‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 1 sur 67 · PROSATEURS · texte numérisé non relu

PROSATEURS

IDEE GENERALE DE LA PROSE FRANÇAISE AU XVl^ SIECLE.

Pendant longtemps on fixa au milieu du dix-sepliùme siècle l'origine de notre littérature. On datait de Pascal et de Corneille la constitution définitive du style moderne; on les faisait relever directement des anciens, et on prétendait qu'avant eux il n'y avait rien en France d'une véritable valeur littéraire. On connaît les étranges jugements de Boileau sur nos anciens. Fénelon, dans son enthousiasme trop exclusif pour le génie grec, ne fut pas, on le sait, plus juste. Tout ce qui avait précédé l'époque du grand roi était pour lui de la barbarie. Dans une lettre à la Motte -Houdard, du 4 mai 1714, il disait : Nous sortons à peine d'une étonnante barbarie. Guez de Balzac avait employé le môme mot de barbarie, mais au moins il l'avait appelée belle barbarie ; il avait dit : La vénérable antiquité et notre belle barbarie ^ Ce n'est pas le dix-huitième siècle qui pouvait faire réparation au moyen âge et aux commencements de l'ère moderne. Le dix-huitième siècle faisait fi de tous ces vieux livres où, selon lui, il n'y avait pas moins de golhisme dans les choses que dans les caractères. Suivant les écoliers de Voltaire, Marmontel et la Harpe, notre littérature doit tout son éclat au

1 Lettres, XTV, 13.

PROSATEURS ET POÈTES Ut Wl"^ SIÈCLE. 1

reflet de l'antiguité grecque et païenne. Ainsi, comme dit le savant M. Littré, « on met bouta bout, sans aucun intermédiaire, l'antiquité classique et la France moderne. Raisonner ainsi, c'était manquer à toute logique; c'est une vérité maintenant banale que la loi de continuité est toujours exactement observée, et qu'il n'y a point de saut dans la nature *. »

Nous ne pouvons nous refuser de reproduire ici les heureux développements qui ont été donnés à ces pensées par l'illustre membre de l'Institut que nous venons de citer.

« Une érudition sagement conduite, dit-il, a dissipé les profondes erreurs que le dix-huitième siècle, et surtout le dix-septième, nous avaient léguées sur notre passé littéraire. Plus on étudie la langue de nos aïeux, plus on reconnaît qu'elle n'était point un patois grossier et inculte. C'est chose merveilleuse à considérer : les Romains trouvent la Gaule parlant un latin qui, dès le neuvième siècle, a pris le caractère des langues néo-latines, comme le prouve le serment des fils de Louis le Débonnaire; et bientôt après commence cette ère poétique, cette série infinie de chansons, de gestes, de fabliaux, de lais, de chants d'amour, qui, avec des formes très-semblables, et où se montre si bien l'unité profonde des nations occidentales, pullule dans la France d'Oui, dans la France d'Oc, dans l'Italie, dans l'Espagne, dans l'Angleterre, dans l'Allemagne. Il importe de combattre avec constance le préjugé qui pèse sur le moyen âge : on met ce temps au-dessous de l'antiquité ; dans le fait, il est au-dessus. Ce n'est pas seulement comme fausse appréciation que je lutte contre cette opinion, c'est comme empêchant radicalement toute théorie historique. Si le moyen âge n'est pas un progrès sur l'antiquité, la chaîne de l'histoire se brise entre nos mains aussi certainement que quand on considère la grande révolution que nous traversons depuis soixante ans comme une aberration, comme une folie des hommes qui quittent le bien pour le mal, comme une ruine de la société. Il faut laisser tomber les préjugés que nous inspirent, soit l'éducation classique, soit l'hostilité révolutionnaire, contre le passé catholico-féodal, et voir dans cette époque mémorable ce qui y est en effet : un intermédiaire qui, produit par la civilisation antique, a produit à son tour la civilisation moderne : ce qui serait absolument incompréhensible, s'il était vrai que c'eût été une ère de ténèbres et de barbarie. A mon sens, l'étude de notre vieille langue est particulièrement propre à rectifier les idées ; on s'y plaît très-vite, et quand on s'y est plu, il est impossible de ne pas rapporter une impression favorable de ceux qui la parlèrent 2. >,

Voilà les idées justes qui se généralisent aujourd'hui. On commence à donner une plus haute Hgnée à la littérature française, et à ne plus la circonscrire dans les limites de trois siècles. 11 n'est plus permis maintenant de ne voir un mouvement littéraire en France qu'à dater du dix-septième, ni même du seizième siècle. Loin avant le seizième et le dix-septième siècle (on le reconnaît désormais), la langue française

1 La poésie homérique et le vieux français.

* Article du Natiotial, au sujet du Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du dix-septième siècle, par F. Génin.

était formée, et si haut que l'on remonte vers l'origine de cette langue , on la trouve originale, intéressante, variée. Amyot disait, en 1559, dans l'épître dédicatoire de ses Vies à Henri II :

« L'on vous donnera la louange d'avoir glorieusement fondé et commencé de faire renaistre et florir en ce noble royaume les bonnes lettres, dont nostre langue va tous les jours de plus en plus recevant tel ornement et enrichissement, que ny l'italienne, ny l'espagnole, ny aultre qui soit aujourd'hui en usage par l'Europe , ne se pourra vanter de la surmonter en nombre, ny en bonté des utilz {outils) de sapience, qui sont les livres. »

Partie au moins de ces éloges aurait pu être donnée à la langue de l'époque antérieure à Amyot. On l'a solidement prouvé : la langue nommée Romane, après avoir banni la Tudesque qui était dans la bouche de nos premiers rois, se trouva toute formée sous le règne de Louis le Jeune, et les noms de Villehardouin, de Joinville, de Froissart, de Comines, de Montaigne, de Molière, ne marquent que les différents âges de notre langue : les terminaisons varient, le vocabulaire se complète, la syntaxe s'épure, et par degrés enfin, l'art de parler un même idiome se modifie ou se perfectionne; mais il ne s'en forme pas un autre. « Ils'estfaitungrandremuement de mesnage en nostre langue, » dit Henri Estienne, dans la préface delà Precetletwe du langage françois. Oui, mais, malgré tant de variations de détail, le fond de la langue est demeuré le môme, et on retrouve dans nos plus vieux auteurs, malgré la distance de tant de siècles, toutes les qualités du français moderne. Les auteurs du seizième siècle surtout ont infiniment plus de rapport qu'on ne le croit communément avec ceux du dix-septième. Seulement la liberté heureuse qu'avaient encore les écrivains au seizième siècle était licence au dix-septième. « Pendant tout le seizième siècle, a parfaitement dit un des plus judicieux critiques de notre temps, la langue avait été, ainsi que le goût, incertaine et flottante ; elle variait du Nord au Midi, d'une province à l'autre; les efforts mômes que l'on faisait pour lui donner par l'imitation ce qui lui manquait, augmentaient le désordre et la rendaient tour à tour grecque, latine, italienne, espagnole. Bien plus, les écrivains en disposaient souverainement. Chacun avait ses mots, ses tours, ses idiotismes, sa langue à part. C'étaient autant de langues diverses que d'auteurs K » Montaigne, témoin de ces licences et de ces instabilités, disait ces paroles remarquables :

« J'escris mon livre à peu d'hommes et à peu d'années. Si c'eust esté une matière de durée, il l'eust fallu commettre à un langage plus ferme : selon la variation continuelle, qui a suivi le nostre jusques à ceste heure, qui peut espérer que sa forme présente soit en usage d'icy h cinquante ans ? Il escoule tous les jours de nos mains, et depuis que je vis, s'est altéré de moitié. Nous disons

1 Pa.tin, Introduclion à l'histoire littéraire du siècle de Louis XtV.

qu'il est à ceste lieiire parfait. Autant en dit du sien chaque siècle. Je n'ay garde de l'en tenir là tant qu'il fuira, et s'ira difformant comme il fait. C'est aux bons et utiles escrits de le clouer à eux, et ira son crédit selon la fortune de nostre estât i. »

On essaya bien de fixer la langue par la grammaire. Dès le commencement du seizième siècle, un étranger donna la première grammaire française. Ce fut Jean Palsgrave, Anglais de naissance, qui avait longtemps vécu à Paris et y avait pris ses degrés. Chargé, comme le plus habile de son temps, d'enseigner le français à la sœur de Henri VIII, veuve de Louis XII, remariée au duc de Norfolk, il composa sa grammaire sur le plan de la grammaire du célèbre Théodore de Gaza. « Ce livre, qui n'a pas moins de 900 pages in-folio, dit un philologue qui le réédita soigneusement il y a quelques années, est rédigé en anglais, avec un titre en français et une dédicace à Henri VIII (Londres, 1.^30) ; il est doublement précieux par le savoir exact et minutieux de l'auteur et par l'abondance des exemples, toujours puisés dans les meilleurs écrivains, Jean Lemaire, Alain Chartier, l'évoque d'Angoulême, etc., etc. ^. »

« Il ne faut pas laisser croire, dit le même érudit, que la France ait poussé TindifFérence pour sa propre langue au point qu'elle n'eût jamais songé à se faire une grammaire lorsque Palsgrave s'en avisa pour elle. Avant Palsgrave, Geofl'roy Tory, de Bourges, s'en était occupé et avait tracé le plan d'un vaste travail d'ensemble, dont son Champ fleury, publié en 1529, un an avant le livre de Palsgrave, n'est que l'introduction ^. »

Plus tard Ramus et d'autres donnèrent de nouvelles grammaires. Maistousles efforts des grammairiens ne purent arrêter les oscillations perpétuelles de mots et de formes, non plus que les oscillations d'orthographe, et l'inculte liberté, la confusion hétérogène demeura le caractère de cette langue du seizième siècle qui n'eut jamais rien d'arrêté ni de constant.

t( Car, depuis quarante ans, desjà quatre ou cinq fois, La façon a changé de parler en françois *, »

Comme dit un poète de l'époque, qui voulait aussi, dans son Art poétique, réglementer cette langue indisciplinée. Chaque jour l'on tentait du nouveau, le nouveau ne fùt-il que de la singularité. Montaigne le reprochait à la plupart des écrivains de son siècle. « Ils sont assez hardis etdesdaigneux pour ne suivre la route commune, disait-il; mais faute d'invention et de discrétion les perd. Il ne se voit qu'une mise-

1 Essais, III, 9.

2 Les Eclaircissements de h langue française, par J. Palsgrave, publié par F, Génin {Documents inédits relatifs à l'hist. de France, T série. Introd., p. 7-12. 1852).

3 F. Génin, Lexique comparé de la langue de Molière, p. 432. * Vauquelin de la Fresnaye, Satires A. Garnier.

AU XVI" SIÉCLK. 5

rable affectation d'estrangeté, des desguiseraens froids et absurdes, qui, au lieu d'eslever, abattent la matière. Pourveu qu'ils se gorgiasent {prennent leurs délices, se plongent sans retenue) en la nouvelleté, il ne leur.chault de l'efflcace. Pour saisir un nouveau mot, ils quittent l'ordinaire souvent plus fort et plus nerveux'. »

Il est au seizième siècle une foule de ces auteurs bizarres auxquels Montaigne faisait allusion, qui ne valent pas qu'on les nomme. Mais il en est quantité de plus solides aussi, qui méritent au moins une mention. Parmi les prosateurs de cette époque, Marguerite d'Angou- LÈiiE, Rabelais, Calvin, Despériers, Amyot, Montaigne, tiennent de bien loin le premier rang. Des notices à part sont consacrées à chacun d'eux, ainsi qu'à plusieurs autres d'une valeur remarquable, quoique inférieurs à ceux que nous venons de nommer. Nous glisserons sur ces écrivains, dans cet aperçu général, pour nous attacher à donner une idée de ceux dont nous ne nous occuperons pas dans le cours de notre ouvrage. Nous formerons, autant que possible, des groupes d'auteurs d'après les genres dans lesquels ils se sont exercés.

Un des traits les plus frappants du seizième siècle est l'incomparable ardeur pour l'élude qui dévorait toutes les intelligences où la Renaissance avait excité une insatiable faim de savoir.

« Maintenant, disait Rabelais (liv. II, ch. viii), toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées, grecque (sans laquelle c'est honte qu'une personne se dise sçavant), hebraicque, chaldaicque, latine. Les impressions tant élégantes et correctes en usance, qui ont esté inventées de mon eage par inspiration divine, comme, à contrefil, l'artillerie par suggestion diabolicque. Tout le monde est plein de gens sçavans, de précepteurs tresdoctes, de librairies {bibliothèques) tresamples, et m'est advis que ny au temps de Platon, ny de Ciceron, ny de Papinian, n'estoit telle commodité d'estude qu'on voit maintenant. Et ne se fauldra plus doresnavant trouver en place, ny en compaignie, qui ne sera bien expoly en l'officine de Minerve. Je vois les briguans, les bourreaulx, les adventuriers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps.

« Que diray je ? Les femmes et filles ont aspiré à ceste louange et manne céleste de bonne doctrine. »

L'éducation de Pantagruel est un tableau assez peu chargé de l'éducation générale d'alors, témoin entre autres les détails de celle de Henri de Mesmes, que RoUin a consignés dans son Traité des études. Cet illustre magistrat, dans ses Mémoires, faits pour sa famille, parlait ainsi du temps qu'il avait passé au collège :

« Je trouve que ces dix-huit mois de collège me firent assez bien. J'appris à repeter, disputer et haranguer en public; pris connoissancc d'iionnestes enfans, dont aucuns vivent aujourd'huy, appris la vie frugale de lascholarité, et à régler mes heures : tellement que, sortant de là, je récitay en public plusieurs vera

1 Eisais, Ul, 5.

latins, et deux mille vers grecs, faits selon l'âge; recitay Homère par cœur d'un bout à l'autre. Qui fut cause après cela quej'estois bien venu par les premiers hommes du temps, et mon précepteur me menoit quelquefois chez Lazarus Baïfius, Tusanus, Strazellius, Castellanus et Danesius, avec honneur et progrès aux lettres. L'an 1545, je fus envoyé à Toulouse pour estudier en lois avec mon précepteur et mon frère, sous la conduite d'un vieil gentilhomme tout blanc, qui avoit longtemps voyagé par le monde. Nous fusmes trois ans auditeurs en plus estroite vie et pénibles estudes que ceux de maintenant ne voudroient supporter. Nous estions debout à quatre heures, et, ayant prié Dieu, allions h cinq heures aux estudes, nos gros livres sous le bras, nos escritoires et nos chandeliers à la main. Nous oyions toutes les lectures jusqu'à dix heures sonnées sans intermission ; puis venions disner, après avoir en haste conféré demi-heure ce qu'avions escrit des lectures. Après disner, nous lisions, par forme de jeu, Sophocle ou Aristophanes, ou Euripide, et quelquefois Demosthenes, Cicero, Virgllius, Horatius. A une heure, aux estudes ; à cinq, au logis, à repeter et veoir dans nos livres les lieux allégués, jusques après six. Puis nous soupions et lisions, en grec ou en latin. Les festes, à la grande messe et vespres. Au reste du jour, un peu de musique et de pourmenoir. Quelquesfois nous allions disner chez nos amis paternels, qui nous invitoient plus souvent qu'on ne nous y vouloit mener. Le reste du jour, aux livres; et avions ordinaires avec nous Hadrianus Turnebus et Dionysius Lambinas, et autres sçavans du temps i. »

N'est-ce pas véritablement une éducation à la Ponocrate?

Aussi l'érudition et la philologie ne furent-elles jamais tant cultivées qu'au seizième siècle. Nous pouvons à peine dire un motdeleurs principaux représentants en France, tels que Budé, Lefebvre d'Élaples, Ramus, Jules et Joseph Scaliger.

Guillaume Budé (1467-1340) était un jurisconsulte. Cependant il cultiva presque uniquement les lettres. Dans son traité Detransitu hellenismi ad chrislianismum (Du passage de l'hellénisme au christianisme), repoussant les anathèmes lancés contre l'étude du grec par le clergé inquiet des nouveautés, il s'attacha à démontrer qu'on peut être helléniste sans être païen et hérétique, qu'au contraire la science bien comprise n'est qu'un acheminement à la foi, et la philosophie antique une préparation à l'Évangile. Dans son Traité de l'institution d'un prince, écrit en français, d'un style rocailleux et bizarre, il ne parle guère que du devoir pour les princes de déployer leur munificence à l'égard des savants. Cependant Budé était un homme désintéressé, qui aurait vécu toute sa vie enseveli loin de la cour, dans la retraite et dans l'étude, si François P'' ne l'en avait tiré pour l'appeler auprès du trône, le nommer son bibliothécaire, lui donner la charge de maître des requêtes, et le faire élire prévôt des marchands. Il montra particulièrement la générosité de son caractère dansles efforts sincères qu'il fit pour attirer en France son rival Érasme, à qui François I*'' voulait confier la direction du collège qu'il était sur le point de fonder,

1 Dans Rollin, Traité des études, liv. H, ch. ii, art. 1.

pour l'enseignement des langues, conformément au projet longtemps négligé du concile de Vienne, et à l'instar du collège des Jeunes Grecs fondé à Rome par Léon X.

