Saxe-Weimar.

que le Poitou et la Guyenne ne suivent cet exemple. Les mauvaises nouvelles viennent en foule, le ciel est couvert de tous côtés, l'orage nous bat de toutes parts, et il ne nous luit pas, de quelque endroit que ce soit, un rayon de bonne fortune. Dans ces ténèbres, monsieur le Cardinal a-t-il vu moins clair? A-t-il perdu la tramontane durant cette tempête? N'a-t-il pas toujours tenu le gouvernail d'une main et la boussole de l'autre? S'est-il jeté dedans l'esquif pour se sauver? Et si le grand vaisseau qu'il conduisait avait à se perdre, n'a-t-il pas témoigné qu'il y voulait mourir devant tous les autres? Est-ce la fortune qui l'a tiré de ce labyrinthe, ou si c'a été sa prudence, sa constance et sa magnanimité? Nos ennemis sont à quinze lieues de Paris, et les siens sont dedans II y a tous les jours avis que l'on y fait des pratiques pour le perdre. La France et l'Espagne, par manière de dire, sont conjurées contre lui seul. Quelle contenance a tenue parmi tout cela cet homme que l'on disait qui s'étonnerait au moindre mauvais succès, et qui avait fait fortifier le Havre pour s'y jeter à la première mauvaise fortune? Il n'a pas fait une démarche en arrière pour cela, il a songé aux périls de l'Etat et non pas aux siens; et tout le changement que l'on a vu en lui, durant ce temps-là, est, qu'au lieu qu'il n'avait accoutumé de sortir qu'accompagné de deux cents gardes, il se promena tous les jours, suivi seulement de cinq ou six gentilshommes. H faut avouer qu'une adversité soutenue de si bonne grâce, et avec tant de force, vaut mieux que beaucoup de prospérités et de victoires; il ne me sembla pas si grand ni si victorieux, le jour qu'il entra dans la Rochelle, qu'il me le parut alors, et les voyages qu'il fit de sa maison à l'Arsenal me semblent plus glorieux pour lui que ceux qu'il a faits delà les monts, et desquels il est revenu avec Pignerol et Suze. Ouvrez donc les yeux, je vous supplie, à tant de lumières, ne haïssez pas plus longtemps un homme qui est si heureux à se venger de ses ennemis, et cessez de vouloir du mal à celui qui le sait tourner à sa gloire, et qui le porte si courageusement. Quittez votre parti devant ^ qu'il vous quitte. Aussi bien, une grande partie de ceux qui haïssaient monsieur le Cardinal, se sont convertis par le dernier miracle qu'il vient de faire. Et si la guerre peut finir, comme il y a apparence ^ de l'espérer, il trouvera moyen de gagner bientôt tous les autres. Étant si sage qu'il est, il a connu après tant d'expériences ce qui est de meilleur; et il tournera ses desseins à rendre cet Etat le

' Forme autrefois plus usitte que avant que. * Siijtt, moiif ; vieux.

plus florissant de tous, après l'avoir rendu le plus redoutable. Il s'avisera d'une sorte d'ambition qui est plus belle que toutes les autres, et qui ne tombe dans l'esprit de personne : de se faire le meilleur et le plus aimé d'un royaume, et non pas le plus grand et le plus craint. Il connaît que les plus nobles et les plus anciennes conquêtes sont celles des cœurs et des affections, que les lauriers sont des plantes infertiles qui ne donnent au plus que de l'ombre et qui ne valent pas les moissons et les fruits dont la paix est couronnée. Il voit qu'il n'y a pas tant de sujets de louanges à étendre de cent lieues les bornes d'un royaume qu'à diminuer un sol de la taille, et qu'il y a moins de grandeur et de véritable gloire à défaire cent mille hommes qu'à en mettre vingt millions à leur aise et en sûreté. Aussi ce grand esprit, qui n'a été occupé jusqu'à présent qu'à songer aux moyens de fournir aux frais de la guerre, à lever de l'argent et des hommes, à prendre des villes et à gagner des batailles, ne s'occupera désormais qu'à rétablir le repos, la richesse et l'abondance. Celte même tête qui nous a enfanté Pallas armée, nous la rendra avec son olive, paisible, douce et savante, et suivie de tous les arts qui marchent d'ordinaire avec elle. Il ne se fera plus de nouveaux édits que pour régler le luxe et pour rétablir le commerce. Ces grands vaisseaux qui avaient été faits pour porter nos armes au delà du détroit, ne serviront qu'à conduire nos marchandises et à tenir la mer libre, et nous n'aurons plus la guerre qu'avec les corsaires. Alors, les ennemis de monsieur le Cardinal ne sauront plus que dire contre lui, comme ils n'ont su que faire jusqu'à cette heure. Alors, les bourgeois de Paris seront ses gardes, et il connaîtra combien il est plus doux d'entendre ses louanges dans la bouche du peuple que dans celle des poètes. Prévenez ce temps-là, je vous en conjure, et n'attendez pas à être de ses amis que vous y soyez contraint. Que si vous voulez demeurer dans votre opinion, je n'entreprends pas de vous l'arracher par force; mais aussi ne soyez pas si injuste que de trouver mauvais que j'aie défendu la mienne. Et je vous promets que je lirai volontiers tout ce que vous m'écrirez quand les Espagnols auront repris Corbie.

Je suis, Monsieur,

Votre, etc.

De Paris, ce 24 décembre 163G.

Au Président de Maisons.

Monsieur, madame de Marsilly s'est imaginé que j'avais quelque crédit auprès de vous, et moi, qui suis vain, je ne lui ai pas voulu dire le contraire. C'est une personne qui est aimée et estimée de toute la cour, et qui dispose de tout le parlement. Si elle a bon succès d'une alTaire dont elle vous a choisi pour juge, et qu'elle croie que j'y ai contribué quelque chose, vous ne sauriez croire l'honneur que cela me fera dans le monde, et combien j'en serai plus agréable à tous les honnêtes gens. Je ne vous propose que mes intérêts pour vous gagner; car je sais bien, Monsieur, que vous ne pouvez être touché des vôtres. Sans cela, je vous promettrais son amitié. C'est un bien par lequel les plus sévères juges pourraient se laisser corrompre, et dont un aussi honnête homme que vous doit être tenté. Yous le pouvez acqué rir justement : car elle ne demande de vous que la justice i.

A Monsieur de Chaude-bonne.

Monsieur,

Je vous écris à la vue de la terre de Barbarie, et il n'y a entre elle et moi qu'un canal qui n'a au plus que trois lieues de largeur, quoique ce soit l'Océan et la mer Méditerranée tout ensemble. Vous serez étonné de voir si loin un homme qui prend si peu de plaisir à courir et qui avait tant de hâte de se rapprocher de vous. Mais l'avis que l'on m'a donné que cette saison n'était guère propre à la navigation pour les calmes qu'il y a, et que difficilement je trouverais embarcation devant ^ le mois de septembre, m'a fait naître l'envie et le loisir de faire cette promenade, et j'ai mieux aimé souffrir le travail du chemin que l'oisiveté de Madrid. De sorte qu'après avoir vu à Grenade tout ce qui y reste de la magnificence des rois maures, el Alkambra^ el Zacatin, et cette célèbre place de Vivarambla où j'avais imaginé autrefois tant de tournois et de combats, je suis venu jusqu'à la pointe de Gibraltar, d'où, aussitôt qu'on m'aura équipé une frégate, j'espère passer le détroit et voir Ceuta, et au retour de là, prendre le chemin de Cadix, San-Lucar et Séville, et me rendre à Lisbonne. Jusques ici,

1 Ce billet, par l'habileté du tour, par le naturel du ton et l'enjouement dans une question sérieuse et délicate, n'est-il pas digne d'Horace et de Voltaire?

2 Avant.

Prosateurs du xvii'' siècle, i. 6

Monsieur, je ne me suis point repenti de cette entreprise, laquelle en cette saison a semblé téméraire à tout le monde. L'Andalousie m'a réconcilié avec tout le reste de l'Espagne, et l'ayant passée en tant d'autres endroits, je serais bien fâché de ne l'avoir point vue en celui seul où elle peut paraître belle. Vous ne trouverez pas étrange que je loue un pays où il ne fait jamais froid et où naissent les cannes de sucre *. Mais je vous assure qu'il y a ici tel melon que l'on pourrait venir manger de quatre cents lieues, et cette terre pour laquelle tout un peuple erra si longtemps dans les déserts ne pouvait être à mon avis guère plus délicieuse que celle-ci. J'y suis servi par des esclaves qui pourraient être mes maîtresses, et, sans péril, j'y puis partout cueillir des palmes. Cet arbre, pour qui toute l'ancienne Grèce a combattu et qui ne se trouve en France que dans nos poètes, n'est pas ici plus rare que les oliviers, et il n'y a pas un habitant de ces côtes qui n'en ait plus que tous les Césars. On y voit tout d'une vue les montagnes chargées de neige et les campagnes couvertes de fruits. On y a de la glace en août et des raisins en janvier, l'hiver et l'été y sont toujours mêlés ensemble, et quand la vieillesse de l'année blanchit la terre partout ailleurs, elle est ici toujours verte de lauriers, d'oranges et de myrtes. Je vous avoue. Monsieur, que je tâche à ^ vous la faire sembler la plus belle qu'il me sera possible, et vous ayant exagéré autrefois le mal que j"ai rencontré en Espagne, si je ne m'en veux point dédire, je crois au moins être obligé de vous décrire avantageusement ce que j'y trouve de bon.

\ llonsieur le Marquis de llontausier, qui fut tué depuis à la Valteline.

Monsieur,

J'ai lu votre lettre avec tout le contentement et la satisfaction que l'on doit recevoir cet honneur d'un des plus paresseux et des plus honnêtes hommes du monde. Il me semble qu'il n'y a plus rien que je ne doive attendre de votre amitié, puisque pour l'amour de moi vous avez pu prendre un peu de peine, et vous ne sauriez faire voir de meilleure preuve des paroles que vous me donnez, que de les avoir écrites. Il me déplaît seulement de penser qu'avec toute cette tendresse que vous me témoignez, il y

* On dirait aujourd'liui: les cannes à sucre. 2 On dirait plutôt maintenant : je tâche de.

a quelque occasion pour laquelle vous voudriez que je fusse pendu. A dire le vrai, Monsieur, il me semble que c'est quelque défaut dans l'affection que vous me portez, et je crois que, sans être trop pointilleux, je le pourrais trouver mauvais. Toutefois, j'encours tant de risque d'ailleurs, et je désire aussi avec tant de passion que vous ayez tout ce que vous méritez, que s'il ne tenait qu'à cela, que vous eussiez un royaume, sans mentir je crois que j'y consentirais aussi bien que vous. Je pardonnerais plutôt cet outrage à la fortune que celui qu'elle vous fait de ne vous pas accorder ce qui vous est dû, et de vous refuser un titre qu'elle a donné à M. Dubellay. Mais puisque la chose ne dépend point de là, et que je pourrais avoir cent couronnes de martyr, sans que cela vous en donnât une de souverain, il en faut chercher par un autre chemin, et sans qu'il en coûte la vie à pas un de vos amis, ne devoir cet honneur qu'à vous-même. Je vous assure qu'en courant tant de différents royaumes, je songe toujours à vous, et je tâche à former quelque dessein que vous puissiez un jour exécuter. Il y a quelque temps que j'en vis sept tout d'une vue, dont il y en avait quatre en Afrique, que je vous souhaite, et lesquels c'est dommage que vous les laissiez i dans les mains des Mores. Que si le séjour de Barbarie ne vous plaît pas, l'on a eu ici avis que l'île de Madère était sur le point de se révolter, et qu'elle se veut donner au premier qui la voudra défendre de la domination d'Espagne. Imaginez-vous, je vous supplie, le plaisir d'avoir un royaume de sucre, et si nous ne pourrions pas vivre là avec toute sorte de douceurs. Quelque grands que puissent être les charmes et les engagements de Paris, selon que je vous connais, je sais qu'ils ne vous arrêteront pas en une occasion comme celle-là, et que si quelque chose vous peut retenir, ce sera seulement l'incommodité du chemin et la peine de vous lever matin. Mais, Monsieur, les conquérants ne peuvent pas dormir jusques à onze heures; les couronnes ne s'acquièrent pas sans travail, même celles qui ne sont que de lauriers ou de myrtes s'achètent bien chèrement, et la gloire veut que ses amants souffrent pour elle. Je vous avoue que je suis bien étonné que la renommée ne m'ait point appris de vos nouvelles devant que vous me fissiez l'honneur de m'en mander, et j'avoue que je suis plus loin que je n'avais jamais cru pouvoir aller, quand je songe que je suis dans un pays où l'on ne vous connaît point. Ne souffrez pas qu'une réputation si juste que la vôtre soit limitée, ni

* Il faudrait dire aujourd'hui : et qu'il, est dommage que vous laissiez.

qu'elle demeure au pied des PjTénées, par-dessus lesquelles tant d'autres ont passé ; venez vous-même lui ouvrir passage, et si la Gazette ne dit rien de vous, faites que l'histoire en parle. Pour ce qui est de ce que l'on vous a voulu faire trouver mauvais, que je vous eusse donné la qualité de Damoisel, je vous assure, Monsieur, qu'il n'y eût eu guère de raison de vous offenser. Je vous ferai voir qu'Amadis de Gaule, sous le titre de Damoisel de la mer, mit à fin ses plus belles aventures, et qu'Amadis de Grèce, lorsqu'il était appelé le Damoisel de l'ardente épée, occit un grand lion, et délivra le roi Magadan; mais ce sont des artifices de la damoiselle que vous connaissez, laquelle ayant juré, ma ruine, est fâchée de voir que je suis en la protection d'un des plus braves hommes du monde. Il lui sera pourtant difficile de m'ôter la vôtre, car je vous jure. Monsieur (et ceci je le dis plus sérieusement que tout le reste), que je tâcherai toujours, par toutes sortes de devoirs et de très-humbles services, à mériter l'honneur de votre affection. Il me semble que ce serait manquer d'esprit, de générosité et de vertu, que de ne pas aimer parfaitement une personne en qui toutes ces choses se trouvent en un si haut point, et moi qui estime avec passion ces qualités, quelque part où ^ je les trouve, je n'ai garde que je ne 2 les chérisse très-particulièrement en vous, où elles sont jointes à tant d'autres grâces, et accompagnées de tant de civilité. Croyez donc, je vous supplie, que comme je vous sais mieux connaître que personne, je vous saurai aussi toujours mieux honorer et que, tant que je vaudrai quelque chose, je ne puis manquer d'être.

