‹ Histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 9 sur 10 · IG · texte numérisé non relu

IG

Tous les mémoires, tous les romans du temps ne donnent pas une idée aussi juste de la société et des mœurs du dix-seplième siècle, que la correspondance de madame de Sévigné à elle seule ; c'est un journal presque quotidien des faits les plus intéressants des quarante plus belles années du règne de Louis XIV, écrit de la plume la plus brillante et la plus légère.

« Ceux qui aiment h réfléchir, a dit Mirabeau, dans un morceau de fine critique trop peu connu, peuvent tirer un avantage précieux des Lettres de madame de Sévigné : c'est d'}' voir sans nuage l'esprit de son temps et les opinions qui régnaient, ce qu'était le nom de Louis XIV, ce qu'était sa cour, ce qu'était alors le mot de cour, ce qu'était la dévotion, ce qu'était une prédication à Versailles, ce qu'était le confesseur du roi, la Cliaise, chez qui Luxembourg accusé allait faire une retraite. Ce mélange de faiblesse, de religion et d'agréments, qui caractérise les femmes les plus célèbres; cette délicatesse d'esprit qui, chez les courtisans, se mêlait à l'excès de l'adulation ; ce ton de chevalerie et d'héroïsme, qui n'excluait pas le talent de l'intrigue, et fait pour plaire à un prince dont la grandeur avait une teinte romanesque ; enfin^ dans tous les genres, des caractères de supériorité qui appartiennent à l'époque des grands talents et des grands succès, et qui en imposent à la dernière postérité : voilà ce qu'on trouve dans les Lettres de madame de Sévigné •. »

L'auteur de ces lettres uniques mériterait, à ce seul titre, une des places les plus privilégiées dans l'histoire de la littérature française.

Madame de Sévigné naquit, — comme le prouvent les registres de la paroisse de Saint-Paul, — à Paris, place Royale, le 5 février 1626, de messire Celse-Bénigne de Rabutin, baron de Chantai, et de dame Marie de Coulanges. Son père, grand guerrier au dire des mémoires du temps, fut tué dans un combat contre les Anglais, le '22 juillet li 27, à l'âge de trente-un ans. Sa femme l'ayant suivi de près dans la tombe, Marie de Rabutin, orpheline à dix-huit mois, fut d'abord placée sous la tutelle de ses grands-parents, M, et madame de Coulanges ; elle reçut pendant ce temps les soins de Marie le Fèvre d'Ormesson, femme de Philippe de la Tour de Coulanges, son oncle maternel. De celle époque date son amitié pour son cousin Emmanuel, célèbre depuis

• Madame de Sévigné, par Mirabeau, publié par la lievtie rétrospective, picmière série, t. I, p. 120 et suiv.

dans le monde sous le nom de Pelit Coulanges, comme le plus aimable des convives et le plus gai des chansonniers. Après la mort de IMiilippe de Coulanges, arrivée en 1636, une assemblée de famille nomma pour tuteur de la jeune baronne, Christophe de Coulanges, abbé de Livry, frère de Philippe de la Tour de Coulanges, et, comme lui, oncle de madame de Sévigné du côté maternel. 11 dirigea seul l'éducation de sa pupille sur laquelle, d'ailleurs, nous avons peu de détails. Nous savons seulement que mademoiselle de Chantai passa toute su jeunesse au joli village de Sucy, près de Paris, où son oncle avait luit billir une superbe maison, et qu'ayant atteint l'âge où toutes les facultés de l'esprit et de l'imagination se développent, elle voyait souvent Ménage et Chapelain, que Ménage la perfectionna dans la connaissance du latin, et Chapelain dans celle de l'italien et de l'espagnol : ce dernier paraît avoir contribué plus que Ménage à la culture de son esprit.

Elle fut mariée, le 4 août 1644, à dix-huit ans, à Henri, marquis de Sévigné, maréchal de camp, lieutenant de Fougères, descendant d'une des plus anciennes familles de Bretagne : elle lui apportait 100,000 écus de dot. Cette union ne lui procura pas le bonheur qu'elle méritait, mais fit éclater son dévouement, sa douceur, sa résignation généreuse. « Son mari Testimait et ne l'aimait pas, ditConrart; elle laimait et ne l'estimait pas. » Il la tint reléguée dans ses terres de Bretagne, aux Rochers, tandis qu'il menait à Paris diverses galanteries. Le volage finit par payer de sa vie, le 4 février 1652, dans un combat singulier avec le chevalier d'Albret, ses légèretés et ses infidélités. C'était, disent les mémoires du temps, un homme fâcheux, que personne ne regretta, excepté sa femme. Elle le pleura longtemps avec les larmes d'une tendresse passionnée. Restée veuve à vingt-cinq ans, belle et recherchée, elle se refusa résolument à tout nouvel attachement pour se consacrer tout entière à élever ses enfants ; et, avec l'aide de l'abbé de Coulanges, le Bien bon, qui lui fut si dévoué jusqu'au dernier jour de sa longue carrière, elle employa toutes les ressources de son esprit actif et pratique à réparer les pertes de fortune que les dérèglements de son mari lui avaient fait essuyer. Sa vertu fit l'admiration universelle ; elle résista tour à tour aux hommages et aux séductions du prince de Conli, du grand Condé, de Turenne, du surintendant Fouquet, qui n'avait jamais trouvé de cruelle, et de bien d'autres. Peut-être son cousin, Bussy-Rabutin, un moment, effleurat il légèrement le cœur de madame de Sévigné, mais il ne put jamais l'entraîner à aucune action ni à aucun sentiment indigne d'elle. Par toute la suite de'son irréprochable conduite, elle a mérité de rester comme le vrai type de la vertu mondaine au dix-septième siècle.

Après avoir réparé le désordre de sa fortune, elle avait reparu dans le monde en l(i54. Bientôt son esprit excita l'admiration comme sa beauté. Admise avec empressement dans le cercle de la duchesse de Montausier, elle fut le plus bel ornement du fameux hôtel de Ram-

bouillet qui était encore dans tout son éclat à l'époque de la régence d'Anne d'Aulriche.

Madame de Sôvigné appartenait à une famille illustre, et elle en était Tort glorieuse, témoin son admiration un peu puérile au sujet de la généalogie de la maison de liabutin, que le comte de Bussy se proposait d'écrire et à laquelle elle semble croire que toute l'Europe va s'intéresser. Quoi qu'il en soit de cette vanité, sa naissance, indépendamment de son mérite, la rapprochait naturellement de la plus haute société. .\ussila voit-on en liaison avec tout ce qu'il y avait alors de personnes distinguées par le rang comme par l'esprit : madame de la Fayette, M. de la Rochefoucauld, le cardinal de Retz, M. de Pomponne, l'abbé Testu, M. et madame de Chaulnes, madame deMaintenon, le cardinal de Bouillon, la princesse de Tarente, Scgrais, Chapelain, les pères Bouhours et Rapin, M. de Lamoignon, l'abbé de l^oli^nac. Elle ne fréquentait que ceux qu'elle considérait, et, d'après le témoignage de Somaize, « elle ne donnait pas aisément son estime. » Elle se plaisait particulièrement dans la société de beaux esprits comme Ménage, Chapelain, Marigny, l'abbé de Montreuil, Saint-Pavin, Segrais.

Elle était consultée comme un oracle en matière de goût. L'auteur du Bictionnaive des Précieuses, la célébrant sous le nom de Sophronie, donne sa rudle comme l'un des plus fréquentés de ces vingt rendez-vous de conversation qu'il nous peint. Il fait ainsi son éloge : « Elle a-une promptitude d'esprit la plus grande du monde à connaître les choses et à en juger... Les plus habiles font vanité d'avoir son approbation. » Le même fait est attesté par Jean de la Forge, qui, lui conservant le nom de Sophronie, dit dans la clef de son Ce7xle des femmes savantes ; « Si j'avais oublié cette aimable personne, j'aurais irrité contre moi toute l'académie des savants qui ne trouvent point de meilleur moyen pour faire réussir leurs ouvrages que de consulter son jugement et de les soumettre à sa censure. »

Comment ne pas rechercher une femme qui joignait tant d'amabilité à tant d esprit? Madame de la Fayette, dans son Portrait de madame de Sévigné publié en 1649, peint ainsi la charmante marquise, on s'adressant à elle-même :

« Votre esprit pare et embellit si fort votre personne, qu'il n'y en a point sur la terre d aussi charmante, lorsque vous ôtes animée dans une conversation dont la contrainte est bannie. Tout ce que vous dites a un tel cha> me, et vous sied si bien, que vos paroles attirent les ris et les grâces autour de vous; et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votre teint et h. vos yeuXj que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dût toucher querles oreilles, il est ))Ourtant certain que le vôtre éblouit les yeux; et que quand on vous écoute, on ne voit plus qu'il manque quelque chose à la régularité de vos traits, et l'on vous cède la beauté du monde la plus achevée '. »

' Portrait de moftnme de Sévijné, par madame de la Fayette, sous le nom tTuii inconnu.

Madame de la Fayette lui écrivait encore : « Votre présence augmente les divertissements, et les divertissements augmentent votre beauté lorsqu'ils vous environnent; enfin la joie est l'élat véritable de votre i\me, et le chagrin vous est plus contraire qu'à personne du monde. »

Tous les contemporains sont unanimes à peindre madame de Sévigné comme le caractère le plus gai et le plus sociable. « Son esprit est vif et enjoué, et elle est plus propre à la joie qu'au chagrin, » dit Somaize. Tallemant des Réaux, dans son Historiette sur Sévigmj et sa femme, exprime le même jugement : « Ce Sévigny, dit-il, n'était point un honnête homme, et il ruinait sa femme qui est une des plus aimables et des plus honnêtes personnes de Paris. Elle chante, elle danse, et a l'esprit fort vif et fort agréable. »

La conversation était le plaisir le plus cher à cette aimable personne. Elle la recherchait comme une joie intime plutôt que comme une occasion d'éclat, et souvent dans la société de l'hôtel de Chaulnes, dans celle du duc de la Rochefoucauld et de madame de la Fayette, elle aimait à se faire oublier, et paraissait presque nulle. Rien ne lui plaisait moins que ces gens affectés qui ont de l'esprit tout le jour.

Douée de toutes les qualités naïves et spontanées qui ne doivent rien qu'à la nature, madame de Sévigné sut merveilleusement les développer par une culture perpétuelle, en particulier par la lecture. Elle s'appliquait avec goût et réflexion, dans tous les lieux où elle se trouvait, surtout dans la solitude, aux lectures les plus variées. Ses lettres sont remplies de traits qui attestent chez elle cette noblf^ passion.

a J'acliève tous les livres^ et vous les commencez, dit-elle à sa fille * ; cela s'ajusterait fort bien, si nous étions ensemble, et fournirait même beaucoup à

notre conversation Le bruit et le tracas de Vilré me sera bien moins

agréable que mes bois, ma tranquillité et mes lectures 2 Tant que nous

■.urons des livres, nous ne nous pendrons point 3 ]\e soyez point du tout

on peine de moi, je lis et je m'amuse * Aous lisons beaucoup, et du sérieux

et des folies, et de la Fable et de l'Histoire. Nous nous faisons tant d'aflaires, que nous n'avons pas le temps de nous tourner; on nous plaint à Paris; on croit que nous sommes au coin de notre feu à mourir d'ennui, et à ne pas voir

le jour 5 Nous lisons beaucoup, et je sens le plaisir de n'avoir point de

mémoire : car les comédies de Corneille, les œuvres de Despréaux, celles de Sarrazin, celles de Voilure, tout cela repasse devant moi sans m'ennuyer, au contraire ; nous donnons quelquefois dans les Morales de Phuarque, qui sont admirables, les Préjugés, les Réponses des Ministres, un peu d'Alcoran, si on voulait; enfin je ne sais quel pays nous ne battons pas * Quand il n'y a

' 8 juillet 1671.

2 22 juillet 1671.

3 23 sept. 1671.

^ 29 sept. 1675.

^ 29 déc. 1G75.

6 25 sept. 1680.

personne, nous sommes encore mieux, car nous lisons avec an plaisir que nous préférons à tout * »

Parlant du peu de goût que le marquis de Grignaa, son petit-fils, avait pour la lecture, qui faisait au contraire le plus doux plaisir de sa petite-fille Pauline, depuis madame de Simiane, « cette dévoreuse de livres 2, » elle s'exprime en ces termes :

« Il serait donc bien heureux s'il aimait à lire, comme Pauline qui aime à savoir et à connaître. La jolie, l'heureuse disposition I on est au-dessus de l'envie et de l'oisiveté^ deux vilaines bêtes 3. »

Cet e?prit si délicat et si fin se laissait charmer par des lectures d'un ordre inférieur ; elle dévorait les productions non-seulement de mademoiselle de Scudéri, mais de la Calprenède. A quarante-cinq ans, elle avouait à sa fille que la pruderie de ne plus aimer ces romans ne lui était pas encore arrivée, et qu'elle s'en laissait divertir sous pntexte de son fils (pii l'avait mise en truin.

Elle écrivait encore à madame de Grignan :

<( Je reviens donc à nos lectures : c'est sans préjudice de CUopâtre que j'ai gagé d'achever ; vous savez comme je soutiens les gageures. Je songe quelquefois d'où vient la folie que j'ai pour ces sottises-là ; j'ai peine à le comprendre. Vous vous souvenez peut-être assez de moi pour savoir à quel point je suis blessée des méchants styles ; j'ai quelques lumières pour les bons, et personne n'est plus touché que moi des charmes de Féloquenee. Le style de la Calprenède est maudit en mille endroits : de grandes périodes de roman, de méchants mots, je sens tout cela. J'écrivis l'autre jour à mon fils une lettre de ce style, qui était fort plaisante. Je trouve donc que celui de la Calprenède est détestable, et cependant je ne laisse pas de m'y prendre comme à de la glu : la beauté des sentiments, la violence des passions,, la grandeur des événements, et le succès miraculeux de leurs redoutables épées, tout cela m'entraîne comme une petite fille ; j'entre dans leurs desseins ; et si je n'avais M. de la Rochefoucauld et M. d'Hacqueville pour me consoler, je me pendrais de trouver encore en moi cette faiblesse. Vous m'apparaissez pour me faire honte ; mais j<> me dis de mauvaises raisons^ et je continue. »

Elle s'est mise à lire Nicole, et n'en continue pas moins la Calprenède ; elle en fait naïvement l'aveu à sa fille dans une lettie du l.njuilletl671.

« Cette morale de Nicole, dit-elle, est admirable^ et Cléopâtre va son train, mais sans empressement et aux heures perdues : c'est ordinairement sur cette lecture que je m'endors ; le caractère m'en plaît beaucoup plus que le style. Pour les sentiments, j'avoue qu'ils me plaisent, et qu'ils sont d'une perfection» qui remplit mon idée sur la belle âme.. Vous savez aussi que je ne hais pas les grands coups d'épée, tellement que voilà qui est bien, pourvu que l'on m'en garde le secret. )^

» 29 nov. 1689.

î 15 janv. 1690.

3 14 déc. 1689.

PnOSATEinS DU XVII^ SIÈCLE. L 25

386 I-i:S rnOSATEUHS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

Elle dit encore dans une autre lettre : « Mon fils m'a plantée dans le milieu de Clropdtre, et je l'achève ; cela est une folie dont je vous demande le secret. »

Madame de Sévigné s'excuse assez de son admiration pour qu'on la lui pardonne, comme à d'autres esprits très -distingués qui eurent un pareil engouement pour l'auteur de Cassandre, de Cléopâtre et de Pharamond: on a récemment publié une lettre très-flatteuse que lui écrivait du camp le vainqueur de Rocroy. Du reste, madame de Sévigné sut plus tard se défaire de ce goût pour des productions médiocres ; l'histoire, la morale, la poésie, eurent une préférence décidée dans ses lectures ; « les romans furent méprisés, et gagnèrent les petites armoires. » Ceux de son amie madame de la Fayette obtinrent l'exception qu'ils méritaient.

Quelle que fût la vivacité du goût de madame de Sévigné pour la lecture, il n'égalait point celui qu'elle trouvait à entretenir un commerce épistolaire avec ses amis absents, avec sa fille surtout. Écrire des lettres était sa plus chère occupation ; c'était « la première affaire de sa vie ^; » elle en écrivait tous les jours, et ne manquait jamais un courrier. On connaît ses plaisantes admirations pour l'invention de la poste, et sa chaleur de reconnaissance pour ces biaves courriers contre lesquels aussi elle se fâche et s'irrite tout de bon quand ils lui paraissent en retard. Elle écrivait partout et en tout temps, à la ville, à la campagne, en voyage, le jour, la nuit. Si quelquefois la maladie, un accident, l'empêchait d'écrire de sa propre main, alors elle dictait; ainsi, aux Rochers, elle se servait delà main de son fils, ou, en l'absence du chevalier, de celle d'une jeune voisine qui ne savait pas quel était le lendemain de la veille d'i Pâ'/ues. Mais, comme le remarquait Corbinelli, elle perdait une partie de son esprit quand elle dictait ; son style si vif et si serré devenait alors lâche. Elle en donne elle-mêm.e la raison en disant à Bussy : « Nous pourrions fort bien causer, si l'on causait avec la main d'un autres »

Le plus grand nombre de ses lettres sont adressées à sa fille. Elle avait épousé Adhémar de Monteil, comte de Grignan, chevalier des ordres du roi, lieutenant-général en Languedoc. Seize mois après son mariage, au commencement de la guerre de Hollande, M. de Grignan l'emmena en Provence où le roi l'avait nommé pour remplacer le gouverneur de cette province, le duc de Vendôme, encore trop jeune pour y commander dans des circonstances si graves. Cette séparation fut extrêmement sensible à madame de Sévigné qui avait voulu avoir un homme de cour pour gendre, afin de garder sa fille auprès d'elle. Condamnée à ne plus la revoir qu'après des intervalles toujours longs, elle chercha sa consolation dans une correspondance pour ainsi dire de tous les instants, qui dura jusqu'à sa mort, et comprend l'espace

1 Lettre du 26 juin 1675.

'^ Lettre du 1" mars 1676.

de vingt-cinq années : elle ne fut interrompue que dans les temps où la mère et la fille se virent réunies, ainsi pendant quatorze mois des années 1672 et 1673.

Madame de Sévigné écrivait à sa fille à toute occasion et sans occasion ; quelquefois môme c'était simplement pour épancher son cœur, et elle n'envoyait pas les lettres.

« Si l'on pouvait, dit-elle^ écrire tous les jours, je m'en accommoderais fort bien ; je trouve même quelquefois le moj^en de le faire, quoique mes lettres no partent pas i. »

Elle avait besoin de se faire violence pour ne pas écrire, et pour s'arrêter, une fois en train.

« Je vous prie, ma très-chère, de ne point vous suffoquer de faire réponse à mes lettres infinies ; songez que je cause et que je ne suis point du tout accablée de visites ; j'ai tout le temps qu'il me faut et au delà, et c'est par pitié de vous que je les finis ; car si j'en avais autant de moi, je ne les finirais point *. »

Sa fille s'inquiite pour sa mère de la fatigue que peuvent lui causer tant d'écritures.

« Allez vous promener, madame la comtesse, lui répond madame de Sévigné, de venir me proposer de ne vous point écrire ; apprenez que c'est ma joie, et le plus grand plaisir quej'aie ici. Voilà un plaisant régime que vous me proposez ! Laissez-moi conduire cette envie en toute liberté, puisque je suis "-i contrainte sur les autres choses que je voudrais faire pour vous '. »

Cette délicieuse correspondance est toute remplie des expressions de l'extraordinaire tendresse de madame de Sévigné pour sa fille. La pensée de li pauvre Madelonne tristement reléguée dms son château de Provence * ne la quitte pas. Vient-elle la rejoindre, les fatigues qu'elle peut éprouver sont un cruel tourment pour sa mère, et l'occasion d'un redoublement de chaleur dans les témoignages de son amour.

« Que ne vous dois-je point, ma chère enfant, pour tant de peines, de fatigues, dennuis, de froid, de gelée, de frimas, de veilles ? Je crois avoir souffert toutes ces incommodités avec vous ; ma pensée n'a pas été un moment séparé»; de vous, je vous ai suivie partout, et j'ai trouvé mille fois que je ne valais pas l'extrême peine que vous prenez pour moi, c'est-à-dire par un certain côté ; car celui de la tendresse et de l'amitié relève bien mon mérite à votre égard. Quel voyau'e, bon Dieu! et quelle saison! Vous arriverez précisément le plus court jour de l'année, et par conséquent vous nous ramènerez le soleil. J'ai vu une devise qui me conviendrait assez ; c'est un arbre sec et comme mort, et

1 Lettre du 18 août 1675.

i Lettre du 29 nov. 16s4.

3 Lettre du l'r juin 1G76.

* Lettre du G août 1675.

autour ces paroles : Fin che sol ritoitiî. (Jusqu'à ce que le soleil soit de retour.) Qu'en dites-vous, ma tille ' ? »

Madame de Sévigné pensait avec justice qu'on ne pouvait pa3 aller plus loin qu elle dans l'amour maternel :

« Je vous aime si passionnément, que je ne pense pas qu'on puisse aller plus loin ; si quelqu'un souhaitait mon amitié, il devrait être content que je l'aimasse seulement autant que votre portrait 2. »

Elle ne s'intéresse à personne et à rien que par rapport à sa fille.

a Je veux commencer par votre santé ; c'est ce qui me tient uniquement au cœur. C'est sans préjudice de cette continuelle pensée que je vois, que j'entends, et que je prends intérêt à toutes les choses du monde ; elles sont plus proches ou moins loin de moi selon qu'elles ont plus ou moins de rapport à vous : vous me donnez même l'attention que j'ai aux nouvelles '. »

Ce n'est pas seulement de l'amour maternel que madame de Sévi- ,uné ressent pour sa fille ; c'est une tendresse d'inclination. Une des innombrables lettres qu'elle lui adresse se termine ainsi :

« Adieu, ma très-belle ; vous savez comme je suis à vous, et que l'amour maternel y a moins de part que l'inclination ''. »

C'est encore plus que de l'inclination, c'est l'enthousiasme de la passion. Fascinée pour sa fille, comme un amant peut l'être pour l'objet qu'il adore, elle ne voit, elle n'imagine rien qui lui soit comparable.

(i Or sus, verbalisons. Voilà donc le bonhomme Polignac arrivé; pom- moi, je jette de loin ces paroles en l'air : Puisque mademoiselle de Grignan balance, mademoiselle d'Alerac peut-elle balancer"? Je passe ensuite à rejeter tout le mal que vous dites de votre esprit et de votre corps ; ni l'un ni l'autre ne sauraient être épais comme vous les représentez : je les ai vus trop subtils, trop diaphanes, pour pouvoir jamais être fâchée de les voir dans le train commun des esprits et des corps ; mais que dis-je, commun? ô plume étourdie et téméraire 1 c'est vous qu'il faudrait écraser plutôt que celle que le coadjuteur outragea si injustement à Livry. Jamais le mot de commun ne sera fait pour vous ; rien de commun, ni dans l'âme ni dans le corps ; je reprends donc ce mot pour l'employer à tout le reste du monde qui n'en mérite point d'autre; je fais pourtant des exceptions, mais guère s. »

L'amour de madame de Sévigné pour sa fille est d'autant plus admirable qu'elle paraît n'avoir pas été payée d'un aussi parfait retour qu'elle était en droit de le souhaiter. Madame de Grignan était ordinai-

1 Lettre du 15 déc. 167G.

- 2 août 1675, 3 26 janv. 1680.

* 19 août 1671.

' 22 juin. 1685.

rement froide dans ses lettres à sa mère. Quand elles étaient réunies, des différends assez fréquents navraient le cœur de madame de Sévigné. Ils tenaient surtout à la contrariété de leurs caractères, madame de Grignan étant aussi grave, aussi triste, aussi sévère, que madame de Sévigné était nve, enjouée, indulgente, affectueuse. « Nos humeurs, écrit madame de Sévigné, sont un peu opposées ; mais il y a bien d'autres choses sur quoi nous sommes d'accord, et puis, comme vous dites, nos cœurs nous répondent de notre degré de parenté *. »

Dans une des lettres inédites qu'à récemment publiées M. €li. Capmas nous voyons combien ces mésintelligences étaient sensibles à mad-anae de Sévigné :

« Mon Dieu, ne nous reverrons-nous jamais en nous faisant sentir toutes les douceurs de l'amitié que nous avous? Noterons-nous point les épines, et n'empêclierons-nous point qu'on ne nous dise tous les jours, avec une barbarie où je ne puis m'accoutumer : « Ah ! que vous voilà bien, à cinq cents lieues l'une de l'autre; voyez comme madame de Grignan se porte; elle serait morte ici; vous vous tuez Tune l'autre ! » Je ne sais pas comme vous vous trouvez de ces discours ; pour moi, ils m'assomment ; et si c'est comme cela qu'on me veut consoler, fen suis fort satisfaite. Faisons donc mieux, ma bonne, une autre fois. IN^'apportez point ou ne faites point de dragons; aimez votre santé et jouissez de la mienne ; remettons-nous en bonne réputation ; faisons voir que nous sommes assez raisonnables pour vivre ensemble, quand la Providence le veut bien. Je suis frappée outre mesure des blâmes qu'on me veut donner ; je ne vois point où j'ai tort^ moi qui en conviens si ingénument. Je vous vois souffrante, ma bonne, et Ton ne veut pas que je sois fâcbée ! Je finis tout court.

" Ma bonne, corrigeons-nous^ revoyons-nous : ne donnons plus à notre tendresse la ressemblance de la liaine et de la division. Songez à mes complaisances sur ma santé ; ayez-en un peu de votre côté. Songez de quelle manière je vous aime ; mettez-vous à ma place ; faisons-nous lionneirr de nos sentiments, qui sont si beaux et si bons : pourquoi les défigurer? Ma bonne, je suis folle; voilà qui est fait ; je n'en parlerai plus. C'est qtie le bon d'Hacqueville m'a sermonnée ; ne lui en parlez point ; car il vous aime: ne m'ôtez point l'espoir de vous revoir en santé avec moi - ! »

Trois -mois après, le o a^Til 1680, elle écrivait encore à madame de Grignan :

« Vous no tenez aucune de vos paroles, ma bonne, quand il est question de vous ménager; la Rouvière n'est pas content de vous, ni moi, par conséquent. Vous me direz que si vous vous trouviez mal, vous n'écririez pas : ah ! voilà, ma bonne, ce qui n'est pas tout à fait vrai ; vous vous trouvez mal et vous écrivez, et vous ne me dites pas un mot de votre santé. Cest que vous ne voulez pas me dire que vous êtes retombée dans vos incommodités. Je ne laisse pas, ma chère bonne, de le savoir, et d'en être extrêmement touchée. Votre médecin prétend que si vous n'aviez point négligé vos remèdes et votre régime,

1 Lettre du 8 juillet 1672.

2 27 juin 1677.

vous ne seriez pas retombée. J'espère que vous aurez eu quelque pitié de vous et de nous. Je dis toujours la même chose ; c'est qu'il est toujours question aussi de la môme chose. Si vous saviez ce que c'est qu'une lettre de vous où je ne vois pas un mot de votre état, pas un mot de Montgobert l Ma bonne, c'est une ignorance insupportable, et je n'interprète jamais bien ce silence. Je prie M. de Grignan de considérer ce que vous fait l'air de Grignan, et de croire que vous n'êtes plus en état d'essayer de vous y accoutumer. Cet essai vous coûterait trop cher '. »

D'autres lettres du mois de juillet 1679 expliquent les causes de ces mésintelligences. Madame de Grignan avait donné du chagrin à sa mère, et lui écrivait pour lui témoigner son repentir et lui demander pardon ; madame de Sévigné lui dit dans sa réponse :

a Je vous ai dit ceci plusieurs fois, je vous le dis encore, et c'est une vérité : je suis persuadée que vous ne voulez pas en abuser, mais il est certain que vous faites toujours, en quelque façon que ce puisse être, la seule agitation de mon âme : jugez si je suis sensiblement touchée de ce que vous me mandez. Plût à Dieu, ma fille, que je pusse vous revoir à l'hôtel de Carnavalet, non pas pour huit jours, ni pour y faire pénitence, mais pour vous embrasser, et vous faire voir clairement que je ne puis être heureuse sans vous, et que les chagrins, que l'amitié que j'ai pour vous m'a pu donner, me sont plus agréables que toute la fausse paix d'une ennuyeuse absence. Si votre cœur était un peu plus ouvert, vous ne seriez pas si injuste : par exemple, n'est-ce pas un assassinat que d'avoir cru qu'on voudrait vous ôter de mon cœur, et sur cela me dire des choses dures ? Et le moyen que je pusse deviner la cause de ces chagrins ? Vous dites qu'ils étaient fondés : c'était dans votre imagination, ma fille ; et sur cela, vous aviez une conduite qui était plus capable de faire ce que vous craigniez (si c'était une chose faisable) que tous les discours que vous supposiez qu'on me faisait ; ils étaient sur un autre ton ; et puisque vous voyiez bien que je vous aimais toujours, pourquoi suiviez-vous votre injuste pensée, et que ne tàchiez-vous plutôt, à tout hasard, de me faire connaître que vous m'aimiez î Je perdais beaucoup à me taire ; j'étais digne de louanges dans tout ce que je croyais ménager; et je me souviens que, deux ou trois fois, vous m'avez dit le soir des mots que je n'entendais point du tout alors. Ne retombez donc plus dans de pareilles injustices ; parlez, éclaircissezvous, on ne devine pas ; ne faites point, comme disait le maréchal de Grammont, ne laissez point vivre ni rire des gens qui ont la gorge coupée, et qui ne le sentent pas. Il faut parler aux gens raisonnables, c'est par là qu'on s'entend ; et l'on se trouve toujours bien d'avoir de la sincérité : le temps vous persuadera peut-être de cette vérité. Je ne sais comme je me suis insensiblement engagée dans ce discours ; il est peut-être mal à propos *. »

Le manque d'expansion et de confiance, voilà ce que madame de Sévigné reprochait le plus à sa fille, et ce qui la rendait surtout malheureuse. Dans une lettre où elle s'abandonne sans réserve à sa douleur :

1 Lettres inédites de madame de Sévigné, publiées par M. Ch.Capmas.II, 129-1 30. - Lettre du 18 sept. 1G79.

a II faut, ma clière bonne, dit-elle, que je me donne le plaisir, une fois pour toutes, de vous dire comme je suis pour vous. Je n'ai point l'esprit de vous le dire ; je ne vous dis rien qu'avec timidité et de mauvaise grâce, tenez-vous donc à ceci... Vous disiez bien cruellement, ma bonne, que je serais trop heureuse quand vous seriez loin de moi, que vous me donniez mille chagrins, que vous ne faisiez que me contrarier... Ma très-chère, vous ignorez bien comme je suis pour vous, si vous ne savez que tous les chagrins que peut me donner l'excès de la tendresse que j'ai pour vous, sont plus agréables que tous les plaisirs du monde où vous n'avez point de part. Il est vrai que je suis quelquefois blessée de l'entière ignorance où je suis de vos sentiments, du peu de part que j'ai à votre confiance ; j'accorde à peine l'amitié que vous avez pour

moi avec cette séparation de toutes sortes de confidences Votre présence,

un mot d'amitié, un retour, une douceur me ramène et me fait tout oublier

Hélas ! je n'ai jamais eu qu'un but, qui est votre santé, votre présence et de

vous retenir avec moi Ma pauvre bonne, voilà une abominable lettre Je

ne veux point de réponse ; Dieu vous en garde, ce n'est pas mon dessein. Embrassez-moi seulement et me demandez pardon ; mais je dis pardon d'avoir cru que je pusse trouver du repos dans votre absence. »

Quelle générosité et quelle délicatesse dans cette tendresse mal récompensée ! Évidemment, quand elle parlait avec cet accent d'affliction, la sensible mère avait été profondément blessée. Les injustices de £a fille, en cette circonstance, peuvent s'excuser un peu par l'état d'irritation où la tenaient des souffrances continuelles, dans cet hiver de 1G79 où elle élait à Paris gravement malade delà poiliine.