Jacques Lefebvre, en langage savant Faber ou Fabri, dit d'Étaples (Stapidensis), du lieu de sa naissance, village près d'Amiens, naquit environ l'an 1435 selon l'opinion commune, ou vers 1455 d'après un calcul plus vraisemblable, et mourut en 1537. Il eut l'honneur, après que de doctes Italiens avaient ressuscité le platonisme, de rétablir Aristote dans sa pureté primitive par des travaux aussi importants que pénibles, qu'il n'accomplit qu'après les plus patientes études et des voyages en Italie, en Asie, et môme en Afrique, et après avoir recherché dans toute l'Europe le commerce des hommes éminents par leurs connaissances. Esprit sensé, d'une rectitude naturelle de jugement que l'étude approfondie des mathématiques avait encore augmentée, en expliquant dans des leçons publiques le texte du philosophe de Sfagire, il en recommanda l'étude, mais se garda toujours d'y faire voir une autorité à laquelle il fallût aveuglément céder. Engagé dans l'état ecclésiastique, il s'éleva contre les abus de la vieille scolastique, qui était généralement la philosophie réduite non pas à la dialectique, mais aux formes de la dialectique, et il parla sur des sujets délicats avec une liberté qui fit soupçonner son orthodoxie et lui attira de vives critiques delà Sorbonne et de plusieurs ordres monastiques. Cependant il fut toujours hautement protégé par François l*"" comme par sa sœur la reine Marguerite.

Pierre la Ramée, plus connu sous le nom de Ramus (1502-1572), est célèbre par son goût des réformes et des innovations. A sa réception au degré de maître es arts, il s'engagea à soutenir le contre-pied d'Aristote sur tout ce qu'on voudrait lui objecter *. Il se tira heureusement des objections qui lui furent faites un jour entier. Ce succès lui donna l'envie d'examiner plus à fond la doctrine d'Aristote et de la combattre vigoureusement, et bientôt il publia à Paris deux ouvrages contre la Logique du Stagirite. Il connaissait admirablement son auteur, et ce fut sur les textes longtemps étudiés et professés qu'il le jugea et le combattit. Il critiqua VOrganon pied à pied, et chaque partie, chaque livre, chaque section, chaque paragraphe lui offrit l'occasion de remarques des plus sagaces, si ce n'est toujours des plus sensées. La colère fut grande contre lui. Il fut représenté, entre autres, par le Portugais Antoine Govéa, comme un séditieux, un impie, qui, par ses attaques contre Aristote, prétendait subvertir à la fois les sciences, la morale, la religion. Bientôt Pierre Galand et Jacques Charpentier, réputés les deux plus savants hommes de l'Université, excitèrent par leurs écrits emportés une telle animadversion contre lui, qu'il fut con-

* J. Thomas Freigius, in VUa Pétri Rami, p. 10.

damné par lettres patentes de François I", comme ignorant, téméraire, impudent, d'avoir osé « condamner le train et art de logique reçu de toutes les nations».

Non content d'attaquer Aristote, Ramus s'en prit à Cicéron et àQuiatilien. Dans cette occasion il fut beaucoup trop déclamateur. La postérité lui a pardonné ce tort et beaucoup d'autres, parce que, le premier en France, il conçut l'idée de la réunion de l'étude de l'éloquence à celle de la philosophie, et voulut, comme Mélanchthon l'avait tenté en Allemagne, rallier la philosophie aux traditions de la belle littérature. Il développa spirituellement cette idée dans un discours d'introduction à ses leçons de philosophie : De studiis philosophiœ et eloquentiae conjunijendis. Il paraissait plutôt fait pour l'éloquence que pour la véritable philosophie. Le protestant Brucker a avoué que sa philosophie est plutôt verbale que réelle: Philosophie verbalis niagis quam realis studium.

Ramus a composé des grammaires grecque, latine et française. Il a écrit sur presque tous les arts et presque toutes les sciences. Il réfuta Euclide comme Aristote. Mais Montucla nous apprend que ses œuvres mathématiques manquent de précision et d'exactitude, et que les géomètres n'en font aucun cas.

On connaît la manière atroce dont ses envieux, et en particulier Charpentier, firent périr Ramus pendant les massacres de la Saint-Barthélémy, mort qu'il semblait avoir prévue et acceptée dès le début de sa carrière. « Puisque, dans l'intérêt de la vérité, écrivait-il en 1343, nous avons déclaré la guerre aux sophistes, c'est-à-dire aux ennemis de la vérité, ce ne sont pas seulement tous les travaux et tous les périls qu'il faut affronter, pour détruire de fond en comble ces repaires de sophistes, c'est une mort intrépide et glorieuse qu'il faut accepter au besoin. »

Jules ScALiGER (1484-1358) a écrit un livre des Causes de la langue latine, 1340, in-4°, un iiaiiédeV Art poétique, 1561, in-folio, et nombre de commentaires et de traductions d'auteurs anciens, en particulier d'Aristote et de Théophraste. Il gâta le mérite de son érudition et de sa critique par sa vanité et son esprit satirique, qui lui attirèrent beaucoup d'adversaires, entre autres Augustin Niphus et Cardan. Cependant ses admirateurs furent encore plus nombreux. « Tous les savants, dit Baillet, l'ont reconnu pour leur maître, et, si j'ose le dire, pour leur dieu ou pour leur idole, selon la disposition différente de leur cœur et de leur esprit. » C'est quelque chose de fabuleux que tous les éloges et les titres qui lui furent décernés, et dont le bon auteur Des jugements des savants a chargé de longues pages de sa compilation ^. L'appréciation la plus modérée est celle du président de Thou, selon lequel Jules Scaliger « faisait un rang à part au-dessus du premier

1 Baillet, Jugements des savants, t. II, Critiques, Grammairiens.

AU XVI'' SIÈCLE. y

ordre des savants, Dieu l'ayant élevé beaucoup au deU\ de la condition commune des hommes. »

Son fils Joseph Scaliger (1530-1607) parlait treize langues anciennes ou modernes. Il donna des commentaires sur douze auteurs latins et cinq auteurs grecs ; des notes sur quatre ; des traductions de quatre ouvrages de divers auteurs grecs. Il servit la géographie ancienne par une foule de remarques répandues dans ses ouvrages, et par son édition de la Notice des Gaules. Il créa par deux ouvrages latins la chronologie pour les temps anciens. Ayant quitté la France en 1393, pour occuper à Leyde la chaire de Juste Lipse, il s'acquit dans ce pays étranger une réputation telle que Ruhnken le reconnaît pour le chef et le maître des nombreux érudits qui se succédèrent avec éclat en Hollande dans le cours du dix-septième siècle.

Nous sommes forcé de nous contenter de citer d'autres érudils qui s'illustrèrent dans la carrière philologique, comme Turnèbe (Tournebue) Muret, Dorât, Lambin. Parmi ces doctes toujours occupés à compiler ou à commenter les pensées des anciens, plusieurs étaient capables de penser de leur chef ; un trop grand nombre ne savaient être que des échos, et des échos souvent faux. Le monde pullulait alors de ces hommes dont tout le mérite consistait à entasser dans leur tôîe le docte fatras môme des plus médiocres ouvrages grecs ou latins qu'ils pouvaient dévorer. Rappeler leur souvenir, c'est déjà trop nous occuper d'eux.

D'autres érudits eurent une influence déplorable sur la langue par leur manie de parler latin en français et de copier servilement la forme latine dans leurs créations souvent inutiles de mots à base classique. Marot, avec son esprit facile et naturel, ne pouvait souffrir ces « écrivains si goulus de la peau de ce pauvre latin ». Par la même image, Etienne Dolet les appelait des « excoriateurs de la langue latine». Rabelais les ridiculisa dans la personne de son écolier limousin auquel il fait parler un si ridicule baragouin, et continua sa raillerie dans l'amusante Épître du Limousin de Pantagruel :

« Pour iiidaguer en vocable authenticque La purité de la langue gallicque, Jadis immerse en caligine obscure, Et profliger la barbarie anticque, La rénovant en sa candeur atticque, Chascun y prend solicitude et cure.

Mais tel si fort les intestines cure, * Voulant saper plus que Tanimal vale,

Qu'il se contrainct transgredir la tonture, Et degluber la lingue latiale. »

Il est curieux de remarquer que Rabelais a été lui-mûme repris du ridicule dont il reprend les autres. C'est à lui que GeolYroy Tory (1329), dans l'Epître aux lecteurs de son Cliani'p fkury, fait ainsi allusion ;

« Quand escumeurs de latin disent : Despumons la Verbocination Latiale, et transfretons la Sequane au ludicule et crépuscule, puis déambulons par les quadrivies et platées de Lutece, et comme verisimiles amorabundes captivons la benivolence deTomnigeneetomniformesexe féminin, me semble qu'ils ne se mocquent seulement de leurs semblables, mais de leur mesme personne. »

On pourrait croire que le portrait de ces pédantesques affectations a été exagéré. Voulez-vous être persuadé du contraire, ouvrez la Départie d'amour de Biaise d'Auriol, auteur de la première moitié du seizième siècle (mort vers 1540), vous lirez au début : « Enclos dans mon secret repagule, sur celluy poinct que opacosilé noctiale a terminé ses umbrages, et Diane luciferante commence ses rays illuminatifs par le climat universel espandre, Aurora ses amyables refreschemens dulcifiques et melliflues attribuer, etPhebusles tenebrosités ventarisantes et pulvérisantes de Boreas presunder et amortir, etc., etc. » André de LA Vigne, guerrier poète un peu antérieur, dont on a de nos jours réédité plusieurs drames, commence ainsi son Ve^^gier d'honneur de l'entreprise et voyage de Napîes : « Il se trouvoit offusqué par soif dormitive qui lors coagidoit le palat de sa lingonicque resonnance. » Des écrivains plus renommés n'eurent pas une langue plus sensée. Voici comment Crestin, que Clément Marot appelait le souverain poète français, écrit à Molinet, auquel ses Bicts et Faicts firent aussi dans le temps une grande réputation ; « Or ne fault pas que tu ignores combien on te cherche sur tous aultres en solertie attrayant, pour le souef arrousement detesporéesetdôulces influences de tes orbes donnant sérénité aux tempestes, union aux divisions et repos aux turbes esmues. Et semble que Tulle par éloquence, Orose par historiographie, et Octavienparmelliflue rhétorique, n'aient esté dignes d'arrouser leurs plumes en tes ruisseaux pégases, etc. » Molinet répond dans le môme style : « Crestin sacré et benedictionné de céleste main, aorné de précieuses gemmes, tu n'as cause de doléances, etc. *. »

Heureusement il y avait de bons esprits qui défendaient le français du cru contre « les latineurs et grecaniseurs ^ ». « Mes enfans, disait le bonhomme Ronsard à d'Aubigné et à d'autres, il y a des vocables qui sont françois naturels, qui sentent le vieux, mais le libre et le françois : je vous recommande, par testament, que vous ne laissiez point perdre ces vieux termes, et que vous les défendiez contre des marauds qui ne tiennent pour élégant que ce qui est escorché du latin et de l'italien *. »

Toute celte école érudite copiait servilement les pensées et les procédés de composition des anciens comme leurs mots et leurs formes de langage.

1 Cités par M. Cli. d'Héricault, Les poètes bohèmes du seizième siècle [Revue des Deux-Mondes, 15 sept. 1852).

^ Ronsard, préface de la Franciade.

* Les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, préface du premier éditeur.

AU XVI" SfÉCLi:. il

Ce fut un grand mal que cet engouement exclusif pour les modèles de l'antiquité païenne, que cet oubli du génie national, que cet asservissement à imiter au lieu de créer avec indépendance et originalité. Nous n'insisterons pas sur ces excès ; il en a trop été question dans ces derniers temps. Il est regrettable qu'en constatant l'abus, on n'ait pas su toujours reconnaître la part de bien qui est résultée de ce retour ardent à l'étude des chefs-d'œuvre de l'antiquité grecque et romaine.

L'affranchissement des intelligences devenues idolâtres de ce qui ne devait être qu'un objet d'étude et d'émulation fut préparé par le grand mouvement philosophique commencé au quinzième siècle et poursuivi sans relâche pendant tout le seizième.

La philosophie au seizième siècle n'est guère qu'une révolte contre l'autorilé du fondateur du Lycée si dominante dans les écoles, surtout depuis saint Thomas d'Aquin. Ce n'est certes pas nous qui voudrions déprécier Aristote, ce grand homme qui vit un jour renverser dans la boue le trône qu'il avait occupé pendant tant de siècles, comme législateur suprême de la pensée, comme interprète de la nature à la plus intime confidence de laquelle il paraît avoir été admis, comme esprit éminemment positif qui poursuit en tout sens ce qui tient aux faits, comme génie universel qui embrasse toutes les sciences comme si elles étaient également son domaine. Assurément on dédaigna trop ce prince des philosophes lorsqu'on eut pu rompre et emporter les barrières qui avaient servi jusqu'alors à retenir l'esprit humain dans les bornes que le Stagirite n'avait pu franchir. Mais enfin au seizième siècle son autorité, devant laquelle on se courbait servilement, était un obstacle au progrès. C'est pourquoi on doit honneur et reconnaissance à ceux qui les premiers osèrent la secouer. Et, qu'on le remarque, c'était moins le véritable Aristote, l'Aristote d'Athènes, qu'ils attaquaient, qu'un Aristote formé de l'amalgame de mille commentaires contradictoires, des commentaires arabes en particulier. C'était l'Aristote de Cordoue qu'on adorait, c'était Averroës sous le nom du Stagirite. A la fin de la dernière période de la scolastique, la doctrine d'Aristotese trouvait confondue dans toutes ses parties, elle n'était plus reconnaissable sous ces entités modales, ces distinctions de lieu interne et externe, cette prédétermination physique, ces précisions, ces intentions réflexes, cette invocation de l'être, ces parties entitatives, cette éducation des formes matérielles, et toutes ces bizarres créations de l'esprit de système.

La renaissance des lettres, dès qu'elle éclata, fit justice de ce faux Aristote. Quelques-uns embrassèrent le véritable péripatéticisme, mais la plupart des penseurs distingués du seizième siècle se montrèrent antipéripatéticiens et plus ou moins platoniciens.

Le mouvement contre Aristote partit surtout de la réforme. Les réformés voulaient recourir à la raison et au sens humain, comme à la première règle et au souverain tribunal. Ils ne pouvaient admettre l'autorité d'Aristote non plus que celle de l'Église. Aussi les plus déclarés partisans de la réforme furent-ils les plus ardents adversaires du grand

docteur des scolastiques. Le fougueux moine qui donna le branle au mouvement de rupture avec Rome et le catholicisme ne laisse passer, dans ses ouvrages, aucune occasion de s'emporter contre le Stagirite. Il interdit l'étude des écrits du ptiilosophe grec, sous peine de ne plus faire partie du corps des fidèles, et l'immola, dans les chaires de l'Allemagne, à la risée des écoliers, dont la fôte la plus chère était de brûler en place publique Aristote avec les décrétâtes. Luther était secondé dans ces attaques par les Hutten, les Reuchlin, les Eobanus, et tous les lettrés allemands; il l'était également par tous les principaux réformateurs, les Zwingle, les Bucer, les Pierre Martyr, les Zanchius. Parmi les plus ardents adversaires d'Aristote, se distingua J. Agricola (Bauer), le disciple et le successeur de Martin Luther dans l'administration de l'église de Wittemberg.

Le réformateur français ne fut pas plus favorable à l'oracle du Lycée que le réformateur allemand. Calvin ne parle jamais d'Aristote qu'avec toute l'aigreur et toute l'amertume de style que lui inspirait son génie naturellement chagrin et médisant. Cependant il se servit de sa méthode de raisonner. Luther avait dû ses plus brillants succès à l'abandon du syllogisme. Calvin voulut continuer l'œuvre du moine allemand à l'aide de la formule aristotélicienne, et il se fit logicien en chaire.