Monsieur,

Votre, etc.

A Lisbonne, le 22 octobre 1633.

A Monsieur le Marquis de Pisany, qui arait perdu au jeu tout son argent, et son équipag^e au siég^e de ThiouTille.

Monsieur,

A ce que j'ai appris, on aurait grand tort, si on vous reprochait que vous avez gardé le mulet au camp de Thionville; au diable le mulet que vous y avez gardé. On m'a dit aussi que, considérant que plusieurs armées se sont autrefois perdues par leur bagage, vous vous êtes défait de tout le vôtre ; et qu'ayant

1 L'exactitude grammaticale veut quelque part que. î Forme vieillie.

VOITUIŒ. yô

lu souvent dans les histoires romaines (voilà ce que c'est que de tant lire) que les plus grands exploits que leur cavalerie ait faits autrefois, elle les a faits ayant mis pied à terre, et s'étant démontée volontairement dans le fort des combats les plus douteux, vous vous êtes résolu d'éloigner tous vos chevaux, et que vous avez si bien fait, qu'il ne vous en est demeuré pas un seul.

// va de son pied, Véminent personnage.

Peut-être que vous en recevrez quelque incommodité : mais aussi, cela est, sans mentir, bien honorable, qu'aussi bien que Bias (Bias, vous le connaissez tant!), vous puissiez dire que vous avez avec vous tout ce qui est à vous. Non pas, à dire le vrai, une quantité de chevaux, ni une extrême abondance d'or et d'argent monnayé, mais probité, générosité, magnanimité, fermeté dans les périls, opiniâtreté dans les disputes, mépris des langues étrangères, ignorance des faux dés et une tranquillité inouïe dans la perte des biens faux et périssables : qualités, Monsieur, qui vous sont propres et essentielles ; et lesquelles ni le temps ni la fortune ne sauraient séparer de vous. Or, comme ainsi soit i qu'Euripide, qui était, comme vous savez ou comme vous ne savez pas, un des plus graves auteurs de Grèce, écrive en l'une de ses tragédies, que l'argent fut un des maux qui sortit de la boîte de Pandore, et peut-être le plus pernicieux; j'admire, comme une qualité divine, en vous, l'incompatibilité que vous avez avec lui, et il me semble que c'est une excellente marque d'une âme grande

1 Forme vieillie, qui signifie attendu que, vu que, quoique, et s'explique ainsi: comme, c'est-à-dire attendu que, la chose est ainsi. Comme a ici exactement la valeur du cùm latin, et c'est par imitation du latin que la conjonction française est suivie du subjonctif. La proposition qui achève le sens commencé par comme ainsi soit que, est toujours au subjonctif, comme on le voit dans la phrase de Voiture, et comme on le peut voir encore dans ces exemples d'écrivains du seizième et du dix-septième siècle. « Si Tamberlan avait tant fait par ses bœufs qu'il était monté en une telle grandeur, en quel degré devons-nous penser qu'étaient montés les rois de Perse, qui déjà du ventre de leur mère apportaient une puissance infiniment grande, et toutefois, entrant au tombeau, la laissaient de beaucoup augmentée? Ov comme ainsi soit qu'on puisse donner beaucoup de bonnes enseignes d'icelle, néanmoins je me contenterai de celles-ci, prises des historiens. » (H. Estienne, Apol. pour Hérod., Disc, prélim.) « Or comme ainsi soit que cette trop grande crédulité reçoive et approuve également toutes sortes de propos sans aucune discrétion, s'il fallait alléguer des exemples de chacune, ce serait une chose non-seulement longue, mais infinie, et qui n'apporterait ni grand profit ni grand plaisir aux lecteurs : et portant je me contenterai de ceux d'une sorte, qui pourront comme acheminer l'argument que j'ai entrepris de traiter ici. » (Id., ibid.)

et extraordinaire, de ne pouvoir durer avec le corrupteur de la raison, l'empoisonneur des âmes, et l'auteur de tant de désordres, d'injustices et de violences. Mais je voudrais, Monsieur, que votre vertu ne fût pas tout à fait à un si haut point, que vous pussiez vous accommoder en quelque sorte avec cet ennemi du genre humain, et que vous fissiez quelque paix avec lui, comme nous en faisons avec le Grand Turc, pour des considérations politiques et pour la raison du commerce. Considérant donc qu'il est très-difficile de se passer de lui, et m'imaginant que comme je jouai pour vous à Narbonne, vous avez peut-être joué pour moi à Thionville, et que c'est en mon nom que vous avez massé les mulets, je vous envoie cent pistoles sur et tant moins de la perte que vous pouvez avoir faite pour moi; et afin qu'il n'en arrive pas de celles-ci, comme des autres, je vous supplie de ne pas souiller vos mains, et de les mettre entre celles de François, pour la consolation duquel je les envoie principalement.

DESCARTES (Renéj.

Descartes, premier géomètre, premier métaphysicien, et premier physicien de son siècle, en a été aussi un des premiers écrivains. II aimait à écrire dans l'idiome des savants, et il semblerait qu'il maniait le latin plus facilement que le français, si l'on considère que, lorsqu'il écrivait à ses amis et qu'il était pressé, il entrelardait sa lettre de latin, selon ses expressions. Il n'en a pas moins puissamment contribué à porter la langue française à son point de perfection. Il excelle parle mérite de la clarté, de la précision, de l'exactitude, par la sagesse que n'eurent pas Balzac et Voiture, et qui n'appartient qu'à la force consciente d'elle-même, de rejeter tous les ornements étrangers et inutiles au sujet, pour ne songer qu'aux idées, par où il atteint la vraie grandeur du style; hautes qualités qui distinguèrent éminemment tous les rares génies qui ont suivi Descartes, et sur lesquels il eut une si active influence en leur apprenant à connaître leurs forces, à savoir les employer, et à s'enfermer dans la spécialité qui leur était propre, tout en donnant à leur esprit une culture générale.

René Descartes naquit à la Haye, petite ville de Touraine, le 31 mars 1596. Il n'était encore âgé que de huit ans, lorsque son père, gentilhomme d'une desplus anciennes maisons delà Touraine, et conseiller au parlement de Rennes, l'envoya en pension au collège qui venait d'être fondé cette même année à la Flèche, et dont la direction avait été confiée par Henri IV aux jésuites, pour y commencer le cours de ses études.

Le jeune Descartes demeura huit ans et demi sous la conduite de ces habiles maîtres pour lesquels, toute sa vie et en pays protestant comme en France, il conserva reconnaissance et respect.

A seize ans, Descartes avait fini son cours de philosophie et quitté le collège. Il avait commencé à douter dès l'âge de quinze ans. A dixhuit ans, il s'aperçut que les plus savants hommes ne lui avaient guère enseigné que des erreurs. Il voulut renoncer pour toujours aux sciences. A dix -neuf ans, il se remit à l'étude des mathématiques. A vingt il commença de voyager pour étudier les hommes. Il travailla plusieurs années de suite dans le seul but de se défaire de ses préjugés, et sans aucune prétention encore de réformer les sciences pour le public. A vingt ans, il abandonna les mathématiques et la physique, les unes lui paraissant trop vides, l'autre trop incertaine. Il avait résolu de ne

plus s'occuper que de la morale; mais continuellement il était rentraîné comme malgré lui à l'étude de la nature et des sciences abstraites. Il les quitta encore pour revenir à l'homme. Il passa des années dans ces alternatives d'idées contraires. Enfin, à trente-deux ans, ces incertitudes et ces orages cessèrent. Il s'arrêta décidément à la pensée de créer une philosophie nouvelle, et de combattre ouvertement le pcripatéticisme dégénéré. Pour rencontrer moins d'obstacles dans sa lutte et dans ses innovations, il s'exila de la France, et, secrètement, alla s'établir dans un pays libre. Au mois de mars 1629, à l'âge de trente- quatre ans, sans avertir ni amis ni parents, afin d'échapper à toutes observations et à tous reproches, et ne se confiant qu'au P. Mersenne, encore sous le sceau du secret le plus absolu, il partit pour la Hollande. Pendant vingt-cinq ans, durant lesquels il ne fit que quatre courts voyages dans sa patrie, en 1644, 1647, 1648, il vécut caché dans ce pays étranger, conformément à sa devise :

.... Bene qui latuit, bene vixit.

n résidait habituellement auprès d'Egmond ou à Amsterdam, dont il a laissé de célèbres descriptions :

« En cette grande ville où je suis, écrivait-il îi Balzac, le 15 mai 1631, n'y ayant aucun homme, excepté moi, qui n'exerce la marchandise, chacun y est tellement attentif à son profit que j'y pourrais demeurer toute ma vie sans être jamais vu de personne. Je me vais promener tous les jours parmi la confusion d'un grand peuple avec autant de liberté et de repos que vous sauriez faire dans vos allées; et je n'y considère pas autrement les hommes que j'y vois que je ferais les arbres qui se rencontrent en vos forêts ou les animaux qui y paissent; le bruit même de leur tracas n'interrompt pas plus mes rêveries que ferait celui de quelque ruisseau i ? »

On a remarqué que cet amour dominant de Descartes pour la tranquillité a été aussi celui de Newton, et que les deux philosophes des derniers siècles qui se sont le plus couverts de gloire, sont en même temps ceux qui l'ont le moins ambitionnée. Newton nous apprend qu'il a présenté sa doctrine sous une forme géométrique, dans la crainte que la chose ne tournât en dispute : ne res traheretur in disputalionem. Il déclare qu'il préfère le repos à tout, et il l'appelle une chose entièrement substantielle : rem prorsus substa)itiale77i. Descartes évitait avec le même soin les contestations bruyantes, et accueillait avec reconnaissance les ciitiques calmes et éclairées. Il écrivait au P. Mersenne :

« Je vous ai beaucoup d'obligation des objections que vous m'écrivez, et je vous supplie de continuer à me mander toutes celles que vous oirez, et ce en la façon la plus désavantageuse pour moi qu'il se'pourra; ce sera le plus grand

1 Lettre cxix, 1. 1.

DESCARTliS. 89

plaisir que vous me puissiez faire, car je n'ai point coutume de me plaindre pendant qu'on panse mes blessures, et ceux qui me feront la faveur de m'instruire et qui m'enseigneront quelque chose me trouveront toujours fort docile '. »

Son caractère ami de la tranquillité et sa modestie éclatent encore dans ces paroles au même religieux :

« Je vous prie d'ôter plutôt l'opinion à ceux qui la pourraient avoir, que j'ai dessein d'écrire, que de l'augmenter. Car je vous jure que si je n'avais pas cidevant témoigné avoir ce dessein, et qu'on pourrait dire que je n'en ai su venir à bout, je ne m'y résoudrais jamais. Je ne suis pas si sauvage que je ne sois bien aise, si on pense à moi, qu'on en ait bonne opinion ; mais j'aimerais mieux qu'on n'y pensât point du tout. Je crains plus la réputation que je ne la désire, estimant qu'elle diminue toujours en quelque façon la liberté et le loisir de ceux qui l'acquièrent, lesquelles deux choses je possède si parfaitement et les estime de telle sorte qu'il n'y a point de monarque au monde qui fût assez riche pour les acheter de moi. Cela ne m'empêchera pas d'achever le petit traité que j'ai commencé ; mais je ne désire pas qu'on le sache, afin d'avoir toujours la liberté de le désavouer ; et j'y travaille fort lentement, pour ce que je prends beaucoup plus de plaisir à m'instruire moi-même que non pas à mettre par écrit le peu que je sais ^. »

« Je suis ennemi de toutes les louanges, écrivait-il encore {Lettre xu, t. II), non que je sois insensible, mais parce que j'estime que c'est un plus grand bien de jouir de la tranquillité de la vie et d'un honnête loisir, que d'acquérir beaucoup de renommée, et que j'ai bien de la peine à me persuader que, dans l'état où nous sommes, et delà manière dont on vit, on puisse posséder les deux biens ensemble.» Enfin, presque à chaque page de ses ouvrages, on trouve l'expression des mêmes sen- .timents.