Mais madame de Sévigné eut encore, en divers temps, à se plaindre de semblables griefs, qui n'avaient pas la môme excuse. Jamais sa tendresse ne se découragea ni ne diminua, et toujours le moindre retour l'enivrait de bonheur. Écoutez ces cris partis du fond des entrailles :

« Ah ! ma bonne, que inon cœur est pénétré de votre amitié, que j'en suis bien parfaitement persuadée, et que vous me fâchez, quand, même en badinant, vous dites que je devrais avoir une fille comme mademoiselle d'Alerac. et que vous êtes imparfaite! Cette Alerac est aimable de me regretter comme elle fait ; mais ne me souhaitez jamais rien que vous, vous êtes pour moi toute chose, et jamais on n'a été aimée si parfaitement dune fille bien-aimée que je le suis de vous. Ah! quels trésors infinis vous m'avez quelquefois cachésl Je vous assure pourtant, ma chère bonne, que je n'ai jamais douté du fond '. »

Madame de Grignan paraît avoir eu l'esprit le plus distingué, surtout le plus sérieux. Elle n'estimait ni Virgile ni Homère, à ce que dit son frère, mais elle s'était faite la fille de Descartes, et poussait le goût des questions abstraites jusqu'à disserter sur Vindéftcti'dlité du la matière et les négations non conversibles. Madame de Sévigné l'appelle, M toute cartésienne, toute raisonnable, toute juste dans ses pensées ^ ; »

» Lettre du 20 sept. 1684.

ï Lettre du 16 oct. 1G89.

mais elle sent et déplore l'abus, surtout en voyant la tristesse et la morosité qui dominent les pensées et l'humeur de sa flUe.

« Vos rêveries, lui dit-elle, ne sont jamais agréables, vous vous les imprimez plus fortement qu'une autre ; vous savez l'effet de ces épuisements, et le besoin que vous avez d'être quelquefois spemierata (sans penser) ; rien n'est si sain aux personnes délicates. Vos lectures mômes sont trop épaisses ; vous vous ennu3"ez des histoires et de tout ce qui n'applique point : c'est un malheur d'être si solide et d'avoir tant d'esprit ; ou ne s'en porte pas mieux i. »

Malgré cet excès de philosophie, madame de Grignan possédait assez de qualités solides et estimables pour que la supériorité de la fille sur la mère ait paru évidente à des hommes comme Joseph et Xavier de Maistre -.

Jusqu'à quel point madame de Grignan poussa-t-elle la sécheresse de cœur qui semble avoir déparé ses mérites supérieurs? C'est ce que ses réponses à sa mère auraient pu seules nous révéler ; mais elles ont toutes été perdues ou détruites. Perte extrêmement regrettable, ne serait-ce que pour l'excellence littéraire qu'elles durent avoir, à en juger d'après les éloges de madame de Sévigné, qui ne tarit pas sur ce chapitre. Elle lui trouve « des pensées et des tirades incomparables. » Elle va jusqu'à la comparer à Tacite :

o II y a quelquefois dans vos lettres des endroits qui sont très-plaisants, mais il vous échappe des périodes comme daus Tacite; j^ai trouvé cette comparaison, il n'y a rien de plus vrai ". u

Quelques jours plus tard, encore des éloges aussi forts :

« L'abbé Arnaold me pria l'autre jour de lui montrer un morceau de votre style : son frère lui en dit du bien. En le lui montrant, je fus surprise moimême de la justesse de vos périodes; elles sont quelquefois harmonieuses : votre style est devenu comme on le peut souhaiter, il est fait et parfait; vous n'avez qu'à continuer et vous bien garder de le vouloir rendre meilleur *. »

Et madame de Sévigné semble sérieusement persuadée que sa fille écrit mieux qu'elle-même :

» Lettre du 17 mai (680.

2 « Je suis bien aise que mon frère ait jugé comme moi madame de Sévigné. Nous ne parlons pas du talent, qui est invariable, mais du caractère. Si j'avais à choisir entre la mère et la fille, j'épouserais la fille, et puis je partirais pour recevoir les lettres de l'autre. Je sais bien que c'est une mode de condamner madame de Grignan, mais par le recueil seulement des lettres de la mère, lues comme on doit, lire^ la supériorité de la fille sur la mère (dans tout ce qu'il y a de plus essentiel) me paraît prouvée à l'évidence. » (Lettre du comte Joseph de Maistre à M. le comte Rodolphe, 4 août 1813.)

C'est là un de ces jugements très-particuliers et tout à fait inacceptables dont M. de Maistre offre trop d'exemples.

3 Lettre du 6 mai 1672.

* 23 mai 1G72.

« Je reçois deux de vos lettres : l'ane me vient du côté de Paris, et l'autre de Lyon. Vous êtes privée d'un grand plaisir, de ne faù'e jamais de pareilles lectures ; je ne sais où vous prenez tout ce que vous dites, mais cela est d"un agrémajit et d'une justesse à quoi l'on ne s'accoutume point •. »

Ce que madame de Sévigné loue le plus souvent dans sa fille est la solidité de ses réflexions et le tour frappant qu'elle y sait donner :

« Vos réflexions sur les sacrifices que l'on fait à la raison sont fort justes dans l'étiit où nous sommes : il est bien vrai que le seul amour de Dieu peut nous rendre heureux en ce monde et en l'autre : il y a très-longtemps qu'on le dit; mais vous y avez donné un 'tour qui m'a frappée 2. »

Et un autre jour:

« Ce que vous dites sur la liberté que prend la mort d'interrorupre la fortune est incompaj'able 3. »

La concision et l'heureux choix des mots sont encore des qualités que madame de Sévigné exalte dans sa fille :

a Vous parlez de bien écrire, personne n'écrit mieux que vous ; quelle facilité de vous expliquer en peu de mots, et comme vous les placez * ! ^

Empressée de faire partager son admiration, madame de Sévigné communiquait à des amis d'élite quelques parties au moins de ces merveilleuses lettres. Elle raconte qu'elle en lit par-ci par-là certains endroits choisis aux gens qui en sont dignes : « Quelquefois j'en donne aussi une petite part à madame de Villars, mais elle s'attache aux tendresses, et les larmes lui en viennent aux yeux. » Nous avons vu que l'abbé Arnauld, le fils d'Arnauld d'Andilly, était un de ces heureux confidents. M. de Pomponne en était aussi. « 11 vous trouve admirable, écrivait madame de Sévigné à sa fille ; je n'ose vous dire à quel style il compare le vôtre, ni les louanges qu'il lui donnée »

Une partie de ces louanges, on peut le supposer, étaient accordées à la complaisance et au désir de flatter madame de Sévigné dans cette idolâtrie pour sa fille, qui allait si loin qu'Arnauld d'Andilly pouvait lui reprocher d'être à cet égard une jolie païenne. Il y avait bien quelque singularité dans cet excès de tendresse; mais elle ne lui donnait aucun ridicule. Tout le monde connaissait sa faiblesse, mais, comme elle était la première à l'avouer et à s'en moquer avec esprit et amabilité, non-seulement on l'excusait, mais on l'approuvait, on l'admirait, on la chérissait. Le sentiment des contemporains à cet égard doit être sanctionné par la postérité.

» 28 mai 1676.

2 1" juin 1676.

3 8 juin 1676.

* 19 avril 1689. « 27 avril 1672.

Quelques critiques, non contents d'attaquer et de contester son amour maternel, ont complètement refusé la sensibilité à madame (le Sévigné. Il est vrai qu'à part ce qui concerne sa fille on rencontre assez peu d'expressions tendres dans sa vaste correspondance'; on y trouve même d'affligeantes duretés, comme ses ironies sans pitié sur les cendres de la Brinvilliers, ses propos amers et frivoles pendant l'affaire des poisons sur le maréchal de Luxembourg, et surtout ses froides moqueries sur les pauvres Bretons si cruellement punis de leur soulèvement durant la tenue des états de Bretagne. On souffre de la voir si indifférente aux malheurs des habitants de Rennes, et trouver fout bien, pourvu qu'elle puisse jouir tranquillement de la vue des grands arbres de son parc, qui n'ont jamais été si beaux. Le coeur se serre, quand on l'entend dire légèrement : « Vous me parlez bien plaisamment de nos misères; nous ne sommes plus si roués; un en huit jours, seulement pour entretenir la justice. 11 est vrai que la penderie me paraît maintenant un rafraîchissement. » M. de Chateaubriand, malgré sa disposition à excuser la célèbre marquise, porte néanmoins sur ces paroles ce jugement justement sévère : «C'est pousser trop loin l'agréable langage de cour : Barrère parlait avecla même grâce de la guillotine. En 1793, les noyades de Nantes s'appelaient des mariages républicains ; le despotisme populaire reproduisait i'aménité de style du despotisme royal'. »

Regrettons de malencontreuses expressions; mais ne nions pas la sensibilité d'une femme qui sut se montrer aussi tendre amie que tendre mère.

Madame de Sévigné prouva combien elle était amie dévouée par sa belle conduit à l'égard de Fouquet, abandonné dans son malheur de tout le monde, excepté Pellisson, la Fontaine et madame de Sévigné. Pendant cinquante ans, on ne la voit pas perdre un ami, si ce n'est par la mort ; et ces suprêmes séparations lui font exprimer un souhait que l'âme la plus tendre a pu seule former :

« On serait tenté, dit-elle, de désirer que tous les bons amis s'entendissent ensenxble pour mourir le même jour. Ceux qui n'aiment rien voudraient enterrer tout le genre humain, les yeux secs et le cœur content. Ils ne sont pas dignes de vivre. Il en coûte beaucoup, ajoute-t-elle, d'être sensible à l'amitié, mais coux qui ont cette sensibilité aiment mieux soufifrir que d'être insensibles. »

Elle exprime quelque part l'intention de faire un traité sur le sentiment que son cœur comprenait si bien :

« Je crois que je ferai un traité sur l'amitié ; je trouve qu'il y a mille choses qui en dépendent, mille conduites à éviter pour empêcher que ceux que nous aimons n'en ressentent le contre-coup ; je trouve qu'il y a une infinité de rencontres où nous les faisons souffrir, et où nous pourrions adoucir leurs peines,

1 Mémoires d'Outre-toynbe.

si nous avions autant de vues et de pensées qu'on doit en avoir pour ce qui tient au cœur. Enfin, je ferais voir dans ce livre qu'il y a cent manières de témoigner son amitié sans la dire, ou de dire par ses actions qu'on n'a point d'amitié, lorsque la bouche traîtreusement assure le contraire '. »

Si le tourbillon (lu monde, et peut-ôtre aussi son long commerce avec Corbinelli, avaient, pendant un certain temps, fait perdre à madame de Sévigné quelque chose de sa sensibilité native, elle la retrouva tout entière dans sa vieillesse. Pour s'en convaincre, il suffirait délire deux de ses lettres à madame de Grignan, dont l'une contient la relation de la mort de son maître d'hôtel, et l'autre touche le fils de M. de Pomponne, qui avait été ministre de Louis XIV.

Si l'on veut encore se rappeler tout ce qu'elle a dit sur les sentiments du cœur, en faveur desquels on pardonne tout, et qui sont « un fonds qui nous console et qui nous paye de tout ^, » on n'hésitera pas à affirmer que madame de Sévigné fut un de ces cœurs dans lesquels il y a des profondeurs de tendresse et de dévouement. Elle eut ceci de trèsparticulier, de mettre de l'esprit dans le sentiment autant qu'il en peut accepter sans perdre de sa force et de sa sincérité.

Beaucoup de lettres de madame de Sévigné ne se sont pas conservées, et l'on doit regretter en particulier celles qu'elle écrivit, pendant son séjour en Provence, à son fils, à son cousin de Coulanges, à madame de la Fayette, à madame de Coulanges, à mademoiselle de Méri, sa cousine, enfin au duc de la Rochefoucauld. Ce qui nou5 reste, et ce qui se retrouve de temps en temps comme par miracle, suffit à nous consoler de ce qui ne nous est point parvenu ^.

Ce monument épistolaire qui s'étend sans interruption de l'année 1647 — avec quelques lettres antérieures, — jusqu'à l'année 1696, époque de la mort de madame de Sévigné, est infiniment précieux pour tant de renseignements historiques et de traits de mœurs qu'il nous fournit ; mais il l'est surtout parce qu'il offre une incomparable mine de beau style, d'esprit et d'éloquence.

Bien des maîtres se sont étudiés à célébrer madame de Sévigné écrivain. Tout a été dit à satiété sur la souplesse, la variété, les grâces de ce style unique qui n'est presque jamais simple, et est toujours naturel. Ce qu'il y a peut-être de plus merveilleux est la facilité de cette plume qui, dès les lettres de jeune fille écrites à Ménage, trotte avec une si aimable légèreté, et a toujours 1 1 bride sur le cou '*. Elle ne trotte pas seulement, elle galope, selon l'expression môme de madame de Sévigné :

' Lettre à madame de Grignan, 2 nov. 1679.

» Lettre du 24 juin 1616.

' Voir en particulier la récente publication de M. Charles Capmas, Lettres inédites de madomd de Séuifjné A madame de Grignan, 2 vol. iii-18, chez Hachette, extraites d'un manuscrit composé de six volumes in-l", que M. Capmas, professeur à la Faculté do droit de Dijon, retrouva dans cette viilc et dont il sut comprendre l'extraordinaire importance.

'» Lettre du 14 nov. 1675.

« Il me semble, dit-elle en écrivant à son cousin Bussy, que cette lettre ressemble assez aux chapitres de VAmadis. Je suis tellement libertine quand j'écris, que le premier tour que je prends règne tout du long de ma lettre. P serait à souhaiter que ma pauvre plume, galopant comme elle fait, galopât au moins sur le bon pied '. »

Oui, marquise charmante, votre plume galope sur le bon pied, et vous faites bien de la laisser courir son train. Pourquoi paraissez-vous quelquefois douter de vous-môme ? Heureusement vous ne savez point revenir sur votre premier mouvement, et il vous est impossible de corriger, c'est-à-dire de gâter ce qui vous vient naturellement au bout de la plume :

« Je vous ai souhaité un lot à la loterie, pour commencer à rompre la gla e de votre malheur. Cela se dit-il? Vous me le manderez; car je ne puis raccommoder ce qui vient naturellement au bout de ma plume -. »

Avec cette habitude d'écrire d'une course si rapide, de laisser aller sa plume comme une étourdie ^ et de s'abandonner à toute l'impétuosité d'un premier jet, il échappe de temps en temps à madame de Sé"vigné des négligences qui sont justiciables de la grammaire *. Elle s'en aperçoit, mais, nous l'avons vu, elle se croit incapable de retoucher avantageusement ce qu'elle a jeté si vivement sur le papier. Elle s'en excuse avec une aimable naïveté. Elle dit à Bussy, dont le style est si loin d« valoir le sien :

«■ Je ne sais comment vous pouvez aimer mes lettres, elles sont d'une négligence que je sens, sans y pouvoir remédier s. »

Elle revient derechef sur ses négligences de style dans une lettre écrite encore, quelques mois plus tard, à son cousin :

1 Lettre au comte de Bussy, 20 jnill. 1G79.

- Au même, 3 avr. 1C81.

3 I-ettre à madame de Grignan, 14 juill. 1680,

* Quelques exemples de ces légères peccadilles de langue :

« Quoique le temps ne m'ait pas fait tout le mal qu'il fait aux autres, ii ne Laisse pas de m'avf)ir ôté mille petits agréments, qui ne laissent que trop de mai'ques de son passage. » (Lettre à madame de Grignan, 29 avril.)

Madame de Sévigné n'a pas relu ; voilà tout.

r< Jamais le roi de France ne s'est vu trois cent mille hommes sur pied ; il ifij avait que les 7'ois de Perse. « {A la même, 28 févr. 1G89.)

Ici l'expression de la pensée est incomplète.

"■ La fièvre ni les redoublements ne l'ont point encore quittée^ mais ^arce (jue toute sa violence et la rêverie en sont dehors, elle se peut vanter d'être dans le bon chemin de la convalescence. » {X la môme, 7 oct. 1676.J

Cette phrase est obscure et embrouillée.

Nous aurions honte, dans une appréciation du talent d'un écrivain si primesautier et si cursif, d'insister davantage sur ces vétilles.

3 Lettre du 18 mars 1G78.

a Êtes-vous h Gliaseu, mon cher consin, dans cet aimable lieu ? J'en ai le paysage dans la tête, et je l'y conserverai soigneusement; mais encore plusl'aimable père et l'aimable fille, qui ont leur place dans mon cœur. Voilà bien des aimables. Mais ce sont des négligences dont je ne puis me corriger. J'espère que si mes lettres méritaient d'être lues deux fois^ il se trouverait quelque charitable personne qui les corrigerait '. »

Elle sent bien, au fond, que ses lettres n'ont guère besoin, pour plaire, de ces corrections. Elle écrit à sa fille (1671) : « Vous savez que je n'ai qu'un trait de plume, ainsi mes lettres sont fort négligées ; mais c'est mon style, et peut-être qu'il fera autant d'effet qu'un autre plus juste. » Celui de madame de Sévigné elle-même est d'ordinaire suffisamment juste, « juste et court ', » selon une de ses expressions. Elle dit de M. de Pomponne, ministre des afl'aires étrangères : « Il aime mon style naturel et dérangé 3. » Qu'elle fait bien de n'y pas mettre plus d'apprêt! Son négligé charme infiniment plus que la parure la mieux concertée ; c'est le négligé des grâces ; c'est le charme de la pure nature, et elle a grandement raison de recommandera sa fille de n'en pas rechercher d'autre.

« Vous me dites plaisamment, lui écrit-elJe, que vous croiriez m'ôter quelque chose en polissant vos lettres : gardez-vous bien d'y toucher, vous en feriez des pièces d'éloquence. Cette pare nature dont vous parlez est précisément ce qui est bon et ce qui plaît uniquement *. »

La correspondance de madame de Sévigné est un admirable modèle de style naturel ; cependant, il faut le dire, on trouve des traces de précieux dans ce naturel si exquis, et on sent, dans un certain nombre de lettres, la recherche trop curieuse du rare.

Le style de madame de Sévigné a toujours une rapidité entraînante. Chacune de ses lettres fait reconnaître la vérité de ce qu'elle dit quelque part : « J'écrirais jusqu'à demain ; mes pensées, ma plume, mon encre, tout vole. » Tout en courant elle rencontre des finesses d'expression que l'art le plus achevé ne ferait pas trouver. Personne n'a comme elle le secret des plus exquises délicatesses du langage, des nuances les plus déliées, comme lorsqu'elle écrit à sa fille : « Je suis toute à vous ; » tandis qu'à ses conuoiissances elle dit : « Je suis tout à vous. » C'est un exemple pris sur dix mille que nous ne pouvons pas citer.

Ce que toutes ses lettres présentent encore, ce sont des récits ravissants, comme celui de ses journées en Bretagne, d'un évoque chasseur, de la colique de madame de Brissac, de la noce de mademoiselle de Louvois, etc.

Quelques-uns de ces récits, d'une brillante frivolité, sont relevés

» 20 juin 1678.

- Lettre du 9 mars 1676.

» •". févr. 1072.

* 0 juin 1672.

par une réflexion finale, comme celui de la noce de mademoiselle de Louvois.

« J'ai été à cette noce de madame de Louvois, que vous dirai-je? magnificence, illumination, toute la France, habits rebattus et rebrocliés d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs, embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements et gens roues ; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans réponses, les compliments sans savoir ce que l'on dit, les civilités sans savoir à qui l'on parle, les pieds entortillés dans les queues : du milieu de tout cela, il sortit quelques questions de votre santé, à quoi ne m'étant pas assez pressée de répondre, ceux qui les faisaient sont demeurés dans l'ignorance et dans l'indifi'érence de ce qui en est. 0 vanité des vanités ' I »

Tous sont animés par la chaleur de son imagination et par sa sensibilité communicative.

« Ce qui distingue particulièrement tiiadame de Sévigné, dit Mirabeau, c'est cette sensibilité momentanée qui s'émeut de tout, se répand sur tout, reçoit avec une rapidité extrême toutes sortes d'impressions diverses; » non-seulement diverses, mais opposées. Cette nature étonnamment flexible et variable goûte tour à tour et avec passion les plaisirs tumultueux d'une société polie et d'une cour galante, et les charmes tranquilles d'une campagne retirée, où ses occupations sont de lire des livres de choix, de broder, d'écrire à sa fille, de supputer, en ménagère entendue, les produits de ses terres, déplanter, de cultiver, de se promener sur les coteaux sauvages de si terre des Rochers, et dans ses bois incultes, où elle court risque d'être dévorée par les loups, et a besoin de se faire accompagner par quatre garde-chasse armés de leurs fusils. Sensible aux agréments de la ville comme à ceux de la campagne, ces derniers avaient cependant sa préférence, et l'idéal du bonheur pour elle eût été de jouir des délices de la solitude, à Livry ou aux Rochers, avec son adorée madame de Grignan et son aimable frère *.

Toujours, quand elle peut se soustraire aux importuns et aux ennuyeux, elle trouve un délicieux plaisir à savourer les douceurs d'une belle campagne, à se livrer aux naïves impressions que lui inspire la vue de la simple nature. Elle est aux eaux thermales de Vichy pour en essayer l'efficacité contrôle rhumatisme qui la tourmente. Sur le point d'être délivrée d'une société fatigante :

« Je vais être seule, dit-elle, j'en suis fort aise ; pourvu qu'on ne m'ôte pas le pajs charmant, la rivière d'Allier, mille petits bois, des ruisseaux, des prairies, des chèvres, des paysannes qui dansent la bourrée dans les champs, je consens de dire adieu à tout le reste : le pays seul me guérirait '. m

1 Lettre à madame de Grignan, 29 nov. 1C79.

2 Voir les lettres des 7 et 31 juin iC"l, t. I, p. 93^ 106, édit. Gault Saint- Germain.

3 Lettre du 1" juin lfJ76.

SEVIGNÊ. 399

Comme madame de la Fayette, madame de Sévigné avait un vif sentiment des beautés de la nature ; mais quelquefois elle les aperçoit moins directement, les peint avec moins de naïveté, et recourt volontiers aux couleurs de VAstrée. Elle ne se promène pas au clair de lune, mais aux rayons de la belle maîtresse d'Endymion; a-t-elle joui quelque temps de la solitude des bois, elle a joassé deux heures seule avec les hamadryades ; les arbres sont décorés d'inscriptions et d'ingénieuses devises, comme dans les paysages du Pastor Fido et de l'Aminta. « Bella cosa far niente, dit un de mes arbres ; l'autre lui répond : Amor odit inertes ; on ne sait auquel entendre. » Et ailleurs ; « Pour nos sentences, elles ne sont point défigurées ; je les visite souvent; elles sont môme augmentées, et deux arbres voisins disent quelquefois les deux contraires : La Inntananza ogni gran inaga salda *, et Piaga d'amor non si sana mai ^. Il y en a cinq ou six dans cette contrariété. » Ces réminiscences un peu fades de pastorales et de romans, observe un célèbre critique, sont naturelles sous son pinceau, et font agréablement ressortir tant de descriptions fraîches et neuves qui n'appartiennent qu'à elle : « Je suis venue ici (à Livry) achever les beaux jours, et dire adieu aux feuilles ; elles sont encore toutes aux arbres ; elles n'ont fait que changer de couleur ; au lieu d'être vertes, elles sont aurore, et de tant de sortes d'aurores que cela compose un brocart d'or riche et magnifique, que nous voulons trouver plus beau que du vert, quand ce ne serait que pour changer. » Et quand elle est aux Rochers : « Je serais fort heureuse dans ces bois si j'avais une feuille qui chantât. Ah! la jolie chose qu'une feuille qui chante. » Et comme elle nous peint encore le triomphe du mois de mai, quand le rossignol, le coucou, la fauvette, ouvrent le printemps dans nos forets; comme elle nous fait sentir et presque toucher ces beaux jours de cristal de l'automne, qui ne sont plus chauds, qui ne sont pas froids ! Quand son fils, pour fournir à de folles dépenses, fait jeter bas les antiques bois de Buron, elle s'émeut, elle s'afflige avec toutes ces dryades fugitives et ces sylvains dépossédés 3.

Les habitants de la campagne paraissent à madame de Sévigné beaucoup moins poétiques que la nature au sein de laquelle ils vivent. Elle aime assez à rire du prochain qu'elle y rencontre; car, dit-elle : il est quelquefois drôle, le prochain en Bretagne, surtout quand il a dîne. Hien de plaisant comme ce qu'elle raconte des passe-pieds et du menuet qui brouilla mademoiselle de Kerbirgne avec une autre demoiselle en Ker, des carrossées de madames dont elle est inondée, et des cavalcades de campagnards. C'est de la meilleure ironie, sans qu'il y ait, au fond, aucun sentiment méprisant.

Madame de Sévigné, nous l'avons déjà dit, aimait fort à rire et à plo.i-

1 L'éloignement cicatrise toute prande blessure.

* Blessure d'amour ne se guérit jamais.

^ Sainte-Beuve, Portraits de femmes, madame de Sévigné.

JUt» LES PROSATEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

santer. Elle abondait en saillies, qui étaient parfois un peu fortes. «c Elle est brusque, disait Tallemant, et ne peut se tenir de dire tout ce qu'elle croit joli, quoique assez souvent ce soient des choses assez gaillardes ; mais elle affecte de les faire venir à propos. » Bussy-Rabutin, dans le portrait satirique de sa cousine, confirme l'assertion de l'auteur des Historkttes.