Le triomphe duprolestantisme fut partout, au moins d'abord, funeste à Aristote. Cependant quelques esprits calmes de la réforme surent reconnaître son génie et l'excellence de sa méthode, tout en combattant les abus de la scolastique : tels furent, en Allemagne, Philippe Schwartzerde, si célèbre sous le nom grécanisé de Mélanchthon ; en Hollande, Corneille Martin, et en France, Nicolas Taureil. Ce petit nombre d'exceptions honorables n'empêche pas que Melchior Cano, évêque des Canaries, que le père Rapin, dans ses Réflexions siu' la philosophie, appelle le plus disert de tous les scolastiques, n'ait pu dire que les luthériens « avaient grand mépris pour la philosophie qui s'enseignait alors en l'école, » Nullo apud luthemnos philosophiam esse inpretio ^

La principale raison de cette haine contre Aristote est que la philosophie péripatéticienne, en accordant tout à la force de l'homme, à la volonté, au libre arbitre, contrariait directement la doctrine protestante du serf arbitre, et l'opinion à laquelle la réforme tenait tant : que la grâce seule fait le mérite et la moralité des actions. Luthériens et calvinistes accusaient de concert Aristote d'avoir, par ses maximes sur le libre arbitre, donné à l'homme une confiance excessive dans ses propres forces, d'avoir entraîné l'homme à s'enorgueillir des facultés qu'il tient de la nature.

Au nom seul de la liberté de l'esprit et du progrès, des hommes que les disputes sur la grâce intéressaient assez peu se joignaient aux attaques contre le dominateur du moyen âge. Ainsi Rabelais, qui, dans la description des prodiges que la science opère au pays de la Quintessence

1 Loc. TheoL, lib. L\, cap. ni.

AU XVF SIÈCLE. 13

ou royaume de VEntélêchic,cou\rai{. de ridicule cette philosophie ellemême, mettait en contraste ses prétentions outrées et la vanité de ses moyens. Ainsi Montaigne, qui voudrait détrôner « Aristote, monarque de la doctrine moderne ' », « cet Aristote dont la doctrine servoit alors de loi magistrale, quoiqu'à l'adventure elle feust aussi faulse qu'une aultre.» « Avant, dit-il encore, que les principes qu'Aristote a Introduicts feusscnt en crédit, d'aultres principes contenloient la raison humaine, comme ceux-cy nous contentent à ceste heure. Quelles lettres ont ceux-cy, quel privilège particulier, que le cours de nostre imagination s'arreste à ceuxcy, et qu'à eux appartient, pour tout le temps à venir, la possession de nostre créance? Ils ne sont non plus exempts du boute-hors qu'estoient nos anciens ^ »

Tel est donc le caractère de la philosophie au seizième siècle. Elle s'affranchit à la fois de l'autorité delà théologie scolastique et de celle de l'Aristote averroïste ou autrement déguisé et falsifié. Elle retourne à sa source, et, avant d'essayer d'établir de nouvelles doctrines, elle reprend tous les anciens systèmes de la philosophie hellénique que les Grecs, chassés de Constantinople, avaient ressuscites en Europe. On voit paraître des platoniciens, comme Marsilius Ficinus; despéripatéticiens, comme Pomponatius ; des stoïciens, comme Juste Lipse, et bientôt des épicuriens, comme Gassendi. Viendra Descartes qui continuera ce mouvement en le redressant et en lui donnant une direction plus haute et plus uniforme.

Plusieurs esprits libres du seizième siècle, laissant tout à fait de côté les questions métaphysiques, traitèrent la morale avec une indépendance philosophique toute nouvelle. Tel fut, avec Montaigne, que nous étudierons plus loin, Charron, son disciple, son imitateur, et trop souvent son copiste.

Pierre Charron (1541-1603), après une éducation littéraire brillante, étudia le droit civil et le droit canon à Orléans, puis à Bourges, où il reçut le doctorat. De retour à Paris, lieu de sa naissance, il fut reçu avocat au Parlement, et fréquenta très-assidûment le barreau cinq ou six années. Il le quitta ensuite pour s'appliquer à l'étude de la théologie et à la pratique de la chaire. En peu de temps il s'acquit comme prédicateur une célébrité telle, que plusieurs évêques s'empressèrent à l'envi de l'attirer dans leurs diocèses. Il fut successivement théologal de Bazas, d'Acque, de Lectoure, d'Agen, de Cahors et de Condom, et chanoine de l'église de Bordeaux. Dans cette ville il lia une amitié très-étroite avec Montaigne, qui en était maire. Il y publia, en 1594, un ouvrage remarquable par la force du style et la méthode et aux doctrines duquel les catholiques applaudirent pleinement : les trois Vérités. Par la première il combat les athées ; par la seconde, les païens, les juifs, les mahométans, et, par la troisième, les hérétiques

1 Essais, liv. I. — ^ Ibid., liv. V.

44 IDÉE GÉNÉRALE DE LA PROSE FRÂxNÇAISE

et les schismatiques. Cette apologie de la religion, dont les protestants s'irritèrent, valut à son auteur la dignité de grand vicaire de l'évêque de Cahors, et l'honneur d'être député à l'assemblée générale du clergé, en 1595, et d'en être nommé le premier secrétaire. Il publia, cette même année, la première édilion d'un ouvrage dont les principes sont loin d'être aussi orthodoxes, le célèbre Traité de la sagesse. C'est un écrit tout philosophique; nulle mention du christianisme. Au sortir des guerres de religion, et après tant d'abus de ce nom sacré, Charron, quoique prêtre, paraît avoir rêvé un idéal d'homme vertueux en dehors de tout dogme. « Ce sont deux choses bien distinctes et qui ont leurs ressorts divers, dit-il, que la pieté et la probité, la religion et la prud'homie, la dévotion et la conscience : je les veux toutes deux jointes en celuy que j'instruis icy... mais non pas confuses. » Malheureusement il conduit non-seulement à l'inditTérence religieuse, mais au pyrrhonisme dont il adopte les maximes dans toute leur étendue. Il veut « qu'on adhère et se tienne à ce qui semble le plus vraisemblable, plus honneste, plus utile, plus commode : mais que ce soit sans détermination, resolution, affirmation aucune, ni condamnation des aullres ad vis et jugemens contraires, ainsy se trouver toujours prest à recevoir mieux, s'il apparoist. » En conseillant ce doute philosophique. Charron ne croit pas nuire à la croyance religieuse ; loin de là il assure qu'il y est au contraire la meilleure introduction ; car « pour bien préparer nostre ame à Dieu et l'impression du Saint-Esprit, il la faut vuider, nettoyer, despouiller et mettre à nu de toute opinion, créance, affection, la rendre comme une carte blanche *. » C'est à l'avance la table rase de Descartes.

La Sorbonne et l'Université, mêille le Châtelet et le Parlement, s'inquiétèrent de ces principes. Un docteur zélé, mais fougueux à l'excès, le jésuite Ga.rasse, les fléirit dans les termes les moins mesurés. Il le Compara à Cardan, le déclara aussi pernicieux, aussi grand ennemi de Jesus-Christ et de l'honnesteté des mœurs, et également suscité du diable ^ Ailleurs il dit ; « Charron est plus dangereux à la jeunesse et aux hommes du siècle qui ne sont que médiocrement sçavans, que les livres de Théophile et de Lucilio Vanino, d'autant qu'il dit plus de vilainies qu'eux, et les dit avec quelque peu d'honnesteté, c'est-à-dire d'autant plus dangereusement qu'il se tient sur ses gardes, et qu'on lit la Sagesse comme un livre dévot ^ »

Plus de ménagements étaient dus àun écrivain sincèrement religieux, et môme pieux, qui sut trouver une chaleur assez rare chez lui pour recommander le culte en esprit et en vérité ; moraliste des premiers parmi les modernes pour la manière dont il a relevé la dignité de la

* De la Sagesse, t. U, chap. u, §§ 5, 6. s Somme théologique, p. 66-67.

* Apologie contre le prieur Ogier, p. 261, 262.

vertu, lui a prêté les motifs désintéressés et assigné le noble but qui lui conviennent ; homme enfin dont la vie constamment pure, laborieuse et modeste, était conforme à ses maximes.

Charron, dont madame de Sévigné aimait et recommandait tant la lecture, a joui au commencement du dix-septième siècle d'une réputation de penseur et d'écrivain qui ne s'est pas soutenue au même point. Ses idées ont été bien appréciées par un sérieux auteur de notre temps. « La philosophie de Charron, dit M. de Gérando, a plus d'exactitude que de profondeur; elle est prudente, mais banale. Les vérités, en lui, se suivent et ne s'engendrent pas; les matières, dans son ouvrage, sont distribuées plutôt qu'enchaînées ; elles ne forment point une théorie systématique, mais un recueil et surtout un manuel. En achevant Montaigne, ou le régularisant, Charron n'a plus son talent; en redisant les mêmes choses, il est loin d'y répandre le môme charme. La longueur, la monotonie des développements, l'appareil même de l'ordre, fatiguent le lecteur mondain. Aussi Charron est-il aujourd'hui peu lu, est-il généralement oublié dans sa patrie. Les étrangers, moins exigeants pour l'attrait des formes, continuent du moins à en faire l'objet de leurs éloges et de leurs études ^.

On est assez embarrassé pour parler du style de Charron : on ne sait guère si Charron a un style, tant sont nombreux ses plagiats de diction aussi bien que de pensées. 11 n'est guère que le copiste de Montaigne. 11 a également pillé du Vair, en particulier pour tout ce qu'il dit des passions et des atfections. Il n'a vu, nous avoue-t-il, personne « qui les dépeigne plus naïvement et richement que le sieur du Vair, en ses petits livrets moraux. » Il y puise presque aussi largement que dans les Essais. Aussi un écrivain du commencement du dix-septième siècle a-t-il pu dire que « Charron, en sa Sagesse, n'a été que comme le secrétaire de M. du Vair et de M. de Montaigne, sous lesquels il semble qu'il ait écrit ce qu'ils lui dictaient, tant il a fait peu de scrupule de se servir de leurs inventions et de leurs propres paroles ^. »

Aristote régnait en dominateur dans toutes les parties de la connaissance humaine, dans la métaphysique, dans la logique, dans la morale, dans l'histoire naturelle. On ne peut aujourd'hui se faire une idée des titres dont on le qualifiait. Ainsi Corneille de la Pierre (Cornélius a Lapide) (1566-1637), célèbre commentateur de l'Écriture sainte, ne sait si Aristote tient plus du jurisconsulte que du prêtre, plus du prêtre que du prophète, plus du prophète que de Dieu ; Aristote a eu la théologie infuse, il a du moins été le précurseur de Jésus-Christ dans les mystères de la nature, comme saint Jean-Baptiste l'a été dans les mystères de la grâce. Pour que l'histoire naturelle prît enfin, comme les autres sciences, un grand élan, il fallut que l'on cessât de se borner à étudier et à commenter Aristote, pour interroger la nature elle-

' Histoire comparée des systèmes de philosophie, t. I, chap. viii. * Apologie pour M. de Balzac, p. 113.

même. C'est ce que surent faire en France, Rondelet, Belon, Palissy, etc., comme à l'étranger, Salviani et Conrad Gessner. Les noms des trois naturalistes français que nous venons de citer méritent un mot dans une histoire de la littérature.

Guillaume Rondelet (1 507-1 S66) professa la médecine avec réputation à Montpellier. Son ardeur pour l'anatomie était extrême; il la poussa jusqu'à faire lui-même l'ouverture du corps d'un de ses enfants. 11 porta très-loin l'une des branches principales de la zoologie par son Histoire des poissons, publiée d'abord en latin en 1554, puis en français en 1558. « Rondelet et Belon, dit un excellent juge, sont les créateurs de l'ichthyologie. Et ce titre, auquel tous deux ont des droits égaux, n'est pas le seul dont la science doive leur tenir compte. A Rondelet il appartient d'avoir préparé par de justes et ingénieux rapprochements, d'avoir ébauché même, dans son Histoire des animaux aquatiques, une classification rationnelle; premier pas vers l'un des progrès les plus importants et alors les plus difficiles de la zoologie *. »

Pierre Belon (1517-1564) était aussi un médecin, et appartenait à la Faculté de Paris. « Supérieur à son émule dans la connaissance et l'interprétation des anciens, dit le savant que nous avons déjà cité, Belon est en même temps, dans son époque, l'un des explorateurs les plus actifs du globe dont il va étudier les productions en Allemagne, en Italie, en Grèce, en Turquie, en Egypte; son retour enrichit la science autant que les efforts réunis de tous ses prédécesseurs, depuis l'antiquité, et de tous ses contemporains. Puis, penseur audacieux dans ses ouvrages, il ose, pour la première fois, à la tête d'un livre ornithologique 2, dresser le squelette d'un oiseau en face de celui de l'homme, et désigner par des signes communs toutes les parties analogues de l'un et de l'autre ^ : pensée d'une immense portée, et qui, dans une époque aussi reculée, assure à Belon l'honneur du premier essai tenté pour la démonstration partielle de l'unité de composition organique. »

Bernard de Palissy (né au commencement du seizième siècle, et mort vers 1589) fut, à sa date, « un des plus grands écrivains de la langue française», a dit un éminent auteur de notre temps *. Ce célèbre potier de terre se distingue parmi les naturalistes et tous les érudits de son temps par son caractère observateur et par la hardiesse de sa pensée. « Dans cette époque, dit encore Geoffroy Saint-Hilaire, il n'est guère qu'un seul homme dont on puisse dire qu'il procède de

1 Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire des règnes organiques. État de l'histoire naturelle au seizième siècle.

2 Histoire delà nature des oiseaux. Paris, in-fol., 1555.

3 « Pour faire apparaître, 'dit Belon, combien l'affinité est grande des uns aux autres. »

* Lamartine, Le Civilisateur, V* livrais., p. 250, 1852.

AU XVI« SIÈCLE. n

lui-même et qu'il est toujours tourné vers l'avenir, et cet homme de génie n'appartient à l'histoire de notre science que par un seul côté de ses travaux si merveilleusement divers; c'est le premier auteur de la détermination de ces corps organisés fossiles, dans lesquels on ne sut voir si longtemps que de simples jeux de la nature, et dans lesquels il montre enfin les preuves de l'antique submersion des continents ; c'est le père de la géologie, l'un des créateurs de l'agriculture moderne et l'inventeur des ruslùjues figulines : c'est le potier de terre, Bernard Palissy. » Ses ouvrages sont : Discours admirable de la nature des eaux, des fontaines, des métaux, sels et salines ; des terres, des pierres, du feu et des émaMic, Paris, 1580, in-S"; et un second livre, publié en 1563 ou 1364 sous le titre: uReceptevtritalleiiar laquelle les hommes de la France pourront apprendre à multiplier et augmenter leurs trésors, in-i". Palissy, qui était encore un archéologue distingué, a laissé aussi des études intéressantes sur divers monumentsanciensqu'ilavaitvisités danssesvoyages.

L'influence de l'affranchissement philosophique se fait sentir dans les travaux d'histoire comme dans les travaux d'histoire naturelle et dans les œuvres de morale de cette époque.

Outre Pasquier et d'Aubigné, qui seront étudiés dans des notices particulières, l'histoire laborieusement et consciencieusement recherchée dans les sources a d'honorables représentants, au seizième siècle, parmi les historiens proprement dits ou parmi les auteurs de mémoires. Du Haillan et Belleforest les premiers travaillèrent sérieusement sur l'histoire générale de la France.

Bernard de Girard, seigneur du Haillan (1535-1610), essaya d'abord de la poésie, fit quelques traductions, puis se consacra à l'histoire. Il obtint de Charles IX (1571) le titre d'historiographe de France en récompense de son premier ouvrage, l'Estat et succès des affaires de France, où il eut le mérite de réfuter solidement plusieurs erreurs accréditées, «comme la veneue de Pharamond en Gaule, l'institution de la loy salique qu'on luy attribue, la création des pairs de France alfribuée à Charlemaigne, et aultres poincis particuliers *. » En 1576, il publia une Hjsfoire de France qui s'étendait jusqu'à la mort de Charles Vil. Henri III, à qui elle était dédiée, le combla d'honneurs et de solides gratifications qu'il était loin de dédaigner. 11 en donna, en loSi, une nouvelle édition avec des augmentations et corrections nombreuses.