Dans sa philosophique solitude. Descartes poursuivait ses travaux et opiniàtrait ses recherches avec la constance d'un homme qui veut arriver à de grandes découvertes: mais il ne se hâtait pas de publier; enfin, le 8 juin 1637, date à jamais mémorable, parut le fameux Discours sur la méthode. Descartes le publia à la tête de ses Essais de philosophie. Il ne le donna pas comme un traité, mais simplement comme un avis. A une critique sur le titre, il répondait : « Je n'ai su bien entendre ce que vous objectez touchant le titre ; car je ne mets pas Traité de la méthode, mais Discours sur, ce qui est le même que Préface ou Avis touchantla méthode, pour montrer queje n'ai pas dessein de l'enseigner, mais seulement d'en parler; car, comme on peut voir de ce que j'en dis, elle consiste plus en pratique qu'en théorie; et je nomme les traités suivants des essais de celte méthode, pour ce que je prétends que les choses qu'ils contiennent n'ont pu être trouvées sans elle, et qu'on peut connaître par elle ce qu'elle vaut. Comme

» Œuvr. philos., Corresp., n" 3, éd. A. Martin. * Lettre du 15 avr. 1G30.

90 LES PROSATEURS DU DIX-SEPTlÉME SIECLE.

aussi j'ai inséré quelque chose de métaphysique, de physique et de médecine dans le premier discours, pour montrer qu'elle s'étend à toutes sortes de matières '. »

Dans ce travail simple, mais puissant, que le philosophe voulait d'abord appeler Histoire de mon esprit, il indique les moyens suivis par lui pour tâcher de parvenir à la vérité, et ce qu'il faut faire pour aller plus avant. Là est exposé le système célèbre de son doute méthodique, idée fondamentale qu'il a encore développée dans deux autres ouvrages, dans le premier livre de ses Principes, et dans la première de ses Méditations métaphysiques.

Descartes n'étendait pas la pratique de ce doute aussi loin qu'on l'a souvent cru. On verra, par un de nos extraits, qu'il ne proposait sa méthode qu'à peu de personnes. De plus, la lecture attentive des six Méditations sur l'existence de Dieu et l'immatérialité de l'âme, et celle de ses Réponses à divej-ses objections, apprend que Descartes veut qu'une fois dans sa vie, non pas chaque individu, mais les esprits d'élite, révoquent momentanément en doute, non pas les premiers principes dont tout le monde convient, et qu'il croyait innés dans rhomme moral, ni même les conclusions pratiques qui en découlent naturellement, mais les jugements spéculatifs, les conclusions métaphysiques qu'on en a tirées soi-même ou reçues de confiance ; qu'enfin il excepte formellement et à plusieurs reprises, même du doute et de l'examen des esprits les plus solides, toutes les vérités surnaturelles et de foi.

Il n'entre pas dans notre plan de parler de la Géométrie de Descartes, qui parut avec le Discours de la méthode, de même que le Traité des météores et la Bioptrique, formant ensemble ses Essais de philosophie. Mais nous dirons un mot du livre des Principes, qui présente toute la physique de Descartes, et renferme en même temps beaucoup d'idées métaphysiques. Cet ouvrage, qui parut en 1644, est divisé en quatre parties. La première est toute métaphysique et contient les principes des connaissances humaines; la seconde est sa physique générale, et traite des premières lois de la nature, des éléments de la matière, des principes de l'espace et du mouvement; la troisième est l'exphcation particulière du système du monde et de l'arrangement des corps célestes ; la quatrième contient tout ce qui concerne la terre.

En 1641, Descartes avait publié un ouvrage qui est davantage de notre sujet, les Méditations métaphysiques. C'est de tous ses écrits celui qu'il estimait le plus. Il croyait y avoir exposé le moyen de démontrer les vérités métaphysiques d'une manière plus évidente que les axiomes de géométrie. Ce qui a surtout rendu célèbres les Méditations, c'est qu'elles contiennent la fameuse démonstration de Dieu par l'idée, et que la distinction de Tespiùt et de la matière y est plus solidement établie qu'on ne l'avait encore fait dans aucun traité de philosophie.

^ Œuvres philosophiques de Descartes, Correspondance, n° 3, éd. A.Martin.

DESCAUTES. 91

Descartes provoqua de toutes parts des objections contre le livre des Méditations, dans le dessein d'obtenir de plus grands éclaircissements sur un sujet si important et si difficile. Le P. Mersenne invita les docteurs de la faculté de théologie de Paris à entrer dans les vues du philosophe. Antoine Arnauld, qui n'était encore qu'un jeune docteur, se rendit seul à cette invitation : ses objections furent très-bien accueillies de Descartes; il y répondit avec soin, et avec des marques d'une estime distinguée pour leur auteur. Arnault, flatté de ces réponses, se montra, jusqu'à la fin de sa vie, un zélé défenseur des Méditations.

Quelques années plus tard , en 1646, le philosophe réformateur composa le traité des Passions de Vâme, pour l'usage particulier de la princesse Elisabeth. Il l'envoya manuscrit à la reine de Suède sur la fin de 1647, et, à la sollicitation de ses amis, le fit imprimer en 1649. Son dessein, dit-il, dans la composition de cet ouvrage, était d'essayer si sa physique pourrait lui servir à établir des fondements certains de la morale. Aussi n'y parle-t-ii guère des passions qu'en physicien.

Leibnitz ne cesse de traiter la philosophie de Descartes à'antichambre de la vérité. Acheminer, préparer les voies, est en effet ce que surtout sut faire l'auteur du Biscours de la méthode. Le caractère le plus original de Descartes est de s'être séparé violemment de l'antiquité qui, jusqu'à lui, avait tyranniquement dominé les esprits. Le hardi novateur veut que désormais l'autorité, en fait de science, soit nulle. « Descartes, par le Discours de la méthode, a-t-on parfaitement dit, a mis du premier coup l'esprit français de pair avec l'esprit ancien. L'érudition a fait son temps. Descartes est un disciple devenu maître. Le premier de tous les préjugés dont il s'est délivré, c'est la superstition de l'antiquité. Il marche seul, et son pas est si ferme, qu'on s'imagine qu'il crée ce que, le plus souvent, il ne faisait que restaurer. Avant lui, la raison n'ose guère se séparer de l'autorité, ni le nouveau de l'ancien ; tout se prouve par des témoignages discutés et interprétés, par des livres, par des auteurs ; toute argumentation est historique. Descartes ne veut pour preuves que des raisons pures, des vérités de sens intime. Jamais les témoignages humains n'interviennent dans son raisonnement ; point de citation ; point de commentaire'. »

Cette indépendance dans l'investigation de la vérité est la gloire de Descartes; mais lui aussi quelquefois il dépasse le but. Ainsi, dans son ardeur de s'émanciper et d'émanciper l'esprit humain de la tradition et de la routine, il va jusqu'à l'excès de railler l'étude de l'antiquité et de regretter d'avoir appris le latin, qui empoche, dit-il, d'écrire en français. Bossuet et Fénelon étaient de profonds latinistes ; en furentils moins des écrivains français originaux ?

1 NiSARD, Hist. de la liitér. franc. ,\[\. III, cli. iv, § G.

La philosophie de Descartes rencontra d'abord des oppositions en France ; elle fut plus favorablement accueilUe en Angleterre, où l'on désira d'attirer ce grand homme. Milord Cavendish, habile mathématicien, et éperdiiment amoureux, dit Baillet, de la philosophie de Descartes, l'invita de la part du roi Charles I^', qui aimait les sciences, à passer en Angleterre. Ce prince voulut même l'y fixer par les propositions les plus flatteuses pour un homme tel que Descartes ; car il promettait de consacrer de grandes sommes aux expériences de physique. Descartes était prêt à se rendre à l'invitation du roi, mais les troubles qui commençaient à agiter la Grande-Bretagne et devaient aboutir à l'échafaud du malheureux Sluart, l'arrêtèrent en Hollande.

Cependant sa réputation grandissait chaque jour dans son pays natal et elle fut bientôt triomphante. Il fut l'oracle de la raison ressuscitée. « On avait philosophé trois mille ans, dit Nicole, sur divers principes, et il s'élève, dans un coin de la terre, un homme qui change toute la face de la philosophie, et qui prétend faire voir que tous ceux qui sont venus avant lui n'ont rien entendu dans les principes de la nature. Et ce ne sont pas seulement de vaines promesses ; car il faut avouer que ce nouveau venu donne plus de lumière sur la connaissance des choses naturelles, que tous les autres ensemble n'en avaient donné ^ »

Les femmes elles-mêmes raffolaient de la philosophie de Descartes ; les grands seigneurs et les courtisans en faisaient la plus chère de leurs distractions. Le comte de Coulanges écrivait à Bussy-Rabutin (27 août 1673) : « Pendant votre séjour de Paris, je vous conseille de vous faire instruire de la philosophie de Descartes : mesdemoiselles de Bussy l'apprendront plus vite qu'aucun jeu. Pour moi, je la trouve délicieuse, non-seulement parce qu'elle détrompé d'un million d'erreurs où est tout le monde, mais encore parce qu'elle apprend à raisonner juste. Sans elle nous serions morts d'ennui dans cette province. » Enfin, la Fontaine était l'interprète de l'enthousiasme du dix-septième siècle pour Descartes, quand il s'écriait ;

« Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu

Cliez les païens, et qui tient le milieu Entre l'homme et l'esprit ^. »

Les contradicteurs ne manquèrent pas à l'auteur du Discours de la méthode ; mais les apologistes étaient nombreux et ardents. « On peut dire avec vérité, dit un célèbre philosophe de nos jours, que depuis le Discours de la méthode, de 1637 jusqu'à la fin du siècle, il ne parut pas un livre philosophique de quelque importance qui ne fût pour, ou contre, ou sur Descartes ^. »

1 Nicole, Essais de niorale, t. II, p. 30 et suiv.

2 Fables, X, 1.

3 V. Cousin, Procès-verbal de quelques séances d'une Société cartésienne (Journal des savants, fév. 1842).

Le dix-liuiticme siècle quitta généralement Descartes pour Newton. On se mit à dire avec Voltaire :

a Ma raison n'a plus de foi

Pour René le visionnaire :

Songeur de la nouvelle loi,

Il éblouit plus qu'il n'éclaire.

Dans une épaisse obscurité

Il fait briller des étincelles :

Il a gravement débité

Un tas brillant d'erreurs nouvelles .

Pour mettre à la place de celles

De la bavarde antiquité. »

Le nombre des disciples du philosophe français se réduisit au point que d'Alembert pouvait dire : ((Telle est aujourd'hui la fortune de ce grand homme, qu'après avoir eu des sectateurs sans nombre, il est presque réduit à des apologistes '. »

Notre siècle n'est pas redevenu cartésien à la manière du dix-septième siècle; mais il a su professer le respect qu'on doit à ce qu'a d'essentiel la méthode cartésienne, et surtout reconnaître la puissance du génie qui a si fortement dominé toute une grande époque. (( Le rôle de Descartes apparaît dans toute sa grandeur, dit l'auteur d'un savant mémoire sur le cartésianisme naguère couronné par l'Académie française; on le voit conduisant à la conquête de la vérité l'élite de son siècle et la plus belle partie de la famille des royales intelligences. Quelle merveilleuse et universelle influence! En est-elle moins vivante pour être quelquefois niée par ceux même qui la subissent? Seuls parmi les plus grands, Bossuet, Arnauld, Malebranche, reconnaissent sa valeur, et se sauvent de l'ingratitude. Tant d'autres qui ne lui doivent pas moins, Leibnitz, Newton, Huyghens, Pascal, Locke, cherchent à le déprécier et à dissimuler une gloire qui les importune. Mais ils ont beau vouloir se dérober à Descartes, ils portent son empreinte, si j'ose me permettre cette comparaison, comme l'univers celle de Dieu^. »

A toutes les époques on a rendu aussi hautement hommage à Descartes écrivain qu'à Descartes philosophe. Bossuet l'étudia pour la forme comme pour les idées. Fleury, dans son cinquième discours sur l'Histoire ecclésiastique, propose son style pour modèle dans les matières dogmatiques. Après avoir blâmé le mauvais langage dans lequel avaient écrit les théologiens scolastiques, il obsen'e « que ce n'est point la nécessité de la matière, mais le mauvais goût du treizième siècle, qui a introduit ce langage dans les écoles. Chacun, ajoutel-il, peut philosopher, en parlant bien sa langue. Les écrits d'Aristote

1 Encyclopédie, Disc. prél.

2 Bordas-Demollin, le Cartésianisme, Conclusion.

sont en bon grec, les ouvrages philosophiques de Cicéron en bon latin, et, dans le dernier siècle, Descartes a expliqué sa doctrine en bon français, et d'un style net et précis, qui peut servir de modèle pour le dogmatique. » Maupertuis disait dans son discours de réception à l'Académie française : « Descartes, géomètre profond, métaphysicien sublime, nous a laissé des ouvrages dans lesquels on admirerait le style, si le fond des choses ne s'était emparé de toute l'admiration. » Au jugement de l'abbé Trublet, esprit fin et délicat, en dépit des railleries de Voltaire, « Descartes n'eût pas moins été capable qu'Aristote de donner des règles d'éloquence et de poésie. » Voltaire lui-même partageait ce sentiment. « Descartes, dit-il, était né avec une imagination brillante et forte, qui en fit un homme singulier dans sa vie privée comme dans sa manière de raisonner. Cette imagination ne put se cacher même dans ses ouvrages philosophiques, où l'on voit à tout moment des comparaisons ingénieuses et brillantes. La nature en avait presque fait un poëte*. » Thomas, dans son Éloge de Descartes, n'a pas craint de dire, qu'il n'aurait tenu qu'à Descartes d'être le plus bel esprit de son siècle. Il se fonde en partie sur une lettre latine de notre philosophe à Balzac, qu'il a traduite en français.

