‹ Histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 8 sur 10 · PUOSATEUKS DU XVII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

PUOSATEUKS DU XVII* SIÈCLE

tourments, et elle devient fureur sitôt qu'on passe du doute à lacerlitude. (2« éd., 166<J, n° 32.)

Voici la première forme de la maxime o2, qui portait d'abord le n" 61 :

« Quelque différence qu'il y ait entre les fortunes, il y a pourtant une certaine proportion de biens et de maux qui les rend égales. »

Cette répétition de qiCil y ait, il y a, était négligée et lourde, etprojiorlion de biens et de maux laissait à désirer pour la propriété de l'expression. La dernière rédaction satisfera pleinement l'oreille et l'esprit :

« Quelque différence qui paraisse entre les fortunes, il y a néanmoins une certaine compensation de biens et de maux qui les rend égales. »

La maxime 6o, dans la dernière édition, est une des plus courtes et des plus \ives :

« Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence ; cependant elle ne saurait nous assurer du moindre événement. »

Dans la première édition (1663, n°7o), elle était longue et diffuse.

« On élève la prudence jusqu'au ciel, et il n'est sorte d'éloges qu'on ne lui donne; elle est la règle de nos actions et de notre conduite ; elle est la maîtresse de la fortune ; elle fait le destin des empires ; sans elle on a tous les maux, avec elle on a tous les biens ; et, comme disait autrefois un poëte, quand nous avons la prudence, il ne nous manque aucune divinité, pour dire que nous trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons aux dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne saurait nous assurer du plus petit effet du monde, parce que, travaillant sur une matière aussi changeante qu'est l'homme, elle ne peut exécuter sûrement aucun do ses projets. D'où il faut conclure que toutes les louanges dont nous flattons notre prudence ne sont que des effets de notre amour-propre, qui s'applaudit en toutes choses et en toutes rencontres. »

Dans les éditions suivantes, la pensée devient plus saisissante par plus de brièveté.

« Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence. Cependant, quelque grande qu'elle soit, elle ne saurait nous assurer du moindre événement, parce qu'elle travaille sur l'homme, qui est le sujet du monde le plus changeant. » (1666; 1671, 16"5, n" 65.)

Il fallut à l'auteur un troisième remaniement pour arriver à cette forme élégante et précise :

« Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence ; cependant elle ne saurait nous assurer du moindre événement. »

La Rocbefoucauld a souvent fait de ces retranchements heureux.

« La sévérité des femmes est un ajustement et un fard qu'elles ajoutent à leur beauté. »

Quoi de plus vif que cette pensée? C'est que l'auteur a su la débarrasser de cette amplification languissante et inutile qui la terminait dans la première édition (16(33, n° 216) : « C'est un attrait fin et délicat et une douceur déguisée. »

Nous avons jusqu'ici montré surtout des perfectionnements de style. Un seul exemple suffira pour donner une idée des perfectionnements du fond même de la pensée.

On lisait dans l'édition de 166o, n°94 :

« L'amitié la plus désintéressée n'est qu'un trafic où notre amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner. »

Voilà de ces sentences absolues et excessives qui calomnient le cœur humain. L'auteur Ta senti, et a rendu sa pensée acceptable en la modifiant de cette sorte :

« Ce que les hommes ont nommé amitié n'est qu'une société, qu'un ménagement réciproque d'intérêts, et qu'un échange de bons offices ; ce n'est enfin qu'un commerce où Famour-propre se propose toujours quelque chose à gagner. »

C'est ainsi qu'à chaque révision, à chaque édition des Maximes, l'expression déjà correcte et exacte prenait une justesse plus irréprochable, et que cet ouvrage si mince de format devenait un des plus parfaits et des plus précieux de la littérature française.

Callimaque, interrogé pourquoi il aioQait tant les petits livres, répondait :

« Un grand volume est toujours un grand mal. »

On trouve encore la môme idée, expliquée d'une manière un peu différente, à la fin d'un de ses Hymnes, où il dit que l'Euphrate est un grand fleuve, mais que pour lui il aimerait mieux ces petites fontaines claires et paisibles, dont chaque goutte est précieuse, que toute la fange et tout le limon du grand fleuve. Ces pensées ne s'appliquent à aucun livre mieux qu'à celui des Maximes. Ce petit nombre de pages dont nous ne citerons rien dans nos Extraits parce qu'elles doivent être entre toutes les mains, bien plus, dans toutes les mémoires, sont un trésor de pensée et de style plus riche que tels gros traités composés môme par des maîtres.

La fin de la vie de la Rochefoucauld ne ressembla nullement à sa jeunesse. Il s'enferma dans la solitude, qui convenait à son caractère naturellement mélancolique :

« Je le suis à ce point, disait-il dès 1652, que, depuis trois ou quatre ans, à peine m'a-t-on vu rire trois ou quatre foi^. J'aurais pourtant, ce me semble,

une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n'en avais point d'autre que celle qui nie vient de mon tempérament ; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et ce qui m'en vient me remplit de telle sorte Timagination et m'occupe si fort l'esprit, que la plupart du temps ou je rêve sans dire mot, ou je n'ai presque point d'attache h ce que je dis. «

Sa retraite était le rendez-vous de ce qu'il y avait alors de plus illustre dans les lettres, en particulier des Racine, des Boileau, des Sévigné, des la Fayette. « J'ai de l'esprit, dit-il dans son portrait, et je ne fais point difficulté de le dire. Car, à quoi bon façonner là-dessus ? Tant biaiser et tant apporter d'adoucissement pour dire les avantages que l'on a, c'est là, ce me semble, cacher un peu de vanité sous une modestie apparente. » Son esprit brillait dans sa conversation comme dans ses écrits, et c'était le principal charme qui attirait auprès de lui.

Si l'on accorde unanimement à la Rochefoucauld les plus hautes qualités de l'intelligence, celles du cœur lui sont assez généralement disputées, et avec quelque raison, nous l'avons déjà vu. Cependant il parait avoir beaucoup gagné de ce côté dans les dernières années de sa vie, surtout depuis ses relations avec madame de la Fayette. Madame de Sévigné témoigne l'avoir vu pleurer sa mère avec une tendresse qui le lui faisait adorer ; elle parle de son cœur incomparable. « J'ai vu son cœur à découvert dans cette cruelle aventure, dit-elle encore ; il est au-dessus de tout ce que j'ai jamais vu de courage, de mérite, de tendresse et de raison. »

Les plaisirs de l'esprit et du cœur étaient les plus chers à la Rochefoucauld vieillissant; il n'était pas cependant assez stoïque ni assez chrétien pour en dédaigner d'autres. « Je ne vois rien de si beau, disait-il à Méré, que la noblesse de cœur et le bonheur d'esprit. Je trouve aussi que les plaisirs sensuels sont grossiers, sujets au dégoût et pas trop à rechercher, à moins que ceux de l'esprit ne s'y mêlent. » C'est l'union des grâces et de l'esprit qui forma son commerce intime avec la célèbre auteur de la Princesse de Clèves.

Ce héros des guerres civiles de la Fronde était d'une incroyable timidité, et il ne rechercha pas d'être de l'Académie française à cause de la terreur que lui causait la harangue publique qu'il lui aurait fallu prononcer le jour qu'il aurait été reçu.

La Rochefoucauld mourut d'une manière chrétienne en 1680, à l'âge de soixante-huit ans.

Conduite du prince de Condé après sa première sortie de prison.

La prison de M. le Prince avait ajouté un nouveau lustre à sa gloire ; et il arrivait à Paris avec tout l'éclat qu'une liberté si avantageusement obtenue lui pouvait donner. M. le duc d'Orléans et

le Parlement l'avaient arrachée des mains de la reine. Le cardinal était à peine échappé de celles du peuple, et sortait du royaume chargé de mépris et de haine. En6n, ce même peuple qui, un an auparavant, avait fait des feux de joie de la prise de M. le Prince, venait de tenir la cour assiégée dans le Palais- Royal pour procurer sa liberté. Sa disgrâce semblait avoir changé en compassion la haine qu'on avait eue pour son humeur et pour sa conduite, et tous espéraient également que son retour rétablirait l'ordre et la tranquillité publique.

Tel était l'état des choses, lorsque M. le Prince arriva à Paris avec M. le prince de Conti et le duc de Longueville. Une foule innombrable de peuple et de personnes de toutes qualités, alla au-devant de lui jusqu'à Pontoise. Il rencontra à la moitié du chemin M. le duc d'Orléans qui lui présenta le duc de Beaufort et le coadjuteur de Paris, et il fut conduit au Palais-Royal au milieu de ce triomphe et des acclamations publiques : le Roi, la Reine et M. le duc d'Anjou y étaient demeurés avec les seuls officiers de leur maison, et M. le Prince y fut reçu comme un homme qui était plus en état de faire grâce que de la demander.

Plusieurs ont cru que M. le duc d'Orléans et lui firent une faute très-considérable de laisser jouir la Reine plus longtemps de son autorité, 11 était facile de la lui ôter. On pouvait faire passer la régence à M. le duc d'Orléans par un arrêt du Parlement, et remettre non-seulement entre ses mains la conduite de l'Etat, mais aussi la personne du Roi qui manquait seule pour rendre le parti des princes aussi légitime en apparence qu'il était puissant en effet. Tous les partis y eussent consenti, personne ne se trouvant en état ni même en volonté de s'y opposer, tant l'abattement et la fuite du cardinal avaient laissé de consternation à ses amis. Ce chemin si court et si aisé aurait sans doute empêché pour toujours le retour de ce ministre, et ôté à la reine l'espérance de le rétablir. Mais M. le Prince, qui revenait comme en triomphe, était encore trop ébloui de l'éclat de sa liberté pour voir distinctement tout ce qu'il pouvait entreprendre. Peutêtre aussi que la grandeur de l'entreprise l'empêcha d'en connaître la facilité. On peut croire môme que, la connaissant, il ne put se résoudre de laisser passer toute la puissance à M. le duc d'Orléans qui était entre les mains des frondeurs dont M. le Prince ne voulait pas dépendre. D'autres ont cru plus vraisemblablement qu'ils espéraient l'un et l'autre que quelques négociations commencées et la faiblesse du gouvernement établiraient leur autorité par des voies plus douces et plus légitimes.

Enfin ils laissèrent à la reine son titre et son pouvoir, sans rien faire de solide pour leurs avantages. Ceux qui considéraient leur conduite, et en jugeaient selon les vues ordinaires, remarquaient qu'il leur était arrivé ce qui arrive souvent en de semblables rencontres, même aux plus grands bommes qui ont fait la guerre à leurs souverains, qui est de n'avoir pas su se prévaloir de certains moments favorables et décisifs. Ainsi le duc de Guise aux premières barricades de Paris laissa sortir le Roi après l'avoir tenu comme assiégé dans le Louvre tout un jour et une nuit. Et ainsi le peuple de Paris, aux dernières barricades, passa toute sa fougue à se faire accorder par force le retour de Broussel et du président de Blancmenil, et ne songea point à se faire livrer le cardinal qui les avait fait enlever, et qu'on pouvait sans peine arracher du Palais-Royal qui était bloqué.

{Mémoires. — Retour des Princes.)

Portrait du cardinal de Retz.

Paul de Gondy, cardinal de Retz, a beaucoup d'élévation, d'étendue d'esprit, et plus d'ostentation que de vraie grandeur de courage^. Il a une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses paroles; l'humeur facile, de la docilité et de la faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis; peu de piété, quelque apparence de religion. Il paraît ambitieux sans l'être ; la vanité, et ceux qui l'ont conduit, lui ont fait entreprendre de grandes choses, presque toutes opposées à sa profession ; il a suscité les plus grands désordres de l'État, sans avoir un dessein formé de s'en prévaloir ; et, bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n'a pensé qu'à lui paraître redoutable et à se flatter de la fausse vanité de lui être opposé. Il a su néanmoins profiter avec habileté des malheurs publics pour se faire cardinal ; il a souffert sa prison avec fermeté, et n'a dû sa liberté qu'à sa hardiesse. La paresse l'a soutenu avec gloire durant plusieurs années dans l'obscurité d'une vie errante et cachée ; il a conservé l'archevêché de Paris contre la puissance du cardinal Mazarin ; mais, après la mort de ce ministre, il s'en est démis, sans connaître ce qu'il faisait et sans prendre cette conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation. Sa pente naturelle

* La Rochefoucauld détestait capitalementiraffectation, travers qu'il a critiqué dans cinq maximes (133, 134, 372, 431, 457).

est l'oisiveté ; il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une grande présence d'esprit ; et il sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune lui offre, qu'il semble qu'il les ait prévues et désirées. Il aime à raconter ; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l'écoutent par des aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a le plus contribué à sa réputation, est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l'amitié, quelques soins qu'il ait pris de paraître occupé de l'une ou de l'autre. Il est incapable d'envie et d'avarice, soit par vertu, soit par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis qu'un particulier ne pouvait espérer de pouvoir leur rendre ; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit, et à entreprendre de s'acquitter. Il n'a point de goût ni de délicatesse ; il s'amuse à tout, et ne se plaît à rien ; il évite avec adresse de laisser pénétrer qu'il n'a qu'une légère connaissance de toutes choses. La retraite qu'il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie ; c'est un sacrifice qu'il fait à son orgueil, sous prétexte de dévotion ; il quitte la cour, où il ne peut s'attacher; il s'éloigne du monde, qui s'éloigne de lui ^. {Mémoires.)

1 La Rochefoucauld communiqua ce portrait, sous le sceau du secret, à madame de Sévigné, qui n'eut rien de plus pressé que de le montrer à son cher cardinal. Il éprouva, dit-elle, du plaisir à voir comme on parlait de lui quand on ne l'aimait guère, et qu'on croyait qu'il ne le saurait jamais. Il fut cependant, au fond, vivement piqué, et il le témoigna bien quand à son tour il traça le caractère du duc, qui d'ailleurs s'était montré à son égard un lâche ennemi, et avait failli l'assassiner d'une manière abominable à une séance fameuse du Parlement.

RETZ (Paul de Gondy, cardinal de)

Si la Rochefoucauld n'avait composé que ses Mémoires, il ne jouirait pas d'une très-grande célébrité d'écrivain. Au contraire, son grand ennemi politique, le cardinal de Retz, s'est fait une réputation immortelle par le seul récit de sa vie si extraordinaire et des événements auxquels il prit une part qui lui appartenait sipeu.

Jean-François-Paul de Gondy naquit à Montmirail, en Brie, au mois d'octobre 1614. Il eut- pour précepteur le grand Vincent de Paul, dont il ne devait guère imiter les vertus. A titre de cadet, Paul de Gondy fut voué dès l'enfance à l'état ecclésiastique. A peine âgé de quatorze ans, il fut pourvu d'un canonicat par Jean-François de Gondy, son oncle, premier archevêque de Paris. Son début dans la carrière ecclésiastique fut signalé par des amours et des duels dont la multiplicité et le scandale ne purent décider le père du jeune abbé à quitter son dessein d'attacher à l'ÉjUse l'âme la moins ecclésiastique de l'univers, suivant les expressions de Retz lui-même.

Des démêlés avec le cardinal de Richelieu forcèrent Paul de Gondy à quitter momentanément la France. Il se réfugia d'abord à Venise où ses intrigues galantes faillirent lui coûter la vie, puis à Rome où il montra davantage les mœurs d'un ecclésiastique. Ces voyages donnèrent lieu à son premier ouvrage, la Conjuration de Fiesque, imité de l'italien de Mascardi*.

0 Étant en Italie, dit madame de Nemours, le livre de la Conjuration de Louis de Fiesque lui tomba malheureusement entre les mains ; et comme la lecture des romans gâte ordinairement l'esprit des jeunes personnes disposées à l'amour, la lecture de ce livre tourna si fort la tête ambitieuse de ce coadjuteur, qu'il osa même entreprendre de justifier dans ce nouveau Catilina ce que l'auteur qui a écrit contre lui y a si justement et si sagement condamné. Et il ne faut que lire le livre qu'il n'a fait là-dessus qu'en feignant seulement de traduire celui de la Conjuration, pour voir combien il était charmé et des révoltés et des révoltes, puisqu'il paraît ne l'avoir traduit et commenté que pour justifier la conduite et le dessein du comte de la Vagne. Il se faisait même plus d'honneur et plus de plaisir du nom de petit Catilina qu'on lui donnait quelquefois, qu'il ne s'en promettait du chapeau de cardinal que son

1 La Congiura del conte Gio. Luiggi de' Fieschi, descritta da Agostino Mascardi. Anvers, 1629.

ambition lui faisait désirer à quelque prix que co fût, et que sa valeur lui faisait espérer avec tant de confiance i. »

La duchesse de Nemours dit avec raison que Retz ne fit que feindre de traduire l'ouvrage italien. Rien de plus opposé que l'esprit de l'auteur original et celui de son prétendu traducteur. Mascardi, homme d'ordre et ennemi déclaré des factions, peint le comte de Fiesque sous les couleurs les plus défavorables; il déclare que ce jeune homme avait été mal élevé, et que les gens sages répétaient souvent qn'il croissait pour le malheur de sa patrie. L'abbé de Gondy fait au contraire du comte le portrait le plus brillant : il lui reconnaît toutes les quaUtés d'un chef de parti ; il essaye de tout glorifier dans son audacieuse entreprise ; et, pour le justifier d'avoir longtemps caché ses desseins, il appuie sur cette circonstance qu'il n'avait pas craint de témoigner hautement sa haine pour les Doria.

Paul de Gondy n'osa pas tout de suite faire imprimer cet écrit séditieux, d'autant plus dangereux que le style en est séduisant par sa clarté, savivacité, sa précision, son énergiechaleureuse. Une indiscrétion le fit tomber entre les mains du cardinal de Richelieu au moment où l'ambitieux abbé avait quelque pensée de s'attacher au tout-puissant ministre. 11 n'en fallut pas davantage pour aliéner à jamais un homme déjà prévenu. « M. le cardinal de Richelieu, dit Retz lui-même, était un très-grand homme, mais qui avait au souverain degré le faible de ne point mépi^iser les petites choses. 11 le témoigna en ma personne; car l'histoire de la conjuration de Jean-Louis de Fiesque, que j'avais faite à dix-huit ans, ayant échappé en ce temps-là des mains de Lauzières, à qui je l'avais confiée seulement pour la lire, et ayant été portée à M. le cardinal de Richelieu par Bois-Robert, il dit tout haut, en présence du maréchal d'Estrées et de Sennetei^re : « Voilà un dangereux esprit ^. »

Richelieu cependant ne prit aucune mesure contre un jeune homme qui professait déjà si hautement les théories perturbatrices qu'il devait bientôt mettre en pratique. La Congiura del Conte Gio. Luiggi de' Fieschi avait révélé d'une manière fatale au bouillant Paul de Gondy son génie et sa vocation.

« De la lecture du livre de cette conjuration, dit encore la duchesse de Nemours, il lui resta un si grand goût pour les intrigues parmi les bourgeois de Paris, que depuis cela il avait toujours ménagé le peuple de cette grande ville avec une attention extrême, persuadé sans doute que l'archevêché de Paris n'était propre à rien de si bon qu'à faire des intrigues considérables, qu'à fomenter des séditions et qu'à exciter des révoltes. »

Il ne devait pas tarder à s'abandonner tout entier à ses instincts. Jusques alors il avait reculé avec horreur devant le sacerdoce. Tout à

1 Mémoires de la duchesse de Nemours, année IGiO. • Mémoires du cardinal de Retz, liv. L

coup il prit la résolution de l'embrasser et de s'en servir comme d'un marchepied pour parvenir au faîte des honneurs qu'il ambitionnait. Il changea extérieurement de genre de vie.

« Je vécus fort retiré, dit-il; je ne laissai plus rien de problématique pour le choix de ma profession. J'étudiai beaucoup, je pris habitude avec tout ce qu'il y avait de gens de science et de piété. Je fis presque de mon logis une académie; j'observai avec application de ne pas ériger l'académie en tribunal*. »

Il employa d'abord toute son activité et toute son adresse à se faire nommer coadjuteiir de Paris, décidé à ne rien épargner ensuite pour obtenir le siège métropolitain et le chapeau de cardinal. Il n'eut pas à languir dans une longue attente. En 1643, la Régente, conformément aux intentions que Louis Xlil avait témoignées dans ses derniers jours, nomma Paul de Gondy coadjuteur de son oncle l'archevêque de Paris, avec le titre d'archevêque de Corinthe m partibus.

Il nous a raconté lui-même le plan de conduite hypocrite que, dans la retraite qui précéda sa consécration, il se traça pour toute sa vie : il résolut de sauver désormais, autant qu'il pourrait, les apparences, et cependant de contenter toutes ses passions. On est confondu de l'étrange sans-façon avec lequel il fait cet aveu à la postérité.

« Comme j'étais obligé, dit-il, de prendre les ordres, je fis une retraite dans Saint-Lazare, où je donnai à l'extérieur toutes les apparences ordinaires. L'occupation de mon intérieur fut une grande et profonde réflexion sur la manière que je devais prendre pour ma conduite. Elle était très-difficile : je trouvais l'archevêché de Paris dégradé, à l'égard du monde, par les bassesses de mon oncle, et désolé, à l'égard de Dieu, par sa négligence et par son incapacité. Je prévoyais des oppositions infinies à son établissement, et je n'étais pas si aveugle que je ne connusse que la plus grande et la plus insurmontable était dans moi-même. Je n'ignorais pas de quelle nécessité est la règle des mœurs à un évêque. Je sentais que le désordre scandaleux de celles de mon oncle me l'imposait encore plus étroite et plus indispensable qu'aux autres ; et je sentais en même temps que je n'en étais pas capable, et que tous les obstacles de conscience et de gloire que j'opposais au dérèglement ne seraient que des lignes fort mal assurées. Je pris, après six jours de réflexions, le parti de faire le mal par dessein ; ce qui est sans comparaison le plus criminel devant Dieu, mais ce qui est sans doute le plus sage devant le monde ; parce qu'en le faisant, on y met toujours des préalables qui en couvrent une partie, et parce que l'on évite par ce moyen le plus dangereux ridicule qui se puisse rencontrer dans notre profession, qui est celui de mêler à contre-temps le péché avec la dévotion.

« Voilà la sainte disposition avec laquelle je sortis de Saint-Lazare. Elle ne fut pourtant pas de tout point mauvaise ; car j'avais pris une ferme résolution de remplir exactement tous les devoirs de ma profession, et d'être aussi homme

* Mémoires, liv. L

de bien pour le salut des autres, que je pourrais être méchant pour moimôine '. »

Après bien des intrigues assez communes, il donna enfin pleine carrière à ses passions d'ambitieux et d'agitateur, pendant les troubles de la Fronde. Comme il le reconnaît, il avait de grandes obligations à la reine régente qui l'avait nommé coadjuteur. Mais il nourrissait contre elle une haine sourde, parce qu'elle lui avait refusé le bâton de gouverneur de Paris, qu'il voulait joindre à la crosse; qu'elle lui avait souvent fait sentir avec reproches qu'elle n'était pas dupe, comme le peuple, de sa régularité extérieure, et surtout qu'elle accordait chaque jour davantage à Mazarin une confiance dont il était profondément jaloux.

Animé de ces ressentiments, et poussé par son humeur, il se mit intrépidement à la tête de la faction qui, pour renverser le ministre itahen, secouait l'autorité royale et allumait la guerre civile. Il allait enfin pouvoir conquérir « ce titre de chef de parti qui chatouillait ses sens, et qu'il avait toujours honoré dans les Vies de Plutarque, » et qui lui paraissait si éclatant qu'il était persuadé « qu'il faut de plus grandes qualités pour former un bon chef de parti que pour faire un bon empereur de l'univers ^ »

Nous ne le suivrons pas dans toutes les équipées plus ou moins folles et coupables par lesquelles il s'efforça de conquérir la triste gloire des Catilina. Il finit par y gagner le chapeau de cardinal, gage de sa réconciliation avec la cour. Mais, une fois l'ordre complètement rétabli, le gouvernement sentit le danger d'un pareil personnage, et le fit incarcérer à Vincennes, puis détenir moins rigoureusement au château de Nantes, d'où il parvint à s'échapper. Il erra longtemps en Itahe, en Hollande, en Flandre et en Angleterre, et revint enfin en France l'an 1661, pour ménager sa paix avec Louis XIV.

« Ce prélat, dit Pellisson, voyant bien qu'après la mort du cardinal Mazarin, et par les maximes de ce nouveau gouvernement, la porte serait absolument fermée aux intrigues et aux cabales, dont il avait attendu jusque-là son rétablissement, prit en secret le parti de se soumettre et commença pour cela une négociation auprès du Roi même par le Tellier seul, inconnue aux deux autres ministres, quil croyait lui devoir être moins favorables, après les avoir fait pressentir par quelques-uns de ses amis 3. »

Il fit sa paix en consentant, après de longs refus, à'se démettre de son archevêché : en dédommagement, il obtint l'abbaye de Saint- Denis et des avantages pour les amis qui lui restaient encore. Il n'entra jamais en grâce avec Louis XIV ; cependant ce roi, appréciateur de tous les mérites, daigna le consulter dans une circonstance délicate,

* Mémoires, liv. II.

> Ibid., liv. I.

8 Histoire de Louis XIV, liv. I, année 1661.

lors des outrages faits dans Rome à son ambassadeur Créqui ; et il l'envoya plus tard au conclave pour tâcher de faire tomber la tiare sur une tôte dévouée aux intérêts de la France : Clément IX fut élu, grâce à l'influence et à l'habile activité du cardinal de Retz.

De retour en France, il prit le parti de la retraite, pour payer ses énormes dettes, et se relira en Lorraine dans son abbaye de Commercy. Il ne tarda pas à revenir dans celle de Saint-Denis, mais il n'en continua pas moins sa grande œuvre de justice. Des railleurs plaisantaient comme s'il y eût renoncé; le malin Bussy se rangeait volontiers avec eux. Madame de Sévigné lui écrivit '(27 juin 1678) :

« Vous savez qu'il s'est acquitté de onze cent mille écus. Il n'a reçu cet exemple de personne, et personne ne le suivra. Enfin il faut se fier à lui de soutenir sa gageure. Il est bien plus régulier qu'en Lorraine^ et il est toujours très-digne d'être honoré. Ceux qui veulent s'en dispenser l'auraient aussi bien fait quand il serait demeuré à Commercy qu'étant revenu à Saint-Denis. »

La probité, voilà donc au moins une vertu qu'il faut reconnaître à Paul de Gondy. Elle efTaça presque, aux yeux des contemporains, tous les torts de sa vie passée; d'autant plus qu'une grande partie leur en était cachée, surtout pour ce qui touchait l'intime.

Retz n'était pas dans un trop bon prédicament sous le rapport des mœurs; elles étaient bien pires encore qu'on ne le croyait : sa conduite secrète ne fut connue que par la publication de ses Mémoires. Jusque-là ses contemporains, frappés de la dignité de son attitude à la fin de sa carrière et de certains actes d'éclat, comme des privations qu'il s'imposa pour acquitter ses immenses dettes, le tinrent en une considération à laquelle Bossuet ajouta beaucoup, lorsque, en 1685, un an après la mort du cardinal, il prononça l'oraison funèbre de le Tellier qui avait obtenu, en 1662, de Paul de Gondy, la démission de l'archevêché de Paris. L'évêque de Meaux, sans déguiser les torts du factieux prélat, rendit à ses talents et à son repentir, qu'il croyait sincère, un brillant hommage; et après avoir dit que le Tellier, en méprisant la haine de ceux dont il lui fallait combattre les prétentions, acquérait souvent leur estime et leur amitié, il ajouta :

« Mais puis-je oublier celui que je vois partout dans le récit de nos malheurs, cet homme si fidèle aux particuliers, si redoutable à l'État, d'un caractère si haut qu'on ne pouvait ni l'estimer, ni le craindre, ni l'aimer, ni le hair à demi; ferme génie, que nous avons vu, en ébranlant l'univers, s'attirer une dignité qu'à la fin il voulut quitter comme trop chèrement achetée, ainsi qu'il eut le courage de le reconnaître dans le lieu le plus éminent de la chrétienté, et enfin, comme peu capable de contenter ses désirs? tant il connut son erreur et le vide des grandeurs humaines! Mais pendant qu'il voulait acquérir ce qu'il devait un jour mépriser, il remua tout par de secrets et puissants ressorts; et après que tous les partis furent abattus, il sembla encore se soutenir seul, et seul encore menacer le favori victorieux de ses tristes et intrépides regards. »

Retz comptait de nombreux amis parmi les hommes de Port-Royal et les jansénistes déclarés auxquels il se montra toujours favorable, et avec qui il entretenait un commerce secret et perpétuel, alors môme qu'il errait par toute l'Europe caché et inconnu. Racine, sans l'absoudre de griefs trop incontestables, a parlé avec éloge du héros de la Fronde en avouant naïvement le côté par lequel il lui semblait le plus estimable.

« On ne prétend point, dit Thistorien de Port-Royal, le justifier de tous les défauts qu'une violente ambition entraîne d'ordinaire avec elle ; mais tout le monde convient qu'il avait de très-excellentes qualités, entre autres une considération singulière pour les gens de mérite, et un fort grand désir de les avoir pour amis. Il regardait M. Aruauld comme un des premiers théologiens de son siècle, étant lui-même un théologien fort habile, et il lui a conservé jusqu'à la mort cette estime qu'il avait conçue pour lui dès qu'ils étaient ensemble sur les bancs, jusque-là qu'après son retour en France, il a mieux aimé se laisser rayer du nombre des docteurs de la Faculté, que de souscrire à la censure dont nous venons de parler, et qui lui parut toujours l'ouvrage d'une cabale i. »

Madame de Sévigné, elle aussi un peu janséniste, était grande amie du cardinal de Retz. Elle le prouve dans cent endroits de ses lettres. Elle faisait un de ses soins les plus chers de le distraire. « Nous tâchons, dit-elle quelque part, d'amuser notre bon cardinal. Corneille lui a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait souvenir des anciennes . Molière lui lira samedi Trissotin, qui est une fort plaisante chose. Despréaux lui donnera son Lutrin et sa Poétique \ » Ellere\ient très-souvent, dans sa correspondance, à. son cher cardinal; elle vante avec entraînement ses manières douces, attachantes, et son inappréciable amabilité ^. Elle écrit : « Je verrai ce soir notre cardinal. Il veut bien que je passe une heure ou deux chez lui, avant qu'il se couche. » Ces paroles déjà très-significatives marquent encore moins l'affection de madame de Sévigné pour Retz que ces mots adressés à sa fille adorée : « Le cher cardinal vous a presque effacée. » Assurément elle ne pouvait rien dire de plus fort. Cetle vive amitié dura jusqu'au dernier jour de celui qui en était l'objet. Quand il fut mort, elle écrivit au comte de Bussy :

a Plaignez-moi, mon cousin, d'avoir perdu le cardinal de Retz. Vous savez combien il était aimable et digne de l'estime de tous ceux qui le connaissaient. J'étais son amie depuis trente ans, et je n'avais jamais reçu que des marques tendres de son amitié. Elle m'était également honorable et délicieuse. Il était d'un commerce aisé plus que personne du monde *. »

C'était accorder trop d'honneur à des vertus de société qui n'étaient

> Racine, Histoire de Port-Royal, I" partie.

î Lettre du 9 mars 1G72.

s Lettres de 1G75 à 16" 9, passim.

* Lettre du 25 août 1679.

pas relevées par un repentir sincère de tant de fautes et de scandales. Les cabales politiques et les intrigues voluptueuses, tel fut le partage de la vie du cardinal de Retz ; rien n'indique, dans ses Mémoires, qu'il en ait conçu jamais un regret chrétien. Bien des misères de l'épiscopat du grand siècle devaient être révélées par un autre évêque ambitieux, dont les Mémoires ont été publiés de nos jours, par Daniel de Cosnac, évêque de Valence, puis archevêque d'Aix ; mais celui-là n'eut pas le cynisme effronté du cardinal de Retz. Il ne raconta pas des crimes et des turpitudes comme on rapporte des actes de vertu.

Daniel de Cosnac fut plus vertueux que Paul de Gondy ; mais le héros de la Fronde devait davantage séduire la postérité, par toutes les qualités brillantes de son style original. Tout a été dit sur la valeur littéraire des Mémoires du cardinal de Retz. « Cet homme singulier, dit Voltaire, s'est peint lui-môme dans ses Mémoires, écrits avec un air de grandeur ', une impétuosité de génie et une inégalité qui sont l'image de sa conduite. » Un historien très-sensé a exprimé le même jugement en le développant davantage. «Tous ceux, dit-il, qui ont quelque goût pour notre histoire moderne, ont lu ces Mémoires. Le style en est aisé, fleuri et nombreux. Quelquefois ils fatiguent, parce qu'ils épuisent la matière ; mais, après les avoir quittés un moment, on y revient, et on relit ce qu'on avait passé. Le cardinal de Retz a enrichi la langue de plusieurs mots qui sont restés. Personne n'a aussi bien manié la métaphore soutenue, peu connue avant lui : son style est doux, coulant, et flatte l'oreille. Il est quelquefois familier, mais jamais il n'est bas ni rampant *. »

Parmi tous les mérites qui font des Mémoires du grand frondeur un des chefs-d'œuvre de notre littérature historique, il faut mentionner tout particulièrement l'éclatante supériorité avec laquelle tant de caractères divers y sont tracés. Le peu de portraits que nous citons suffiront pour montrer combien le cardinal de Retz est heureux à trouver de ces traits qui fixent en peu de mots la vérité d'un personnage. Dixsept sont peints en pied de suite, dans l'admirable galerie de ce brillant devancier de Saint-Simon. Tous ont la même vérité, la môme vie; cependant on distingue ceux de la Reine, de Gaston duc d'Orléans, du prince de Condé, de M. de Turenne, de M. de la Rochefoucauld, de madame de Longueville et de son frère, le prince de Conti, de madame de Chevreuse et de madame de Montbazon, enfin celui de Matthieu Mole.

On a souvent loué dans le cardinal de Retz un profond penseur comme un grand écrivain. Lord Chesterfield ne se lassait point de recommander les maximes semées dans les Mémoires.