Du Haillan, à qui on reproche une extrême vanité, était très-fier d'avoir le premier composé en langue française un corps d'histoire de France. «J'ay faict chose, dit-il, qui n'a encore esté faicte par aultre, ny veue de nos François, et ay donné aux François une robe dont ils n'avoient encore esté parés ^. )i*Il ajoute, en dédiant à Henri III, en 1580, son ouvrage de VEstat et succès des affaires de France : « Je suis, Sire,

' Du Haillan, Épître dédicatoire de son Histoire de France, édit. de 1584. « Hid.

pnosATKur.t) ET POËrrs du xvj* smxle. '<i

18 IDÉE GliNÉRALE DE LA PROSE [■RANÇAISE

le premier d'entre les François qui ay faict l'Histoire de France, et qui ay par beaucoup d'escrits monstre la grandeur et l'iionneur de nos rois ; car auparavant il n'y avoit que de vieux fatras de chroniques qui en parlassent. »

Passons-lui sa suffisance; il est certainement « louable, comme le reconnaît Sorel, d'avoir le premier entrepris de mettre notre histoire en une belle et agréable forme, de quoi il s'est acquitté selon les connoissances qu'on avoit de son temps '. » Il mit de la conscience à son œuvre. Il ne recula ni devant la peine ni devant les dépenses pour le " recouvrement des livres, titres, mémoires, encharlemens et autres monumens qu'il lui a convenu avoir pour le basliment d'un si grand ouvrage. Ne s'estant voulu fier à nos histoires et chroniques, il a tiré des cours eslrangeres et des registres des cours de parlemens, de» chambres des comptes, des chartes des églises et de quelques livres qui lui ont esté prestes par quelques siens amis, ce qu'il cognoissoit pouvoir servir à sa matière ^. »

La nouveauté de l'œuvre en rendit le succès très-grand et très-rapide. Les éditions se multiplièrent promptement en France et à l'étranger. L'Histoire de France « courut le monde, et les estrangers lui firent parler leur langue '. m Elle fut même traduite en latin. Elle était digne de ce succès par les mérites sérieux auxquels de grands écrivains même de nos jours ont rendu hommage. « Du Haillan sait beaucoup, et des choses curieuses; il a de la fougue, » dit Chateaubriand *.

Du Haillan se piquait fort d'indépendance et de liberté. Dans VÈpitre dcdicutdre de son Histoire de France, il dH : « Je n'ay point voulu faire le flatteur ni le courtisan, mais l'historien et dire la vérité, et n'ai fait ce que font les peintres flatteurs qui peignent le visage d'un homme ou d'une femme ; si d'aventure il s'y trouve quelque imperfection ou quelque chose de laid, la laissent du tout, ou la peignent flatteusement. Mais j'ay voulu peindre les traits les plus difformes ainsi que les plus beaux, et parler hardiment et librement de tout. » Il nous apprend lui môme que plusieurs trouvèrent mauvaise sa liberté de langage. Ce ne fut pas toujours sans raison. On lui a particuhèrement reproché le peu de ménagement avec lequel il parle des papes, des évoques et des maisons les plus illustres. Croyons que bien réellement, « son seul but a été la vérité qui est l'œil de l'histoire ^, » mais déclarons net, qu'en même temps qu'il a dissipé des erreurs il a propagé des calomnies.

François Belli::fouk.^t (lrj30-loS3j poussa plus loin que du Haillan l'histoire de France. Il donna les Annales ou l'Histoire générale ds

1 Bibliothèque frnnçnise, p. 373, 3*4.

2 Épîlre dédicutoire de V Histoire de France.

3 Préface de !5S0.

* Éludes IiiitoriqueSy Préface.

» Épîlre dédicatoire de VHis'oire de France, éJit. de i53i.

France, qui s'éleiid jusqu'en 1574, et que Gabriel Chapuis, laborieux compilateur et mauvais écrivain, continua jusqu'en lo90. Cet auteur, dont la fécondité faisait dire qu'il avait des moules à faire des livres, a produit encore de nombreux ouvrages historiques, comme l'Histoire des neuf rois de France qui ont eu le nom de Charles, in-fol.; les Histoires tragiques, 7 vol. in-16; les Histoires prodigieuses, 7 vol. in-lG. Mais toutes ces compositions sont d'un style illisible. Elles peuvent cependant être consultées avec fruit. Un brillant écrivain de nos jours, qui a pendant des années remué tous les vieux livres sur l'histoire de France comme un érudit de profession, Cliateaubriand, a ainsi parlé de l'auteur des Annales : « Belleforest est diffus, mais sa compilation des anciennes chroniques met sur la voie de plusieurs raretés'.» Du Haillan le critiqua dans une de ses préfaces : « Je ne suis pas de ces hardis et ignorants écrivains qui enfantent tous les jours des livres et qui en font de grosses forêts ^. »

La PopELiNiÈRE (1540-1608) embrassa un espace beaucoup moins étendu. 11 publia en 1581 une Histoire de France depuis iSoO jusqu'en 1577, en 6 vol. in-folio. Il fut d'abord calviniste, et porta les armes pour sa cause. Il abjura en 1608. D'Aubigné reproche à son histoire des défauts considérables. Ainsi il le blâme de consacrer un livre entier au siège d'une abbaye par deux compagnies, tandis qu'il oublie de faire mention d'une bataille comme celle de Marignan. Des « narralions sont reprises par trois fois, et il fait mourir un prince plus d'un coup et en divers lieux. » Surtout il l'accuse d'avoir prévariqué contre les intérêts protestants. Cependant, après ces critiques, il reconnaît que, depuis du Haillan, deux hommes seulement ont mérité le nom d'historiens, la Popelinière et de Thou.ll le loue d'avoir sacrifié, avec les bienfaits de la reine mère, « son patrimoine entier, qui n'étoitpas méprisable, » pour faire des recherches de tous côtés. « Son labeur est sans pareil, son langage bien françois, qui sent ensemble l'homme de lettres et l'homme de guerre, comme il s'est signalé et montré tel en trois actions dignes de lumière. Il estoit de grande lecture, l'abondance de laquelle l'a porté à trop de conférence des choses anciennes aux présentes, ce que plusieurs désirent seulement en une leçon publique ^ »

Théodore de Bkze (Iol9-i60o), cet admirateur fanatique de Calvin, odieux pour avoir, sinon personnellement provoqué, au moins approuvé et essayé de justifier et de faire regarder comme une action inspirée l'assassinat du duc de Guise ; odieux pour avoir, dans plusieurs occasions, excité les prolestants de France à prendre les armes, et avoir été ainsi la trompette de nos guerres civiles, Théodore de Bcze fut un écrivain élégant et un littérateur très-savant. Son Histoire ecclésiastique a des mérites de style et de composition, mais il n'y avait pas là,

1 Éludes historiques, Préface, p. xxxvi.

* Allusion au nom de Belleforcst.

' D'Aubigné, Uisloire universelle, PréTaco delà promière édilion.

20 IDÉl- GÉNÉRALE DE LA PROSE FRANÇAISE

non plus que dans aucun écrit ni aucune action de ce sectaire, de quoi l'appeler le phénix de son siècle.

Un autre ouvrage Iiislorique de Bèze, curieux à consulter, c'est sa Vie de Calvin, en latin et en français, dont l'édition de 1365, suivant Bayle, est beaucoup plus ample et plus exacte que la première, et présente « plusieurs nouveaux faits, et quelques autres mieux développés, avec les circonstances du temps beaucoup mieux marquées ^ »

Le président Fauchet (1329-1601), dans des travaux analogues aux Recherches de Pasquier, mais beaucoup plus circonscrits, fournit de précieux renseignements sur la ville de Paris, sur VOrigine et les dignités des magistrats de France, sur VOrigine des chevaliers, armoiries et hérauts.

Pierre Matthieu embrassa, dans ses travaux sur l'histoire de France, l'époque qui s'étend de Louis XI à LouisXIII. Il était né en 1 563 à Pesmes, dans la Franche-Comté. Ses études furent soignées et ses progrès rapides. Avant l'âge de quinze ans il possédait le latin, le grec et l'hébreu.A vingt ans il était principal du collège de Vercel, bourg de sa province. Il se rendit ensuite à Valence pour y étudier le droit ; il y reçut, en 1586, le bonnet de docteur, et vint exercer la prafession d'avocat à Lyon. 11 se déclara hautement, dans celte ville, pour la Ligue, et se monra chaud partisan des Guises. Lyon s'élant soumis, en 1393, à l'autorité royale, il fut l'un des députés envoyés à Paris, pour présenter à Henri IV l'hommage de la fidélité des habitants.

Le Béarnais, sur la recommandation du président Jeannin, appela auprès de lui, pour le charger d'écrire son histoire, Pierre Matthieu, qui remplaça du Haillan dans les fonctions d'historiographe de France. Le roi lui recommanda de parler avec une entière franchise, de n'user envers lui d'aucune complaisance et de ne voir que la vérité. Dans ses moments de loisir, il l'instruisit de diverses particularités de sa vie et de son n'-gnc. Mais l'historien ne sut pas observer l'impartialité à laquelle il était convié. Trop souvent il pousse son admiration un peu suspecte jusqu'à l'adulation.

Après la mort de Henri IV, Matthieu fut également attaché à Louis XIII, et en reçut les mêmes témoignages de faveur qu'il avait éprouvés de la part de son porc. En qualité d'historiographe, il suivit ce prince au siège de Monlauban; il y fut attaqué de la fièvre d'armée, et mourut àToulousele 12 octobre 1021, à l'âge de cinquante-huit ans.

Les ouvrages historiques de Pierre Matthieu sont : Histoire des choses mcmorahles arrivées sous le régne de Henri le Grand, 1624 ; Histoire de la mort déplorable de Henri le Grand, 1611 ; Histoire de Louis XI, 1610; Histoire de France sous François J", Henri H, François H, Charles IX, Henri ni, Henri IV et Louis XHI, 1631, publiée par les soins de son fils.

' Bayle, Dict. hist., art. Calvin.

AU XV1« SIEi.Ll'. 21

Cet écrivain fécond s'abandonne Irop à sa facilité. Son style est souvent bas et rampant, ou gàlé pur l'afTectation. « Le grand défaut de Matthieu, dit Feller, est d'affecter, dans le récit de l'histoire moderne, une grande connaissance de l'histoire ancienne. Il en rappelle mille traits qui ne font rien à son sujet, et dont l'enlassemeut me de la confusion et de l'obscurité dans la narration. »

De bons juges ont fait peu de cas du style de Pierre Matthieu : ainsi, selon Anquetil, « en rendant justice à Matthieu pour son impartialité et sa candeur, il faut avouer aussi que peu d'auteurs sont aussi dénués de grâce, de force et d'élévation '. » Sainte-Beuve, Mérimée le trouvent médiocre. Tout en vantant, chez Pierre Matthieu, l'amour de la patrie, l'expression la plus vive des sentiments nationaux, l'accent français le plus prononcé, Poirson, l'historien du règne de Henri IV, trouve que « sa narration est partout dépourvue de chaleur, d'éclat et de vie. » Le comparant avec son contemporain le Grain, il ajoute : «Leur style est incorrect, lâche, déparé par des locutions familières et triviales; le sentiment de la gravité et de la dignité de l'histoire n'existe pas chez eux, quoiqu'il soit déjà né en France*. »

Au seizième siècle, plusieurs écrivains français ou résidant en France ont écrit en latin l'histoire de notre pays, comme Paul Emili et J. A.deThou. Ils méritent d'être mentionnés pour les progrès qu'ils firent faire à notre histoire.

Paul Emili (mort en 1529) était de Vérone, et fut attiré en France, à cause de sa réputation, par le cardinal de Bourbon, sous le règne de Louis XII qui l'avait fait venir à grands frais d'Italie. Il publia, en do4i, une Histoire de France en dix Hvres, commençant à Pharamond et finissant à la cinquième année de Charles VIII, en 1488. Malgré son style souvent embarrassé et souvent obscur à force de laconisme, malgré la surabondance de harangues qui surcharge un abrégé assez décharné, malgré surtout son extrême crédulité et sa prévention pour les ItaUens, son travail est très-estimable, parce que ce fut comme un premier débrouillemenl et un premier défrichement de nos annales. Juste Lipse, séduit surtout par la pureté du style, en ftiit un pompeux éloge. Brantôme vantait « ce grand historiographe Paule ^Emilie, qui a si bien escrit nostre histoire de France ^ » Il faut avouer qu'il n'a guère donné qu'une paraphrase de l'ouvrage latin de Robert Gaguin (né dans la première partie du seizième siècle, en 1501), le véritable auteur de la première histoire de France.

J. A. DE Thou (155,M617) était un homme d'une tout autre portée. « I.a France, dit un de ses rivaux en histoire, n'a jamais produit un

' L'Ksprit de la Ligue, Observations sur les ouvrages cités, XLVin. » Poirson, Hisi, du règne de Henri IV, liv. VI, cli. ix, § 2, sect. n. > Dii':ours sur les duels.

22" IDÉE GÉNÉRALE DE î A PROSE FRA^"ÇAlSE

esprit puissant comme celuy-là,pour opposer aux estrangers et surtout aux Allemands nous reprochant qu'il sort bien des François quelque chose subtile et délicate, mais jamais d'œuvre on il paroisse force pour supporter un labeur, équanimité pour estre pareil à soy-mesme,nyun puissant et solide jugement. Toutes ces choses sont tellement accomplies en cet auteur sans pareil, que nous requérons maintenant en eux ce qu'eux autrefois en nous. En liiy vous trouverez un soin encore plus gênerai qu'en Sleidan, les agréables recherches de Guichardin et les merveilleuses lumières de Machiavel; vous trouverez qu'il a mis le nez aux conseils plus avant que les sieurs du Bêlai ^ et de Comine, lesquels je nomme tous pour les perles de nostre aage *. » De Thou est digne de ces éloges par les mérites essentiels et nombreux qui recommandent son Histoire universelh en 138 livres (depuis iSiîJ jusqu'en 1607). Il y parle avec une égale profondeur de la guerre et des lettres. Les catholiques lui ont généralement reproché de s'exprimer avec partialité au sujet des papes, du clergé, de la maison de Guise, et de montrer trop de disposition à adoucir les fautes des huguenots comme à faire valoir les vertus et les talents de celte secte. Son orthodoxie a été soupçonnée, et son histoire condamnée à Rome par un décret du 9 novembre 1609.

De Thou, dans son Histoire, a donné une très-large part à la littérature; on lui a même reproché de l'avoir faite excessive. « Plusieurs, dit d'Aubigné, ont pour désagréable la trop ennuyeuse recherche des hommes de lettres de son temps; les capitaines se plaignent d'y estre mal partagés; qu'il ne falloit rendre cet honneur qu'aux Scaliger, aux Turnebe et à gens de telle marque, et non à une autre classe de plus obscure condition ^. »

Le seizième siècle fut plus fécond encore en auteurs de mémoires qu'en historiens. Nous ne pouvons entreprendre de les faire connaître, ni même de les nommer tous. Nous donnons, dans notre ouvrage, comme modèle du genre, Marguerite de Valois, femme de Henri IV : nous devons nous borner ici à de très succincts détails sur quelques autres auteurs fort estimables, comme les frères du Bellay, Boyvin du Villars, Cheverny, Jean de Mergey.

Les frères du Bei.lay-Langey (Martin et Guillaume), joignant les talents de la littérature à ceux de la guerre et de la diplomatie, laissèrent des mémoires encore très-estimés. On reproche principalement à ceux de Guillaume d'être une apologie continuelle de François I^"" et une satire de Charles-Quint; et à ceux de Martin, d'être fatigants par la longueur des descriptions des batailles et des sièges où l'auteur s'est trouvé. Un auteur judicieux du dix-huitième siècle a jugé sévère-

' Guillaume et Martin du Bellay.

' D'Aubigné, llist. univ,, Préface de la première édition.

» lôid.

ment les uns et les autres. « Tout ce qui s'est fait sous le règne de plus grand, dit-il, y a un petit air comme écrasé; les détails les moins inléressanismôme y sont prodigués àl'ex'cès ; on y suit avec autant de soin la marche d'un corps de cinquante hommes que celle d'une armée entière. Quoiqu'cn général les événements de ce temps soient sagement présentés et bien développés, le total de l'ouvrage est froid, parce que la liaison et le rapport des faits entre eux n'y sont aucunement sensibles. Mais le plus grand défaut de tous, c'est que le caractère du siècle y manque totalement, et que vous n'y distinguerez pas les mœurs de ce temps-là des mœurs du nôtre '. »

Les illustres frères du Bellay ont auprès de la postérité un autre titre que leurs ouvrages; c'est à eux que revient surtout l'honneur d'avoir excité François I" à attirer autour de lui tous les savants et les beaux esprits de son temps.

Guillaume du Bellay mourut en 1S43, et Martin en lao9.