La gloire littéraire de Descartes est loin d'avoir baissé dans notre temps. Tous les bons juges ont placé le Discours de la méthode parmi les plus parfaits monuments de la prose française. Selon M. Nisard, dont l'étude sur Descartes est une des plus belles de son Histoire de la littérature, ce philosophe « a réalisé l'idée de VÉloquence, » le Discours de la méthode est le premier de nos ouvrages en prose où l'esprit français ait atteint sa perfection et la langue son point de maturité; enfin Descartes est un écrivain plus original et plus naturel qu'aucun de ceux qui l'ont précédé, et le premier dans l'histoire de la prose française qui ait atteint la perfection de l'art d'écrire. Malgré ces éloges, il faut reconnaître que Descartes, dont la phrase longue et périodique est perpétuellement enchaînée par des conjonctions, a un style encore trop rempli de latinités. Dans sa correspondance ea particulier il surcharge ses phrases ; elle offre cependant de rares beautés de diction, en particulier la lettre à Balzac qu'on verra dans nos extraits, et dont la date de 1631 doit être remarquée. On n'avait guère encore écrit avec cette pureté. On ne doit pas moins admirer le jugement qu'il a porté sur les lettres du grand épistolier. Là, le grave philosophe lutte non sans succès avec le bel esprit de pensées fines et ingénieuses, d'expressions figurées et brillantes. L'abbé Trublet appelait justement cet écrit un chef-d'œuvre de goût.

Ce prosateur nerveux n'était pas dénué des grâces de l'imagination. Ce philosophe toujours enfoncé dans les plus profondes spéculations était capable d'écrire dans le genre badin et léger, comme le montre la seconde de ses lettres à Balzac, que nos lecteurs verront aux ex-

1 Dictionnaire philosophique, lieviton, sect. i.

DtSCARTES. Ô3

traits. Il avait même cultivé la poésie et écrit une comédie * en prose et en vers, pendant son court et funeste séjour en Suède, sur les instances de la reine. Baillet avait appris des amis de Descartes que cette pièce avait fait une grande sensation à la cour de Suède ; que les vers furent jugés d'une rare beauté, et qu'«7s étonnèrent d'autant plus, que l'imagination et le génie poétique de Descartes semblaient avoir dû être depuis longtemps étouffés sous les épines de Valgèbre et des sciences les plus sombres qui l'avaient occupé tout entier dès sa première jeunesse. Les fragments qui nous en restent, continue le biographe, nous font juger qu'il aurait été plus heureux à mettre en vers la philosophie que ne Vont été Thaïes, Xénophane, Empédocle, Êpicure, Cléanthe, parmi les Grecs, et Lucrèce, Vairon et Boèce, parmi les Latins ^.

Peu d'hommes furent doués d'aptitudes aussi variées. Il paraît avoir possédé de belles parties de l'orateur, à en juger seulement par un mémoire apologétique, composé en latin, qu'il présenta aux magistrats d'Utrecht pour se défendre contre les accusations des Voétius père et fils.

Descartes avait du goût et de l'inclination pour la morale : il se proposait de consacrer les dernières années de sa vie à cette science, dans laquelle ses lettres à la princesse Elisabeth suffisent h montrer qu'il aurait excellé.

Enfin, il a fait voir, selon Baillet, « qu'il possédait la grammaire de toutes les langues, non pas en simple grammairien, mais comme un philosophe à qui il appartient proprement de donner une grammaire générale et raisonnée. Il en donna un essai suffisant dans la réponse qu'il fit au P. Mersenne, en 1629, sur le projet latin qu'un auteur de ce temps-là proposait d'une nouvelle langue par le moyen de laquelle on pût connaître toutes les langues du monde. Après lui avoir fait remarquer les inconvénients et l'impossibilité môme d'une telle langue, suivant les vues et les moyens de cet auteur, il lui substitua sur-lechamp une autre invention d'une langue universelle, qui pourrait être enseignée en peu de temps, soit pour la parler, soit pour l'écrire seulement, en établissant un ordre entre toutes les pensées qui peuvent entrer dans l'esprit humain, de même qu'il s'en trouve un naturellement établi entre les nombres. C'est sur ce projet qu'il en avait tracé que M. Wren, Anglais, a donné un essai de cette langue universelle, et que quelques savants de France ont conçu de semblables desseins. » On sait quel prix Leibnitz attachait à la découverte de cette langue universelle dont il avait, a-t-il assuré, conçu l'idée avant de sortir du collège .

Descartes, éminent philosophe, grand écrivain, est revendiqué par l'Église comme un de ses glorieux enfants. Le janséniste Arnauld se

1 Vie de Descartes, t. II, p. 484, Baillet dit: « Nous avons cette comédie manuscrite. » Elle a disparu comme beaucoup d'autres manuscrits du grand philosophe français.

s Vie de Descarles, t. II, p. 393.

fâchait contre le Père des Gabets, de la Congrégation de Saint-Vannes, qui (' prenait M. Descartes pour un homme fort éclairé dans les choses de la religion, au lieu que ses lettres sont pleines de pélagianisme. » Il ajoutait : « Hors les points dont il s'était persuadé par sa philosophie, comme est l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, tout ce qu'on peut dire de lui de plus avantageux est qu'il a toujours paru être soumis à l'Église *. » L'accusation de pélagianisme est très-suspecte dans la bouche du fameux défenseur de VAugusWms, et il aurait pu reconnaître plus expressément la soumission envers l'Église que Descartes professa toute sa vie. Un écrivain, d'opinions bien différentes, le vénérable M. Émery, nous paraît au contraire s'être fait une idée exagérée de la docilité et de l'humiUté de la foi de Descartes. Ainsi, après avoir raconté que Descai'tes, apprenant la condamnation par la Congrégation de l'Index des opinions de Galilée, suspendit la publication d'un ouvrage où il soutenait ou supposait la même doctrine -, et pensa même à le brûler, l'auteur de la Vie religieuse de Descartes ajoute un peu plus loin : « On est vraiment étonné, et, pour mieux dire, édifié, quand on le voit encore, trois années après, déclarer, dans son Discours de la méthode, que les messieurs inquisiteurs n'avaient guère moins de pouvoir sur ses actions, que sa propre raison sur ses pensées. » N'y a-t-il pas un peu de pieuse naïveté à prendre pour argent comptant de telles paroles delà part du célèbre philosophe? M. l'abbé Émery dit encore : « Telle était la crainte qu'avait Descartes de toute censure ecclésiastique. M. Bossuet croit même qu'il la poussait trop loin. M. Descartes, dit-il, a toujours craint d'être noté par VÉ-

1 Œuvres complètes d'Arnauld,i. I, p. 670.

2 On lira, nous pensons, avec intérêt cette page curieuse du grand philosophe.

« Vous savez sans doute que Galilée a été repris depuis peu par les inquisiteurs de la foi, et que son opinion touchant le mouvement de la terre a été condamnée comme hérétique : or je vous dirai que toutes les choses que j'expliquais en mon Traité, entre lesquelles était aussi cette opinion du mouvement de la terre, dépendaient tellement les unes des autres que c'est assez de savoir qu'il y en ait une qui soit fausse pour connaître que toutes les raisons dont je me servais n'ont point de force ; et quoiqueje pensasse qu'elles fussent appuyées sur des démonstrations très-certaines et très-évidentes, je ne voudrais toutefois pour rien du monde les soutenir contre l'autorité de l'Église. Je sais bien qu'on pourrait dire que tout ce que les inquisiteurs de Rome ont décidé n'est pas incontinent article de foi pour cela, et qu'il faut premièrement que le concile y ait passé; mais je ne suis point si amoureux de mes pensées que de me vouloir servir de telles exceptions pour avoir moyen de les maintenir; et le désir que j'ai de vivre au repos et de continuer la vie que j'ai commencée, en prenant pour ma devise : Benè vixit, bene qui lutuit, fait que je suis plus aise d'être délivré de la crainte que j'avais d'acquérir plus de connaissances que je ne désire, par le moyen de mon écrit, que je ne suis fâché d'avoir perdu le temps et la peine que j'ai employés à le composer. » {Lettre au P. Mersenne^ 10 janv. 1034.)

glise, et on lui voit prendre sur cela des précautions qui allaient jusqu'à l'excès. » (Lett. cv, t. X.) Le principal sentiment qui poussait Descartes à tant de ménagements, à tant de précautions, était l'amour d'une vie calme et tranquille qui lui paraissait, comme plus tard à Newton, le plus grand de tous les biens. 11 préférait la tranquillité de la vie à tout, même à la gloire qu'il haïssait et fuyait, ainsi qu'on l'a vu plus haut. Il y eut, croyons-nous, quelque politique dans certains actes et dans certaines paroles de l'auteur du Discours de la méthode ; mais nous n'en reconnaissons pas moins que ce fut un esprit profondément religieux. Il a laissé sur Dieu des pages dignes de Bossuet, et il était tout pénétré de cette grande idée. « Je ne puis pardonner à Descartes, dit Pascal; il aurait bien voulu, dans toute sa philosophie, pouvoir se passer de Dieu; mais il n'a pu s'empocher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement ; après cela, il n'a plus que faire de Dieu. » A cette accusation célèbre, l'auteur contemporain déjà cité répond ainsi : « Evidemment on ne saurait prendre plus de travers Descartes. Il voulait si peu, môme dans sa physique, se passer de Dieu, qu'une de ses erreurs fondamentales est de lui avoir trop attribué et pas assez aux créatures. Il est vrai qu'il pensait le soustraire à la dégradante nécessité d'intervenir à toute heute extraordinairement dans le gouvernement du monde, soit par lui-même, soit par l'intermédiaire des anges, des génies, et montrer que les corps subsistent, se meuvent, vivent, se renouvellent, en vertu des propriétés qu'il leur a données en les créant, et qu'il leur conserve par une action immédiate et par les lois générales qui dérivent de ces propriétés *. »

Non-seulement on doit voir dans Descartes un homme essentiellement religieux, mais on peut sans crainte le ranger parmi les catholiques pratiques et sincères. <c II faudrait, dit M. Émery, ne connaître ni sa vie ni ses œuvres, pour suspecter seulement sa foi. Descartes semble avoir eu sur la religion cette conviction de sentiment que font naître dans les âmes droites la sainteté de ses lois et la sublimité de sa morale. C'est ce qui était cause qu'il n'osait l'asservir à de vains raisonnements, comme il le répète en plusieurs endroits de sa Méthode et dans ses autres ouvrages. Il ne se bornait pas toutefois à la respecter; mais il la professait, il la chérissait et apprenait aux autres à la chérir et à la professer comme lui. On en a surtout un témoignage bien éclatant dans le certificat par lequel la célèbre Christine, reine de Suède, avoue qu'elle lui doit, après Dieu, ainsi qu'à son illustre ami, M. Canut, sa conversion à la foi cathoUque. On peut voir dans sa vie écrite par M. Baillet, d'autres preuves aussi frappantes de son zèle pour la religion, de son exactitude à en remplir les devoirs, de son assiduité à fréquenter les sacrements au sein de la Hollande et de la Suède, de sa foi humble et soumise lors même qu'il philosophait

1 Bordas-Democlin, /e Cartésianisme, IPpart.,c. i.

Prosateurs du xvu' siècle. I. 7

le plus librement, et souvent alors sa philosophie venait à l'appui de la foi, et confirmait son accord avec la raison, comme il le témoigne lui-même dans plusieurs de ses lettres, aussi conformes à la religion qu'à la saine philosophie. C'est ce qui l'autorisa à écrire à quelqu'un, au sujet de ses ouvrages, qu'il ne craignait nullement au fond qu'il s'y trouvât quoi que ce fût contre la foi. « Au contraire, ajoutait-il, jamais la foi n'a été si fortement appuyée par les raisons humaines qu'elle peut l'ôtre si l'on suit mes principes : mais surtout la transsubstantiation, que les calvinistes reprennent comme impossible à expliquer par la philosophie ordinaire, est très-facile par la mienne. » (Tome I^"" des Lettres, p. 518.)