« Les l'éflexions critiques du cardinal de Retz sont, dit-il, les plus profondes, les plus justes que j'aie jamais lues. Ce ne sont point les réflexions étudiées

1 Siècle de Louis XIV, chap. iv.

' Anquetil, l'Intrigue du Cabiixet. Observations sur les Écrits cités, etc.

d'un politique à systèmes, qui, sans la moindre expérience dans les affaires et sans sortir de son cabinet, écrit ou débite des maximes. Ce sont les réflexions qu'un grand génie formait d'après une longue expérience et une langue habitude dans les grandes affaires; ce sont les conséquences justes tirées des événements et non d'une simple spéculation '. »

Le penseur anglais s'écrie encore ailleurs : « Les réflexions du cardinal de Retz sont les seules justes, les seules praticables que j'aie jamais lues; les Français d'aujourd'hui ne les comprennent pas ^ »

D'autres écrivains, en France comme chez les étrangers, ont en divers temps et plus ou moins pompeusement célébré la hauteur des vues du cardinal de Retz. Plusieurs passages de ses Mémoires ont incontestablement une élévation qui permet tous les éloges, comme le suivant :

« Il paraît avoir un peu de sentiment, dit-il en parlant du corps abattu de l'État, une lueur ou plutôt une étincelle de vie ; et ce signe de vie^ dans les commencements presque imperceptible, ne se donne point par Monsieur, il ne se donne point par M. le Prince, il ne se donne point par les grands'du royaume, il ne se donne point par les provinces; il se donne par le Parlement, qui, jusqu'à notre siècle, n'avait jamais commencé de révolution, et qui certainement aurait condamné par des arrêts sanglants celle qu'il faisait lui-même, si tout autre que lui l'eût commencée. Il gronda sur l'édit du tarif (1647) ; et, aussitôt qu'il eut seulement murmuré, tout le monde s'éveilla. L'on chercha, en s'éveillant, comme à tdtojis, les lois : 07i ne les trouva plus ; l'on s'effara, l'un cria, l'on se les demanda; et, dans cette agitation, les questions que leurs explications firent naître, d'obscures qu'elles étaient et vénérables par leur obscurité, devinrent problématiques, et de là, à l'égard de la moitié du monde, odieuses. Le peuple entra dans le sanctuaire, il leva le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l'on peut dire, tout ce que l'on peut croire du droit des peuples et de celui des rois, qui ne s'accordent jamais si bien ensemble que dans le silence. La salle du Palais profana ces mystères. »

Ces réflexions et ce style sont assurément dignes de Tacite et de Montesquieu ; et les pensées hautes et solides sont assez nombreuses dans les Mémoires pour que trois écrivains, lord Chesterfield, Adrien Lezay et Musset-Pathay, aient pu, en les détachant, en faire des recueils de maximes aussi intéressants qu'utiles. Cependant il ne faut pas accorder au héros trop inconsistant de la Fronde plus de profondeur qu'il n'en a. Un historien distingué de notre temps a justement dit :

« On s'est fait, de nos jours, beaucoup d'illusions sur la portée de ses vues ; s'il est profond dans ses observations, c'est à la manière des poètes comiques et des auteurs de maximes, et non point à la manière des hommes d'État. Quelques généralités éloquemment banales sur les despotismes nouveaux et

1 Chesterfield, Lettres ^ ex ni.

* Id., ibid., cxxviii.

les vieilles libertés perdues ne sont pas une théorie constitutionnelle. Que voulait-il? La monarchie contrôlée par le Parlement? Le Parlement n'était qu'un instrument pour lui. La monarchie des états généraux? En aucune façon : lorsque l'on réclama les états généraux, il ne s'associa point à cette réclamation. En réalité, il n'out jamais de système et ne voulut le mouvement que pour le mouvement môme •. »

Non, il n'est pas permis de voir un profond politique dans ce prêtre qui fut la cause de quatre années de guerre civile sans avoir l'excuse d'aucune grande idée. « J'ai fait les troubles, a-t-il dit, parce que je les ai prédits ; et je fomente un mouvement révolutionnaire, parce que je me suis opposé à la conduite qui l'a fait naître. » Ne sont-ce pas là uniquement les paroles d'un brouillon et d'un boutefeu ? ce Le plus grand»malheur des guerres civiles, a-t-il encore dit, est que l'on y est responsable même du mal que Ton n'y fait pas. » Le mal que Paul de Gondy a fait lui-même et celui qu'il a causé sont assez grands pour que sa responsabilité demeure immense devant la postérité, comme elle le fut devant les contemporains. Ce singulier cardinal a continué d'être nuisible après sa mort par ses Mémoires dont, incontestablement, l'impression générale est mauvaise et corruptrice .

Le marquis d'Argenson a raconté avec intérêt la manière dont ces Mémoires furent publiés et l'effet que produisit leur apparition.

a Le manuscrit unique de ces Mémoires, aujourd'hui si répandus, dit-il, fut trouvé chez les religieuses de Commercy en Lorraine, ville où le cardinal de Retz avait passé quelques années de sa vie, et dont il était même seigneur ; non qu'elle dépendît d'aucun de ses bénéfices, mais parce qu'elle faisait partie de l'héritage de sa mère, Marguerite de Silly de la Rochepot. Les bonnes filles qui le possédaient n'en connaissaient pas du tout le mérite. Je crois même qu'elles ignoraient quelle est la dame à qui il est adressé ; je ne le sais pas non plus. Mais ce qu'il y a de sur, c'est que MM. de Caumartin, mes parents, en étant devenus possesseurs, en confièrent une copie à des personnes indiscrètes ; et ce fut ainsi que parut, au commencement de la Régence, la première édition furtive des Mémoires du cardinal de Retz. Le Régent demanda à mon père, qui était encore lieutenant de.police, quel efl'et ce livre pouvait produire. « Aucun qui doive vous inquiéter, Monseigneur, « répondit M. d'Argenson. La façon dont le cardinal de Retz parle de lui-même, « la franchise avec laquelle il découvre son caractère, avoue ses fautes, et « nous instruit du mauvais succès qu'ont eu ses démarches imprudentes, n'en- « couragera personne à l'imiter. Au contraire, ses malheurs sont une leçon « pour les brouillons et les étourdis. On ne conçoit pas pourquoi cet homme « a laissé sa confession générale par écrit. Si on l'a fait imprimer dans l'espéa fance que sa franchise lui vaudrait son absolution de la part du public, il a la lui refusera certainement. » Mon père pouvait avoir raison de penser ainsi sur l'effet que produiraient ces Mémoires; cependant ils en firent un tout contraire.

* Henri Martin, Histoire de France, t. XIV, p. 368, éd. 1852.

« L'air de sincérité qui règne dans cet ouvrage séduisit et enchanta. Quoique le style n'en soit ni pur ni brillant, on le lut avec avidité et avec plaisir. Bien plus, il y eut des gens à qui le caractère du cardinal de Retz plut au point qu'ils pensèrent sérieusement à l'imiter, et, comme le coadjuteur n'avait point été dégoûté du personnage de frondeur et de brouillon en lisant dans l'histoire la mauvaise fin qu'avaient faite les Gracques, Catilina et le comte de Fiesque, de même ses disgrâces ne rebutèrent point ceux qui le voulurent prendre pour modèle, quoiqu'ils eussent peut-être encore moins d'esprit et de talent pour l'intrigue.

« On s'en aperçut dès l'année 1718, et le Régent en parla à mon père, devenu alors garde des sceaux. On chercha un nouveau remède aux mauvais effets qu'avaient produits les Mémoires du cardinal de Retz. On imagina de faire imprimer les Mémoires de Joli/, qui avait été son secrétaire. Ils étaient encore dans la bibliothèque de M. de Caumartin, qui eut de la répugnance à les rendre pubhcs, parce que le cardinal y est bien plus maltraité qu'il ne se maltraite lui-même. Mais le Régent voulait achever de décrier le cardinal de Retz, le faire connaître pour ce qu'il était, et dégoûter ceux qui voudraient l'imiter.

« Les Mémoires de Joly ne produisirent point cet effet. Écrits d'une façon moins attachante que ceux du cardinal, ils révoltèrent contre leur auteur. L'on jugea que c'était un serviteur ingrat et malhonnête, qui décriait celui dont il avait longtemps mangé le pain ; au heu que la franchise du cardinal avait intéressé pour lui. Enfin, quoi qu'on ait pu faire, les brouillons ont continué d'aimer le cardinal de Retz et de suivre sa marche, aux risques de tout ce qui peut leur en arriver, et personne ne s'est déclaré pour M. Joly *. »

Peu de personnes savent que Retz, ce grand écrivain français, avait entrepris de raconter sa vie en latin, en prenant pour modèle l'Histoire du président de Thou. Il en écrivit quelques pages éloquentes, et tourna bientôt l'application de son esprit sur un sujet qui le flattait davantage. Il s'occupa pendant plusieurs années de dresser la généalogie de sa famille, et, quand elle fut finie, l'envoya à d'Hozier pour la mettre en ordre et la fdre dessiner. Elle ne fut publiée qu'après sa mort, en 1682.

Les connaissances de Retz étaient assez étendues ; il s'occupa de les accroître, avec une particulière ardeur, pendant sa captivité de Vincennes.

a Je m'occupai fort à l'étude, dit-il, dans tout le cours de ma prison de Vincennes qui dura quinze mois, et au point que les jours ne me suffisaient point, et que j'y employais môme les nuits. Je fis un étude particulier ^ de la langue latine, qui me fit connaître que l'on ne s'y peut jamais trop appliquer, parce que c'est un étude qui comprend tous les autres; je travaillai sur la grecque, et sur la neuvième décade de Tite-Live, que j'avais fort aimée autrefois, et à laquelle je retrouvai encore un nouveau goût. Je composai, à l'imitation

* Mémoires et Journal inédit du marquis d'Argenson, t. I, p. 85-87. Bibl. elzév.

* Jusqu'à la fin du dix-septième sièdlc, on a souvent fait étude du masculin, d'après le latin qui est neutre.

Prosateurs du xvn* siècle. L 19

de Boëce, une Consolation de la Théologie, par laquelle je prouvais que tout homme qui est prisonnier doit essayer d'être le vinctus in Christo dont parle saint Paul. Je ramassai, dans une manière de silva, beaucoup de matières différentes, et entre autres une application à l'usage de l'Église de Paris, de ce qui était contenu dans le livre des Actes de celle de Milan, et j'intitulai cet ouvrage : Partus Vincennariim i. »

Retz est encore auteur de quelques libelles et pamphlets dont il parle dans ses Mémoires.

« Le peu d'ouverture, dit-il, que j'avais laissé aux offres de M. de Brissac, par le moyen de M. le comte de Fiesque, l'avait encore tout fraîchement aigri. Il y eut même des rencontres où Monsieur crut qu'il lui convenait qu'il ne s'adoucît pas h mon égard. Les libelles recommencèrent, j'y répondis ; la trêve de récriture se rompit, et ce fut en cette occasion, ou du moins dans les suivantes, où je mis au jour quelques-uns de ces libelles, desquels je vous ai parlé dans le premier volume de cet ouvrage, quoique ce ne fût pas le lieu, pour n'être pas obligé de retoucher une matière qui est trop légère en ellemême pour être rebattue tant de fois. Je me contenterai de vous dire que les Contre-temps de M. de Chavigny, premier ministre de M. le Prince, que je dictai en badinant à M. de Caumartin, touchèrent à un point cet esprit altier et superbe, qu'il ne put s'empêcher d'en verser des larmes en présence de douze ou quinze personnes de qualité qui étaient dans sa chambre. L'un de ceux-là me l'ayant dit le lendemain, je lui répondis en présence de MM. de Liancourt et de Fontenay : « Je vous supplie de dire à M. de Chavigny que, « connaissant en sa personne autant de bonnes qualités que j'en connais, je « travaillerais à son panégyrique encore plus volontiers que je n'ai fait au « libelle qui l'a touché 2. «

Ailleurs il mentionne un autre libelle de sa composition, intitulé : Le Vrai et le Faux du prince de Condé et du cardinal de Retz.

« Marigny me raconta presque dans le même temps que s'étant trouvé dans la chambre de M. le Prince, et ayant remarqué qu'il lisait avec attention un livre, il avait pris la liberté de lui dire qu'il fallait que ce fût un bel ouvrage, puisqu'il y prenait tant de plaisir, et que M. le Prince lui répondit : « Il est « vrai que j'en prends beaucoup ; car il me fait connaître mes fautes, que « personne n'ose me dire. » Vous observerez, s'il vous plaît, que ce li\Te était celui qui est intitulé : Le Vrai et le Faux du prince de Condé et du cardinal de Retz; ce qui pouvait piquer et fâcher M. le Prince, parce que je reconnais de bonne foi que j'y avais manqué au respect que je lui devais 3. »

Retz ne fut pas seulement un grand écrivain, c'était encore un des plus remarquables orateurs de son temps, et, nous l'avons déjà dit, l'un des premiers qui surent faire entendre un langage digne de la chaire. Son éloquence lui avait servi, autant que ses libéralités et ses manières lestes et cavalières, à gagner le cœur du peuple. De bonne heure il voulut briller par le sermon.

1 Mémoires, t. IV, année 185-3, p. 4G0.

2 Ibid., p. 468.

8 Ibid.

« Le succès que j'eus dans les actes de Sorbonne, dit-il, me donna du goût pour ce genre de réputation. Je la voulus pousser plus loin, et je m'imaginai que je pourrais réussir dans les sermons. On me conseillait de commencer par de petits couvents où je m'accoutumerais peu à peu. Je fis tout le contraire; je prêchai l'Ascension, la Pentecôte, la Fête-Dieu dans les Petites Carmélites, en présence de la Reine et de toute la cour ; et cette audace m'attira un second éloge de M. le cardinal de Richelieu ; car, comme on lui eut dit que j'avais bien fait, il répondit : « Il ne faut pas juger des choses par l'événe- « ment: c'est un téméraire i. »

Le jeune abbé avait alors vingt-deux ans. Il continua de prêcher, de temps en temps, dans les diverses églises de Paris. Nommé coadjuteur, il redoubla de zèle, par instinct d'ambition. Quelques jours après son sacre, il prêcha l'avent dans la chaire de la métropole, et produisit le plus grand effet sur une foule immense et avide de l'entendre, par sa diction nerveuse, vive et serrée. Son éloquence était quelque peu mondaine, mais avait de la force et de l'élévation.

Le plus beau triomphe oratoire de Paul de Gondy, ce fut le discours qu'il prononça le 30 juillet 16io, en présence du jeune roi Louis XIV, alors Tigé de sept ans, et de la régente, sa mère, au nom de l'assemblée du clergé de France qui, croyant avoir des plaintes à faire, avait choisi, pour porter ses remontrances au pied du trône, le coadjuteur, comme le plus ardent défenseur de ses droits. L'exorde est d'une étonnante hardiesse. L'orateur commence ainsi :

a Sire, je porte à Votre Majesté des paroles qu'elle doit respecter, puisque ce a sont celles de Dieu, qui, par la bouche de ses ministres, vous parie pour son « épouse. L'Église, cette épouse sacrée de Jésus-Christ, cette mère féconde des 0 fidèles, qui parle toujours à Dieu par des prières, et qui ne s'explique jamais « aux hommes que par des oracles, inspire aujourd'hui, en quelque manière, « cette même conduite à ceux qui composent une de ses plus belles parties, « qui est l'Église de France, et fait qu'en qualité d'ambassadeurs du Dieu vivant « (pour se servir des termes de saint Paul), ils viennent présentement en corps o répandre sur Votre Majesté les bénédictions qu'ils obtiennent du ciel par « leurs prières ; vous porter en même temps les oracles sacrés, c'est-à-dire les a vérités ecclésiastiques... Nous parlons des libertés de l'Église avec cette 0 liberté vraiment chrétienne que Jésus-Christ nous a acquise par son sang, « qui fait que les dispensateurs de sa parole la portent sans trembler aux u oreilles des princes, qui, sans diminuer le respect, diminue la crainte, et n qui fait qu'à ce même moment où je me trouve saisi d'un étonnement pro- « fond en songeant que je parle à mon Roi, je me relève par une sainte cono fiance, en considérant que je lui parle de son maître. »

L'orateur a encore des accents pleins de vigueur dans un passage de la fin du discours, où il veut prouver que les revenus du clergé sont insuffisants, et qu'il ne doit être assujetti à aucune contribution.

« L'Église, s'écrie-t-il. n'est point tributaire ; sa seule volonté doit être la ' Mémoires, 1" partie, p. 114.

« règle de ses présents ; ses immunités sont aussi anciennes que le chris- « tianisme ; ses privilèges ont percé tous les siècles, qui les ont respectés : ils « ont été établis et continués par toutes les lois royales, impériales, cano- « niques ; leurs infractions ont été frappées d'anathèmes dans les conciles. « Depuis le martyre de saint Thomas de Cantorbéry, mort et canonisé pour la « conservation des biens temporels de l'Église, c'est une impiété qui n'a point « de prétexte, que de ne les pas mettre au rang des choses les plus sacrées : :( ils sont comme de l'essence de la religion, puisqu'ils soutiennent le culte « extérieur, qui en est une partie essentielle. Toutes les maximes qui sont « contraires à ces articles de foi, décidés par les conciles généraux, partent « de l'ignorance, sont entretrenues par l'intérêt, produisent l'impiété. »

Maximes très-contestables exposées dans un fier et assurément trèséloquent langage.

C'en est assez pour faire connaître Retz orateur. Les extraits qui vont suivre suffiront aussi, avec ce que nous avons déjà cité, pour donner une idée de la manière large, vive et brillante de l'auteur des Mémoires.

Comment le cardinal de Retz se propose d'écrire ses mémoires.

Madame, quelque répugnance que je puisse avoir à vous donner l'histoire de ma vie, qui a été agitée de tant d'aventures différentes, néanmoins, comme vous me l'avez commandé, je vous obéis même aux dépens de ma réputation. Le caprice de la fortune m'a fait honneur de beaucoup de fautes, et je doute qu'il soit judicieux de lever le voile qui en cache une partie. Je vas cependant vous instruire nuement et sans détour des plus petites particularités, depuis le moment que j'ai commencé à connaître mon état ; et je ne vous cèlerai aucunes des démarches que j'ai faites en tous les temps de ma vie. Je vous supplie très-humblement de ne pas être surprise de trouver si peu d'art et au contraire tant de désordre en toute ma narration, et de considérer que si, en récitant 1 les diverses parties qui les composent, j'inter-

1 Réciter pour raconter, rapporter, ne se dit plus guère que dans la locution réciter une histoire. Cette acception était bien plus étendue au dix-septième siècle, comme le prouvent ces exemples : « Je vous ai récité tout d'un trait cette cérémonie, je retourne à celle de l'effigie. » (Malh., Funérailles de Henri IV.) « D'où vient que les défauts des autres nous font tant de plaisir à réciter et à entendre ? » (Mass., Dimanche de la Passion, Sur la médisance.) « Il eut l'honneur d'entretenir le prince plus d'une heure sur ses voyages, et particulièrement sur son esclavage que le roi écoutait avec beaucoup de plaisir, et que Zelmis ne pouvait réciter sans renouveler des maux qui s'aigrissaient encore par le souvenir. » (Regnard, la Provençale.) a Le roi prit un plaisir extrême à faire réciter à Zelmis la manière dont les Lapons vivaient, et ce

romps quelquefois le fil de l'histoire, néanmoins je ne vous dirai rien qu'avec toute la sincérité que demande l'estime que je sens pour vous. Je mets mon nom à la tête de cet ouvrage, pour m'obliger davantage moi-même à ne diminuer et à ne grossir en rien la vérité. La fausse gloire et la fausse modestie sont les deux écueils que la plupart de ceux qui ont écrit leur propre vie n'ont pu éviter. Le président de Thou l'a fait avec succès dans le dernier siècle, et dans l'antiquité César n'y a pas échoué. Vous me faites sans doute la justice d'être persuadée que je n'alléguerais pas ces grands noms sur un sujet qui me regarde, si la sincérité n'était une vertu dans laquelle il est permis et même commandé de s'égaler aux héros.

{.)Jém., 1'" part., 1. 1", p.79,éd. A.Feillet, Hachette.)

Raisons pour lesquelles le cardinal de Retz racontera même des éTénements où il n'a pas été mêlé» ou auxquels il a pris peu de part.

J'ai eu si peu de part dans les dernières assemblées et dans les dernières occasions desquelles je viens de parler, qu'il y a déjà quelque temps que je me fais un scrupule à moi-même de les insérer dans un ouvrage qui ne doit être, à proprement parler, qu'un simple compte que vous m'avez commandé de vous rendre de mes actions.

Il est vrai que la nouvelle de ma promotion tomba justement sur un point où l'état des choses que je vous ai expliquées ci-devant eût fait de moi une figure presque immobile, quand même j'aurais continué d'assister aux délibérations du Parlement. La pourpre qui m'en ôta la séance en fit une figure muette dans le Palais. Je vous ai dit qu'elle ne le fut guère moins au Luxembourg ; et je puis vous assurer de bonne foi qu'il n'y eut presque qu'un mouvement imaginaire, et tel qu'il

qu'il y avait de rare dans le pays. » (Id., ibid.) « Josepli récite cette prophétie dans les mômes termes. i> (Boss., Histoire universelle, II, xxm.) Avec un nom de personne :

• N'égalons point cette petite Aux déesses que nous récite L'histoire des siècles passés. »

(Màlu., Epigramnte, ex.)

De môme avec le pronom personnel : « Rien de plus ordinaire que d'avoir les oreilles ouvertes à tous les mauvais contes qui se font, et à toutes les histoires qui 5e récitent. » (Bol'RD., Senno7i sur le Jugement du peuple contre Jésus-Christ, il.)

plut aux spéculatifs de se fantasier*. Mais comme il leur plut de se fantasier toutes choses sur mon sujet, j'étais continuellement exposé à la défiance des uns, à la frayeur des autres, et au raisonnement de tous.

Ce personnage, qui n'est jamais que de pure défensive, et encore tout au plus, est très- dangereux dans les temps dans lesquels l'on le joue. 11 est très-incommode dans ceux dans lesquels l'on le décrit, parce qu'il a toujours beaucoup d'apparence de vaine gloire et d'amour-propre. Il semble que l'on s'incorpore soi-même dans tout ce qui s'est passé de considérable dans un Etat, quand, dans un ouvrage qui ne doit regarder que sa personne, l'on s'étend sur des matières auxquelles l'on n'a eu aucune part. Cette considération m'a fait chercher avec soin les moyens de démêler celles qui sont de cette nature, du reste de cette histoire, qui n'est que particulière ; et il m'a été impossible de les trouver, parce que la figure que j'ai faite, quoique médiocre, dans les temps qui ont précédé et qui ont suivi ceux dans lesquels je n'ai point agi, leur donne tant de rapport et tant d'enchaînement les uns avec les autres, qu'il serait très-difficile que l'on pût vous les bien faire entendre, si on les déliait tout à fait. Voilà ce qui m'oblige à continuer le récit de ce qui se passa dans ce temps-là, que j'abrégerai toutefois le plus qu'il me sera possible, parce que ce n'est jamais qu'avec une extrême peine que j'écris sur les mémoires d'autrui. J'y poserai les faits, je n'y raisonnerai point, je déduirai ce qui m'y paraîtra le plus de poids, j'omettrai ce qui me semblera le plus léger; et en ce qui regarde les assemblées du Parlement, je n'observerai les dates qu'à l'égard de celles qui ont produit des délibérations considérables. Je ne parlerai pas seulement des autres; et je suis persuadé que je vous les représente plus que suffisamment, en vous disant qu'elles ne furent presque employées qu'en déclamations contre le cardinal, en plaintes et en arrêts contre les insolences et les séditions du peuple, et en désaveux faits par messieurs les princes de ces séditions, qui dans la vérité n'étaient, au moins pour la plupart, que trop naturelles.

{Mém., 2° part., juin 1852, t. XIV, p. 265.)

Portrait de II. de la Rochefoucauld.

Il y a toujours eu du je ne sais quoi en tout. M. de la Rochefoucauld a voulu se mêler d'intrigues dès son enfance, et en un

1 S'imaginer. Vieux, mais fréquent au seizième et au commencement du dixseptième siècle.

temps où il ne sentait pas les petits intérêts, qui n'ont jamais été son faible, et où il ne connaissait pas les grands, qui d'un autre sens * n'ont pas été son fort. Il n'a jamais été capable d'aucune affaire, et je ne sais pourquoi, car il avait des qualités qui eussent suppléé à toutes autres que celles qu'il n'avait pas. Sa vue n'était pas assez étendue, et il ne voyait pas même tout ensemble ce qui était de sa portée; mais son sens, qui était très-bon dans la spéculation, joint à sa douceur, à son insinuation, et à sa facilité de mœurs qui était admirable, devaient récompenser ^ plus qu'elles n'ont fait le défaut de sa pénétration. Il a toujours eu une irrésolution habituelle; mais je ne sais même à quoi attribuer cette irrésolution. Elle n'a pu venir en lui de la fécondité de son imagination, qui n'est rien moins que vive : je ne la puis donner à la fidélité de son jugement; car, quoiqu'il ne l'ait pas exquis dans l'action, il a un bon fonds de raison. Nous voyions les effets de cette irrésolution, quoique nous n'en connussions pas la cause. Il n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fût très-soldat. 11 n'a jamais été par lui-même bon courtisan, quoiqu'il ait eu toujours bonne intention de l'être. Il n'a jamais été bon homme de parti, quoiqu'il y ait été toute sa vie engagé ; cet air de honte et de timidité que vous lui voyez dans la vie civile, s'était tourné dans les affaires en air d'apologie. Il croyait toujours en avoir besoin ; ce qui, joint à ses maximes, ne marque pas assez de foi à la vertu et à la pratique. 11 est toujours sorti des affaires avec autant d'impatience qu'il y était entré. Ce qui me fait conclure qu'il eût beaucoup mieux fait de se connaître, et de se réduire à passer, comme il eût pu, pour le courtisan le plus poli, et pour le plus honnête homme, à l'égard de la vie commune, qui eût paru dans son siècle 3.

Portrait de madame de liongueTÎlle.

Madame de Longueville a naturellement du feu d'esprit ; mais elle en a encore le fin et le tour *. Sa capacité, qui n'a pas été

1 On dirait plutôt : dans un autre sens.

* Compenser. « Ce désava/itage était, à mon sens, plus que suffisamment récompensé, et par le pouvoir que j'avais assurément beaucoup plus parmi le peuple, et par les postes dont je m'étais assuré. » (Retz, Mémoires, 1. IX, 1651.^ « Ce qui manquait du côté de la science et de la politesse était avantageusement récompeiisé par la piété et les autres vertus solides. » (Fleuky, Mœurs des cnrét., I, viii.)

3 On voit que Retz, sans Être injuste, prend assez bien sa revanche du portrait qu'avait tracé de lui la Rochefoucauld.

* Ce membre de phrase se rattache très-mal à du feu d'esprit. C'est là, du

aidée par sa paresse, n'est pas allée jusqu'aux affaires dans lesquelles la haine contre M. le Prince l'a portée, et dans lesquelles la galanterie l'a maintenue. Elle avait une langueur dans ses manières qui touchait plus que le brillant de celles même qui étaient plus belles. Elle en avait une, même dans l'esprit, qui avait ses charmes, parce qu'elle avait des réveils lumineux et surprenants. Elle eût eu peu de défauts, si la galanterie ne lui en eût donné beaucoup. Gomme sa passion l'obligea de ne mettre sa politique qu'en second dans sa conduite, héroïne d'un grand parti, elle en devint l'aventurière. La grâce a rétabli ce que le monde ne lui pouvait rendre.

mademoiselle de Vendôme.

Mademoiselle de Vendôme n'était pas ce que l'on appelle une grande beauté; mais elle en avait pourtant beaucoup, et l'on avait approuvé ce que j'avais dit d'elle et de mademoiselle de Guise, qu'elles étaient des beautés de qualité. Mademoiselle de Vendôme avait très-peu d'esprit, mais il est certain qu'au temps dont je vous parle, sa sottise n'était pas encore bien développée. Elle avait un sérieux qui n'était pas de sens, mais de langueur, avec un petit grain de hauteur, et cette sorte de sérieux cache bien des défauts. Enfin elle était aimable à tout prendre et en tout sens.

{Mémoires, V^ partie, t. I, p. 193, édit. Hachette.)

reste, une des négligences les plus fréquentes dans les auteurs du dix-septième siècle qui n'ont pas cultivé la correction avec un soin scrupuleux; et cette faute reparaît encore à satiété chez un des écrivains les plus célèbres du dixhuitième siècle, chez Jean-Jacques Rousseau : nous l'avons montré avec délai dans un autre travail.

Mais doit ici recevoir l'acception de de plus.

Avec la fille du frère de Louis XIII, Gaston d'Orléans, nous sommes encore dans la Fronde, cette dernière campagne de l'aristocratie contre la royauté, à laquelle cette princesse prit une part si active ; seulement elle ne nous en présente guère que les plus petits côtés, et elle s'attache presque uniquement à ce qui touche sa personne et flatte ses passions. « Ses Mémoires, dit Voltaire, sont plus d'une femme occupée d'elle que d'une princesse témoin de grands événements : mais il s'y trouve des choses très-curieuses *. » Un estimable historien a dit de môme : c Partout elle n'est occupée que de sa personne; elle ne parle des événements publics ou particuliers, que relativement à ellemême. On la blâme d'avoir rempli ses Mémoires de détails de fêtes, d'ajustement, de modes, de disputes d'étiquette, de préséance, de généalogie ; tous objets qui paraissent futiles : mais on doit observer que ce sont les grandes affaires pour la plupart des femmes de son rang 2. »

Si la femme apparaît souvent dans les Mémoires de mademoiselle de Montpensier, on n'en est généralement pas fâché à la lecture, comme quand elle dit :

« Rien n'était si beau que de voir la grande allée des Tuileries toute pleine de monde bien vêtu ; tous les habits étaient neufs, parce que ce jour-là on avait quitté le deuil de M. de Valois, et que c'était aussi la saison d'avoir des habits neufs d'hiver. M. le Prince en avait un fort job, avec une petite oie de couleur de feu, de l'or et de l'argent, et du noir sur du gris, et l'écharpe bleue à l'allemande, sous un justaucorps qui n'était point boulonné. J'eus grand regret de les voir partir; j'avoue que je pleurai lorsque je leur dis adieu '. »

Ces légers objets remplissent une grande partie des Mémoires de mademoiselle de Montpensier ; cependant ils laissent place pour des récits importants, tels que ceux de la surprise d'Orléans, du combat du faubourg Saint-Antoine et de l'incendie de l'Hôtel de ville de Paris ; le tout raconté avec une franchise qui faisait le fond du caractère de la princesse.

Lorsqu'elle commença ses Mémoires, mademoiselle de Montpensier ignorait encore les orages du cœur et les révoltes des sens. Sa jeunesse

i Siècle de Louis XIV. Écrivains.

* Anquetil, l'Intrigue du Cabinet. Observation sur les écrits cités, etc.

3 Mémoires de mademoiselle de Montpensier, année 1652.

n'avait été agitée que des sentiments de l'ambition et d'un besoin démesuré de mouvement et d'aventures extraordinaires. S'étant vue condamnée, par suite de ses imprudences, à un long exil dans les terres de son apanage, la consolation qu'elle goûtait à se rappeler les événements de sa vie, et les conseils de quelques personnes de sa suite, comme la comtesse de Fiesque, madame de Frontenac et son mari, la déterminèrent à écrire ses Mémoires, à l'imitation de ceux de la reine Marguerite, qu'elle avait lus.

« J'ai autrefois eu, dit-elle, grande peine à concevoir de quoi l'esprit d'une personne accoutumée à la cour, et née pour être avec le rang que ma naissance m'y donne, se pouvait entretenir lorsqu'elle se trouve réduite à demeurer à la campagne ; car il m'avait toujours semblé que rien ne pouvait divertir dans un éloignement forcé, et que d'être hors de la cour, c'était aux grands être en pleine solitude, malgré le nombre de leurs domestiques et la compagnie de ceux qui les visitent. Cependant depuis que je me suis retirée chez moi, j'éprouve avec douceur que le souvenir de tout ce qui s'est passé dans la vie occupe assez agréablement, pour ne pas compter le temps de la retraite pour un des moins agréables que l'on passe. Outre que c'est un état très-propre à se le représenter dans son ordre, l'on y trouve le loisir nécessaire pour le mettre par écrit, de sorte que la facilité que je sens à me ressouvenir de tout ce que j'ai vu, et même de ce qui m'est arrivé, me fait prendre aujourd'hui, à la prière de quelques personnes que j'aime, une peine à laquelle je n'aurais jamais cru pouvoir me résoudre. Je rapporterai donc ici tout ce que j'ai pu remarquer depuis mon enfance jusqu'à cette heure, sans y observer pourtant d'autre ordre que celui des temps, le plus exactement qu'il me sera possible. J'espère de l'heureuse mémoire que Dieu m'a donnée, qu'il n'échappera guère de choses de celles que j'ai sues, et ma curiosité naturelle m'en a fait découvrir d'assez particulières pour me pouvoir promettre que la lecture n'en sera pas ennuyeuse *. »

Le commencement de ces Mémoires, jusqu'à l'affaire de l'Hôtel de ville, en 1649, fut écrit en peu de temps; mais elle les interrompit tout à coup pour ne les reprendre que dix-sept ans plus tard.

« J'ai recommencé, dit-elle, ces Mémoires à la ville d'Eu, le 18 août 1677. La seconde attache que j'avais à la cour pendant les premières années de mon retour, celle que j'avais aux plaisirs à cause du long temps que j'en avais été privée, le grand monde que je voyais, mon exil, beaucoup d'autres circonstances, et particulièrement une qui m'a occupée agréablement pendant quelque temps, quoique je ne fusse pas sans inquiétude, par la crainte de l'événement, qui m'a enfin coûté un chagrin mortel qui dure encore ; tout cela m'avait fait oublier mes Mémoires, et perdre la pensée de les continuer. Depuis que je me suis vue ici autant paisible que je le puisse être dans un état de douleur, je me suis amusée à en faire la lecture, et l'envie m'a prise de recommencer à y travailler. Il est vrai que dix-sept années de discontinuation de tout ce qui s'est passé pendant cette interruption peuvent

» Mémoires, année 1627.

m'avoir ôté le souvenir de beaucoup d'affaires. Comme je n'écris que pour moi, l'exactitude m'en parait moins nécessaire i. »

La partie la plus curieuse et la plus intéressante de ces Mémoires est incontestablement celle qui traite de son amour romanesque pour le favori du roi, Lauzun, plus jeune qu'elle de plusieurs années. Cette princesse remuante et ambitieuse avait manqué ou dédaigné les plus grands mariages, celui du comte de Soissons, du cardinal-infant, frère d'Anne d'Autriche, du roi d'Espagne Philippe IV, du prince de Galles, de l'empereur d'Allemagne, de l'archiduc Léopold, du roi de Hongrie, du prince de Condé (lorsque l'on crut sa femme mourante), du duc de Savoie, du duc de Neubourg, du roi de Portugal, de Monsieur, du comte de Saint-Paul ; elle avait atteint sa quarantième année, quand elle se laissa prendre d'une passion irrésistible pour un petit gentilhomme parvenu, le comte de Lauzun, dont tout le mérite n'était qu'apparent, et voulut conclure avec lui un mariage auquel le roi, son cousin germain, donna d'abord un consentement qu'il retira au dernier moment, sur les vives représentations des princes et princesses du sang : opposition qui parait n'avoir pas empêché les amants de se lier par un hymen clandestin. « Ceux qui ont douté de ce mariage secret, observe l'auteur du Siècle de Louis XIV, n'ont qu'à lire attentivement les Mémoires de Mademoiselle : ces Mémoires apprennent ce qu'elle ne dit pas. On voit que cette même princesse, qui s'était plainte si amèrement au Roi de la rupture de son mariage, n'osa se plaindre de la prison de son mari. Elle avoue qu'on la croyait mariée : elle ne dit point qu'elle ne l'était pas; et quand il n'y aurait que ces paroles, je ne peux ni ne dois changer pour lui, elles seraient décisives. ))

Cet entraînement malheureux pour un homme qui en était indigne perdit le repos du reste de la vie d'une princesse à qui, jusque-là, un mariage d'inclination avait paru, dans une femme, la plus haute des folies, et qui s'exprime ainsi à l'occasion de madame de Frontenac, l'une de ses amies, laquelle, après s'être mariée par amour, ne pouvait plus souffrir son époux : w Je compris bien que la raison ne suit guère ce qui est fait par passion, que la passion cesse bientôt, et que l'on est fort malheureux le reste de ses jours quand c'est pour une action de cette durée où elle engage, comme le mariage % et qu'on est bien heureux, quand on veut se marier, que ce soit par raison ' . »

1 Mémoires, année 1659.

2 Siècle de Louis XIV, cliap. xxvi.

3 Voir encore, sur l'horreur première de mademoiselle de Montpensier pour le mariage, la manière dont Segrais, dans ses Nouvelles, la fait parler sous le nom de la Princesse Aurélie, et surtout sa discussion avec madame de Motteville, l'avocate du mariage et du bon sens pratique. {Nouvelles de Segrais, t. II, p. 165 et suiv.)

300 LliS PROSATEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

Ce seul épisode des amours de mademoiselle de Montpensier et de Lauzun formerait un délicieux petit volume dont le danger et le mensonge des passions seraient la morale.