Boy vin du Villaiîs (mort au commencement du dix-septième siècle), touchant lequel on possède très-peu de renseignements, a laissé des mémoires « sur les guerres desmeslées tant en Piémont qu'au Montferrat et duché de Milan, par Charles de Cessé, comte de Brissac, mareschal de France et lieutenant gênerai pour le roy Henry II delà les monts. » Ils sont précieux pour leur sincérité et pour le nombre de faits précis et importants, nulle part ailleurs relatés, qu'on y trouve, en particulier concernant le fameux maréchal de Brissac dont il était secrétaire, qu'il ne quitta point pendant son occupation du Piémont, et sur lequel sans lui on n'aurait que des notions vagues et incertaines. Du Villars a recueilli les documents les plus exacts et les plus complets sur ses campagnes et sur son administration. Si, dans la crainte d'être obscur, il rapporte des détails trop minutieux, s'il cite textuellement trop de pièces ofticielles, on lui sait gré d'en avoir conservé de précieuses qu'on ne trouve pas ailleurs et auxquelles il a ajouté d'utiles éclaircissements. Son style est original, expressif, et rappelle celui de Montluc. Quelques-uns ne le trouvaient pas assez poli et lui reprochaient de la dureté. Voyez comment il leur répond :

Il J'ay appris que je ne sçais quelles gens plus enflés de caquet que d'érudition, disent que mon langage est si rude, qu'il n'a rien de cette élégance, ni de cette délicatesse qui doit estre familière à ceux qui se veulent mesler de traiter d'histoires. A quoy je leur respondray que, si je voulois parler de l'amour et non de guerre, je me feusse efforcé d'emprunter de leur boutique du sucre ou du miel, pour le rendre plus gracieux et plus délicat qu'il n'est pas ; mais qu'en traitant et d'armes et de combats, il estoit plus à propos que mon langage sentist le canon et le soldat barbouillé et mal peigné que le dameret passefillonné. Et puis, il faut que je confesse que la nature m'a esté si avare de ses grâces, que mon esprit en est demeuré si grossier qu'il ne sçauroit donner à me escripts toutes

^ Grimm, CorresjiOJidance /ittéraire. Mars 1754.

ces polissurcs ni ces allechemens convenables à la mignardise des dames, mais non jamais aux braves cavaliers qui ne cherchent que la gloire et instruction des armes i. »

Comme Boyvin du Villars, Philippe Hurault, comte de Cbeverny (1 528- 1599), est recommandable par le mérite de l'exactitude et de la sincérité ; mais on regrette que ce magistrat se soit trop appliqué à mettre dans la rédaction de ses Mémoires la même réserve que dans sa conduite, et qu'en se faisant écrivain, il ait trop pris de soin de ne blesser personne, comme, étant ministre, il voulut ménager tout le monde. Cet esprit méticuleux lui fait éviter de s'expliquer sur certains faits, lui en fait dissimuler et étouffer d'autres. Cependant, comme il était initié à tous les mystères de la politique, qu'il a poussé ses mémoires jusqu'en juillet 1599, quelques jours seulement avant sa mort, et que, sans avilir fait toutes les révélations qu'il aurait pu et dû faire, il en a, comme malgré lui, laissé échapper un certain nombre, il doit être lu par tous ceux qui veulent connaître bien cette époque si féconde en événements, et où la scène fut occupée par tant de caractères fortement trempés. Un des fils de Cbeverny, Philippe Hurault, abbé de Pontlevoy, évêque de Chartres (1579-1620), continua ses Mémoires imsqu'en 1601. Les mémoires du père étaient déjà beaucoup trop prodigues de détails domestiques ; ceux du fils le sont encore bien davantage, et, en les publiant de nos jours, on a dû considérablement élaguer.

Après ces auteurs de mémoires dont la liste pourrait être tellement augmentée, Jean de Mergey mérite d'être cité pour son Discours sur quelques evenemens du temps, récit spirituel d'un vieux capitaine indifférent pour tous les partis religieux et politiques, qui avoue n'être ni historien ni rhetoricien, mais seulement un pauvre gentilhomme champenois qui n'a jamais fait grande despense au collège, encore qu'il ait toujours aimé la lecture des licres.

Le seizième siècle, surtout dans sa seconde moitié si agitée, où tout fut mis en question, constitution de l'État comme religion, a produit beaucoup d'ouvrages politiques, qui viennent naturellement après les travaux historiques. Il en est un d'abord sur lequel nous donnerons des détails un peu étendus à cause de sa célébrité plus encore que de sa-valeur, c'est la Servitude volontaire delà Boétie.

Etienne de la Boétie (1 o30-I 563), « ayant esté surpris de sa destinée en la fleur de son aage, et dans le train d'une tres-heureuse et tres-vigoureuse santé, n'avoit pensé à rien moins qu'à mettre au jour des ouvrages qui deussent tesmoigner à la postérité quel ilestoit en cela*. » Montaigne, « héritier de sa librairie "' » (de sa bibliothèque), recueil-

' Mémoires de Boyvin du Villars, Au lecteur.

* Lettre de Montaigne à M. de Foix.

• Avertissement de Montaigne au lecteur.

lit heureusement tout ce qu'il trouva d'enfier parmi ses brouillards (ses brouillons) et papiers espars çà et là, le jouet du vent et de ses estudes.»

Laissant de côté la traduction des Économiques d'Aristote, de la Ménagerie àcXéaophon, etc., nous ne parlerons que du livre célèbre où la Boétie s'attache à prouver que tous les tyrans seraient également sans force si le peuple ne les secondait pas, que l'intérêt de tous s'unissant contre im, la puissance de tous s'alliant contre un, cet un perdrait, par son isolement, le pouvoir de mal faire.

L'historien de Thou dit que V Anthenoticon (le Contre un) fut pris par ceux qui le publièrent en un sens tout à fait contraire à celui que son sage et savant auteur avait eu en le composant. De môme Montaigne repousse bien loin l'idée que son ami fût un ennemi de la monarchie, et aftirme que jamais aucun citoyen ne fut plus soumis aux lois et plus ennemi des nouvelletés qui troublent les États. Selon quelques écrivains de nos jours, qui s'appuient de ce passage de la Servitude volontaire : (( Donc celui-là (Lycurgue), avec ses lois et sa police, nourrit et prit si bien les Lacédémoniens, que chacun d'eux eust eu plus cher de mourir mille morts, que de recognoistrc autre seigneur que la loy et le roy '; » la loi et le roi, c'est-à-dire la monarchie tempérée par les lois, tel eût été l'idéal de la Boétie. Cependant Montaigne même avoue que son ami eût mieux aimé être à Venise qu'à Sarlat, et avec raison. Plein des souvenirs classiques, le nom de république résonnait d'une manière magique à son oreille, et le prestige agissait avec assez de force pour l'empêcher de voir qu'il y avait bien plus de liberté réelle dans une monarchie que dans l'oligarchie tyrannique des doges. Au milieu de ses déclamations violemment rhétoriciennes contre les tyrans, à peine si la prudence lui fait faire, dans une phrase incidente, une réserve embarrassée en faveur des rois de France. Évidemment, sans avoir, dans son républicanisme beaucoup trop littéraire, de système de gouvernement bien arrêté, il vise dans tout son discours à la destruction de l'unité monarchique. Il expose ainsi son dessein :

« Si, dit-il, ne veux-je pas pour ceste heure débattre cette question tant pourmenée, à sçavoir si les autres façons de republiques sont meilleures que la monarchie. A quoi si je voulois venir, encore voudrois-je savoir, avant que mettra en doute quel rang la monarchie doit avoir entre les republiques, si elle y ea doit avoir aucun ; pour ce qu'il est malaisé de croire qu'il y ait rien de public en ce gouvernement, ou tout est à un. Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre s'il est possible, et comme il se peut faire que tant d'hommes, tant de villes, tant de nations, endurent quelquefois un tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'on lui donne, qui n'a pouvoir de leur nuire, sinon de tant qu'il» ont vouloir de l'endurer, qui ne scauroit leur faire mal aucun sinon lorsqu'il! aiment mieux le souffrir que lui contredire. Grande chose, certes, ot toutefois

» Servit, volotit., édit. L. Feugère, p. 37.

Bi commune qu'il s'en faut d'autant plus douloir et moins esbahir, de voir un million de millions d'hommes servir misérablement, ayant le col sous joug, non pas contraints par une plus grande force, mais aucunement (ce semble) enchantés et charmés par le sen\ nom d'Un, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance puisqu'il est seul, ni aimer les qualités, puisqu'il est en leur endroit inhumain et sauvage. »

La Boélie, dans tout Le contre un, se montre grand partisan de l'égalité native des hommes, d'où il tire la conséquence qu'aucun homme ne doit être maître d'un autre.

<i Certes, s'il y a rien de clair et d'apparent dans la nature, et en quoy il ne soit pas permis de faire l'aveugle, c'est cela, que Nature, le ministre de Uieu et gouvernante des hommes, nous a tous faicts de mesme forme comme il me semble, à mesme moule afin de nous entre-cognoistre tous pour compaignons ou plus tost frères. Et si, faisant les partages des presens qu'elle nous donnoit, elle a faict quelques avantaiges de son bien, soit au corps ou à l'esprit, aux uns plus qu'aux autres: si n'a elle pourtant entendu nous mettre en ce monde, comme dans un champ clos, et n'a pas envoyé icybas les plus advisez, comme des brigands armez dans une forest, pour y gourmander les plus foibles. Mais plus tost faultil croire que, faisant ainsi aux uns les parts plus grandes,et aux autres plus petites, elle vouloit faire place à la fraternelle aflfection, îi fin qu'elle eust où s'employer, ayans les uns puissance de donner ayde et les aultres besoin d'en recevoir. Puis donc que ceste bonne mère nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logez aulcunement en une mesme maison, nous a tous figurez en mesme paste, afin que chacun se peust mirer et quasi recognoistre l'un dans l'autre : si elle nous a à tous en commun donné ce grand présent de la voix et de la parole, pour nous acointer et fraterniser d'advantage, et faire, par la commune et mutuelle déclaration de nos pensées, une communion de nos volontez: et si elle a tasché par tous moyens de serrer et estreindre plus fort le nœud de nostre alliance et société; si elle a montré en toutes choses qu'elle ne vouloit tant nous faire tous unis que tous uns, il ne fault pas faire double que nous ne soyons tous naturellement libres, puis que nous sommes tous compaignons : et ne peut tomber en l'entendement de personne que nature ait mis aulcun en servitude, nous ayant tous mis en compaignie. »

C'est bien là, s'il en fut, du républicanisme. C'est bien aussi l'esprit républicain, l'esprit des Harmodius, des .^jistogiton ou des Gracques qui anime cet appel à l'affranchissement :

« Celuy qui vous maistrise tant, n'a que deux yeulx, n'a que deux mains, n'a qu'un corps,'et n'a aultre chose que ce qu'aie moindre homme du grand nombre infiny de vos villes : sinon qu'il a plus que vous tous, c'est l'avantage que vous luy faictes pour vous destruire. D'où a il prins tant d'yeux? d'où vous espie il, si vous ne les luy donnez? Comment a il tant domains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos citez, d'où les a il, s'ils ne sont des vostres ? Gomme a il aulcun pouvoir sur vous, que par vous autres mesmes? Comment vous oseroit-il courir sus, s'il n'avoit intelligence avec vous ? Que vous pourroit-il faire, si vous n'estiez recelleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tuë, et traistres de vousmesmes? Vous semez

vos fruicts, afin qu'il en fasse le degast; vous meublez et remplissez vos maisons, pour fournir îi ses voleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu'il ait dequoy saouler sa luxure ; vous nourrissez vos enfans, afin qu'il les meine, pour le mieux qu'il leur face, en ses guerres, qu'il les meine à, la boucherie, qu'il les face les ministres de ses convoitises, les exécuteurs de ses vengeances ; vous rompez à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en ses délices, et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs; vous vous affoiblissez, afin de le faire plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride 1 Et, de tant d'indignitez que lesbes^tes mesmes ou ne sentiroyent point ou n'endureroyent point, vous pouvez vous en délivrer, si vous essayez non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez resoleus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ny le bransliez, mais seulement ne le sousteniez plus; et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base, de son poids mesme fondre en bas et se rompre. »

Les protestants extrêmes, portés à la république, tâchèrent, dès la publication de la Servitude volontaire, d'en tirer bon parti. Montaigne, dont la circonspection politique était si grande, en vint presque à regretter de l'avoir mise au jour. Il ne voulut pas du moins con tribuer à la répandre davantage, et renonça au dessein qu'il avait eu d'abord de l'insérer dans sesEssais. « Parce que, dit-il, j'ai trouvé que cet ouvrage a esté depuis mis en lumière par ceux qui cherchent à troubler et changer Testât de notre police, sans se soucier s'ils l'amenderont, et qu'ils l'ont meslé à d'autres escrits do leur farine, je me suis desdit de le loger ici *. » Les partis radicaux ont également, de nos jours, fait une de leurs autorités d'Etienne de la Boétie.

On a généralement, croyons-nous, pris trop au sérieux un ouvrage qui fut la production d'un adolescent et une sorte d'exercice de rhétorique. Montaigne nous apprend que la Boétie était à la fleur de sa jeunesse quand il écrivit ce discours, « n'ayant pas atteint le dix-huitième an de son âge*. » Ailleurs il dit : « Mais voyons un parleur dans ce garçon de seize ans. » Enfin il déclare que « ce suhject fut traiclé par luy en son enfance par manière d'exécution seulement. » On s'aperçoit de l'extrême jeunesse de l'auteur. Montaigne juge le discours De la servitude volontaire, « gentil et plein au possible » : plein au possible dit beaucoup pour un ouvrage qui renferme tant de lieux communs que relève seule la chaleur de l'expression.

La Boétie ne se proposa jamais d'être un écrivain. Montaigne nous apprend «qu'à peine au bout de chaque an mettoit-il une fois la main à la plume*. » «A mesure, dit-il encore, que chaque saillie lui venoit à la teste, il s'en deschargeoit sur le premier papier qui lui tomboil en main, sans aultre soin de le conserver. Du fruict mesme de ses estudos, il n'avoit encore jamais pensé d'en laisser nul lesmoignaige à la pos-

1 Essais-, I, 27.

> Lettre à M. de Foix.

* Avertissement de Montai-jnc au lecteur.

28 IDEt; GENERALE DE LA PROSE FRANÇAISE

terité, et il ne nous en est demeuré que ce que, par manière de passetemps, ilescrivoit autrefois ^ >>

Si nous en croyons le témoignage enthousiaste de Montaigne, la Boétie était capable de produire de bien autres œuvres que ce qu'il a laissé. A l'entendre, c'était le plus grand homme de son siècle, ou du moins à peine si aucun homme de son époque lui était comparable. « La postérité le croira, si bon lui semble, dit-il, mais je lui jure, sur tout ce que j'ay de conscience, l'avoir sceu et veu tel, tout considéré^ qu'à peine, par souhait et imagination, pouvois-je monter au delà, tant s'en faut que je lui donne beaucoup de compaignons *. » .\illeurs, il s'indigne que <( M. Estienne de la Boélie, l'un des plus propres et nécessaires hommes aux premières charges de la France, ait, tout le long de sa vie, croupy, mesprisé, es cendres de son foyer domestique, au grand interest de nostre bien commun ; car quant au sien particulier, ajoute-t-il, il estoit si abondamment garny des biens et des trésors qui défient la fortune, que jamais homme n'a vécu plus satisf;uct ny plus content. Je scais bien qu'il estoit eslevé aux dignités de son quartier qu'on estime des grandes; et scais davantage que jamais homme n'y apporta plus de suffisance, et que, dès l'aage de trente-deux ans qu'il mourut, il avoit acquis plus de vraie réputation en ce rang-là, que nul aultre avant lui. Mais tant y a que ce n'est pas raison -de laisser en Testât de soldat un digne capitaine, ny d'employer aux charges moyennes ceux qui feroient bien encore les premières '. »

Le président de Thon s'était fait aussi la plus haute idée d'Élienne delà Boétie. «11 avoit, dit-il, un esprit admirable, une érudition vaste et profonde, et une facilité merveilleuse de parler et d'écrire. Il s'appliqua surtout à la morale et à la politique. Doué d'une prudence rare et au-dessus de son âge, il auroit été capable des plus grandes affaires s'il n'eût pas vécu éloigné de la cour, et si une mort prématurée n'eût pas empesché le public de recueillir les fruits d'un si sublime génie. Nous sommes redevables à Michel de Montaigne, son estimable ami, de ce qu'il n'est pas entièrement mort; il a recueilli et publié plusieurs de ses ouvrages, qui font voir la délicatesse, l'élégance et l'étonnante sublimité de ce jeune auteur *. »

Quelque chose des principes de la Boétie se retrouve chez Jean Bodin (1530-1596), auteur des six livres de la Réjmhlique, imprimée à Paris, en 1576,in-fol.,etmise en latin par lui-même. Ce traité fut enseigné publiquement en Angleterre, dansl'universilédeCambridge,ettouterEurope retentit bientôt de sa renommée. L'auteur se demande quel est le but des sociétés, et répond que ce but est le même que celui des existences individuelles, « s'exercer en la contemplation des choses naturelles,

1 lettre à l'Hospital.