Malgré ces témoignages et ces faits, il ne faudrait pas croire que Descartes, dans ses grands ouvrages, se soit occupé de foi et de religion positive. Un philosophe catholique contemporain d'une trèshaute autorité a parfaitement dit : « Descartes ne s'occupe que de philosophie naturelle et non de théologie, met à part la foi, et distingue « les deux ordres de l'intelligible divin ■>■> jusqu'à les isoler i. »

Descartes, en dépit de toutes les études et recherches de médecine qu'il avait faites spécialement pour prolonger sa vie, mourut encore dans la force de l'âge, à cinquante-trois ans onze mois et onze jours, dans la ville de Stockholm, où il s'était laissé attirer par la reine Christine, flatté de l'espoir d'y trouver d'extraordinaires ressources pour ses expériences.

Descartes ne propose sa Bléthode qu'à peu de personnes.

Je ne saurais aucunement approuver ces humeurs brouillonnes et inquiètes, qui, n'étant appelées ni par leur naissance, ni par leur fortune, au maniement des affaires publiques, ne laissent pas d'y faire toujours en idée quelque nouvelle réformation ; et si je pensais qu'il y eût la moindre chose en cet écrit, par laquelle on me pût soupçonner de cette folie, je serais très-marri de souffrir qu'il fût publié. Jamais mon dessein ne s'est étendu plus avant que de tâcher à réformer mes propres pensées, et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi. Que si, mon ouvrage m'ayant assez plu, je vous en fais voir ici le modèle, ce n'est pas pour cela que je veuille conseiller à personne de l'imiter. Ceux que Dieu a mieux partagés de ses grâces auront peut-être des desseins plus relevés; mais je crains bien que celui-ci ne soit déjà que trop hardi pour plusieurs. La seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu'on a reçues auparavant en sa créance, n'est pas un exemple que chacun doive suivre; et le

* Gratby, Théodicée du dix-septième siècle, Pascal.

monde n'est quasi composé que de deux sortes d'esprits, auxquels il ne convient aucunement; à savoir, de ceux qui, se croyant plus habiles qu'ils ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements, ni avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pensées ; d'où vient que, s'ils avaient une fois pris la liberté de douter des principes qu'ils ont reçus et de s'écarter du chemin commun, jamais ils ne pourraient tenir le sentier qu'il faut prendre pour aller plus droit, et demeureraient égarés toute leur vie; puis de ceux qui, ayant assez de raison ou de modestie pour juger qu'ils sont moins capables de distinguer le vrai d'avec le faux, que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres, qu'en chercher eux-mêmes de meilleures. {Discows de la Méthode, 2^ part.)

Démonstration de Fesistence de Dieu» tirée de l'idée de Dieu qui est en nous.

Entre toutes les idées qui sont en moi, il en est qui me représentent des choses inanimées, des animaux, des anges, etc., et il en est une qui me représente Dieu. Quant aux premières, je conçois facilement qu'elles peuvent venir de moi, qu'elles peuvent être formées par le mélange et la composition des autres idées que j'ai des choses corporelles et de Dieu, quoique hors de moi il n'y eût dans le monde ni hommes, ni animaux, ni anges... Mais quant à l'idée de Dieu, elle ne peut venir de moi seul.

Par Dieu j'entends une substance infinie, éternelle, immuable, indépendante, toute connaissante, toute-puissante, et par laquelle moi-même, et toutes les autres choses qui sont (s'il est vrai qu'il y en ait qui existent), ont été créées et produites. Or ces avantages sont si grands et si éminents, que plus je les considère attentivement, moins je me persuade que l'idée que j'en ai puisse tirer son origine de moi seul, et par conséquent il faut nécessairement conclure, de tout ce que j'ai dit auparavant, que Dieu existe : car, quoique l'idée de la substance soit en moi, cependant de cela seul que je suis une substance, je n'aurais pas tiré l'idée d'une substance infinie, moi qui suis un être fini, si elle n'avait été mise en moi par quelque substance qui fût véritablement infinie.

Et je ne dois pas m'imaginer que je ne conçois pas l'infini par une véritable idée, mais seulement par la négation de ce qui est fini, de même que je comprends le repos et les ténèbres par la

négation du mouvement et de la lumière; puisqu'au contraire je vois manifestement qu'il se rencontre plus de réalité dans la substance infinie que dans la substance finie, et par conséquent qu'en quelque façon la notion de l'infini précède en moi celle du fini, c'est-à-dire de moi-même : car, comment serait-il possible que je pusse connaître que je doute et que je désire, c'est-à-dire qu'il me manque quelque chose, et que je ne suis pas tout parfait, si je n'avais en moi aucune idée d'un être plus parfait que le mien, par la comparaison duquel je connaîtrais les défauts de ma nature.

Mais pourquoi, dira-t-on, est-il impossible que l'idée de Dieu vienne de nous? Peut-être je suis quelque chose de plus que je ne m'imagine, et toutes les perfections que j'attribue à la nature d'un Dieu, sont en quelque façon en moi en puissance, quoiqu'elles ne se produisent pas encore, et ne se fassent point paraître par leurs actions. En effet, j'expérimente déjà que ma connaissance s'augmente et se perfectionne peu à peu, et je ne vois rien qui puisse empêcher qu'elle ne s'augmente ainsi de plus en plus jusqu'à l'infini ; ni aussi pourquoi, étant ainsi accrue et perfectionnée, je ne pourrais pas acquérir par son moyen toutes les autres perfections de la nature divine ; ni enfin pourquoi la puissance que j'ai pour l'acquisition de ces perfections, s'il est vrai qu'elle soit maintenant en moi, ne serait pas suffisante pour en produire les idées.

Cependant, en y regardant un peu de près, je reconnais que cela ne peut être ; car, premièrement, quoiqu'il fût vrai que ma connaissance acquît tous les jours de nouveaux degrés de perfection, et qu'il y eût en ma nature beaucoup de choses en puissance, qui n'y sont pas encore actuellement, cependant tous ces avantages n'appartiennent et n'approchent en aucune sorte de l'idée que j'ai de la Divinité, dans laquelle rien ne se rencontre seulement en puissance, mais où tout est actuellement et en effet. Et même n'est-ce pas une preuve infaillible et très-certaine d'imperfection dans ma connaissance, de ce qu'elle s'accroît peu à peu, et qu'elle s'augmente par degrés? De plus, quoique ma connaissance s'augmentât de plus en plus, néanmoins je ne laisse pas de concevoir qu'elle ne saurait être actuellement infinie, puisqu'elle n'arrivera jamais à un si haut point de perfection qu'elle ne soit encore capable d'acquérir quelque plus grand accroissement. Mais je conçois Dieu actuellement infini en un si haut degré, qu'il ne se peut rien ajouter à la souveraine perfection qu'il possède. Et enfin je corn-

prends fort bien que l'être objectif d'une idée ne peut être produit par un être qui existe seulement en puissance, lequel à proprement parler n'est rien, mais seulement par un être formel ou actuel.

Mais je veux aller plus loin, et considérer si moi-même, qui ai cette idée de Dieu, je pourrais être, en cas qu'il n'y eût point de Dieu, et je demande, de qui aurais-je mon existence? Est-ce de moi-même ou de mes parents, ou bien de quelques autres causes moins parfaites que Dieu? car on ne peut rien imaginer de plus parfait ni même d'égal à lui.

Or, 1° si j'étais indépendant de tout autre, et que je fusse moimême l'auteur de mon être, je ne douterais d'aucune chose, je ne concevrais point de désirs, et enfm il ne me manquerait aucune perfection, car je me serais donné moi-même toutes celles dont j'ai en moi quelque idée, et ainsi je serais Dieu.

2° Je ne dois pas m'imaginer que les choses qui me manquent sont peut-être plus difficiles à acquérir que celles dont je suis déjà en possession; car, au contraire, il est très-certain qu'il a été beaucoup plus difficile que moi, c'est-à-dire une chose ou une substance qui pense, soit sorti du néant, qu'il ne me le serait d'acquérir les lumières et les connaissances de plusieurs choses que j'ignore, et qui ne sont que des accidents de cette substance. Et certainement si je m'étais donné ce plus que je viens de dire, c'est-à-dire si j'étais moi-même l'auteur de mon être, je ne me serais pas au moins refusé les choses qui peuvent s'acquérir avec plus de facilité, comme sont une infinité de connaissances dont ma nature se trouve dénuée ; je ne me serais pas même refusé aucune des choses que je vois être contenues dans l'idée de Dieu, parce qu'il n'y en a aucune qui me semble plus difficile à faire ou à acquérir.

Et quoique je puisse supposer que peut-être j'ai toujours été comme je suis maintenant, je ne saurais pas pour cela éviter la force de ce raisonnement, et je ne laisse pas de connaître qu'il est nécessaire que Dieu soit l'auteur de mon existence : car tout le temps de ma vie peut être divisé en une infinité de parties, chacune desquelles ne dépend en aucune façon des autres ; et ainsi, de ce qu'un peu auparavant j'ai été, il ne s'ensuit pas que je doive maintenant être, si ce n'est qu'en ce moment quelque cause me produise et me crée, pour ainsi dire, derechef, c'est-àdire me conserve. En effet, c'est une chose bien claire et bien évidente (à tous ceux qui considéreront avec attention la nature du temps), qu'une substance, pour être conservée dans tous les

i02 LES PROSATEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

moments qu'elle dure, a besoin du même pouvoir et de la même action qui serait nécessaire pour la produire et la créer tout de nouveau, si elle n'était point encore; en sorte que c'est une chose que la lumière naturelle nous fait voir clairement, que la conservation et la création ne diffèrent qu'à l'égard de notre façon de penser, et non point en effet.

Il faut donc seulement ici que je m'interroge et me consulte moi-même, pour voir si j'ai en moi quelque pouvoir et quelque vertu, au moyen de laquelle je puisse faire que moi, qui suis maintenant, je sois encore un moment après ; car puisque je ne suis rien qu'une chose qui pense (ou du moins puisqu'il ne s'agit encore jusqu'ici précisément que de cette partie-là de moimême), si une telle puissance résidait en moi, certes, je devrais pour le moins le penser et en avoir connaissance; mais je n'en ressens aucune dans moi, et par là je connais évidemment que je dépends de quelque être différent de moi.

Mais, 3", peut-être que cet être-là, duquel je dépends, n'est pas Dieu, et que je suis produit ou par mes parents, ou par quelques autres causes moins parfaites que lui? Mais cela ne peut être : car c'est une chose très-évidente qu'il doit y avoir pour le moins autant de réalité dans la cause que dans son effet : et par conséquent, puisque je suis une chose qui pense, et qui ai en moi quelque idée de Dieu, quelle que soit enfin la cause de mon être, il faut nécessairement avouer que cette cause est aussi une chose qui pense et qu'elle a en soi l'idée de toutes les perfections que j'attribue à Dieu.

On peut encore rechercher si cette cause tient son origine et son existence d'elle-même ou de quelque autre chose : car si elle la tient d'elle-même, il s'ensuit, par les raisons que j'ai ci-devant alléguées, que cette cause est Dieu : puisque ayant la vertu d'être et d'exister par soi, elle doit aussi sans doute avoir la puissance de posséder actuellement toutes les perfections dont elle a en soi les idées, c'est-à-dire toutes celles que je conçois être en Dieu. Que si elle tient son existence de quelque autre cause que d'elle-même, on demandera encore, par la même raison, de cette seconde cause, si elle est par soi, ou par autrui, jusqu'à ce que de degrés en degrés on parvienne enfin à une dernière cause qui se trouvera être Dieu ; il est très-manifeste qu'en cela il ne peut y avoir de progrès à l'infini, vu qu'il ne s'agit pas tant ici de la cause qui m'a produit autrefois, que de celle qui me conserve présentement.