Mademoiselle de Montpensier répète plusieurs fois qu'elle écrit pour elle seule ; et on le voit bien aux aisances qu'elle se donne, au sansfaçon de son récit. « Je ne marque, dit-elle, ni année ni temps : j'écris selon qu'il me souvient: on pourra juger que ces Mémoires ont été faits par intervalle et sans suite '. » Elle dit encore ailleurs : « Je suis bien (fâchée) de mettre quelquefois des digressions qui m'éloignent de mon sujet ; cela me vie.nt dans l'esprit, je ne puis m'empôcher de le placer *. »

Visant si peu à la gloire d'écrivain, mademoiselle de Montpensier se contentait d'un premier jet, quel qu'il fût : « Comme je m'amuse à ces Mémoires pour moi, dit-elle, et qu'ils ne seront peut-être jamais vus de qui que ce soit, au moins durant ma vie, je ne m'attacherai point à les corriger, persuadée que je ne ferais pas mieux, parce que je ne me crois pas capable d'en connaître l » Mademoiselle de Montpensier, selon Huet, « faisait accueil au mérite, » et son gentilhomme ordinaire tenait une sorte de bureau d'esprit présidé par Segrais, au Luxembourg ou à sa petite cour de Saint-Fargeau. Assurément ces littérateurs n'ont pas mis la main aux Mémoires de leur illustre protectrice; ils auraient effacé tant d'incorrections et d'étrangetés de diction, qui faisaient dire à Voltaire : « Vos Mémoires de Mademoiselle ne font pas d'honneur au style des princesses *. »

Le goût ne laisse pas moins à désirer que la correction chez mademoiselle de Montpensier. Un critique éminent a justement dit : « Ce qui manque à sa vie, à son caractère comme à son esprit, c'est le goût, c'est la grâce, c'est la justesse, ce qui devait précisément marquer la belle époque de Louis XIV. Avec ses dix années de plus que le roi, Mademoiseil,e fut loujours un peu arriérée et de la vieille cour. Elle appartient, par son tour d'imagination, à la littérature de la fin de Louis XUI et de la Régence, à la littérature de l'hôtel Rambouillet, et qui n'a pas subi la réforme de Boileau ni celle de madame de la Fayette. Il y a du pêle-mêle dans ses admirations : elle prise fort Corneille, elle fait jouer chez elle le Tartuffe, mais elle reçoit aussi l'abbé Cottin : « J'aime les vers, de quelque nature qu'ils soient, » dit-elle ^

Les Mémoires de la petite-fille de Henri IV sont donc loin d'être des modèles irréprochables; mais heureusement les beautés payent avec usure les défauts, et de rares mérites d'originalité, de vivacité, de trait, et, par endroits, d'exquise sensibilité, placent justement la

1 Mémoires, année 1686.

- Ibid., année 1057.

3 Ibid,, année 1650.

* Lettre à Thiriot, avr, 1729.

» Sainte-Beuve, Causer., n mars 1851.

grande Mademoiselle parmi les femmes du dix-septième siècle les plus distinguées par l'esprit.

Elle a laissé, outre ses Mémoires, plusieurs ouvrages qui méritent d'être mentionnés. Telle est la Relation de l'île invisible, composée dans une soirée. La princesse y expose ses plans de bergerie et d'association champêtre tout idéale, en faisant le récit d'une mystification qu'elle fit subir, pendant son voyage dans sa principauté de Dombes, en 16o8, à un personnage fat et ridicule, appelé M. de Bussilet, lequel se donnait le titre de chevalier d'honneur du parlement de Trévoux, et àquiellefit croire qu'elle avait fait l'acquisition d'une île, et que son intention était de l'en nommer gouverneur. Le sujet en est comique ; mais on reproche à la gaieté de Mademoiselle de manquer de sel, à ses descriptions de n'avoir ni netteté ni vraisemblance. L'unique mérite de ce petit ouvrage est celui d'un style naturel et élégant.

Mademoiselle composa encore, à peu près dans le môme temps, un petit roman de mœurs très-supérieur à la Relation de l'île invisible, la Princesse de Paphlagonie, fiction transparente où l'auteur peint les principales dames de sa société ou de sa connaissance, telles que madame de Rambouillet et sa fille, la duchesse de Montausier. Parmi les détails agréables semés dans cet ouvrage, aujourd'hui si peu connu, on cite principalement les caractères de deux jeunes personnes, mademoiselle de Vandy et la marquise de Sablé, qui ont une peur horrible de la mort, ne rêvent qu'aux moyens de se rendre immortelles, calculent continuellement si l'air qu'elles respirent est trop froid ou trop chaud, trop sec ou trop humide, et, demeurant dans le même hôtel, s'écrivent sans cesse pour se faire part de leurs découvertes : « On serait trop heureux, dit Mademoiselle, si l'on pouvait faire un recueil de ces billets; je suis assurée que l'on y trouverait des préceptes pour le régime de vivre, et des remèdes dont Hippocrate et Galien n'ont jamais entendu parler. »

Mademoiselle de Montpensier était dans sa première et plus vive ferveur d'écrire. Après ses petits romans, elle composa des portraits de société dans le goût du moment, et en fit imprimer, en 1659, un volume à Caen, par les soins de Huet, le futur évêque d'Avranches, qui, jeune alors, était admis dans sa société particulière et lui servait quelquefois de lecteur pendant sa toilette.

Voilà, sans parler de quelques livres de dévotion, un bagage littéraire assez considérable pour une grande princesse. Aucun de ces ouvrages n'est un chef-d'œuvre de style; mais dans tous on respire un parfum d'élégance et de distinction naturelles dont nous sommes depuis trop longtemps désaccoutumés.

Une visite à la reine de iSnède.

A mon arrivée je descendis chez la reine de Suède : on me dit en italien qu'elle venait de se coucher. Je fis semblant de n'en-

302 LES PROSATElîRS DU DIX-SEPTIÊME SIÈCLE.

tendre pas l'italien, et je disais que l'on dît à la reine que c'était moi. Enfin, après l'avoir dit plusieurs fois, on me vint dire* de monter seule. Je la trouvai couchée dans un lit où mes femmes couchaient toutes les fois que je passais à Montargis, une chandelle sur la table, et elle avait une serviette autour de la tête comme un bonnet de nuit, et pas un cheveu ; elle s'était fait raser il n'y avait pas longtemps; une chemise fermée sans collet, avec un gros nœud couleur de feu ; ses draps ne venaient qu'à la moitié de son lit, avec une vilaine couverture verte. Elle ne me parut pas jolie en cetétat. Elle me salua d'abord, et me dit qu'elle était bien fâchée de la peine que j'avais prise, que j'avais eu bien de la fatigue de me lever si matin ; puis me demanda qui était venu avec moi. Je lui dis : « Mesdames de Thianges et de Frontenac. » Elle me dit de les faire appeler : elle fit assez bon accueil à madame de Thianges. Je lui demandai comment elle avait trouvé le Roi. Elle me dit : « Fort bien fait, fort honnête homme ^ ; » que

1 Toutes ces répétitions, toutes ces négligences rebutent et agacent. Mais elles sont rachetées par des détails pleins d'intérêt et de piquant.

2 « L'hon7iéte hcmme signifiait alors Yhomine de bonne coynpagnie : c'était à la fois le galant homme et Vhomme du monde. Cette qualification emportait l'idée d'une certaine élégance de mœurs qui ne se prend que dans les habitudes un peu relevées. Le bon ton, la faciUté de l'esprit et des manières en faisaient une partie indispensable. » (Gcizot, Corneille et son temps, III, Scarron.) « Quand nous disons de quelqu'un : C'est un honnête homme, c'est un fort honnête homme, qu'entendons-nous ? Si nous prenons la peine d'examiner l'idée que nous avons dans l'esprit, il se trouvera que nous voulons dire : un liomme qui sent son bien, qui a de la politesse, de l'esprit, qui a même l'esprit cultivé, et qui joint à tout cela des mœurs. » (Gedovn, Œuv. div., De l'urbanité romaine.)

« Un jour, Spurius, un des héros de la Clélie, voyant que le jeune Mucius Scévola n'avait pas encore les bonnes manières du monde, se met à les lui enseigner. « Il faut d'abord, lui dit-il, vous faire ami de ceux qui, ayant cinq ou six ans de galanterie plus que vous, peuvent vous apprendre, par leur exemple, comment il faut vivre dans le monde. Il faut être en société avec toutes les personnes qui ont la réputation d'avoir quelque chose de bon ; mais il faut pourtant ne s'empresser pas trop..., il faut avec adresse se mettre en état d'être désiré... Il ne faut être ni trop enjoué ni trop sombre... Il ne faut faire ni le bel esprit, ni le brave, ni même le galant de profession.

« — Que faut-il donc faire? reprit Mucius. — L'honnête homme, répliqua Spurius ; c'est-à-dire, qu'il faut n'avoir nulle affectation et n'avoir pas même un désir si excessif de plaire, de peur de ne plaire pas. — De grâce, reprit Mucius, dites-moi donc par quelle voie on peut acquérir tout ce que vous dites qui est nécessaire pour se faire estimer? — Il faut devenir amoureux, répliqua Spurius. »

« Cependant Mucius hésitait à suivre les conseils de Spurius : il savait qu'il était timide et un peu gauche ; il craignait que les dames qu'il visiterait ne se moquassent de lui. « Ah! Mucius, s'écria Spurius, que vous savez peu com-

c'était dommage qu'il n'aimât pas une plus belle personne que mademoiselle de Mancini; qu'elle trouvait Monsieur fort joli; qu'il avait été honteux avec elle; que cela l'avait surprise, parce qu'elle avait cru le roi plus farouche. Puis elle me demanda des nouvelles du comte de Holac. Je ne lui dis pas qu'il était prisonnier : jenelesavaispas pour lors. Elle meparla encore deM. le Prince; elle me demanda si je lui écrirais. Je lui dis que non, que cela m'était défendu ; puis je m'en allai, et je jugeai que ma visite avait été trop longue. Si elle eût été plus civile, elle me serait venue voir le lendemain avant que de partir : ce serait trop demander à une reine des Goths. Je me levai matin, et m'en^allai à son logis : je la trouvai jolie, avec un justaucorps neuf bien brodé, et en belle humeur. Elle proposa à madame de Thianges de s'en aller à Rome avec elle, et que c'était une sottise de s'amuser à son mari, et me conseilla de ne me jamais marier ; elle trouvait abominable d'avoir des enfants. Elle se mit à parler des dévotions de Rome d'une manière assez libertine. Elle me dit : « Je pense à Turin; que voulez-vous que je dise si on m'y parle de vous? » Je lui dis que je ne doutais pas que ce fût de la bonne manière, parce que madame de Savoie était ma tante, et m'avait toujours témoigné beaucoup d'amitié. A quoi elle répliqua : « Son fils vous aime plus qu'elle, il vous désire fort et il a raison; pour elle, elle vous craint, parce qu'elle veut gouverner. » On la pressa de partir, parce qu'elle avait une assez longue journée à faire. Elle me disait : « Vous me donnez le plus sensible « déplaisir que j'étais capable de recevoir, de me séparer de mademoiselle : je ne la reverrai peut-être jamais. » Elle me fit mille cajoleries de cette façon. Je lavis monter en carrosse avec Sentinelli, un autre, et un gentilhomme qui était au roi, nommé Leislein. Rien n'est si bizarre de ^ voir une reine sans pas une femme. {Mémoires de mademoiselle de Montpensier. Année 1656.)

ment les honnêtes gens se font, si vous croyez qu'il ne faille pas s'exposer à la raillerie des femmes malicieuses, devant que d'avoir l'esprit tout à fait bien tourné ! De grâce, demandez à tous ces sénateurs que vous voyez aujourd'hui si graves et si prudents, s'ils ont toujours été ainsi; car, s'ils sont sincères et s'ils sont honnêtes gens, ils vous diront qu'on s'est quelquefois moqué d'eux, la première année qu'ils ont été dans le monde, et que la seconde ils se sont moqués de ceux qui venaient après eux ^ »

« Voilà le manuel de l'honnête homme vers 1600 : aimer le monde, aimer les lettres sans affectation, mais surtout être amoureux et rechercher la conversation des femmes. » (S. Marc-Girap.din, Litt. dram., t. III, xli, la Clélie.)

' On a longtemps employé de cette manière de pour que de. « Me penses-tu

• Clélie, t. V, p. 404 et sulv.

llademoiselle de Montpengier veut épouser JLauKun.

Jusqu'ici on m'avait proposé de grands établissements qui m'élevaient, etne m'auraient pas rendue plus heureuse... Après avoir bien repassé dans ma tête ce qui me pouvait devenir un dégoût, je vis qu'entre tous les partis que je pouvais prendre, Dieu souffrait que je sentisse dans mon cœur que celui de me marier était le seul qui pouvait me donner du repos, par le choix d'une personne à qui je pusse faire une assez grande fortune pour qu'elle en pût être pénétrée le reste de ma vie et de la sienne, et avec qui je pusse passer la mienne avec tranquillité et l'union d'une parfaite amitié. C'est dans ce moment-là que je compris que mes inquiétudes n'avaient pas été vagues, et que je conçus que le mérite que j'avais trouvé dans M. de Lauxun, les distinctions de sa conduite par rapport à celle des autres gens, et l'élévation d'âme qu'il avait au-dessus du commun des hommes, l'agrément de sa conversation et d'un million de singularités que je lui connaissais, me firent comprendre ou plutôt sentir qu'il était l'unique homme capable de soutenir la grandeur que je lui mettrais sur la tête, et la seule personne digne de mon choix, et celui qui vivrait le mieux avec moi. Je concevais que je n'avais jamais reçu de marques d'amitié de qui que ce soit ; qu'il y avait plaisir d'être aimée ; qu'il était très-sensible, et qu'il y avait beaucoup d'agréments de pouvoir vivre avec un parfait honnête homme que je pouvais regarder comme un ami, pénétré de tout ce qui me ferait du plaisir ou de la peine, avec lequel je commençais à m'apercevoir que je prenais plus de goût de m'entretenir que je n'avais fait jusque-là avec personne du monde. Ainsi je vis bien en moi-même que les sujets de mes joies venaient du plaisir que j'avais de parler avec lui ; et le peu d'application que j'avais à toutes mes autres affaires, le dégoût que je me sentais pour tout le monde, et l'ennui dans lequel j'étais lorsque je ne le trouvais pas chez la reine, me firent connaître tout ce que j'avais ignoré jusque-là. Je n'avais d'occu-

si lourdaud de te croire? » (Fr. d'Auboise, les Napolitaines, II, vu.) « Mais ils ne seront si mal avisés rf'attendre le coup. » (Malh., Lett. à Bouill. Math.)

« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? »

(La Font., Fab., l, x.)

Voir des exemples plus nombreux de cette forme dans notre Lexique comparé de la langue de Corneille, article de pour que de.

1 Ce pas est explétif, mais ajoute de l'énergie à la signification.

pation ni d'agitation que celles qui me venaient de ces réflexions ; tantôt je voulais qu'il devinât mon état, et d'autres fois je désirais qu'il ne le connût point. Je suis naturellement impatiente : j'avoue que mon état m'accablait ; je ne pouvais souffrir personne, le monde me mettait au désespoir ; je voulais être seule dans ma chambre, ou le voir chez la reine, dans le cours, par hasard ou autrement; pourvu que je le visse, je me trouvais en repos. Je faisais des réflexions sur les difflcultés que je pouvais y trouver; j'étais en peine d'en parler au Roi : je voulais lui faire connaître mes sentiments, afin qu'il me dît lui-même de quelle manière je devais me conduire. J'étais inconsolable lorsque je voyais par sa conduite soumise et respectueuse qu'il ne connaissait pas tout ce que je pensais pour lui. Ainsi l'afl'aire qui me paraissait la plus embarrassante, était celle de lui faire entendre qu'il était plus heureux qu'il ne pensait; je ne laissais pas de songer quelquefois à l'inégalité de sa qualité à la mienne. J'ai lu l'histoire de France, et quasi toutes celles qui sont en français ; je savais qu'il y avait des exemples dans le royaume que des personnes d'une moindre qualité que la sienne avaient épousé des filles, des sœurs, des petites-filles, des veuves de rois; qu'il n'y avait de difl'érence de ces gens-là à lui que celle qu'il était né d'une plus grande et plus illustre maison qu'eux, et qu'il avait plus de mérite et plus d'élévation dans l'âme qu'ils n'en avaient jamais eu. Je surmontai cet obstacle par une multitude d'exemples qui se présentaient à mon souvenir. Je me fis un plan de tout ce que je viens d'alléguer ; je me souvins que j'avais lu dans les comédies de Corneille une espèce de destinée pareille à la mienne, et je regardais du côté de Dieu ce que ce poëte avait imaginé par des vues humaines. J'envoyai à Paris acheter toutes les œuvres de Corneille, afin de chercher ce que j'avais cru qui pourrait me convenir. Jusqu'à l'arrivée de mon courrier, je me disais que personne au monde n'avait eu une plus grande élévation que M. de Lauzun; il y avait même des moments que je trouvais que son mérite était au-dessus de tout ce que je voulais faire pour lui ; que je pourrais me persuader cela avec plus de vérité, que toute la France le croyait ainsi, tant il s'était acquis une réputation d'être singulier en tout. Les œuvres de Corneille arrivées, je ne fus pas longtemps à trouver les vers que je vais mettre ici ; je les appris par cœur : ils m'ont fait faire beaucoup de réflexions depuis quelques années, et je regardais du côté de Dieu ce que la plupart des hommes considèrent avec des sentiments profanes.

Prosateubs du xvii* siècle, I. 20

Vers de Corneille '.

Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre,

Lise, c'est un accord bientôt fait que le nôtre.

Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir,

Sème l'intelligence avant que de se voir.

Il prépare si bien l'amant et la maîtresse.

Que leur âme au seul nom s'émeut et s'intéresse.

On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment;

Tout ce qu'on s'entre-dit persuade aisément;

Et, sans s'inquiéter de mille peurs frivoles,

La foi semble courir au-devant des paroles.

La langue en peu de mots en explique beaucoup ;

Les yeux, plus éloquents, font tout voir tout d'un coup ;

Et de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent,

Le cœur en entend plus que tous les deux n'en disent.

... Il me semble que rien ne convenait mieux à mon état que ces vers, qui ont un sens moral lorsqu'on regarde du côté de Dieu, et qui en ont un galant pour les cœurs qui sont capables de s'en occuper. J'ai à rendre grâce à Dieu de celle qu'il m'a faite, lorsqu'il m'a donné de l'aversion pour tout ce qui s'appelle galanterie. 11 me souvient qu'après avoir fait de sérieuses réflexions sur ce que tout le monde dirait de mon affaire, et sur les dégoiits que je pourrais trouver dans ce mariage, je résolus de ne plus parler à M. de Lauzun qu'avec une tierce personne, et Je voulais m'éloigner des occasions de le voir, afin de me l'ôter de la tête. J'avais commencé à tenir cette conduite, je ne lui tenais plus que des discours indifférents. Je m'aperçus que je ne savais ce que je lui disais, que je n'arrangeais pas trois mots qui eussent une suite de bon sens ; et plus je cherchais à le fuir, plus j'avais envie de le voir. Madame, qui était de ses amies, et qui m'avait témoigné être des miennes, me parlait souvent de son mérite. Je fus tentée mille fois de lui ouvrir mon cœur, afin qu'elle me dît honnêtement ce que je devais faire et de quelle manière elle me conseillerait de me conduire. Je n'étais pas en état de le pouvoir faire de moi-même, puisque je faisais toujours le contraire de ce que je voulais chercher à faire : ce que j'avais projeté la nuit, je ne pouvais l'exécuter le jour. Voilà une manière de démêlé que j'avais cent fois le jour avec moi-même. Après avoir songé à l'impossibilité de m'ôter cela de la tète, et aux obstacles que j'y

' Ces vers sont tirés de la Suite du Mejitew,' acte IV, scène I". Cette pièce avait été jouée pour la première fois en 1641.

pouvais trouver, et que j'eus bien surmonté tout ce qu'on en pouvait dire, je me vis dans une nécessité absolue de prendre une résolution *. {Mémoires de mademoiselle de Montpensier, année 1670.)

« Parlant d'une quarantaine de portraits de Mademoiselle qu'il fit imprimer à trente exemplaires, avec d'autres de différentes personnes, Segrais dit : « Il y a une grande vivacité d'esprit, jointe à beaucoup de netteté et de facilité d'écrire ; néanmoins, comme il y a un art d'écrire qu'il est difficile que les princes et les princesses puissent avoir, il y avait beaucoup de répétitions, de mais, de car, et de parce que: je les ôtais en les copiant ou en les faisant imprimer ; mais je me gardais bien de lui en rien dire, parce qu'elle ne voulait pas être reprise ; elle s'apercevait pourtant bien de mes corrections, mais elle ne m'en parlait pas, de môme que je ne lui en parlais pas. » {Segraisiana, p. 154,) On s'aperçoit trop, nous l'avons déjà dit, que ces corrections manquèrent aux Mémoires.

Obligé de ne nous arrêter que sur quelques-uns des si nombreux

auteurs de mémoires de l'époque dont nous nous occupons, nous ne

voulons point passer sous silence ceux de Louis XIV, ce grand roi qui,

s'il n'a pas fait son siècle, en a tant augmenté la gloire par son mérite

ersonnel et par l'éclatante protection dont il entoura les lettres.

C'est une opinion à peu près généralement soutenue que l'éducation de Louis XIV fut très-négligée. Ce sentiment est confirmé, pour les années de la première enfance, par madame de Maintenon, qui dit quelque part:

« Lo Roi me surprend toujours quand il me parle de son éducation. Ses gouvernantes jouaient, dit-il, tout le jour, et le laissaient entre les mains de leurs femmes de chambre, sans se mettre en peine du jeune roi, car vous savez qu'il a régné à trois ans et demi. Il mangeait tout ce qu'il attrapait sans qu'on fît attention à ce qui pouvait être contraire à sa santé ; c'est ce qui l'a accoutumé k tant de dureté sur lui-même. Si on fricassait une omelette, il en attrapait toujours quelque pièce, que Monsieur et lui allaient manger dans un coin. 11 raconte quelquefois qu'il était le plus souvent avec une paysanne ; que sa compagnie ordinaire était une petite fille de la femme de chambre des femmes de chambre de la reine ; il l'appelait la reine Marie, parce que quand ils jouaient ensemble à ce qu'on appelle à la madame, il lui faisait toujours faire le personnage de reine, et lui servait de page ou de valet de pied, lui portait la queue, la roulait dans une chaise, ou portait le flambeau devant elle. Jugez si la petite reine Marie était capable de lui donner de bons conseils, et si elle pouvait lui être utile en la moindre chose i. »

Un contemporain bien informé atteste les mêmes faits :

« Il avait passé son enfance, dit l'abbé de Choisy, dans les jeux et dans les plaisirs; la reine sa mère s'était peu mise en peine de son éducation; ses gouverneurs, ses précepteurs l'avaient presque abandonné Ji lui-même; il ne savait, à proprement parler, que ce que la nature lui avait appris. L'étude lui faisait de la peine, comme elle en fait à tous les enfants; mais, au lieu de le contraindre comme les autres, on le flattait dans toutes ses inclinations, qui, heureusement pour lui et pour nous, se sont trouvées bonnes, douces et bienfaisantes *.

» Entretiens sur Véducation, mars 1703.

2 Mémoires de l'abbé de Choisy^ I.

Le témoignage d'un des précepteurs du roi contredirait ces assertions, au moins pour le temps de la première jeunesse et de l'adolescence. Hardouin de Péréflxe parle ainsi à Mazarin des soins que prit la reine mère de l'éducation de son fils :

« Non-seulement elle a toujours porté le Roi à s'instruire parfaitement des choses dont la connaissance lui était nécessaire ; non-seulement elle lui a souvent représenté combien il lui était important de s'attacher de bonne heure aux fonctions de la royauté, mais encore elle ma sollicité moi-même de m'acquitter soigneusement de mon devoir. Combien de fois m*a-t-elle dit que je n'avais rien de plus important à faire que de gagner sur l'esprit du Roi qu'il s'appliquât bien aux choses qu'il faisait, et qu'il s'appliquât aux choses sérieuses ! En vérité, Monseigneur, je ne crois pas qu'il y ait rien de plus beau ni de plus glorieux pour Votre Éminence ; et je suis trompé si ceux qui écriront l'histoire de votre vie n'ont peine à y trouver un endroit qui mérite mieux leurs éloges que celui-là '. »

Péréfixe était homme à tenir sérieusement compte des recommandations de la mère de son royal élève. Il mit un soin particulièrement attentif à lui enseigner l'histoire de la manière qui convient à un roi. n s'en exprime ainsi au cardinal Mazarin, dans l'épître de son Histoire de Henri 2V:

« J'ai cru que je ne pouvais jamais rendre de service plus essentiel à Votre Éminence, ni lui donner de plus solide marque de ma fidélité et de ma reconnaissance, que de faire voir à toute la terre de quelle manière vous avez désiré de moi que j'instruisisse notre jeune monarque. Je dois rendre ce témoignage au public, que vous avez voulu que je lui donnasse principalement les instructions qu'on doit donner à un roi, et que pour cet effet je ne m'arrêtasse pas seulement à lui enseigner quelques préceptes de grammaire et de rhétorique, mais que de bonne heure j'employasse le temps à lui apprendre tout ce qu'il doit savoir, premièrement pour se bien conduire soi-même, et puis pour conduire son État; et qu'enfin je lui remplisse l'âme des meilleures maximes de la morale et de la politique.

« C'est, Monseigneur, ce que j'ai essayé de faire, surtout depuis six ou sept années en-çà, que, sous les ordres de Votre Éminence, j'ai composé un sommaire de notre histoire de France pour l'usage de Sa Majesté, qui en faisait la lecture tous les jours avec tant de plaisir, qu'il n'est point croyable que ce puisse être sans utilité. »

Cette étude fut d'autant plus utile au jeune roi, qu'il s'arrêtait de préférence sur ceux de ses aïeux qui étaient les plus dignes de lui servir d'exemple, tel que Henri IV. Nous avons là-dessus le témoignage de Péréfixe, qui, dédiant à son royal élève l'histoire du premier des Bourbons, lui disait :

« Cette louable impatience que Votre Majesté a témoignée lorsque je lui

1 Histoire de Henri IV, Épître à Monseigaeur l'Éminentissime Cardinal Mazarini.

faisais lire notre Histoire, de venir au glorieux règne de ce prince, et pour cela de laisser en arrière sept ou huit autres des rois qui l'ont précédé, est une preuve très-certaine que vous désirez le choisir pour modèle, et que vous avez résolu d'étudier sa conduite, pour la tenir dans le gouvernement de votre État *. »

Dans cette éducation, qu'un préjugé dont on commence à revenir aujourd'hui, a longtemps représentée comme à peu près nulle, le latin fut à la vérité fort négligé.

« Il entendait un peu l'italien et l'espagnol, dit Voltaire, il ne put jamais apprendre le latin, que l'on montre toujours assez mal dans une éducation particulière, et qui est de toutes les sciences la moins utile à un roi. On a imprimé sous son nom une traduction des Commentaires de César. Ce sont ses thèmes ; mais on les faisait avec lui ; il y avait peu de part, et on lui disait qu'il les avait faits. J'ai ouï dire au cardinal de Fleury que Louis XIV lui avait un jour demandé ce que c'était que le prince Quemadmodum, mot sur lequel un musicien, dans un motet, avait prodigué, selon leur coutume, beaucoup de travail; le Roi lui avoua à cette occasion qu'il n'avait presque jamais rien su de cette langue *. »

Louis XIV paraît avoir quelque peu cultivé la poésie française, mais sans pouvoir parvenir à écrire convenablement en vers.

« Le Roi, dans le commencement de ses amours avec mademoiselle de la Vallière, dit ( hoisy, ci ut que pour lui plaire il fallait faire des vers : c'était alors une des principales parties de la galanterie. Il fit quelques chansons assez jolies, entre autres celle de madame de Brégis : Vous avez, belle Bvégis, etc. Il voulut aller jusqu'à l'élégie, et le matin, à son lever, il en donna une de sa façon à lire au maréchal de Grammont. Le vieux maréchal, le plus flatteur des courtisans, n'imagina jamais que le Roi en pût être l'auteur; et la trouvant fort mauvaise, il s'écria : « Qui diable a pu faire ces vers-là ? — C'est moi, dit « le Roi en s'approchant de son oreille; mais je n'en ferai plus. « Et depuis il s'adonna à la prose 3. >,

Ce qui put manquer à l'éducation littéraire de Louis XIV fut avantageusement compensé par les leçons qu'il reçut des événements où il fut mêlé de si bonne heure, et aussi par les instructions et les conseils d'hommes d'État que lui donna Mazarin quand il eut découvert dans lejeune prince ces hautes qualités qui lui faisaient dire à des grands peu rassurés sur l'avenir de Louis, « qu'on ne le connaissait pas, et qu'il y avait en lui de l'étoffe pour faire quatre rois et un honnête homme. «

C'était le mieux juger que n'a fait Saint-Simon. Ce mécontent,

1 Histoire de Henri IV, au Roi.

> Voltaire, Frag. sur l'hist., art. xxii.

3 Manuscrits de Choisy, t. I, f» '2iZ v«.

généralement trop peu favorable à Louis XIV, a prétendu, dans plusieurs endroits de ses Mémoires, qu'il était né avec un esprit audessous du médiocre, qui ne se développa que par le contact avec des intelligences plus heureuses.

« Né avec un esprit au-dessous du médiocre, dit ce duc, mais un esprit capable do se formel", de se limer, de se raffiner, d'emprunter d'autrui sans imitation et sans gcne, il profita infiniment d'avoir toute sa vie vécu avec les personnes du monde qui toutes en avaient le plus, et des plus différentes sortes, en hommes et en femmes de tout âge, de tout genre et de tous personnages. »

Si Louis XIV n'avait pas reçu de la nature, à un degré remarquable, les qualités brillantes de l'esprit, au moins avait-il incontestablement un sens exquis. Mademoiselle de Montpensier, parlant de la lecture que fit le Roi de nombreux romans, de comédies, et de toutes sortes de poésies, durant sa passion pour mademoiselle de Mancini, dit que « quand il donnait son jugement sur ces ouvrages, il le donnait aussi bien qu'un autre qui aurait une parfaite connaissance des lettres, » '( Je n'ai jamais vu un homme, ajoute cette princesse, avoir un aussi bon sens naturel que lui, et parler plus justement '. » Bossuet, renchérissant sur cet éloge, déclarait que « son jugement était une règle toujours sûre ^. »

L'habitude des réflexions profondes et patientes aiguisa jusqu'à une rare finesse sa naturelle pénétration.

« Préférant dans mon cœur, a-t-il dit lui-même, à toutes choses et à la vie même, une haute réputation si je pouvais l'acquérir, mais comprenant en môme temps que mes premières démarches ou en jetteraient les fondements, ou m'en feraient perdre pour jamais jusqu'à l'espérance, et me trouvant de cette sorte pressé et retardé presque également dans mon dessein par un seul et même désir de gloire, je ne laissais pas cependant de m'exercer et de m'éprouver en secret et sans confident, raisonnant seul et en moi-même sur tous les événements qui se présentaient ; plein d'espérance et de joie quand je découvrais quelquefois que mes premières pensées étaient les mêmes où s'arrêtaient à la fin les gens habiles et consommés, et persuadé au fond que je n'avais point été mis et conservé sur le trône avec une aussi grande passion de bien faire, sans en devoir trouver les moyens ^. »

Le bon sens de Louis XIV lui faisait aimer les hommes supérieurs et chercher les meilleurs conseils. Il était loin de croire s'abaisser en demandant des avis et en s'y soumettant.

« Délibérer à loisir sur toutes choses importantes et en prendre conseil de diverses gens n'est pas, dit-il, comme les sots se l'imaginent, un témoignage

1 Mémoires de mademoiselle de Montpensier, année 1659, * Oraisoîi funèbre de la duchesse d'Orléans. ^Œuvres de Louis XIV, t. I, p. C.

1312 LES PROSATEURS DU DIX-SEPTlÉME SIÈCLE.

de faiblesse ou de dépendance, mais plutôt une marque de prudence et de solidité. C'est une maxime surprenante, mais véritable pourtant, que ceux qui, pour se montrer plus maîtres de leur propre conduite, ne veulent prendre conseil en rien de ce qu'ils font, ne font presque jamais rien de ce qu'ils veulent i. »

D'après le témoignage unanime des contemporains, Louis XIV possédait à un degré rare le don de l'élocution, et il était « délicat en fait de style » ». Les maîtres mêmes de l'art le regardaient comme leur modèle.

« L'éloquence, disait en s'adressant au Roi un spirituel académicien, est le principal objet de notre étude, nous tâchons à l'envi d'en pénétrer les mystères ; mais plus nous parvenons à les découvrir, plus, Sire, nous sentons qu'avec tous les secours de l'art, on ne saurait approcher de ce talent naturel, dont le charme se renouvelle autant de fois que l'on vous entend. Le don de bien parler, Votre Majesté le possède au même degré que celui de régner et de raincre. Votre caractère est également marqué dans ce que vous faites et dans ce que vous dites. Ces tours heureux que les autres cherchent se présentent d'eux-mêmes à vous, et répandent dans notre langue des grâces qui l'embellissent tous les jours 3. »

Un autre bel esprit, dans un écrit non destiné à la publicité, du moins à une publicité immédiate, l'appelait roi de la langue.

« Je rapporterai, dit-il, jusqu'à ses moindres paroles, parce qu'elles ont toujours un certain sel qui leur donne la force et l'agrément. Il est véritablement roi de la langue, et peut servir de modèle à l'éloquence française. Les réponses qu'il fait sur-le-champ effacent les harangues étudiées *. »

Personne n'avait autant de charme dans la conversation que Louis XIV. Ilétincelait de saillies et de traits: seulement, il y mêlait trop volontiers, dans sa jeunesse, une ironie mordante.

« La prospérité, la puissance, les grâces de l'esprit, le sel même de l'expression, plus que tout cela, la supériorité réelle du mérite, tout, dit un de ses panégyristes, favorisait dans le Roi ce penchant presque invincible de l'orgueil à se jouer malignement des imperfections d'autrui ; mais la raison lui en découvrit toute la bassesse, et l'humanité seule lui en fit sentir toute la barbarie *. »

Corrigé de ce défaut, il devint le plus aimable des hommes, et il ravissait et séduisait tous ceux qui avaient l'avantage de jouir de sa

* Œuvres de Louis XIV, t. II, p. 113.

* Tourreil, Projet d'Épttre au Roi, pour le premier dictionnaire de l'Académie.

' Madame de Maintenon, Lettre au duc de Noailles, 1" mars 1711.

* Choisy, Mémoires, I.

* La Motte, Éloffe de Louis le Grand, I.

conversation. La princesse des Ursins, qui l'avait souvent vu familièrement pendant l'année 1705, en parlait en ces termes à madame de Maintenon : « Effectivement, quoique je puisse me vanter d'avoir entretenu en France, en Italie et en Espagne, tout ce qu'il y a de gens du meilleur esprit et du plus agréable, je ne me suis jamais tant plu avec eux que je me plaisais avec Sa Majesté. Vous m'avouerez que cet aveu est naïf. » En se montrant agréable, Louis restait toujours grand, et « ses discours les plus communs n'étaient jamais dépourvus d'une naturelle et sensible majesté. » Bossuet résume tous ces éloges et les rehausse quand il dit : a La noblesse de ses expressions vient de celle de ses sentiments, et ses paroles précises sont l'image de la justesse qui règne dans ses pensées. Pendant qu'il parle avec tant de force, une douceur surprenante lui ouvre les cœurs et donne je ne sais comment un nouvel éclat à la majesté qu'elle tempère. »

Doué des dons de l'esprit, Louis XIV devait naturellement être porté à protéger les lettres.

Les gens de lettres proprement dits, au commencement du dixseptième siècle, étaient généralement réduits à une condition et adonnés à un genre de vie qui les rendaient peu respectables. Un observateur spirituel et judicieux les peignait ainsi :

« Il faut que je vous dise quelles gens c'étaient : il y en avait quelques-uns qui sortaient du collège, après y avoir été pédants; d'autres venaient de je ne sais où, vêtus comme des cuistres, et, quelque temps après, trouvaient moyen de s'habiller en gentilshommes; mais ils retournaient incontinent à leur premier état, soit que leurs beaux vêtements eussent été empruntés ou qu'ils les eussent revendus pour avoir de quoi vivre. Quelques-uns ne montaient ni ne descendaient, et ne paraissaient point plus en un jour qu'en l'autre : les uns vivaient de ce qu'on leur donnait pour quelques copies, et les autres dépensaient le peu de bien qu'ils avaient, en attendant qu'ils eussent rencontré quelque seigneur qui les voulût prendre à son service, ou qui leur fît bailler pension du Roi 1. »

Louis XIV releva les hommes de lettres de cet avilissement. Il leur apprit à se respecter eux-mêmes : il les tira de la domesticité des grands pour en faire ses pensionnaires. Mettant fin à l'abus des bénéfices ecclésiastiques donnés en commende à de beaux esprits, il assigna leurs pensions sur son épargne. Colbert fut chargé de lui faire connaître et de récompenser tous ceux qui étaient dignes d'encouragement. Littérateurs, savants, artistes, se virent combler de bienfaits qui étaient souvent fort inattendus, et qui s'étendaient jusqu'aux étrangers, tels que Vossius, Heineccius, Gratiani, Allatius, Bekierus, Servetius, Hevelius, Hermann Conring. Quelques-uns furent attirés en France par les positions honorables et avantageuses que Colbert leur offrit au nom du roi; les autres reçurent des gratifications et des pen-

1 Cb. Sorel, Francion, V.

sions, accompagnées des lettres les plus flatteuses de la main du ministre.