'> Il n'y a point de femme, y lit-on, qui ait plus d'esprit qu'elle, et fort peu qui en aient autant ; sa manière est divertissante : il y en a qui disent que, pour une femme de qualité, son caractère est un peu trop badin. Du temps que je la voyais, je trouvais ce jugement-là ridicule, et je sauvais son burlesque sous le nom de gaieté ; aujourd'hui qu'en ne la voyant plus son grand feu ne m'éblouit pas, Je demeure d'accord qu'elle veut être trop plaisante. Si on a de l'esprit, et particulièrement de cette sorte d'esprit, qui est enjoué, on n'a qu'à la voir, on ne perd rien avec elle : elle vous entend, elle entre juste en tout ce que vous dites, elle vous devine, et vous mène d'ordinaire bien plus loin que vous ne pensez aller ; quelquefois aussi on lui a fait voir bien du pays; la chaleur de la plaisanterie l'emporte, et, en cet état, elle reçoit avec joie tout ce qu'on lui veut dire de libre, pourvu qu'il soit enveloppé ; elle y répond même avec usure, et croit qu'il irait du sien si elle n'allait pas au delà de ce qu'on lui a dit 1. »

Dans ses lettres aussi la plaisanterie de madame de Sévigné est quelquefois assez gauloise et libre, comme dans une lettre à Bussy, à propos d'une curniche qui lui était tombée sur la tète, et l'avait extrême' ment blessé ^ ; mais, ainsi que Ta remarqué l'un des écrivains les plus originaux de notre temps : a Ces saillies, qui ne siéraient pas à tout le monde ni partout, ne sont point condamnables en style épistolaire, sous la plume d'une femme dont on connaît les mœurs ^. » Et cette femme avait prétendu écrire des lettres intimes, et non pas composer un Ii^Te pour le public.

Elle ne se contente pas de rire; elle pique aussi et mord volontiers, mais jamais jusqu'au sang : ses médisances ne portent que sur des choses plaisantes et ridicules. C'est sans malice qu'elle s'abandonne à son goût de fine ironie. On a souvent représenté madame de Sévigné comme la personnification, sous Louis XIV, de la vie du Marais, des provinces et des châteaux; comme une frondeuse qui n'est pas suffisamment convertie pour ne point conserver, ainsi que la Fontaine, ainsi que la Rochefoucauld, l'esprit mordant de la société Scarron et de Thôlel Lesdiguières; admiratrice de la vieille fronde, de Condé, de la grande Mademoiselle, jusqu'à n'avoir plus guère que des critiques pour la nouvelle cour, et à censurer même volontiers le grand roi, qu'elle admire, mais n'aime point, si ce n'est quand il lui a fait l'honneur de danser avec elle, ou l'a comblée, à une représentation d'Esther,

1 Bussy, Hist. amour, des Gaules. Hist. de madame de Cheneville.

- Lettre du 9 juin 1G68.

3 L. Veuillot, Çà et là. t. II. Confession littéraire.

par quelques mots de politesse ^ Mais contre les personnages politiques, pas plus que contre les simples particuliers, aucun fiel, aucun venin. Somaize a pu dire avec justice que madame de Sévigoé « haïssait mortellement la satire. »

Parfois, dans ses lettres à madame de Grignan, la médisance de madame de Sévigné dégénère en malice. N'est-ce pas encore un effet de cette molle complaisance pour sa fille qui la portait à lui prêcher l'orgueil et la coquetterie au lieu de la modestie et de la simplicité que naturellement elle aimait? N'est-ce pas parce qu'elle aie faible départager les passions de sa fille qu'elle maltraite si fort madame de Marans, l'évêque de Marseille, et quelques autres? Si ses railleries poursuivent sans miséricorde les ridicules, mêlés d'affectation et peut-être d'hypo crisie, de l'insupportable mademoiselle du Plessis, n'est-ce pas surtout parce que celle-ci déplaisait à madame de Grignan ? N'est-ce pas pour lui donner une distraction maligne qu'elle descend à écrire ces duretés :

« On a parlé longtemps... de mademoiselle du Plessis et des sottises qu'elle disait, et qu'un jour, vous en ayant dit une, et son vilain visage se trouvant auprès du vôtre, vous n'aviez pas marchandé, et lui aviez donné un soufflet pour la faire reculer ; et que moi, pour adoucir les affaires, j'avais dit : Mais voyez comme ces petites filles se. jouent rudement; et que j'avais dit à sa mère: Madame, ces jeunes créatures étaient si folles ce matin, qu'elles se battaient: mademoiselle du Plessis agaçait ma fille, ma fille la battait ; c'était la plus plaisante chose du monde; et qu'avec ce tour j'avais ravi madame du Plessis de voir nos petites filles se réjouir ainsi. Cette camaraderie de vous et de mademoiselle du Plessis, dont je ne faisais qu'une même chose pour faire avaler le soufflet, les a fait rire à mourir. La Murinette vous approuve fort, et jure que la première fois qu'elle viendra lui parler dans le nez, comme elle fait toujours, elle vous imitera, et lui donnera sur sa vilaine joue. Je les attends tous présentement: Pomenars tiendra bien sa place ; mademoiselle du Plessis viendra aussi; ils me montreront une lettre de Paris faite à plaisir, où l'on mandera cinq ou six soufflets donnés entre femmes, afin d'autoriser ceux qu'on veut lui donner aux états, et même de les lui faire souhaiter pour être à la mode.»

Évidemment madame de Sévigné sort ici de son caractère. C'est regrettable pour elle, et ce l'est au moins autant pour sa tille, si c'était

1 Voici ce passage curieux : « Le Roi s'adresse à moi, et me dit : Madame, je suis assuré que vous avez été contente. Moi, sans m'étonner, je répondis : Sire, je suis charmée ; ce que je sens est au-dessus des paroles. Le Roi me dit : Racine a bien de l'esprit. Je lui dis : Sire, il en a beaucoup ; mais en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi ; elles entrent dans le sujet comme si elles n'avaient jamais fait autre chose. — Ali ! pour cela, reprit-il, il est vrai, et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie. M. le Prince et madame la Princesse me vinrent dire un mot, madame de Maintenon, un éclair ; je répondis à tout, car j'étais en fortune. »

La joie enfantine dont madame de Sévigné ne peut pas contenir l'expression doit lui faire pardonner sa naïve vanité.

Prosateurs du xvn* siècle. L 26

afin de lui complaire que la faible mère oubliait ainsi sa bonté habituelle.

Wadanie de Sévigné ne demeure pas longtemps sur le ton léger, moqueur et caustique, et souvent, dans une lettre badine, sa pensée revêt une gravité toute philosophique. La morale n'a rien de plus sérieux ni de mieux touché que certaines réflexions qui échappent à cette femme du monde. Il y en a qu'il faut lire dans la correspondance même; ainsi ses traits malins sur « le plaisir de parler de soi quand on devrait en dire du mal. »

>(ombre de ses réflexions ne perdent rien à être présentées comme des pensées détachées; par exemple :

« Cette liberté que prend la mort d'interrompre la fortune, doit consoler de n'être pas au nombre des heureux; on en trouve la mort moins amère. »

« Il n'y a qu'à laisser faire l'esprit humain, il saura bien trouver ses petites consolations : c'est sa fantaisie d'être content. »

« Les longues maladies usent la douleur, et les longues espérances usent la joie. »

a On n'a jamais pris longtemps l'ombre pour le corps ; il faut être, si l'on veut paraître. Le monde n'a point de longues injustices. »

A la solidité des pensées souvent se joint l'imagination :

Mon Dieu, qu'il y a de folie dans le monde ! il me semble que je vois quelfois les loges et les barreaux devant ceux qui me parlent; et je ne doute aussi qu'ils ne voient les miens i. »

Elle avait vu couper des vipères pour faire des bouillons à madame de la Fayette.

« On coupe la tête et la queue à cette vipère, on l'ouvre, on l'écorche, et toujours elle remue; une heure, deux heures, on la voit toujours remuer: nous comparâmes cette quantité d'esprits si difficiles à apaiser, à de vieilles passions... Que ne leur fait-on pas ! On dit des injures, des rudesses, des cruautés, dee mépris, des querelles, des plaintes, des rages, et toujours elles remuent; on ne saurait en voir la fin ; on croit que, quand on leur arrache le cœur, c'en est fait, et qu'on n'en entendra plus parler ; point du tout, elles sont en vie, elles remuent encore. »

Est-il une plus belle langue philosophique ? Et quel ton modeste chez cette femme qui pense et parle si bien !

a Je ne sais pas si cette sottise vous plaira comme à nous, mais nous étions en train de la trouver plaisante. »

Quand madame de Sévigné est ainsi dans sa veine sérieuse, parfois elle atteint le sublime, comme lorsqu'eUe représente Louvoie aux prises avec la mort, et la conjurant inutilement :

1 Lettre à madame de Grignan, 29 nov. 1679.

« ... Le voilà donc mort ce grand ministre, cet homme si considérable, qui tenait une si grande place, dont le moi, comme dit M. Nicole, était si étendu ; qui était le centre de tant de choses ! Que d'affaires, que de desseins, que de secrets, que d'intérêts à démêler, que de guerres commencées, que d'intrigues, que de beaux coups d'échecs à faire et à conduire ! — Ah, mon Dieu I donnezmoi un peu de temps ; je voudrais bien donner un échec au duc de Savoie un mat au prince d'Orange ! — Non, non ! vous n'aurez pas un seul moment! etc. »

Madame de Sévigné, dans ce magnifique morceau, ne s'élève-t-elle pas au ton de l'auteur de YOraison funèbre d'Henriette d'Angleterre ? N'entend-on pas encore comme un écho de la voix de Bossuet dans ses réflexions sur la vieillesse :

« Vous avez donc été frappée du mot de madame de la Fayette, mêlé avec tant d'amitié i. Quoique je ne me laisse pas oublier cette vérité, j'avoue que j'en fus tout étonnée ; car je ne me sens encore aucune décadence qui m'en fasse souvenir. Je ne laisse pas cependant de faire souvent des réflexions et des supputations, et je trouve les conditions de la vie assez dures. Il me semble que j'ai été traînée, malgré moi, à ce point fatal où il faut souffrir la vieillesse. Je la vois, m'y voilà, et je voudrais bien, au moins, ménager de ne pas aller plus loin, de ne point avancer dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de mémoire, des défigurements qui sont prêts de m'outrager, et j'entends une voix qui dit: Il faut marcher malgré vous, ou bien, si vous ne voulez pas, il faut mourir, qui est une autre extrémité à quoi la nature répugne. Voilà pourtant le sort de tout ce qui avance un peu trop ; mais un retour à la volonté de Dieu, et à cette loi universelle où nous sommes condamnés, remet la raison à sa place, et fait prendre patience 2. »

Son style n'a guère moins de grandeur, avec encore plus de sensibilité, dans la peinture de madame de Longueville au moment où l'on vient lui apprendre que son fils a été tué.

Enfin, pour nous borner, quelle profondeur de mélancolie naïve dans ce mot écrit trois jours après la mort de M. de la Rochefoucauld : « Il est enfin mercredi, ma fille, et M. de la Rochefoucauld est toujours mort! »

Dans son suprême bon goût, elle est loin de rechercher les termes pompeux et rares, et s'il lui en échappe quelqu'un qui sente trop le livre ou l'école, elle s'en raille elle-même très-gracieusement :

« Des scorpions, ma fille ! il me semble que c'était là un vrai chapitre pour le livre de M. de Coulanges. Celui de l'étonnementde vos entrailles sur la glace et sur le chocolat est une matière que je veux traiter à fond avec lui, mais plutôt avec vous, et vous demander de bonne foi si vos entrailles n'en sont point offen-

^ Madame de la Fayette écrivait à madame de Sévigné, le 6 octobre précédent : « Vous êtes vieille, vous vous ennuierez, votre esprit deviendra triste, et baissera, etc. »

* Lettre à madame de Grignan, 30 nov. 1C89.

sées, et si elles ne vous font point de bonnes coliques, pour vous apprendre à leur donner de telles antipérislases^: voilà, un grand mot 2. »

Après une phrase un peu solennelle pour une lettre, elle dira : « Voici une grande période. » Après une réflexion sentencieuse, elle ajoutera : Maxime.

« Je suis méchante aujourd'hui, ma fille; je suis comme quand vous disiez : Vous êtes méchante. Je suis triste, je n'ai point de vos nouvelles, la grande amitié n'est jamais tranquille. Maxime 3. »

C'est surtout pendant ses séjours à la campagne que madame de Sévigné se laisse plus ordinairement et plus volontiers aller aux pensées morales et philosophiques, dont l'expression chez elle est quelquefois un peu triste et mélancolique. Son cousin Rabutin, après avoir rapporté de ses paroles, dit quelque part :

«Voilà les vraies réflexions d'une personne qui passe une partie de sa vie seule dans de grands bois, où les pensées ne peuvent être que sombres et solides *. »

Madame de Sévigné désespérait ses amis et toute la société en allant si souvent se confiner dans son agreste solitude. Par son absence, le monde parisien perdait un de ses plus aimables ornements.

La femme aimable, voilà ce qu'on appréciait surtout en madame de Sévigné, pendant sa vie ; pour son talent d'écrivain, à peine le soupçonnait-on hors d'un cercle restreint d'intimes. Madame de Coulanges trouvait les lettres de son amie « pleines de bon sens et de raison. )) La Rochefoucauld en était charmé, il se déclarait incapable de lui « rien envoyer de ce prix-là. » Bussy écrivait à sa cousine :

« Je reçus hier votre lettre, Madame. Elle est assez longue, et je vous assure quejel'ai trouvée trop courte. Soit que votre style, comme vous dites, soit laconique, soit que vous vous étendiez davantage, il y a, ce me semble, dans vos lettres des agréments qu'on ne voit point ailleurs; et il ne faut pas dire que c'est l'amitié que j'ai pour vous qui mêles embellit, puisque de fort honnêtes gens qui ne vous connaissent pas, les ont admirées *. »

Ces suffrages d'élite étaient toute la gloire que recueillait le merveilleux talent de madame de Sévigné ; et tandis que les Scudéri, les la Fayette, les Deshoulières, et même les la Suze et les Villedieu, étaient partout célébrées, madame de Sévigné n'était pas môme

1 Terme de philosophie qui vient du grec, et signifie l'action de deux qualités contraires, dont l'une donne de la vigueur et de l'activité à l'autre.

* Lettre du 28 oct. 1G71.

3 Lettre du 10 sept. 1671.

* Lettre de Bussy à madame de Sévigné, 2G janvier 1680.

5 Les Lettres de messire Roger de Rabulin, comte de Bussy. Paris, 170G. Réponse du comte de Bussy à madame de S..., 11 août 1675.

mentionnée dans le Moniteur littéraire de l'époque, dans le Mercure galant : silence du reste bien fait pour satisfaire cette femme aussi modeste que spirituelle, qui n'eut jamais la moindre ambition d'occuper ni les contemporains ni la postérité ; qui, dans une de ses lettres, à propos des louanges que lui donnait sa fille, a exprimé gaiement la peur de se voir un jour imprimée, et qui se montra si fort alarmée quand Bussy-Rabutin eut enrichi de quelques-unes de ses lettres les Mémoires qu'il faisait lire au roi pour regagner ses bonnes grâces. Cette aversion pour la publicité était un sentiment profond dans toute cette famille de femmes d'esprit. On sait combien madame de Simiane, héritière des lettres de son aïeule, répugnait à ce qu'elles fassent livrées à l'impression : ce ne fut qu'après des instances réitérées qu'elle se décida à confier les manuscrits : dans sa famille, disait-elle, .on voulait avoir de l'esprit impunément.

Cependant des amis du paradoxe ont prétendu que madame de Sévigné, sous le couvert de sa fille, adressait ses lettres au public, et qu'en déployant tant d'esprit et de beau style, elle cherchait positivement à capter son suffrage.

Ce qu'on peut dire, c'est que madame de Sévigné, à de certains jours où eUe a plus de loisir, et où elle se sent davantage en veine, met un soin d'écrivain, et même d'artiste, à composer, à polii' et à orner ses lettres. Ce sont alors de petits chefs-d'œuvre, des bijoux dont on se dispute la communication dans la société, et qu'on lit avec délices dans quelques cercles renommés pour le bon goût. Les lettres de madame de Sévigné étaient devenues à la mode depuis que Louis XIV, ce fin estimateur, en avait le premier fait connaître le mérite, en vantant celles qu'il avait trouvées dans la cassette de Fouquet lors de l'arrestation de ce surintendant.

« Je ne veux pas oublier ce qui m'est arrivé ce matin, écrit madame de Coulanges à son amie; on m'a dit : Madame, voilà un laquais de madame de Thianges; j'ai ordonné qu'on le fît entrer. Voici ce qu'il avait à me dire : Madame, c'est de la part de madame de Thianges, qui vous prie de lui envo5-er la lettre du cheval de madame de Sévigné et celle de la prairie. J'ai dit au laquais que je les porterais à sa maîtresse, et je m'en suis défaite. Vos lettres font tout le bruit qu'elles méritent, comme vous le voyez ; il est certain qu'elles sont délicieuses, et vous êtes comme vos lettres *. »

Madame de Coulanges prêtait les lettres de madame de Sévigné à ces trois sœurs qui ont rendu célèbre l'esprit des Mortemart ; l'abbé Testu les faisait voir à l'abbesse de Fontevrault ; Bussy les communiquait à madame de Maisons, femme distinguée alors par son esprit, qui voulait absolument les copier.

On venait prendre copie des lettres de la spirituelle marquise jusque sur sa table, avant qu'elles fussent cachetées, c Je vous envoie cette

1 Lettre du 10 avril 1G73

relation, écrit-elle à sa fille à cinq heures du soir. Je fais mon paquet toute seule. M. de Coulanges viendrait ce soir et voudrait les copier. Je hais cela comme la mort^ »

Madame de Sévigné savait donc bien que telles ou telles de ses lettres seraient vues d'un certain nombre de personnes de la société polie ; mais certes elle n'avait nullement le public en vue quand elle les écrivait ; surtout elle était bien éloignée de prévoir que des feuilles remplies à cow-se de plume formeraient un des monuments les plus originaux et les plus durables delà littérature française.

Il nous reste à dire quelques mots sur le goût littéraire de madame de Sévigné. Elle cite d'abondance poètes, orateurs, moralistes, nonseulement de notre nation, mais de plusieurs autres, et anciens comme modernes. Non-seulement elle cite, mais souvent elle apprécie avec une rare finesse, et une sûreté d'instinct qui devance et devine l'opinion de l'avenir. Ce ne lui est pas une faible gloire d'avoir su la première pressentir et formuler le jugement de la postérité sur Pascal, Nicole, Abbadie, la Fontaine. Mais elle n'a pas été aussi juste dans ses appréciations comparatives de Corneille et de Racine ; elle n'a pas été non plus aussi injuste que plusieurs l'ont prétendu : il ne faut la confondre en rien avec une Deshoulières.

On a voulu décrier le goût de madame de Sévigné, pour quelques paroles trop sévères qu'elle écrivit, d'un premier jet de plume, dans la chaleur de la guerre qui venait de s'élever contre Corneille, le vieil et constant objet de sa plus enthousiaste admiration. Rien, à son jugement, ne peut être comparé aux chefs-d'œuvre de l'auteur du Cid. « Quant aux belles comédies de Corneille, dit-elle, elles sont autant

au-dessus de Bajazet que votre idée était au-dessus de , croyez que

jamais rien n'approchera, je ne dis pas surpassera, je dis que rien n'approchera des divins endroits de Corneille ^. »

Elle voudrait retrouver tout le génie de son héros jusque dans les pièces les moins heureuses de la décadence de son talent.

« Corneille, dit-elle à sa fille ', nous lut l'autre jour, chez M. de la Rochefoucauld, une comédie qui fait souvenir de sa défunte veine. Je voudrais que vous fussiez venue avec moi après dîner, vous ne vous seriez point ennuyée ; vous auriez peut-être pleuré une petite larme, puisque j'en ai pleuré plus de vingt. »

Puis elle fait voir l'empressement si grand pour cette lecture que le marquis de Pomenars, condammé à être pendu, s'y glisse, au risque de se faire prendre, le nez dans son manteau, parmi les laquais.

« Nous tâchons, dit-elle ailleurs *, d'amuser notre bon cardinal * ; Corneille

1 Lettre 390, édit. Monmerqué.

2 Lettre du 6 janv. 1672.

s Lettre du 15 janvier 1612.

4 Lettre du 9 mars 1672.

* Le cardinal de Retz.

lui a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait souvenir des anciennes... Je suis folle de Corneille; il nous donnera encore Pulchérie, où l'on reverra :

la main qui crayonna

La mort du grand Pompée et l'âme de Cinna 1. »

C'est avec désolation qu'elle se voit, l'année suivante, obligée d'écrire à madame de Grignan ^ : « Pulchérie n'a point réussi ! »

Elle semble vouloir se venger des insuccès du vieux tragique sur son jeune et heureux rival. Elle a le tort grave d'applaudir à de vulgaires et plates critiques contre le plus harmonieux et le plus sensible de nos poètes :

« Je voulus hier, écrit-elle, prendre une petite dose de morale, je m'en trouvai assez bien ; mais je me trouvai encore mieux d'une petite critique contre la Bérénice de Racine, qui me parut fort plaisante et fort ingénieuse ; c'est de l'auteur des Sylphides, des Gnomes et des Salamandres : il y a cinq ou six petits mots qui ne valent rien du tout, et même qui sont d'un homme qui ne sait pas le monde, cela fait quelque peine ; mais comme ce ne sont que des mots en passant, il ne faut pas s'en offenser : je regarde tout le reste, et le tour qu'il donne à cette critique; je vous assure que cela est très-joli ^. »

Les louanges qu'elle entend décerner à l'émule de Corneille lui donnent du dépit et l'importunent :

« Racine, dit-elle à sa fille *, a fait une tragédie qui s'appelle Bajazei, et qui lève la paille. Vraiment elle ne va pas empirando comme les autres. M. de Tallard dit qu'elle est autant au-dessus des pièces de Corneille, que celles de Corneille sont au-dessus des pièces de Boyer : voilà ce qui s'appelle louer ; il ne faut pas tenir les vérités captives. Nous en jugerons par nos yeux et par nos oreilles.

Du bruit de Bajaset mon âme importunée 8

fait que je veux aller à la comédie ; enfin nous en jugerons. »

S'étant rendue à l'Hôtel de Bourgogne peu après :

« La pièce de Racine m'a paru belle, écrit-elle en sortant « ; nous y avons été.... Bajazet est beau, j'y trouve quelque embarras sur la fin ; mais il y a bien de la passion, et de la passion moins folle que celle àe Bérénice. Je trouve pourtant, à mon petit sens, qu'elle ne surpasse pas Andromaque. »

» Dédicace d'OEoiPE.

2 Lettre du 24 février 1673.

3 Lettre du 16 sept. 1671.

* Lettre du 13 janv. 1672.

5 Imitation du vers d'Alexandre, acte I, se. n.

« Du bruit de ses exploits mon âme importunée. » « Lettre du 15 janvier 1672.

Puis vient l'éloge de la supériorité incomparable de Corneille, qu'elle réitère avec une nouvelle chaleur quand elle fait passer la pièce de Racine à sa fille ;

« Voilà Bajazet. Si je pouvais vous envoyer la Chanipmeslé, vous trouveriez la pièce bonne ; mais sans elle, elle perd la moitié de son prix. Je suis folle de Corneille Il faut que tout cède à son génie i. »

Elle ajoute quelques jours après :

« Je suis au désespoir que vous ayez eu Bajazet par d'autres que par moi ; c'est ce chien de Barbin, qui me liait, parce que je ne fais pas des Princesses de Clèves et de Montpensier. Vous avez jugé très-juste et très-bien de Bajazet, et vous aurez vu que je suis de votre avis. Je voulais vous envoyer la Champmeslé pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé ; les mœurs des Turcs y sont mal observées : ils ne font point tant de façons peur se marier; le dénoûment n'est point bien préparé ; on n'entre point dans les raisons de cette grande tuerie. Il y a pourtant des choses agréables, mais rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine ; sentonsen toujours la différence. Les pièces de ce dernier ont des endroits froids et faibles, et jamais il n'ira plus loin ({m' Andromaque ; Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens, et au mien, si j'ose me citer. Racine fait des comédies pour la Champmeslé : ce n'est pas pour les siècles à venir : si jamais il n'est plus jeune, et qu'il cesse d'être amoureux, on verra si je me trompe. Vive donc notre vieil ami Corneille I Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent : ce sont des traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi ; et, en un mot, c'est le bon goût, tenez-vous-y *. »

Oui, c'est le bon gotàt, mais avec un léger excès d'enthousiasme pour l'un de nos deux grands poëtes tragiques, et avec quelque prévention contre l'autre.

Madame de Sévigné donna donc incontestablement, et avec une sorte de parti pris, une préférence trop marquée à Corneille sur Racine, ou plutôt elle déprécia trop Racine pour exaller Corneille ; mais assurément aussi son goût est loin d'avoir été égaré au point qu'on l'a prétendu sur le compte de l'auteur diAndromaque, de Phèdre et d'Athalie. Elle a bien pu commettre des erreurs de goût, comme de donner l'avantage à Mascaron sur Fléchier ; mais elle n'a jamais préféré Pradon à Racine ; elle n'a jamais dit ce mot qu'on lui a sottement imputé, que « Racine passerait comme le café. »

Mais que madame de Sévigné ait été un juge littéraire plus ou moins sûr, peu importe ; elle ne se posait pas en critique comme une madame Dacier, et elle ne joignait pas la cabale à l'insulte comme une madame Deshoulières. Relisons ses lettres, et nous ne songerons pas à la chicaner sur ses décisions hasardées.

Madame de Sévigné dit d'une de ses lettres : « Elle est un peu comme

1 Lettre du 9 mars 1672.

2 Lettre du I6 mars 1672.

celles de Cicéron '. » Peut-ôtre est-ce là le plus bel éloge et le plus juste qu'on puisse faire de cette admirable correspondance ; mais nous croyons qu'il ne dit pas encore assez.

On a débattu longtemps à outrance qui furent les plus grands écrivains des anciens ou des modernes. La question était mal posée ; c'est pourquoi on y fit tant de réponses contraires, et presque toujours plus ou moins fausses dans leur exagération. Les anciens furent, h. plusieurs égards, incontestablement supérieurs aux modernes, mais les modernes à leur tour les ont surpassés dans plus d'un genre littéraire. Ainsi, pour nous en tenir à notre sujet, assurément l'antiquité n'a rien de comparable à madame de Sévigné. Les lettres même de Cicéron, Ad familiares et à Atticus, pâlissent auprès de la correspondance, beaucoup moins travaillée, de la célèbre marquise. Cette spirituelle dame tranchait ainsi la dispute qui fit tant de bruit à son époque : « Les anciens sont beaux, mais nous sommes plus jolis. » Madame de Sévigné sut merveilleusement réunir le beau et le joli, en cela comparable à un de ses auteurs de prédilection qui, lui non plus, n'eut pas d'égal chez les anciens, à la Fontaine. On peut dire avec justesse, croyons-nous, que madame de Sévigné est, dans le style épistolaire, ce qu'est la Fontaine dans ses Fables, dans plusieurs de ses Contes, et dans quelques-unes de ses (Euvres diverses.

Pour compléter l'éloge du style de madame de Sévigné, il ne faut pas omettre de dire qu'on n'a pu, jusqu'à maintenant, l'admirer que dans un texte parfois très-défiguré par l'ignorance, par les maladroites épurations, ou par les suppressions déplorables des premiers éditeurs. Que de nouvelles beautés apparaîtront lorsqu'enfln l'on aura la reproduction parfaite et scrupuleuse de l'original ^ !

Madame de Sévigné, qui devait devenir immortelle par des causeries épistolaires avec sa fille qu'elle aima d'un amour si abandonné, fut la victime de sa tendresse maternelle. Elle succomba en Provence, le 17 avril 1696, âgée de soixante- dix ans, aux inquiétudes et aux fatigues que lui causait, depuis six mois, une grave maladie de sa fille. La sienne, qui ne s'était annoncée par aucun symptôme, fut courte. Elle garda sa force de tête jusqu'au dernier moment, et mourut avec courage et religion. « Cette personne si tendre et si faible pour tout ce qu'elle aimait, » écrit M. de Grignan à M. de Coulanges, au moment où madame de Sévigné venait d'expirer, « n'a trouvé que du courage et de la religion quand elle a cru ne devoir songer qu'à elle, et nous avons dû remarquer de quelle utilité et de quelle importance il est

1 Lettre du 6 avr. 1680.

2 M. Monmerqué avait trouvé trois volumes de l'incomparable correspondance écrits de la main même du célèbre cousin de madame de Sévigné, le comte de Bussy ; M. Walckenaer en avait découvert un quatrième ; trois autres encore, comprenant une période de douze années, ont été retrouvés, il y a quelques années, par M. Ludov. Lalanne. Nous avons parlé ci-dessus de la trouvaille faite par M. Capmas.

de se remplir l'esprit de bonnes choses et de saintes lectures pour lesquelles madame de Sévigné avait un goût, pour ne pas dire une avidité surprenante, par l'usage qu'elle a su faire de ses bonnes provisions dans les derniers moments de sa vie. )> Cette fin couronnait dignement une des existences de femme les plus irréprochables dont parle l'histoire. Petite-fille d'une sainte, la baronne de Chantai, et par elle agrégée dès l'enfance à l'institution des sœurs de Sainte-Marie, madame de Sévigné, bien qu'elle s'appelât modestement « une petite dévote qui ne vaut guère S » fut toujours religieuse, comme elle fut toujours vertueuse. Quelques hardiesses, quelques légèretés de paroles ne peuvent pas plus porter atteinte à sa piété ou à sa pureté, que certaines négligences ou incorrections clair-semées dans ses lettres ne peuvent diminuer sa gloire d'écrivain.