4" On ne peut pas feindre aussi que peut-être plusieurs causes

descart::-. io3

ont ensemble concouru en partie h ma production, et que de l'une j'ai reçu l'idée d'une des perfections que j'attribue à Dieu, et d'une autre, l'idée de quelque autre, en sorte que toutes ces perfections se trouvent bien, à la vérité, quelque part dans l'univers, mais ne se rencontrent pas toutes jointes et assemblées dans une seule qui soit Dieu; car, au contraire, l'unité, la simplicité ou l'inséparabilité de toutes les choses qui sont en Dieu, est une des principales perfections que je conçois être en lui. Et certes, l'idée de cette unité de toutes les perfections de Dieu, n'a pu être mise en moi par aucune cause, de qui je n'aie point aussi reçu les idées de toutes les autres perfections; car elle n'a pu faire que je les comprisse toutes jointes ensembles et inséparables, sans avoir fait en sorte en même temps que je susse ce qu'elles étaient et que je les connusse toutes en quelque façon.

Enfin, pour ce qui regarde les parents dont il semble que je tire ma naissance, quoique tout ce que j'en ai jamais pu croire soit véritable, cela ne fait pourtant pas que ce soient eux qui me conservent, ni même qui m'aient fait et produit, en tant que je suis une chose qui pense, n'y ayant aucun rapport entre l'action corporelle, par laquelle j'ai coutume de croire qu'ils m'ont engendré, et la production d'une telle substance : mais ce en quoi ils ont tout au plus contribué à ma naissance, est qu'ils ont mis quelques dispositions dans cette matière, dans laquelle j'ai jugé jusqu'ici que moi, c'est-à-dire mon esprit, lequel seul je prends maintenant pour moi-même, est renfermé ; et par conséquent il ne peut y avoir ici à leur égard aucune difficulté : mais il faut nécessairement conclure que de cela seul que j'existe, et que l'idée d'un être souverainement parfait (c'est-à-dire de Dieu) est en moi, l'existence de Dieu est très-évidemment démontrée.

Il me reste seulement à examiner de quelle façon j'ai acquis cette idée : car je ne l'ai pas reçue par les sens, et jamais elle ne s'est offerte à moi contre mon attente, ainsi que font d'ordinaire les idées des choses sensibles, lorsque ces choses se présentent, ou semblent se présenter aux organes extérieurs des sens. Elle n'est pas aussi une pure production ou fiction de mon esprit; car il n'est pas en mon pouvoir d'y diminuer ni d'y ajouter aucune chose : et par conséquent il ne reste plus autre chose à dire, sinon que cette idée est née et produite avec moi dès lors que j'ai été créé, ainsi que l'est l'idée de moi-même.

Et, dans le vrai, on ne doit pas trouver étrange que Dieu, en me créant, ait mis en moi cette idée, pour être comme la marque de l'ouvrier empreinte sur son ouvrage ; et il n'est pas aussi

nécessaire que cette marque soit quelque chose de différent de cet ouvrage même : mais de cela seul que Dieu m'a créé, il est fort croyable qu'il m'a, en quelque façon, produit à son image et ressemblance, et que.je conçois cette ressemblance (dans laquelle l'idée de Dieu se trouve contenue) par la même faculté par laquelle je me conçois moi-même; c'est-à-dire que lorsque je fais réflexion sur moi, non-seulement je connais que je suis une chose imparfaite, incomplète, et dépendante d'autrui, qui tend et qui aspire sans cesse à quelque chose de meilleur et de plus grand que je ne suis ; mais je connais aussi en même temps que celui dont je dépends possède en soi toutes ces grandes choses auxquelles j'aspire, et dont je trouve en moi les idées, non pas indéfiniment et seulement en puissance, mais qu'il en jouit en effet, actuellement et infiniment ; et ainsi qu'il est Dieu. Et toute la force de l'argument, dont j'ai ici usé pour prouver l'existence de Dieu, consiste en ce que je reconnais qu'il ne serait pas possible que ma nature fût telle qu'elle est, c'est-à-dire que j'eusse en moi l'idée d'un Dieu, si Dieu n'existait véritablement; ce même Dieu, dis-je, duquel l'idée est en moi, c'est-à-dire qui possède toutes ces hautes perfections, dont notre esprit peut bien avoir quelque légère idée, sans pourtant les pouvoir comprendre, qui n'est sujet à aucun défaut, etqui n'a rien de toutes les choses qui dénotent quelque imperfection.

D'où il est assez évident qu'il ne peut être trompeur, puisque la lumière naturelle nous enseigne que la tromperie dépend nécessairement de quelque défaut,

Mais avant que j'examine cela plus soigneusement et que je passe à la considération des autres vérités que l'on en peut recueillir, il me semble très à propos de m'arrêter quelque temps à la contemplation de ce Dieu tout parfait, de peser tout à loisir ses merveilleux attributs, de considérer, d'admirer et d'adorer l'incomparable beauté de cette immense lumière, au moins autant que la force de mon esprit, qui en demeure en quelque sorte ébloui, pourra me le permettre; car, comme la foi nous apprend que la souveraine félicité de l'autre vie ne consiste que dans cette contemplation de la majesté divine, ainsi expérimentons-nous dès à présent qu'une semblable méditation, quoique incomparablement moins parfaite, nous fait jouir du plus grand contentement que nous soyons capables de ressentir en cette vie. (Méditation III\)

On ne saurait se former une trop haute iiléc «les leuTrcs de Dieu, et on présumerait trop «le soi-même si l'on entrepre- ' nait de connaître toutes les fins que Dieu s'est proposées en créant le monde.

Dans l'explication que nous avons donnée, à l'aide de nos seuls principes, de tous les phénomènes, c'est-à-dire des effets qui sont dans la nature et que nous apercevons par l'entremise de nos sens, nous avons commencé par ceux qui sont les plus généraux et dont tous les autres dépendent, à savoir, par l'admirable structure de ce monde visible. Mais pour ne point se tromper en les examinant, il me semble qu'on doit soigneusement observer deux choses.

La première est que nous ayons toujours devant les yeux que la puissance et la bonté de Dieu sont infinies, afin que cela nous fasse connaître que nous ne devons point craindre de nous tromper en imaginant ses ouvrages trop grands, trop beaux ou trop parfaits, mais que nous pouvons bien nous tromper, au contraire, si nous supposons en eux quelques bornes ou quelques limites dont nous n'ayons aucune connaissance certaine.

La seconde est que nous ayons aussi toujours devant les yeux que la capacité de notre esprit est fort médiocre, et que nous ne devons pas trop présumer de nous-mêmes, comme il semble que nous ferions si nous supposions que l'univers eût quelques limites, sans que cela nous fût assuré par révélation divine, ou du moins par des raisons naturelles fort évidentes, parce que ce serait vouloir que notre pensée pût s'imaginer quelque chose au delà de ce à quoi la puissance de Dieu s'est étendue en créant le monde; mais aussi encore plus, si nous nous persuadons que ce n'est que pour notre usage que Dieu a créé toutes les choses, ou bien seulement si nous prétendions pouvoir connaître par la force de notre esprit quelles sont les fins pour lesquelles il les a créées.

Car quoique ce soit une pensée pieuse et bonne, en ce qui regarde les mœurs, de croire que Dieu a fait toutes choses pour nous, afin que cela nous excite d'autant plus à l'aimer et à lui rendre grâces de tant de bienfaits, quoique cette pensée soit vraie en quelque sens, parce qu'il n'y a rien de créé dont nous ne puissions tirer quelque usage, quand ce ne serait que celui d'exercer notre esprit en le considérant, et d'être incités à louer Dieu par ce spectacle, il n'est cependant aucunement vraisem-

blable que toutes choses aient été faites pour nous, en sorte que Dieu n'ait eu aucune autre fin en les créant; et ce serait, ce me semble, hors de raison ^ de vouloir se servir de cette opinion pour appuyer des raisonnements de physique ; car nous ne saurions douter qu'il n'y ait une infinité de choses qui sont maintenant dans le monde, ou bien qui y ont été autrefois et ont déjà entièrement cessé d'être, qu'aucun homme n'a jamais vues ou connues, et qui ne lui ont jamais servi à aucun usage. {Principes de la Philosophie, 3^ part., p. 131.)

Remède général contre les passions.

Je compte, entre les remèdes contre les passions, la préméditation, et l'industrie par laquelle on peut corriger les défauts de son naturel, en s'exerçant à séparer en soi les mouvements du sang et des esprits d'avec les pensées auxquelles ils ont coutume d'être joints. J'avoue qu'il y a peu de personnes qui se soient assez préparées de cette façon contre toutes sortes d'attaques, et que ces mouvements excités dans le sang, par les objets des passions, suivent d'abord si promptement des seules impressions qui se font dans le cerveau, et de la disposition des organes, quoique l'âme n'y contribue en aucune façon, qu'il n'y a point de sagesse humaine qui fût capable de leur résister, lorsqu'on n'y est pas assez préparé... Ainsi ceux qui sont fort portés de leur nature aux émotions de la joie et de la pitié, ou de la peur, ou de la colère, ne peuvent s'empêcher de se pâmer, ou de pleurer, ou de trembler, ou d'avoir le sang tout ému, comme s'ils avaient la fièvre, lorsque leur imagination est fortement touchée par l'objet de quelqu'une de ces passions. Mais ce qu'on peut toujours faire en telle occasion, et que je pense devoir indiquer ici, comme le remède le plus général et le plus aisé à pratiquer contre tous les excès des passions, c'est que, lorsqu'on se sent le sang ému, on doit être averti et se souvenir que tout ce qui se présente à l'imagination tend à tromper l'âme, et à lui faire paraître les raisons qui servent à persuader Tobjet de sa passion beaucoup plus fortes qu'elles ne sont, et celles qui servent à la dissuader beaucoup plus faibles. Et lorsque la passion ne persuade que des choses dont l'exécution souffre quelque délai, il faut s'abstenir d'en porter sur l'heure aucun jugement, et se distraire par d'autres pensées, jusqu'à ce que le temps et le repos aient entièrement apaisé l'émotion qui est dans le sang;

' Pour: Ce serait une chose hors de 7-aison.

et enfin lorsqu'elle incite à des actions, à l'égard desquelles il est nécessaire qu'on prenne une résolution sur-le-champ, il faut que la volonté se porte principalement à considérer et à suivre les raisons qui sont contraires à celles que la passion représente, quoiqu'elles paraissent moins fortes. Ainsi, par exemple, lorsqu'on est inopinément attaqué par quelque ennemi, l'occasion ne permet pas, il est vrai, qu'on emploie aucun temps à délibérer ; mais ce qu'il me semble que ceux qui sont accoutumés à faire réflexion sur leurs actions peuvent toujours, c'est que, lorsqu'ils se sentiront saisis de la peur, ils tâcheront de détourner leur pensée de la considération du danger, en se représentant les raisons pour lesquelles il y a beaucoup plus de sûreté et plus d'honneur dans la résistance que dans la fuite; et au contraire, lorsqu'ils sentiront que le désir de la vengeance et la colère les incitent à courir inconsidérément vers ceux qui les attaquent, ils auront soin de penser que c'est imprudence de se perdre, quand on peut sans déshonneur se sauver, et que, si la partie est fort inégale, il vaut mieux faire une honnête retraite ou demander quartier, que s'exposer brutalement à une mort certaine. [Tî^aité des passions, p. 231.)

A m. de Balzac.

29 mars 1631.

Douceur de la Tie de Descartes dans sa retraite.

Je ne suis plus en humeur de rien mettre par écrit, ainsi que vous m'y avez autrefois vu disposé. Ce n'est pas que je ne fasse grand état de la réputation, lorsqu'on est certain de l'acquérir bonne et grande, comme vous avez fait; mais pour une médiocre et incertaine, telle que je la pourrais espérer, je l'estime beaucoup moins que le repos et la tranquillité d'esprit que je possède. Je dors ici dix heures toutes les nuits, et sans que jamais aucun soin me réveille. Après que le sommeil a longtemps promené mon esprit dans des bois, des jardins et des palais enchantés, où j'éprouve tous les plaisirs qui sont imaginés dans les fables, je mêle insensiblement mes rêveries du jour avec celles de la nuit ; et quand je m'aperçois d'être réveillé, c'est seulement afin que mon contentement soit plus parfait et que mes sens y participent ; car je ne suis pas si sévère que de leur refuser aucune chose qu'un philosophe leur puisse permettre sans offenser sa conscience. {Lettre ci, tome I.)

An même.

15 mai 1631.

Description des agréments qu'offre Amsterdam pour nn homme

d'étude.