* Litre à M. de Mesmes.

5 L'Ilre à l'Hospital.

* liiit. univers, de J. A. de Thou, iiv. XXV.

humaines et divines, en rapportant la louange du tout au grand prince de nature. » (Liv. I, c. i.) Bodin, dont l'érudition était immense, mais confuse, appuie ses principes d'exemples tirés des histoires de tous les peuples. Malgré toutes les erreurs dont il est rempli, et qui ont donné lieu à des réfutations comme celles de Goret, de Michel de la Serre, d'Augier, de Ferrier, du père Possevin, ce livre a fourni beaucoup d'idées à VEsprit des lois de Montesquieu.

Bodin favorisait ouvertement les huguenots; mais au fondil était, ce semble, également indifférent au protestantisme, au catholicisme et à toute espèce de religion positive.

François de la Noue (lo3l-i591), surnommé Bras-de-Fer, parce qu'ayant été obligé de se faire couper lo bras, on lui en fit un de fer, dont il se servait très-bien pour manier la bride de son cheval, a laissé des Discours politiques et militaires, composés dans les prisons du château de Limbourg, où il fut enfermé en I08O, et demeura cinq ans : il avait été fait prisonnier par les troupes espagnoles qu'il combattait à la tôle des protestants des Pays-Bas. Guerrier du premier ordre, il mérite encore de compter parmiles prosateurs éloquents du seizième siècle. Il y a dans ses écrits de la science, de la verve et de la sensibilité.

On possède d'un autre prolestant célèbre, de du Pi.essis-Mornay (1549-l(j23), des écrits politiques, des manifestes désignés à l'époque où ils parurent sous le nom de Mémoires et Discours, et de plus une ample correspondance politique et diplomatique, qui s'étend du 15 novembre 1579 au 3i octobre 1623. Savant et laborieux, du Plessis ne faisait trêve à ses immenses travaux que pour prendre l'épée. Il fut le conseiller de Henri IVdepuis lo76 ; mais, obstiné et violent huguenot, il tomba dans la disgrâce de son maître devenu catholique, qui continuait à l'employer dans plusieurs affaires d'une haute importance, quand il eut publié, au mois de juillet i:i98, son Traité de Vinstitution de l'Euduiristie^ où il traitait le pape d'antechrist, et où il commettait de nombreuses falsifications et altérations de textes dont le convainquit Duperron, en présence du roi et de la cour, à la conférence de Fontainebleau, le 4 mai 1000. Mornay était appelé le Pujie des huguenots. Ce titre lui était assez justement donné, car il représente excellemment par SCS luttes et par son action constamment militanle avec la plume et avec l'épée, le parti protestant qui voulait former un État dans l'État et contre l'État.

On le voit, le seizième siècle produisit un assez grand nombre de travaux historiques et politiques sérieux. Plusieurs même, par la forme comme par le fond, annonçaient les chefs-d'œuvre. L'éloquence, soit dans la chaire, soit au barreau, demeura généralement inférieure.

L'éloquence de la chaire fut très-lente à se former, en France comme dans les principaux pays de l'Europe. Au seizième siècle, elle était encore dégradée par des abus dont Érasme a dépeint malicieusement

30 lUliE GENERALE DE LA PROSE FRANÇAISE

quelques-uns dans son Éloge de la Folie. Le satirique écrivain avait bien, en particulier, quelque raison de rire des contes que certains prédicateurs tiraient du Miroir Itistoriul, ou des Gesles des Romains, et se plaisaient à manier allégoriqueraeni, tropologiquemeni, anagogiquement. L'allégorie et la métaphore étaient leurs figures favorites. Ils se servaient aussi quelquefois du dialogisrae, mais d'une étrange façon : ainsi l'un d'entre eux, faisant parler la sainte Vierge avec Notre-Seigneur, fait alléguer à la sainte Vierge les lois de Justinien, et à Notre- Seigneur des passages d'Aristole.

Ils avaient la fureur des divisions et subdivisions scolasliques. Quelquefois ils divisaient un sermon en douze parties, et même davantage ; mais ordinairement ils le divisaient en (rois ou quatre, et ils subdivisaient chaque partie en trois autres, et chacune de ces trois dernières en plusieurs encore, et ainsi presque à l'infini. La beauté était que chaque division avait sa rime particulière, et elles leur étaient si chères que lorsqu'ils ne trouvaient pas des mots qui eussent la même terminaison, ils en forgeaient exprès. Ainsi on a plusieurs fois cité un discours touchant l'oblalion que Nôtre-Seigneur fit de lui-même à son Père, dont la partition est que cette offrande était moult aimable, moult convenable, moult profitable et moult coustable . Le prédicateur voulait dire que cette offrande coûtait beaucoup ; pour faire la rime, il fallait un adjectif en able; n'en trouvant pas dans la langue, il l'enrichit du joli mot coustable.

Ces sermonnaires paraissaient tout à fait étrangers au sentiment des convenances et de la dignité. Ils ignoraient complètement l'art d'ennoblir la familiarité de leurs expressions, et leurs peintures des vices étaient d'une grossièreté plus capable de réveiller les images des passions que de les corriger.

La plupart des sermons du seizième siècle, comme ceux du quinzième, sont pleins de traits d'histoire, de pensées de philosophes, d'imaginations poétiques et fabuleuses. On cite dans plusieurs, et presque à chaque page, le grand Épaminondas, le divin Platon, l'ingénieux Homère. L'abus des allusions mythologiques se glissait partout, et se produisait jusque dans les occasions les plus solennelles et les plus augustes. C'est ainsi qu'un prélat choisi pour expliquer l'Écriture sainte au milieu du sacrifice, à l'ouverture d'une session du concile de Trente, compara celte sainte assemblée, où les évêques se devaient rendre, au cheval où se renfermèrent les Grecs pour prendre Troie. Un modèle accompli de ce goût détestable, est un certain Sorbin de Sainle-Foy, dans ses adulatoires oraisons funèbres d'Anne de Montmorency, de Cosme deMédicis, de Charles IX, de Marguerite de France, de Quélus, de Saint-Mégrin.

Pendant les troubles de la Ligue, les chaires et les places publiques retentirent des discours de nombreux prédicateurs qui eurent un genre d'éloquence dont une audace mêlée souvent de cynisme était le principal caractère. Parmi ceux qui furent fougueux avec un zèle véritable on dis-

Ad X\V SiÈCLl-:. 3J

tinguc le moine Pouccl (mort en 1 o8G), célèbre bien moins par le nombre de ses ouvrages de piélé, aujourd'liui complètement oubliés, que par un sermon virulent contre la confrérie des Pénitents, instituée par Henri III, dont les assemblées finissaient trop souvent par des orgies scandaleuses. Après quelques traits hardis, mais indécents dans sa bouche et dans une église, le prédicateur, s'adressant aux pénitents, s'écriait :

« Ah! nuilhcureux hypocrites, vous vous moquez donc do Dieu sous le masque et portez par contenance un fouet à votre ceinture ! Ce n'est pas là, de par Dieu, où il faudroit le porter ; c'est sur vostre dos et sur vos espaules, et vous en estriller très-bien ! Il n'y a pas un de vous qui ne l'ait bien gaigné. »

Ce qui manquait toujours à ces prédicateurs, c'était la dignité; et k la fin du siècle, ils ne l'avaient pas encore acquise, témoin, entre autres, Philippe Bosquier.

Philippe Bosquier (t561-l63fi), religieux cordelier, appartient au dix-seplième siècle par la date de sa mort, mais pleinement au seizième par le genre de ses sermons (8 vol. in-8°), dont l'auteur destinaitla dédicace à Henri IV, mais que lu mort tragique de ce roi lui fit dédier à son fils, Louis XIII. 11 est de l'école grotesque et indécente des Maillard, des Menot, des Barbette, des Pépin, des Raulin. Les mots les plus grossiers, les images les plus libres y déshonorent la parole de Dieu, en particulier dans ses sermons sur l'enfant prodigue, très-applaudis à l'époque.

Philippe CospÉAN (lb68-1646) commence très-honorablement, à la iin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, la réforme de l'éloquence de la chaire. Son goût s'était formé à l'école du célèbre Juste Lipse. Il fut docteur de Sorbonne, et successivement évéque d'Aire, de Nantes et de Lisieux. Un des premiers il eut le bon sens de retrancher de ses sermons les citations des plus profanes auteurs de l'anliquilé, pour y substituer celles de l'Écriture sainte et des Pères. Son plus beau titre, comme orateur chrétien, est l'oraison funèbre do Henri IV. 11 la commence avec une simplicité noble, bien éloignée delà manière de la plupart des prédicateurs delà même époque :

« Non, non. Messieurs, ne le pensez pas, ce n'est point pour louer sa vie que je me présente en ce lieu, mais pour pleurer sa mort, non pour célébrer ses conquêtes, mais pour plaindre notre perte; non pour chanter ses triomphes, mais pour dire en général ces tristes paroles :

« Cecidit corona capitis nostri ; vœ nobis, quia peccavimus.

« La couronne de notre tête est tombée ; malheur h nous, parce quo nous avons péché. »

Plus loin, l'orateur invoque la France, et la fait parler sur le corps du roi par cette prosopopée pathétique, quoique manquant de naturel en plus d'un endroit ;

« Je l'aimois, dit-elle, comme je le regrette, je le regrette jusqu'à la mort, et le voyant porter en terre, je ressens les mêmes pointes qui me perceroient le cœur, si l'on m'y portoit toute vive avec tout ce qui me reste d'enfants. Quelle différence, ô bon Dieu ! Les autres mères font sortir leurs enfants de leur sein pour leur donner la naissance et la vie. Toi, pauvre France, tu reçois aujourd'hui le plus cher de tes fils, le plus grand de tous les rois, tout froid et mort dans tes entrailles. Quand on aime, c'est signe que l'on croit ôtre aimé; et la vraie marque d'avoir honoré le vivant, c'est de regretter le mort. Y eut-il jamais regret semblable aux plaintes et aux cris qui se sont entendus partout pour le trépas de ce père des Français ? J'eus le malheur d'être h Paris quand les furies lancèrent le détestable coup ; j'en appris la nouvelle, non par le récit d'aucun homme, mais par l'effroi et l'image de la mort, que je voyois empreinte dans la face de tout le monde; par les mains élevées vers les cieux, puis retombant durement et à grands coups sur les poitrines de tous ceux que je regardois, par un bruit lamentable et confus de tout ce peuple demi-mort, qui me faisoit assez entendre, quoiqu'en paroles non entendues, que c'étoit à ce coup que le plus grand homme de la France et la vraie lumière de ses yeux étoit éteinte. Depuis, quelle ville, quel temple, quelle place publique, mais ^ quelle maison ou quel coin avons-nous en ce royaume, où l'on n'ait reconnu tous les regrets qu'une épouse rend h son époux qu'on vient d'assassiner entre ses bras, ou la mère à son fils unique ? etc. »

En finissant, Cospéan, après avoir rappelé les victoires du roi, s'écrie :

« Seigneur tout-puissant, quelle différence ! Est-il possible que ce soit là ce qui tonnait à Ivry ! Faut-il que le prince que nous avons vu depuis deux mois mettre d'une main triomphante sur la tète de son épouse le plus noble diadème de tout l'univers, ne soit maintenant qu'un peu de cendre ! O monde ! ô vanité ! ô douleur ! I »

L'accent de la vraie éloquence est retrouvé.

La diction de Cospéan est constamment claire et élégante, comme dans'les passages ci-dessus cités, et les termes surannés y sont très-rares.

Plusieurs autres oraisons funèbres, prononcées à la mort du premier des Bourbons, sont remarquables pour le temps ; mais il en est qui, bien que célébrées alors, témoignent, par les défauts les plus choquants, de la persistance du mauvais goût. Telle est celle de Vai.la- DiER, un prédicateur qui appartient encore au dix-septième autant qu'au seizième siècle, étant né en ioTOetmort en 1038. « Sans remonter au temps de Menot, dit l'abbé Gouget, trouve-t-on beaucoup plus de goût, de choix dans les expressions, de méthode et de solidité dans les sermons d'André Valladier, abbé de Saint-Arnould de Metz, mort quelques années avant la moitié du dix-septième siècle? Son oraison funèbre de Henri IV est un témoignage de la juste affection qu'il avait pour ce prince, son souverain et son bienfaiteur. Mais qu'est-ce que cette pièce, qui reçut alors les plus grands applaudissements? Un galimatias quelquefois pompeux, quelquefois rampant, souvent presque

1 Mais est pris ici dans la signification ancienne de bien plus, magis.

AU XVI» SIÈCLli. 33

ininlelligible. Sa Sainte Philosophie de l'âme ou Sermons de l'Avent. sa Météorologie sacrée ou Sennoiis de Carême ; ses Sermons sur les fêtes des Saints sont remplis des mômes défauts i. » L'auteur de la Bibliothèque française dit encore : « Que voit-on dans les écrits particuliers et dans les sermons de Valladier? Beaucoup de raisonnements philosophiques, souvent peu justes ; de fréquents passages latins et quelquefois grecs ^ les philosophes païens et les théologiens scolastiques employés sans choix et sans raison; très-peu de morale solide, moins encore dn bons raisonnements. Valladier passait néanmoins pour un des meilleurs orateurs de son temps; on le demandait dans les principales villes, on voulait l'entendre dans les cours des princes *. »

Nous ne pouvons terminer sur l'éloquence de la chaire sans dire un mot de ce qu'elle fut parmi les protestants. Depuis la Réforme, tout le monde se mêla de parler religion. On n'entendait plus partout que discussions sur la grâce et sur les sacrements. Un poëte comique pouvait dire :

« La nouvelle religion

A tant fait que les chambrières,

Les savetiers et les tripières

En disputent publiquement ;

Janne en parle assez librement s. »

On ne se contentait pas de déblatérer dans les maisons et dans les places enpetits groupes particuliers. Messieurs delà religion, souventen dépit des répressions, improvisaient partout des chaires auprès desquelles se pressaient des multitudes exaltées et fanatisées. Quelquefois il en sortait des paroles éloquentes, mais ordinairement c'était une éloquence bien plus tribunilienne qu'apostolique. « Le sermon de Calvin a fait ronfler le canon, «Ut-on dans les Adages français du seizième siècle. On en peut dire autant des sermons de Théodore de Bèze, de Viret et de la plupart des ministres réformés. Peut-être donnèrent-ils moins dans le mauvais goût que beaucoup de prédicateurs catholiques de cette époque ; mais une éloquence politique, une éloquence qui semble vouloir reproduire celle du forum et de l'agora, n'est certes pas la vraie éloquence religieuse.

L'éloquence du barreau fut longtemps souillée des mômes vices que l'éloquence de la chaire. Nous consacrons une étude à un des hommes qui contribuèrent le plus à l'en purifier, à Etienne Pasquier. Parmi ceux qui coopérèrent à la môme œuvre tout en conservant beaucoup de mauvais goût, une mention est due à Antoine Arnauld.

L'avocat Antoine Arnauld (1560-1 61 9) est surtout célèbre par son plaidoyer contre les Jésuites. Il fui, comme Pasquier, l'organe de l'Univer-

' Bibliothèque française, t. II, p. 282.

"- Ibid.,i). 283.

•^ Rcmy Belleau, la Reconnu/?, V, ii.

PROSATEURS ET POÈTES DU XVl'^ SliiCLK. 3

sî^é" qui, hostile, dès l'origine, à l'établissement de la société de Saint- Ignace, qu'elle déclarait « bien plus née pour la destruction que pour lîédification », ne voulut jamais souffrir que les nouveaux religieux fussent admis dans son corps. Poursuivant avec un acharnement jaloux l*ur expulsion du Royaume, elle remit (1S94) sa cause aux mains d'Araauld, qui passait pour un des plus éloquents hommes de son siècle, 9t était en bonne posture auprès du pouvoir, parce qu'il descendait rf'uiîe famille très-distinguée par le zèle qu'elle avait toujours montré pour la royauté pendant la Ligue, et que lui-môme, par des écrits ]sardis, s'était acquis la réputation d'un des plus zélés royalistes qu'il y eût dans le Parlementa Son discours est quelquefois éloquent à force de passion; mais il ne produisit guère de l'effet que par des déclamations outrées et envenimées, comme quand l'orateur dit:

«La nature provide a rendu les animaux farouches et meurtriers peu féconds. La lionne n'en porte qu'un, et une fois en la vie ; s'ils estoient aussi fertiles comme les autres, le monde ne se pourroit habiter. Mais c'est une chose estrange comme cette meschante race (les Jésuites), engendrée à la ruine et désolation des hommes, a foisonné en peu d'années, ayant, de soixante qu'ils dévoient estre par leur première institution, multiplié à dix mille ; tellement que, s'ils continuoient de croistre en mesme proportion, ils seroient dans trente ans plus de douze cens mille, et feroient des royaumes tout jésuites !...»