L'étendue de cette étude nous forcera d'économiser les extraits. Cependant, dans le peu que nous citerons, que de beautés de style, et aussi que de beautés indépendantes de l'élocution, pourront admirer ceux qui sont dignes d'admirer et de sentir madame de Sévigné 1

liettre de madame de SeTig^né à monsieur de Pompone pour lui apprendre le jug^ement du surintendant Fouquet.

Dimanche au soir, 21 sept. 1664.

Je mourais de peur qu'un autre que moi vous eût donné le plaisir d'apprendre la bonne nouvelle. Mon courrier n'avait pas fait une grande diligence; il avait dit en partant qu'il n'irait coucher qu'à Livry. Enfin il est arrivé le premier à ce qu'il m'a dit. Mon Dieu 1 que cette nouvelle vous a été sensible et douce, et que les moments qui délivrent tout d'un coup le cœur et l'esprit d'une si terrible peine font sentir un inconcevable plaisir ! De longtemps je ne serai remise de la joie que j'eus hier ; tout de bon elle était trop complète, j'avais peine à la soutenir. Le pauvre homme apprit cette bonne nouvelle par l'air ^ peu de moments après, et je ne doute pas qull ne l'ait sentie dans toute son étendue. Ce matin le roi a envoyé le chevalier du Guet à mesdames Fouquet ^ et leur commander de s'en aller toutes deux à Montluçon en Auvergne, le marquis et la marquise de Gharost à Ancenis et le jeune Fouquet a Joinville en Champagne. La bonne femme a mandé au Roi qu'elle avait soixante et douze ans, qu'elle suppliait Sa Majesté de lui donner son dernier

1 Lettre du 15 janvier 1690.

' Par des signaux.

' La femme et la mère du surintendant.

fils pour l'assister sur la fin de sa vie qui apparemment ne serait pas longue. Pour le prisonnier il n'a point encore su son arrêt. On dit que demain on le fait conduire à Pignerol, car le Roi change l'exil en une prison; on lui refuse sa femme contre toutes les règles. Mais gardez-vous bien de rien rabattre de votre joie pour tout ce procédé, la mienne en est augmentée s'il se peut. Je vous manderai fidèlement la suite de cette histoire qui est curieuse. Voilà ce qui s'est passé aujourd'hui ; à demain le reste.

Lundi soir.

Ce matin à dix heures on a mené M. Fouquet à la chapelle de la Bastille. Foucaut tenait son arrêt à la main. Il lui a dit: « Monsieur, il faut me dire votre nom afin que je sache à qui je parle. » M. Fouquet a répondu : « Vous savez bien qui je suis, et pour mon nom je ne le dirai non plus ici que je né l'ai dit à la chambre; et pour suivre le même ordre, je fais mes protestations contre l'arrêt que vous allez lire.» On a écrit ce qu'il disait, et en même temps Foucaut s'est couvert et a lu l'arrêt. M. Fouquet l'a écouté découvert. Ensuite on a séparé de lui Péquet 1 et Lavolée 2. Et les cris, et les pleurs de ces pauvres gens ont pensé fendre le cœur de ceux qui ne l'ont pas de fer. Ils faisaient un bruit si étrange, que M. d'Artagnan a été obligé de les aller consoler, car il semblait que ce fût un arrêt de mort qu'on vînt de lire à leur maître. On les a mis tous deux dans une chambre à la Bastille ; on ne sait ce qu'on en fera.

Cependant M. Fouquet estallé dans la chambre de d'Artagnan. Pendant qu'il y était, il a vu, par la fenêtre, qu'on venait de reprendre quelques papiers qui étaient entre les mains de M. d'Artagnan. M. Fouquet l'a aperçu; il l'a salué avec un visage plein de joie et de reconnaissance. Il lui a même crié qu'il était son très-humble serviteur. M. d'Ormesson lui a rendu son salut avec une très-grande civilité, et s'en est venu le cœur tout serré me raconter ce qu'il avait vu.

A onze heures il y avait un carrosse prêt, où M. Fouquet est entré avec quatre hommes, M. d'Artagnan à cheval avec cinquante mousquetaires. Il le conduira jusqu'à Pignerol, où. il le laissera en prison sous la conduite d'un nommé Saint-Mars qui est fort honnête homme et qui prendra cinquante soldats pour le garder. Je ne sais si on lui a donné un autre valet de chambre.

1 Jean Péquet, né à Dieppe, anatomiste célèbre et médecin de Fouquet. * Valet de chambre de Fouquet.

Si vous saviez comment cette cruauté paraît à tout le monde, de lui avoir ôté ces deux hommes Pecquet et Lavolée: c'est une chose inconcevable ! on en tire même des conséquences fâcheuses, dont Dieu le préservera comme il a fait jusqu'ici. Il faut mettre sa confiance en lui, et le laisser sous sa protection, qui lui a été si salutaire.

On lui refuse toujours sa femme. On a obtenu que la mère n'ira qu'au Parc, chez sa fille qui est abbesse^.L'écuyer^ suivra sa belle-sœur, il a déclaré qu'il n'avait pas de quoi se nourrir ailleurs. Monsieur et mesdames de Gharost vont toujours à Ancenis. M. Bailly, avocat général, a été chassé pour avoir dit à Gisaucourt devant le jugement du procès qu'il devrait bien remettre en honneur la compagnie du grand Conseil, et qu'elle serait bien déshonorée si Chamaillard, Pussort et lui allaient le même train. Cela me fâche à cause de vous ; voilà une grande rigueur.

« Tantœne animis cœlestibus irœ^ ? »

Mais non, ce n'est point de si haut que cela vient. De telles vengeances si rudes et si basses ne sauraient partir d'un cœur comme celui de notre maître. On se sert de son nom, et on le profane, comme vous le voyez.

Adieu, moucher Monsieur, je ne suis pas si modeste que vous, et sans me sauver dans la foule je vous assure que je vous aime et vous estime très-fort.

A monsieur de Pompone, alors ambassadeur à Stokholm^ pendant que madame de Slévig^né était aTec sa femme au château de Frênes.

A Frênes, 1" août 1C67.

N'en déplaise au service du Roi, je crois, monsieur l'ambassadeur, que vous seriez tout aussi aise d'être ici avec nous, que d'être à Stockholm à ne regarder le soleil que du coin de l'œil. Il faut que je vous dise comme je suis ici présentement. J'ai M. d'Andilly à ma main gauche, c'est-à-dire du côté du cœur; j'ai madame de la Fayette à ma droite, madame du Plessis de-

1 Marie-Elisabeth Fouquet, sœur du surintendant, abbesse du Parc-aux- Dames, près Senlis.

* Gilles Fouquet, premier écuyer du Roi.

* Virgile, Enéide, liv. I, v. 11 : « Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dieux. »

vant moi, qui s'amuse à barbouiller de petites images ; madame de Motteville un peu plus loin, qui rêve profondément; notre oncle de Cessac, que je crains parce que je ne le connais guère; madame de Gaderousse ; sa sœur, qui est un fruit nouveau que vous ne connaissez pas, et mademoiselle de Sévigné sur le tout, allant et venant par le cabinet comme de petits frelons. Je suis assurée. Monsieur, que toute cette compagnie vous plairait fort, et surtout, si vous voyiez de quelle manière on se souvient de vous, combien l'on vous aime et le cbagrin que nous commençons d'avoir contre Votre Excellence, ou pour mieux dire contre votre mérite qui vous tient si longtemps à quatre ou cinq cents lieues de nous.

La dernière fois que je vous écrivis, j'avais toute ma tristesse et toute celle de mes amis. Présentement, sans que rien soit changé, nous avons toutes repris courage; on s'est accoutumé à son malheur, ou l'espérance nous soutient le cœur. Enfin nous revoilà tous ensemble pour parler avec assez dejoiedeBayardset de comtesses de Chiverny, et même pour souhaiter encorequelque nouvel enchantement. Mais les magies à'Amallhée ^ ne sont pas encore en train, de sorte que nous remettons l'ouverture du théâtre pour la Saint-Martin.

Cependant le Roi s'amuse à prendre la Flandre, et Castel- Rodrigue 2 à se retirer de toutes les villes que Sa Majesté veut avoir. Presque tout le monde est en inquiétude ou de son fils, ou de son frère, ou de son mari, car, malgré toutes nos prospérités, il y a toujours quelques blessés ou quelques tués. Pour moi, qui espère y avoir quelque gendre, je souhaite en général la conservation de toute la chevalerie.

Au comte de Bussy-Rabutin pour lui annoncer le mariage de

sa fille.

A Paris, ce 4 décembre 1G68.

Il faut que je vous apprenne une nouvelle qui, sans doute, vous donnera de la joie ; c'est qu'enfin la plus jolie fille de France épouse, non pas le plus joli garçon, mais un des plus honnêtes hommes du royaume ; c'est M. de Grignan que vous connaissez il

1 On jouait à Frênes des petites pièces de société dont les sujets étaient puisés dans les romans de chevalerie pour lesquels madame de Sévigné avait un grand faible.

* Le marquis de Castel-Rodrigo, gouverneur de Flandre.

y a longtemps. Toutes ses femmes sont mortes pour faire place à votre cousine, et même son père et son frère par une bonté extraordinaire, de sorte qu'étant plus riche qu'il ne l'a jamais été, et se trouvant d'ailleurs et par sa naissance, et par ses établissements, et par ses bonnes qualités, tel que nous le pouvions souhaiter, nous ne le marchandons point, comme on a accoutumé de faire; nous nous en fions bien aux deux familles qui ont passé avant nous. Il paraît fort content de notre alliance, et aussitôt que nous aurons des nouvelles de l'archevêque d'Arles son oncle, son autre oncle l'évêque d'Uzès étant ici, ce sera une affaire qui s'achèvera avant la fm de l'année. Comme je suis une dame assez régulière, je n'ai pas voulu manquer à vous en demander votre avis et votre approbation. Le public en paraît content, c'est beaucoup : car, on est si sot, que c'est quasi sur cela qu'on se règle.

Mais voici encore un autre article sur quoi je veux que vous me contentiez s'il vous reste un brin d'amitié pour moi. Je sais que vous avez mis au bas du portrait que vous avez de moi, que j'ai été mariée à un gentilhomme breton, honoré des alliances de Vallé et de Rabutin. Cela n'est pas juste, mon cher cousin : je suis, depuis peu, si bien instruite de la maison de Sévigné, que j'aurais sur ma conscience de vous laisser dans cette erreur. Il a fallu montrer notre noblesse en Bretagne, et ceux qui en ont le plus ont pris plaisir de se servir de cette occasion pour étaler leur marchandise. Voici la nôtre :

Quatorze contrats de mariage de père en fils; trois cent cinquante ans de chevalerie ; les pères quelquefois considérables 'dans les guerres de Bretagne, et bien marqués dans l'histoire; quelquefois retirée chez eux comme des Bretons, quelquefois de grands biens, quelquefois de médiocres ; mais toujours de bonnes et de grandes alliances.

Celles de trois cent cinquante ans au bout desquelles on ne voit que des noms de baptême, sont du Quelnec, Montmorency, Baraton et Châteaugiron. Ces noms sont grands : ces femmes avaient pour maris des Rohan et des Clisson. Depuis ces quatre, ce sont des Guesclin, des Coetquen, des Rosmadec^ des Clindon, des Sévigné de leur même maison; des du Bellay, des Rieux, des Bodegal, des Plessis Ireul et d'autres qui ne me reviennent pas présentement, jusqu'à Vallé et jusqu'à Rabutin. Tout cela est vrai, il faut m'en croire.

Je vous conjure donc, mon cousin, si vous me voulez obliger, de changer votre écriteau, et si vous n'y voulez point mettre de

bien, n'y mettez pointde rabaissement; j'attends cette preuve^de votre justice et du reste d'amitié que vous avez pour moi.

lladame de fSévig^né s'excuse près de son g^endre d'aToir retenu sa fille qui devait partir pour le rejoindre à Aix.

Paris, vendredi 16 janvier 1671.

Hélas ! je l'ai encore cette pauvre enfant, et, quoi qu'elle ait pu faire, il n'a pas été en son pouvoir de partir le 10^ de ce mois, comme elle en avait le dessein. Les pluies ont été et sont encore si excessives, qu'il y aurait eu de la folie à se hasarder. Toutes les rivières sont débordées; tous les grands chemins sont noyés, toutes les ornières sont cachées ; on peut fort bien verser dans tous les gués. Enfin la chose est au point que madame de Rochefort, qui est chez elle à la campagne, qui brûle d'envie de revenir à Paris où son mari la souhaite et où sa mère l'attend avec une impatience incroyable, ne peut se mettre en chemin, parce qu'il n'y a pas de sûreté, et qu'il est vrai que cet hiver est épouvantable. 11 n'a pas gelé un moment, et il a plu tous les jours comme des pluies d'orage. Il ne passe plus aucun bateau sous les ponts, les arches du Pont-Neuf sont quasi comblées, enfin, c'est une chose étrange. Je vous avoue que l'excès d'un si mauvais temps fait que je me suis opposée à son départ pendant quelques jours. Je ne prétends pas qu'elle évite le froid, ni lesboues, ni les fatigues du voyage ; mais je ne veux pas qu'elle soit noyée. Cette raison, quoique très-forte, ne la retiendrait pas présentement, sans le coadjuteur, qui part avec elle, et qui est engagé de marier sa cousine d'Harivart. Cette cérémonie se fait au Louvre. M. de Lyonne est le procureur. Le Roi lui a parlé (je dis M. le coadjuteur). Cette affaire s'est retardée d'un jour à l'autre, et ne se fera peut-être que dans huit jours. Cependant, je vois ma fille dans une telle i mpatience de partir, que ce n'est pas vivre que le temps qu'elle passe ici présentement; et si le coadjuteur ne quitte là cette noce, je la vois disposée à faire une folie qui est de partir sans lui. Ce serait une chose si étrange d'aller seule, et c'est une chose si heureuse pour elle d'aller avec

' Jean-Baptiste-Adhémar do Monteil de Grignan, frère du comte de Grignan, était depuis 1667 archevêque de Claudiopolis et coadjuteur de son oncle l'archevêque d'Arles; il devint archevêque d'Arles en 1697, h. l'âge de cinquanteneuf ans. Le coadjuteur et son sobriquet de seigneur Corbeau reviennent souvent dans la correspondance.

son beau-frère, que je ferai tous mes efforts pour qu'ils ne se quittent pas. Cependant les eaux s'écouleront un peu. Je veux vous dire de plus que je ne sens point le plaisir de l'avoir présentement, je sais qu'il faut qu'elle parte ; ce qu'on fait ici ne consiste qu'en devoirs et en affaires.

On ne s'attache à aucune société, on ne prend aucun plaisir, on a toujours le cœur serré, on ne cesse de parler des chemins, des pluies, des histoires tragiques de ceux qui se sont hasardés. En un mot, quoique je l'aime comme vous le savez, l'état oi^ nous sommes à présent nous pèse et nous ennuie. Ces derniers jours n'ont aucun agrément. Je vous suis très-obligée, mon cher comte, de toutes vos amitiés pour moi, et de toute la pitié que je vous fais. Vous pouvez mieux que nul autre comprendre ce que je souffre, et ce que je souffrirai. Je suis fâchée pourtant que la joie que vous aurez de lavoir puisse être troublée par cette pensée. Voilà les changements et les chagrins dont la vie est mêlée. Adieu, mon très-cher comte, je vous tue par la longueur de mes lettres; j'espère que vous verrez le fond qui me les fait écrire.

liCttre à madame de Cirig^nan. Réponse à une lettre dans laquelle madame de Cirignan parle à 8a mière des dang^ers qu'elle a courus en traTersant le Rhône à Avig^non.

Mardi 3= mars 1671.

Si vous étiez ici, ma chère bonne, vous vous moqueriez de moi; j'écris de provision ; mais c'est par une raison bien différente de celle que je vous donnais un jour pour m'excuser d'écrire à quelqu'un une lettre qui ne devait partir que dans deux jours : c'était parce que dans deux jours je n'aurais pas autre chose à lui dire. Voici tout le contraire, c'est que j'aime à vous entretenir à toute heure et que c'est la seule consolation que je puisse avoir présentement.

Je suis aujourd'hui toute seule dans ma chambre par l'excès de ma mauvaise humeur : je suis lasse de tout ; je me suis fait un plaisir de dîner ici, et je m'en fais un de vous écrire hors de propos ; mais, hélas ! vous n'avez pas de ces loisirs-là. J'écris tranquillement et je ne comprends pas même que vous puissiez lire de même : je ne vois pas un moment oh vous soyez à vous.

Je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se lasser d'être auprès de vous et qui peut à peine comprendre son bonheur ;

je vois des harangues, des compliments, des civilités, il faut répondre à tout cela, vous êtes accablée; moi-même, sur ma petite boule, je n'y suffirais pas. Que fait votre paresse pendant tout ce tracas ? Elle soufTre, elle se retire dans quelque petit cabinet, elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place; elle vous attend dans quelque moment perdu pour vous faire au moins souvenir d'elle en vous disant un mot en passant. « Hélas ! dit-elle, mais vous m'oubliez, songez que je suis votre plus ancienne amie, celle qui ne vous ai jamais abandonnée, la fidèle compagne de vos plus beaux jours, celle qui vous consolais de tous les plaisirs, et quelquefois vous les faisais * haïr ; celle qui vous ai empêchée de mourir d'ennui et en Bretagne et dans votre grossesse. Quelquefois votre mère troublait nos plaisirs, mais je savais bien oîi vous reprendre, et elle avait des égards pour moi; présentement, je nesais plus où j'en suis ; la dignité et l'éclat de votre marimeferaient périr si vous n'avez pas pitié de moi. » Il raè semble que vous lui dites en passant un petit mot d'amitié, vous lui donnez quelque espérance de la posséder à Grignan, mais vous passez vite et vous n'avez pas le loisir d'en dire davantage. Le devoir et la raison sont autour de vous, qui ne vous donnent pas un moment de repos. Moi-même qui les ai toujours tant honorés, je leur suis contraire, et ils me le sont ; le moyen qu'ils vous donnent le temps de lire de pareilles lanterneries ! Je vous assure, ma chère bonne, que je songe à vous continuellement, et je sens tous les jours ce que vous me dîtes une fois, qu'il ne fallait point appuyer sur ces pensées. Si l'on ne glissait pas dessus, on serait toujours en larmes, c'est-à-dire moi. Il n'y a lieu, dans cette maison, qui ne me blesse le cœur. Toute votre chambre me tue; j'y ai fait mettre un paravent tout au milieu pour rompre un peu la vue d'une fenêtre sur ce degré par où je vous vis monter dans le carrosse de d'Hacqueville, et par où je vous rappelai. Je me fais peur quand je pense combien alors j'étais capable de me jeter par la fenêtre, car je suis folle quelquefois : ce cabinet où je vous embrassai sans savoir ce que je faisais, ces capucins ^ où j'allai entendre la messe, ces larmes qui tombaient de mes yeux à terre comme si c'eût été de l'eau qu'on eût répandue ; Sainte- Marie, madame de la Fayette, mon retour dans cette maison, votre ap-

i Grammaticalement il faudrait la troisième personne après tous ces verbes qui ont pour sujet celle qui.

2 Les Capucins de la rue d'Orléans au Marais : l'église de ce couvent est maintenant la paroisse de Saint-François d'Assise,

Prosateurs du xviie siècle. I. 27

partement, la nuit et le lendemain, et votre première lettre, et les autres, et encore tous les jours, et tous les entretiens de ceux qui entrent dans mes sentiments : ce pauvre d'Hacqueville est le premier, je n'oublierai jamais la pitié qu'il eut de moi. Voilà donc où j'en reviens : il faut glisser surtout cela et se bien garder de s'abandonner à ses pensées et aux mouvements de son cœur. J'aime encore mieux m'occuper de la vie que vous faites présentement; cela me fait une diversion, sans m'éloigner de mon sujet et de mon objet qui est ce qui s'appelle poétiquement l'objet aimé. Je songe donc à vous et soubaite toujours de vos lettres; quand je viens d'en recevoir, j'en voudrais bien encore. J'en attends présentement, et reprendrai ma lettre quand j'en aurai reçu. J'abuse de vous, ma chère bonne ; j'ai voulu, aujourd'hui, me permettre cette lettre d'avance; mon cœur en avait besoin; je n'en ferai pas une coutume.

Mercredi.

Ah ! ma bonne, quelle peinture de l'état où vous avez été ! que je vous aurais mal tenu ma parole si je vous avais promis de n'être point effrayée d'un si grand péril 1 Mais il est impossible de se représenter votre vie si proche de sa fin, sans frémir. Ce Rhône qui fait peur à tout le monde, ce pont d'Avignon où l'on a tort de passer même après avoir pris toutes ses mesures I un tourbillon de vent vous jette violemment sous une arche. Par quel miracle n'avez-vous pas été brisés et noyés en un moment? Et M. de Grignan vous laisse embarquer pendant un orage ; et quand vous êtes téméraire, il trouve plaisant de l'être encore plus que vous ; au lieu de vous faire attendre que l'orage soit passé, ilveut bien vous exposer. Ah! mon Dieu ! qu'il eût été bien mieux d'être timide, et de vous dire que, si vous n'aviez point de peur, il en avait lui, et de ne point souffrir que vous traversassiez le Rhône par un temps comme celui qu'il faisait ! Que j'ai de peine à comprendre sa tendresse en cette occasion ! je ne soutiens pas cette pensée, j'en frissonne, et je m'en suis réveillée avec des sursauts dont je ne suis pas la maîtresse. Trouvez-vous toujours que le Rhône ne soit que de l'eau ? De bonne foi, n'avezvous point été effrayée d'une mort si proche et si inévitable ? Mais encore serais-je un peu consolée si cela vous rendait moins hasardeuse pour l'avenir, et si une aventure comme celle-là vous faisait voir les dangers comme ils sont. Je vous prie de m'avouer ce qui vous en est resté, je crois du moins que vous aurez rendu grâce à Dieu de vous avoir sauvée. Pour moi, je suis

SEVIGNE. 419

persuadée que les messes que j'ai fait dire tous les jours pour vous ont fait ce miracle, et je suis plus obligée à Dieu de vous avoir conservée en cette occasion, que de m'avoir fait naître. C'est à M. de Grignan que je m'en prends. Le coadjuteur a bon temps ! il n'a été grondé que pour la montagne de Tarare ; elle me paraît présentement comme les pentes de Nemours. M. Busche m'est venu voir tantôt, j'ai pensé l'embrasser en songeant comme il vous a bien menée ; je l'ai fort entretenu de vos faits et gestes, et puis je lui ai donné de quoi boire un peu à ma santé. Cette lettre vous paraîtra bien ridicule, vous la recevrez dans un temps où vous ne songerez plus au pont d'Avignon. Faut-il que j'y pense, moi, présentement ? C'est le malbeur des commerces si éloignés ; il faut s'y résoudre, et ne pas même se révolter contre cet inconvénient : cela est naturel et la contrainte serait trop grande d'étouffer toutes ses pensées. Il faut entrer dans l'état naturel où l'on est, en répondant à une chose qui tient au cœur. Vous serez donc obligée de m'excuser souvent. J'attends des relations de votre séjour à Arles, je sais que vous y aurez trouvé bien du monde. Ne m'aimez-vous point de vous avoir appris l'italien ? Voyez comme vous vous en êtes bien trouvée avec ce vice-légat 1; ce que vous dites de cette scène est excellent, mais que j'ai peu goûté le reste de votre lettre ! je vous épargne mes éternels recommencem.ents sur ce pont d'Avignon, je ne l'oublierai de ma vie ^.

' La ville d'Avignon et le Comtat étaient gouvernés au nom du Pape par un vice-légat.

2 Le texte de toutes ces lettres est emprunté à la collection des Grands Ecrivains de la France, publié; par la librairie Hachette.

MAINTENON (Françoise-d'Aubigné^ marquise de)

Il est peu de personnages historiques qui aient été si discutés, et contre lesquels il se soit répandu un pareil débordement de calomnies. Depuis l'époque où le duc de Saint-Simon exhalait en secret son venin contre cette dame illustre; où madame de Bavière, mère du Régent, Philippe d'Orléans, violente jusqu'au comique dans sa haine inexplicable, la représentait comme un mauvais génie et le diable en personne, et, après avoir épuisé les plus monstrueuses accusations, ajoutait sérieusement : « Tout le mal qu'on dit de cette femme diabolique est encore au-dessous de la vérité; « depuis l'époque où, indépendamment des protestants, des jansénistes, des quiétistes, on vit s'acharner contre elle des hommes plus désintéressés, comme le marquis de la Fare ; depuis lors, des écrivains partiaux, en nombre infini, s'étaient mis en possession de lui imputer des sentiments ambitieux, un esprit d'intrigue, de la sécheresse et de la dureté d'âme, une intolérance persécutante, de la minutie et de l'étroitesse dans la dévotion, et môme une hypocrisie habile à couvrir la licence de ses mœurs. Mensonges et sottises pénibles à rappeler, dont la réfutation demanderait des volumes. Heureusement, la publication de ses Lettres authentiques et de ses divers Opuscules et Mémoires a déjà détrompé bien des esprits prévenus, et l'on commence généralement à se figurer madame de Maintenon tout autre qu'on ne se l'était imaginée jusqu'alors.

Dans l'étude que nous allons lui consacrer, nous l'examinerons principalement sous les rapports qui lui assurent un noble rang parmi les esprits les plus éminents du dix-septième siècle. Cependant nous ne négligerons complètement aucun des titres qui font d'elle une des femmes non-seulement les plus étonnantes, mais les plus admirables qu'offre l'histoire.

Elle naquit le 27 novembre 163o S de Constant d'Aubigné, baron de Surineau, et d'Anne de Cardillac.

Constant d'Aubigné était fils du célèbre Agrippa d'Aubigné qui le charge, dans ses Mémoires, des plus énormes griefs, et qui l'a maudit pour avoir abjuré le calvinisme dans lequel il avait été élevé, et pour avoir trahi son père.

1 L' acte de baptême de Franc. d'Aubigné, qu'on a publié, constate qu'elle n aquit, le 27 nov. 1635, à la conciergerie de Niort, où son père était détenu.

MAlNTEiNON. 421

« Comme Dieu ne veut pas que ses grâces soient attachées à la chair ni au sang, dit Tardent huguenot, Constant, fils aîné et unique d'Aubigné, fut nourri par son père avec tout le soin et dépense qu'on eût pu employer au fils d'un prince, institué parles plus excellents précepteurs qui fussent en France, jusques à être choisis et soustraits des meilleures maisons, en doublant les gages. Ce misérable, premièrement débauché à Sedan par les ivrogneries et les jeux, et puis s'étant détraqué des lettres, s'acheva de perdre dans les jeux, dans la Hollande. Peu de temps après, en l'absence de son père, se maria à la Rochelle à une malheureuse femme que depuis il a tuée. Le père, le voulant engager hors de la cour, lui fit donner et lui dressa à ses dépens un régiment à la guerre du prince de Condé. Mais rien ne pouvant satisfaire à l'insolence d'un esprit perdu, il se jeta à la cour, où il perdit au jeu vingt fois ce qu'il avait vaillant, et h cela ne trouva remède que de renoncer sa religion. Il fut très-bien reçu pour être un esprit sublime sur tous ceux de son siècle. Le père, averti de sa grande fréquentation avec les jésuites, lui défendit par lettres telle compagnie ; il répondit qu'à la vérité il entretenait le père Arnou et du Mets. Le vieillard répliqua que ces deux noms lui faisaient peur. Tant y a qu'il eut un bref du pape pour fréquenter les prêches et participer à la cène de la religion prétendue réformée ; et là-dessus vint en Poitou pour empoigner les places de son père, qui, pour le mieux retirer, lui donna sa lieutenance dans Maillezay ; et lui, s'étant retiré au Dognon, lui en

laissa l'entière administration. Maillezay fut bientôt un berlan, un b et une

boutique de faux-raonnayeurs, et le galant se vante à la cour qu'il n'avait plus de soldats qui ne fussent pour lui contre son père ; lequel, averti de toutes ces choses par les églises, et plus particulièrement par une dame de la cour, met des pétards et quelques échelles dans un bateau, et arrivé dans le derrière de Maillezay, s'avance seul, travesti, pour gagner la porte de la citadelle ; à quoi la sentinelle voulant faire refus, il lui sauta au collet avec un poignard, se fit maître et chassa ceux qu'il estimait infidèles i. »

Suit une longue énumération des autres crimes de ce méchant que l'implacable Agrippa déshérita dans son testament en rappelant avec amertume toutes ses horribles actions.