J'ai porté ma main contre mes yeux pour voir si je ne dormais point, lorsque j'ai lu dans votre lettre que vous aviez dessein de venir ici; et maintenant encore, je n'ose me réjouir autrement de cette nouvelle, que comme si je l'avais seulement songée. Cependant je ne trouve pas fort étrange qu'un esprit grand et généreux comme le vôtre ne puisse s'accommoder de ces contraintes serviles auxquelles on est obligé à la cour ; et puisque vous m'assurez que Dieu vous a inspiré de quitter le monde, je croirais pécher contre le Saint-Esprit, si je tâchais de vous détourner d'une si sainte résolution ; vous devez même pardonner à mon zèle, si je vous invite à choisir Amsterdam pour votre retraite, et à le préférer, je ne dirai pas seulement à tous les couvents des capucins et des chartreux, où beaucoup d'honnêtes gens se retirent, mais encore à toutes les plus belles demeures de France et d'Italie, et même à ce célèbre ermitage que vous habitiez l'année passée. Quelque accomplie que puisse être une maison des champs, il y manque toujours une infinité des commodités qui ne se trouvent que dans les villes ; et la solitude même qu'on y espère ne s'y rencontre jamais parfaitement. Je veux bien que vous y trouviez un canal qui fasse rêver les plus grands parleurs, une vallée si solitaire, qu'elle puisse leur inspirer du transport et de la joie; mais malaisément peut-il se faire que vous n'ayez aussi quantité de petits voisins qui vous vont quelquefois importuner, et dont les visites sont encore plus incommodes que celles que vous recevez à Paris ; au lieu qu'en cette grande ville où je suis, n'y ayant aucun homme, excepté moi, qui n'exerce le négoce, chacun y est tellement attentif à son profit, que j'y pourrais demeurer toute ma vie, sans être jamais vu de personne. Je vais me promener tous les jours au milieu d'un grand peuple, avec autant de liberté et de repos que vous en auriez dans vos allées, et je n'y considère pas autrement les hommes que j'y vois, que je ferais les arbres qui se rencontrent dans vos forêts, ou les animaux qui y paissent. Le bruit même de leur tracas n'interrompt pas plus mes rêveries, que ferait celui de quelque ruisseau. Si je fais quelque réflexion sur

leurs actions, j'en reçois le même plaisir que vous auriez de voir les paysans qui cultivent vos campagnes; car je vois que tout leur travail sert à embellir le lieu de ma demeure, et à faire que je n'y manque d'aucune chose. S'il y a du plaisir à voir croître les fruits dans vos vergers, et à y être dans l'abondance jusqu'aux yeux, pensez-vous qu'il n'y en ait pas bien autant à voir venir ici des vaisseaux, qui nous apportent abondamment tout ce que produisent les Indes, et tout ce qu'il y a de rare en Europe. Quel autre lieu pourrait-on choisir dans le reste du monde, où toutes les commodités de la vie soient si faciles à trouver que dans celui-ci? Quel autre pays oîi l'on puisse jouir d'une liberté aussi entière, où l'on puisse dormir avec moins d'inquiétude, où il y ait toujours des armées sur pied, exprès pour nous garder, où les empoisonnements, les trahisons, les calomnies soient moins connus, et où il soit demeuré plus de restes de l'innocence de nos aïeux?

Je ne sais comment vous pouvez tant aimer l'air de l'Italie, avec lequel on respire si souvent la peste, et où toujours la chaleur du jour est insupportable, la fraîcheur du soir malsaine, et où l'obscurité de la nuit couvre des larcins et des meurtres. Que si vous craignez les hivers de septentrion, dites-moi quelles ombres, quel éventail, quelles fontaines vous pourraient si bien préserver à Rome des inconvénients de la chaleur, comme ^ un poêle et un grand feu vous exempteront ici d'avoir froid.

Au reste, je vous dirai que je vous attends avec un petit recueil de rêveries qui ne vous seront peut-être pas désagréables, et, soit que vous veniez ou que vous ne veniez pas, je serai toujours passionnément, etc. {^Lettre cii, tome I.)

* Il faudrait aujourd'hui que.

PASCAL (Blaise)

Pascal eut incontestablement plus de correction et d'originalité dans le style que Descartes ; et, bien que plusieurs écrivains antérieurs aient pu servir de quelque modèle à la force et à la pureté du style de Pascal, on lui accorde unanimement la gloire d'avoir donné le premier ouvrage où la langue ait paru fixée, où elle ait pris tous les tons de l'éloquence, où elle ait été portée au plus haut point de perfection ; enfin d'avoir le premier eu l'instinct de toutes les formes de délicatesse, de dignité ou de grandeur. On peut seulement regretter qu'il oiit consacré la proscription trop absolue de la vieille langue.

Pascal, comme Descartes, est un de ces rares génies, honneur de l'humanité, dont la gloire rajeunit de siècle en siècle. Dès son enfance il s'annonça pour un de ces esprits qui arrivent d'un bond et dans toutes les directions jusqu'aux bornes et par délaies bornes des connaissances du siècle. Sa santé était aussi faible que son génie était puissant. On lit dans la vie de Pascal, écrite par M™' Périer, sa sœur aînée, qu'à dix-huit ans et à la suite d'études profondes et opiniâtres, sa santé était déjà sensiblement altérée, et que plus tard il déclarait lui-même n'avoir pas cessé depuis cet âge de souffrir. Mais on a bien établi de nos jours qu'il faut faire remonter plus haut dans la vie de Pascal l'apparition des maladies qui la troublèrent, et que, dès le berceau, il avait montré une de ces organisations supra-nerveuses, presque toujours en dehors de l'état de santé, et excessives jusque dans leurs maladies.

Nous n'avons besoin de rien dire ici sur l'éclosion précoce du génie de Pascal, et sur le merveilleux, exagéré probablement, des découvertes intuitives de son enfance qui sut si bien deviner les sciences mathématiques que la prudence de son père voulait pendant quelque temps soustraire à son avide curiosité. Constatons seulement que toute l'application du jeune Pascal allait aux sciences ; il y fit de prodigieux progrès, et bientôt put rivaliser avec les Torricelli et les Descartes, sinon les surpasser. L'admiration qu'il inspirait fit de toute sa famille des physiciens et des savants. Toute sa vie il conserva sinon un goût actif, du moins une préférence d'estime pour la géométrie. Il disait : « Ce qui passe la géométrie, nous surpasse ; » et encore :

PASCAL. m

« La méthode de ne point errer est recherchée de tout le monde. Les logiciens font profession d'y conduire, les géomètres seuls y arrivent; et hors de leur science et de ce qui l'imite, il n'y a point de véritables démonstrations. »

L'étude ne coûtait pas de grands efforts à Pascal; jamais on ne vit pénétration d'esprit plus vive. Il avait, nous dit Nicole, une mémoire prodigieuse, où les choses, encore mieux que les mots, se gravaient à tel point, que lui-même avouait franchement n'avoir jamais laissé fuir ce qu'une fois il avait saisi par le raisonnement. Cependant l'excès de passion qu'il mit à approfondir les sciences, prit désastreusement sur sa santé naturellement si faible, et elle était déjà presque irréparablement altérée, lorsqu'à l'âge de dix-neuf ans, il inventa sa machine arithmétique destinée à abréger les opérations de calcul.

Les recherches sur les fluides furent les derniers efforts de son génie scientifique. Avant d'avoir atteint sa vingt-sixième année, il dut renoncer à ces hautes études qu'il aimait d'un culte désintéressé. « Mon frère, dit M™' Périer, n'a jamais eu de passion pour la réputation. La vérité, la découverte des causes en elle-même, l'occupaient bien plus que l'effet et le but de cette découverte dans l'esprit des autres hommes. » Son renoncement aux sciences fut complet, et il n'y revint jamais, sauf en une occasion mémorable, et seulement pour un peu de temps, lors du problème de la courbe appelée cycloide.

La mélancolie s'empara de lui et le domina en même temps que ses forces déclinaient. Dès lors il tourna toute l'application de son esprit sur l'homme, sa nature, son origine, ses destinées. Comprenant, dans ces hautes méditations, combien le cercle qui termine la vue de l'homme est étroit, il inclina, avec le plus humble respect, son génie inquiet et chercheur devant la haute incompréhensibilité des mystères de la religion.

Vers l'automne de l'année 1347, pour se distraire et pour consulter les médecins, il fit, avec sa sœur Jacqueline, un voyage à Paris, pendant lequel il contracta une liaison qui devait avoir sur toute sa vie la plus grande influence ; il suivit les sermons de M. Singlin dans l'église de Port-Royal de Paris. L'homme qui devait écrire plus tard : « J'aime les adorateurs inconnus au monde et aux prophètes mômes S » sentit un vif attrait pour ces principes austères et un peu singuliers, et il ne tarda pas à se retirer à Port-Royal afin d'y étudier dans le silence l'Écriture sainte. Pascal s'acquit bientôt l'admiration et l'amour de tous les solitaires.

Sacy, passionné admirateur de saint Augustin, conçut une toute particuhère estime pour Pascal, dans la conversation duquel il retrouvait, avec un suprême étonnement, les pensées et quelquefois la manière de dire du grand docteur d'Hippone.

^ Pensées, édit. Ch. Louandre, cli. xxv, xcv.

Du moment de sa retraite à Port-Royal, Pascal rompit tout commerce avec le monde, et renonça môme à un mariage avantageux qu'il était sur le point de conclure. Sa séparation du siècle devint encore plus complète du moment qu'il fut entré dans les querelles des Jansénistes contre les Jésuites.

On connaît l'histoire des « Lettres écrites par Louis de Montalte à « un provincial de ses amis, et aux RR. PP. Jésuites sur la morale et « la politique de ces pères, » pamphlet extrêmement original, quoique Pasquier, dans le Catéchisme des Jésuites, eût en partie tracé le plan qui a été suivi dans les Provinciales. Les adversaires de Port-Royal rencontraient un adversaire aussi habile que prévenu. « Combien de rôles leur fait-il jouer, dit Racine ! tantôt il amène un jésuite bonhomme, tantôt un jésuite méchant et toujours un jésuite ridicule ^ »

Dans les trois premières Provinciales, Pascal discute l'examen qu'on faisait en Sorbonne de la deuxième lettre d'Arnauld à un duc et pair, et prétend démontrer l'injustice des examinateurs, la partialité qui les animait, et le tort qu'ils faisaient à la vérité. Les quinze autres lettres, où il n'est plus question de la censure d'Arnauld, ont pour objet de relever ce que le parti opposé aux Jésuites appelait les étranges égarements des casuistes modernes. Après s'être adressé au provincial ^ dans les dix premières lettres, Pascal écrit les suivantes aux RR. Pères Jésuites, et les deux dernières au Père Annat.

Comme la plupart des hommes n'analysent pas et ne vont pas jusqu'au fond, et qu'ils sont incapables de pénétrer au delà de la surface, tout livre spécieux et séduisant les gagnera toujours ; c'est ce qui arriva pour les Petites Lettres, elles furent crues parce qu'elles faisaient rire et étaient éloquentes, mais elles n'en étaient pas moins une odieuse diffamation, et c'est avec justice que les Jésuites sollicitèrent la condamnation des Provinciales à Rome et dans plusieurs tribunaux de France ; et l'on a parlé contre la vérité quand on a regardé comme le triomphe de l'esprit de parti la condamnation que prononcèrent l'inquisition de Rome, le parlement d'Aix et le conseil d'État.

Fénelon croyait devoir prévenir contre « le venin caché dans ce livre, qui a été tant applaudi * ». <( Il y a du vrai dans les Provinciales, » disait M™^ de Maintenon. S'il faut admettre, avec toutes réserves, ce jugement, pour les opinions particulières de quelques docteurs de la société, qui se trompèrent de bonne foi et par un abus de la scolastique, qui certes ne leur était pas particulier, la vérité veut qu'avec la

* Deuxième lettre à l'auteur des Visionnaires.

2 « Ce provincial, dit le P. Daniel, n'était pas un homme en l'air, comme plusieurs le croient ; c'était un nommé M. Périer, conseiller de la cour des aides à Clermont, en Auvergne. » [Entret. de Cléandre et d'Eudoxe.)l

* Lettre au duc de Beauvillieî's,

même M™« de Maintenon, on proclame pour l'ensemble ces lettres « diffamantes, pleines d'aigreur, d'animosité et de médisances ^ »

Ces flétrissantes épithètes doivent s'appliquer surtout aux efTorts qu'a faits Pascal, dans toute l'étendue de ses lettres, pour établir ce révoltant principe que la diversité de casuistes sévères et relâchés qu'on voit, selon lui, dans la compagnie de Jésus n'est pas l'effet du hasard ou de la liberté individuelle des opinions, mais le résultat de la politique systématique des jésuites, conjurés unanimement contre l'Évangile et la morale de Jésus-Christ, pour la gloire et l'établissement de leur société. Un jésuite auquel nous avons donné précédemment de justes éloges à titre d'historien, le P. Daniel, a réfuté aussi spirituellement que fortement cette atroce imputation dans ses Entretie7is de Cléandre et d'Eudoxe. Il fait ainsi parler le défenseur des enfants de Loyola à un homme prévenu de l'opinion qui fait le fond des Provinciales :

« Hé quoi ! lui répondis-je, quel peut donc être le dessein du corps entier? « C'est sans doute qu'ils n'en ont aucun d'arrêté, et que chacun a la liberté de « dire à l'aventure ce qu'il pense. Gela ne peut pas être, me répondit-il : un « si grand corps ne subsisterait pas dans une conduite téméraire, et sans une a âme qui le gouverne et qui règle tous ses mouvements ; outre qu'ils ont un « ordre particulier de ne rien imprimer sans l'aveu de leurs supérieurs. Mais « quoi ! lui dis-je, comment ces supérieurs peuvent-ils consentir à des maximes « si différentes ? C'est ce qu'il faut vous apprendre, me répliqua-t-il. Sachez « donc, etc. »

C'est ce qui est répété dans la neuvième Provinciale, comme un point de la dernière importance. « Et ne savez-vous pas (dit le jésuite qu'on y fait parler) '< que notre Société répond de tous les livres de nos Pères ? Il faut vous ap- « prendre cela : il est bon que vous le sachiez. Il y a un ordre dans notre So- « ciété par lequel il est défendu à toutes sortes d'imprimeurs et de libraires >< de vendre aucun ouvrage de nos Pères sans approbation des théologiens de » notre Compagnie et sans la permission de nos supérieurs... de sorte que tout « notre Corps est responsable des livres de chacun de nos Pères. Et de là vient « qu'il ne sort aucun ouvrage de chez nous, qui nait l'esprit de la Société. « Voilà ce qu'il était à propos de vous apprendre. »

Par là vous voyez, continua Eudoxe, que Pascal prétend que c'est dans les supérieurs de la Compagnie que réside cette politique, et que c'est de concert avec eux que les inférieurs agissent pour l'exécution du dessein de tout le Corps. Et non-seulement il le prétend, mais encore il le prouve, en marquant, ce qui est vrai, qu'ils ont un ordre particulier de ne rien imprimer sans l'aveu de leurs supérieurs.