La position des hommes d'étude était complètement changée.

« Louis XIV, dit un historien contemporain, créa la profession des gens de lettres. Aux vieux temps de notre histoire, il y avait bien des trouvères, des écriviiins moralistes, et pins tard des faiseurs de pamphlets, de vers et d'héroides; mais l'art d'écrire n'était pas un état, ou ne formait pas une classe d'hommes spéciaux; l'Université était le seul lien commun; la couronne faisait quelques petites pensions à qui la louait en vers ou en prose; puis on se réunit en académies. Louis XIV donna la vie à cette profession de l'esprit, qui depuis domina le dix-huitième siècle; Corneille, Boileau, Molière, fils de marchands ou de greffiers, furent appelés à la cour, et y vécurent dans les plus grands honneurs; le Roi traita les nobles d'intelligence comme les gentilshommes de race. Il y eut des compagnies d'artistes, de savants et de gens de lettres puissantes et représentées auprès de Louis XIV ; Poussin, Puget, le Nôtre, Mansard, Perrault, entourèrent sa cour comme Racine et Molière ; le Parnasse fut une généalogie comme une autre; l'artiste, le littérateur, eurent des logements au Louvre *. »

En retour de tant de bontés, les gens de lettres exaltèrent la grandeur des tins politiques du roi, ridiculisèrent ses adversaires, et lui gagnèrent l'opinion.

Un des plus signalés honneurs que Louis XIV rendit aux lettres fut de se déclarer lui-même protecteur de l'Académie qui avait eu d'abord pour protecteur officiel le chancelier Séguier, et de l'admettre au rang des grands corps de l'État, en l'autorisant à haranguer dans les occasions solennelles « de même que le Parlement et les autres compagnies supérieures. » Louis recueillit en louanges les plus pompeuses et les plus enthousiastes le fruit de ses bienfaits. Jamais on n'entendit un tel concert de voix adulatrices, jamais tant de mains ne balancèrent l'encensoir devant une même idole. Toute gloire fut rapportée à ce monarque absolu, source de toute grâce, de tout pouvoir, de toute justice. On le célébra comme la plus rare merveille des temps modernes.

Sur le théâtre, en particulier, la flatterie, directe ou indirecte, fut sans bornes. Ce n'était pas assez de faire de Louis un héros incomparable, on le déifiait. Ainsi Quinault, expliquant le sujet du prologue de son opéra de Cadmiis etHennione, disait :

« Le sujet de ce prologue est pris du premier livre et de la huitième fable des Métamorphoses, où Ovide décrit la naissance et la mort du monstrueux serpent Python, que le soleil fit naître, par sa chaleur, du limon bourbeux qui était resté sur la terre après le déluge. Ce serpent devint si terrible qu'Apollon lui-même fut obligé de le détruire.

« Le sens allégorique de ce sujet est si clair qu'il est inutile de l'expliquer.

1 Capefigue, Histoire de Louis XIV.

Il suffit de dire que le Roi s'est mis au-dessus des louanges ordinaires, et que, pour former quelque idée de la grandeur et de l'éclat de sa gloire, il a fallu s'élever jusqu'à la divinité même de la lumière, qui est le corps de sa devise. »

On l'a mille fois répété : l'admiration, ou plutôt l'adulation admirative, était le ton général autour du grand roi. Jusque dans la chaire chrétienne on lui prodiguait, pour ainsi dire journellement, des éloges qui dégénéraient souvent en flatteries, et étaient d'autant plus capables d'enivrer, qu'ils sortaient de la bouche de personnages éminents par leur talent et vénérables par leur piété. C'est ainsi qu'il était traité de monarque universel du monde.

« Mais ce n'est pas la France seule qui reconnaît la grandeur de son roi, disait le P. Anselme i, toute la terre la révère et s'y soumet. Je n'en dis pas trop, Messieurs, je ne dis que ce que le premier empereur chrétien disait à un fameux prélat de son siècle sans prétendre le flatter, qu'il était èvéque de l'Eglise universelle, parce que toutes les Eglises particulières le souhoitaie7it pour pastew *. On peut dire aussi que Louis le Grand est roi de toute In terre 3, puisqu'elle n'a point de couronne que les désirs des peuples ne lui mettent sur la tête ; et leurs désirs sont accomplis ; car n'est-ce pas régner partout que de commander à tout? Et qui ne sait que notre monarque règle^ pour ainsi dire, la destinée de toutes les nations? On y goûte les douceurs de la paix, on y vit dans le tumulte des armes, selon que sa bonté ou sa justice font prendre les armes ou donnent la paix. Les conquérants conservent leurs conquêtes ou les restituent comme le veut cet arbitre des souverains; et à voir ce qui se passe aujourd'hui dans l'Europe, on pourrait même ajouter, sans craindre d'en trop dire, que ce roi fait régner les rois dans leurs propres royaumes ; ce qui est plus grand que s'il régnait lui-môme sur eux :

Régna super stat

Qui regnare jubet *. >»

Un autre prédicateur, également pieux et éloquent, le comparait et l'égalait à saint Louis. Dans un sermon sur ce grand roi, il s'écriait :

« Mais de quel règne parlons-nous, Messieurs, et par quel miracle me retrouvé-je au temps de saint Louis? Quand je vous ai représenté un roi pieux envers Dieu, équitable envers ses peuples, faisant servir rautori{.é royale à la religion et à la justice, également jaloux de la gloire de Dieu et du repos de ses sujets; qui, traversé pendant une minorité, a vu croître avec les années son autorité, et semble ne l'avoir portée au point de grandeur où nous la voyons, que pour être en état de satisfaire son zèle à l'égard de Dieu par le rétablissement de la vraie religion en France, et son amour à l'égard de ses peuples par la réformation de la justice, n'avez-vous pas reconnu le sang de saint Louis sur le trône? N'est-ce pas son esprit qui règne encore aujourd'hui? Ne vous semble-t-il pas revivre dans la personne de son petit-fils ? Et

1 Panégyrique de saint Louis, II.

* Universse ecclesise Episcopus. Constantin à Eusèbe. 3 Vniversje tej-rœ Rex. Eccles., v, 8.

* Sidon. Apollin. in Panegyr, Anihernii Augusti.

par quelle heureuse révolution voyons-nous ces deux règnes tellement confondus par leur ressemblance, qu'on peut douter si c'est le fils qui règne ou le père 1 ? »

Qu'on ne s'étonne pas trop de ces louanges hyperboliques. Le charme qui les inspirait agissait sur les étrangers eux-mêmes. L'empereur Charles VI, annonçant à sa cour la mort de Louis XIV, ne se contentait-il pas dédire : « Messieurs, le Roi est mort; » et la nouvelle ne se répandait-eUe pas dans ces termes à Vienne, comme si cette ville eût été la capitale de la France ? Une telle oraison funèbre ne justifie-t-elle pas un peu les termes du père Anselme? « Les Français, observe Voltaire, ne furent pas les seuls qui le louèrent : on prononça douze panégyriques de Louis XIV en diverses villes d'Italie; et le marquis Zampieri les lui envoya reliés avec des filigranes d'or '. »

Le bon sens de Louis XIV tint assez ferme contre tant d'adulations séductrices. Il sut même, plusieurs fois, en réprimer noblement l'excès. Depuis 1671, l'Académie française donnait périodiquement pour sujet de poésie l'éloge du Roi. En 1699, cet éloge fut institué à •perpétuité, par une fondation de M. de Clerm ont-Tonnerre, évêque de Noyon. Au premier concours qui la suivit, en 1701, le sujet proposé fut conçu dans ces termes hyperboliques : « Que le Roi possède dans un degré si éminent toutes les vertus, qu'il est impossible de juger quelle est ceUe qui fait son principal caractère. » C'était trop; le Roi rejeta ce sujet, quand il lui fut soumis selon la coutume ; il se refusa pareillement à sanctionner ce programme modifié: «Que le Roi réunit en sa personne tant de grandes qualités, qu'il est difficile de juger quelle est celle qui fait son principal caractère. » Pour avoir son approbation, il fallut se rabattre à cette proposition, encore très-flatteuse : « Que le Roi n'est pas moins distingué par les vertus qui font l'honnête homme que par celles qui font les grands rois. >>

Loin de croire qu'il possédât toutes les vertus, Louis XIV souffrait très-volontiers qu'on lui représentât ses défauts. On connaît sa réponse aux courtisans choqués de la hardiesse avec laquelle le père Bourdaloue avait publiquement repris le scandale des royales amours. Madame de^Maintenon nous fournit d'autres preuves précieuses de la douceur, bien plus de l'humilité avec laquelle ce grand monarque accueillait les contradictions elles réprimandes.

« A propos de cette douceur du Roi, dit sa seconde femme, vous ne sauriez croire à quel point il la porte, et j'ai plus de liberté avec lui pour l'avertir de ce qu'il fait de mal qu'avec mille autres. II y a quelques jours, par exemple, qu'il s'en présenta une occasion importante ; je lui dis franchement : « Sire, « ce que vous avez fait est bien mal, et vous avez grand tort. » Il me reçut à merveille, et même avec humilité. Le lendemain, il fallut de nécessité parler de ce qui avait été si mal fait ; je voulus couler doucement, en disant : « Cela est

1 P. Cheminais, Sermon sur saint Louis, J, ' Siècle de Louis XIV, c. xxv.

« fait, Sire, il n'y faut plus penser. >; Il me répondit : « Ne m'excusez pas, Mate dame, j'ai grand tort. » N'ai-je pas raison de dire qu'il est humble? Il n'a nulle opinion de lui : il ne se croit point nécessaire ; il est persuadé qu'un autre ferait aussi bien que lui, et le sui-passerait même en bien des choses ; il ne s'attribue aucune des merveilles de son règne ; il les regarde comme un effet de la providence de Dieu '. »

La religion venait ainsi en aide au bon sens de Louis XIV pour le préserver d'un enivrement presque forcé, et cette religion était chez lui profonde et sincère.

« Je voudrais, dit madame de Maintenon, que vous vissiez le Roi, comme il montre sa foi dans cette occasion ; tout le monde est pénétré de le voir approcher de la sainte table ; il le fait avec une si grande humilité qu'il paraît tout anéanti en lui-même h la vue de ce divin sacrement. Rien ne fait mieux connaître l'abaissement où tout chrétien doit être devant Dieu que de le voir en ces occasions *. »

La religion du Roi était non-seulement sincère, mais éclairée; et c'est un des principaux points qu'établissent les Mémoires de Louis XIV contrairement à ce que les historiens ont longtemps prétendu ^.

Dès le jour où il prit lui-même le gouvernement de son État, Louis XIV sentit l'importance de se garantir des pièges de la flatterie. Il dit luimême, dans ses Mémoires, avec un style vraiment royal par l'éclat et par la fermeté :

« Quand j'ai pris le gouvernement de mon royaume, j'ai bien vu que ma réputation allait être à la merci de tout le monde, qui peut-être ne me rendrait pas toujours justice. Mais comme je ne songe qu'à me bien acquitter de tout ce que je dois à mes peuples et à ma dignité, j'ai méprisé, pour faire mon devoir, toutes les autres gloires. J'ai cru que la première qualité d'un roi était la fermeté, et qu'il ne devait jamais laisser ébranler sa vertu par le blâme ou par les louanges ; que, pour bien gouverner son État, le bonheur de ses sujets était le seul pôle qu'il devait regarder, sans se soucier des tempêtes et des vents différents qui agiteraient continuellement son vaisseau '*. »

Louis XIV commença les Mémoires historiques, où sont consignées ces belles paroles, presque en commençant de régner par lui-même, à l'âge de vingt- trois ans. Dès lors, il mit au nombre de ses occupations essentielles et de ses devoirs de noter par écrit ses actions principales, pour l'enseignement futur de son fils.

« J'ai considéré, d'une part, lui dit-il, ce que j'ai si souvent éprouvé moimême, la foule de ceux qui s'empresseront autour de vous, chacun avec son

' Letf. hist. Entretien secret de madame de Maintenon avec madame de Gla< pion, févr. 1707.

2 Enlreiiens sur l'éducation, juin 1 703.

3 Œuvres de Louis XIV, t. I ; Mémoires et Instructions, p. 89-95. * Œuvres de Louis XIV, t. II, p. 422.

318 LES PROSATEURS DU DlX-SEPTIÉME SIÈCLE.

propre dessein, et la peine que vous aurez à y trouver des avis sincères ; de l'autre, l'entière assurance que vous pourrez prendre en ceux d'un père qui n'aura eu d'intérêt que le vôtre, ni de passion que celle de votre grandeur. Je me sens aussi quelquefois flatté de cette pensée, que si les occupations, les plaisirs et le commerce du monde, comme il n'arrive que trop souvent, vous dérobaient, quelque jour, à celui des livres et des histoires, le seul cependant où les jeunes princes trouvent mille vérités sans nul mélange de flatterie, la lecture de ces instructions pourrait suppléer en quelque sorte à toutes les autres lectures, conservant toujours son goût et sa distinction pour vous, par l'amitié et par le respect que vous conserveriez pour moi i. »

Se livrer à un aussi sérieux travail, sous l'inspiration de tels sentiments, c'était dignement inaugurer un règne où le plaisir et la mollesse eurent trop de part, mais ne purent jamais faire sacrifier au monarque les devoirs laborieux de la royauté.

Il y eut peu de souverains aussi occupés, aussi appliqués que Louis XIV. Lui-même nous le fait connaître dans sesMémoires, oùil dit : « Je m'imposai pour loi de travailler régulièrement deux fois par jour, et deux ou trois heures chaque fois avec diverses personnes, sans compter les heures que je passais seul en particulier, ni le temps que je pourrais donner extraordinairement aux affaires extraordinaires, s'il en survenait, n'y ayant pas un moment où il ne fût permis de m'en parler, pour peu qu'elles fussent pressées ^. » Dans un écrit tout entier de sa main, intitulé : Réflexions su7- le métier de roi, on trouve comme têtes d'articles les maximes suivantes : « Tout rapporter au bien de l'État. — L'intérêt de l'État doit marcher le premier. — Penser à tout. — Se garder de soi-même '. » 11 dit ailleurs que c'est par le travail que l'on règne, pour cela qu'on règne, et qu'il y a de l'ingratitude et de l'audace à l'égard de Dieu, de l'injure et de la tyrannie à l'égard des hommes, de vouloir l'un sans l'autre *. »

Ce grand monarque ne comprenait pas qu'un roi pût ne pas aimer le travail : « J'ai toujours considéré, dit-il, comme le plus doux plaisir du monde la satisfaction qu'on trouve à faire son devoir. J'ai même souvent admiré comment il se pouvait faire que l'amour du travail, étant une qualité si nécessaire aux souverains, fût pourtant une de celles qu'on trouve le plus rarement en eux *. >»

Un grand écrivain a eu droit de le dire : « Jamais chef de nation n'eut une idée plus haute et plus sérieuse de ce que lui-même appelait énergiquement le métier de roi ^. o

Jusqu'à la fin de sa vie il s'honora par le goût du travail.

' Mémoires Instoriques, t. I, p. 4.

* Mém. de Louis XIV adressés à son fils. — Œuvres de Louis XIV, t. I, p. 20. — Ibid., p. 19.

» Œuvres di Louis XIV, t. II, p. 4ôG.

* A/dm. de Louis XIV, t. I, p. 19.

' Œuvres de Louis XIV, t. I, p. 105.

* Aug. Thierry, Histoire du tiers état, c. ix.

« Il est quelquefois, dit madame de Maintenon, proposant son activité pour exemple aux demoiselles de Saint-Cyr, toute une journée dans son cabinet à faire des comptes ; je le vois souvent s'y casser la tête, chercher, recommencer plusieurs fois, et il ne les quitte point qu'il ne les ait achevés, et il ne s'en décharge point sur ses ministres. Il ne se repose sur personne du règlement de ses armées; il possède le nombre de ses troupes et de ses régiments en détail comme je possède les bandes de vos classes. Il tient plusieurs conseils par jour i. »

Les Œuvres de Louis XIV ne peuvent pas être regardées comme étant uniquement de sa main. Les Instructions au Dauplim, en particulier, passent pour avoir été revues par Pellisson ou par Racine. Quelques notes trouvées dans les portefeuilles qui les renfermaient nous apprennent qu'à mesure que le Roi les composait ellfts passaient dans les mains d'une personne chargée de les mettre au net, et probablement de donner au style plus de correction et d'harmonie ; elles revenaient ensuite sous ses yeux, et il y faisait encore des changements assez considérables. Chateaubriand reconnaît le style de Pellisson dans les Mé}noi7'es, et il croit qu'un autre secrétaire du grand roi eut aussi part à leur rédaction.

« S'il fallait en juger par le style, dit-il, je croirais que Pellisson a la plus grande part aux Mémoires de Louis XIV. Du moins il me semble qu'on peut reconnaître quelquefois sa phrase symétrique et arrangée avec art. Quoi qu'il en soit, les pensées de Louis XIV, mises en ordre par Racine ou Pellisson, sont un assez beau monument. Rose, marquis de Goge, homme de beaucoup d'esprit et secrétaire de Louis XIV, pourrait bien aussi avoir revu les Mémoires 2. »

Que tel ou tel écrivain ait arrondi certaines parties des M.émoires, peu importe: il est indubitable pour tout lecteur intelligent et attentif que Louis XIV a pu seul en penser et en écrire la substance.

Le style en est, en général, d'une noblesse tempérée, périodique et harmonieux. Parfois il devient prolixe et traînant; le royal écrivain, trop attentif à se vanter lui-môme, s'arrête à des minuties qui l'intéressent seul ; il mettra près de cent pages à décrire ce qu'il a fait au siège de Maëstricht, et à peine un mol sur Vauban qui conduisait le siège et flt prendre la ville. Défauts sérieux assurément, mais raclietés par tant de qualités élevées qui recommandent les Œuvres de Louis XIV.

Et elles ne sont pas les seules pièces à consulter pour se faire une juste idée de la hauteur de pensées et de la féconde activité de ce monarque. Qu'on lise en particulier les IScyociations relatives à la succession d'Espagne sous Louis XIV. Si ce n'est pas ordinairement son style, c'est toujours son inspiration ; et qu'elle est noble, royale, patriotique !

« En'ret. sur l'éduc. Juill. 1703.

* Chateaubriand, Mélanges littéraires, p. 26T.

Grâce à ce précieux recueil de pièces diplomatiques, révélées au public, depuis quelques années, par les soins d'un historien distingué de notre temps \ il faudra bien quitter toutes les idées fausses trop longtemps accréditées sur ce prince qu'on voit maintenant avoir été si laborieux, si judicieux, si prudent, si pénétré de ses devoirs, et si constamment appliqué à les remplir, même au milieu de l'enivrement des plaisirs et des pompes d'uQ luxe quelque peu oriental. On pourra juger de ces hautes qualités de Louis XIV par le seul passage que nous donnons plus loin des Instructions au Dauphin.

Le plus étendu de nos extraits du royal écrivain est tiré de la Relation de ce qui s'est passé au siège de Namur. Évidemment, si Louis XIV ne l'a pas écrit lui-même, toutes les pensées ont été inspirées par lui, et Pellisson ou Racine n'ont été que ses secrétaires écrivant probablement sous sa dictée, ou revoyant sa rédaction pour de minimes détails de style. Ni Pellisson ni Racine n'étaient de force à juger d'eux-mêmes les hommes et les choses comme ils le sont dans ce remarquable morceau, un des plus beaux modèles de style royal, à la fois par la hauteur de la pensée et par la noble simplicité de la diction.

Chateaubriand, parlant des six volumes de ces Mémoires au moment de leur apparition, disait :

« Les Mémoires de Louis XIV augmenteront sa renommée : ils ne dévoilent aucune bassesse, ils ne révèlent aucun de ces honteux secrets que le cœur humain cache trop souvent dans ses abîmes. Vu de plus près et dans l'intimité de la vie, Louis XIV ne cesse point d'être Louis le Grand; on est charmé qu'un si beau buste n'ait point une tête vide, et que l'âme réponde à la noblesse des dehors 2. b

Les pages que nous offrons pourront suffire à donner l'idée de cette haute et noble intelligence de roi, et à faire comprendre qu'il était digne d'inspirer et de protéger tous les talents et les génies dont fut illustré son glorieux règne.

Règles de conduite que se traça I^onis XIV en prenant en main le g^ouTernement de l'État.

Avant que d'entrer dans le détail des affaires, je crus que je devais choisir avec soin des instruments propres à me soulager dans ce travail.

Car, surtout, j'étais résolu à ne prendre point de ministre, et à ne pas laisser faire par un autre les fonctions de roi pendant que je n'en aurais que le titre; mais, au contraire, je voulais

* M. Mignet.

• Mélanges littéraires.

partager rexéciition de mes ordres entre plusieurs personnes, afin d'en réunir toute l'autorité en la mienne seule.

Ce fut pour cela que je voulus choisir des hommes de diverses professions et de divers talents, suivant la diversité des matières qui tombent le plus ordinairement dans l'administration d'un Etat, et je distribuai entre eux mon temps et ma confiance, suivant la connaissance que j'avais de leur vertu ou de l'importance des choses que je leur commettais.

Dès lors, je m'établis pour règle de travailler deux fois par jour à l'expédition des affaires ordinaires, ne laissant pas de m'appliquer en tout autre temps à ce qui pourrait subvenir extraordinairement.

J'eusse pu, sans doute, jeter les yeux sur des gens de plus haute considération; mais les trois que je choisis me semblèrent suffisants pour exécuter sous moi les choses dont j'avais résolu de les charger.

Et, pour vous découvrir toute ma pensée, je crus qu'il n'était pas de mon intérêt de chercher des hommes d'une qualité plus éminente, parce qu'ayant besoin, sur toute chose, d'établir ma propre réputation, il était important que le public connût, par le rang de ceux dont je me servais, que je n'étais pas en dessein de partager avec eux mon autorité ; et qu'eux-mêmes, sachant ce qu'ils étaient, ne conçussent pas de plus hautes espérances que celles que je voudrais leur donner : précaution tellement nécessaire, qu'avec cela même le monde fut assez longtemps sans me pouvoir bien connaître.

Beaucoup de gens se persuadaient que dans peu de temps quelqu'un de ceux qui m'approchaient s'emparerait de mon esprit et de mes affaires. La plupart considéraient l'assiduité de mon travail comme une chaleur qui devait bientôt se ralentir; et ceux qui voulaient en juger plus favorablement attendaient à se déterminer par la suite.

Mais le temps enfin leur fit voir ce qu'ils devaient croire; car on me vit marcher constamment dans la même route, vouloir être informé de tout ce qui se faisait, écouter les prières et les plaintes de mes moindres sujets, savoir le nombre de mes troupes et l'état de mes places, traiter immédiatement avec les ministres étrangers, recevoir les dépêches, faire moi-même une partie des réponses, et donner à mes secrétaires la substance des autres ; régler la recette et la dépense de mon État, me faire rendre compte par ceux qui étaient dans les emplois importants, tenir mes affaires secrètes, distribuer les grâces par mon propre cboix, con-

PrOSATEUHS du XVII* SIÈCLE. I. 21

322 LtS PROSATEURS DU DIX-SEPTIEME SIECLE.

server en moi seul toute mon autorité, et retenir ceux qui me servaient le mieux dans une modestie fort éloignée de l'élévation des premiers ministres. {Instruction au Dauphin.)

Description du siège de IVaniur.

Il y avait près de quatre ans que la France soutenait la guerre contre toutes les puissances, pour ainsi dire, de l'Europe, avec un succès bien différent de celui dont ses ennemis s'étaient flattés. Elle avait non-seulement renversé tous les projets de la fameuse ligue d'Augsbourg, mais même par la sagesse de sa conduite et par la vigueur de sa résistance, elle avait réduit les confédérés, d'agresseurs qu'ils étaient, à la honteuse nécessité de se défendre. Tout le monde voyait avec étonnement qu'une nation attaquée par tant de peuples conjurés contre elle, et dont ils avaient par avance partagé la dépouille, eût si heureusement fait retomber sur eux les malheurs qu'ils lui préparaient ; qu'elle eût vaincu dans tous les lieux où ils l'avaient obligée de porter ses armes ; et qu'enfin tant de puissances réunies pour l'accabler n'eussent fait que fournir partout de la matière à ses conquêtes et à ses triomphes.

En effet, depuis cette dernière guerre, sans parler des célèbres journées de Fleurus, de Staffarde et de Leuze, où ils avaient perdu leurs meilleures troupes, sans compter aussi plusieurs de leurs places prises et rasées, ils avaient vu passer sous la domination delà France, Philipsbourg en Allemagne, Nice et Montmillan ^ en Savoie, et enfin Mons dans les Pays-Bas.

Mais malgré les avantages continuels que le Roi remportait sur eux, ils se flattaienttous les ans de quelque révolution en leur faveur. Ils croyaient que la fortune se lasserait de suivre toujours le même parti ; et qu'enfin la France serait contrainte de succomber et à la force ouverte qu'ils lui opposaient au dehors, et aux atteintes secrètes qu'ils tâchaient de lui porter au dedans.

La principale espérance de leur ligue était fondée sur la haute opinion que tous ceux qui la composaient avaient du grand génie du prince d'Orange, qui en est comme le chef et le premier mobile, et lui-même ne manquait pas de se flatter par toutes les illusions dont il les croyait capables de se laisser prévenir. Il leur avait fait espérer, d'abord, que le premier effet de son établissement sur le trône d'Angleterre serait l'abaissement delà France. Il s'était depuis excusé du peu de secours qu'ils avaient reçu de

1 Montmélian, à 16 kilomètres de Chambéry.

lui, sur la nécessité où il s'était vu d'employer à la réduction de l'Irlande la meilleure partie de ses forces. Mais, enfin se voyant paisible possesseur desTrois-Royaumes, et en état de se donner tout entier à la cause commune, il avait marqué l'année 1692 comme l'année fatale à la France, et où les révolutions si longtemps attendues devaient arriver. Pour joindre l'exécution aux promesses, il employait aux grands apprêts de la campagne prochaine les sommes excessives qu'il tirait des Anglais et des Hollandais. Et, à son exemple, ses alliés faisaient aussi tous les efforts possibles pour profiter d'une si favorable conjoncture.

Le Roi, vers la fin de l'année 1691, instruit de leurs préparatifs, jugea qu'il fallait non-seulement opposer la force à la force pour parer les coups dont ils le menaçaient, mais qu'il fallait même leur en porter auxquels ils ne s'attendissent pas, et les forcer par quelque entreprise éclatante ou à faire la paix, ou à ne pouvoir faire la guerre qu'avec d'extrêmes difficultés. Il était exactement informé de l'état de leurs forces tant de terre que de mer. Il n'ignorait pas que le prince d'Orange dans les Pays-Bas pouvait, avec ses troupes et avec celles de ses alliés, mettre ensemble jusqu'à cent vingt mille hommes. Mais, connaissant ses propres forces, il crut que ce nombre, quelque grand qu'il fût, ne serait pas capable d'arrêter ses progrès, et résolu d'ailleurs de combattre ses ennemis, s'ils se présentaient, il ne douta point de les vaincre.

Il ne crut pas même devoir se borner à une médiocre conquête, et Namur étant la plus importante place qui leur restait, et celle dont la prise pouvait le plus contribuer à les affaiblir et à rehausser la réputation de ses armes,il résolut d'en former le siège.

Namur, capitale de l'une des dix-sept provinces des Pays-Bas, à laquelle elle a donné le nom, avait été regardée de tout temps par nos ennemis comme le plus fort rempart, non-seulement du Brabant, mais encore du pays de Liège, des Provinces-Unies et d'une partie de la Basse-Allemagne. En effet, outre qu'elle assurait la communication de toutes ces provinces, on peut dire que par sa situation au confluent de la Sambre et de la Meuse, qui la rend maîtresse de ces deux rivières, elle était également bien placée et pour arrêter les entreprises que la France pourrait faire contre les pays que je viens de nommer, et pour faciliter celles qu'on pourrait faire contre la France même. Ajoutez à ces avantages l'assiette merveilleuse de son château, escarpé et fortifié de toutes parts, et estimé imprenable, mais surtout la disposition du pays, aussi inaccessible à ceux qui voudraient attaquer la place, que favorable pour les secours; et enfin le grand

nombre de toutes sortes de provisions que les confédérés y avaient jetées, et qu'ils avaient dessein d'y jeter encore pour la subsistance de leurs armées.

Le Roi, après avoir examiné toutes les difficultés qui se présentaient dans cette entreprise, donna ses ordres tant pour établir de grands magasins de vivres et de munitions le long de la Meuse et dans ses places frontières des Pays-Bas, que pour y faire hiverner commodément dans les provinces voisines de grands corps de troupes, sous prétexte d'observer celles des ennemis qui y grossissaient continuellement. Il fit aussi des augmentations considérables de cavalerie et d'infanterie, et disposa enfin toutes choses avec sa prévoyance ordinaire.

Mais en même temps il préparait une puissante diversion du côté de l'Angleterre, où il prenait des mesures pour y rétablir sur le trône le légitime souverain.

Les alliés, de leur côté, ne formaient pas, comme je l'ai dit, de petits projets. Le prince d'Orange, en passant la mer, l'avait aussi fait repasser à ses meilleures troupes, et en assemblait de toutes parts un grand nombre d'autres, qu'il établissait dans toutes les places de son parti les plus proches de celles de France. Il avait soin surtout d'en remplir les places des Espagnols, desquelles par ce moyen il se proposait de se rendre insensiblement le maître.

Il se tenait de continuelles conférences à la Haye entre lui et les autres confédérés sur l'emploi qu'ils devaient faire de leurs forces, ne se promettant pas moins que de faire une irruption en France au commencement du printemps. Dans cette vue, ils faisaient travailler à un prodigieux amas de tout ce qui est nécessaire pour une grande expédition, et se tenaient tellement sûrs du succès, qu'ils ne daignaient pas même cacher les délibérations qui se prenaient dans leurs assemblées.

Ces conférences finies, le prince d'Orange s'était retiré à Loo, maison de plaisance qu'il a dans le pays de Gueldres, lieu solitaire et conforme à son humeur sombre et mélancolique, oti d'ailleurs il trouvait le plus de facilité pour entretenir ses correspondances secrètes. Le déplaisir qu'il avait eu l'année précédente de voir prendre Mons en sa présence, sans avoir pu rien faire pour le secourir, donnait lieu de croire qu'il prendrait des mesures pour se mettre hors d'état de recevoir un pareil affront. Et, en effet, il prétendait avoir si bien disposé toutes choses, qu'il pouvait assembler en peu de jours toutes les forces de son parti, ou pour tomber sur les places dont il jugerait à propos

de faire le siège, ou pour courir au secours de celles que la France entreprendrait d'attaquer.

Ainsi, en attendant la saison propre pour agir, il affectait de mener à Loo une vie fort tranquille, y prenant presque tous les jours le divertissement de la chasse, et paraissant aussi peu ému de tous les avis qu'il recevait des grands préparatifs de la France sur mer et sur terre, que si elle eût été hors d'état de rien entreprendre, ou qu'il eût été le maître des événements. Cette tranquillité apparente à la veille d'une campagne si importante pour les deux partis, était fort vantée par ses admirateurs, qui l'attribuaient à une grandeur d'âme extraordinaire. Et ses alliés, la croyant un effet de sa pénétration et de la justesse des mesures qu'il avait prises pour assurer le succès de ses desseins, se moquaient eux-mêmes de toutes les inquiétudes qu'on leur voulait donner, et demeuraient dans une pleine confiance qu'il ne leur pouvait arriver aucun mal.

[Relation de ce qui s'est passé au siège de Namur.)

KiOuis XIV raconte à madame de Slaintenon (4 norembre 1696) son impression sur la jeune duchesse de Bourj^og^ne à son arrlTce en France.

Je suis arrivé ici (à Montargis) avant cinq heures. La princesse n'est venue qu'à près de six. Je l'ai été recevoir au carrosse; elle m'a laissé parler le premier, et après elle m'a fort bien répondu, mais avec, un petit embarras qui vous aurait plu. Je l'ai menée dans sa chambre au travers de la foule, la faisant voir de temps en temps en approchant les flambeaux de son visage. Elle a soutenu cette marche et ces lumières avec grâce et modestie. Nous sommes enfin arrivés dans sa chambre, où il y avait une foule etune chaleur qui faisaient crever i. Je l'ai montrée de temps en temps à ceux qui s'approchaient, et je l'ai considérée de toutes manières pour vous mander ce qu'il m'en semble. Elle a la meilleure grâce et la plus belle taille que j'aie jamais vue, habillée à peindre et coiffée de même ; des yeux très-vifs et trèsbeaux, des paupières noires et admirables, le teint fort uni, blanc et rouge, comme on peut le désirer; les plus beaux cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande quantité. Elle est maigre, comme il convient à son âge; sa bouche fort vermeille, les lèvres grosses, les dents blanches, longues et mal rangées;

* Ce terme n'était pas alors aussi trivial qu'aujourd'hui.

les mains bien faites, mais de la couleur de son âge. Elle parle peu, au moins à ce que j'ai vu, n'est point embarrassée qu'on la regarde, comme une personne qui a vu du monde. Elle fait mal la révérence et d'un air un peu italien. Elle a quelque chose d'une Italienne dans le visage, mais elle plaît, et je l'ai vu dans les yeux de tout le monde. Pour moi, j'en suis tout à fait content. Elle ressemble à son premier portrait, et point à l'autre. Pour vous parler comme je fais toujours, je la trouve à souhait, et serais fâché qu'elle fût plus belle.

Je le dirai encore : tout plaît, hormis la révérence; je vous en dirai davantage après souper, car je remarquerai bien des choses que je n'ai pu voir encore. J'oubliais de vous dire qu'elle est plus petite que grande pour son âge. Jusqu'à cette heure j'ai fait merveille ; j'espère que je soutiendrai un certain air aisé que j'ai pris, jusqu'à Fontainebleau, où j'ai grande envie de me retrouver.

A dix heures du soir, avant de se coucher, le Roi ajoutait en postscriptum :

Plus je vois la princesse, plus je suis satisfait. Nous avons été dans une conversation publique où elle n'a rien dit ; c'est tout dire. Elle a la taille très-belle, on peut dire parfaite, et une modestie qui vous plaira. Nous avons soupe; elle n'a manqué à rien et est d'une politesse charmante à toutes choses ; elle s'est conduite comme vous pourriez faire. Elle a été bien regardée et observée, et tout le monde paraît satisfait de bonne foi. L'air est noble, et les manières polies et agréables ; j'ai plaisir à vous en dire du bien, car je trouve que, sans préoccupation et sans flatterie, je le peux faire, et que tout m'y oblige *. (Extrait des Lettres inédites de la duchesse de Bourgogne, précédées d'une Notice sur sa vie, par madame la vicomtesse de Noailles.)

lies bienfaits de la royauté.

A peine remarquons-nous l'ordre admirable du monde, et le cours si réglé et si utile du soleil, jusqu'à ce que quelque dérèglement des saisons ou quelque désordre apparent dans la machine nous y fasse faire un peu plus de réflexion. Tant que tout prospère dans un État, on peut oublier les biens inGnis que pro-

* On regrette de ne trouver dans cette belle lettre aucune trace de souci des qualités morales de la jeune princesse, dont les grâces extérieures sont dé ' crites avec tant de complaisance par la plume royale.

duit la royauté, et envier seulement ceux qu'elle possède : l'homme naturellement ambitieux et orgueilleux ne trouve jamais en lui-même pourquoi un autre lui doit commander, jusqu'à ce que son besoin propre le lui fasse sentir. Mais ce besoin même, aussitôt qu'il a un remède constant et réglé, la coutume le lui rend insensible. Ce sont les accidents extraordinaires qui lui font considérer ce qu'il en retire ordinairement d'utilité, et que S sans le commandement, il serait lui-même la proie du plus fort, il ne trouverait dans le monde ni justice, ni raison, ni assurance pour ce qu'il possède, ni ressource pour ce qu'il aurait perdu ; et c'est par là qu'il vient à aimer l'obéissance, autant qu'il aime sa propre vie et sa propre tranquillité.