« Au même temps que mon aîné s'est rendu ennemi de Dieu et de son père, a renoncé et trahi l'un et l'autre et a produit infinis exemples d'horreur ; l'autre, Nathan, s'est rendu recommandable par probité de vie, doctrine non commune, m'a accompagné en mes périls contre l'autre. Je lui ai permis de porter, lui et les siens, le nom d'Aubigné, et veux que les miens autorisent cette bonne volonté.

Premièrement, je déclare Constant d'Aubigné, mon fils aîné et unique, pour le destructeur du bien et honneur de la maison, en tant qu'en lui a été, et pour avoir mérité d'être entièrement déshérité par plusieurs offenses énormes, particulièrement pour avoir été accusateur et calomniateur de son père en crime de lèse-majesté ; c'est pourquoi je le prive de tous mes meubles et acquêts de quelque qualité quils soient : toutefois, s'il se présente quelque enfant bien légitime de lui, à ses enfants, non à lui, je laisse la terre des Landes Guinemerprès-Mer, qui est mon seul patrimoine 2. »

1 Mém. d'Ag. d'Aubigné, année 1G23.

* Testament d'Ag. d'Aubigné, à la suite des Mém., éd. Lai.

L'indignation d 'A grippa fut surtout excitée par une lâche perfidie de son fils. Feignant un retour sincère au calvinisme, il s'était réconcilié avec son père, était allé en Angleterre, avait été admis, au nom d'Agrippa, dans les conseils où l'on décida de venir au secours de la Roclielle assiégée par le cardinal de Richelieu (1627), et, de retour à Paris, avait tout révélé au gouvernement français. C'est alors que son père, dans le transport de sa colère, renonça pour toujours à le revoir, le déshérita et le maudit. Le ministre, pour récompenser les services de ce traître, en apparence cathoHque et sujet dévoué, lui accorda le titre d'écuyer du roi, une place de gentilhomme de la chambre, et la baronnie de Surineau, qui avait été confisquée autrefois sur sa famille. Le 27 décembre 1627, il épousa, à Bordeaux, mademoiselle de Cardillac, fille de Pierre de Cardillac, seigneur de Lalane, et de Louise de Montalembert. Toujours également livré à ses vices, il eut bientôt mangé son bien. Alors il conçut la pensée de former un établissement à la Caroline, et, pour l'exécuter, il noua avec le gouvernement anglais des intelligences dont la découverte le fit enfermer au Château- Trompette à Bordeaux (1632). Quelque temps après, il obtint parles sollicitations de sa femme d'être transféré aux prisons de Niort, en Poitou, pour être plus près de sa famille dont il espérait des secours dans sa détresse.

C'est dans la conciergerie de cette prison que naquit, le 27 novembre 1633, Françoise d'Aubigné, dont la vie devait offrir tant d'étonnantes vicissitudes.

Madame de Villette, sœur de Constant d'Aubigné, vint au secours de son frère dans sa prison, se chargea de ses trois enfants, les emmena au château de Murçay, qui était dans le voisinage de Niort, et donna à la petite Françoise, qui venait de naître, la même nourrice qu'à sa fille. Cependant, madame d'Aubigné obtint l'élargissement de son mari (vers 163S ou 1639), et il partit pour la Martinique, où l'on commençait à fonder des établissements coloniaux : M. de Cérignac, seigneur en chef de l'île de la Grenade, lui avait offert le commandement de cette île, grande et belle, mais couverte de bois, et habitée seulement d'un petit nombre de Français pauvres ^ Il y acquit une fortune assez considérable, qu'il perdit ensuite au jeu, et bientôt après il mourut, vers 1645, dans un petit emploi militaire qui suffisait à peine à faire vivre sa famille. Après sa mort, madame d'Aubigné revint en France avec ses enfants. La petite Françoise avait alors neuf ou dix ans.

Madame d'Aubigné, femme d'esprit comme de vertu, avait cultivé du mieux qu'elle avait pu dans sa position l'intelligence précoce de sa fille. Elle l'avait mise dès l'enfance à de solides lectures, particulièrement à celle de la Vie des grands hommes de l'antiquité par Plutarque*, en ayant soin de lui faire rendre compte de tout ce qu'elle lisait.

1 Le P. Laguille.

2 Entretiens sur l'Éducaf., XXXVIII.

De bonne heure aussi elle avait su la former au style, en l'obligeant d'écrire souvent à sa tante de Villelte.

Ce fut pour madame d'Aubigné une cruelle nécessité d'être contrainte de confier de nouveau sa fille chérie à madame de Villette. Surtout elle tremblait pour les principes religieux de son enfant ; et ce n'était pas sans motif : elle eut bientôt la douleur de lui voir embrasser le calvinisme dont madame de Villette faisait profession. Son père, huguenot relaps, semblait avoir présagé ce changement de religion de la petite Francine qu'il croyait trop spirituelle et trop raisonnable pour pei'sister dans la foi de sa mère. « J'ai ouï dire à madame de Maintenon, écrit madame de Caylus, que, la tenant entre ses bras, il lui disait : Est-il possible que vous, qui avez tant d'esprit, puissiez croire tout ce qu'on vous apprend dans votre catéchisme ' ? »

Cette abjuration fit retirer Françoise d'Aubigné des mains de sa tante; et on la confia à celles d'une autre de ses parentes, madame de Neuillant. Cette dame, peut-être à la prière de madame d'Aubigné, obtint un ordre pour ramener Françoise à la religion de sa mère. Exhortations et conférences demeurèrent longtemps infructueuses. Madame de Neuillant eut alors recours à des duretés et à des humiliations qu'elle poussa jusqu'à reléguer mademoiselle d'Aubigné parmi les domestiques, et jusqu'à lui faire garderies dindons. « Je commandais dans la basse-cour, disait-elle depuis, et c'est par ce gouvernement que mon règne a commencé. »

Mademoiselle d'Aubigné fut enfin soustraite à ces indignes traitements qui n'auraient jamais pu vaincre sa résistance. Ce ne fut qu'après un certain temps de séjour au couvent des Ursulincs de la rue Saint-Jacques de Paris, que la persuasion la fit enfin céder et abjurer. Françoise d'Aubigné fit alors sa première communion; mais, de ce moment, madame de Villelte cessa d'acquitter sa pension. Madame de Neuillant se refusant à tout sacrifice, et les religieuses ne pouvant la garder gratuitement, elle revint auprès de sa mère, qui, forcée de plaider contre la famille de son mari, était réduite à chercher sa subsistance dans le travail de ses mains, et mourut bientôt de douleur et de misère, n'ayant obtenu pour tout dédommagement qu'une pension de deux cents livres-.

La jeune orpheUne restait seule et sans appui. Son abjuration ne lui permettait pas de se rendre chez madame de Villette. Pendant trois mois, navrée de douleur, elle se tint renfermée dans une petite cham- . bre à Niort. Elle fut enfin obligée de se réfugier auprès de madame de Neuillant, dont elle dut encore éprouver les duretés.

1 Les Souvenirs de madame de Caylus, 1805, in-12, p. 11.

* Le P. Laguille fait mourir madame d'Aubigné à l'Ile Saint-Christophe, dansla Guadeloupe, pendant qu'elle attendait un bâtiment qui pût la transporter dans sa patrie. Ses enfants auraient été recueillis par une demoiselle Rossignol et par ses soins envoyés en France, où pendant assez longtemps ils auraient Oté réduits à la condition des mendiants.

Cependant Françoise d'Aubigné était devenue une grande et belle personne, et l'on commençait à la remarquer. Bientôt le chevalier de Méré, qui la rencontra chez madame de Neuillant, se chargea de lui apprendre le monde et les belles manières dans le goût des précieuses, science où ce bel esprit raffiné était passé maître. Le premier il fit connaître dans les cercles mademoiselle d'Aubigné qu'il appelait la jeune Indienne.

Mademoiselle d'Aubigné ne tarda pas à faire une autre connaissance qui devait mettre un terme à sa situation précaire. Madame de Neuillant, quand elle venait à Paris, conduisait souvent sa pupille chez le poëte burlesque Scarron. Ce malheureux perclus dont le cœur était bon, malgré sa causticité, fut touché de ce qu'il connut des amertumes dont la charmante et spirituelle orpheline était abreuvée par sa parente. Il lui proposa de lui payer sa dot, si elle voulait se faire religieuse, ou de l'épouser, si elle voulait se marier. Mademoiselle d'Aubigné préféra le maiiage, et l'année suivante, n'étant encore âgée que de seize ans, elle donna la main au poëte qui lui reconnut dans le contrat « deux grands yeux fort mutins, un très-beau corsage, une paire de belles mains et beaucoup d'esprit. » Elle a défini son mariage « une union où le cœur entrait pour peu de chose, et le corps pour rien, » Si elle ne' fut pas véritablement l'épouse de Scarron plus âgé qu'elle de vingt-cinq ans, elle fut pour lui une amie sincère et une compagne dévouée, et cette union procura de grands avantages à l'un et à l'autre.

Cette belle jeune femme soignait avec tendresse « le pauvre estropié* » dans ses souffrances presque continuelles, et lui servait de secrétaire quand il se portait bien. Dans ses moments de liberté, elle lisait, elle écrivait, elle étudiait les langues. Elle apprit ainsi l'italien, le latin, l'espagnol.

L'intelligence de cette femme si heureusement douée de la nature se développa et se cultiva dans la maison de celui dont elle avait pris le nom, maison qui était un rendez-vous très-fréquenté d'hommes du monde et de gens de lettres, et où l'on rencontrait fréquemment les Coulanges, les d'Albret, les Saint-Évremond, madame de Sévigné, mademoiselle de Scudéri, Ninon de l'Enclos. Tous les visiteurs étaient émerveillés de tant d'esprit joint à tant de grâce et à une bonté naturelle qui avait fait aimer mademoiselle d'Aubigné de tout le monde dès ses tendres années. Le pensionnaire d'Anne d'Autriche appréciait plus que personne le rare mérite de sa femme ; il la consultait sur ses ouvrages, et suivait ses avis jusqu'à modifier essentiellement ou môme à supprimer des passages où il s'était trop abandonné à sa verve licencieuse.

Elle avait vingt-cinq ans quand Scarron la laissa veuve et sans ressource (octobre 1660).

1 Entretiens de madame de Maintenon.

Madame Scarron excita l'intérêt de nombre de gens de qualité qui connurent sa détresse-. Le marquis de Puyguilhem, fameux plus tard sous le nom de duc de Lauzun, obtint de la reine qu'elle continuât à la jeune veuve la pension de son mari, et même del,oOO livres la portât à 2,000. Bien qu'elle se fût alors retirée dans son ancien couvent des Ursulines, elle ne cessa pas de voir la plus haute société. Elle fut accueillie avec empressement chez la maréchale d'Albret, où elle rencontra mesdames de la Fayette, de Coulanges et de Sévigné, de Thianges et de Montespan, la marquise de Sablé, et le duc de la Rochefoucauld. Elle fréquentait aussi l'iiôtel de Richelieu, où trônait l'abbé Testu. Dans chacun de ces cercles choisis le charme de sa conversation éclata au point que son directeur lui ordonna, mais inutilement, de se rendre ennuyeuse en compagnie, pour mortifier la passion qu'il avait aperçue en elle de « plaire par son esprits » Elle se fit chérir par les qualités de son âme, autant qu'elle se fit admirer par les grâces de son esprit et la sûreté de son jugement. « Outre qu'elle est belle, et de cette beaulé qui plaît toujours, écrivait le chevalier de Méré, elle est reconnaissante, secrète, douce, fidèle à l'amitié, et ne fait usage de son esprit que pour amuser les autres. » Paraissant, en toute occasion, ne se compter pour rien, elle s'attacha particulièrement les personnes de son sexe : « Les femmes m'aimaient, disait-elle, parce que j'étais douce dans la société, et que je m'occupais beaucoup plus des autres que de moi-même; les hommes me suivaient parce que j'avais de la beauté et les grâces de la jeunesse. Le goût qu'on avait pour moi était plutôt une amitié générale que de l'amour. Je ne voulais point être aimée en particulier de qui que ce fût : je voulais l'être de tout le monde ^. »

Sa réputation s'établit soUdement par le soin qu'elle eut de rechercher la société des dames âgées, quoiqu'elle s'y ennuyât. Malgré sa jeunesse, elle sévit traitée en femme sérieuse, et tandis que madame de Chalais, qui fut plus tard la princesse des Ursins, n'était entourée que d'un cercle de jeunes courtisans, les seigneurs les plus considérables prenaient à part madame Scarron pour l'entretenir d'affaires importantes, la consulter, et en recevoir d'utiles avis. Tous étaient subjugués par la suave distinction de ses manières et de son langage, et par ce que mademoiselle de Scudéri appelait sa mélancolie douce et ses appas inévitables.

Sa beauté était aussi rare que son esprit, sa distinction, son affabilité. Aussi se vit-elle obsédée d'hommages. Fouquet, Villarceaux, Barillon, Guilleragues, cent autres, rivalisèrent d'empressement.

Le chevalier de Méré écrivait à madame de Lesdiguières :

« Les mieux faits de la cour attaquent de tous côtés madame Scarron ; mais

1 Lettre à l'abbé Testu.

* IV^ Entretien.

comme je la connais, elle soutiendra bien des assauts avant que de se rendre. Ce qui me fâche d'elle, je vous l'avoue, c'est qu'elle s'attache trop à son devoir, malgré tous ceux qui travaillent à l'en écarter. »

Ce naïf dépit d'un libertin n'est-il pas le plus bel éloge de la vertu de madame de Maintenon? Tous les contemporains de sa jeunesse témoignent de même de sa réputation intacte, de sa « conduite au-dessus du soupçon '. » Elle est à peu près la seule à la pureté de laquelle le cynique Tallemant des Réaux ait rendu un plein hommage, et Ninon de l'Enclos avoue qu'elle désespéra de la corrompre, parce qu'elle craignait trop Dieu. Cette salutaire crainte la préserva si bien qu'on peut examiner sa vie à toute rigueur, sûr de n'y pas trouver une faute grave. Elle avait un grand désir de plaire, elle décourageait les poursuivants sans les éloigner, enfin l'admiration et les empressements la flattèrent toujours ; mais ils ne la séduisirent jamais.

La position de celle qui résistait avec tant de vertu aux avances et aux offres les plus séduisantes fut pendant des années très-précaire, et elle pensait même à s'expatrier, pour aller en Portugal élever les enfants d'une princesse, lorsque madame de Montespan, auprès de qui elle avait été introduite par le maréchal d'Albret (1666;, fit rétablir sa pension qui avait été supprimée à la mort de la reine mère, et la choisit pour être la gouvernante des enfants qn'elle avait eus de Louis XIV. Ce fut le principe de sa fortune. Elle conçut un attachement tout maternel pour le jeune duc du Maine, doué des plus aimables qualités, mais d'une si faible santé qu'on n'espérait pas qu'il pût vivre. Grâce aux soins de madame Scarron, dont le dévouement et l'affection croissaient chaque jour par les peines mêmes et les alarmes que lui causait son élève, il grandit heureusement, et son esprit se développa d'une manière si précoce qu'on en parla bientôt comme d'une petite merveille ; ses bons mots furent cités , et ses petites lettres lues avec admiration. Ces lettres étaient-elles bien tout entières de lui? Quoi qu'il en soit, sa gouvernante, pour amuser le roi, imagina de les faire imprimer, en y joignant, sous le titre à'Œuvres diverses d'un enfant de sept ans, un recueil de ses extraits d'histoire, des souvenirs de ses lectures, et même de petites maximes composées par lui-même, à l'imitation de celles qu'il avait lues. Elle fit précéder ce joli volume d'une lettre adressée à madame de Montespan en forme de dédicace, et qui commence par ces mots : « Madame, voici le plus jeune des auteurs qui vient demander votre protection pour ses ouvrages. » Celte lettre assez longue est non-seulement un chef-d'œuvre de flatterie délicate envers madame de Montespan et envers le roi ; c'est encore une des pages les plus gracieuses, les plus élégantes et les plus parfaites au point de vue littéraire que madame de Maintenon ait écrites. Le roi en fut charmé, comme il le fut des lettres nobles, simples et spirituelles qu'elle lui adressa en] diverses occasions , en

1 Entretiens.

particulier des eaux de Barréges où elle avait conduit le jeune duc du Maine, né avec un pied difforme ; comme il le fut encore, dit-on, des billets qu'elle lui écrivit au nom et par ordre de la favorite.

Le roi avait d'abord conçu de la prévention contre cette femme qu'il devait un jour honorer d'une estime si privilégiée. « Je déplaisais fort au roi dans les commencements, disait-elle depuis ; il me regardait comme un bel esprit, à qui il fallait des choses sublimes, et qui était très-difficile à tous égards. Madame d'Heudicourt lui ayant dit sans malice, au retour d'une promenade, que madame de Montespan et moi avions parlé devant elle d'une manière si relevée qu'elle nous avait perdues de vue, cela lui déplut si fort qu'il ne put s'empêcher de le marquer, et je fus obligée d'être quelque temps sans paraître devant lui. 1) {XI^ Entretien.) Si le roi faisait mention d'elle à madame de Montespan, il l'appelait dédaigneusement vo^/'e bel esprit. Cependant il revint peu à peu de ce préjugé défavorable. Les lettres qu'il vit d'elle lui apprirent qu'elle était ennemie de l'affectation, et le petit duc du Maine contribua beaucoup lui-même à faire connaître au roi le mérite solide de sa gouvernante. Un jour Louis XIV, satisfait de la manière dont l'enfant répondait aux questions qull lui faisait tout en jouant avec lui : « Vous êtes bien raisonnable, dit-il. — Il faut bien que je le « sois, répondit le petit duc, j'ai une gouvernante qui est la raison « môme. — Allez, reprit le roi, allez lui dire que vous lui donnerez « cent mille francs pour vos dragées. » Avec les bienfaits du monarque, elle acheta de Charles-François d'Angennes, au mois de décembre 1674, la terre de Maintenon. Le roi ne lui donna le titre de marquise qu'en 1688, et elle ne porta plus d'autre nom depuis lors que celui de marquise de Maintenon. Pendant quelques séjours qu'elle fît à sa terre, elle y fut l'objet des visites empressées des courtisans ; mais leur affluence adulatrice ne fît que l'importuner.

« Je suis rebutée de Maintenon, écrit-elle à son frère, par le monde qui s'adonne à y venir ; ne perdez pas une occasion de dire que, quand il y a une personne de plus que je n'ai compté, je suis au désespoir, et que vous ne voudriez pas vous jouer à me surprendre ; je ne me soucie pas de pa'^ser pour bizarre, pourvu que l'on n'y vienne point i. »

La cour elle-même fatiguait cette grande âme qui, profondément émue, dès 1669, par la parole de Bourdaloue prêchant pour la première fois à Paris, avait résolu de s'éloigner peu à peu du monde, et s'était mise sous la direction de l'abbé Gobelin, homme rigide et ennemi déclaré de tous les plaisirs. Elle nourrissait depuis longtemps la pensée de se retirer, ne pouvant plus soutenir l'ennui de ses continuels différends avec madame de Montespan, et la fausseté de sa position. Cependant les raccommodements succédaient sans cesse aux brouille-

1 Lettre à M. d'Aubigné, du 11 juillet 1078.

ries, et le roi, pour retenir une femme qu'il appréciait chaque jour davantage, la comblait d'attentions et multipliait ses bienfaits.

A l'époque du mariage de monseigneur le Dauphin (janvier 1680), Louis XIV nomma madame de Maintenon seconde dame d'atours de madame la Dauphine. C'était l'affranchir du joug de madame de Montespan, et lui faire à la cour une existence indépendante. Dès lors son crédit alla toujours augmentant.

« On me mande, écrit madame de Sévigné, que les conversations de Sa Majesté avec madame de Maintenon ne font que croître et embellir ; qu'elles durent depuis six heures jusqu'à dix; que la bru y va quelquefois faire une visite assez courte ; qu'on les trouve chacun dans une grande chaise, et qu'après la visite finie, on reprend le fil du discours. Mon amie [madame de Coulanges) me mande qu'on n'aborde plus la dame sans crainte et sans respect, et que les ministres lui rendent la cour que les autres leur font^. « — «Nul autre ami, écrit-elle encore, n'a tant de soins et d'attentions que le roi en a pour elle ; et, ce que j'ai dit bien des fois, elle lui a fait connaître un pays tout nouveau; je veux dire le commerce de l'amitié et de la conversation, sans chicane et sans contrainte; il en paraît charmé 2. »

Madame de Montespan sentit bientôt qu'elle n'occupait plus la première place dans le cœur du roi. Survint la mort de la reine, le 30 juillet 1683. Louis XIV, résolu de renoncer à tout attachement illégitime, sentant d'ailleurs que la société intime de madame de Maintenon était devenue indispensable au bonheur de sa vie, l'éleva jusqu'au rang de son épouse par un mariage secret, mais revêtu de toutes les formalités deTÉglise, et béni par l'archevêque de Paris, de Harlay. Il fut contracté, d'après Saint-Simon, pendant l'hiver de 1683 à 1684. Louis XIV était dans sa quarante-huitième année, et madame de Maintenon dans sa cinquantième.

L'estime et l'affection de Louis XIV pour madame de Maintenon ne firent que s'accroître après cette union extraordinaire. Il ne pouvait plus se passer d'elle un seul jour, et elle lui devint nécessaire à ce point qu'à la mort de son frère, accablée de chagrin, ayant demandé au roi de l'aller pleurer en liberté à Maintenon, il ne voulut pas même, dit-elle, entendre parler de cette courte séparation. Plus il vieillissait, plus elle lui devenait indispensable. Elle dut alors se faire une tâche « d'amuser le moins amusable des hommes. » Obsédée d'ailleurs par tous les membres de la famille royale, sans parler des courtisans et des importuns, « accablée de grandes et de petites affaires, assujettie à un genre de vie qui lui déplaisait ^ » elle sentit plus d'une fois le poids de l'ennui dans l'accomplissement de ses devoirs arides, et elle

1 Lettre à sa fille, du 21 juin 1680. Voir aussi les lettres des 5 et 9 juin de la même année.

2 Ibid., du 19 juillet 1680.

3 Lettre à madame de Glapion, 14 septembre 1714; édit. 1778. Maestricht, 9 vol. in- 8.

MAIiNTENON. 429

regretta sincèrement son ancienne obscurité, et même son ancienne misère.

« Et moi, dont tout le monde envie la faveur, et qui passe une partie de mes journées avec le roi, écrit-elle confidentiellement, on me croit la personne du monde la plus heureuse, et on a raison pour les bontés dont Sa Majesté m'honore ; cependant il n'y a peut-être personne de plus contraint; quand il est dans ma chambre, je me tiens assez souvent éloignée de lui, parce qu'il écrit ; on ne parle point, ou fort bas, par respect, et de peur de l'incommoder. Avant d'être à la cour, où je suis venue à trente-deux ans, je me pouvais rendre témoignage que je n'avais jamais connu l'ennui; mais j'en ai bien tâté depuis, et je crois que je n'y pourrais résister si je ne pensais que c'est là où Dieu me veut i.»

Sans être de ces natures altières dont tout le bonheur est de se mettre sur la tête de tous les autres hommes, madame de Maintenon était née ambitieuse, elle-même l'a confessé ; mais elle « combattait ce penchant. » Si elle ne le fit pas assez énergiquement, elle en fut punie par cet ennui dont elle se plaint, et par la courte durée de ses illusions. « Quand les désirs que je n'avais plus furent remplis, a-t-elle dit encore, je me crus heureuse, mais cette ivresse ne dura que trois semaines. »

L'épouse de Louis XIV fut naturellement admise dans les secrets de l'État. Le roi travaillait chez elle avec ses ministres ; les plus grandes affaires étaient discutées et se décidaient en sa présence, souvent môme le roi lui demandait son avis en ces termes : « Qu'en pense votre Solidité ? )j Ou, s'il n'était pas d'accord avec son ministre, il disait en se retournant vers madame de Maintenon : « Consultons la Raison. » Elle donna quelquefois l'avis qui lui était demandé, mais elle ne s'ingéra point dans le détail des affaires et n'exerça nullement sur Louis XIV cette tyrannie occulte dont Saint-Simon l'accuse. Elle était si loin de chercher à exercer une grande influence sur le gouvernement que Fénelon, dans une longue lettre qu'il lui écrivit en 1694, à sa demande, sur les défauts qu'il avait pu remarquer en elle, luireproche, au contraire, de se trop peu mêler des affaires, et l'engage à n'être pas si timide, et, sans s'ingérer dans les affaires d'État, à s'en instruire davantage, « et quand les ouvertures de la Providence, dit-il, offriront de quoi faire le bien, sans pousser le roi au delà des bornes, à ne jamais reculer, mais suivre le courant des afl'aires générales, pour tempérer ce qui est excessif et redresser ce qui en a besoin. »

Prenant part aux affaires générales le moins qu'il lui était possible, elle donnait deux buts à sa vie : se consacrer entièrement, comme une épouse chrétienne, aux volontés, aux goûts, aux habitudes du roi ; travailler à le ramener de plus en plus à Dieu et à la pratique de la religion, en arrachant à une vieillesse licencieuse ce monarque dont les passions et les caprices avaient si longtemps été divinisés.

Elle rendit certes ainsi un grand service à la France, et c'est ce que

' Entrât. sur Véduc, octobre 1705.

ne voulurent pas voir tous ceux que froissa et humilia sa prodigieuse fortune, et qui se firent ses ennemis ; ennemis si nombreux et si variés : la société de madame de Montespan ; les femmes qui prétendaient encore au cœur de Louis XIV ; les princes jaloux de la confiance sans réserve dont elle jouissait; les princesses choquées de ses réprimandes; les ministres blessés de sa prépondérance ; la maison d'Orléans furieuse des avantages faits au duc du Maine, l'élève chéri de madame de Maintenon ; les protestants, les jansénistes, les quiétistes, enfin tous ceux dont les intérêts et les opinions n'étaient pas favorisés ou étaient combattus par la compagne de la vieillesse du grand roi. Une des accusations les plus fausses contre celte femme qui en a tant essuyé est celle qui la représente, d'après les religionnaires réfugiés, co:nme ayant contribué à la révocation de l'édit de Nantes et aux mesures violentes qui en furent la conséquence. Madame de Maintenon, c'est un fait désormais irréfutablement établi, demeura complètement étrangère aux édits de Louis XIV contre les protestants dont le premier est du 1'"' février 1609, époque de la plus grande faveur de madame de la Vallière. Madame de Maintenon, la femme du monde la moins fanatique, et qui abhorrait le plus les 'persécutions ', se rappelait les difficultés qu'elle avait faites elle-même pour abjurer le protestantisme, difficultés que nous fait connaître sa nièce, madame de Caylus, dans ses charmants Souvenirs où elle dit : « Je me souviens à propos de cette conversion d'avoir entendu dire à madame de Maintenon qu'étant convaincue sur les articles principaux de la religion, elle résistait encore et ne voulait se convertir qu'à condition qu'on ne l'obligeât pas de croire que sa tante qui était morte, et qu'elle avait vue vivre dans sa religion comme une sainte, fût damnée. » Elle disait à propos d'un seigneur protestant qui opposait une invincible résistance aux vues de Louis XIV : « La ferm.eté du chevalier de Sainte-Hermine est déplorable ; mais son état n'a rien de honteux. Celui de ceux qui abjurent sans être persuadés est infâme. » Et si elle-même essayait de ramener au catholicisme ses domestiques huguenots, ce n'était, — au risque de paraître trop peu zélée et encore prévenue pour le calvinisme, — qu'en « leur insinuant la vérité selon les occasions, le mieux qu'elle pouvait, et en ne les pressant point trop d'abjurer leurs erreurs *. »

Elle écrivait à son frère coupable de violences contre des calvinistes opiniâtres, nombreux dans son gouvernement de Cognac en Poitou :

« On m'a porté sur votre compte des plaintes qui ne vous font pas honneur : vous maltraitez les huguenots, vous en cherchez les moyens, vous en faites naî-

1 Ce témoignage lui est formellement rendu dans l'Histoire des réfugiés françriii dans le Brandebourg, par Erman et Reclam, t. I, p. 77.