Un philosophe du dix-huitième siècle, assez disposé à prendre parti pour les ennemis des enfants de Loyola, avoue que « les plaidoyers de

< « La passion qu'avoit mon père pour le service du roy Henri le Grand et pour l'Estat, dit son fils Arnauld d'Andilly, fit qu'il ne se présenta point de grandes occasions où il ne signalast son zèle pour l'un et pour l'autre par des escrits si puissans et si estimés, que ceux qu'il fit avant la paix de Vervins raaienerent des villes entières et quantité de noblesse à leur debvoir.

•> 11 fit, au plus fort de la Ligue et au milieu de Paris, celui qui portoit pour dire V Anti-Espagnol, qui est une response à un manifeste de M. du Maine. Elle At tant d'impression sur les esprits que les chefs de la Ligue, et ces factieux que l'on nommoit les Seize, en furent si irrités qu'ils le firent chercher partout, et il lui en auroit sans doute cousté la vie, aussi bien qu'à M. le président Frisson, s'ils eussent pu le trouver ; mais il se sauva desguisé en maçon et s'en alla à Tours, où une partie du Parlement, demeurée fidèle au roy, avoit establi M)n séjour.

« Il fit dans ce mesme temps deux autres escrits, dont l'un avoit pour titre : la Fleur de Lys, et l'autre : la Délivrance de la Bretagne, qui produisirent aussi de fort grands effets, en détrompant les peuples des faulses impressions que la Ligue leur avoit données.

i« Il fit depuis la paix de Vervins, l'escrit intitulé : Première Savoisienne, contre Charles-Emmanuel, duc de Savoie, sur ce qu'il refusoit de rendre les places appartenant à la France. Et lors de la majorité du roy Louis XIII, de glorieuse Biemoire, il en fit un intitulé : Adiis au Roy pour bien régner, qui fut tellement sstimé de tout le monde que les estats généraux, pour lors assemblés h. Paris, crurent se devoir servir de ses avis pour formuler une partie des demandes qu'ils firent au Roy. » {Mémoires d'Arnuuld d'Andilly, I" part.)

AU XVP SIÈCLE. 35

Pasquier et d'Arnauld n'étaient guère que des satires ampoulées et de mauvais goût' ».

Arnauld avec toute l'Université attendait comme la plus grande joie qu'ils pouvaient recevoir le bannissement de leurs rivaux. « Si le jour de la conservation n'est pas moins agréable que celui de la naissance, dit l'avocat passionné, certainement le jour auquel les Jésuites seront chassés de la France ne sera pas moins remarquable que celui de la fondation de nostre Université. »

L'Université obtint le triomphe qu'elle souhaitait si ardemment, mais il fui de courte durée, et Arnauld ne put, par son Fra)ic et véritable Discours au Roi sur le rétablissement qui lui est demandé pour les Jésuites, empocher Henri IV de rétablir cette société, qu'il estima toujours et dont un membre, le père Cotton, fut le directeur de sa conscience.

En parlant de l'éloquence du barreau, on doit encore nécessairement citer Antoine Loisel (1530-1617). Cet avocat du parlement de Paris s'acquit une grande réputation par ses plaidoyers, et mérita d'être revêtu d'emplois honorables dans la magistrature. Il composa plusieurs ouvrages. Le plus remarquable est son Dialogue des avocats du'parlement deParis. Dans ce dialogue, qu'il intitule : Pasquier, comme Cicéron avait intitulé : Briitus, son dialogue de l'OrafeiO", Loisel raconte par la bouche de Pasquier, son principal interlocuteur, l'histoire des origines du Parlement et fait connaître les titres de tous les magistrats ou avocats qui s'y sont acquis quelque renom dans les trois premiers siècles : il se fait le juge bienveillant de ses contemporains; enfin il trace un plan d'études et prescrit des règles de conduite pour les jeunes gens qui désirent se distinguer au Palais. L'auteur des Recherches sur la France a pour auditeurs ses propres enfants et les fils de Loisel, tous également désireux « de conservera l'ordre auquel ils appartiennent le rang et l'estime que les devanciers lui ont acquis, pour les rendre intacts aux successeurs ».

A la fin du seizième siècle, l'éloquence commença à briller véritablement au barreau. On en trouve dans les libres discours de Philippe Huraull, dans les harangues de du Vair et de Pithou, défendant la royauté et la légitime succession au trône contre le fanatisme des ligueurs et l'ambition de l'Espagne. Nous reparlerons de Pithou dans notre article de la Satire Ménippée, et nous nous arrêterons un peu ici à du Vair.

Guillaume du Vair (1556-1021) fut successivement conseiller-clerc au Parlement, maître des requêtes, premier président au parlement de Provence, évoque nommé de Marseille, garde des sceaux, évèque de Lisieux. Il a marqué dans l'éloquence du barreau par la harangue victorieuse qu'il prononça au Parlement, le 28 juin 15'J3, afin de re-

* b'Alembert, Destruction des Jésuites en Franc^j iii-18, p. 157.

pousser les prétentions de l'Espagne au frône de France. Fermeté de diction, logique serrée, courage civil et amour patriotique, tout s'y réunit pour en faire un glorieux monument.

Du Vair traça les règles de l'éloquence dont il avait offert des modèles supérieurs à son époque. Il combattit l'abus que faisait de l'érudition l'avocat général Brisson, dont Henri III disait ordinairement, « qu'il n'y avait aucun prince dans le monde qui pût se flatter d'avoir un homme d'une érudition aussi étendue. » Il lui manquait de savoir la ménager. « Ses discours, dit du Vair, étaient si remplis de passages, d'allégations et d'autorités, qu'à peine pouvait-on bien prendre le fil de son oraison ; car vous savez combien cela l'interrompt. » Examinant les diverses parties de l'éloquence, du Vair établit qu'elle ne consiste pas seulement à éviter les défauts pédantesques de Brisson et de ses imitateurs, ni à posséder la clarté et la pureté du style, le naturel et l'élégance, mais qu'elle demande les grandes qualités des orateurs grecs et latins, l'élévation, la force, les mouvements oratoires, avec la variété du style et sa parfaite conformité au sujet et aux circonstances. Telle est celte « grande et divine éloquence à laquelle est deu le premier lieu d'honneur; qui se forme tel style qu'elle veut et que le sujet le requiert ; qui est pleine d'ornemens, pleine de mouvemens ; qui ne mené pas l'auditeur, mais Tentraisne ; qui règne parmi les peuples et s'eslablit un violent empire sur l'esprit des hommes ^ »

Pour mieux inculquer ces préceptes de l'art anlique, du Vair en milles modèles à la portée de ses contemporains. Il donna les traductions des plus remarquables discours judiciaires d'Eschine, de Démosthène, de Cicéron.

Éminent parmi les orateurs du seizième siècle, du Vair mérite encore une place distinguée parmi les moralistes pour son Traité de la ^philosophie inonde des stoïgues. Son objets comme celui de Montaigne et de Charron, est de séculariser la morale pratique et de donner à ceux qui n'ont pas le frein de la religion de salutaires préceptes de sagesse humaine pour l'accomplissement de leurs devoirs envers euxmêmes et envers leurs semblables.

Le style de du Vair est généralement très-correct; sa phrase est nette et dépouillée. Peu d'éclat, mais aussi rarement du mauvais goût. Barbier d'Aucourt vante « les œuvres de M. le garde des sceaux du Vair, à qui la langue françoise est redevable de tant d'ornemens^». n voulut aussi, mais sans grand succès, l'enrichir de termes nouveaux. Vaugelas le compte parmi les néologues dont les essais de créations de mots n'ont pas réussi ^

1 Du Vair, Traité de l'éloquence française.

• Sentiments de Cléantlie sur les Ejitretims d'Ariste et (V Eugène,

* « Le mauvais succès qu'ont eu tous les mots que Ronsard, M. du Vair et plusieurs autres grands personnages ont inventés, pensant enrichir notre langue. >»- [Remarques sur la langue française, p. 4SS, édit. lG6i.)

AU XVlo SIÈCLE. 37

Outre du Vair, el bien avant l'IIospilal, à qui nous consacrerons une notice, la haute magistrature fut illustrée au seizième siècle par des hommes dont le nom mérite d'être au moins cité ici, comme le chancelier Olivier (1497-1560), qui « introduisit, dit Montesquieu, la justice jusque dans le conseil des rois, et fit plier la politique devant elle * ; » comme le président Jeannin (1540-1622), ce bon homme et ce prud'homme, ainsi qu'on l'appelait, auteur de Mémoires et de Négociations dont le cardinal de Richelieu faisait sa lecture ordinaire dans sa retraite d'Avignon, et qui a été longtemps comme le code des diplomates et des hommes d'État.

Louis LE Caron, surnommé Charondas, doit aussi être nommé parmi les plus célèbres jurisconsultes du seizième siècle. Né à Paris en 1534, il descendait d'une famille grecque venue en France au quinzième siècle, à la suite du consul de France. Après avoir acquis une grande réputation comme avocat au Parlement, il fut maître des Eaux et forêts de Meaux et Crécy ; il réussit, pendant qu'il remplissait cette charge, à conserver au roi la ville de Crécy dont les ligueurs avaient voulu s'emparer; devenu maître des requêtes de la reine Catherine de Médicis, cette princesse l'établit, en 1567, lieutenant général du bailliage de Clermont, sur la demande expresse de la ville. 11 fut élu député aux états de Blois de 1588, par le tiers état du comté. Son dévouement à la cause royale lui attira les persécutions des ligueurs qui, après avoir pillé sa maison et détruit sa bibliothèque, l'obligèrent à quitter le pays : c'est pendant cet exil qu'il composa la plupart de ses ouvrages. Henri IV, pour le dédommager de ses pertes, lui accorda, le 26 mars 1590, une ordonnance de deux mille écus à prendre sur les biens meubles des rebelles de Clermont, et confirma, au mois de février 1601, l'anobUssement conféré, en 1497, à son aïeul. Il mourut le 18 septembre 1613, âgé de 79 ans. On lui doit sur quelques matières de jurisprudence plusieurs traités qui faisaient autorité dans l'ancien droit. Il publia aussi un panégyrique de Charles IX et divers écrits Uttéraires.

Nous voudrions dire ici quelques mots de Charles Dumoulin (1500- 1566), que ses contemporains surnommèrent le Papinien français; de François Baudouin (1520-1573), un des premiers qui traitèrent la jurisprudence avec noblesse ; de Denis GoDEFROY (1549-1622), auteur du Corpusjuris civilis ; d'AimarDE Ranconnet, né à la fin du quinzième siècle (mort en 1559), habile également dans le droit romain, dans les mathétnatiques et dans les antiquités; de François de Connan (1508-1551), auteur de savants Commentaires sur le droit civil; de Gui Coquille (1523- 1603), renommé surtout pour sa connaissance du droit coutumier; d'André Alciat (1492-1550), Milanais qui enseigna quelques années avec éclat le droit à Bourges, et fut le premier à embellir par les agréments du style les matières judiciaires ; de Jacques Cujas (1520-1590),

* Pensées de Montesquieu, Des grands hommes en France.

38 IDÉt: GÉNÉRALE DE LA PROSE FRANÇAISE

un des plus illustres interprètes des lois qui existèrent jamais; et de plusieurs autres qui s'illustrèrent diversement dans la science du droit.

A la fin du seizième siècle, une révolution dans la langue est commencée, est déjà poussée assez loin. Cette langue si longtemps muable et vacillante tend à se fixer. 11 se fait une épuration dans les mots, il se fait surtout une grande modification dans les constructions. Depuis le quinzième siècle, on avait surchargé la construction autrefois si claire; à l'efTet de rendre la diction périodique, on y avait maladroitement transporté toutes ces particules conjonctives et quelquefois purement harmoniques qui donnent tant de grâce à l'èlocution grecque ou latine. Les phrases de cette langue intempérante étaient embarrassées d'incises multipliées à l'infini, enchevêtrées en tous sens. On avait fini par sentir combien tout cela était contraire à la netteté et à la vivacité du génie français, et une nouvelle manière de dire s'annonçait, en même temps qu'un mouvement analogue se produisait dans les arts. « Les dernières années du seizième siècle, dit un savant du premier ordre, marquent en France l'extrême limite de la Renaissance et les débuts de l'art moderne. Elles coïncident avec la mort de Henri III, de du Cerceau, de Germain Pilon et de François Clouet. Un autre esprit, né des circonstances politiques autant que du caractère personnel de Henri IV, inspirera désormais l'art, la littérature et la mode. Ce n'est plus la même élégance attique, la même légèreté païenne, c'est un autre esprit, c'est l'art moderne. Mais cette limite n'a rien de précis, car de l'année 15^9, qui ouvre le règne de Henri IV, à l'année 1643, qui clôt le règne de Louis XIII, il s'écoule une cinquantaine d'années; bizarre demi-siècle, époque neutre, où l'on rejette commodément tout ce qui n'est plus de la Renaissance, tout ce qui n'est pas encore franchement moderne i. »

Dans la littérature comme dans l'art, la Réforme ne sut pas s'arrêter à point. Ceux qui travailleront le plus glorieusement au défrichement de notre langue feront presque autant de mal que de bien. Le caprice ou une excessive délicatesse détermineront trop souvent leur réforme. A force de limer la langue, on l'énervera ; en voulant l'épurer, on la passera à un tamis trop fin qui retiendra beaucoup de sa meilleure substance. On abandonnera les mots les plus jolis, les plus pittoresques ou les plus expressifs. On rejettera des composés utiles, et surtout des diminutifs précieux. Le gracieux effet des caractéristiques latines lu, la, si mollement vibrantes, comme dans parvulus, petit enfant, wiguicula, petit ongle, était reproduit dans nombre de mots de notre vieille langue. On les sacrifiera presque tous. On fera volontairement d'irréparables pertes pour les constructions comme pour les mots. On abandonnera l'usage de certaines inversions vigoureuses

* Laborde, Glossaire de la Notice des émaux, bijoux et objets divers exposés dans les Galeries du Musée du Louvre^ au mot Artistfs.

AU XVI» SIÈCLE. 3f

ou faciles, qui, sans troubler le sens, communiquaient à l'expressioa plus de piquant et de vivacité, donnaient du nerf à la poésie et à l'éloquence.

La victoire de Malherbe et des autres réformateurs ne sera pas sans conteste. Il y aura une école qui protestera assez longtemps contre leurs innovations et surtout contreleurs exclusions. Tels seront M"^ de Gouk- NAY, LA Mothe-Levayer, Dupi.eix, Chevreau, Borel. Ils diront tous comme cet érudit: « Nos pères ont cru avoir un excellent langage... Est-ce donc que nous parlons mieux qu'eux et avons plus de jugement? Rien moins ^ »

De grands écrivains, en se conformant aux changements introduits par l'usage, sauront rendre hommage aux mérites de la bonne vieille langue, et regretter ce qu'on n'avait pas su en garder de mots et de tours excellents. Ainsi, Vaugelas dit, au sujet du mot magnifier, qui vieillissait de son temps : « J'ai une certaine tendresse pour tous ces beaux mots que je vois ainsi mourir, opprimés par la tyrannie de Tusage, qui ne nous en donne point d'autres, en leur place, qui aient la même signification et la môme force. » Cet éminent critique dit encore; « J'ai toujours regret aux mots et aux termes retranchés en notre langage, que l'on appauvrit d'autant ; mais surtout je regrette ceux qui servent aux liaisons des périodes, comme celui-ci [au demeurant), parce que nous en avons grand besoin et qu'il les faut varier. » Racine, dans sa préface sur Mithridate, voulant citer un passage de Plutarque, est bien aise de rapporter ses paroles telles qu'Amyot les a traduites ; car, dit -il, elles ont une grâce dans le vieux style de ce traducteur, que je ne crois point pouvoir égaler dans notre langue moderne.