[Œuvres de Louis XIV.)

' Les bons auteurs offrent de fréquents exemples de et que, ainsi employé sans être précédé d'un autre que. Voir notre Lexique comparé de la langue de Corneille,

SAINT-SIMON (Louis de Rouvroy, duc dk)

Le plus original, le plus intéressant de tous nos auteurs de mémoires, et en même temps l'un des plus grands écrivains français, est un homme dont les mémoires et correspondances du temps s'entretiennent à peine, qui ne laissa deviner à personne la suprématie de son talent, qui aurait cru déroger en visant à la gloire d'écrivain, et qui ne consentait à écrire une notice sur le bienfaiteur de sa famille, Louis XIII, qu'à la condition expresse qu'on lui en garderait fidèlement le secret, et qu'on lui épargnerait le ridicule de passer pour auteur '. Peintre merveilleux, qui nous fait vivre en plein siècle de Louis XIV par ses récits d'une verve si animée, par ses petits drames narrés avec tant de vivacité et de chaleur, par ses portraits, que la Bruyère n'a point égalés, au sentiment des meilleurs juges. Gloire littéraire la plus brillante de la fin du dix-septième siècle, et en même temps l'un des représentants les plus marquants du dix-huitième, puisque, quand il mourut, Voltaire dominait déjà à la tête du parti philosophique, Diderot et d'Alembert, munis de l'approbation royale, avaient commencé V Encyclopédie; J.-J. Rousseau avait publié son Discours sur les sciences et les arts et celui Sur les causes de Vi7iégalité parmi les hommes; enfin l'auteur de VEsprit des lois, Montesquieu, ne venait que de moui'ir.

Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, naquit le 17 janvier 1675, d'un père dont la maison incontestablement ancienne, se prétendait issue des comtes de Vermandois.

« Sa maison, quoiqu'il se fasse l'arbitre universel des généalogies et des familles, dit un noble écrivain, n'était pas du premier ordre. L'origine de son élévation fut un de ces caprices de Louis XIII, qui n'ont honoré aucun de leurs objets... Son père, homme médiocre, qui dut la fortune de son nom à l'adresse avec laquelle il imagina de présenter h Louis XIII son cheval pour relayer à la chasse, ne garda de sa courte faveur que la duché-pairie, qui fut la source des constantes agitations de son infortuné fils. On le voit, en effet, perpétuellement préoccupé de ce malheureux rang dont il était un des soutiens les moins imposants, et user à ce sujet les forces de son esprit et l'énergie de son caractère dans des émotions disproportionnées et des combats puérils. Enflé plus que personne de l'orgueil nobiliaire, il n'avait qu'un rêve, celui de replacer la duché pairie au rang qu'elle avait perdu par les guerres civiles et de remet-

* Mémoires, t. III, chap. xxiv.

SAJNT-SIMON. 329

tre entre ses mains le gouvernement de l'État, sans tenir compte des circonstances et du temps qui faisaient de son rêve une chimère. De là ces fureurs contre le pouvoir et l'élévation des ministres, contre tout ce qui blessait à ses yeux les privilèges de son rang, contre l'autorité si absolue du roi. De là son humeur grondeuse contre le règne entier i. »

Destiné par sa naissance à la profession militaire, il entra trèsjeune encore dans les mousquetaires, et fit ses premières armes en 1692, sous le maréchal de Luxembourg. Il se trouva au siège de Namur, à la bataille de Fleurus et à celle de Nerwinde. Il avait succédé à son père dans le gouvernement de Blaye, et avait hérité de ses titres de duc et pair (1693), mais n'avait encore à l'armée que le grade de mestre de camp, qui répond à celui de colonel, lorsqu'en 1702, au commencement de la guerre de la succession d'Espagne, voyant de nouvelles promotions se faire, dans lesquelles figuraient de moins anciens que lui, et y étant oublié, après avoir consulté plusieurs amis, trois maréchaux et trois hommes de cour, et avoir obtenu leur avis unanime, « qu'un duc et pair de sa naissance, établi d'ailleurs comme il était et ayant femme et enfants, n'allait point servir comme un haut-le-pied dans les armées et y voir tant de gens si différents de ce qu'il était, et, qui pis est, de ce qu'il y avait été, tous avec des emplois et des régiments, » il quitta brusquement le service. Il passa désormais sa vie à suivre la cour en oisif et en désœuvré. Il s'y fit de très-nombreux ennemis par son humeur critique, agressive, caustique, et aussi, prétend-il, par la supériorité de son esprit.

« L'on disait, nous rapporte-t-il, que j'avais beaucoup plus d'esprit, de connaissance et de vues que l'ordinaire des gens, que chacun me craignait et avait attention à moi, qu'on me voyait lié à tous les gens en place, qu'on redoutait que j'y arrivasse moi-même, et qu'on ne pourrait souffrir ma hauteur et ma liberté à m'expliquer sur les gens et sur les choses d'une façon à emporter la pièce, liberté que ma réputation de probité rendait encore plus pesante *. »

Saint-Simon avait eu de bonne heure un goût vif pour l'histoire, une inclination prononcée à recueillir les faits, les traditions, et en môme temps une passion de connaître et de juger les événements contemporains, qui l'engagea bientôt à commencer, mais pour lui seul, la composition de ses Mémoires. Après avoir dit que son goût pour l'étude et les sciences ne seconda pas les vues de sa mère, il ajoute :

« Mais celui qui est né avec moi pour la lecture et pour l'histoire, et conséquemment de faire et de devenir quelque chose par l'émulation et les exemples que j'y trouvais, suppléa à cette froideur pour les lettres; et j'ai toujours pensé que si on m'avait fait moins perdre de temps à celles-ci, et qu'on m'eût fait faire une étude sérieuse de celles-là, j'aurais pu y devenir quelque chose.

1 M. de Noailles, Histoire de madame de Maintetion, t. II, ch. vi, p. 288.

2 Mémoires, t. VII, chap. xxviir.

« Cette lecture de l'histoire, et surtout des mémoires particuliers de la nôtre, des derniers temps depuis François I", que je faisais de moi-même, me firent naître l'envie d'écrire aussi ceux de ce que je verrais, dans le désir et dans l'espérance d'être de quelque chose et de savoir le mieux que je pourrais les afTaires de mon temps. Les inconvénients ne laissèrent pas de se présenter à mon esprit; mais la résolution bien ferme d'en garder le secret à moi tout seul me parut remédier à tout. Je les commençai donc en juillet 1694, étant mestre de camp d'mi régiment de cavalerie de mou nom dans le camp de Guirnsheim, sur le Vieux-Rhin, en l'armée commandée par le maréchal de Lorges i. »

Ces mémoires, commencés dès dix-neuf ans, pendant sa première campagne, Saint-Simon les continua sans relâche à Versailles, à Paris, et partout -, mais il en écrivit la plus grande partie pendant sa longue retraite de 1724 à 1753, dans sa terre de la Ferté, d'où il ne sortait presque plus; et il les rédigea, non pas de souvenir, comme on a dit, mais sur des notes précises, recueillies jour par jour avec le soin le plus curieux.

Saint-Simon sentait combien était délicate et difficile la tâche qu'il entreprenait.

« Celui, dit-il dans son Introduction, qui écrit l'histoire de son temps, qui ne s'attache qu'au vrai, qui ne ménage personne, se garde bien de la montrer. Que n'aurait-il point à craindre de tant de gens puissants, offensés en personne, ou dans leurs plus proches, par les vérités les plus certaines, et en même temps les plus cruelles! 11 faudrait donc qu'un écrivain ait perdu le sens pour laisser soupçonner seulement qu'il écrit. Son ouvrage doit mûrir sous la clef et les plus sûres serrures, passer ainsi à ses héritiers, qui feront sagement de laisser couler plus d'une génération on deux, et de ne laisser paraître l'ouvrage que lorsque le temps l'aura mis à l'abri des ressentiments. Alors le temps ne sera pas assez éloigné pour avoir jeté des ténèbres. On a lu avec plaisir, fruit et sûreté beaucoup de diverses histoires et mémoires de la minorité de Louis XIV aussitôt après sa mort, et il en est de même d'âge en âge. Qui est-ce qui se soucie maintenant des personnages qui y sont dépeints, et qui prend part aujourd'hui aux actions et aux manèges qui y sont racontés ? Rien n'y blesse donc plus la charité, mais tout y instruit et répand une lumière qui éclaire tous ceux qui les lisent. »

On a soutenu que ces Mémoires, précieux à certains égards, ne peuvent souvent nous donner que la plus fausse idée des hommes et des faits. « II est devenu de mode dans notre siècle à la fois érudit et superficiel, dit M. le duc de Noailles, de faire une autorité historique des Mémoires de Saint-Simon; rien cependant n'est moins fondé. Saint-Simon est un peintre, un poêle, un orateur, tout ce qu'on voudra, hors un historien ; tout en lui s'y opposait. » Suivant le noble écrivain, l'autorité de Saint-Simon, qu'on invoque sans cesse sur tout le règne de Louis XIV, doit beaucoup s'affaiblir pour deux raisons : son caractère personnel et l'époque à laquelle il est né.

* Mémoires^ t. I, chap. i.

« Le duc de Saint-Simon, continue M. de Noailles, naqait en 1G75, et ne parut h la cour qu'eu 1G9'2, où il vint à l'âge de dix-sept ans, avec un gouverneur. 11 ne commença donc à voir par lui-même que lorsque la grande et la plus belle partie du règne était écoulée. Tour ce qui est antérieur aux vingt dernières années de ce règne, il n'a rien vu de ce qu'il raconte, et ne fait que redire des traditions ou des récits souvent vrais, mais souvent dénaturés ou faux, qu'il habille ensuite à sa mode. A cela il faut ajouter qu'il ne rédigea ses Mémoires que dans sa vieillesse, longtemps après les événements, retiré dans sa terre de la Ferté, joignant à son aigreur naturelle celle de l'âge et de la solitude, et aidé seulement de ses nombreuses notes, de ses souvenirs et de sa méchanceté.

« Mais ce qui infirme le plus son autorité et ses jugements môme sur l'époque qu'il a vue, c'est son cai-actère. Le ton seul de ses Mé)7ioires le révèle, et met en défiance sur ce qu'il écrit. C'est par là que son ouvrage porte son correctif avec lui i. »

« Dans toute sa vie, dit encore le môme écrivain, on ne lui voit de liaisons qu'avec quelques saints personnages vaincus par sa persistance, ou avec des vieillards que les attentions de la jeunesse finissent toujours par gagner; mais parmi ses égaux d'âge et de situation, pas un camarade, pas un ami.

« Le chancelier de Pontchartrain, ou le ministre de Cliamillard, flattés d'en être courtisés ; les excellents ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, fléchis par ses empressements ; le duc d'Orléans, trop heureux de trouver à qui parler quand tout le fuyait, et de parer sa mauvaise réputation de l'amitié d'un homme austère; le vertueux duc de Bourgogne enfin, vaincu par ses assiduités, par son renom de probité, et écoutant ses longs projets sur les réformes du gouvernement : telles furent ses principales relations, sans parler de ses proches, de quelques complaisants, et de ceux qui étaient en opposition avec la cour. Voilà ceux dont il dit du bien : hors de là, on ne trouve en lui qu'une haine féroce pour tous ceux de ses contemporains qui réussirent où il avait échoué. De là sa rage contre le duc de Noailles, qui avait débuté avec lui, gai, actif, heureux, et voyant tout sourire à sa destinée; contre Villars, toujours vainqueur et toujours récompensé ; contre Vendôme, objet si longtemps de la faveur de la cour et des louanges du public ; enfin contre tous ceux qui s'élevaient; tandis qu'il s'était réduit au rôle d'observateur curieux et boudeur, sans qu'on fît grande attention à lui, épanchant en secret sa bile dans ses récils, souvent calomnieux, avec cette espèce de lâcheté de n'en laisser répandre le venin que longtemps après qu'il ne serait plus 2. »

Insistant sur les raisons qui doivent ôter tout crédit aux Mémoires de Saint-Simon, son ardent contradicteur conclut en affirmant qu'il ne put savoir « les véritables affaires que par les confidences plus ou moins sincères des ministres, des courtisans, des sous-ordres môme, conBdences qu'il allait quôter de toutes parts, apprenant souvent le vrai des choses, mais trop souvent prenant tout ce qu'on lui donnait, et dénaturant môme ensuite ce qu'on lui avait donné. »

Saint-Simon prétend cependant avoir été en mesure de recueillir des renseignements très-suffisants et très-exacts, par le canal d'amis illustres, comme par des voies secondaires ou inférieures.

* Histoire de madame de Muintenon, t. II, chap. vi, p. 287.

* Ibid., p. 288. ,

« Je n'oserais dire, déclare-t-il, que l'estime de tous ces principaux personnages, jointe à l'amitié que plusieurs d'eux avaient pour moi, leur donnait, Harcourt excepté, une liberté, une aisance, une confiance entières à me parler de tout ce qui se passait de plus secret et de plus important, non quelquefois sans qu'il leur échappât quelque chose sur ceux de mes amis qui leur étaient opposés, et sans que les tireurs en fussent en peine. J'en savais beaucoup plus par le chancelier et par le maréchal de Boufflers que par les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, peu vigilants, souvent ignorants.

H A ces connaissances sérieuses j'ajoutais celles d'un intérieur intime de cour par les femmes les plus instruites et les plus admises en tout avec madame la duchesse de Bourgogne, qui, vieilles et jeunes en divers genres, voyaient beaucoup de choses secrètes du sanctuaire de madame de Maintenon. La bourre même en était amusante, et parmi cette bourre rarement n'y avait-il pas quelque chose d'important, et toujours d'instructif pour quelqu'un fort au fait de toutes choses.

« J'y étais mis encore quelquefois d'un autre intérieur, non moins sanctuaire, par des valets très-principaux, et qui, à toute heure dans les cabinets du roi, n'y avaient pas les yeux ni les oreilles fermés.

« Je me suis donc trouvé instruit journellement de toutes choses par des canaux purs, directs et certains, et de toutes choses grandes et petites i. »

Voilà bien des sources de renseignements et des garanties d'exactitude. Aussi pensons-nous avec d'excellents appréciateurs * qu'il y a de la prévention à contester aussi absolument que l'a fait M. le duc de Noailles la valeur historique des célèbres Mémoires.

Saint-Simon excelle surtout à faire voir le revers de la médaille de l'humanité.

Personne ne sait mieux que cet autre Tacite scruter les motifs cachés, percer les arrière-pensées, découvrir toutes les turpitudes que recèle le cœur humain dans ses profondeurs, enfin saisir et rendre le ridicule comme l'odieux. Mais, ne serait-ce que par son extrême perspicacité, il est trop enclin à voir et à soupçonner partout le mal, et il se laisse trop dominer par son ardente imagination. D'où bien des outrances et des injustices dans ses rudes jugements. De plus, il est certain que l'amer dépit qu'il garda toute sa vie d'avoir vu toutes ses prétentions échouer est en partie cause que tant d'individus, tant de familles, ont eu à maudire l'àcreté passionnée de son style.

Au premier rang de ses injustices, on lui reprochera toujours ses calomnies contre madame de Maintenon, — nous y reviendrons à l'article de celle dame — et ses étranges appréciations de Louis XIV, dont il a écrit que, né médiocre, il était capable de « se former et de s'élever ; qu'il avait assez reçu de Dieu pour être un bon roi, et peutêtre même un assez grand roi. »

Saint-Simon ne craint pas de placer Louis XIII fort au-dessus de Louis XIV, et de mettre la gloire du combat du Pas-de-Suse bien plus

1 Mémoires, t. VII, cliap. xxv.

' Montalembert, Sainte-Beuve.

haut que celle de toutes les conquêtes du grand roi. Il fait plus. Par une sorte de gageure contre le bon sens, il ravale Louis XIV presque au-dessous de tous les souverains qui ont régné en France.

« Ainsi tout passe, tout s'élève, tout s'avilit, tout se détruit, tout devient chaos, et il se peut dire et prouver à qui voudrait descendre dans le détail que le Roi dans la plus grande prospérité des affaires, et plus encore depuis leur décadence, n'a été par le rang et la supériorité pratique et reconnue de tous les autres rois et de tous les autres souverains, nos rois, qu'un fort petit roi, en comparaison de ce qu'ont été à leur égard à tous et sans difficulté aucune, nos rois, Philippe de Valois, Jean, Charles V, et Charles VI, q«e je choisis parmi les autres, comme ayant régné dans les temps les plus malheureux et les plus affaiblis de la monarchie i, »

Un pareil déni de justice est bien criant, même de la part d'un mécontent qui n'avait pas vu les gloires du grand règne, et n'avait connu par lui-même que les désastres et les humiliations de la guerre de la succession d'Espagne. Les préjugés encore vivaces de notre époque contre Louis XIV ont considérablement contribué à la vogue des Mémoires de Saint-Simon. Cependant il y a beaucoup d'esprits éclairés et impartiaux qui ne lui pardonnent pas ces aberrations de jugement et ce rabaissement d'une des plus incontestables gloires de la France.

Tout ce qu'il y avait de passionné, de rancuneux, de haineux en Saint-Simon, éclate particulièrement dans le récit éloquent et chaleureux qu'il nous a laissé de la dégradation des enfants naturels légitimés de Louis XIV, prononcée dans un lit de justice tenu au Parlement, qui les favorisait et était accusé de vouloir abaisser la pairie.

Après avoir peint avec des traits saisissants l'attitude et la physionomie des divers personnages présents à cette scène, il se surpasse pour rendre au naturel ses propres mouvements.

<i J'avais mis sur mon visage une couche de plus de gravité et de modestie ; je gouvernais mes yeux avec lenteur. Contenu de la sorte, attentif à dévorer l'air de tous; présenta tout et à moi-même; immobile et composé de tout mon corps ; pénétré de tout ce que la joie peut imprimer de plus sensible et de plus vif, et du trouble le plus charmant, d'une jouissance la plus démesurément et la plus persévéramment souhaitée, je suais d'angoisse de la captivité de mon transport; et cette angoisse même était d'une volupté que je n'ai jamais ressentie ni avant ni depuis ce beau jour 2. »

Il insulte avec une cruauté presque sauvage à ses ennemis :

" Je promenais doucement, dit-il, mes yeux de toutes parts, et si je les contraignais avec constance, je ne pus résister à la tentation de m'en dédommager sur le premier président. Je l'accablai, à cent reprises, de mes regards, assenés et forlongés * avec persévérance ; l'insulte, le mépris, le dédain, le

« Mémoires, t. VII, chap. xxxv. — « Ibid., t. XVI, p. 435, édit. Chéruel. — > Prolongés. Cette acception est inusitée. Forlonger est un terme de chasse signifiant s'écarter de ses parages ordinaires, en parlant de la bête.

iriomplic, lui furent lancés de mes yeux jusqu'en ses moelles. Une fois ou deux il fixa les siens sur mon visage; et je me plus à l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs, qui achevèrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage, et je me délectais à le lui faire sentir >. »

La dégradation est prononcée :

« Vers le tiers de cette lecture, dit l'historien peintre, le premier président, grinçant le peu de dents qui lui restaient, se laissa tomber sur le bâton qu'il tenait à, deux mains, et, en cette singulière posture et si marquée, acheva d'entendre cette lecture si accablante pour lui, si résurrective pour nous. Moi cependant, je me mourais de joie ; j'en étais à craindre la défaillance ; mon cœur, dilaté à l'excès, ne trouvait plus d'espace à s'étendre. La violence que je me faisais pour ne rien laisser échapper était infinie ; et néanmoins ce touFment était délicieux. Je comparais les années et les temps de servitude, les jours funestes, où, traîné au Parlement en victime, j'y avais servi de triomphe aux bâtards... ; je les comparais, dis-je, à ce jour de justice et de règle, à cette chute épouvantable, qui du même coup nous relevait par la force de ressort. J'en considérais la rayonnante splendeur en présence du Roi et d'une assemblée si auguste. Je triomphais, je me vengeais, je nageais dans ma vengeance ; je jouissais du plein accomplissement des désirs les plus véhéments et les plus continus de toute ma vie; j'étais tenté de ne me plus soucier de rien *. »

Les adversaires les plus déclarés de Saint-Simon avouent qu'il eut, dès sa jeunesse, un fonds d'honnêteté et de vertu, et il se montra toujours attaché de cœur à la foi solide et déterminée. Mais on s'est souvent demandé comment il pouvait concilier une passion si implacable avec les sentiments sincères de rigide religion qu'il professa toute sa vie. Dès qu'il commença la rédaction de ses Mémoires qu'il prétendait d'abord faire beaucoup plus personnels, il semble avoir voulu mettre sa conscience en sûreté en soumettant son projet à l'approbation du sévère réformateur de la Trappe, l'abbé de Rancé.

« Comme je me suis proposé une exacte vérité, lui écrivait-il, aussi m'y suis-je lâché à la dire, bonne ou mauvaise, toute telle qu'elle m'a semblé sur les uns et sur les autres, songeant à satisfaire mes inclinations et passions en tout ce que la vérité m'a permis de dire, attendu que travaillant pour moi et bien peu des miens pendant ma vie, et pour qui voudra après ma mort, je ne me suis arrêté à ménager personne par aucune considération; mais voyant cette espèce d'ouvrage qui va grossissant tous les jours avec quelque complaisance de le laisser après moi, et aussi ne voulant point être exposé aux scrupules qui me convieraient à la fin de ma vie de le briiler comme c'avait été mon premier projet, et même plus tôt, à cause de ce qu'il y a contre la réputation de mille gens, et cela d'autant plus irréparablement que la vérité s'y rencontre tout entière et que la passion n'a fait qu'animer le style, je me suis résolu à vous en importuner de quelques morceaux, pour vous supplier

1 Mémoires, t. XVI, p. 4C9.

2 Ibid., p. 4G4.

par iceux de juger de la pièce et de me vouloir prescrire une règle pour dire toujours la vérité sans blesser ma conscience, et pour me donner de salutaires conseils sur la manière que j'aurai à tenir en écrivant des choses qui me touchent particulièrement et plus sensiblement que les autres i. »

Indubitablement, si le saint abbé eût vu tant de pages passionnées et malicieuses de l'œuvre dont il encouragea de confiance l'exécution, il aurait réclamé bien des suppressions et des changements, au nom de la justice comme de la charité.

Qu'on ne croie pas cependant que Saint-Simon exagère toujours le mal, ou ne se plaise à peindre que le mal. Cet implacable censeur qui trop souvent prend au criminel des actions ou des paroles dignes d'excuse, et quelquefois très-innocentes ; ce Juvénal fait surtout pour apercevoir et rendre avec d'effrayantes couleurs le côté odieux ou ridicule de l'humanité, s'est aussi plu à peindre et a peint avec le même talent des personnages vertueux, comme Fénelon, le duc de Bourgogne, Catinat, Vauban, Saint-Aignan.

D'assez nombreux passages des Mémoires de Saint-Simon respirent un sentiment véritable. Il s'exprime ainsi sur la conduite du petit-fils de Louis XIV, Philippe V, à la mort de sa première femme, qu'il avait paru aimer tendrement.

« La désolation fut générale en Espagne, où cette reine était universellement adorée. Point de famille dans tous les élats où elle ne fût pleurée, et personne en Espagne qui s'en soit consolé depuis. Le roi d'Espagne en fut extrêmement touché, mais un peu à la royale. On l'obligea à aller chasser et à aller tirer pour prendre l'air. Il se trouva en une de ces promenades lors du transport du corps de la reine à l'Escurial, et à portée du convoi. Il le regarda, le suivit des yeux, et continua sa chasse. Ces princes sont-ils faits comme les autres humains 2? »

Ce Timon, cet Alceste sait quelquefois admirer. Il a parlé en termes touchants de la mort do l'abbé de Rancé qui l'honorait de son amitié, pour qui toujours il professa la plus tendre vénération, et dans le monastère duquel il allait tous les ans faire une retraite, parfois de plusieurs semaines.

« Ces Mémoires, dit-il, sont trop profanes pour rapporter rien d'une vie aussi subiimenient sainte, et d'une mort aussi grande et aussi précieuse devant Dieu. Je me contenterai de rapporter ici que les louanges furent d'autant plus grandes et plus prolongées que le Roi fit son éloge en public; qu'il voulut voir (les relations de sa mort, et qu'il en parla plus d'une fois aux princes ses petitsfils, en forme d'instruction. De toutes les parties de l'Europe, on parut sensible à l'envi à une si grande perte ; l'Église le pleura, et le monde même lui rendit justice.

' Lettre à M. de Rancé, abbé de la Trappe, en le consultant sur ses Méhiolres (Versailles, 29 mars 1G99).

2 Mémoires^ t. XI, chap. ix.

« Ce jour si heureux pour lui et si triste pour ses amis fut le 2C octobre (1700), vers midi et demi, entre les bras de son évoque, et en présence de sa communauté, à près de soixante dix-sept ans, et de quarante ans de la plus prodigieuse pénitence. Je ne puis omettre néanmoins la plus touchante et la plus honorable marque de son amitié. Étant couché par terre sur la paille et sur la cendre pour y mourir, comme tous les religieux de la Trappe, il daigna se souvenir de moi, de lui-même, et chargea l'abbé de la Trappe de me mander de sa part, que, comme il était bien sûr de mon affection pour lui, il comptait bien que je ne doutais pas de toute sa tendresse. Je m'arrête tout court ; tout ce que je pourrais ajouter serait ici trop déplacé i. »

Saint-Simon n'est pas tout à fait désintéressé dans les éloges qu'il décerne ici ; il ne l'est pas non plus dans tout ce qu'il dit de touchant du duc de Bourgogne. Mais enfin il a su quelquefois trouver l'accent du cœur et montrer que la malice de l'esprit n'avait pas étouffé en lui le sentiment.

On pourrait citer de cet amer écrivain beaucoup de pensées nobles et généreuses. Il appelle sublime cette maxime : « Que les rois sont <c faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois. » II sait s'apercevoir des misères et des souffrances du peuple et en ressentir de la pitié, pitié un peu superbe, il est vrai, pitié de duc et pair. Il veut la liberté; il juge sévèrement des abus que tout le monde à peu près supportait dans un silence servile ; mais, comme l'observe M. de Barante, « son indépendance n'est ni d'un philosophe, ni d'un publiciste, ni d'un citoyen ^. » Non, c'est l'indépendance d'un duc et pair.

Le duc et pair gâtait tout chez Saint-Simon; sa monomanie, qu'on lui a tant reprochée, de l'importance politique des ducs et pairs, imaginaires héritiers des douze pairs de France et des grands vassaux, asservissait ridiculement.ee noble esprit aux préjugés les plus étroits et les plus arriérés. Il soutint avec chaleur, sous Louis XIV, plusieurs procès pour de misérables querelles d'étiquette et de prérogative, et alla jusqu'à fatiguer le Roi par tout le bruit qu'il faisait si gratuitement. Rentré chez lui, il exhalait son dépit dans ses Mémoires, et abaissait tout pour relever ses ducs et pairs, ses latérales régis, comme il les appelle fastueusement.

Dans sa vanité ducale, voyez avec quel dédaigneux mépris il parle de la noblesse secondaire :

« Je ne sais pourquoi on a la fantaisie des noms singuliers; mais ils séduisent en toutes nations, et ceux mêmes qui en sentent le faible les imitent. Il est vrai que les titres de comte et de marquis sont tombés dans la poussière par la quantité de gens de rien et même sans terre qui les usurpent, et par là tombés dans le néant, si bien même que les gens de qualité qui sont marquis ou comtes (qu'ils me permettent de le dire), ont le ridicule d'être blessés qu'on leur donne ces titres en parlant à eux 3. »

ï Mémoires, t. III, chap. i.

2 Mélanges littéraires, t. II. De l'Histoire.

^ Mémoires, t. XVI, p. 462, édit. Chéruel.

Toute l'histoire de France, selon lui, témoigne de la suprématie de la duché-pairie, sans le concours de laquelle il n'est pas permis à un roi de rien faire d'important.

« Pour bien s'en convaincre, dit-il avec une superbe assurance, on n'a qu'à parcourir l'iiistoii'e, en exceptant les temps de confusion et d'oppres'^ion de l'État, tels que les événements où il pensa succomber sous les bouchers, l'Université, etc., du temps de Charles VI, plus haut pendant la prison du roi Jean, en dernier lieu sous les efforts de la Ligue, et voir s'il s'est jamais fait rien de grand dans l'État, sanctions, jugements de causes majeures, etc., sans la convocation et la nécessaire présence et jugement des pairs, depuis l'origine de la monarchie jusqu'aux renonciations respectives de Philippe V et des ducs de Berry et d'Orléans aux couronnes de France et d'Espagne, sous le plus absolu de fous les rois de France, le plus jaloux de son autorité et qui s'est le plus continuellement montré en grandes et petites choses le plus contraire ?i la dignité de duc et pair et le plus soigneusement appliqué à la dépouiller. Les preuves de ce très-court exposé sont éparses dans toutes les histoires de tous les temps, et on renvoie avec assurance ici, où ce n'est pas le lieu d'en faire des volumes en les y ramassant i. »

Il espéra un moment, à l'avènement au pouvoir du duc d'Orléans, de voir réaliser son rêve. Il parle ainsi de la joie que lui causa une entrevue avec le duo d'Orléans, en qui il crut découvrir des pensées conformes aux siennes:

« Je goûtai délicieusement une confiance si précieuse et si pleine, dès la première occasion d'un tête-à-tète, sur les matières les plus capitales. Je connus avec certitude un changement de gouvernement par principes. J'aperçus sans chimères la chute des marteaux de l'État et des tout-puissants ennemis des seigneurs et de la noblesse qu'ils avaient mise en poudre et à leurs pieds, et qui, ranimée d'un souffle de ce prince devenu roi, reprendrait son ordre, son état et son rang, et ferait rentrer les autres dans leur situation naturelle. Co désir en général sur le rétablissement de l'ordre et du rang avait été toute ma vie le princii)al des miens, et fort supérieur à celui de toute fortune personnelle. Je sentis donc toute la douceur de cette perspective, et de la délivrance d'une servitude qui m'était secrètement insupportable, et dont l'impatience perçait souvent malgré moi 2. »

Saint-Simon revient souvent sur les espérances qu'avait fait naître on lui l'intimité de ses rapports avec le duc d'Orléans.

« Soit, dit-il, que l'ancienne amitié de jeunesse eût repris, soit désir de voir quelqu'un familièrement à Versailles où il se trouvait souvent désœuvré, tout se passa de si bonne grâce de sa part, que je crus me retrouver en notre ancien l'alais-Iloyal. Il me pria de le voir souvent; il pressa mes visites, oserais-je dire qu'il se vanta de mon retour à lui, et qu'il n'oublia rien pour me rattacher? Le retour de l'ancienne amitié de ma part fut le fruit de tant d'avances dont il m'honorait, et la confiance entière en devint bientôt le sceau

• Mémoires, t. II, chap. xin.

* Ibid., t. X, chap. i.

Prosateurs du xvii'= siècle. I. 2*2

qui a duré jusqu'à la fin de sa vie sans lacune, malgré les courtes interruptions qu'y ont quelquefois mises les intrigues, quand il fut devenu le maître de l'État. Telle fut l'époque de cette liaison intime qui m'a exposé à des dangers, qui m'a fait figurer un temps dans le monde, et j'oserai dire avec vérité qui n'a pas été moins utile au prince qu'au serviteur, et de laquelle il n'a tenu qu'à M. le duc d'Orléans de tirer do plus grands avantages '. »

On sent dans ces paroles l'amertume de n'avoir pas obtenu la haute influence après laquelle il avait si longtemps aspiré. Il eut à peine, en effet, l'apparence de la faveur. Le Régent, pour récompenser Saint-Simon de son dévouement, et en particulier du courage opiniâtre avec lequel il l'avait défendu contre de cruelles accusations, le fit entrer au conseil de régence, composé alors, avec lui, du duc de Bourbon, du duc du Maine, du comte de Toulouse, du chancelier Voisin, des maréchaux de Villeroi, d'Harcourt et de Besons, de Cheverny, ancien évêque de Troyes, et de l'ancien ministre des affaires étrangères, Torcy; mais'il ne l'employa jamais activement, ne lui trouvant pas un esprit pratique, et, comme madame de Maintenon, ne voyant en lui « qu'un homme plein de vues, » entendez visions, chimères. Le seul honneur qu'il obtint, sous Louis XV, fut une ambassade de six mois en Espagne, dont tout l'objet était de demander la main de l'infante pour ie jeune roi de France, et de conclure le mariage d'une fille du Régent avec le prince des Asturies. Mais la postérité ne regrette point qu'il n'ait pas été davantage employé dans les affaires ; il n'en eut que plus de loisirs pour la grande œuvre de ses Mémoires.

Malgré tout ce qu'ils peuvent offrir d'injuste, de faux, d'étroit, même de bizarre et de ridicule, les Mémoires de Saint-Simon composent, en somme, une des plus agréables et des plus attachantes lectures qu'on puisse faire ; une incomparable lecture, et qui souvent cause « des « plaisirs indicibles et vous met hors de vous, » selon l'expression de madame du Deffant, qui avait lu tout entier le manuscrit que lui avait prêté le duc de Choiseul, et était devenue enthousiaste de ces Mémoires, après les avoir d'abord trouvés simplement amusants et en avoir jugé le style abominable. Cette lecture est aussi utile qu'elle est agréable, et l'auteur a bien le droit d'en porter lui-même ce jugement dans la Conclusion de ses Mémoires : « Je crois pouvoir dire qu'il n'y en a point eu jusqu'ici qui aient compris plus de différentes matières, plus approfondies, plus détaillées, ni qui forment un groupe plus instructif et plus curieux. »

Personne n'excelle comme le duc de Saint-Simon à peindre haut la main, hardiment et lestement, de la touche la plus assurée et la plus ferme. Les tableaux qu'il trace sont quelquefois infidèles, soit; mais son pinceau est toujours si merveilleux qu'il opère une séduction irrésistible,

* Mémoires, t. VIL

SAI?sT-SlMON. 339

On citera éternellement avec de particuliers éloges les portraits de Saint-Simon, ces portraits tracés de verve par un homme qui est tout plein de son sujet et s'abandonne avec impétuosité aux sentiments de l'amitié ou de la haine, de l'admiration ou de l'horreur; toujours sincère, mais partial comme la passion; et il s'en fait gloire. «On est charmé, dit-il, des gens droits et vrais ; on est irrité contre les fripons dont les cours fourmillent, on l'est encore plus contre ceux dont on a reçu du mal. Le stoïque est une belle et noble chimère. Je ne me pique donc pas d'impartialité, je le ferais vainement. «

Rien de moins méthodique, mais rien de plus saisissant et de plus vivant que les portraits de Saint-Simon.

« Il n'a pas composé ces portraits dans un ordre artificiel, à la façon du peintre qui trace d'abord la forme, modèle ensuite la figure, et y donne la couleur en dernier lieu. Une critique qui, après cette première impression de vérité et de vie, voudrait faire des réserves au nom du goût, trouverait à noter dans ces portraits plus d'une infraction aux règles de l'art et plus d'un effet illégitime. La règle de la gradation, par exemple, n'y est guère respectée ; le plus y vient avant le moins, la fin avant le commencement; plus d'une chose à peine indiquée figure à côté d'une chose terminée ; plus d'un trait n'arrive pas au moment précis où la loi du discours le voudrait, mais tout arrive i. »

Saint-Simon est un grand peintre ; c'est donc un grand écrivain; mais son style est tout à fait à part dans la littérature française.