2 Manuscrits de Saint-Cyr.

tre les occasions ; cela n'est pas d'un homme de qualité. Ayez pitié de gens plus malheureux que coupables : ils sont dans des erreurs où nous avons été nousmêmes, et d'où la violence ne nous aurait jamais tirés. Henri IV a professé la même religion, et plusieurs grands princes. Ne les inquiétez donc point: il faut attirer les hommes par la douceur et la chariié. Jésus-Christ nous en a donné l'exemple: et telle est l'intention du roi '. »

Il est donc de la dernière fausseté que madame de Maintenon ait poussé aux mesures violentes pour l'abolition du protestantisme. Il nous a sufti de quelques faits pour le prouver, et il serait aussi facile de réfuter toutes les autres imputations dont on a chargé sa mémoire. Il résulterait de cette discussion, à laquelle nous ne pouvons nous livrer ici, que si l'on peut, jusqu'à un certain point, refuser à madame de Maintenon la grandeur des vues, elle usa constamment de son influence avec une modération, un désintéressement, un désir du bien public dont il y a peu d'exemples dans l'histoire.

Madame de Maintenon profita de son élévation et de son tout-puissant crédit pour faire du bien avec une largesse royale. Elle en combla ses proches et ses anciens amis. « La Scarron devenue reine, dit le malicieux Saint-Simon, eut cela de bon qu'elle aima presque tousses vieux amis dans tous les temps de sa vie -. » Elle voulut donner à ses bienfaits un caractère plus gêné rai et plus durable. Elle désirait particulièrement soulager la pauvre noblesse dont elle avait si amèrement éprouvé les misères, et surtout assurer l'éducation et l'avenir des filles des gentilshommes sans fortune. C'est ainsi qu'elle conçut peu à peu l'idée de la fondation de la maison royale de Saint-Louis. Elle dut se préparer à cette grande œuvre par quelques essais plus modestes, et d'abord continuer et développer ce qu'elle avait commencé avant d'être l'épouse du roi.

Madame de Montchevreuil avait recueilli à Rueil une religieuse ursuline, madame de Brinon, dont le couvent avait été ruiné, et qui se recommandait par son esprit autant que par sa vertu. Cette religieuse, obligée par son vœu à l'éducation de la jeunesse, et y ayant autant de talent que de goût, se consacrait à celle de quelques enfants de village. Elle finit par former un petit établissement qu'elle transporta à Montmorency (1G80). Madame de Maintenon, qui passait souvent alors les étés chez son amie, madame de Montchevreuil, y connut madame de Brinon, la jugea digne d'estime, d'encouragement et d'appui, et ayant été sollicitée par elle dans un besoin pressant, alors qu'elle était à la cour, à Saint-Germain, elle visita son école , et en fut si satisfaite qu'elle y envoya plusieurs pensionnaires adoptées par elle et élevées à ses frais en divers lieux.

Dès lors elle alla de temps en temps à Montmorency pour voir les progrès de ses petites protégées. Elle leur portait des vêtements, du

» Lettre à M. d'Aubigné, 1682.

» J/é'«. de Samt-Simon, édit. 1829, t. I, ch. v.

lin qu'on leur faisait filer, et môme de la nourriture, « car j'ai, ditelle, quelque soupçon qu'elles meurent de faim. »

Pour pouvoir mieux soutenir et surveiller cette bonne œuvre, elle proposa à madame de Brinon de transférer son établissement à Rueil, ce qui se fit en 1682.

« Madame de Maintenon, dit son historien, loua une maison, de ses propres deniers, la meubla, fit venir des personnes entendues, pour aider madame de Brinon, qui avait déjà appelé auprès d'elle une de ses anciennes compagnes, la sœur de Saint-Pierre ; elle pourvut enfin à toutes les choses nécessaires, et accrut le nombre des pensionnaires, qui monta bientôt à soixante. La maison, de cette sorte, était presque entièrement à sa charge. Elle voulut que les pauvres de ses terres eussent leur part de ce bienfait, et fit venir un certain nombre de filles de Maintenon et des environs, qu'elle mit au bas de la maison de Rueil, séparées des pensionnaires, avec des maîtresses pour les instruire. On les logea, faute de bâtiment, dans une grande étable. Elles étaient nourries et entretenues à ses frais, vêtues d'un habit de serge bleue, et élevées conformément à leur état ; elles apprenaient à filer, à tricoter, à coudre, et rendaient des services dans la maison ^. »

Bientôt (1683) madame de Maintenon transporta ses jeunes filles au château de Noisy, que le Roi avait mis à sa disposition, et qu'il avait fait réparer convenablement à sa nouvelle destination, en promettant d'y entretenir cent demoiselles dont il paierait la pension sur les fonds de ses aumônes. La pensée s'agrandit donc, et déjà l'on entrevoit Saint-Cyr. Malheureusement la fondatrice, en laissant pénétrer la cour à Noisy, en y introduisant les princes et le Roi, mêle déjà à son institution des principes de mondanité qu'elle déplorera plus tard.

Enfin, en 1684, peut-être l'année de son mariage avec Louis XIV, et par reconnaissance envers Dieu, elle perfectionna l'essai de Noisy, et, grâce à ses éloquentes prières auprès du Roi en faveur des filles des pauvres gentilshommes morts pour l'État ou réduits à la misère après avoir rendu de grands services, Saint-Cyr fut créé ; établissement vraiment royal, où l'on installa toutes les filles nobles qui étaient à Noisy, en leur en adjoignant d'auti'es jusqu'à concurrence de deux cent cinquante, chiffre auquel on fixa le nombre des élèves que recevrait la maison de Saint-Louis. Toutes devaient faire preuve de quatre degrés de noblesse du côté paternel.

Le genre d'éducation qui y fut donné ne ressembla guère, d'abord, à celle des couvents où s'élevaient la plupart des jeunes filles de condition. On habitua les demoiselles de Saint-Cyr à une tenue distinguée, à la gi'âce dans les manières, et même à un soin modeste de leur beauté, ce « don de Dieu » ne devant pas être négligé, selon madame de Maintenon, par des jeunes filles à qui la faible dot de 3,000 livres

1 Le duc de Noailles, Histoire de madame de Maintenon, t. III, ch. i.

que leur assurait le roi, ne suffirait pas pour faire trouver un mari '. On leur permit une sorte de recherche dans leur toilette, on leur laissa ajouter quelque parure à leurs habits, des cordelières à leurs ceintures, des perles et des rubans dans leurs cheveux. Madame de Maintenon aimait à voir ses chères filles ainsi belles et parées, et ne craignait pas de nourrir leur coquetterie en leur donnant ces petits ornements à profusion ; " si bien qu'il y en avait, disent les Dames de Saint-Cyr, qui étaient toulesgarnies de rubans à la tête et au reste de leur habillement. »

Madame de M^ntenon attachait un priv tout particulier à former au beau style, surtout pour les lettres, ses jeunes filles et leurs maîtresses.

On lit dans les Mémoires des Dames de Saint-Cyr :

a Ayant vu quelques lettres des demoiselles qui n'étaient guère bien faites, elle leur ordonna de lui écrire, afin d'avoir occasion de leur faire mieux voir leurs fautes, soit pour le style, soit pour l'orthographe, en quoi elle était une habile maîtresse. Elle se faisait donc écrire par les demoiselles pour corriger leurs lettres et leur apprendre à écrire simplement, sans détours et sans chei-

' Madame de Maintenon revient très-souvent sur le soin qu'on doit avoir do la taille des jeunes personnes; et elle se fâclie quand eile voit qu'on le néglige :

« il y a quelques jours, dit-elle dans ses Lettres sur l'éducation, que je m'aperçois que la taille de mademoiselle Grimoville se gâte, et l'ayant voulu voir de près, elle me dit qu'il y a dix-huit mois que l'on n'a point touché à son cotys. Je veux croire que c'est un oubli auquel vous n'avez nulle part, mais je vous conjure de metlre ordre, à l'avenir, pour qu'une pareille chose n'arrive plus. Faites-vous donner des mémoires par les maîtresses des classes, qui doivent marquer le temps que les demoiselles ont été habillées. Ce n'est pas qu'il faille rien fixer là-dessus, car il faut donner aussi souvent des corps qu'il en est besoin pour conserver la taille. Songez au tort que vous faites à une fille qui devient bossue par votre faute, et par là hors d'état de trouver ni mari, ni couvent, ni dame qui veuille s'en charger. N'éparynez rien pour leur âme, pour leur santé, et pour leur taille; nourrissez-les durement, accoutumez-les à toutes sortes de fatigues ; elles sont pauvres, apparemment elles le seront toujours ; élevez-les donc dans l'état où il a plu à Dieu de les mettre; mais n'oubliez rien pour sauver leur âme, pour fortifier leur santé et pour conserver leur taille. C'est l'intention de votre fondateur, et vous en êtes particulièrement chargée. (Lettre à madame de Berval, 169"2.)

Dans une lettre postérieure de plusieurs années, elle dit encore :

« En entrant hier dans un dortoir, je vis des filles à qui on faisait des corps, et dont la taille se gâte. Je crois, ma chère sœur, qu'il serait bon que les maîtresses fissent une liste de celles-li et qu'elles travaillassent moins ; on pourrait les employer à plusieurs autres choses, comme à la lingerie, au chœur ; elles pourraient avoir des charges dans les classes, apprendre souvent ou montrer à lire, faire les commissions, et enfin tout ce qui ne serait pas à la couture, qui grossit leurs épaules, il \aut encore mieux qu'elles ne sachent pas si bien travailler, et qu'elles yin soient pas bossues. » (Lettre à madame du Pérou, Ifi mars 1696.)

PllOSATELlRS UL" XVll' SIÈCLE. I. 28

cher à faire de l'esprit.-Si elle faisait cette attention pour les demoiselles, elle en avait encore une plus particulière pour les dames, à cause que nous devons leur montrer ce qu'il faut qu'elles sachent ; elle voulait que toutes les personnes de la communauié lui écrivissent pour lui rendre compte de la manière dont elles exerçaient leurs emplois ou pour d'autres raisons; quand nous avions eu cet lionneur, elle nous renvoyait souvent nos lettres corrigées, ou elle nous disait les défauts qu'elle y avait remarqués i. »

Elle venait souvent en classe donner ces utiles et piquantes leçons de style épistolaire. Deux demoiselles font ainsi le récit d'une visite de eur bienfaitrice :

« Madame de Maintenon eut la bonté de venir exprès pour corriger nos lettres, comme nos maîtresses l'en avaient priée ; elle fit d'abord approcher toutes les demoiselles, et celles de qui l'on devait corriger les lettres étaient les plus proches d'elle ; elle leur montra l'une après l'autre les défauts qui étaient dans celles qu'on lui présenta, nous faisant voir particulièrement combien le style simple, naturel et sans tour, est le meilleur, et celui dont toutes les personnes d'esprit se servent, nous disant que le principal pour bien écrire est d'exprimer clairement et simplement ce que l'on pense. Elle nous donna pour exemple M. le duc du Maine, qu'elle faisait écrire lorsqu'elle en était chargée, qu'il n'avait encore que cinq ans ; elle nous raconta que, lui ayant dit un jour d'écrire au roi, il lui avait répondu fort embarrassé qu'il ne savait point faire de lettres. Madame de Maintenon lui dit : n Mais n'avez-vous rien dans le cœur pour lui dire ? — Je suis bien fâché, répondit-il, de ce qu'il est parti. — Eh bien, écrivez-le, cela est fort bon. » Puis elle lui dit : Est-ce là tout ce que vous pensez? N'avez-vous plus rien à lui dire? — Je serais bien aise qu'il revînt, répondit le duc du Maine. — Voilà votre lettre faite, lui dit madame de Maintenon, il n'y a qu'à le mettre simplement comme vous le pensez, et si vous pensiez mal, on vous redresserait. » C'est de cette manière, ajouta-t-elle, que je lui ai montré, et vous avez vu les jolies lettres qu'il a faites 2. »

Les jeimes filles se piquaient d'émulation, et elles faisaient aussi bien ou mieux que le jeune prince qui leur était proposé pour exemple.

Madame de Maintenon permettait et prescrivait même, dans une certaine mesure, la lecture, mais de livres très-choisis, ou plutôt de parties de livres. Dès les premiers temps de la fondation de Saint-Cu', elle recommandait de n'abandonner en entier aux demoiselles que l'Imitation et leurs Hturcs.

« Apprenez à nos demoiselles, disaii-elle aux dames de Saint-Louis, à être extrêmement sobres sur la lecture, à lui préférer toujours l'ouvrage des mains, les soins du ménage, les devoirs de leur état ; si elles veulent lire, que ce ne soit que des livres bien choisis, propres à nourrir leur piété, à former leur jugement et régler leurs mœurs. »

' Ch. xni.

- Lettres sur réduction. Rapport d'une visite de madame de Maintenon aux demoiselles de la classe bleue, par dmix d'entre elles, à madame de Berval, leur seconde maîtresse, janvier 1695.

MAINTENON. 43o

On ménageait aux heureuses pensionnaiies les récréations les plus recherchées et los plus délicieuses. Tantôt Louis XIV venait entendre la musique de Saint-Cyr, tantôt il amenait celle de sa chambre. « On croyait être au ciel, écrit madame du Pérou, et y entendre la musique des anges. » D'autres fois le roi donnait aux demoiselles le divertissement d'une symphonie militaire, avec trompettes, timbales, fifres et tambours : plaisir que la bonne madame du Pérou trouvait encore « fort majestueux et agréable, » mais dont la mondanité et le concours qu'il amenait devaient distraire à l'excès les jeunes filles toutes aux fenêtres pendant.que fantassins et cavaliers faisaient cercle dans leur cour.

Un amusement fait pour leur plaire encore bien davantage, mais en entraînant aussi de graves dangers, ce furent les tragédies que madame de Maintenon commença de leur faire représenter en 1669, afin d'exercer leur mémoire etleur intelligence, et d'ajouter en même temps aux grâces de leur maintien. Racine, qui, depuis douze ans, par dépit de la chute de Phèdre, avait quitté la carrière du théâtre, fut chargé par madame de Maintenon de chercher dans l'Écriture sainte un sujet en rapport avec ses vues. Il créa le chef-d'œuvre d'Esther. Lui-même exerça les jeunes personnes qui avaient des rôles dans sa pièce, et celui qui avait formé mademoiselle de Champmeslé et Baron trouva dans les pensionnaires de Saint-Cyr des élèves dignes de ses leçons. Pour la première représentation, qui eut lieu le -'0 janvier 1689, on déploya une mise en scène d'une magnificence toute royale. Prodigieux fut l'effet de cette représentation et des suivantes, devant le plus illustre des auditoires. « Le roi, dit madame de la Fayette, n'y mena, pour la première fois, que les principaux officiers qui le suivaient à la chasse. La seconde fut consacrée aux personnes pieuses, telles que le père de la Chaise, et douze ou quinze jésuites. Ensuite elle se répandit aux courtisans, etc. »

Assister à ces représentations qui, un moment interrompues par la mort de la jeune reine d'Espagne, fille.de Monsieur, se succédèrent ensuite sans discontinuation, fut un privilège que l'on ambitionna comme celui d'être invité à Marly. On y vit le roi Jacques II et la reine sa femme, le président Lamoignon, Bossuet, Bourdaloue, le père de la Chaise, et, avec les hommes les plus illustres et les plus austères, les femmes les plus charmantes. Madame de Sévigné, qui y fut admise, en paile dans ses lettres avec un enthousiame que l'on peut comprendre par ce seul mot qu'elle dit au roi : « Sire, je suis charmée... Ce que je sens est au-dessus des paroles. »

Les actrices ^ de cette tragédie attachaient un si grand prix à bien réussir, qu'au moment d'entrer en scène, elle se mettaient à genoux derrière le théâtre, et disaient des Veni craator, « afin d'obtenir de ne

• Les dames de Saint-dyr se servent elles-mèiues de cette expression dans leurs Mémoires.

pas broncher, » racontent les dames de Saint-Cyr. Il y avait dans cette action autre chose que la simplicité qu'y voyaient les bonnes supérieures. Ces jeunes filles, belles, gracieuses, spirituelles, ressenta^'ent ie désir de plaire si naturel à leur sexe ; et plus d'une sut trop s'apercevoir de l'enchantement qu'elle causait.

A la représentation d'Esther succéda celle d'Athalie (1691), mais on la dépouilla d'un éclat et d'une pompe dont on avait reconnu le danger et sur lesquels nombre de personnes pieuses s'étaient récriées. Elle obtint cependant de très-beaux succès. Les grandes demoiselles, en habit de Saint-Cyr, avaient joué Athalie, un jour, au parloir, devant l'évêque de Noyon, parent de madame de Maintenon, et devant les confesseurs de la maison. « Les demoiselles jouèrent si bien leur rôle, disent les dames de Saint-Cyr, que monseigneur de Noyon et toute la compagnie en furent satisfaits ; et, en effet, on peut dire qu'elles n'avaient guère moins bien réussi que dans les premiers temps où d'habiles maîtres leur avaient montré '. »

A mesure que les représentations des tragédies s'étaient multipliées, obtenant un succès toujours plus éclatant, madame de Maintenon en avait aperçu très-clairement les dangers. Aussi ne permit-elle de les continuer qu'à la condition d'en bannir toute pompe et d'en exclure tout homme sans exception. Dans une de ses Lettres sur l'éducation, elle s'explique parfaitement sur ses intentions premières et sur les changements dont l'expérience lui a fait sentir la nécessité.

« Il m'a toujours paru, dit-elle à une des dames de Saint-Louis, que vous désiriez que j'écrivisse sur les choses qui pourraient être de quelque conséquence dans votre maison. Je mets dans ce rang-là les représentation des belles tragédies que j'ai fait faire pour vous et qui pourront peut-être, à l'avenir, être imitées. Mon dessein a été d'éviter les mauvaises compositions des religieuses telles que j'en avais vu à Noisy ; j'ai cru qu'il était raisonnable et nécessaire de divertir les enfants, et je l'ai vu pratiquer dans tous les lieux où l'on en a rassemblé; mais j'ai voulu, en divertissant celles de Saint-Cyr, remplir leur esprit de belles choses dont elles ne seront point honteuses dans le monde, leur apprendre à prononcer, les occuper pour les retirer de la conversation qu'elles ont entre elles, et amuser surtout un peu les grandes qui, depuis quinze jusqu'à vingt ans, s'ennuient un peu de la vie de Saint- Cyr. Voilà mes raisons pour continuer chez vous les représentations, tant que vos supérieurs ne les défendent pas ; mais vous devez les renfermer dans votre maison, et ne jamais les faire voir à la grille, sous quelque prétexte que ce soit. L sera toujours dangereux de faire voir à des hommes des filles bien faites, et qui ajoutent des agréments à leur personne en faisant bien ce qu'elles représentent. N'y souffrez pas, dis-jf^, aucun homme, quel qu'il soit, ni pauvre, ni riche, ni jeune, ni vieux, ni prêtre, ni séculier ; je dis même un saint s'il y en a sur la terre. Tout ce qu'on pourrait, faire, si un supérieur voulait voir ce que c'est, en effet, que ces pièces, ce serait de faire jouer les plus petites, comme nous avons fait. Je ne suis pas sans peine sur ce que nous

' Mémoires de^ Dûmes fie Saiiit-Cyy, cliap. wviii.

fîmes hier ^ ; vous savez comment nous nous sommes embarquées ; mais j'espère, et je vous en conjure, que ce soit la dernière fois 21 »

Madame de Maintenon avait trop accordé A l'esprit mondain, elle s'était trop souvenue des élégants hôtels de Richelieu etd'Albret, dans le genre d'éducation qu'elle établit, à l'origine, à Saint-Cyr. Les résultats en furent fâcheux, et il fallut aviser à de grands remèdes. D'abord la maison d'éducation laïque fut transformée (1691) en monastère régulier, sous la direction des prêtres de Saint-Lazare et de l'évoque de Chartres, Desmaretz, l'austère directeur de madame de Maintenon. Les dames de Saint-Louis furent astreintes, un peu malgré elles, à un engagement indissoluble et à des vœux perpétuels.

Il fallut l'intervalle de l(i92 à 1694 pour opérer complètement toutes les réformes voulues. Elles portèrent principalement sur l'enseignement. Madame de Maintenon crut que le mal dont elle gémissait ne se pouvait réparer que par un changement entier de l'éducation qu'on avait donnée jusqu'alors aux demoiselles. Elle voulut surtout guérir la plaie de l'orgueil qu'elle s'accusait d'avoir aggravée plus que personne.

« Mon orgueil, avouait-elle, s'est répandu par toute la maison, et le fond en est si grand qu'il l'emporte même par-dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j'ai voulu établir la vertu k Saint-Cyr, mais j'ai bâti sur le sable, n'ayant point ce qui seul peut faire un fondement solide. J'ai voulu que les filles eussent de l'esprit, qu'on élevât leur cœur, qu'on formât leur raison ; j'ai réussi à ce dessein : elles ont de l'esprit et s'en servent contre nous ; elles ont le cœur élevé et sont plus fières et plus hautaines qu'il ne conviendrait de l'être aux plus grandes princesses : h parler selon le monde, nous avons formé leur raison et fait des discoureuses présomptueuses, curieuses, hardies. C'est ainsi qu'on réussit quand le désir d'exceller nous fait agir. Une éducation simple et chrétienne aurait fait de bonnes filles, dont nous aurions fait de bonnes femmes et de bonnes religieuses, et nous avons fait de beaux esprits, que nous-mêmes, qui les avons formés, ne pouvons souffrir. «

Des termes si forts ne permettent pas de douter que le mal ne fût en effet très-grand. Madame de Maintenon dit encore, avec l'accent de la plus vive douleur :

'( Voyez ce que nous avons fait en prenant un autre chemin : nous voulions une piété solide, éloignée de toutes les petitesses des couvents; nous voulions de l'esprit, de l'élévation, un grand choix dans nos maximes, une grande éloquence dans nos instructions, une liberté entière dans nos conversations, un tour de raillerie agréable dans la société, de l'élévation dans notre piété, un grand mépris pour les pratiques des autres ; vous savez où nous avons été et d'où il faut revenir; vous l'avez vu, revenons donc de bonne foi et avec une

1 La représentations d'Afkalie devant l'évêque de Noyon dont nous avons parlé plus haut.

2 Lettre h madame du Pérou, 24 février 1701.

43S I.ES PROSATKUHS DU DlX-SliPTIEMli: SIÈCLE.

grande humilité ; prenons tout ce que l'on nous propose pour nous y tenir inviolablement, pour l'observer et pour le faire observer tant que nous vivrons, sans nous relâcher sous quelque prétexte que ce soit '. »

Et ailleurs :

« Il n'y pas de maison au monde qui ait plus besoin d'humilité intérieure et extérieure que la nôtre : sa situation près de la cour, sa grandeur, sa noblesse, l'air de faveur qu'on y respire, les caresses d'un grand roi, les soins d'une personne en crédit, l'exemple de la vanité et de toutes les manières du monde qu'elle vous donne malgré elle par la force de l'habitude, tous ces pièges si dangereux nous doivent faire prendre des mesures toutes contraires à celles que nous avons prises. »

Une de ces mesures fut de supprimer autant que possible les écritures auxquelles on avait beaucoup trop donné.

« Je n'aime pas cette manière de faire écrire les demoiselles dès qu'elles ont quelque chose de mal à propos. En tout on écrit h Saint-Cyr ; on ne peut trop les en désaccoutumer, et quand elles écrivent à leurs proches, il faut que ce soit très-simplement. Allons en tout à ce qui leur bon : il vaut mieux qu'elles n'écrivent pas si bien que de leur donner le goût de l'écriture qui est si dangereux pour les filles; ne songeons point à paraître par leur éducation, mais à la rendre solide, simple et chrétienne. J'écrirai sur cela quand vous voudrez ; mais il me semble qu'on aime à Saint-Cyr à amasser tous les écrits du monde, et qu'on ne les revoit jamais 2. »

Elle revient continuellement sur ce sujet ;

« Opposez-vous le plus que vous pourrez aux écritures ; le goût viendra des lettres pleines d'esprit, et je crains cette tentation pour Saint-Cyr, où l'on écrit très-bien s. »

Elle disait encore, à propos de dialogues que composaient les demoiselles, à limitation des Conversations de leur bienfaitrice :

« Arrêtez tout court les conversations des demoiselles, elles n'ont pas assez d'expérience pour rien dire de bon : ce serait une perte de temps et de papier qui les exciterait sur l'esprit et rendrait orgueilleuses celles qui y réussiraient mieux. Ce que vous m'avez envoyé est aussi joli que des personnes de cet âge-là le peuvent faire ; mais, encore une fois, ne laissons pas rentrer les écritures chez vous, supposé qu'elles en soient sorties *. »

Les écritures n'étaient pas sorties de Saint-Cyr, et madame de Maintenon non elle-même ne voulait pas les bannir aussi absolument quelle en a l'air, témoin ces paroles de madame du Pérou dans les Mémoires des dames de Saint-Cyr :

' Lett. hist., à madame du Pérou, 27 février 1698. '■^ Lett. sur l'éduc, à une dame de Saint-Louis, 1693. 3 Lett. hist., à madame Fontaine, 7 sept. 1696. * Lett. sur l'éduc, à madame de Berval, 7 nov. 1697.

MAINTENÛN. 430

« Madame de Maintenon, qui avait pris à cœur que nous déracinassions ce fonds d'orgueil qu'on voyait dans nos demoisellps, ne cessait de nous exhorter à leur donner une éducation simple et chrétienne, comme plus proportionnée à leur état et à leur fortune ; elle nous rabattait souvent de prendre garde à ne pas réveiller en elles la démangeaison de savoir; elle avait une telle crainte là-dessus, qu'elle était fort attentive à ne donner ni livres ni écrits qui pussent tant soit peu favoriser la cui'iosité... Ce n'est pas qu'il faille prendre à la lettre tout ce que madame de Maintenon fit dans ce temps-là, ni tout ce qu'elle a écrit sur ce sujet. On avait trop donné dans le goût de l'esprit; elle voulait ramener à une plus grande simplicité et corriger les défauts dans lesquels ce goût avait fait tomber ; mais son intention n'était pas qu'on tînt toute la vie les demoiselles dans cet abaissement, où elle jugea à propos de les mettre pour un temps. Ce fut seulement pour laisser tomber tout h fait ce qui avait servi de sujet à leur vanité, et prendre ensuite le milieu entre trop donner de matière à l'orgueil et les tirer de la grande ignorance où sont les filles qui n'ont rien vu qu'un couvent, ou rien entendu que des leçons de catéchisme ou la vie des saints; elle voulut donc bien qu'on leur dit ou qu'on leur lût autre chose... etc. »

L'éducalioii conlinua donc d'être suffisamment littéraire à Saint- Cyr; surtout on ne cessa pas d'y cultiver le beau langage, le beau style, que madame de Maintenon y avait introduits, et qui s'y conservèrent jusqu'à la destruction de la maison de Saint-Louis.

Madame de Maintenon aurait été désolée que ses chères filles fussent des ignorantes. Mais elle tenait à ce que, sous tous les rapports, on mît plus de simplicité dans l'instruction qui leur était donnée. Ainsi elle recommanda qu'on ne leur étalât plus les maximes et les exemples des sages et des héros de l'antiquité.

« Ces grands traits d'héroïsme et de générosité, disait-elle, leur élèvent l'esprit et les rendent vaines et précieuses... dégoûtent de l'aimable simplicité du saint Évangile et de tout ce qui tend à l'humilité, à la petitesse, au mépris de soi-même et aux vertus vraiment chrétiennes... Vos demoiselles ont infiniment plus besoin d'apprendre à se conduire chrétiennement dans le monde et à bien gouverner leur famille avec sagesse, qu'à faire les savantes et les héroïnes '. »

Ne voulant pas que, pour éviter un excès, on tombât dans un autre, elle insistait fréquemment dans ses recommandations aux dames de Saint-Louis pour que les instructions données aux jeunes filles ne fussent pas monacales, mais convenables à des jeunes filles destinées la plupart à vivre dans le monde.

« Exhortez les maîtresses des classes à instruire sur les obligations du mariage et sur la piété convenable aux gens du monde ; on ne parle jamais chez vous que de couvent, et Dieu n'y veut pas tout le monde 2. »

Elle disait encore dans le môme esprit :

« Il ne faut point leur donner des pratiques religieuses, mais les élever en

* Entret. sur l'édiic, juin 1096.

■^ Lptt. /list., à madame du Pérou, 17 avr. 1697.

440 LES PHOSATEUHb DU DIX-SEPTIEME SIÈCLE.

bonnes séculières. La pauvre madame de Beauju fit deux dévotes par son zèle peu expérimenté : l'une mourut folle, et l'autre le devint par ses scrupules i. »

Une piété raisonnable, voilà ce que madame de Maintenon souhaitait à ses filles, et ce qu'elle prescrivait de leur insinuer.

« Expliquez-leur bien, disait-elle aux maîtresses, les devoirs de la religion : on se contente qu'elles sachent par cœur les commandements de Dieu, sans leur apprendre à quoi ils nous obligent. Elles savent : Un seul Dieu tu adoreras, et adorent la Vierge ; elles disent : Tu ne prendras pas le bien d'autrui, et soutiennent qu'il n'y a point de péché de voler le roi. J'ai vu tout ce que je dis.