Ce sont de ces mots fins, repartit Cléandre, dont vous parliez tout à l'heure, qui sont jetés, comme en passant, sans qu'il y paraisse d'affectation, et qui font néanmoins le plus d'effet sur l'esprit des lecteurs. On a fait toujours sonner bien haut, à l'occasion des apologies des jésuites, la règle qu'ils ont de ne rien imprimer sans la permission de leur général. Mais, comme cette semaine je repassais toutes ces matières, il me prit envie de m'éclaircir de ce point-là entre tous les autres. Je fus trouver avant-hier un jésuite de ma connaissance, homme d'esprit et considérable parmi eux, que je mis là-dessus. Je lui dis que cet

1 Entretiens sw réducation, p. 327 .

Prosateurs du xvii* siècle. I. 8

ordre particulier, que l'on savait qu'ils avaient dans leurs règles, de ne rien imprimer sans la permission de leur général, était tiré à conséquence par leurs adversaires et faisait attribuer au Corps toutes les fautes qui pouvaient échapper aux particuliers.

Vous êtes bon, me dit-il, de donner encore dans ce panneau. Vous appelez cet ordre un ordre particulier, comme si cela ne nous était pas commun avec presque toutes les communautés et tous les Corps où il y a de la régularité et de la subordination ; mais ce n'est que contre nous qu'on s'avise de le faire valoir. La seule manière, ajouta-t-il, dont la chose s'exécute, vous convaincra de la faiblesse des raisonnements que nos ennemis bâtissent sur ce principe. Nous avons cet ordre et cette règle, de ne rien imprimer sans la permission de notre père général. Mais vous voyez bien que ce n'est pas à dire que le père général lise tous les livres qui s'impriment par les jésuites dans toutes les parties du monde, et qu'il en juge par lui-même. Il faudrait pour cela qu'il ne fût général que pour lire des livres ; car il y a eu tel général sous le gouvernement duquel il s'est fait assez de volumes sur la seule controverse, en Allemagne, en Flandre, en France, en Angleterre, pour l'occuper à la lecture tout le temps de son généralat. Voici donc comme cela se fait pour l'ordinaire.

Le général donne pouvoir aux provinciaux d'approuver les livres qui se font dans leur district. Ne vous imaginez pas encore que les provinciaux les lisent eux-mêmes, ces livres. Non : leurs autres occupations ne le leur permettent pas non plus ; mais ils nomment pour cela trois personnes, sur le suffrage desquelles ils donnent ou refusent leur approbation ; et ces trois personnes ont pour règle principale de leur jugement, non pas leurs propres idées et leurs préjugés particuhers, mais (surtout en matière de théologie) les sentiments communément reçus dans les Universités et les écoles catholiques. C'est là la règle la plus ordinaire qu'ils suivent, et qui en renferme beaucoup d'autres très-bonnes. Voilà la manière dont la chose se fait, et il est impossible qu'elle se fasse autrement. Ainsi, vous voyez qu'il n'y a guère de différence entre un livre imprimé avec l'approbation de trois docteurs de Sorbonne, par rapport à toute la maison de Sorbonne, et un livre imprimé avec l'approbation de trois théologiens jésuites, par rapport à toute la Compagnie des jésuites.

C'est ainsi que me parla ce Père de ma connaissance, en me faisant encore souvenir des persécutions qu'on suscita à leur Compagnie du temps du Père Cotton et au commencement de leur établissement en France par des livres que l'on faisait venir d'Itahe et d'ailleurs, pour rendre les jésuites de France criminels d'État, ou les faire regarder comme ennemis des libertés gallicanes : et comment la cour et le parlement de ce temps-là, nonobstant leur prévention et les soupçons qu'on leur inspirait incessamment contre les jésuites, entendirent toujours parfaitement raison là-dessus.

Or la chose étant ainsi, continua Cléandre, et ne pouvant pas en effet être autrement, ne vous paraît-i! pas que le système de la politique des jésuites que Pascal a bâti et appuyai sur un fondement aussi ruineux que celui-là, porte à faux ? Et, cela supposé, la comparaison que j'ai apportée, sans prétendre qu'elle fût fort juste, ne le serait-elle pas un peu plus que vous ne pensiez d'abord ? Quel plaisant raisonnement! Le provincial d'une province d'Espagne approuve un livre sur les suffrages de trois Espagnols de la Société : donc ce livre, en tant qu'approuvé par ce supérieur, contient l'esprit de toute la Société ; donc, comme les jésuites ont divers sentiments dans leurs livres sur les mêmes matières, cette diversité, qui se trouve tous les jours entre les autres théologiens, sera un effet de la politique du supérieur général qui pi-éside à tout, et qui a

soin, pour la gloire et l'utilité de la Compagnie, de faire et d'entretenir ce partage de sentiments, en dût-il coûter à l'Église le renversement du christianisme et de l'Évangile de Jésus-Christ. Ce sont là de ces choses qu'on a honte d'avoir pensées ou même soupçonnées, pour peu qu'on s'avise de réfléchir i.

Pour les détails, le pamphlétaire de génie était plus occupé à réfuter qu'à transcrire un exemple. On lit dans la lettre sixième : « Selon nos Pères Cellot et Réglnaldus, l'on ne doit pas suivre dans la morale les anciens Pères, mais les nouveaux casuistes. » Avant de se récrier, qu'on lise le texte exact du Père Réginald.

« Pour définir les difficultés qui naissent dans les matières de foi, plus les auteurs sont anciens, plus leurs décisions acquièrent d'autorité, parce qu'ils ont été eux-mêmes plus voisins des sources de la tradition et des doctrines apostoliques; mais, pour la solution de ces embarras de morale, l'autorité des docteurs modernes connus par l'éminence de leur savoir est préférable, parce qu'ils ont une pleine connaissance des moeurs et usages de leur temps. >>

Comparez les deux versions et jugez des idées fausses qu'on peut se faire des sentiments des Jésuites sur le témoignage du trop séduisant écrivain. Nous ne pouvons pas nous étendre ici à montrer comment Pascal, plus ou moins sciemment, nous ne l'examinerons pas, a travesti la vérité sur le compte de ses adversaires. C'est du reste un détail dans lequel un estimable auteur, M. l'abbé Maynard, est entré à fond, dans sa belle édition des Provinciales. Les introductions et les notes de ce travail qu'on s'étonne qui n'ait pas été fait plus tôt, établissent la vérité sur les matières débattues, et montrent avec une évidente clarté les falsifications commises par Pascal dans les citations qu'il produit avec tant d'assurance et d'un air si triomphant. On est confondu de voir comment le grand homme qui a tant de fois affirmé ne rien citer qu'il n'eût lu et extrait lui-même, qui est par conséquent inexcusable, détourne les textes de leur sens véritable, les travestit, les transpose, en retranche la partie essentielle, fait les confusions les plus étranges, et ose attribuer aux auteurs qu'il bafoue et qu'il anathématise les sentiments qu'ils condamnent expressément.

Quelques écrivains laïques de notre temps ont eu aussi l'honorable hardiesse et la conscience de justifier la société de Jésus contre leur trop partial ennemi. « Le pamphlet de Pascal, sous le titre de Lettres provinciales, est peut-être, aux yeux de l'observateur impartial, dit un historien distingué, la démonstration la plus évidente des principes avancés du jésuitisme ; il n'y a pas de plume plus atrabilaire, plus nerveuse et plus despotique que celle de Pascal. Que reproche-t-il aux jésuites? La connaissance de la civihsation, l'intelligence de leur époque : puritain sombre et enthousiaste. Biaise Pascal passe en revue

1 Réponse aux Lettres à un Provincial par Montalte, ou Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, t. II, p. 32 et suiv.

jl6 LES PROSATEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

tous les principes de l'école de saint Ignace, et que trouve-t-il à reprocher? précisément les innovations que la marche des idées avait introduites au sein des idées chrétiennes. C'est un solitaire en face d'une vie spéculative, qui écrit contre le monde actuel et la vie réelle ; il reproche aux jésuites de ne pas ordonner le jeûne avec assez de rigueur, de ne point se macérer sous d'incessantes pénitences, de permettre le prêt à intérêt, les vastes gains dans le commerce, les entraînements du cœur dans une vie toute d'entraînement, de ne point appliquer rigidement la loi chrétienne quand toute la sociabilité consiste à rapprocher les côtés sensuels de l'homme de cette loi inflexible. Je ne sache rien de plus illibéral que les Provinciales, méditations d'un esprit qui déclame contre les mœurs de son siècle *. «

Après ces recherches consciencieuses, après les témoignages nombreux et autorisés qui les confirment, l'opinion devrait se fixer, sur le fond des Provinciales, dans un sens différent de ce qu'elle a été généralement jusqu'aujourd'hui, et tout le monde désormais, à quelque parti qu'il appartienne, devrait oser dire à pleine bouche : Pascal a entassé les calomnies.

Cet aveu fait, on peut relever sans crainte, parce que la justice le demande, le mérite littéraire des Provinciales. Elles furent, à proprement parler, le début de Pascal, à titre d'écrivain. Il avait bien déjà écrit sur la physique, sur les expériences touchant le vide, avait publié un avis sur sa machine arithmétique et adressé à la reine Christine, en lui envoyant sa machine, une assez grande lettre qu'on verra dans nos extraits. Mais dans tout cela nulle préoccupation marquée de style et nulle empreinte fortement originale. Ce furent les Provinciales qui révélèrent Pascal écrivain . Dès leur apparition l'admiration de tous les hommes de goût fut égale à leur surprise.

Personne n'ignore que Boileau trouvait les Petites Lettres « inimitables « et soutenait que Pascal, par la publication de ce livre, « avait surpassé et les vieux et les nouveaux : « sa dispute à ce sujet avec le Père Bourdaloue est connue par le piquant récit de madame de Sévigné. Cette dame un peu janséniste, comme l'on sait, traitait les Provinciales de « divines lettres, » (6 août 1677). C'était une de ses lectures favorites. Elle écrit encore à sa fille à la date du 14 décembre 1689 :

« Quelquefois, pour nous divertir, nous lisons les Petites lettres : bon Dieu, quel charme! et comme mon fils les litl Je songe toujours à ma fille, et combien cet excès de justesse et de raisonnement serait digne d'elle ; mais votre frère dit que vous trouvez que c'est toujours la même chose. Ah I mon Dieu ! tant mieux; peut-on avoir un style plus parfait, une raillerie plus fine, plus naturelle, plus délicate, plus digne fille de ces Dialogues de Platon, qui sont si beaux I Et lorsqu'après les dix premières lettres il s'adresse aux révérends (jésuites), quel sérieux! quelle solidité! quelle force! quelle éloquence ! quel amour pour Dieu etpour la vérité ! Quelle manière de lasoutenir et de la faire entendre I C'est

iCapefigue, Cliarle magne, p. 201'.

tout cela qu'on trouve dans les huit dernières lettres, qui sont sur un ton tout différent. Je suis assurée que vous ne les avez jamais lues qu'en courant, grapillant les endroits plaisants : mais ce n'est point cela, quand on les lit à loisir.

Perrault en parle ainsi dans le troisième dialogue de son Pai^alléle des anciens et des modernes.

Je pourrais leur opposer bien des auteurs qui excellent aujourd'hui dans ce genre d'écrire, mais je me contenterai d'en faire paraître un seul sur les rangs : c'est l'illustre monsieur Pascal, avec ses dix-huit Lettres provinciales. D'un million d'hommes qui les ont lues, on peut assurer qu'il n'y en a pas un seul qu'elles aient ennuyé un seul moment.

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