A une première lecture de cet auteur, une chose étonne d'abord singulièrement, c'est que sa langue semble appartenir au seizième siècle par le mot, le tour, le ton général, et aussi par tant d'incorrections qui rappellent les pages les moins soignées des Montluc, des d'Aubigné, des Boyvin de Villars. Saint-Simon nous avoue dans sa Conclusion « qu'il ne fut jamais un sujet académique et qu'il n'a jamais pu se défaire d'écrire rapidement. >■> C'est surtout à cette excessive rapidité qu'il faut attribuer tant de négligences de toute nature dont étaient si fort choqués les beaux esprits du dix-huitième siècle qui lurent le manuscrit des Mémoires d'un écrivain qu'ils n'étaient pas faits pour comprendre. De nos jours, on sait passer à Saint-Simon ses négligences et ses incorrections, ses transpositions forcées, contraires à la douceur et à la netteté du langage; la construction singulière de ses phrases surchargées d'épithètes et de parenthèses, hérissées d'incidentes, et ne suffisant pas, dans leur longueur démesurée et avec leurs périodes complexes, à la multitude des faits et des détails qu'il veut rapporter, à la foule des pensées qu'il entasse pour n'en perdre aucune. On lui pardonne également ses fautes de goût ; on ne s'offense pas si ses métaphores de toute origine sont de l'ordre le moins académique. On l'excuse de manquer de composition, de sobriété, enfin d'ignorer, ou plutôt de dédaigner l'art. S,on originalité

' Nisard, Histoire de la littérature française, liv. IH, cliap. xv, § 0.

340 LES PROSATEURS DU DlX-SEPTlÉME SIÈCLE.

si puissante, sa spontanéité si vive et si 'décidée, son génie dont les éclairs éblouissent, dont la chaleur pénètre à chaque instant, et dont on subit, bon gré, mal gré, la domination, l'absolvent de tout, et le font placer infiniment au-dessus de tous les bien-disants. M. Villemain l'appelle <( l'incorrect et unique rival de Tacite et de Bossuet » •, M. le comte de Monlalembert, le défendant contre les sévérités un peu rancunières du jugement d'un descendant d'une de ses victimes, ne craint pas déparier de son sublime langage, et de le comparer, de l'égaler presque à l'incomparable Bossuet *.

« Toute la langue du dix-septième siècle, dit un autre excellent juge, est dans les Mémoires de Saint-Simon. Descartes y aurait reconnu sa période longue et chargée d'incidentes, où la clarté se fait par une lecture répétée ; Bossuet, sa hardiesse et son accent ; la Bruyère, son coloris ; madame de Sévigné, sa légèreté de main dans les anecdotes et toutes les grâces de son style familier -. »

Le même historien de la littérature française, examinant la manière de narrer particulière à Saint-Simon, a dit encore avec autant de justesse et en des termes aussi glorieux pour le grand auteur des

Mémoires :

« Est-il un récit composé dans toutes les règles qui soit plus saisissant que le journal de la mort de Louis XIV ? Tout ce mouvement autour du mourant, d'abord de respect et d'intérêt pour une vie de si grande importance, puis, à mesure que les chances de guérison diminuent, d'ambition et de précautions avec le règne futur ; ces appartements du duc d'Orléans encombrés « à n'y pas mettre une épingle, » quand le roi est désespéré; vides et déserts, sur le bruit qu'il est mieux ; ces valets qui pleurent, les seuls vrais amis du monarque ; la froide et dure octogénaire qui assiste l'œil sec à la longue agonie, tirant parti de ces soins suprêmes pour faire ajouter à la part des bâtards, et, quand le roi n'est plus qu'un moribond qui ne peut plus ôter ni donner, n'attendant pas la fin, et se sauvant à Saint-Cyr ; ces grandes et touchantes paroles du Roi, et cette attente de la mort dans la majesté qu'il mettait à toutes ses actions, sans faiblesse, sans défaillance, si ce n'est celle de la nature quand le combat va finir ; cette inquiétude du chrétien, qui craint que ses soufi"rances ne soient une trop faible expiation de ses fautes ; tout cela raconté au jour le jour, dans l'ordre où chaque chose arrive, au milieu des détails sur le service intérieur, l'étiquette, les allées et les venues des courtisans et des gens de service, les messes entendues dans le lit, et les derniers repas du mourant : tout cela, dans son abandon, égale l'art le plus consommé ^. »

En face de tant de mérites originaux, l'on doit certes pardonner à Saint-Simon et sa manie ducale, et ses exagérations passionnées, et

» Préface du Bict. de l'Académie, édit. 1835, p. ^vi.

' Dans un article du Correspo?ida7it , Madame de Maintenon, par M. de Noailles.

8 Nisard, Histoire de la littérature française, liv. III, chap. xiv, § 10.

1 Ibid., § 8.

SALNT-SIMON. 341

toutes ses singularités d'idées ou de style : il lui reste assez de titres incontestables à la gloire de penseur et d'écrivain.

Le duc mourut à l'âge de quatre-vingts ans, dans un hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Germain,

Indépendamment du manuscrit original des ÂJémoires, qui fut livré à la publicité par l'abbé Voisenon, Lemontey, Soulavie,'Anquetil, Duclos et Marmontel, Saint-Simon alaissécent vingt-trois volumes in-folio écrits ou dictés par lui, cent soixante-deux portefeuilles contenant aussi des pièces manuscrites, enfin un grand nombre de cartons et de paquets de correspondances. Le manuscrit des Mémoires appartient aujourd'hui à la maison Hachette, etles autres papiers et documents sont conservés aux archives du ministère des affaires étrangères.

Parmi les écrits de Saint-Simon, on ne doit pas oublier les notes importantes qu'il a insérées dans le Journal de Dangeau. Il voulait ainsi atténuer l'autorité de cette source si sûre de renseignements consignés par un homme d'une probité et d'un honneur universellement reconnus, mais que lui accuse de partialité. « Dangeau, dit-il dans une de ces additions ', « crève dans sa peau avec toute sa politique. Il gémit « des retranchements sur les bâtiments; il gémirait si on ne donnait « aucun soulagement. On le remarque, une fois entre mille échappées, « très- distinctes dans ces Mémoires, pour montrer que ce n'est pas à « tort qu'on a souvent fait sentir toutes ses partialités. » Parmi ces notes et additions il y en a qui présentent des morceaux achevés, en particulier les portraits de Desmarets, évoque de Chartres, de Montausier, de Cliarost et d'un grand nombre d'autres personnages ^.

I^e llaréchal de Vauban.

Vauban s'appelait le Prestre, petit gentilhomme de Bourgogne, tout au plus, mais peut-être le plus honnête homme et le

1 Adil. à Du'ujeau, t. XVII, p. 150.

2 Voir encore les portraits de M. et de madame de Mouy, t. III, p. 292-294 ; de Louvois, p. 3(jl-3CT; do Villacerf et de Saint-Pouanges, p. 372-374; de la Feuillado, p. 400-402; de madame de Hanovre, t. IV, p. 4; deCourtenay, p. 18; de madame de Rochefort, p. 22-25; de madame de Nangis, p. 131-132; deM.de Béllmnc, p. 188-190; du comte de Grammont, p. 206 207 ; du prince et de la pruicesse de Phalsbourg, p. 354-356; de madame Guyon, p. 435-437; de Lauzun, t. V, p. 205-::07 ; de Lyonne, t. VI, p. cG ; de M. d'Aubigiiy, p. 232; de Charnacé, p. 372 ; de Barbezieux, I. Mil, p. 4 ; de Bouzi, t. IX, p. 243-245 ; de la princesse d'Harcourt, p. 392-394 ; de Ninon, t. X, p. 450-452; de Villeroi, t. XI, p. 293-294; de madame de Montespan, p. 381-383 ; de M. de Vaudemont^ p. 393-;i97 ; d'Alberoni et de Vendôme, p. 55-57 ; de Mansart, p. 232-335; du maréchal de Nouilles, p. 24G-2i8; de la maréchale de Villeroi, p. 312-313 ; du P. de la Chaise, p. 329-3-50; delà Rochefoucauld, p. 401-403; du duc d'Orléans, p. 478- 482 ; de la maréchale de la Meilleraye, t. XIII, p. I55-15G ; du duc de Bourgogne, t. XIV, p. 90-09; de Mazarin, t. XV, p. 22-24 ; de Beauvilliers, p. 220-236; de Pontchartrain, p. 170 184 ; de Fénelon, p. 331-337.

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plus vertueux de son siècle, et avec la plus grande réputation du plus savant homme dans l'art des sièges et de la fortification, le plus simple, le plus vrai et le plus modeste. C'était un homme de médiocre taille, assez trapu, qui avait fort l'air de guerre, mais, en môme temps, un extérieur rustre et grossier, pour ne dire brutal et féroce. 11 n'était rien moins jamais homme plus doux, plus complaisant, plus obligeant, mais respectueux sans nulle politesse, et le plus avare ménager de la vie des hommes, avec une valeur qui prenait tout pour soi et donnait tout aux autres. Il est inconcevable qu'avec tant de droiture et de franchise, incapable de se prêter à rien de faux ni de mauvais, il ait pu gagner au point qu'il fit l'amitié et la confiance de Louvois et du Roi.

Ce prince s'était ouvert à lui, un an auparavant, delà volonté qu'il avait de le faire maréchal de France. Vauban l'avait supplié de faire réflexion que celte dignité n'était point faite pour un homme de son état, qui ne pouvait jamais commander ses armées et qui les jetterait dans l'embarras, si, faisant un siège, le général se trouvait moins ancien maréchal de France que lui. Un refus si généreux et appuyé de raisons que la seule vertu fournissait augmenta encore le désir du Roi de la couronner.

Vauban avait fait cinquante-trois sièges en chef, dont une vingtaine en présence du Roi, qui crut se faire maréchal de France soi-même et honorer ses propres lauriers en donnant le bâton à Vauban. Il le reçut avec la même modestie qu'il avait marqué de désintéressement. Tout applaudit à ce comble d'honneur, où aucun autre de ce genre n'était parvenu avant lui et n'est arrivé depuis.

liOUTois. — L<a Fenêtre de Trianon.

Le Roi, qui aimait à bâtir, et qui n'avait plus de maîtresse, avait abattu le petit Trianon de porcelaine qu'il avait fait pour madame de Montespan, et le rebâtissait pour le mettre en l'état où on le voit encore. Louvois était surintendant des bâtiments. Le Roi, qui avait le. coup d'œil de la plus fine justesse, s'aperçut d'une fenêtre de quelque peu plus étroite que les autres; les trémeaux ne faisaient encore que s'élever, et n'étaient pas joints par le haut. Il la montra à Louvois pour la réformer, ce qui était alors très-aisé. Louvois soutint que la fenêtre était bien. Le Roi insista, et lelendemain encore, sans que Louvois, qui était entier, brutal et enflé de son autorité, voulût céder.

Le lendemain, le Roi vit le Nôtre dans la galerie. Quoique son métier ne fût guère que les jardins, où il excellait, le Roi ne laissait pas de le consulter sur ses bâtiments. Il lui demanda s'il avait été à Trianon. Le Nôtre répondit que non, le Roi lui ordonna d'y aller. Le lendemain il le vit encore; même question, même réponse. Le Roi comprit à quoi il tenait, tellement qu'un peu fâché, il lui commanda de s'y trouver l'après-dînée même, à l'heure qull y serait avec Louvois. Pour cette fois le Nôtre n'osa y manquer. Le Roi arrivé et Louvois présent, il fut question de la fenêtre, que Louvois opiniâtra toujours de la largeur égale aux autres. Le Roi voulut que le Nôtre Tallât mesurer, parce qu'il était droit et vrai et qu'il dirait librement ce qu'il aurait trouvé. Louvois piqué s'emporta ; le Roi, qui ne le fut pas moins, le laissait dire ; et cependant le Nôtre, qui aurait bien voulu n'être pas là, ne bougeait. Enfin le Roi le fit aller; et cependant Louvois toujours à gronder et à maintenir l'égalité de la fenêtre avec audace et peu de mesure.

Le Nôtre trouva et dit que le Roi avait raison de quelques pouces ; Louvois voulut imposer, mais le Roi, à la fin trop impatienté, le fit taire, lui commanda de faire défaire la fenêtre à l'heure même, et, contre sa modération ordinaire, le malmena fort durement.

Ce qui outra le plus Louvois, c'est que la scène se passa nonseulement devant les gens des bâtiments, mais en présence de tout ce qui suivait le Roi en ses promenades, seigneurs, courtisans, officiers des gardes et autres, et même de tous les valets, parce qu'on ne faisait presque que sortir le bâtiment de terre, qu'on était de plein pied à la cour, à quelques marches près, que tout était ouvert et que tout suivait partout. La vespérie fut forte et dura assez longtemps, avec les réflexions des conséquences de la faute de cette fenêtre, qui, remarquée plus tard, aurait gâté toute cette façade et aurait engagé à l'abattre.

Louvois, qui n'avait pas accoutumé d'être traité de la sorte, revint chez lui en furie et comme un homme au désespoir. Saint-Pouanges, les Tilladets, et ce peu de familiers de toutes ses heures, en furent effrayés et dans leur inquiétude tournèrent pour tâcher de savoir ce qui était arrivé. A la fin, il leur conta, dit qu'il était perdu, et que, pour quelques pouces, le roi oubliait tous ses services, qui lui avaient valu tant de conquêtes ; mais qu'il y mettrait ordre, et qu'il lui susciterait une guerre telle qu'il lui ferait avoir besoin de lui, et laisser là la truelle, et de là s'emporta en reproches et en fureurs.

II ne mit guère à tenir parole; il enfourna la guerre par l'affaire de la double élection de Cologne, du prince de Bavière et du cardinal de Furstemberg ; il la confirma en portant les flammes dans le Palalinat, et en laissant toute liberté au projet d'Angleterre ; il y mit le dernier sceau pour la rendre générale, et s'il eût pu éternelle, en désespérant le duc de Savoie, qui ne voulait que lapaix, et qu'à l'insu du Roi il traita si indignement qu'il le força à se jeter entre les bras de ses ennemis, et à devenir après, par la position de son pays, notre partie la plus difficile et la plus ruineuse. Tout cela a été bien au net depuis.

Visite de la prison de François 1®"" au palais de Madrid.

Pendant le séjour de la cour au Retire, le palais de Madrid était vide, et je voulus le voir en détail. Je m'adressai pour cela à don Gaspard Giron, qui voulut bien se donner la peine de me promener partout. C'est encore une description que je laisse aux voyageurs et à ceux qui ont traité localement de l'Espagne; mais j'en donnerai un morceau que je n'ai rencontré nulle part.

En nous promenant, je dis à don Gaspard que je craignais sa politesse, et qu'elle ne me privât de ce que je désirais voir principalement. Le bonhomme m'entendit bien, car il était spirituel et fin. Mais la galanterie espagnole lui fit faire le sourd. Il m'assura toujours qu'il ne me cacherait rien. «Je parie que si, seigneur don Gaspard, lui dis-je : la prison de François l^-". — Hé! fi et fi 1 seiioi' duque, de quoi parlez-vous là? et il changea tout de suite de propos en me montrant d'autres choses.

Je l'y ramenai, et à force de compliments et de propos, je le forçai de m'accorder ma demande, mais ce fut avec des façons si polies, si honteuses, si ménagées, qu'il ne se pouvait marquer plus d'esprit et de délicatesse. 11 voulut que je me défisse de ce qui était avec moi, excepté de M. de Céreste et de ma famille; puis me mena dans une salle très-vasfe par où nous avions passé, qui est entre la salle des gardes et l'entrée du grand appartement du Roi. En attendant que les clefs fussent venues, qu'il avait envoyé chercher, il me montra deux enfoncements faits après coup vis-à-vis l'un de l'autre, dans l'épaisseur de la muraille, qui avaient chacun un siège de pierre, tous deux égaux, dans l'enfoncement dune fenêtre. Cette pièce avait quatre fenêtres de chaque côté sur la cour et sur le Mançanary, et la muraille du côté du Mançanary est si épaisse qu'elle fait de chaque fenêtre

de ce côté-là comme un vrai cabinet enfoncé, tout ouvert. Après m'avoir fait remarquer et bien considéré ces deux sièges de pierre, il me demanda ce qu'il m'en semblait.

Je lui dis que cette curiosité me paraissait fort médiocre et ne pas mériter la peine de la remarquer. «Vous allez voir que si, me répliqua- t-il, et vous en conviendrez tout à l'heure. » Il me conta alors que Philippe III, fatigué de l'orgueil des cardinaux, qui prenaient un fauteuil devant lui dans leurs audiences, se mit à ne leur en plus donner que debout dans cette salle, en s'y promenant, et que, lassé ensuite d'être debout ou de se promener quand les audiences s'allongeaient, il fit creuser ces deux enfoncements avec ces sièges de pierre pour s'y asseoir d'un côté, le cardinal de l'autre, et de cette façon éviter le fauteuil. Et voilà où conduisent l'usurpation d'une part, et la faiblesse de l'autre. Il me dit ensuite, toujours en attendant les clefs, que François P"" avait d'abord été logé dans la maison, alors bien plus petite, où le duc del Arco demeurait actuellement, qu'on avait accommodée en prison, et qui est au centre de Madrid; mais qu'au bout de quelques mois on ne l'y avait pas cru assez en sûreté, et que, le trouvant trop ferme sur les propositions qu'on lui faisait, on avait voulu le resserrer pour tâcher de l'ébranler, et qu'on l'avait mis dans le lieu qu'il m'allait montrer, puisque je m'obstinais si opiniâtrement à le voir.

Les clefs à la fm arrivées et tout étant prêt à entrer, don Gaspard nous mena tout au bout de cette salle, dans l'enfoncement de la dernière fenêtre sur le Mançanary. Arrivés là, je regardai de côté et d'autre, et n'y aperçus point d'issue. Don Gaspard riait cependant et me laissait chercher ce que je ne trouvais point; puis il poussa une porte dans l'épaisseur de la longue muraille, où était cette fenêtre, si artistement prise, et sa serrure tellement cachée qu'il n'était pas possible de s'en apercevoir. La porte était basse et étroite, et me présenta un escalier entre deux murs, qui ne l'était pas moins. C'était une espèce d'échelle de pierre, d'une soixantaine de marches fort hautes, ayant assez de giron, au haut desquelles, sans tournant ni repos, on trouvait un petit palier qui, du côté du Mançanary, avait une fort petite fenêtre bien grillée et vitrée, de l'autre côté une petite porte à hauteur d'homme, et une pièce assez petite avec une cheminée, qui pouvait contenir quelque peu de coffres et de chaises, une table et un lit, qui ne tirait de jour que, la porte ouverte, par la petite fenêtre vis-à-vis du palier. Continuant tout droit, on trouvait au bout de ce palier, c'est-à-dire quatre

ou cinq pieds après la dernière marche, quatre ou cinq autres marches aussi de pierre, et une double porte très-forte, avec un passage étroit entre deux, long de l'épaisseur du mur d'une fort grosse tour. La seconde porte donnait dans la chambre de François I", qui n'avait point d'autre entrée ni sortie. Cette chambre n'était pas grande, mais accrue par un enfoncement sur la droite en entrant, vis-à-vis de la fenêtre, assez grande pour donner du jour, suffisamment vitrée, qui pouvait s'ouvrir pour avoir de l'air, mais à double grille de fer bien forte et bien ferme, scellée dans la muraille des quatre côtés. Elle était fort haute du côté de la chambre, donnait sur le Mançanary et sur la campagne au delà. 11 y avait de quoi mettre des sièges, des coffres, des tables et un lit. A côté delà cheminée qui était en face, il y avait un coin profond, médiocrement large, sans jour que la chambre, qui pouvait servir de garderobe. De la fenêtre de cette chambre au pied de la tour, au bord du Mançanary, il y a plus de cent pieds, et tant que François I" y fut, deux bataillons furent jour et nuit en garde sous les armes, au pied de cette tour, au bord du Mançanary, qui coule tout le long et fort proche. Telle est la demeure où François I" fut si longtemps enfermé, où il tomba si malade, où la reine sa sœur lalla consoler, et contribua tant et si sérieusement à sa guérison et à disposer sa sortie, et où Charles V, craignant enfin de le perdre et avec lui tous les avantages qu'il se promettait de tenir un tel prisonnier, Talla enfin visiter, et commença à le traiter d'une manière plus humaine. Je considérais cette horrible cage de tous mes yeux et de toute ma vive attention, malgré les soins de don Gaspard de Giron à m'en distraire et à me presser d'en sortir; souvent je ne l'entendais pas, tant j'étais appliqué à ce que j'examinais ; souvent aussi, en l'entendant, je ne répondais point. Ils n'avouèrent ni ne désavouèrent que l'escalier ne fût gardé en dedans, et que cette chambre obscure sur le palier ne fût un corps de garde d'officiers. Enfin il ne manquait rien aux précautions les plus recherchées, pour que François I" ne pût se sauver.

Spectacle da lit de Justice.

Assis en place dans un lieu élevé, personne devant moi aux hauts sièges, parce que le banc redoublé pour les pairs, qui n'auraient pas eu de place sur le nôtre, n'avançait pas jusqu'au duc de la Force, j'eus moyen de bien considérer tous les assistants. Je le fis aussi de toute l'étendue et de tout le perçant de

mes yeux. Une seule chose me contraignit, ce fut de n'oser me lixer à mon gré sur certains objets particuliers; je craignais le feu et le brillant significatif de mes regards si goûtés ; et plus je m'apercevais que je rencontrais ceux de presque tout le monde sous les miens, plus j'étais averti de sevrer leur curiosité par ma retenue. J'assenai néanmoins une prunelle étincelante sur le premier président et le grand banc, à l'égard duquel j'étais placé à souhait. Je la promenai surtout le parlement; j'y vis un étonnement, un silence, une consternation auxquels je ne me serais pas attendu, qui me fut de bon augure. Le premier président indolemment abattu, les présidents déconcertés, attentifs à tout considérer, me fournissaient le spectacle le plus agréable. Les simples curieux, parmi lesquels je range tout ce qui n'opine point, ne paraissaient pas moins surpris, sans l'égarement des autres, et d'une surprise calme: en un mot tout sentait une grande attente.

HAMILTON (Antoine)

Le principal ouvrage dHamilton nous offre un genre intermédiaire entre les Mémoires et le Roman, le roman, sorte de dépendance et de complément de l'histoire, quand il est traité sérieusement. L'auteur des Mémoires du comte de Grammoni vient donc naturellement après les précédentes études.

Antoine Hamilton, qui mérite de compter parmi le petit nombre d'auteurs français dont les ouvrages seront à jamais la règle du goût et le modèle du style, était un étranger, un Irlandais. On possède très-peu de détails sur sa vie. Les biographes placent sa naissance vers 1646. Son père, le chevalier George Hamilton, descendait de l'ancienne maison écossaise de ce nom. Sa mère était sœur du duc d'Ormond, vice- roi d'Irlande et grand maître de la maison de Charles!". Après l'exécution de ce roi, sa famille l'emmena fort jeune encore en France, où il fît ses études. En Ifi60, à l'âge de quatorze ans, et lors du rétablissement du prince de Galles, sous le nom de Charles II, sur le trône des Stuarts, il repassa en Angleterre, où il put continuer son éducation dans une cour toute française. Sitôt qu'il parut dans le monde, il fut l'objet de distinctions dues à ses brillantes qualités ; mais, à titre de catholique, il se vit exclu des emplois et des honneurs politiques durant tout le règne de Charles II, en secret porté pour la religion romaine, mais esclave des préventions anglicanes de la majorité de ses sujets. Vers ce temps, le comte de Grammont, célèbre par les aventures de sa jeunesse étourdie et licencieuse, passa en Angleterre, banni de France pour avoir osé se montrer le rival de Louis XIV. Il fit bientôt la connaissance de la sœur d'Hamilton, et en fut charmé au point de se décider à l'épouser, — après avoir essayé, il est vrai, de partir sans remplir sa promesse. — Grammont ayant emmené sa jeune femme en France, Hamilton y fit de fréquents voyages pour les visiter, heureux en même temps de satisfaire tous ses goûts qui ne pouvaient avoir pleine satisfaction qu'à la cour de France, où les gentilshommes les plus élégants et les plus beaux esprits l'accueillaient avec empressement comme un des leurs. Dans un de ces voyages, il fut choisi par Louis XIV pour figurer parmi les acteurs d'un ballet de Quinault, le Triomphe de V Amour, qu'on dansait à Saint-Germain.

Sous Jacques II, Hamilton eut un régiment d'infanterie en Irlande

et le gouvernement de l'importante ville de Limerick. La fortune ne devait pas lui sourire longtemps. Jacques II tomba du trône pour s'être ouvertement déclaré catholique, et Hamilton suivit son roi dans l'exil. Ses loisirs de Saint- Germain valurent à la France un des écrivains qui ont le plus honoré sa littérature légère.

Hamilton trouva piquant d'amuser les loisirs de la petite cour de Saint-Germain par le récit quelque peu romanisé des aventures de la jeunesse si joyeusement prolongée de son beau-frère, le comte de Grammont. Le sujet choisi par le spirituel conteur était très-mince, et n'était nullement moral, u Son héros, a dit Voltaire, n'a guère d'autre rôle que celui de friponner ses amis au jeu, d'être volé par son valet de cbambre, et de dire quelques prétendus bons mots sur les aventures des autres. » Quel talent d'écrivain il faut pour faire sortir un intérêt continu d'un tel fond ! C'est la merveille des Mémoires du comte de Grammont.

« L'art de raconter les petites choses de manière à, les faire valoir beaucoup, remarque la Harpe, y est dans sa perfection. L'histoire de l'habit volé par Termes est en ce genre un modèle unique. Ce livre est le premier où l'on ait montré souvent cette sorte d'esprit qu'on a depuis appelé persiflage, que Voiture avait mis quelquefois en usage avant qu'il fût connu sous ce nom, et qui consiste à dire plaisamment les choses sérieuses et sérieusement les choses frivoles. Lorsque le comte de Grammont dlt^ en parlant de son valet de chambre Termes : « Je l'aurais infailliblement tué, si je n'avais craint de faire « attendre mademoiselle d'tlamilton, » il dit une chose très-folle du ton le plus sérieux, et n'en est que plus gai. IMais cet esprit demande beaucoup de mesure et de choix. »

Les Mémoires de Grammont renferment des parties plus sérieuses et plus utiles. De graves intérêts y sont souvent traités avec profondeur, malgré la légèreté gracieuse de la forme. On y apprend de curieuses particularités sur des personnages fameux, et on y trouve le mot de plus d'une intrigue obscure. Maints portraits y sont tracés d'une touche de maître, tels que ceux de Cromwell, de Richelieu, de Mazarin, de Louis XIV, de Charles II, de Jacques II, son frère, de lord Hochester et de lord Clarendon. Le tout, sans que cela paraisse, relevé par une ordonnance très-habile et par une composition très heureusement combinée en vue de l'intérêt.

On a justement signalé comme un trait de mœurs que ces Mémoires aient pu paraître en 1713, c'est-à-dire du vivant d'Hamilton, avec tous ces noms propres et ces révélations galantes, sans qu'il en soit résulté aucun éclat. L'auteur, du reste, n'avait eu garde de songer à la publicité, et n'avait voulu faire qu'un pur badinage qui ne devait pas sortir du cercle intime des principaux intéressés. Grammont put lire en manuscrit le récit de toutes ses actions déshonnôtes et indélicates avec celui de ses amours; mais il était mort, ainsi que sa femme, quand les Mémoires, à l'insu de l'auteur et par surprise, furent imprimés en Hollande.

On a encore d'Hamillon un certain nombre de contes, comme Fleur d'Épine, IcBéUev, les Quatre Facardins. Ils sont de beaucoup inférieurs aux Mémoires. Ils ont été faits par gageure de société pour divertir la comtesse de Grammont et les hôtes de Saint-Germain, qui les lurent manuscrits : ils furent imprimés dix ans après la mort de l'auteur, à cause du succès qu'avaient eu les Mémoires. Selon plusieurs écrivains, Ilamilton fit ces contes dans le goût des Mille et une Nuits qui paraissaient alors (1705-1708), mais pour s'en moquer. Selon d'autres, Hamilton, nouveau Cervantes, au moins par l'intention, aurait eu pour principale visée de ridiculiser nos vieux romans de chevalerie et les grands romcms qui leur ont succédé. Les partisans de cette opinion la trouvent d'autant plus vraisemblable que, même dans ses Mémoires, Hamilton emploie souvent, d'une manière ironique, les propres expressions de ces romans dont les mérites sérieux lui échappaient, et s'en moque à plaisir en toute occasion. Du reste, le Bélier, Fltur d'Épine, les Quatre Farardins sont remplis d'allusions impénétrables aujourd'hui. Ce qui nous frappe surtout, dans ces compositions de fantaisie, c'est la gaieté souvent folle qui les anime.

« Hamilton, dit la- Harpe, affecta d'enchérir sur la bizarrerie des fictions, et de la pousser jusqu'à la folie ; mais cette folie est si gaie, si piquante, si bien assaisonnée de plaisanteries, relevée par des saillies si heureuses et si imprévues, que l'on y reconnaît h tout moment un homme très-supérieur aux bagatelles dont il s'amuse. Il va plus loin dans Fleur d'Epine ." il y a des traits d'une vérité charmante, et de l'intérêt dans les caractères et les situations. L'objet en est moral, et très-agréablement rempli: c'est de faire voir qu'avec beaucoup d'esprit, de courage et d'amour, un homme sans figure et sans fortune peut vaincre les plus grands obstacles, et que dans les femmes la grâce l'emporte sur la beauté *. »

Une partie des contes est rimée. On loue Hamilton d'y avoir spirituellement saisi la manière de narrer en vers. Voltaire citait le commencement du Bélier comme un morceau charmant en ce genre, et celui des Quatre Facardins, quoique plus négligé, ne plaisait guère moins à la Harpe.

Hamilton ne s'est pas contenté de versifier quelques récits. « Pour amuser cette languissante vie de Saint-Germain et quelques personnes aimables qui en partageaient avec lui la pesante monotonie, dit un de ses biographes, il prenait souvent la plume, et tournait chansons, bouquets, rondeaux, enfin toute la menue monnaie de la poésie légère. »

« Rimes par-là, rimes par-ci,

Rimes à Chaillot, à Poissy :

Que voulez-vous ? tout versifie ;

Pégase partout va bon train :

C'est une espèce de venin

* Lycée, 2« partie, liv. H, chap. n, sect. 2.

Dont chacun a l'âme saisie, Et si le ciel n'y met la main.

On ne verra dans Saint-Germain Que des essais de poésie. »

Beaucoup de ces petits vers ont les grâces du naturel ; ils sont ornés souvent d'images tracées du pinceau le plus léger et le plus facile. Boileau et VoUaire les ont loués peut-être au delà de leur mérite, car le vrai souffle poétique en est absent, et les traits tout à fait heureux y sont rares. Ce ne sont réellement que des essais de poésie, selon l'expression même d'Hamilton. La mode des vers commençait à passer. Quels que soient leurs ornements, dit notre auteur,

« Dans un récit de longue haleine Les vers sont toujours ennuyants. »

Aussi, généralement, Hamilton se hàte-t-il de quitter les vers pour la prose; et le lecteur n'en est point fàclié.

Le mélange de prose et de vers se retrouve encore dans un certain nombre de lettres d'Hamilton. — Celle au comte de Grammont :

» Honneur des rives éloignées, etc., »

estgénéralement regardée comme la plus jolie. D'autres lettres, comme celles au maréchal de Berwick et les Relations de divers endroits de l'Europe, brillent par celte plaisanterie fine et presque subtile qui était le triomphe d'Hamilton. On trouvera de l'agrément aussi, nous l'espérons, dans les lettres, toutes en prose, que nous citons.

Les diverses productions que nous venons de parcourir rapidement, n'ont rien d'éminent au fond ; mais elles vivront par le style. On s'étonne qu'un étranger ait pu constamment frapper sa phrase d'une empreinte si vraiment française. Quelle exquise correction ! quelle irréprochable délicatesse de goût ! quelle simplicité fine ! quelle élégance animée! Tous les mérites de Tatticisme, sauf cependant quelques traces de recherche et de papillotage qui sentent déjà la décadence du dix-huitième siècle et qui empêchent qu'on ne puisse le comparer à madame de Sévigné, comme l'a fait l'auteur du Uidionnaire philosophique. C'est assez dire que de tels écrits ne peuvent être appréciés que par un public restreint et délicat, par un public d'élite.

Hamilton termina ses jours à Saint-Germain-en-Laye, le 6 août 1720, à l'âge de soixante-quatorze ans. « Il mourut, nous dit Horace Walpole, dans de grands sentiments de piété, après avoir reçu les sacrements. » Depuis longtemps, du i^esle, il était totalement revenu de sa conduite et de ses pensées licencieuses. Il appartenait à cette race de beaux esprits du dix-septième siècle, chez qui les désordres n'étouffaient jamais entièrement le sentiment de la religion malgré tout vivace au fond de leur âme ^

1 Consulter Hamilton : Mémoires du chevalier de Granimont , d'après les

Ijcb Exploits du jeune chevalier de Grammont.

Le fidèle Brinon, qui me fut donné pour valet de chambre, répondit de ma conduite sur la bienséance et la morale, et promit à ma mère qu'il rendrait bon compte de ma personne dans les dangers de la guerre. J'espère qu il tiendra mieux sa parole à l'égard de ce dernier article qu'il n'a fait sur les autres.

On fit partir mon équipage huit jours avant moi : c'était toujours autant de temps que ma mère gagnait pour me faire des exhortations. Enfin, après m'avoirbien conjuré d'avoir la crainte de Dieu devant les yeux et l'amour du prochain en recommandation, elle me laissa partir sous la garde du Seigneur et du sage Brinon.

Dès la seconde poste nous prîmes querelle. On lui avait mis quatre cents pistoles entre les mains pour ma campagne : je les voulus avoir; il s'y opposa fortement. «Vieux faquin, lui dis-je, est-ce à toi cet argent, ou si on te l'a donné pour moi? A ton avis, il me faudrait un trésorier pour ne payer que par ordonnances. » Je ne sais si ce fut par pressentiment qu'il s'attrista, mais ce fut avec des violences et des convulsions extrêmes qu'il se vit contraint de céder ; on eût dit que je lui arrachais le cœur.

Je me sentis plus léger et plus gai depuis le dépôt dont je l'avais soulagé; lui, au contraire, parut si accablé qu'on eût dit que je lui avais mis quatre cents livres de plomb sur le dos en lui ôtant ces quatre cents pistoles. Il fallut fouetter son cheval moi-même, tant il allait pesamment. Et se retournant de temps en temps : « Monsieur le chevalier, me disait-il, ce n'est pas ainsi que madame l'entend. » Ses réflexions et ses douleurs se renouvelaient à chaque poste ; car au lieu de donner dix sous aux postillons, j'en donnais trente.

Nous arrivâmes à Lyon. Deux soldats nous arrêtèrent à la porte de la ville pour nous mener chez le gouverneur : j'en pris un pour me conduire à la meilleure hôtellerie, et mis Brinon entre les mains de l'autre pour aller rendre compte au commandant de mon voyage et de mes desseins.

Il y a d'aussi bons traiteurs à Lyon qu'à Paris ; mais mon sol-

meille-ires éditions anglaises, accompagnés d'un Appendice contenant des extraits du Journal de Samuel Péjiys et de celui de John Evelyn, sur les faits et personnages des Mémoires de Grammont, des dépêches du comte de Cominges, d'une introduction, de commentaires, de notices, de notes et d'un index, par M. Gustave Brunet. 3' édition, Charpentier, 1 vol.

dat, selon la coutume, me mena chez un de ses amis, dont il me vanta la maison comme le lieu de la ville où Ton faisait la chère la plus délicate et où l'on trouvait la meilleure compagnie. L'hôte de ce palais était gros comme un rauid ; il s'appelait Cerise. Il était Suisse de nation, empoisonneur de profession, et voleur par habitude. Il me mit dans une chambre assez propre, et me demanda si je voulais manger en compagnie ou seul. Je voulus être de l'auberge à cause du beau monde que le soldat m'avait promis dans cette maison.