« Le plus gi-anJ nombre des chrétiens fait consister la piété en pratiques extérieures, confessions, communions de temps en temps, long séjour dans les églises, observance des fêtes et jeûnes; mais dans tout le reste, oubli de Dieu, colères, haines, vengeances, mensonges, avarice, parjure, immodestie, chansons libres, etc. 2. »

Et dans une autre lettre de la môme année :

« C'est bien fait dans les récréations d'apprendre Eslher; mais comme vos enfants sont peu avec vous, préférez l'instruction de la religion aux talents agréables; mais ujie religion solide et en pratique; donnez-leur des principes pour toute leur vie, et que les libertins mêmes ne puissent tourner en ridicule.

« Quand une fille sort d'un couvent, disant qu'on ne doit faire perdre vêpres, on se moque d'elle ; quand u^e plie instruite dira et pratiquera de perdre vêpres pour tenir compagnie à so7i mari malade, tout le monde l'approuvera ; quand elles au7'ont pour principes qu'il faut honorer son père et sa mère, quelque mauvais qu'ils fussent, on ne s" moquera point; quand une fille dira : qu'u7ie femme fait mieux de bien élever ses enfants et d'i?istrui7'e ses do7nestiques, que de passer la matinée à l'église, on s'accommodera t7'ès-bien de cette religio7i; elle la fera aimer et respecter. Prêchez sincèrement, ma chère fille, cette dévotion pratiquée selon l'état où Dieu nous a appelés 3. »

Madame de Maintenon avait soixante-dix-huit ans quand elle donnait ces préceptes d'une raison si élevée. Et voilà la femme à qui ses ennemis ont attribué dans sa vieillesse un bigotisme stupide !

Dans son suprême bon sens, elle désir-ait que l'enseignement fût diversifié selon la différence des fortunes et des vocations.

« Il faut, disait-elle, élever vos bourgeoises en bourgeoises : il ne leur faut ni vers, ni conversations; il n'est point question de leur orner l'esprit. 11 faut leur prêcher les devoirs de la famille, l'obéissance pour le mari, le soin des enfants, l'instruction à leur petit domestique, l'assiduité à la paroisse le dimanche et les fêtes, la modestie avec ceux qui viennent acheter, la bonne foi dans le commerce, etc. '* »

1 Lett. sur l'éduc, h madame de la Mairie, 1714.

2 Ibid., à la même, mai 1713.

3 Ibid., h. la môme, mai 1713.

* Lett. sur i\'duc., k madame de la Viefv., 9 avr. 1713.

MAINTENON. 4il

Quoique le mal auquel madame de Maintenon s'efforçait de remédier lui parût pnssé en nature, il se guérit cependant assez bien, pour qu'après avoir longtemps exhalé de douloureuses plaintes, elle pût se féliciter, dans plusieurs de ses lettres et dans ses entretiens avec les dames, des résultats de la nouvelle éducation de Saint-Cyr. C'est ainsi que, dans une de ses lettres aux maîtresses, elle dit, en parlant des exercices actifs et pratiques qu'on prescrivait aux jeunes filles :

« Cette occupation qu'on donne aux tilles, loin de les fatiguer, leur fait plaisir, et ôte tout ennui; en formant les autres, elles se forment elles-mêmes et deviennent excellentes mères de famille. Notre manière est douce, on les prend par raison, par émulation, par amitié, par récompense, par distinction; les demoiselles aiment tendrement leurs maîtresses, elles se trouvent heureuses, et leur affliction est grande quand le temps de leur sortie approche i. »

L'œuvre de la maison de Saint- Louis était la grande occupation de madame de Maintenon et son plus cher intérêt. « Tout m'est étranger à proportion de Saint-Cyr, écrit-elle, et mes plus proches me sont moins chères que la dernière des bonnes filles de notre communauté *. »

Elle ne se contenta pas de donner aux maîtresses et aux demoiselles les prescriptions et les recommandations les plus sages et les plus détaillées; elle voulut se mettre effectivement à l'œuvre, se faire elle-même maîtresse. « J'ai tant parlé ?t tant écrit sur la manière d'élever vos demoiselles, écrivait-elle à une maîtresse de classe, que je crois n'avoir plus rien à faire, qu'à vous faire comprendre, parla pratique, ce que je vous ai dit 3, » (( Je suis résolue, dit-elle encore dans un des Entretiens, de me donner tout entière et de vous aider de tout mon pouvoir à établir dans les classes un bon esprit, et cette éducation solide dont je vous parle si souvent '>. »

Madame de Maintenon tint religieusement son engagement. On lit dans lo' Mémoires des dames de Saint-Cyr :

(c Macîame de Maintenon donna aux classes une grande application dans ce temps-li : elle fut presque deux ans à les suivre du matin au soir, les jours qu'elle venait ici, qui étaient quasi tous ceux de la semaine. Je l'ai vue souvent arriver avant six heures du matia, afin d'être au lever des demoiselles et suivre ensuite toute leur journée en qualité de première maîtresse, pour pouvo-ir mieux juger de ce qu'il j' avait à faire et à établir dans le dessein où elle était de mettre les choses sur un pied où elles pussent se soutenir. Elle aidait à peigner et à habiller les petites ; elle passait deux ou trois heures de suite h une classe, y faisait observer l'ordre de la journée, leur parlait en général et en particulier, reprenait l'nne, encourageait l'autre, donnait li d'autres les

1 Lett. sur l'éduc, « madame de la Mairie, 9 fév. 171.3.

2 Lett. hist., à la mère Marie Constance, nov. 1096.

3 Lett. SU7- l'éduc, Lettre à une maîtresse de classe, 1700.

4 Entretien U.

moyens de se corriger. Les demoiselles étaient charmées de ses instructions -, elle leur en faisait sur toute sorte de sujets, mais principalement sur la religion, la crainte de Dieu, l'horreur du péché, l'amour de la bonne réputation qui doit être une recommandation aux personnes de notre sexe, la bonne gloire, la probité, la droiture, la raison, la simplicité, la véritable dévotion, etc »

Ces faits sont confirmés par cette note du manuscrit des LetU'es sur l'éducation :

« En ce temps, madame de Maintenon entreprit les classes d'une manière particulière : elle commença par la classe rouge, dont elle se tint chargée pendant une année, et passa ainsi consécutivement aux autres classes, et y étabht tout ce qu'elle crut le plus utile aux demoiselles i. »

Quelle admirable spectacle que de voir une reine, plus matinale qu'une religieuse, quelle que fût la saison, quitter Versailles pour être à Saint-Cyr avant le lever des enfants, assister à leur toilette, laver, peigner les petites, leur prodiguer tous les petits soins de la plus tendre mère, et assister ensuite aux divers exercices des élèves 1

Tout en donnant ses principaux soins à sa clière maison de Saint- Louis, madame de Maintenon, qui prenait plus d'intérêt que personne ne le fit dans son siècle à l'éducation générale, n'oubliait pas les autres communautés, répandues dans les diverses parties du royaume, où l'on élevait des jeunes fiUesi de toutes les classes; elle correspondait avec les supérieures et leur adressait souvent des conseils les plus propres à les diriger. Comment ne pas parler aussi de ses courses charitables à Avon, aux Basses-Loges, à Saint-Aubin, au Valoin et autres bourgs des environs de Fontainebleau, qu'elle continuait avec un zèle croissant dans une vieillesse si avancée, et sur lesquelles quelques lettres de mademoiselle d'Aumale, ancienne élève de Saint-Cyr que la royale fondatrice avait prise auprès d'elle, nous donne de si intéressants détails?

« Jamais madame de Maintenon n'a si bien rempli une journée qu'aujourd'hui ; elle a été de village en village et de maison en maison, faisant partout des charités. Il faut vous dire, ma mère, toute cette journée qui lui a paru fort courte, à ce qu'elle a dit en arrivant : à sept heures et demie elle est partie pour commencer sa mission ; elle a été d'abord à Avon, à l'école des garçons, elle y a instruit près d'une heure, ensuite elle a été dans celle des filles tout autant. Quand elle parle de Dieu à ces paysannes, on voit une grande joie sur son visage et une grande envie de le leur faire connaître. A onze heures elle est partie pour aller aux Loges entendre encore une messe ; elle y a dîné assez médiocrement; à trois heures elle a été à Saint-Aubin, qui est un village dépendant d'Avon ; elle y a assisté quatre ou cinq familles ; de là à Valoin ; elle a été dans six pauvres ménages de paysannes toutes plus mal les unes que les autres, et a donné aux unes de quoi avoir du blé, aux autres pour acheter du pain, pour habiller leurs enfants, et pour payer leurs tailles ; enfin le dernier où

1 Note sur la lettre à madame de Gruel, 1700.

MAINTF.NON. 44:î

elle a été elle a donné bien du linge ;i une pauvre femme ; son mari est un peu libertin, elle l'a converti à moitié, Dieu et elle achèveront; il n'avait pas de respect ni d'obéissance pour son curé, elle l'a rendu fort doux. Elle est rentrée chez elle à sept heures bien fatiguée, mais se portant bien •. »

La même demoiselle écrivait encore à la même religieuse :

« .'Madame continue toujours sa vie d'apôtre : elle catéchise où elle peut ; elle fut encore l'antre jour dans une école de petits garçons, et retourna à Avon dans celle des filles. Je crains bien que ce dernier endroit ne le dispute avec Saint-Cyr. Je suis bien aise, ma mère, de vous en donner avis pour que vous y mettiez ordre, car l'école d'Avon est bien au cœur de Madame. »

Se consacrer avec tant d'abnégation, dans une position si haute, à des œuvres si modestes tout ensemble et si pénibles, n'est-ce pas la marque du cœur le plus généreux ? n'est-ce pas le fait réservé d'une âme profondément religieuse?

L'actif dévouement de madame de Maintenon pour l'éducation des jeunes filles lui a fait composer plusieurs écrits qui ont donné d'elle, à tous les esprits sérieux, l'idée de Yiastitutrice la plus parfaite qu'on ait jamais vue. Tous renferment des préceptes dont l'application, en la modifiant quelquefois avec discernement, pourrait être uiile aux générations actuelles comme elle l'a été à celles du dix-septième et du dix-huitième siècle.

Mademoiselle de Scudéri avait composé, en 1690, d'après le désir de madame de Maintenon, deux volumes de Conversations pour Saint-Cyr. On les faisait réciter par plusieurs demoiselles, et ce divertissement dramatique était fort goûté. Mais la prudente fondatrice comprit bientôt que ces préciosités remplissaient mal son objet. Elle laissa tomber les trop spirituelles, trop païennes et souvent trop ennuyeuses Conversations de l'auteur de la Clélie, et se mit elle-même à en composer de plus raisonnables et de plus intéressantes sur des points de morale' d'usage ou de b"^nséance. Elle voulait enseigner aux demoiselles, sur la conduite qu'elles auraient à tenir dans le monde ce que des religieuses pouvaient difficilement leur apprendre.

« Les Conservations, dit l'auteur elle-même, ont été faites pour éclairer nos dames de Saint-Louis, qui ne peuvent guère savoir, ayant été élevées à Saint- Cyr, que rien n'est si dangereux que les mauvaises compagnies, qu'on ne peut avoir trop de soin de sa réputation, qu'il ne faut jamais recevoir des présents des hommes, qu'il faut les éviter comme nos plus grands ennemis, puisque pour l'ordinaire ils nous flattent pour nous perdre '.

Louis XIV trouvait un grand charme à entendre réciter par les demoiselles de Saint-Cyr les Conversations, où souvent plus d'une bonne leçon et d'un avis utile lui étaient donnés, ainsi qu'aux princes et prin-

1 Lettres historiques de madame de Maintenon. Lettre de mademoiselle d'Aumale à madame du Pérou, du 15 juill. 1708.

cesses de sa suite, et en particulier à la duchesse de Bourgogne. Elles ont été publiées, en 17S7, d'une manière défectueuse sous le titre de Loisirs de madame de Mainlenon ^ Le texte véritable les montre comme le plus parfait ouvrage de l'illustre dame, et comme une des belles productions littéraires du dix-septième siècle. D'un grand intérêt historique, elles abondent en allusions aux diverses circonstances delà vie de madame de Maintenon, et en renseignements sur son caractère. Elles oflVeiit des pages dignes de l'humoriste le plus fin : tel est ce dialogue sur les mérites comparés de mademoiselle Hortense et de mademoiselle Irène.

« Cette personne (Hortense) a un charme..., son charme est son humeur.

— J'aimerais mieux l'esprit de mademoiselle Irène.

— L'esprit peut plaire en passant, il donne des moments de plaisir plus vifs, mais pour vivre ensemble Thumeur est préférable à tout. Mademoiselle Irène est agréable quand il lui plaît^ mais il faut prendre son temps avec elle ; il n'y fait pas toujours bon : elle est inégale, elle se fâche aisément, elle est difficultueuse, elle exige de grands égards 2, »

Le commencement de cette même conversation sur la bonne Humeur explique quel est le vrai charme d'Hortense.

» — Est-ce un grand esprit ?

— Non, elle l'a médiocre et assez peu cultivé.

— Est-elle divertissante 1

^ Lettr. sur l'éducat. à madame la Mairie, 1714.

2 M. de Monmerqué, en rééditant en 1828 (in-18) cet ouvrage, y ajouta un volume de conversations inédites, tiré d'un manuscrit de mademoiselle d'Aumale ; nous ne croyons pas inutile d'en indiquer le contenu par le relevé des sujets de conversations. Elles roulent sur la Société, sur la Raison, sur la Contrainte, sur l'Amour-propre, sur le bon Esprit, sur la bonne Gloire, sur le Mensonge, sur les Égards, sur les quatre Vertus cardinales, sur l'Ajustement, sur l'Indiscrétion, sur l'Ordre, sur le Courage, sur la Droitu'-o, sur la Raillerie, sur les Agréments, sur la Douceur, sur l'Émulation, sur l'IMiication de Saint- Cyr, sur la Dépendance, sur le Mariage et les devoirs d'une honnête épouse, sur l'Esprit du monde, sur la bonne Humeurs, sur les différents Caractères d'esprit, sur la Contrainte de tous les Etats, sur le Travail, sur la bonne Conduite, sur la Reconnaissance, sur l'Élévation des sentiments, sur la Générosité, sur la Différence des États et des Conditions, sur la bonne Contenance, sur le Mystère, opposé au Secret, sur les Amitiés, sur la bonne Foi, sur le Point d'honneur, sur le Silence, sur les Discours populaires, sur la Dévotion, sur le Jugement, sur le Danger des mauvaises compagnies, sur la Réputation, sur l'Habitude, sur les Conversations, sur les Lettres, sur le Danger des occasions, sur les Répugnances, sur la Lecture, sur le Murmure, sur les Occasions, sur la Faveur. La réédition faite par M. Monmerqué des Conversai ions, connues depuis le milieu du dix-huitième siècle, avait conservé l'ancien texte inexact et incomplet. M. Th. Lavallée les a toutes coUationnées sur le manuscrit de mademoiselle d'Aumale, et en a enfin donné une édition authentique dans le tome I" de ses Conseils et Instructions aux Demoiselles. Conversation, X, se. b, édit. Lavallée.

MAliNTENOiN 4io

— Elle est naturellement assez sérieuso.

— Elle aime le plaisir apparemment, et la conversation?

— Elle entre dans tout ce qu'on veut ; mais on ne lui voit aucun goût particulier.

— Je crois pourtant qu'elle ne s'accommoderait pas de la solitude, car elle n'est presque jamais chez elle.

— C'est que ses amies ne la laissent pas respirer ; mais quand elle est chez moi et que mes affaires m'obligent à la quitter, il ne paraît pas qu'elle s'ennuie dans sa chambre.

— Osez-vous ainsi la laisser seule, quand vous l'emmenez chez vous pour vous divertir ensemble?

— On ose tout avec elle : on la prend, on la laisse, on s'occupe des autres devant elle, on lui montre ses afflictions, on parle de ses affaires, on l'oublie, on se croit seule avec elle quand on veut être seule, et on trouve une bonne compagnie en elle quand on ne veut plus être seule ; enfin, il n'y a rien de fâcheux avec elle que de la quitter '. »

La délicieuse personne que cette Hortense ! combien est séduisant le charme dont elle est douée! C'est celui que madame de Maintenon portait partout avec elle, chez madame d'Albert, chez madame de Richelieu, à la campagne, chez madame de Montchevreuil, plus tard à la cour, et qui la rendit si puissante sur l'esprit de Louis XIV.

Madame de Maintenon écrivit encore pour les demoiselles de Saint- Cyr des dialogues familiers, connus sous le nom de Proverbes. Ces petites compositions dramatiques, que les demoiselles représentaient à la récréation, offrent souvent de piquantes peintures de mœurs. La profonde observatrice y représente au naturel les gentilshommes qui méprisent le travail ou l'économie, les femmes soucieuses de leurs seuls plaisirs qui redoutent d'être enfermées avec leurs maris et leurs enfants, et veulent s'occuper de la guerre et des affaires d'État, les demoiselles entichées de bel esprit, liseuses, causeuses, rêveuses, et étrangères aux devoirs comme aux plaisirs de leur âge. Le style de tous les Proverbes est simple, exact, et parfaitement proportionné aux sujets et aux personnes. Madame de Maintenon en parle elle-même ainsi à ses jeunes filles :

« Vous avez enii-e les mains quantité de choses merveilleuses dont vous pouvez faire un u>age également utile et agréable ; il n'y a pas jusqu'à vos Proverbes qui, quoique les moindres de vos amusements, peuvent aider à vous ouvrir l'esprit. Voyez comme je fais parler chacun son langage, les laquais comme parlent les laquais ; une honnête personne dirait-elle jamais : « Dites-le à Monsieur et à Madame aussi, si vous voulez ? » Une femme y parle poliment et sagement, et vous y trouverez bien de quoi vous entretenir raisonnablement quand vous le voudrez 2. »

Ce caractère de raison est ce qui domine encore dans \&% Entretiens sur l'éducation et dans les Lettres sur l'éducation des filles.

* Convers. x, se. B.

— Entret. sur /'rduc. octobre LSOô

446 LES PROSATEURS DU DIX-SEPTlÉME SIÈCLE.

Les Entreliens sur l éducation des filles ne sont pas proprement un ouvrage de madame de Maintenon, c'est un recueil de ses paroles fait par les dames de Saint-Louis, et revu et approuvé par madame de Maintenon. Lu zélée fondatrice allait souvent prendre part aux conversations que les dames, pendant leur récréation, avaient entre elles, tout en travaillant à l'aiguille, autour d'une grande table. On l'interrogeait librement sur toutes sortes de sujets, et par ses réponses elle leur donnait sur la conduite de la maison, sur l'éducation des demoiselles, des instructions qu'elle entremêlait agréablement de nouvelles de la cour, d'anecdotes particulières, d'exemples tirés de sa propre vie : les dames, qui avaient pu assister à ces entreliens si intéressants, s'empressaient de les répéter à celles de leurs compagnes qui avaient été retenues par les diverses charges delà maison, et, afin de pouvoir mieux s'en rappeler le souvenir, elles les écrivaient. Une de ces religieuses, madame de Berval, eut la première, en 1694, la pensée d'en faire des recueils.

« Le plaisir, écrit-elle, que j'ai de voir ce que les Filles de la Visitation ont recueilli des entretiens qu'elles avaient avee saint François de Saies, leur saint fondateur, m'a fait penser à mettre ici, pour la satisfaction des Soeurs qui viendront après nous, et pour la mienne propre, les choses que madame de Maintenon nous a dites. »

Les Mémoires des dames confirment le récit de madame de Berval :

« Nous entreprîmes, disent-elles, de mettre au net le recueil des entretiens que nous avions eus avec madame de Maintenon, sur l'esprit dans lequel nous devions entendre nos obligations, et surtout celles qui regardent les classes et la manière de bien élever nos demoiselles. Nous donnâmes à ce recueil beaucoup de temps, et, après l'avoir transcrit plusieurs fols à loisir, nous le montrâmes à madame de Maintenon, qui le lut d'un bout à l'autre, qui mit bon et une apostille à chaque cahier pour lequel elle adopte tout ce qui y est contenu. »

On recueillit de môme les entretiens de madame de Maintenon avec les demoiselles. Elle venait souvent à l'improvisle dans les classes où les leçons ne se donnaient pas d'après un plan régulier comme un cours, mais étaient, pour ainsi dire, dictées par les circonstances, et appropriées au besoin de chaque moment et de chaque élève. A l'imitation des maitresses, la sage fondatrice prenait occasion de tout ce qui se disait ou se faisait en classe pour développer l'intelligence et le cœur des demoiselles, et leur faire, dans un langage toujours à la portée de leur âge et de leur degré de culture, les instructions les plus variées et les plus pratiques. Elle interrogeait, elle se laissait interroger par les plus petites comme par les plus grandes ; mais elle voulait toujours que les demoiselles, comme les dames, fissent des réponses tirées de leur fonds. Madame de Veilhant, interrogée un jour, dit que Rodriguez, l'auteur de In. Pratique de la perfection chrétienne, répondait à la question. Madame de Maintenon, liuterrompant vivement, lui dit :

-' Je veux votre pensée, ma sœur, et non pas celle de Rodriguez. » Elle exigeait que les élèves fissent de même effort pour penser et parler d'elles-mêmes.

Ces entretiens avec les demoiselles, tous si pleins de la plus fine raison et si agréablement relevés de détails curieux, de piquantes anecdotes, de gracieux et amusants récits assaisonnés parfois d'une pointe de malice, de traits d'histoire d'une application directe, ne furent recueillis qu'à dater de 1700, époque où madame de Maintenon commença de suivre les classes avec la plus patiente régularité, et d'y faire, tous les jours, les fonctions de maîtresse, pour enseigner aux dames, par son exemple, à rendre leurs élèves « les plus parfaites qu'il soit possible, selon Dieu et selon le monde'. »

Les Lettres sur Véducation des filles, ainsi que le remarque le consciencieux éditeur de cet utile écrit, ne sont pas des instructions dogmatiques ni un traité ex professa sur l'éducation des jeunes personnes, comme l'ouvrage de Fénelon. Ce sont des lettres familières et pratiques, écrites jour par jour, heui'e par heure, suivant les besoins et les personnes, tantôt aux dames de Saint-Cyr, tantôt aux demoiselles. Ces lettres, composées dans la vue toute spéciale des deux cent cinquante demoiselles de pauvre noblesse qui étaient élevées à Saint- Cyr par lamunificence royale, renferment cependant les enseignements les plus utiles pour toutes les conditions et pour tous les temps. On y trouve plus d'une idée neuve et féconde : ainsi tout ce que le système de l'enseignement mutuel a de bon avait été compris et parfaitement exprimé par madame de Maintenon. Elle écrit à une religieuse particulièrement consacrée à l'éducation :

« Il est certain que, ne gardant vos pensionnaires que peu d'années, vous ne pouvez être soulagée par le secours des grandes ; il faut en tirer le plus qu'on peut, et y mettre de l'éuiulation. 11 y en a toujours de plus avancées les unes que les autres ; et celle qui assemble les syllables peut montrer à assembler les lettres, et ainsi du reste 2. »

On ne s'attendait pas à trouver dans madame de Maintenon une devancière de Pestalozzi.

Malgré la simplicité sérieuse du sujet, ces Lettres sur l'Éducation sont une lecture captivante. Partout, avec le style le plus juste et le plus insinuant, la raison la plus saine, fortifiée encore et agrandie par les inspirations de la foi et du dévouement le plus profond; souvent des vues sublimes. Quelle haute idée de l'importance delà mission qu'elle s'est donnée 1 « Les affaires que nous traitons ici (à la cour), dit-elle, sont des bagatelles, celles de Saint-Cyr sont les plus importantes. — La vocation d'une dame de Saint-Louis est sublime. — Il y a dans l'œuvre de Saint-Louis, si elle est bien faite et avec l'esprit dune vraie

I Entretien XXXVII.

- Lettre ù iriîdame de la Viefville du \) avril 17J:J.

4i8 LIÎS PROSATEURS DU DiX-SEPTlÈME SIÈCLE.

i'oi, de quoi renouveler dans lout le royaume la perfection du christianisme. »

Si elle n'a pas renouvelé la perfection du christianisme dans toute la France, cette forte éducation, où l'instruction proprement dite n'était que secondaire, a du moins, pendant les saturnales du dixhuitième siècle, empoché la corruption de gangrener les provinces comme les grandes villes ; elle a maintenu dans les vieux châteaux la pureté des mœurs et les soHdes vertus ; et, quand vint"y3, elle adonné au monde le spectacle admirable de toutes ces jeunes filles nobles, de toutes ces grandes dames, si courageuses, si dignes et si chrétiennes, devant des tribunaux assassins, dans les prisons et sur les échafauds de la terreur.

Qu'on lise encordes Conseils et instructions aux demoiselles pour leur conduite dans le monde, précieux ensemble à' Avis, de Lettres et d'£?itretlens, demeurés la plupart inédits jusqu'à ces derniers temps. Qu'on ne néglige pas non plus l'Esprit de l'institut des filles de Suint-Louis, dont les chapitres sont : Grandeur de l'Institut, Éducation des demoiselles, Pauvreté, Simplicité, Désintéressement, Travail, Catéchisme, Éloignement du monde, Silence, Régularité ; et l'on admirera tout ce qu'il y avait de sagesse, de raison, de prévoyance dans la fondatrice de Saint-Cyr. L'Esprit des filles de V institut de Savd-Louis,^nh\\& en 1699, avait été soigneusement relu par l'évèque de Chartres. D'ailleurs, madame de Maintenon n'écrivait absolument rien pour les demoiselles qu'elle ne le soumît au jugement de l'autorité ecclésiastique, « afin, disait-elle, de ne laisser rien qui ne fût bon et approuvée « Elle ajoutait modestement :

« Je ne suis pas savante, et avec les meilleures intentions du monde je pourrais me tromper; et je dois prendre d'autant plus de précautions que l'amitié que vous avez pour moi vous rend plus attachées à ce qui en vient, et qu'on vous a dit de m'écouter. Quand vos supérieurs l'auront approuvé, nous serons tous en repos. »

Enfin elle écrivait encore dans le même esprit de suave humilité :

« Si vous aimez mes avis, ma chère fille, j'aime fort de mon côté à vous en donner : ainsi ils ne vous manqueront pas. Comptez une fois pour toutes qu'ils seront toujours soumis à votre évêque. Je n'ai pas fait un proverbe à Saint-Cyr que feu monseigneur de Chartres n'ait vu : c'est le moyen que Dieu bénisse tout 2. »

En faisant connaître les écrits de madame de Maintenon sur l'éducation, nous avons déjà parlé d'une partie de ses lettres, partie la plus précieuse peut-être pour la connaissance de son caractère. C'est sur tout dans les Lettres sur l'éducation, et dans les Lettres historiques et

' Lettres édifiantes. Lettre LUI, à madame de Berval.

2 Lettres sur l'éducation, à madame de la Mairie, i) mars 1713.

édifiantes qu'on peut apprendre comment pensait, parlait, agissait, cette femme que des hommes entichés d'ignorance ou de mauvaise foi ont si souvent représentée comme une coquette adroite, une dévote précieuse, et presque une hypociùte dont la piété n'était qu'un raffinement de politique.

Nombre des lettres dont nous venons de parler respirent une douceur et une suavité inattendues. Au contraire, la correspondance générale de madame de Maintenon, telle qu'on l'a connue jusqu'ici, est d'un ton grave et même austère. Elle ne présente guère que des beautés contenues : peu de chose ou rien pour le cœur et l'imagination; rarement les épanchements ni l'abandon; mais les lettres authentiques aux dames et aux demoiselles de Saint-Cyr connues en entier et dans leur véritable texte seulement depuis quelques années, montrent chez madame de Maintenon une sensibilité, une simplicité, une bonhomie, une modestie qu'on ne lui soupçonnait pas. « La correspondance intime de madame de Maintenon, a dit J. Chénier, présente aux yeux observateurs une partie de cet art profond qui la maintint quarante ans à côté d'un trône*. » On voit tout autre chose dans les Lettres sur l'éducation et dans les Lettres Jnstoriqups et édifiantes, qu'a publiées M. Lavallée. On y découvre avec ravissement que madame de Maintenon avait autant de bonté que de raison, autant de dévouement que de prudence; et ces qualités devront être révélées également par la correspondance générale, quand on la possédera enfin dans son entier et dans sa pureté.