Brinon, que les questions du gouverneur avaient impatienté, revint plus renfrogné qu'un vieux singe; et voyant que je me peignais un peu pour descendre : « Eh! que voulez-vous donc, monsieur? me dit-il. Aller trotter par la ville ? Non pas. N'est-ce pas assez trotté depuis le matin? Mangez un morceau et couchez-vous à bonne heure, pour être du matin à cheval à la pointe du jour. — Monsieur le contrôleur, lui dis-je, je ne veux ni trotter par la ville, ni manger seul, ni me coucher à bonne heure. Je veux souper en compagnie là-bas. — En pleine auberge ! s'écria-t-il ; hé ! monsieur, vous n'y songez pas. Je me donne au diable s'ils ne sont pas une douzaine de baragouineurs à jouer cartes et dés, qu'on n'entendrait pas Dieu tonner. »

J'étais devenu insolent depuis que je m'étais emparé de l'argent, et, voulant commencer à me soustraire à la domination de mon gouverneur: « Savez-vous bien, monsieur Brinon, lui dis-je, que je n'aime pas qu'un sot fasse le raisonneur! Allezvous-en souper, si cela vous plaît, et que j'aie ici des chevaux de poste avant le jour. »

J'avais senti pétiller mon argent au moment qu'il avait lâché le mot de cartes et de dés. Je fus un peu surpris de trouver la salle où l'on mangeait remplie de figures extraordinaires. Mon hôte, après m'avoir présenté, m'assura qu'il n'y avait que dixhuit ou vingt de ces messieurs qui auraient l'honneur de manger avec moi. Je m'approchai d'une table où l'on jouait, et je faillis à mourir de rire. Je m'étais attendu à voir bonne compagnie et gros jeu, et c'étaient deux Allemands qui jouaient au trictrac. Jamais chevaux de carrosse n'ont joué comme ils faisaient: mais leur figure surtout passait l'imagination. Celui auprès de qui j'étais était un petit ragot grassouillet et rond comme une boule. Il avait une fraise avec un chapeau pointu haut d'une aune. Non, il n'y a personne qui, d'un peu loin, ne l'eût pris pour le dôme de quelque église avec un clocher dessus. Je demandai à l'hôte ce que c'était. « Un marchand de Bâle, me Prosateurs du xvu' siècle. I. 23

dit-il, qui vient vendre ici des chevaux; mais je crois qu'il n'en vendra guère de la manière qu'il s'y prend ; car il ne fait que jouer. — Joue-t-il gros jeu? lui dis-je. — Non, pas à présent; ce n'est que pour leur écot, en attendant le souper ; mais quand on peut tenir le petit marchand en particulier, il joue beau jeu. — A-t-il de l'argent? — Oh! oh! dit le perfide Cerise, plût à Dieu que vous lui eussiez gagné mille pistoles, et en être de moitié ! nous ne serions pas longtemps à les attendre. »

Il ne m'en fallut pas davantage pour méditer la ruine du chapeau pointu. Je me remis auprès de lui pour l'étudier; il jouait tout de travers : école sur école ; Dieu sait ! Je commençais à me sentir quelques remords sur Targent que je devais gagner à une petite citrouille qui en savait si peu. Il perdit son écot; on servit, et je le fis mettre auprès de moi. C'était une table de réfectoire où nous étions pour le moins vingt-cinq, malgré la promesse de mon hôte.

Le plus maudit repas du monde fini, toute cette cohue se dispersa, je ne sais comment, h la réserve du petit Suisse, qui se tint auprès de moi, et de l'hôte qui se vint mettre de l'autre côté. Us fumaient comme des dragons, et le Suisse me disait de temps en temps : Demande pardon à momieur de la liberté grande; et là- dessus m'envoyait des bouffées de tabac à m'étouffer. M. Cerise, de l'autre côté, me demanda la liberté de me demander si j'avais été dans son pays, et parut surpris de me voir assez bon air sans avoir voyagé en Suisse.

Le petit ragot à qui j'avais affaire était aussi questionneur que l'autre : il me demanda si je venais de l'armée de Piémont; et lui ayant dit que j'y allais, il me demanda si je voulais acheter des chevaux; qu'il en avait bien deux cents, dont il me ferait bon marché. Je commençais à être enfumé comme un jambon, et, m'ennuyant du tabac et des questions, je proposai à mon homme de jouer une petite pistole au trictrac, en attendant que nos gens eussent soupe . Ce ne fut pas sans beaucoup de façons qu'il y consentit, en me demandant pardon de la liberté grande.

Je lui gagnai partie, revanche, et le tout, dans un clin d'oeil, car il se troublait et se laissait enfiler que c'était une bénédiction. Brinon arriva, sur la fin de la troisième partie, pour me -mener coucher. Il fit un grand signe de croix, et n'eut aucun égard à tous ceux que je lui faisais de sortir; il fallut me lever pour lui en aller donner l'ordre en particulier. Il commença par me faire des réprimandes de ce que je m'encanaillais avec un vilain monslre comme cela. J'eus beau lui dire que c'élaiL un

gros marchand, qui avait force pistoles, et qui ne jouait non plus qu'un enfant. « Lui, marchand! s'écria-t-il; ne vous y fiez pas, monsieur le chevalier; je me donne au diable si ce n'est quelque sorcier. — Tais-toi, vieux fou, lui dis-je; il n'est non plus sorcier que toi, c'est tout dire; et pour te le montrer, je lui veux gagner quatre ou cinq pistoles avant de me coucher. » En disant cela, je le mis dehors, avec défense de rentrer ou de nous interrompre.

Le jeu fini, le petit Suisse déboutonna son haut-de-chausses pour tirer un beau quadruple d'un de ses goussets, et me le présentant, il me demanda pardon de la liberté grande, et voulut se retirer. Ce n'était pas mon compte. Je lui dis que nous ne jouions que pour nous amuser; que je ne voulais point de son argent, et que je lui jouerais les quatre pistoles dans un tour unique. Il en fît quelque difficulté; mais il se rendit à la fin, et les regagna. J'en fus piqué, j'en rejouai une autre : la chance tourna, le dé lui devint favorable; les écoles cessèrent : je perdis partie, revanche, et le tout. Les moitiés suivirent; le tout en fut. J'étais piqué; lui, beau joueur, il ne me refusa rien, et me gagna tout sans que j'eusse pris six trous ^ en huit ou dix parties. Je lui demandai encore un tour pour cent pistoles ; mais comme il vit que je ne mettais pas au jeu, il me dit qu'il était tard, qu'il fallait qu'il allât voir ses chevaux, et se retira, me demandant pardon de la liberté grande.

Le sang-froid dont il me refusa et la politesse dont il me fît la révérence me piquèrent tellement, que je fus tenté de le tuer. Je fus si troublé de la rapidité dont je venais de perdre jusqu'à la dernière pistole, que je ne fis pas d'abord toutes les réflexions qu'il y avait à faire sur l'état où j'étais réduit.

Je n'osais remonter dans ma chambre de peur de Brinon. Par bonheur, s'étant ennuyé de m'attendre, il s'était couché. Ce fut quelque consolation; mais elle ne dura pas. Dès que je fus au lit, tout ce qu'il y avait de funeste dans mon aventure se présenta à mon imagination. Je n'eus garde de m'endormir ; j'envisageai toute Thorreur de mon désastre sans y trouver de remède, et j'eus beau tourner mon esprit de toutes façons, il ne me fournit aucun expédient.

Je ne craignais rien tant que l'aube du jour : elle arriva pourtant, et le cruel Brinon avec elle. Il était botté jusqu'à la cein-

1 Au jeu de trictrac, trou désigne un arantage de douze points, marqué par un fichet qui se met dans un trou.

3S8 LES PROSATEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCt.E.

ture, et faisant claquer un maudit fouet qu'il tenait à la main : « Debout, monsieur le chevalier ! s'écria-t-il en ouvrant mes rideaux ; les chevaux sont à la porte, et vous dormez encore 1 nous devrions avoir déjà fait deux postes. Çà, de l'argent pour payer dans la maison. — Brinon, lui dis-je d'une voix humiliée, fermez le rideau. — Comment! s'écria-t-il, fermez le rideau ! Vous voulez donc faire votre campagne à Lyon? Apparemment vous y prenez goût. Et le gros marchand, vous l'avez dévalisé? Non pas? Monsieur le chevalier, cet argent ne vous profilera pas. Ce malheureux a peut-être une famille, et c'est le pain de ses enfants qu'il a joué, et que vous avez gagné. Cela valait-il la peine de veiller toute la nuit? Que dirait madame, si elle voyait ce train? — Monsieur Brinon, lui dis-je, fermez, s'il vous plaît, le rideau. « Mais, au lieu de m'obéir, on eût dit que le diable lui fourrait dans l'esprit ce qu'il y avait de plus sensible et de plus piquant dans un malheur comme le mien. «Et combien? me disail-il : les cinq cents ?Que fera ce pauvre homme ? Souvenez-vous que je vous l'ai dit, monsieur le chevalier, cet argent ne vous profitera pas. Est-ce quatre cents? trois? deux? Quoi ! ce ne serait que cent pistoles ? poursuivit-il, voyant que je branlais la tête à chaque somme qu'il avait nommée. Il n'y a pas grand mal à cela ; cent pistoles ne le ruineront pas, pourvu que vous les ayez bien gagnées. — Brinon, mon ami, lui dis-je avec un grand soupir, fermez le rideau, je suis indigne de voir le jour. » Brinon tressaillit à ces tristes paroles; mais il pensa s'évanouir quand je lui contai mon aventure. Il s'arracha les cheveux, fit des exclamations douloureuses, dont le refrain était toujours: « Que dira madame ? » Et après s'être épuisé en regrets inutiles : « Çà donc, monsieur le chevalier, me dit-il, que prétendez-vous devenir? — Rien, lui dis-je, car je ne suis bon à rien. » Ensuite, comme j'étais un peu soulagé de lui avoir fait ma confession, il me passa quelques projets dans la tête, que je ne pus lui faire approuver. Je voulais qu'il allât en poste joindre mon équipage pour vendre quelqu'un de mes habits ; je voulais encore proposer au marchand de chevaux de lui en acheter bien cher à crédit, pour les revendre à bon marché. Brinon se moqua de toutes ces propositions, et, après avoir eu la cruauté de me laisser longtemps me tourmenter, il me tira d'affaire. Les parents font toujours quelque vilenie à leurs pauvres enfants: ma mère avait eu dessein de me donner cinq cents louis; elle en avait retenu cinquante, tant pour quelques petites réparations à l'abbaye, que pour faire prier Dieu pour moi ; Briaon était chargé de cinquante

autres, avec ordre de ne m'en point parler que dans quelque pressante nécessité. Elle arriva bientôt, comme tu vois.

Voilà, pour abréger, le dénouement de cette première intrigue. Le jeu m'a favorisé jusqu'ici, car je me suis vu quinze cents louis, tous frais faits, depuis mon arrivée. La fortune est redevenue mauvaise, il la faut corriger. Notre argent est au bas ; eh bien, il faut y remédier.

Rien n'est plus aisé, dit Matta, il n'y a qu'à trouver quelque marchand de chevaux aussi dupe que celui de Lyon. Mais à propos, le fidèle Brinon n'aurait- il point encore quelque réserve pour la dernière extrémité ? La voilà, ma foi, venue, et nous ne ferions pas mal de nous en servir.

La plaisanterie serait de raison, lui dit le chevaHer, si tu savais oîi donner de la tête. Il faut de l'esprit de reste pour en vouloir fourrer partout, comme tu prétends faire. Que diable! tu veux toujours badiner, sans songer que la conjoncture est des plus sérieuses pour nous. Écoute, je vais demain au quartier général; je dînerai chez le comte de Caméran, et je le prierai de souper Etoîi? dit Matta Ici, dit le chevalier.... Tues fou,

mon pauvre ami, dit l'autre. Voici apparemment un de ces projets de Lyon. Tu sais que nous n'avons ni argent ni crédit; et, pour 1 accommoder nos affaires, tu veux donner à souper ! Esprit bouché ! dit le chevalier, est-il possible que, depuis le temps que nous sommes ensemble, il ne te soit pas venu le moindre brin d'imagination ? Le comte de Gaméran joue au quinze, et moi aussi; nous avons besoin d'argent, il n'en sait que faire; je commanderai un excellent repas, il le payera. Fais-moi parler à ton maître d'hôtel, et ne te mets en peine de de rien, hormis de quelques précautions qu'il est bon de prendre dans une occasion comme celle-ci. Comme quoi ? dit Matta. Voici comme quoi, dit le chevalier; car je vois qu'il te faut expliquer jusqu'aux choses les plus claires.

Tu commandes ici les compagnies des gardes, n'est-il pas vrai? Dès que la nuit sera venue, tu feras prendre les armes à quinze .ou vingt soldats commandés par la Place, ton sergent, et tu les posteras ventre à terre entre-ci et le quartier général. Gomment, moi....! s'écria Matta, une embuscade ! Je crois. Dieu me pardonne, que tu prétends voler ce pauvre Savoyard ! Si

c'est là ton dessein, je te déclare que je n'jen suis pas

Pauvre esprit! dit le chevalier; voici le fait. Il y a de l'apparence que nous lui gagnerons son argent: les Piémontais, honnêtes gens d'ailleurs, sont soupçonneux volontiers et défiants. Celui-ci

commande la cavalerie ; tu sais que tu ne saurais te taire, et tu es homme à lâcher quelque mauvaise plaisanterie pour l'inquiéter. S'il s'allait mettre dans la tête qu'on l'a trompé, et qu'il vînt à s'en repentir, que sait-on ce qu'il pourrait faire ? Car il est d'ordinaire accompagné de dix hommes achevai. C'est pourquoi, quelque ressentiment que la perte lui cause, il est bon de se mettre en état de n'en avoir point le démenti.

Embrasse-moi, mon cher chevalier, dit Matta, se tenant les côtés ; embrasse-moi, car tues trop merveilleux. J'étais un bon sot, moi, de croire, quand tu m'as parlé de prendre des précautions, qu'il n'y avait qu'à faire préparer une table et des cartes, ou peut-être faire provision de quelques dés de mauvaise foi ! Je ne me serais jamais avisé de faire soutenir un homme qui joue au quinze par un détachement d'infanterie ; il faut avouer que tu es déjà grand homme de guerre !

Le lendemain venu, tout alla de point en point comme le chevalier de Grammont l'avait projeté: l'infortuné Caméran donna dans le piège; on soupa le plus agréablement du monde. Matta but cinq ou six coups pour étouffer un reste de délicatesse qui l'inquiétait. Le chevalier de Grammont, brillant à son ordinaire, pensa faire mourir de rire un convié qu'il allait bientôt rendre très-sérieux; et le bon Caméran mangeait comme un homme dont les affections étaient partagées entre la bonne chère et l'amour du jeu, c'est-à-dire qu'il se hâtait de manger pour ne rien dérober au temps précieux qu'il destinait au quinze.

Le repas fini, le sergent la Place posta son embuscade et le chevalier de Grammont entreprit son homme. Il avait encore sur le cœur la perfidie du Suisse Cerise et du chapeau pointu. Gela fit qu'il s'arma d'insensibilité contre de faibles remords et quelques scrupules qui s'élevaient dans son âme. Matta, ne voulant point être spectateur de l'hospitalité violée, se mit dans un fauteuil pour tâcher de dormir tandis qu'on couperait la gorge au pauvre Caméran.

Ils ne cavaient d'abord que trois ou quatre pistoles, comme pour badiner; mais Caméran ayant été trois ou quatre' fois de reste, il cava au plus fort, et le jeu devint plus sérieux. Il fut encore de reste ; il devint orageux, les cartes volèrent par la chambre, et les exclamations éveillèrent Matta.

Gomme il avait la tête embrouillée de sommeil et chaude de vin, il se mit à rire des transports du Piémontais ; et au lieu de le consoler: Ma foi, mon pauvre comte, lui dit-il, si j'étais dans votre place, je ne jouerais plus. Et pourquoi ? dit l'autre. Je ne

IIAMILTON. 359

sais, dit-il; mais le cœur me dit que votre guignon ne changera pas. 11 faut voir, dit Caméran en demandant des cartes. Voyez donc, dit Mutta, et il se rendormit. Mais ce ne fut pas pour longtemps. Toutes les cartes étaient également malheureuses pour le perdant; il n'y rencontrait que des lardons; et en dernier, il avait beau montrer quinze, cela ne servait de rien. Nouvelles exclamations. Ne vous l'avais-je pas dit ? s'écria Matta, qui s'était réveillé en sursaut. Vous avez beau tempèler; tant que vous jouerez vous perdrez. Croyez-moi, les plus courtes folies sont les meilleures: quittez, car je me donne au diable s'il est possible que vous gagniez. Et d'oii vient? dit Caméran, qui commençait à s'impatienter. Voulez-vous le savoir ? dit Matta : ma foi c'est que nous vous trompons.

Le chevalier de Grammont, outré d'une raillerie d'autant plus mal placée, qu'elle avait quelque air de vérité: « Monsieur Matta, lui dit-il, trouvez-vous qu'il soit fort agréable pour un homme qui joue aussi malheureus.ement que monsieur le comte, de lui rompre la tête de vos froides plaisanteries? Pour moi, j'en suis si ennuyé, que je quitterais dans le moment s'il ne perdait pas tant qu'il fait. » Un homme piqué ne craint rien tant qu'une telle menace, et le seigneur Caméran, se radoucissant, lui dit qu'il n'y avait qu'à laisser parler M. Matta, si cela ne l'offensait pas; que pour lui, cela ne lui faisait aucune peine.

Le chevalier de Grammont en usa bien plus honnêtement que le Suisse de Lyon n'avait fait à son égard; car il joua sur sa parole tant qu'il voulut. Caméran lui en sut si bon gré, qu'il perdit jusqu'à quinze cents pistoles, et le paya dès le lendemain. Pour Matta, il fut grondé de la belle manière de son intempérance de langue. Toute la raison qu'en eut celui qui le réprimandait, fut qu'il y avait de la conscience à laisser tromper le pauvre Savoyard sans l'en avertir; outre, disait-il, qu'il eût été bien aise de voir son infanterie aux mains avec la cavalerie de Caméran, en cas qu'il eût voulu faire le mauvais.

Cette aventure les ayant remis en fonds, la fortune se déclara pour eux pendant le reste de la campagne; et le chevalier de Grammont, pour faire voir qu'il ne s'était saisi des effets du comte que par droit de représailles, et pour se dédommager de la perte qu'il avait faite à Lyon, commença dès ce temps-là à faire de son argent l'usage qu'on lui a vu faire depuis dans toutes les occasions. 11 déterrait les malheureux pour les secourir; les officiers qui perdaient leurs équipages à la guerre ou leur argent au jeu ; les soldats estropiés dans la tranchée; enfin

tout éprouvait sa libéralité; mais sa manière d'obliger surpassait encore ses bienfaits. Tout homme qu'on admire par ces endroits réussit partout. Connu des soldats, il en était adoré. Les généraux le trouvaient dans toutes les occasions où il avait quelque chose à faire, et le cherchaient dans les autres. Dès qu'il vit la fortune déclarée pour lui, son premier soin fut de faire restitution en mettant Caméran de part avec lui dans toutes les bonnes parties.

A Saint-Germain, le 12 août.

A mademoiselle R...

Que puis-je faire, mademoiselle, pour ne vous être plus insupportable ? J"ai honte d'être encore en vie après avoir mérité votre indignation, et après les assurances que je vous avais données dans ma dernière lettre de ne vivre plus que quelques jours : mais ce qu'il y a de plus extraordinaire à mon aventure, c'est que la violence du désespoir, qui fait chercher aux autres des solitudes pour gémir, des arbres pour se pendre et des rochers pour se précipiter, m'a conduit au beau milieu de Sceaux, le même jour que la danse, la comédie, la musique, les feux d'artifice et toutes les beautés de l'univers, excepté celles de votre famille, s'y étaient rassemblées pour la fête de Châtenet. Je fus d'abord tenté d'en troubler la célébration par quelque événement tragique; car, croyant bien que je ne trouverais jamais une plus belle occasion de me punir et de signaler mon repentir, j'étais sur le point d'assembler la compagnie autour de moi, de leur dire que vous étiez la plus charmante personne du monde, et moi le plus grand coquin ; et, après vous avoir nommée trois fois, avec trois horribles soupirs, de me donner trois coups d'épée, tout au milieu du cœur : mais faisant réflexion que je suis à vous absolument, j'ai cru que je ne devais pas me tuer sans votre permission, et qu'en attendant que vous eussiez la bonté de me l'accorder, je ne ferais pas mal de donner toute mon attention aux magnilicences de cette fête, pour vous en faire une espèce de relation : mais comme ces récits demandent un peu d'ornement, et que je suis dans une situation trop déplorable pour la poésie française, trouvez bon, mademoiselle, que dans les endroits où il sera question de vers, j'appelle quelque muse d'Angleterre à mon secours ; car avant que de vous parler des préparatifs et du spectacle, il est bon de vous nommer les prin-

cipaux de ceux qui s'étaient rendus à Sceaux pour y assister : c'étaient monsieur le duc, mademoiselle d'Enghien, monsieur le comte d Harcourt, autrefois abbé de ce nom ; madame sa femme, madame la duchesse d'Albemarle, recommandable par son érudition ; monsieur le duc et madame la duchesse de Nevers avec mademoiselle leur fille, madame la duchesse de la Ferté et madame de Mirepoix, madame la duchesse de la Feuillade, madame la duchesse de Quintin, madame la comtesse de Dreux, madame de la Vieuville, madame la comtesse de Lussan, madame la marquise de Moras, madame la comtesse d'Artagnan, monsieur le duc de Coëslin, monsieur le président de Mesmes, monsieur le marquis de Laffay, monsieur le baron de Ricousse, monsieur Carill, gentilhomme anglais, et monsieur de Firmacon. Remarquez, s'il vous plaît, mademoiselle, que cette liste n'est qu'un très-petit dénombrement de ceux qui étaient priés, et que la cour ordinaire de madame du Maine, avec l'ordre entier de la Mouche, dont je ne parle point, étaient de la fête. Toute cette compagnie partit dimanche, neuvième du mois, à une heure après midi, pour se rendre à Châtenet, distant de Sceaux environ de quinze stades. Il se trouva des voitures toutes prêtes pour la compagnie que je viens de nommer. Madame la duchesse de la Ferté, qui, par hasard , m'aimait ce jour-là, me fit l'honneur de me mettre, avec elle et madame de Mirepoix, dans une calèche ouverte, où deux personnes des plus minces dans la saison la plus froide seraient en danger de s'étoulîer.

Il faut avouer que les faveurs du beau sexe seraient bien précieuses si elles étaient plus durables : les dames qui m'avaient distingué par cette préférence s'en repentirent apparemment, car elles dirent que j'avais été de très-mauvaise compagnie pendant le voyage. Si je voulais vous mander en détail ce qu'il y avait de rare et de magnifique dans la célébration de cette fête, je n'aurais jamais fait. Imaginez-vous que le premier spectacle qui se présenta lorsque tout le monde fut arrivé, fut une galerie de plain-pied au jardin, dans laquelle il y avait une table de vingt-cinq couverts, où vingt-cinq dames, plus belles les unes que les autres, se placèrent; dans la même galerie, une autre table de dix-huit ou vingt couverts fut servie en même temps pour monsieur le duc, monsieur le duc du I\îaine, et pour une partie des hommes ; mais il faut voir de quelle magniticence, de quelle profusion et de quelle délicatesse tout cela fut servi.

C'est la vérité, mademoiselle ; car il ne faut pas vous imaginer

qu'il n'y ait que vous autres Anglaises qui ayez des yeux brillants et des teints fleuris. Toutes ces dames paraissaient autant de déesses qui s'étaient mises t\ la table pour prendre une tasse de nectar et quatre doigts d'ambroisie. A la droite de Son Altesse était madame de Nevers, à sa gauche madame de la Feuillade.

Si je louais chacune de ces divinités autant qu'elle le mérite, je ferais un poëme au lieu d'une lettre...

Au sortir de la table, on se mit à jouer pendant que tout se préparait pour la comédie. La salle où elle fut représentée était au milieu du jardin ; c'était un grand espace couvert et environné de toiles, où l'on avait élevé un théâtre, dont les décorations étaient entrelacées de feuillages verts, fraîchement coupés, et illuminées d'une prodigieuse quantité de bougies. La pièce, en trois actes, est de monsieur de Malezieux; elle était mêlée de danses, de récits et de symphonies ; et, afin que vous ne puissiez douter qu'elle ne fût représentée dans toute sa perfection, vous saurez que madame la duchesse du Maine y jouait, mademoiselle de Moras, monsieur de Malezieux, monsieur Grom, monsieur Landais, monsieur Dampierre, monsieur Caraman, et un officier de l'artillerie, dont j'oublie le nom, en étaient les acteurs. Pour les intermèdes, c'étaient Balon, Dumoulin et les Allards qui formaient les entrées ; les paroles du prologue et des récits étaient de monsieur de Nevers pour l'italien, et de monsieur de Malezieux pour le français, excellemment mises en musique par Matair, et le tout exécuté par les voix et les instruments de la musique du Roi. Le spectacle dura trois heures et demie, sans ennuyer un moment; et il est vrai qu'il fut interrompu, vers le milieu de la représentation, par un laquais de madame d'Albemarle, qui, pendant qu'on était le plus attentif et qu'on suait à grosses gouttes, fit lever tout le monde, pour porter une coiffe et une écharpe à sa maîtresse, de peur du serein : Dieu sait les bénédictions qu'on donnait à son laquais et à la délicatesse de son tempérament. Le souper fut encore plus magnifique que le premier repas : les dames s'y présentèrent avec les mêmes charmes, et quelque chose de plus. Les applaudissements fournirent les premiers entreliens; on se mit de bonne humeur; les faiseurs d'impromptus ajoutèrent quelques plats de leur façon à ceux de l'entremets; monsieur de Nevers commença, un homme qu'on prit pour moi poursuivit et ne fit rien qui vaille. Je ne vous envoie pas ces ouvrages, parce que vous avez assez mal reçu ceux que je vous ai déjà envoyés. Après

le souper, on tira force fusées, et à une heure après minuit le bal commença. Je ne vous dirai point à quelle heure il finit, car je me retirai à la petite pointe du jour, qu'on ne faisait que commencer les contredanses. Je regagnai Sceaux, j'y dormis deux heures, et, quand j'en fus parti, je ne doute pas qu'on ne dansât encore à Châtenet. Voilà, mademoiselle, le récit abrégé d'une fête que vous trouverez beaucoup plus circonstanciée dans le premier Mercure.

I^ettre de AI. le comte de Cirammont à monseig^neur le duc de Berry.

Monseigneur,

Les grandes douleurs sont muettes ; ainsi je n'ai pu vous marquer plus tôt l'affliction que j'ai eue de votre départ ; mais la philosophie, comme vous savez, monsieur, est d'un grand secours dans ces extrémités ; elle m'a un peu remis, et je prends la liberté de vous écrire, pour vous apprendre (car je ne sais point flatter) que tout ne vous regrette pas tant ici que fait le comte de Grammont. Le peu de gibier qui reste dans les lieux où vous avez coutume de chasser regarde votre absence comme une bénédiction, et cène sont que feux de joie paviniles perdrix de la plaine ; le Roi ne saurait plus monter à cheval sans être accablé d'une foule de lièvres et de lapins, qui lui présentent des placets contre vous. Un petit lapereau, estropié d'un pied, se mit à genoux, pour demander justice de toute sa famille *, que vous aviez tuée dans un jour. Je ne le sais que par le bruit commun ; mais voici ce que je sais par moi-même : je me promenais l'autre jour dans le parc (selon ma coutume), rêvant à toutes les qualités qui vous rendent aimable. Quoi, disais-je, ce jeune prince, qui a tant de bontés pour moi, sera donc absent trois ou quatre mois; c'est

pour en mourir Au contraire, c'est le moyen de vivre, me dit

un faisan blanc comme neige, qui m'aborda dans ce moment. — Oh ! oh ! lui dis-je, et qui vous a, s'il vous plaît, appris à parler ? — Le gros perroquet de madame Dudicour, me dit-il, qui était fort de mes amis. — Et d'où vient que vous êtes blanc ? lui disje. — C'est que je porte le deuil d'un frère que le prince dont vous parlez tua quelque temps avant son départ. Vous savez,

1 Demander justice de quelqu'un, signifie le contraire de ce qu'Hamilton veut dire ici.

poursuivit-il, que la volatile ne porte point autrement le deuil, et que tous les cygnes ont fait vœu de porter le deuil et de chanter en mourant, pour honorer la mémoire des cygnes duMéandre. — Voilà, lui dis-je, de beaux contes. Mais que souhaitez-vous de moi ? — Je voudrais, me dit- il, comme vous aimez à rendre de bons offices, et que le Roi vous écoute avec bonté, que vous voulussiez le supplier très-humblement de donner quelque royaume à monseigneur de Berry, où il pût, depuis le matin jusqu'au soir, tuer les faisans ses sujets, pour laisser ici en repos ceux du roi sou grand-père.

Voilà, monseigneur, la commission que m'a donnée le pauvre faisan du parc de Versailles. Voyez si vous voulez que je m'en charge . En attendant vos ordres, je suis avec un profond respect, monseigneur, etc.

LA FAYETTE (Marie-Madeleine Pioché de la Vergne,

COMTESSE de) ( 163]:-1693)

Après les mémoires romanesques dont Hamilton nous offre le plus agréable modèle, nous étudierons le roman proprement dit avec madame de la Fayette qui sut lui donner un nouveau tour et se tirer du pair d'avec tous les auteurs de son temps par deux courtes Nouvelles où elle eut le mérite de mettre le sentiment à la place des aventures, de substituer l'intérêt aux prodiges, d'attendrir au lieu de chercher uniquement à étonner. Le peu que nous dirons de ces Nouvelles et des autres productions de madame de la Fayette suffira pour justifier l'éloge de Boileau qui l'appelait « la femme de France qui avait le plus d'esprit et qui écrivait le mieux. »

Marie-Madeleine Pioché de la Yergne, née en mars 163i, eut pour père Aymard de la Vergne, maréchal de camp et gouverneur du Havre. C'était un homme de mérite, instruit et spirituel, qui dirigea lui-môme la première éducation de sa fille. Il fut secondé par sa femme (née de Péna), qui était de Marseille, et comptait quelque troubadour lauréat parmi ses aïeux. Ménage et le P. Rapin lui enseignèrent la langue latine dans laquelle elle fit des progrès surprenants. (c Trois ans après que madame de la Fayette eut commencé d'apprendre le latin, nous ditSegrais, elle en savait déjà plus que M. Ménage el que le père Rapin, ses maîtres K » Elle eut de bonne heure une lecture rare. Elle affectionnait particulièrement les poètes. Toute sa vie elle conserva une inclination marquée pour certains auteurs, comme Horace, Virgile, Montaigne. C'était assez bien choisir, et donner une preuve de cette solidité de goût qui sera son cachet. Le docte Ménage, que ses belles ccolières rendaient trop sensible, était en extase devant les mérites de mademoiselle de la Vergne. Tl la chanta, en français, en italien, en vers latins de toutes formes, sous le nom de L'jvenm, peut-être aussi en grec, sous le nom d'Amaryllis, et eut pour elle toute sa vie une tendre admiration qu'elle mit une certaine coquetterie maligne à encourager, quand elle fut mariée ou veuve.

Le \'6 février 1655, à l'âge de vingt-deux ans, mademoiselle de la Vergue épousa François Motier, comte delà Fayette, frère de Louise de la Fayette, cette fille d'honneur d'Anne d'Autriche, qui succéda à madame

' Segraisicma, p. 15. Paris, 1721.

d'Hautefort dans l'affection et la faveur de Louis XIII. Cette famille était depuis longtemps célèbre ; les la Fayette s'étaient distingués aux journées de Poitiers, de Saint-Qaentin, de Cognac, deMoncontour. Madame de la Fayette perdit son mari au bout de quelques années, après en avoir eu un fils dont elle soigna l'éducation avec intelligence et amour.

Vers l'année 1065, elle choisit pour ami de cœur M. de la Rochefoucauld, âgé déjà de cinquante- deux ans. Si la sévérité de la morale peut trouver à redire à cette relation, commencée peut-être dès le vivant de M. de la Fayette, la décence, la constance, le dévouement, la justifièi'ent ou l'excusèrent aux yeux du monde. Elle chercha dans l'étude et dans la composition de gracieux ouvrages la principale distraction de sa vie presque constamment retirée. La tournure méditative et rêveuse de son esprit la portait vers le roman sérieusement étudié ; elle y trouva la gloire, mais seulement après plusieurs essais d'un mérite secondaire.

Madame de la Fayette débuta dans le roman en 1660, par une petite nouvelle historique intitulée la Princesse de M.ont'pensier. L'auteur, pour ne pas manquer au respect dû à un illustre nom, et à la considération à laquelle elle était obligée pour les éminentes personnes qui sont descendues de ceux qui l'ont porté, a soin d'avertir que « cette histoire n'a été tirée d'aucun manuscrit qui nous soit demeuré du temps des personnes dont elle parle. Ayant voulu, pour son divertissement, écrire des aventures inventées à plaisir, elle a jugé plus à propos de prendre des noms connus dans nos histoires que de se servir de ceux que l'on trouve dans les romans, croyant bien que la réputation de madame de Montpensier ne serait pas blessée par un récit effectivement fabuleux. »

L'intérêt du récit se soutient assez bien, les mœurs sont représentées avec vérité ; le style est net et coulant ; du reste l'ensemble du livre n'offre rien de tranché ni d'éminent.

Le progrès n'est pas encore très-marqué dans son second roman, Zaîde, publié en 1671 sous le nom de Segrais, ancien gentilhomme ordinaire de mademoiselle de Montpensier, qui, ayant quitté le service de cette princesse à l'occasion de ses projets de mariage avec Lauzun, avait accepté un logement chez madame de la Fayette, à laquelle il fit goûter le genre des Nouvelles espagnoles qu'il s'occupait alors à traduire ou à imiter. Segrais a lui-même avoué que s'il eut quelque part à Zaîde, ce fut seulement pour la dispositio7i du roman K Du reste la nouvelle de madame de la Fayette ne diffère guère de celles de Segrais pour le fond et pour la forme. Elle a de grands rapports aussi avec VAstrée et avec les romans de mademoiselle de Scudéri.

« Loin d'avoir réformé les romans en billets de Scudéri et de la Calprenède,

1 Segraisiana,

a dit un judicieux écrivain, Zaïde n'en est qu'un diminutif. Même échafaudage romanesque; une situation ingénieuse, mais sans vérité; absence de couleurs locales ; surcharge d'épisodes; ignorance absolue des mœurs musulmanes; sentiments distillés à l'hôtel de Rambouillet; dialogues sans fin, qui ressemblent à l'amour comme des plaidoyers de collège ressemblent à l'éloquence; enfin, je m'en accuse, de la Cléopdtre à Zaïde, je n'ai senti que le passage du genre assommant au genre ennuyeux '. »

On paraît, à l'époque, n'avoir pas senti cet ennui, à en juger seulement par le témoignage du célèbre Huet que Ménage avait mis en rapport avec madame de la Fayette, et qui publia comme Discours préliminaire de Zaïde son Traité de Vorigine des romans ; ce qui faisait dire à madame de la Fayette : « Nous avons marié ensemble nos enfants. »

Ce que Zaïde a de meilleur, c'est le style. Comme dans les autres ouvrages de madame de la Fayette, il est clair, sans recherche et sans emphase, correct et parfois élégant. L'auteur le soigna scrupuleusement. « Après que ma Zaïde fut imprimée, dit Segrais, madame de la Fayette en fit relier un exemplaire avec du papier blanc entre chaque page afin de la revoir tout de nouveau et d'y faire des corrections, particulièrement sur le langage; mais elle ne trouva rien à y corriger mèiîie en plusieurs années, et je ne pense pas que l'on y puisse rien changer, même encore aujourd'hui *. »

Par son premier essai madame de la Fayette ne détrôna donc pas mademoiselle de Scudéri ; elle ne fit même, avec certaines modifications, que la continuer.