On comprend d'ailleurs que madame de Maintenon, dans ses Lettres, n'ait pas une expansion abandonnée comme madame de Sévigné. Formée dès sa jeunesse à la réserve et à la gravité, elle n'écrit rien qu'avec prudence et précaution. L'esprit de ces deux femmes éminentes était très-divers ; mais surtout leurs lettres furent écrites dans des vues et au milieu des circonstances les plus différentes. Il ne s'agit pas pour madame de Maintenon d'amuser une belle jeune femme ou des hommes du monde par une fine et gaie chronique des événements de la cour et de la ville. Affaires d'État, querelles de religion, intérêts de famille, consultations de conscience, leçons de morale, préceptes d'éducation ; voilà le fond habituel des lettres de l'amie de Louis XIV. Madame de Sévigné est libre de toute contrainte, madame de Maintenon est assujettie à mille considérations de convenance et de devoir : comment leurs lettres se ressembleraient-elles ? Les différences qu'elles présentent, littérairement, ont été bien exprimées par une autre femme, habile écrivain, par madame du Deffand :

« Les lettres de madame de Maintenon, dit l'amie de Voltaire et de Walpole, sont réfléchies. Il y a beaucoup d'esprit, d'un style fort simple ; mais elles ne sont point animées, et il s'en faut beaucoup qu'elles soient aussi agréables que celles de madame de Sévigné. Tout est passion, tout est action dans celles

1 Introduction au Cows de littérature française.

PnosATEur.s du xvn' siècle. I. 29

430 l ES PROSATEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

de cette dernière; elle prend part à tout, tout l'affecte, tout l'intéresse : madame de Maintenon, tout au contraire, raconte les plus grands événements, où elle jouait un rôle, avec le plus parfait sang-froid, n

Napoléon lisant, à Sainte-Hélène, les lettres de madame de Maintenon, dans la collection de la Beaumelle, disait : « Son style, sa grâce, la pureté de son langage me ravissent. Je crois que je préfère les lettres de madame de Maintenon à celles de madame de Sévigné : elles disent plus de choses. » — « Qu'eût-il dit, observe justement M. Lavallée, s'il eût lu les vraies lettres de madame de Maintenon, et surtout celles que la Beaumelle n'a pas publiées? Qu'eût-il fait, s'il les eût lues à l'époque où il fondait la maison d'éducation de la Légion d'honneur*? »

Madame de Maintenon, dont toute la vie fut si occupée, ne pouvait jamais donner à écrire que des moments précipités. Elle aimait mieux coudre et filer pour ses chères filles que d'employer son temps à faire et surtout à soigner des lettres : «J'ai tant filé pour votre service, dit-elle à une maîtresse des classes, que je me suis fait mal à la main, et que je ne puis plus écrire^. » Ses lettres, ses mémoires, ses petits traités, étaient tracés de verve et sans donner de repos à sa plume. Personne ne recherchait moins ses phrases que cette femme si solide et si sensée. Mais, plume en main comme dans la conversation, elle a un langage toujours précis, élégant malgré de très-nombreuses incorrections et négligences, distingué dans sa simplicité, et très-souvent relevé par une agréable ironie. Madame du Pérou lui disant un jour que l'institut espère garder quelque chose de l'esprit de la fondatrice : « Je crains que vous n'en reteniez, répond-elle, un certain tour de raillerie dans la conversation, qui m'est naturel et qui ne convient pas tout à fait à des rehgieuses. « Il est du moins charmant dans la diction de madame de Maintenon. Souvent aussi cette femme qui se plaisait à la lecture de Tacite comme à celle de sainte Thérèse, jette en un style majestueux les réflexions les plus profondes.

Le talent d'écrire de madame de Maintenon était fort apprécié de son temps. « Elle sait faire des vers et de la prose, » dit Somaize. « Elle écrivait singulièrement bien et facilement, » dit Saint-Simon ^. Ce violent ennemi définit encore son style « un langage doux, juste, en bons termes, et naturellement éloquent et court; » — « langage delà sagesse, dit Fénelon, qui parle par la bouche des Grâces. » — « Il y a dans tout ce qu'elle dit, ajoute une de ses élèves, une grandeur, un agrément, une solidité, une douceur et une noble simplicité qu'on ne peut expliquer. »

N'est-ce pas assez pour que madame de Maintenon ait droit à être

1 Préface des Lettres sur l'éducation,

2 Lettres sur' l'éducation, 1T02.

s Mémoires de Saint-Simon, t. XVII, ch. ix, éd. Chéruel.

placée à côté de madame de Sévigné et de madame de la Fayette?

Tous ceux qui avaient l'honneur d'approcher de madame de Maintenon étaient ravis de son esprit. Si la passion ne les aveuglait point, son caractère et son cœur ne les remplissaient pas moins d'admiration. Elle était dignement vengée des outrages de ses ennemis parles enthousiastes hommages de ceux qui étaient dignes de la comprendre, comme Despréaux écrivant à Racine : « Vous faites bien de cultiver madame de Maintenon : jamais personne ne fut si digne qu'elle du poste qu'elle occupe, et c'est la seule vertu où je n'ai point encore remarqué de défauts » Éloge peu exagéré pour qui a fait une étude attentive de la vie et du caractère de madame de Maintenon; vie sans reproche, caractère qui commande le respect.

La gravité dominait dans son caractère. Son langage était toujours celui de la raison, mais de la raison la plus insinuante et la plus agréable, telle qu'elle-même l'a définie dans une de ses Conversations, digne de Platon par l'élévation de la pensée.

« La raison ne doit pas être confondue avec la sévérité... Elle s'accommode de la complaisance, de la joie, du badinage, du silence, de la condescendance, de l'attention aux autres. Elle n'est point hérissée, sévère, critique ; elle met tout à sa place; elle veut que la jeunesse se divertisse innocemment, et que la vieillesse même cherche des relâchements. Elle s'accommode de tout ; elle compatit aux faiblesses des autres; elle diminue les siennes; elle console dans les afflictions; elle les avait prévues. Elle modère dans les plaisirs; elle jouit de la société, elle s'en passe ; elle goûte la santé, elle ne s'accable pas dans les maladies; elle fait un bon usage de la fortune, elle soutient la pauvreté; elle est en paix, elle la porte partout autant qu'il lui est possible; elle tire le meilleur parti des états les plus malheureux 2. »

Somaize, qui, dans son Dictionnaire des Précieuses, a célébré madame Scarron sous le nom de Stratonice, vante « son humeur douce. » « Tous ceux qui la connaissent, dit le Grand D ici ionnaire des Précieuses, sont assez persuadés que c'est une des plus enjouées personnes d'Athènes. » Et elle-même, vers la fin de sa vie, se représente comme « gaie par nature et triste par état. » Elle aurait pu ajouter, et par accès; car cette disposition toute naturelle à la gaieté que nous la voyons manifester dans sa plus grande jeunesse, elle la conserva dans toutes les révolutions de sa vie, et jusque dans son extrême vieillesse; elle la montre même en traitant les sujets les plus graves, même en parlant religion et dévotion.

Non-seulement madame de Maintenon était douce, gaie, éminemment sociable ; elle avait un fonds de bonté et de sensibilité qui éclate quelquefois de la manière la plus touchante et la plus inattendue, comme lorsqu'elle écrit :

1 Lettre à Racine, du 9 août 1G87.

* Conversation VIII.

452 LES PROSATEURS DU DlX-SEPTIÉME SIÈCLE.

« On eut hier des nouvelles de Barcelone : on espère la prendre ; mais cette conquête ne me consolera pas de tous les braves gens qu'on y perd. On prétend que les ennemis y ont perdu plus de six mille hommes ; il y en a bien autant de notre côté. Priez pour ces pauvres gens, à qui personne ne pense 1 1 »

Trouverait-on, dans les écrits du temps, beaucoup de ces paroles de commisération vraie sur les victimes de la guerre?

Combien les ennemis de madame de Maintenon et leurs malveillants ou trop crédules échos ont-ils déclamé contre sa dureté, contre sa sécheresse d'ûme! Et cependant on voit cette femme au cœur de mère le plus tendre ne pouvoir se passer d'enfants et en être continuellement entourée ; ne pas se contenter de ceux de Saint-Cyr ou d'Avon; en prendre auprès d'elle à Versailles, à Marly, à Fontainebleau, pour les élever à part ; comme ses nièces, mesdames de Caylus et la duchesse de Noailles, dont elle fit l'éducation, de même qu'elle fit celle de la duchesse de Bourgogne ; comme encore beaucoup d'autres demoiselles, mesdemoiselles de Breuillac et de Pincré, une nièce de madame de Beauju, une demoiselle de la Tour, qui devint dame de Saint-Louis, etc. « Elle a toujours fort aimé les enfants, dit mademoiselle d'Aumale, et à les voir dans leur naturel, et les enfants sentaient si fort cette bonté qu'ils étaient plus libres avec elle qu'avec personne. » Nous voyons par les Lettres sur l'éducation que plusieurs de ces enfants avaient coutume de l'appeler maman.

Avec toutes ces qualités douces et généreuses, madame de Maintenon avait cependant quelque chose de plusieurs des défauts qu'on lui a trop durement reprochés. Elle était réellement portée à la fierté : elle était « née vive et orgueilleuse *, » confesse-t-elle; « il n'est rien qu'elle n'eût été capable de tenter et de souffrir pour conquérir le nom de femme forte; elle voulait de l'honneur : c'était sa folie 3. o «Vous êtes née, lui disait Fénelon, avec beaucoup de gloire; c'est-àdire de cette gloire qu'on nomme bonne et bien entendue, mais qui est d'autant plus mauvaise qu'on n'a point de honte de la trouver bonne. » En outre, elle gardait un vif ressentiment des injures, et nourrissait môme d'amers sentiments de haine contre ceux qui l'avaient blessée. Elle en fit un jour l'aveu le plus franc à une des dames de Saint-Cyr, dans un très-curieux entretien qui nous a été conservé par l'interlocutrice.

« La conversation ayant ensuite tourné sur divers sujets, y lit-on, elles vinrent à parler de la haine, ce qui donna sujet à madame de Maintenon de dire qu'il n'y avait jamais eu qu'une seule personne pour qui elle en eût senti, mais que ce sentiment était si fort en elle, qu'elle se trouvait mal en passant devant sa porte. Cependant cette même personne ayant eu besoin d'elle dans la suite :

1 Lettres historiques, à madame du Pérou, juillet 1697. ' Lettre à madame de Glapion, 14 septembre 1714. Correspondance générale, édition 1778.

3 Entretiens de madame de Maintenon.

MAINTENON. 4b3

« Je fus ravie, dit madame de Maintenon, d'avoir occasion de lui rendre service.

— Par un principe de vertu? dit madame de Glapion.

— Ah 1 de vertu! dit madame de Maintenon en gémissant ; non, non, mais par orgueil, par un sentiment de l'enfer, pour faire une belle action, et pour qu'elle me fût obligée; ce qui est diabolique. Le sujet de cette haine était qu'étant allée au Val-de-Grâce remercier la reine mère d'une pension qu'elle m'avait accordée, cette dame, au lieu de louer la bonté de la reine comme tous les autres, dit : « Si la reine donne cette pension aux plus beaux yeux du monde fttàla personne la plus coquette, elle fait bien.» J'entendis cela, j'en fus outrée; et les louanges qu'elle donnait à mes beaux yeux ne purent nie faire passer sur le reste, car je ne le méritais pas, et je trouvai ce discours si injurieux et si déplacé dans une grande dame bien riche, qui aurait dû, ce me semble, entrer dans la joie que tout le monde témoignait de ce que, n'ayant rien, la reine me donnait quelque chose, que cela me pesa longtemps sur le cœur ; et ce fut à cette occasion qu'un confesseur me dit une fois : « Quoi I madame, est-il possible que ce sera la haine qui vous damnera * ? »

Si elle avait des défauts, personne ne les avouait avec plus de bonne foi, et ne désirait plus sincèrement de s'en corriger. « Il s'en faut bien que je sois telle que vous me croyez, écrivait-elle à une religieuse de Saint-Louis, mais ne vous lassez point de prier pour moi, et de demander surtout l'humilité^. » Elle se plaignait à son confesseur, l'abbé Gobelin, alors qu'elle était la femme de Louis XIV, qu'il ne la reprît pas avec assez de liberté et de simplicité.

« Et vous aussi, lui écrivait-elle, vous me rendez ma faveur embarrassante jusque dans le confessionnal ! Je croyais vous trouver toujours tel pour moi que vous l'étiez aux Filles-Bleues. Vous connaissez ma sincérité; je ne fais de compliments ni ne les aime. Je vous conjure donc de vous défaire du style que vous avez avec moi, qui ne m'est point agréable, et qui peut m'être nuisible. Je ne suis point plus grande dame que j'étais à la rue des Tournelles, où vous me disiez fort bien mes vérités. Si la faveur où je suis met tout le monde à mes pieds, elle n'y doit pas mettre un homme chargé de ma conscience, et à qui je demande très-instamment de me conduire, sans nul égard, dans le chemin le plus sûr. Ce n'est point à vous à m'inspirer l'orgueil, à vous qui devez le détruire en moi. Où trouverai-je la vérité, si je ne la trouve en vous? Et à qui puis-je être soumise qu'à vous, ne voyant dans tout ce qui m'approche que respects, adulations et complaisances? Parlez-moi, écrivez-moi sans tour, sans cérémonie, sans insinuation, et surtout, je vous prie, sans respect. Ne craignez ni de m'offenser ni de m'importuner. Je veux faire mon salut ; je vous en

1 Lettres historiques de madame de Maintenon. Entretien avec madame de Glapion, 1711.

2 Lettres sur l'éducation. A une maîtresse de classe, 1702. Elle fait encore la même prière dans une lettre écrite quelques années auparavant, et qui se rapporte peut-être aux hommages publics que le roi lui avait rendus au camp de Compiègne : « Je vous crois en retraite, disait-elle encore à une dame de Saint-Cyr, et j'espère que vous en sortirez toute fervente pour vos devoirs, demandez pour moi toutes les grâces dont vous savez que j'ai besoin, et surtout l'humilité. » [Ibid. Lettre à madame de Berval, sept. 1698.)

charge : ne me parlez jamais des obligations que vous m'avez. Regardez-moi comme dépouillée de tout ce qui m'environne, attachée au monde, mais voulant me donner à Dieu. Voilà mes véritables sentiments i. »

La conduite de madame de Maintenon, après la mort de Louis XIV, répondit à la dignité de toute sa vie.

« Elle se retira à Saint-Cyr au moment même de la mort du roi, dit Saint- Simon, et eut le bon sens de s'y réputer morte au monde et de n'avoir jamais mis le pied hors de la clôture de cette maison. Elle ne voulut y voir personne du dehors, sans exception, que du très-petit nombre dont on va parler, rien demander, rien recommander à personne, ni se mêler de rien où son nom pût être mêlé. Madame de Caylus, madame de Dangeau, madame de Lévi étaient admises, mais peu souvent, les deux dernières encore plus rarement, à dîner. Le cardinal de Rohan la voyait toutes les semaines, le duc du Maine aussi, et passait trois et quatre heures avec elle tête à tête 2. »

Tout autre parti que la retraite lui eût paru ridicule.

« Il ne me convient, écrivait-elle à madame de Caylus, de m'exposer ni aux faux empressements des heureux, ni aux ennuis des disgraciés, ni aux murmures des mécontents, ni à la curiosité des indiscrets. Pouvais-je prendre un autre parti que celui que j'ai pris, ma chère nièce? J'admire les louanges qu'on me veut donner là-dessus : me voudriez-vous à Paris, recevant des visites? Je jouerais là un beau rôle 3; »

L'atrabilaire et enragé duc de Saint-Simon n'a pu se soustraire à l'empire de la vertu de celle qu'il qualifie à! enchanteresse et de charmante malheureuse. Cédant à la voix impérieuse de la conscience, il a tracé un tableau de la vie de madame de Maintenon à Saint-Cyr, après la mort du roi, qui nous la présente revêtue d'une dignité, d'une grandeur simple, d'une piété toujours toute d'action et de dévouement, de toutes les qualités les plus dignes de tous les respects et de toutes les admirations. Il nous la montre conservant jusqu'à la fin la même activité et le même zèle pour l'éducation de ses chères enfants :

« Madame de Maintenon, comme à la cour, se levait matin et se couchait de bonne heure. Les prières duraient longtemps. Elle lisait aussi elle-même des livres de piété ; quelquefois elle se faisaitlire quelque peu d'histoire par ses jeunes filles, et se plaisait à les faire raisonner dessus et à les instruire *. »

Elle était entourée de la vénération due à son âge, à son rang, à ses bienfaits.

« Jamais abbesse fille de France, comme il y en a eu autrefois, dit toujours le

1 Lettre à l'abbé Gobelin, 27 juillet 1686.

3 Mémoires de Saijit-Simon, t. XVII, ch. ix, édit. Cher.

3 Lettre du 30 août 1716.

* Mémoires de Saint-Simon, t. XVII. ch. ix, édit. Cher.

célèbre duc, n'a été si absolue, si ponctuellement obéie, si crainte, si respectée; et avec cela elle était aimée de presque tout ce qui était enfermé dans Saint-Cyr. Les prêtres du dehors étaient dans la même soumission et dans la même dépendance. Jamais, devant ses demoiselles, elle ne parlait de rien qui pût approcher du gouvernementni de la cour, assez souvent du feu roi avec éloge, mais sans enfoncer rien, et ne parlant jamais des intrigues, des cabales, ni des affaires. »

Cette femme immortelle termina sa \ie si remplie d'événements le 13 avril 1719, à quatre-vingt-trois ans, « avec toute sa tête et tout son esprit, » dit Saint-Simon. Avant de mouinr, elle avait apporté une attention minutieuse à détruire toutes les pièces qui auraient pu constater son mariage avec Louis XIV.

Ijettre à madame de Veillian.

Dinant, 28 mai 1692.

Imaginez-vous, Madame, qu'hier, après avoir marché six heures dans un assez beau chemin, nous vîmes un château bâti sur un roc qui nous parut inaccessible et si peu étendu, que nous ne comprenions pas que nous pussions y, loger, quand même on nous y aurait guidés ; nous en approchâmes fort près sans y voir aucun chemin habité, et nous vîmes enfin, au pied de ce château, dans un abîme, et comme on verrait à peu près dans un puits fort profond, les toits d'un certain nombre de petites maisons qui nous parurent pour des poupées i, et environnées de tous côtés de rochers affreux par leur hauteur et par leur couleur : ils paraissent de fer et sont tout à fait escarpés : il faut descendre dans cette habitation par un chemin plus rude que je ne puis dire; tous les carrosses faisaient des sauts à rompre tous les ressorts, et les dames se tenaient à tout ce qu'elles pouvaient. Nous descendîmes après un quart d'heure de ce tourment, et nous nous trouvâmes dans une ville ^ composée d'une rue qui s'appelle la grande, et oii deux carrosses ne peuvent passer de front ; il y en a de petites, où deux chaises à porteurs ne peuvent tenir ; on n'y voit goutte, les maisons sont effroyables... L'eau y est mauvaise, le vin rare, les boulangers ont ordre de ne cuire que pour l'armée, de sorte que les domestiques ne peuvent trouver du pain ; les poulets en plume valent trente sous, la viande huit sous la livre et très-mauvaise ; on porte tout au camp. Il y pleut à verse depuis que nous y sommes ; et on nous assure que quand

* C'est-à-dire, qui nous parurent faites pour des poupées. C'est Dinant.

le chaud vient, il est insupportable par la réverbération des rochers. Je n'ai encore vu que deux églises ; elles sont au premier étage, et on n'y saurait entrer que, par civilité, on ne vous dise un salut avec une très-mauvaise musique, et un encens si parfumé, si abondant et si continuel, qu'on ne se voit plus par la fumée, et il y a peu de têtes qui y puissent résister. D'ailleurs la ville est crottée à ne pouvoir s'en tirer, le pavé pointu à piquer les pieds, et les rues étroites où les carrosses ne sauraient passer tiennent, je crois, lieu de privés pour tout le monde ; Suzon ^ assure que le Roi a grand tort de prendre de pareilles villes, et qu'il faudrait ne les pas plaindre aux ennemis.

{Lettres historiques et édifiantes.)

liettre à la mère llarie-Constance.

Dinant, 12 juin 1693.-

Nous avons eu autant de peine à nous éloigner de Namur que nous en avions eu à nous en approcher. Nous fûmes hier onze heures et demie en carrosse tout de suile ^ ; et comme nous n'avions pas compté là-dessus, nous n'avions point mangé ni porté de quoi manger. C'était jour maigre ; j'arrivai accablée de migraine, de rhumatisme, de lassitude et d'épuisement, et je trouvai un potage à l'huile pour tout régal. Un autre mal qu'on nomme moins hardiment s'est joint aux autres, et il n'y a qu'une lettre aussi vive et aussi réjouissante que la vôtre, datée du 9 de ce mois, qui peut me donner la force d'écrire ; je m'en vais donc vous répondre.

Vous n'aurez, ma chère soeur, que la moitié de ce que vous me demandez : j'écrirai à masœur Marie-Constance, à elle-même, et je n'écrirai point pour Saint- Cyr ; je n'en ai pas le loisir ni la force. Le témoignage que vous me rendez de ce qui s'y passe m'en donnerait le courage. Dieu veuille que ce que vous semez fructifie au centuple! C'est trop de dire que nos dames vous donnent de bons exemples ; je serais bien contente si elles suivaient les vôtres et si vous gardiez avec moi la même liberté qu'elles en me donnant vos commissions. M. Duchesne ^ recevra votre lettre que

1 L'une de ses femmes de chambre.

* Le roi retournait à Versailles. Il séjourna les 10 et 1 1 juin à Namur, et les 12 et 13 juin à Dinant.

3 Médecin du Dauphin.

j'aurais voulu voir pour savoir l'état de la santé de notre chère mère * ; mais je vous avoue que je désirerais fort qu'elle prît confiance en M. Fagon 2, qui est le premier médecin que nous ayons. Duchesne a suivi Monseigneur en Allemagne ; il ne reviendra de longtemps ; je voudrais que pendant son absence vous vissiez M. Fagon, qui pourrait à l'avenir donner ses conseils par lettres. Je suis ravie que notre mère soit mieux : elle ne manquera plus d'eau de Sainte-Reine, ni de tout ce qui sera en mon pouvoir. Madame de Radouay m'écrit que madame du Pérou fait des merveilles à la dépense pour réparer les désastres qu'elle y avait faits. Dites-lui, je vous en conjure, que je souhaite de tout mon cœur qu'elle le croie ainsi ; ce serait une excellente disposition pour elle. Je ne lui réponds point, je ne le puis, et je l'entretiendrai bientôt.

Je serais encore plus fâchée que notre mère si vous finissiez une lettre sans me parler d'elle ; je ne puis vous exprimer l'estime et l'amitié que j'ai pour elle ; elle me sera toujours chère.

J'espère faire d'aujourd'hui en quinze jours la récréation à vos côtés et entourée de mes chères filles . Je ne sais pourquoi je les désire si parfaites, car si je les aime avec tant de tendresse, malgré leurs défauts, que serait-ce si elles étaient comïaeje les désire ? Elles m'attachent trop au monde, ou, pour mieux dire, à la douceur de vivre avec des anges.

Le Roi est en parfaite santé, et n'a pas pris peu sur lui en sacrifiant les desseins qu'il avait eus au bien de ses affaires, qui s'est trouvé à envoyer ^ en Allemagne pour profiter de l'heureux succès de la prise de Heidelberg. Pour moi, je suis ravie que l'intérêt de l'État le force à retourner à Versailles ; il se porte très-bien et se moque de ce que nous appelons fatigue. Adieu, ma chère mère; je pourrais bien ne vous plus écrire et songera me ménager pour arriver en meilleure santé que je ne suis présentement *. {Ibid.)

' La mère Priolo.

2 II fut nommé, cette année même, le 1 " novembre, premier médecin du Roi, à la place de Daquin. (Lavallée.)

3 Sous-entendez : des troupes.

* La fin de cette lettre est d'une assez grande importance, et peut servir à éclairer un point de la vie de Louis XIV que ses ennemis ont indignement calomnié ou travesti. La plupart des historiens ont en effet raconté que, dans la campagne de 1U93, Louis XIV tenait entre ses mains Guillaume d'Orange et pouvait sûrement anéantir son armée, quand tout à coup, par le conseil de madame de Maintenon.et mali^ré les supplications de ses généraux, il prit la résolution de retourner à Versailles. (Lavallée.)

Tendresse deTOuée de madame de Slaintenon pour une de ses

maîtresses.

On dit que vous aimez fort vos maîtresses ; je vous en loue, cela marque un bon cœur ; je vous exhorte seulement à leur tém oigner votre amitié beaucoup plus par votre docilité et votre application à profiter de tout ce qu'elles vous recommandent, que par des caresses et des empressements, qu'il convient cependant que vous ayez pour elles jusqu'à un certain point. Je me souviens que j'ai aimé une de mes maîtresses, étant pensionnaire dans un couvent, à un point que je ne puis dire ^ ; je n'avais pas de plus grand plaisir que de me sacrifier pour son service ; j'étais fort avancée dans les exercices, de sorte que, dès qu'elle était sortie, je faisais lire, écrire, compter, l'orthographe et jouer toute la classe ; je me faisais un plaisir de faire tout son ouvrage sans qu'il me fallût d'autre récompense que celle de lui fai re plaisir. Je passais les nuits entières à empeser le linge afin qu'elles fussent toujours propres et qu'elles fissent honneur à la maîtresse sans qu'elle en eût la peine ; j'étais charmée de voir son étonnement de trouver tout son ouvrage fait sans elle. Je faisais coucher promptement mes compagnes, je les pressais tant qu'elles n'avaient pas le temps de se reconnaître ; elles se couchaient pourtant diligemment et de bonne grâce par complaisance pour moi, car j'étais fort aimée. J'amassais beaucoup de chandelle, et je faisais en sorte qu'on ne brûlât pas autre chose dans toute la classe pendant une semaine, pour que j'eusse le plaisir de donner de temps en temps une chandelle entière à ma maîtresse pour des lectures et autres exercices qu'elle faisait pendant la nuit. Je pensai mourir de chagrin quand je sortis de ce couvent, etj'eus l'innocence, pendant plus de deux ou trois mois, de demander à Dieu toujours, soir et matin, de mourir, ne pouvant comprendre que je pusse vivre sans la voir, et cependant j'étais, en ce temps-là, dans de grandes ferveurs; mais c'était manque d'instruction, car si j'avais su qu'il ne faut pas souhaiter la mort pour de tels motifs, je ne l'aurais pas fait ; mais j'y allais bien simplement et bien franchement, puisque je m'adressais à Dieu, et que ce n'était pas par aigreur ni par amertume de cœur que je faisais cette prière. Je crois que voyant

1 Est-il besoin de faire remarquer que, pressée par ses idées et voulant les exprimer le plus brièvement possible, madame de Maintenon s'inquiète peu de l'exactitude grammaticale?

mon innocence, il ne m'en a pas su mauvais gré. Je priais pour elle tous les jours, et, étant ensuite entrée dans le monde, et même dans le grand monde, je ne l'ai jamais oubliée ; je lui écrivais régulièrement deux fois la semaine; je ne le pouvais faire davantage, la poste pour le Poitou ne partant pas plus souvent ; mais, quelque affaire pressée que j'eusse, je ne manquais pas de lui écrire le mercredi et le dimanche . Tout le monde me louait de ma reconnaissance et d'avoir un si bon cœur, et mon amitié pour elle n'a fini qu'avec sa vie. Quand je fus établie *, je demandai d'aller faire un voyage en Poitou pour voir mes parents, mais c'était en effet pour voir ma chère mère Céleste, car c'était son nom; je fis cinquante lieues exprès, mais sous un autre prétexte ^.

J'ai toujours aimé les personnes qui ont eu soin de moi : la mère de Delisle, mon maître d'hôtel, était ma gouvernante, et la femme de chambre de matante, chez laquelle je demeurais ; je l'aimais avec une tendresse surprenante, je lui montrais à lire et à écrire, et, quand j'avais fait quelque faute, elle me disait : « Vous avez fait quelque chose mal à propos, vous ne me montrerez point à lire aujourd'hui par punition. » J'étais affligée et pleurais amèrement. Je la peignais aussi ; et elle me disait, quand j'avais fait quelque faute : « Vous ne me peignerez point demain. » Je me désolais, j'étais inconsolable, et j'ai toujours conservé une grande amitié pour cette femme-là, jusqu'à la faire venir trente ans après auprès de moi à la cour. Pour Delisle, qui est son fils, je l'aime tout à fait, non-seulement parce que c'est un très-bon homme, mais encore parce qu'il est le fils de cette femme qui était ma gouvernante. Voilà de ces amitiés fortes, et qui cependant ne sont point blâmables, et je vous louerai toujours du goût que vous montrez pour vos maîtresses, et de la reconnaissance que vous leur témoignez ; il faut seulement que les marques extérieures que vous en donnez soient égales envers toutes, quoique, comme je vous le dis, il vous soit fort permis d'avoir plus d'inclination pour Tune que pour l'autre; mais encore une fois, toutes les marques de préférence font de très-mauvais effets dans les communautés.

[Entretiens sur Véducatioyi.)

1 A la cour.

2 On retrouve ces àéia.i\s>à3.\\?,\Q.i Mémoiresdes daniesdeSaint-Cyv. (Lavallée.)

Page 1