Avec la Princesse de Clêves, terminée en 1672, mais mise au jour seulement le 13 mars 1678, une nouvelle manière apparaît enfin. Plus rien dans cette création originale qui ressemble à ces romans d'intrigue si longuement filés, si savamment enchevêtrés, et terminés par de si grandes catastrophes, qui firent la gloire des Gomberville, des la Calprenède, des Scudéri. Plus de fadeurs, plus de grandes phrases, plus de conversations et de disputes interminables. On n'y fait plus de l'amour une science qui a ses principes et sa méthode; on n'y soutient plus thèse sur l'amour avec toutes les formes de la scolastique. Le plus grand mérite du chef-d'œuvre de madame de la Fayette n'est pas dans l'invention ; les événements y sont peu nombreux, et il attache par des moyens très-simples. Partout le jeu des situations y sort, pour ainsi dire, du sein de la vraisemblance. Le cœur y parle seul ; le langage touchant mais dangereux des affections passionnées y est joint, pour la première fois, à la peinture des mœurs brillantes de la chevalerie; les plus intimes et les plus insaisissables nuances du sentiment y sont rendues avec une vérité saisissante pour tout homme quia vécu et observé; la décence y est

1 Lemontey, Notice sur madame de la Fayette, t. III des Œuvres. * Segraisiana, p. C6.

constamment observée avec un tact exquis; enfin la noblesse des caractères laisse fortement empreinte dans les âmes l'idée de la beauté morale : voilà pourquoi il se fait lire avec un intérêt irrésistible.

a La véritable gloire de madame de la Fayette^ dit Lemontey, repose sur la Pnricesse de Clèves, parce que ce livre est une création qui a cliangé une branche de la littérature. Scarron et son Roman Comigiie avaient bien déjà décrédité la verbeuse famille du Cyrus et de la Cassandre; mais un pas plus difficile restait à faire ; il fallait remjjlacer ces éternelles rapsodies, et ce fut la Princesse de Clèves qui ouvrit la nouvelle carrière qu'attendaient les bons esprits. On vit pour la première fois un cadre simple rempli d'une action intéressante. Les combats de l'amour dans le cœur d'une femme honnête offrirent un tableau naturel, passionné, touchant, traité avec grâce et délicatesse, et s'emparant du lecteur par un trouble délicieux. Le succès en fut général, et pénétra dans les mœurs. Jusque vers le temps des romans de Crébillon, les noms de M. de Nemours et de madame de Clèves firent autorité dans les affaires de cœur à la ville comme à la cour. Cent fois cette aimable composition a servi de modèle, et je ne pense pas qu'elle ait encore été surpassée. On doit y rapporter toutes les louanges que Voltaire et la Harpe ont prodiguées à l'auteur 1. )'

Avec madame de la Fayette le roman est donc renouvelé pour la vérité des situations, pour la sobriété et la rapidité du récit, pour l'expression juste et profonde de la passion ; il faut ajouter pour la peinture naïve de la nature extérieure. Depuis longtemps on ne savait pkis guère voir la nature qu'à travers la mythologie, on n'en parlait qu'avec des formes mythologiques. Madame de la Fayette regarde la nature elle-même dépouillée de tous ses voiles ; elle la sent et la rend avec simplicité, sans aucune réminiscence grecque ou latine. « La première trace d'attention aux choses de la nature que j'ai trouvée dans les livres qu'on lit, a dit un homme d'un très-fin esprit, c'est cette rangée de saules sous laquelle se réfugie le duc de Nemours, réduit au désespoir par la belle défense de la princesse de Clèves ^ » On avait bien prêté quelque attention aux choses de la nature avant madame de la Fayette; le grand mérite de l'auteur de la Princesse de Clèves est dans la vérilé et la modération antiques de ses peintures. Môme éloge à donner aux descriptions ; on y consacre aujourd'hui de longues pages : pour peindre la beauté de son héroïne, madame de la Fayette parlera seulement de ses cheveux confusément rattachés, de ses yeux un peu grossis par des larmes, et quelques traits semblables.

Tous les critiques ne font qu'un écho pour louer le style, comme les idées, les sentiments et les peintures de la Princesse de Clèves.

« La langue, dit Sainte-Beuve, en est également délicieuse, exquise de choix, avec des négUgences et des irrégularités qui ont leur grâce, et que

1 Lemontey, Notice sur madame de la Fayette.

2 Stendhal, Mém. d'un touriste.

Valincourt n'a notées en détail qu'en les supposant dénoncées par un grammairien de sa connaissance, et avec une sorte de honte d'en faire un reproche trop direct à Taimable auteur. Je n'y distingue que deux locutions qui ont vieilli. « Le roi ne survécut guère le prince son fils ; » et : « Milord Courlenay était aussi aimé de la reine Marie, qui l'aurait épousé du consentement de toute l'Angleterre, .w«.< qiCelle conjuit que la jeunesse et la beauté de sa sœur Elisabeth le touchaient davantage que l'espérance de régner, pour si ce n'est qu'elle connut, etc.; cette dernière locution revient plusieurs fois i. »

La signature, le privilège du roi, le fond même du livre, avaient bien pu faire attribuer Zai'le à Segrais. On fit aussitôt honneur de la Princesse de Cléves à l'auteur véritable, qui, du reste, s'était fait connaître à l'avance par des lectures confidentielles. On ne douta pas que M. de la Rochefoucauld qui, s'il « n'avait pas étudié, avait un bon sens merveilleux et savait parfaitement bien le monde ^, » n'eût aidé son amie de son goût et de son expérience; mais madame de la Fayette n'en obtint pas moins toute la gloire qu'elle méritait. On ne s'entretint plus, dans les conversations, dans las lettres, dans les rencontres, que du nouveau roman. Madame de Sévigné, qui se laissait prendre d'un si vif et si naïf intérêt au.x longs romans de la Calprenède, de mademoiselle de Scudéri et tutti quanti, n'en fut pas guérie par la. Princesse de Clêvcs, mais elle sut reconnaître et sentir la supériorité de la Nouvelle historique de son amie. Elle aimait à faire partager aux autres l'admiration que lui causait ce roman d'un genre si nouveau, et, dans une lettre qui est la seule, peut-être, où elle rappelle que madame de la Fayette est auteur, l'incomparable épistolière trace un tableau de la lecture qu'elle en fit à de graves chanoines. Bussy sut, comme sa cousine, apprécier la Princesse. « Je sors présentement d'une quatrième lecture de la Princesse de Clèves, et c'est le seul ouvrage de cette nature que j'aie pu lire quatre fois ^, » écrivait Fontenelle, l'année môme où fut publiée la charmante nouvelle.

Un roman d'amour, quelle que soit la réserve de l'auteur, ne prêle guère à des extraits classiques. Cependant nous avons pu détacher de la Princesse de Clèves une page parfaitement innocente qui permettra de juger du style de cette nouvelle célèbre.

Outre ses romans '', madame de la Fayette a laissé quelques esquisses historiques. La plus importante est VHistoire de madame Henriette d^Anuleterre, première femme de Piiilippe de France, duc d'Orléans, ouvrage publié longtemps après la mort de l'auteur, et dont la première édition parut en Hollande, en 1720. Madame de la Fayette,

' La Bruyèri' et la Rochefoucauld, etc., p. 92.

2 Segraisiraia, p. 15.

^ Lettre imprimée dans le Mercure galant, mai 1678.

'♦ Nous n'avons point parlé de la Comtesse de Tende, à cause du peu d'importance de cette très-courte nouvelle, et aussi parce (juc nous n'en n'avons ])U établir avec certitude l'authenticité, non plus que la date de la première édition.

PnosATEiT.s nu .'cvn* sit:cLE. I. 24

dans les premiers temps de son mariage, allant au couvent des Filles de Sainte-Marie de Chaillot v siter sa belle-sœur, l'ex-favorite de Louis XIII, avait eu fréquemment l'occasion d'y voir la princesse Henriette d'Angleterre auprès de la reine Henriette de France, la veuve de Charles I", alors retirée dans ce monastère. La jeune princesse prit madame de la Fayette en amitié. Quand elle fut mariée au frère du roi et devenue le plus brillant ornement de la cour, elle accorda ses entrées particulières chez elle à celle dame, son aînée de dix ans, lui permit de la suivre partout, quoiqu'elle n'eût aucune charge dans sa maison, et la traita avec assez de familiarité pour la faire regarder, quelque temps, comme sa favorite. Après avoir honoré madame de la Fayette des confidences les plus intimes, la duchesse d'Orléans l'engagea elle-même à les rédiger en forme d'histoire.

Lemontey a jugé peu favorablement cette Histoire d'Henriette d'Angleterre. Il l'a appelée un « tableau pâle et monotone de noirceurs et de galanteries, qui donne une fâcheuse idée de l'intérieur de cette cour au temps de sa plus grande splendeur. « Un grand critique de nos jours nous paraît plus équitable quand il dit :

« Madame de la Fayette a donné de Madame Henriette la pins agréable liistoire, et telle que toute femme délicate, et née princesse par le cœur, la peut souhaiter. C'est un récit écrit d'après une confidence^ et destiné à celle même qui a raconté, qui sourit en se revojant si justement^ si légèrement peinte, et qui, avec une douce malice, prend à quelques endroits la plum'j pour y retoucher. Madame, après son dîner, aimait à se coucher sur des carreaux; elle s'approchait de madame de la Fayette, « en sorte que sa tête était quasi sur ses genoux^ » et, dans cette position familière et charmante, elle lui racontait le détail de son cœur, ou elle en écoutait l'histoire écrite d'après elle, et elle se regardait au miroir que son amie lui en offrait. Quand on lit aujourd'hui cette histoire si fine, si courue, si touchée à peine, si arrêtée à temps, on a besoin de quelque letonr d'imagination pour en ressaisir toute la grâce et en recréer lenchantemeiu II y règne comme un léger duvet des fruits dans leur première fleur, qui s'efface si vous appuyez i. »

Le style de l'Histoire d'Henriette d'Angleterre est d'une facile et agréable simplicité. Ou y pourrait relever un certain nombre de négligences, comme dans cette phrase ; « Elle lui fit paraître tant de passion, et rompit si entièrement toutes les contraintes où la reine mère et le cardinal la tenaient, que l'on peut dire qu'elle contraignit le roi à l'aimer » (I""" part., année i6o9.) Pures vétilles qui n'ôtent rien au charme doux de cette lecture.

On lit également avec intérêt et avec profit le second travail historique de madame de la Fayette.

« Les Mémoires de la cour de France pour les années 1688 et 1G89, dit Sùnte-Beuve, se font remarquer par la suite, la précision et le dégagé du

' Sainte-Beuve, Causer., 19 juill. 1852.

récit: aucune divagation, presque aucune réflexion; un narré vif. empressé, attentif; une. intelligence continuelle. L'auteur d'un tel écrit était certes un esprit capable d'afl'aircs positives. »

Madame de la Fayette montra cette intelligence des affaires dans toute sa vie privée, et particulièrement en réparant le désordre de la fortune de M. de la Rochefoucauld.

Tous ceux qui aiment les grâces de notre langue, et surtout la netteté et le naturel du style, doivent lire les moindres pages qui nous restent de madame de la Fayette. Dans le petit nombre de ses lettres qui ont été publiées, on reconnaît la plume qui a écrit la Princesse de Cléves et l'Histoire cVUenriette d'Angleterre. Ce n'est pas la grâce légère, la vivacité, l'éclat, ni la négligence abandonnée, toujours si charmante de madame de Sévigné. La conversation de madame de la Fayette n'était pas aussi brillante ni aussi vive que celle de plusieurs femmes d'esprit de son temps ; trop de sérieux la faisait quelquefois paraître froide ; le ton général de sa correspondance est de môme grave et souvent austère; mais toujours elle écrit, comme elle parlait, avec une élégante et ingénieuse précision. Dans ses lettres, comme dans ses meilleurs ouvrages, elle met en pratique sa maxime que « la suppression d'une ligne vaut un louis d'or, et celle d'un mot vingt sous. )>

Les plus intéressantes comme les plus nombreuses de ces lettres sont celles qu'elle adressa à madame de Sévigné pendant son séjour en Provence, chez sa fille. Madame de Sévigné se plaint souvent de la paresse de son amie à lui répondre; écrire aussi souvent et avec autant de soin qu'elle le faisait, c'était cependant faire preuve de bonne volonté, dans son déplorable état de sanlé, continuellement tourmentée par les vapeurs, les fièvres, la migraine.

Le mérite des lettres publiées fait vivement regretter qu'un plus grand nombre soit demeuré jusqu'à maintenant inédit '.

Pour avoir fait connaître, autant que nous le pouvons ici, madame de la Fayette, il nous reste à dire quelques mots sur sa nature morale.

Madame de la Fayette avait dans le caractère quelque chose d'austère et de triste, qu'elle devait surtout à la maladie et aux souffrances dont toute sa vie fut affligée. Elle était assez encline à juger peu favorablement les hommes. Somaize, dans le portrait flatteur qu'il a tracé d'elle sous le nom de Féliciane, avoue qu'elle « était un peu railleuse » ; « mais, ajoute t-il, elle raille de si bonne grâce qu'elle se fait aimer de t;eux qu'elle traite le plus mal, ou du moins qu'elle ne s'en fait pas iiaïr. » Surtout pour les personnes de son sexe, ses appréciations, on l'a déjà remarqué, sont presque toujours sévères et souvent peu bien-

' M. Cousin parle d'une correspondance inédite de madame de la Fayette, vendue à Sens, en 1849, laquelle se compose d'environ cent soixante-seize lettres, et parcourt presque toute la vie de cette dame célèbre. {Lettres nouvellps (le madame de Longueville. — Revue des Deiiv Moîidi's, (,' série, t. XI, p. 405.)

372 Li:S PROSATEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

veillantes. Son bon sens et la solidité de son esprit, joints à un certain fonds d'Iiiimeur, la rendaient trop clairvoyante sur les défauts. Elle ne s'aveuglait pas sur les siens propres, et permettait volontiers qu'on les lui remontrât. <( Madame de la Fayette, rapporte Segrais, me disait que de toutes les louanges qu'on lui avait données, rien ne lui avait plu que deux choses que je lui avais dites : qu'elle avait le jugement au-dessus de son esprit, et qu'elle aimait le vrai en toutes choses et sans dissimulation '. » Le même écrivain, dont les Mémoires oflfrent les plus abondants et les plus sûrs renseignements sur madame de la Fayette, fait cette observation : « Dire d'une personne qu'eue est vraie, c'est faire entendre qu'elle est simple et naturelle. Lu Rochefoucauld trouva cette heureuse expression pour louer et peindre en même temps le caractère de madame de la Fayette ^. » Madame d' Sévigné témoigne aussi que son amie était très vraie et très-franche : aussi fallait-il la croire sur parole : « Elle n'aurait pas donné le moindre titre, ajoute Segrais, à qui que ce fût, si elle n'eût été persuadée qu'il le méritait; et c'est ce qui a fait dire à quelqu'un qu'elle était sèche quoiqu'elle fût délicate ^ «

Madame de la Fayette ne chercha jamais à briller sur le grand théâtre. Très-considérée de Louis XIV, à peine put-elle, à de longs intervalles, se décider à paraître à la cour. Point de goûts plus modérés que les siens. « C'est assez que d'être, » disait-elle. « Madame de la Fayette, ajoute Segrais, entendait par là que pour être heureux, il fallait vivre sans ambition et sans passions, au moins sans passions. » On ne peut pas dire de l'amie intime de la Rochefoucauld qu'elle sut vivre sans passions; au moins ne manqua-t-elle jamais au\ lois de la décence extérieure, et mérita-t-elle ainsi que sa vie fût jusqu'à la fin entourée d'une auréole de considération et d'estime. Gouiville est le seul peut-être qui ait parlé défavoraldement de son caractère, un peu par jalousie de l'intimité de cette dame avec M. de la Rochefoucauld dont il aurait voulu partager seul la confiance. Racontant un mince démêlé d'intérêt qu'il eut avec elle, il lui prête des vues égoïstes et de petits manèges sournois qui jurent singulièrement avec l'idée que tous les contemporains nous donnent de la sincérité et de l'élévation de son âme. A l'en croire, la vanité était aussi l'un des principaux mobiles de ses actions. Selon lui :

« Madame de la Fayette présumait extrêmement de son esprit, et s'était, proposé de remplir la place de madame la marquise de Sablé, à laquelle tous les jeunes gens avaient accoutumé de rendre de grands devoirs, parC'.; qu'après les avoir un peu façonnés, ce leur était un titre pour entrer dans l" monde; mais cela ne réussit pas parce que madame de la Fayett^ ne voulut, pa-^ donner son temps à une chose si peu utile ■''. "

1 Segraisiatia, p. -15.

ï IbiiL, p. .36.

'■.Ihid., p. 77.

^ Mémoires de Gourville. Vsistordam, 1782, t. II. p. 171.

La FAYETTE. 373

Madame de Coulanges, cette grande amie et appréciatrice de madame de la Fayette, avait bien raison de passer cet endroit des Métitoires de Gour\ille, et tout ce qui le précède et le suit, chaque fois qu'elle les lisait. Elle avait droit d'y voir une regrettable malignité. Au rapport de Segrais, madame de la Fayette disait : « Celui qui se met au-dessus des autres, quelque esprit qu'il ait, se met au dessous de son esprit *. » Ces seuls mots ne réfutent-ils pas le jugement de Gûurville ? Des appréciateurs équitables et éclairés disent bien aussi que madame de la Fayette aurait voulu tenir le haut bout delà société spirituelle dans Paris, et remplacer les Rambouillet, les Sablé, les t'.hoisy, prétention à laquelle s'opposaient sa déplorable santé et l'instabilité de son humeur conséquence de sa mauvaise santé. Mais que signifie ce reproche, adressé à une femme qui ne pouvait point ne pas sentir la supériorité de son esprit ?

La société de M. de la Rochefoucauld était devenue pour madame de la Fayette un bien sans lequel la vie ne pouvait plus avoir que de lamertume pour elle déjà si triste et si souffrante. Aussi, quand il fut mort, se trouva-t-elle la plus malheureuse des femmes. Sympathij^ant de cœur à cette grande douleur, madame de Sévigné écrivait à sa liUe :

« Où madame la Fayette retrouvera-t-elle nn tel ami, une telle société, une pareille douceur, un agrément, une confiance, une considération pour elle et j)Onr son fils? Elle est infirme, elle est toujours dans sa chambre, elle ne court point les rues. M. de la Rochefoucauld était sédentaire aussi; cet état les rendait nécessaires l'un à l'autre, et rien ne pouvait être comparé h la confiance et aux charmes de leur amitié. Songez-y, ma fille, vous trouverez qu'il est impossible de faire une perte plus considérable, et dont le temps puisse moins consoler. Je n'ai point quitté cette pauvre amie tous ces jours-ci; elle n'allait point faire la presse parmi cette famille ; en sorte qu'elle avait besoin qu'on eût pitié d'elle 2. »

Quelques semaines plus tard, madame de Sévigné écrivait encore :

o Je ne crois pas en vérité que madame de la Fayette se console ; je lui suis moins bonne qu'une autre ; car nous ne pouvons nous empêcher de parler de ce pauvre homme, et cela la tue, tous ceux qui lui étaient bons avec lui perdent leur prix auprès d'elle 2. »

Dès lors elle ne cessa de languir et de se plaindre d'être de celles qui traînent leur misérable vie jusqu'à la dernière goutte d'huile. Elle finit la sienne en mai 1693, avec courage, et dans des sentiments religieux qu'elle n'avait pas toujours suffisamment montrés.

' Segraisiana, p. 58.

- Lettre à madame de Grignan, 17 mars 1680.

•' A la même, 12 avril.

Fragrment de la Princesse de Clèves.

. . . Madame de Mercœurles reçut avec beaucoup de joie, et ne pensa qu'à les divertir et à leur donner tous les plaisirs de la campagne. Comme ils étaient à la chasse à courir le cerf, M. de Nemours s'égara dans la forêt. En s'enquérant du chemin qu'il devait tenir pour s'en retourner, il sut qu'il était proche de Coulommiers ; à ce mot deCoulommiers, sans faire aucune réflexion, et sans savoir quel était son dessein, il alla à toute bride du côté qu'on lui montrait. Il arriva dans la forêt et se laissa conduire au hasard par des routes faites avec soin, qu'il jugea bien qui conduisaient vers le château. Il trouva, au bout de ces routes, un pavillon dont le dessous était un grand salon accompagné de deux cabinets, dont l'un était ouvert sur un jardin de fleurs, qui n'était séparé de la forêt que par des palissades, et le second donnait sur une grande allée du parc. Il entra dans le pavillon, et il se serait arrêté à en regarder la beauté, sans qu'il vit ^ venir par cette allée du parc M. et madame de Clèves, accompagnés d'un grand nombre de domestiques. Comme il ne s'était pas attendu à trouver M. de Clèves, qu'il avait laissé auprès du roi, son premier mouvement le portait à se cacher : il entra dans le cabinet qui donnait sur le jardin de fleurs, dans la pensée d'en ressortir par une porte qui était ouverte sur la forêt ; mais, voyant que madame de Clèves et son mari s'étaient assis sous le pavillon, que leurs domestiques demeuraient dans le parc, et qu'ils ne pouvaient venir à lui sans passer dans le lieu où étaient M. et madame de Clèves, il ne put se refuser de voir cette princesse, ni résister à la curiosité d'écouter sa conversation avec un mari qui lui donnait plus de jalousie qu'aucun de ses rivaux.

Il entendait que M. de Clèves disait à sa femme : Mais pourquoi ne voulez-vous pas venir à Paris ? Qui vous peut retenir à la campagne ? Vous avez depuis quelque temps un goût pour la solitude qui m'étonne et qui m'afflige, parce qu'il nous sépare ; je vous trouve même plus triste que de coutume, et je crains que vous n'ayez quelque sujet d'alfliction. Je n'ai rien de fâcheux dans l'esprit, répondit-elle avec un air embarrassé ; mais le tumulte de la cour est si grand, et il y a toujours un si grand monde chez vous, qu'il est impossible que le corps et l'esprit ne se lassent, et que l'on ne cherche du repos. Le repos, répliqua-

' S'il n'avait pas vu... Archaïsme.

t-il, n'est guère propre pour * une personne de votre âge ; vous êtes chez vous et dans la cour de manière à ne pas vous donner de lassitude, et je craindrais plutôt que vous ne fussiez bien aise d'être séparée de moi. Vous me feriez une grande injustice d'avoir cette pensée, reprit-elle avec un embarras qui augmentait toujours ; mais je vous supplie de me laisser ici : si vous y pouviez demeurer, j'en aurais beaucoup de joie, pourvu que vous y demeurassiez seul, et que vous voulussiez bien n'y avoir point ce nombre infini de gens qui ne vous quittent presque jamais. Ah ! madame, s'écria M. de€lèves, votre air et vos paroles me font voir que vous avez des raisons pour souhaiter d'être seule ; je ne les sais point, et je vous conjure de me les dire. Il la pressa longtemps de les lui apprendre sans pouvoir l'y obliger ^ ; et, après qu'elle se fut défendue d'une manière qui augmentait la curiosité de son mari, elle demeura dans un profond silence, les yeux baissés ; puis tout d'un coup, prenant la parole et le regardant : Ne me contraignez point, lui dit-elle, à vous avouer une chose que je n'ai pas la force de vous avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le dessein ; songez seulement que la prudence ne veut pas qu'une femme de mon âge, et maîtresse de sa conduite, demeure exposée au milieu de la cour. Que me faites-vous envisager, madame ! s'écria M. de Clèves ; je n'oserais vous le dire, de peur de vous offenser. Madame de Clèves ne répondit point ; et son silence achevant de confirmer son mari dans ce qu'il avait pensé : Vous ne me dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe pas. Eh bien ! monsieur, lui répondit-elle en sa jetant à ses genoux, je vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à un mari ; mais l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il est vrai que j'ai des raisons pour m'éloigner de la cour, et que je veux éviter les périls oîi se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Je n'ai jamais donné nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas d'en laisser paraître si vous me laissiez la liberté de me retirer de la

1 Propre à, ou plutôt ce qui convient, ce qui plaît à...

On trouve assez souvent propre pour, suivi d"un nom de chose ou de personne avec di\'erses nuances de signification. » Le vin de Bourgogne parait bien plus propre pour la santé que le vin de Champagne. » (Pldche, Spect. de la Nat., 2« p., xiv« entr.) Emploi fréquent chez cet auteur.

« Je n'étais propre que pour un roi qui aurait régné par lui-môme, et qui n'aurait eu d'autre désir que de rendre sa gloire immortelle aussi bien dans le ciel que sur la terre. » (Arnauld d'And., Mém., II.)

ï Engager, déterminer.

cour, ou si j'avais encore madame de Chartres pour aider à me conduire. Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec joie pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille pardons si j'ai des sentiments qui vous déplaisent; du moins je ne vous déplairai jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on n'en a jamais eu : conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore si vous pouvez.

M. de Clèves était demeuré, pendant tout ce discours, la tête appuyée sur ses mains, hors de lui-même, et il n'avait pas songé h faire relever sa femme. Quand elle eut cessé déparier, qu'il la vit à ses genoux, le visage couvert de larmes et d'une beauté si admirable, il pensa mourir de douleur, et l'embrassant en la relevant : Ayez pitié de moi vous-même, madame, lui dit-il, j'en suis digne, et pardonnez si, dans les premiers moments d'une affliction aussi violente qu'est la mienne, je ne réponds pas comme je dois à un procédé comme le vôtre. Vous me paraissez plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de femmes au monde ; mais aussi je me trouve le plus malheureux homme qui ait jamais existé. Vous m'avez donné de la passion dès le premier moment que je vous ai vue ; vos rigueurs et votre possession n'ont pu l'éteindre : elle dure encore ; je n'ai jamais pu vous donner de l'amour, et je vois que vous craignez d'en avoir pour un autre. Et qui est-il, madame, cet homme heureux qui vous donne cette crainte ? depuis quand vous plaîtil ? qu'a-t-il fait pour vous plaire ? quel chemin a-t-il trouvé pour aller h votre cœur ? Je m'étais consolé en quelque sorte de ne l'avoir point touché, par la pensée qu'il était incapable de l'être *. Cependant un autre fait ce que je n'ai pu faire : j'ai, tout ensemble, la jalousie d'un mari et celle d'un amant ; mais il est impossible d'avoir celle d'un mari après un procédé comme le vôtre : il est trop noble pour ne pas me donner une sûreté, il me console môme comme votre amant. La confiance et la sincérité que vous avez pour moi, sont d'un prix infini : vous m'estimez assez pour croire que je n'abuserai pas de cet aveu. Vous avez raison, madame, je n'en abuserai pas, et je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez malheureux par la plus grande

1 La sévérité de la grammaire veut que le ne représente qu'an participe passif; et quoique le participe passé soit essentiellement passif, elle ne le regarde poiut comme tel dans les temps composés du verbe actif.

LA FAYliTTK. 377

inarque de fidélité que jamais une femme ait donnée à son mari ; mais, madame, achevez, et apprenez-moi quel est celui que vous voulez éviter. Je vous supplie de ne me le point demander, répondit-elle ; je suis résolue de* ne point vous le dire, et je crois que la prudence ne veut pas que je vous le nomme. Ne craignez point, madame, reprit M. de Clèves ; je connais trop le monde pour ignorer que la considération d'un mari n'empêche pas que l'on ne soit amoureux de sa femme. On doit haïr ceux qui le sont, et non pas s'en plaindre ; et, encore une fois, madame, je vous conjure de m'apprendre ce que j'ai envie de savoir. Vous m'en presseriez inutilement, dit-elle : j'ai de la force pour taire ce que je ne crois pas devoir dire. L'aveu que je vous ai fait n'a pas été par faijjlesse, et il faut plus de courage pour avouer cette vérité que pour entreprendre de la cacher.

M. de Nemours ne perdait pas une parole de celte conversation, et ce que venait de dire madame de Clèves ne lui donnait guère moins de jalousie qu'à son mari : il était si éperdument amoureux d'elle qu'il croyait que tout le monde avait les mêmes sentiments. Il était véritable aussi qu'il avait plusieurs rivaux ; mais il s'en imaginait encore davantage, et son esprit s'égarait à chercher celui dont madame de Clèves voulait parler. Il avait cru bien des fois qu'il ne lui était pas désagréable, et il avait fait ce jugement sur des choses qui lui parurent si légères dans ce moment, qu'il ne put s'imaginer qu'il eût donné une passion qui devait être bien violente pour avoir recours à un remède si extraordinaire. Il était si transporté qu'il ne savait quasi ce qu'il voyait, et il ne pouvait pardonner à M . de Clèves de ne pas assez presser sa femme de lui dire ce nom qu'elle lui cachait

Lorsque M. de Clèves fut parti, que madame de Clèves demeura seule, qu'elle regarda ce qu'elle venait de faire, elle en fut si épouvantée qu'à peine put-elle s'imaginer que ce fût une vérité. Elle trouva qu'elle s'était ôté elle-même le cœur et l'estime de son mari, et qu'elle s'était creusé un abîme dont elle ne sortirait plus. Elle se demandait pourquoi elle avait fait une chose si hasardeuse, et elle trouvait qu'elle s'y était engagée sans en avoir presque eu le dessein. La singularité d'un pareil aveu,

t Résolue à. On trouve Se résoudre de, pour Se résoudre à, dans les meilleurs écrivains, jusqu'en pli.^in dix-huitième siècle. Ainsi dans Montesquieu : « Et/e we résolus de me mettre en é'at... » {Sylkt et Eucrate.)

dont elle ne trouvait point d'exemple, lui en faisait voir tout le péril.

Mais, quand elle venait à penser que ce remède, quelque violent qu'il fût, était le seul qui la pouvait défendre contre M. de Nemours, elle trouvait qu'elle ne devait point s'en repentir, et qu'elle n'avait point trop hasardé. Elle passa toute la nuil pleine d'incertitude, de trouble et de crainte ; enfin le calme revint dans son esprit. Elle trouva même de la douceur à avoir donné ce témoignage de fidélité à un mari qui le méritait si bien, qui avait tant d'estime et tant d'amitié pour elle, et qui venait de lui en donner encore des marques par la manière dont il avait reçu ce qu'elle lui avait avoué.

[La Princesse de Clèves, IP partie.)

Ce qui donna occasion à madame de la Fayette d'écrire l'histoire d'Denriette d'An§^leterre.

Comme j'allais souvent dans son cloître (de la mère Angélique, mademoiselle de la Fayette), j'y vis la jeune princesse d'Angleterre, dont l'esprit et le mérite me charmèrent. Cette connaissance me donna depuis l'honneur de sa familiarité, en sorte que quand elle fut mariée j'eus toutes les entrées particulières chez elle, et quoique je fusse plus âgée de dix ans, elle me témoigna jusqu'à la mort beaucoup de bonté, et eut beaucoup d'égards pour moi.

Je n'avais aucune part à sa confidence sur de certaines affaires, mais quand elles étaient passées, et presque rendues publiques, elle prenait plaisir à me les raconter.

L'année 1664, le comte de Guiche fut exilé. Un jour qu'elle me faisait le récit de quelques circonstances assez extraordinaires de sa passion pour elle : « Ne trouvez-vous pas, me dit- « elle, que si tout ce qui m'est arrivé et les choses qui y ont re- < lation était écrit, cela composerait une jolie histoire? Vous « écrivez bien, ajouta-t-elle, écrivez, je vous fournirai de bons « mémoires. »

J'entrai avec plaisir dans cette pensée, et nous fîmes ce plan de notre histoire, telle qu'on la trouvera ici.

Pendant quelque temps, lorsque je la trouvais seule, elle me contait des choses particulières que j'ignorais ; mais cette fantaisie lui passa bientôt, et ce que j'avais commencé dura quatre à cinq années sans qu'elle s'en souvînt.

En 1669, le roi alla à Chambord : elle était à Saint-Cloud, oîi

elle faisait ses couches de la duchesse de Savoie, aujourd'hui régnante. J'étais auprès d'elle ; il y avait peu de monde, elle se souvint du projet de cette histoire, et me dit qu'il fallait la reprendre. Elle me conta la suite des choses qu'elle avait commencé à me dire : je me remis à les écrire ; je lui montrais le matin ce que j'avais fait sur ce qu'elle m'avait dit le soir, elle en était très-contente. C'était un ouvrage assez difficile que de tourner la vérité, en de certains endroits, d'une manière qui la fît connaître, et qui ne fût pas néanmoins offensante ni désagréable à la princesse. Elle badinait avec moi sur les endroits qui me donnaient le plus de peine ; et elle prit tant de goût à ce que j'écrivais, que, pendant un voyage de deux jours que je fis à Paris, elle écrivit elle-même ce que j'ai marqué pour être de sa main et que j'ai encore.

Le roi revint : elle quitta Saint-Cloud, et notre ouvrage fut abandonné. L'année suivante, elle fut en Angleterre ; et peu de jours après son retour, cette princesse, étant à Saint-Gloud, perdit la vie d'une manière qui fera toujours l'étonnement de ceux qui liront cette histoire. J'avais l'honneur d'être auprès d'elle lorsque cet accident funeste arriva : je sentis tout ce que l'on peut sentir de plus douloureux en voyant expirer la plus aimable princesse qui fut jamais, et qui m'avait honorée de ses bonnes grâces. Cette porte est de celles dont on ne se console jamais, et qui laissent une amertume répandue dans tout le reste de la vie.

La mort de cette princesse ne me laissa ni le dessein ni le goût de continuer cette histoire ; et j'écrivis seulement les circonstances de sa mort, dont je fus témoin.

{Hisloire cl Henriette d'Angleterre, Préf.)

liettre à madame de Stévigfné.

Paris, 8 octobre 1689.

Mon style sera laconique, je n'ai point de tète : j'ai eu la fièvre ; j'ai chargé M. du Bois de vous le mander.

Votre affaire est manquée et sans remède ; l'on y a fait des merveilles de toutes parts : je doute que M. de Chaulnes en personne l'eût pu faire. Le roi n'a témoigné nulle répugnance pour M. deSévigné ; mais il était engagé, il y a longtemps ; il l'a dit à tous ceux qui pensaient à la députation ; il faut laisser nos espérances jusqu'aux états prochains. Ce n'est pas de quoi il estques-

lion présentement : il est question, ma belle, qu'il ne faut point que vous passiez l'hiver en Bretagne, à quelque prix que ce soit. Vous êtes vieille ; les Rochers ^ sont pleins de bois; les catarrhes et les fluxions vous accableront. Vous vous ennuierez, votre espritdeviendra triste et baissera : tout cela est sûr ; et les choses du monde ne sont rien en comparaison de tout ce que je vous dis. Ne me parlez point d'argent ni de dettes : je vous ferme la bouche sur tout. M. de Sévigné vous donne son équipage. Vous venez à Malicorne : vous y trouvez les chevaux et la calèche de M. de Chaulnes. Vous voilà à Paris : vous allez descendre à l'hôtel de Chaulnes. Votre maison n'est pas prête, vous n'avez point de chevaux, c'est en attendant : à votre loisir, vous vous remettrez chez vous. Venons au fait : vous payez une pension à M. de Sévigné ; vous avez ici un ménage: mettez le tout ensemble, cela fait de l'argent; car votre louage de maison va toujours. Vous direz : Mais je dois, et je payerai avec le temps. Comptez que vous trouvez ici mille écus, dont vous payez ce qui vous presse, qu'on vous les prête sans intérêt, et que vous les rembourserez petit à petit, comme vous voudrez. Ne demandez point d'où ils viennent, ni de qui c'est : on ne vous le dira pas ; mais ce sont gens qui sont bien assurés qu'ils ne les perdront pas. Point de raisonnements là-dessus, point de paroles, ni de lettres perdues; il faut venir : tout ce que vous m'écrirez, je ne le lirai seulement pas ; et en un mot, ma belle, il faut venir, ou renoncer à mon amitié, à celle de madame de Chaulnes et à celle de madame de Lavardin. Nous ne voulons point d'une amie qui veut vieillir et mourir par sa faute ; il y a de la misère et de la pauvreté dans votre conduite; il faut venir dès qu'il fera beau '^.

1 Terre de madame de Sévigné en Bretagne.

* Nous n'avons rien dit, et nous ne citerons rien d'un écrit récemment réédité sous le titre de Mémoires de Hollande, hUtoire particulière en forme de roman, par madame ia comtesse de la Fayette, quatrième édition, publiée par L. Barbier, Techener, 1856. Cette composition, piquante en elle-même, et d'un certain mérite littéraire, n'appartient certainement pas à. l'auteur de la Princesse de Clèves; et l'histoire romanesque d'une juive convertie n'a aucun rapport avec la vie de l'illustre amie de la Rochefoucauld. Les Appendices qui accompagnent la nouvelle édition de ces Mémoires, et qui consistent en leUres, en portraits, en poésies italiennes, etc., ne nous semblent pas davantage l'œuvre de madame de la Fayette.

SÉVIGNE (Marie de Rabltin-Chamal. marquise de)

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