La Bruyère a réclamé un bon nombre de ces vieux mots qu'on avait eu tort d'abandonner et de laisser vieillir. Dans son admiration pour cette ancienne langue, si différente pourtant de la sienne, il a été jusqu'à dire : « Si nos ancêtres ont mieux écrit que nous, ou si noua l'emportons sur eux par le choix des mots, par le tour de l'expression^ par la clarté et la brièveté du discours, c'est une question souvent agitée, toujours indécise ^. »

Un esprit encore plus élégant, Fénclon, a exprimé les mômes regrets que la Bruyère. Il dit dans sa solide Lettre sur Véloquence à VA~ cadémie française: « Notre langue manque d'un grand nombre de mots et de phrases. Il me semble même qu'on l'a gênée et appauvrie depuis environ cent ans en voulant la purifier. Il est vrai qu'elle étoit encore un peu informe et trop verbeuse. Mais le vieux langage se fait regretter, quand nous le retrouvons dans Marof, dans Amyot, dans le cardinal d'Ossat, dans les ouvrages les plus enjoués et les plus sérieux: il a\ oit je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné. Oa a retranché, si je ne me trompe, plus de mots qu'on n'en a introduit

1 Borel, Trésors de recherches et antiquités gauloises et françaises, in-4", 165&, p. 157.

* Caractères, chap. xiv, De quelques usages.

D'ailleurs je voudrois n'en perdre aucun, et en acquérir de nouveaux. Je voudrois autoriser tout terme qui nous manque et qui a un son doux, sans danger d'équivoque. »

Au dix-huitième siècle de bons esprits gardent encore le sentiment et le regret des richesses perdues de l'ancienne langue. Ainsi Desfontaines et Marmontel regrettent une foule de tours naïfs, qu'on ne retrouve plus que dans la Fontaine, de termes vigoureux et concis, de mots qui avaient de l'harmonie, de la clarté, de la couleur et de la noblesse : quelques-uns ont été repris '.

Malgré ces réclamations intelligentes, le dix-huitième siècle sentit peu le mérite de l'ancienne langue. On connaît les dédains de Voltaire à l'adresse des écrivains antérieurs au dix-septième siècle. Tout ce qu'il savait reconnaître dans ses moments de justice, c'est que « ce malheureux usage a un peu appauvri la langue française, et lui a donné plus de clarté que d'énergie et d'abondance *. »

Le dix-neuvième siècle a mieux apprécié que le siècle précédent, nous l'avons déjà dit, la supériorité de l'ancienne langue, a mieux compris que notre ancien idiome avait des libertés, des franchises, une allure vive et naturelle, des grâces que ne sauraient faire oublier la pompe, la richesse et tous les savants artifices de la nouvelle langue que le siècle de Louis XIV nous a léguée. De nombreux écrivains ont regretté, ont réclamé les mots, les formes, qu'on a laissés mal à propos vieillir, ou tomber tout à fait en désuétude, et dont la proscription a énervé et appauvri la langue, au lieu de la polir. M. Victor Hugo a célébré cette langue qui « donnait parfois aux écrivains les plus vulgaires toutes sortes de bonheurs d'expressions qui faisaient partie de son fonds naturel' ». II a signalé tous les excès de l'épuration accomplie au dix-septième siècle. « Dans la deuxième moitié du dix-septième siècle, il s'éleva une mémorable école de lettrés qui soumit à un nouveau débat toutes les questions de poésie et de grammaire dont avait été remplie la première moitié du môme siècle, et qui décida, à tort selon nous, pour Malherbe contre Régnier. Lu langue de Régnier, qui semblait encore trî^-s-bonne à Molière, parut trop verte et trop peu faite à ces sévères et discrets écrivains. Racine la clarifia une seconde fois. Cette deuxième distillation, beaucoup plus artificielle que la première, beaucoup plus littéraire et beaucoup moins populaire, n'ajouta à la pureté et à la limpidité de l'idiome qu'en le dépouillant de presque toutes ses propriétés savoureuses et colorantes, et en le rendant plus propre désormais à l'abstraction qu'à l'image *. »

1 Desfontaines, t. V des Jugements. Marmontel, Éléments de littérature, t. IV; p. .335 ; t. VI, p. 4'2ô et suiv. Voir aussi Mémoires de Trévoux, sept. 1735, p. 1727, et oct. 1738, p. 1985; Mémoires des inscri^tioiis et belles-lettres, t. XVII.

* Lettre à M. Bcauzée.

' Victor Hugo, Littér. et philos, mêlées, But de cette publication.

* Ibid,, XXXV.

Un philologue d'un esprit très-fin s'écrie : « Quelle langue c'était alors que la nôtre 1 quelle puissance d'expressions ! quelle richesse de métonymies M » « La belle et riche langue du seizième siècle, dit un écrivain d'une autre école, la belle et riche langue du seizième siècle, blutée et vannée par des mains trop méticuleuses, pour quelques mauvaises herbes qu'on a retirées, nous paraît avoir perdu beaucoup d'épis pleins de grains d'or*. » Plusieurs érudils de profession ont à leur tour indiqué avec justesse un certain nombre de mots des plus précieux, parmi une grande quantité qu'on a laissés perdre, souvent en ne leur substituant pas d'équivalents, ou en les remplaçant déplorablement*.

Nous aurons occasion, dans les études qui vont suivre, de signaler nombre de ces locutions de l'ancienne langue injustement bannies par le caprice de l'usage, et qui auraient droit de rentrer dans la langue, comme un bon nombre y sont déjà rentrées.

• Ch. Nodier, Exame7i critique des dictionnaires, p. 136.

* Th. Gautier, les Grotesques. Scarron.

' Voir en particulier Onésime Leroy, Études sur les mystères, p. 437-494. F. Génin, Variations du langage français, Récréations philologiques, p&ssim.

MARGUERITE D'ANGOULEME

REINE DE NAVARUE

« VHeptaméron, dit un des critiques les plus sûrs et les plus judicieux de notre temps', est le premier ouvrage en prose qu'on puisse lire sans l'aide d'un vocabulaire. Les tours et les expressions durables y sont déjà le cours du style ; les choses surannées y sont l'exception. Après trois siècles, notre langue n'aurait pas d'autres mots pour les mômes pensées, et, sauf quelques passages indifférents, nous entendons l'aimable auteur comme l'entendaient ses contemporains. L'Hep taméron nous introduit dans l'histoire de la prose littéraire. »

Nous commencerons donc par Marguerite d'Angoulôme, l'auteur de Y Beptaméron, noi études sur les grands prosateurs modernes de la France.

Marguerite d'Angoulême, fille de Charles d'Orléans, comte d'Angoulôme, et de Louise de Savoie, naquit, le 11 avril 1492, à Angoulôme. Ayanl perdu son père lorsqu'elle était à peine âgée de quatre ans, elle fut élevée avec les soins les plus intelligenis par sa mère, une des femmes de l'esprit le plus distingué de ce temps. La jeune Marguerite avait une précoce et rare aptitude pour l'étude. Elle apprit, et sut dans la perfection de bonne heure, les langues anciennes et modernes: grec, latin, italien, espagnol, anglais, allemand, lui étaient familiers; elle comprenait môme l'hébreu que lui avait enseigné Paul Paradis, dit le Canosse. Elle ne s'arrêta pas aux langues; elle cultiva la poésie et la philosophie avec une ardeur passionnée. Bientôt elle put rivaliser pour le talent poétique avec son grand-oncle, Charles d'Orléans.

A l'âge de douze ans, elle parut avec éclat à la cour de Louis XIL Ce roi, après avoir, par des vues politiques, refusé pour sa nièce l'alliance d'un des fils d'Henri VII, roi d'Angleterre, et celle de Charles d'Autriche, lui fit épouser, le l*"" décembre 1509, Charles III, duc d'Alençon, qu'elle n'aimait ni n'estimait. Le frère de Marguerite, le comte d'Angoulôme, duc de Valois, ayanl succédé, le l^"" janvier 1515, à Louis XII, dont il avait épousé la fille, Claude de France, la duchesse d'Alençon, comme sœur du roi, fut qualifiée de Madame. On la nomma dès lors indifféremment Marguerite de France, ou de Valois, ou d'Angoulême; à ces titres elle ajoutait celui de duchesse de Berri, que son

1 Nisard, Histoire de la littérature française, liv. Il, cliap. ii, § 3.

MAHGUERITE D'ANGOULÉME. 4;t

frère lui donna en \'M1 . François !""■, qui l'aimait tendrement, trop tendrement peut-ôtre, l'appelait sa mignonne; il l'avait aussi baptisée du nom de Marguerite des Marguerites, et tout le monde l'appelait ainsi à la cour. François eut souvent recours aux lumières de sa sœur dans les affaires d'Iitat, et elle lui fut plus d'une fois d'un grand secours. « Le scavoir de cette reine, dit Brantôme, estoit tel, que les ambassadeurs qui parloient à elle en estoient grandement ravis, et en faisoient de grands rapports à ceux de leur nation, à leur retour; dont, sur ce, elle en soulagcoit le roi son frère, car ils l'alloient tousjours trouver, après avoir faicl leur principale ambassade; et bien sonvent, lorsqu'il avoit de grandes affaires, les remettoit à elle, en attendant sa définition et totale resolution. Elle les scavoit fort bien entretenir et contenter de beaux discours, comme elle y estoit fort opulente et fort habile à tirer les vers du nez d'eux; d'ond le roi disoit souvent qu'elle luy assistoit bien et le deschargeoit beaucoup par l'industrie de son gentil esprit et par douceur'. »

Marguerite aurait dû borner là les services qu'elle rendait à son frère, et ne pas les étendre jusqu'à une complicité coupable pour des faiblesses scandaleuses.

Marguerite, femme du duc d'Alençon, passait à Alençon une grande partie de son temps. Cette ville lui dut la tranquillité, au milieu des troubles religieux qui agitaient alors la France, et amenaient presque partout des mesures de répression très-rigoureuses. Elle se fit aimer également pur la protection qu'elle accorda aux lettres, surtout à partir de l'an 1521, où elle commença à se vouer très-sérieusement à l'étude, à rechercher, à attirer auprès d'elle et à favoriser par tous les moyens ceux que recommandaient leurs connaissances et leurs talents.

Le If avril 1325, Marguerite perdit son mari, Charles d'Alençon, mort à Lyon de chagrin, loin de sa femme, qui le repoussait avec mépris, à cause de la lâcheté de sa conduite à la bataille de Pavie, où, commandant l'arrière-garde, il avait fait sonner la retraite quand un effort généreux et désespéré de sa part aurait pu ramener la victoire du côté des Français.

Ce grand désastre fut l'occasion pour Marguerite de signaler noblement sa tendresse dévouée envers son royal frère, qu'elle alla voir et consoler à Madrid, lorsqu'il se mourait de désespoir, et qu'elle parvint, par ses insistances fières et courageuses auprès de Charles-Quint, à tirer de prison.

Une des conditions de la délivrance de François I*"" avait été que Marguerite épouserait le connétable de Bourbon. Le l'oi, pour empêcher l'union du sa sœur avec ce traître, s'empressa de lui faire épouser (24 janvier 1527) Henri d'Albret, deuxième du nom, fils aîné de Jean, roi de Navarre, et de Catherine de Foix, auxquels Ferdinand d'Aragon

' Dame.s iUu:^(rcs,

avait enlevé une parlie de leurs États sous le règne de Louis XII. Dans le contrat, François P' s'engageait à sommer l'Empereur de restituer ces États à Henri d'Albret, et, au besoin, à les reconquérir par la force des armes contre l'usurpateur; de plus, il assignait en dot, à Marguerite, les duchés d'Alençon et de Berri, les comtés d'Armagnac, du Perche, et généralement toutes les seigneuries qu'elle possédait du fait de son premier mari, ou bien à titre d'apanage *. Cette union ne fut pas heureuse; des divisions bruyantes, qui exigèrent l'intervention du roi de France, la troublèrent plus d'une fois. Marguerite consola ses ennuis par la composition des ouvrages, très-diversement appréciés, qui sont parvenus jusqu'à nous.

Si le nom de Marguerite est resté célèbre, c'est surtout par son fameux Heptaméron, recueil de nouvelles qu'elle composait dans sa litière en allant par pays, et qu'elle dictait à une de ses dames d'honneur. On verra, dans le prologue que nous reproduisons à peu près en entier, quel cadre agréable la reine de Navarre a su donner à ses récits. Les sujets en sont presque toujours très-libres, souvent licencieux. Ce ne sont guère que des aventures galantes de gentilshommes, de prêtres et de moines; des séductions de jeunes filles innocentes; des stratagèmes employés pour tromper les tuteurs et les maris. Ce n'est certes pas là un livre dont la lecture soit indifférente et inoffensive pour tout le monde. Cependant des écrivains graves en ont pris la défense et en ont justifié et même loué l'auteur.

« L'influence des femmes dans le monde, dit M. Saint-Marc Girardin*, et l'idée nouvelle qu'on se faisait de l'amour, de ses formes et de son langage, ne sont nulle part mieux exprimées que dans les prologues et les épilogues des Contes de la reine de Navarre. Les Contes de la reine de Navarre ne sont licencieux que dans les éditions qui ont supprimé les prologues et les épilogues, et qui se sont bornées aux récits. Quand on lit ces contes dans l'ancienne édition, on voit qu'ils ont la liberté du vieux langage, et qu'ils expriment la grossièreté des vieilles mœurs; mais ils ont pour but de la corriger. Ils ont la prétention de prêcher une morale plus honnête et plus douce que celle du temps. La morale qu'ils prêchent n'est point la morale chrétienne ; c'est une morale mondaine, mais la morale d'un monde élégant et poli. L'amour, tel qu'ils le peignent, n'est plus seulement l'amour chevaleresque, quoiqu'il en garde les meilleurs traits : il est plus fin et plus lettré, il aime la causerie spirituelle, il sert même à l'animer. »

Le même auteur ajoute un peu plus loin : « Les prologues et les épilogues des Contes de la reine de Navarre ressemblent parfois d'une façon imprévue aux conversations de métaphysique amoureuse de l'hôtel de Rambouillet ou de la Clche de M"« de Scudéri. L'amour y touche au raffinement; il a même la prétention de toucher

* Histoire générale de la Maison de France, t. 1.

* Cours de littérature dramatique, t. III, xxxvii.

à la dévotion et d'y préparer. « Et encore ai-je une opinion, dit Parlamenle, que jamais homme n'aimera parfaictement Dieu, qu'il n'ait parfaictement aimé quelque créature en ce monde. — Qu'appelez -vous parfaitement aimer? dit Saffredant; estimez-vous parfaits amans ceux qui sont transis et qui adorent les dames de loing, sans oser monstrer leur volonté? —J'appelle parfaicts amans, respond Parlamente, ceux qui cherchent en ee qu'ils aiment la perfection, soit la bonté, la beauté ou la bonne grâce, toujours tendant à la vertu *. »

Tout en adoptant le fond de ces réflexions, il faut dire fermement que VHeptaméron des Nouvelles de Marguerite d'Angoulcmeest une lecture dangereuse.

Cet ouvrage n'a pas été achevé. La princesse avait l'intention de faire, comme Boccace, un Bécaméron^ c'est-à-dire cent nouvelles divisées en dix Journées. Le chagrin de la mort de François !«' l'empêcha de compléter son recueil; et l'éditeur de Marguerite, son valet de chambre, Claude Grngct, donna le nom à' Heptaméron à l'œuvre de cette reine, parce qu'elle n'avait pu achever que sept Journées et deux contes de la huitième, ce qui forme un total de soixante-douze nouvelles.

Quelques critiques ont contesté que Marguerite fût bien l'auteur de \'Hepta7néro7i. Sorcl- lui disputa d'abord assez fortement cette gloire; de nos jours, Charles Nodier la lui refusa plus nettement encore. « Qu'est-ce que Y Hep l amer on, dit-il ^, sinon un recueil de contes et de nouvelles lus chez la reine de Navarre par les beaux esprits de son temps, c'est-à-dire par Bonaveulure Despériers lui-même, qu'il est si facile d'y reconnaître?

« Despériers est le véritable et presque le seul auteur del'^ep^ameron, comme des Nouvelles Récréations. Je ne fais nulle difficulté d'avancer que je n'en doute pas et que je partage complètement l'opinion de Boaistuau, qui n'a pas eu d'autre motif pour omettre et celer le nom de la reine de Navarre. La restitution de ce nom, faite par Gruget, ne me paraît qu'un hommage de courtisan ; mais je suis très-loin de penser qu'il faut effacer le nom de Marguerite du titre de VHeptaméron pour rendre à Despériers ce délicieux ouvrage. L'Heptamtron appartient à la spirituelle et savante princesse sous les auspices de laquelle il fut écrit. Il lui appartient par droit de suzeraineté, comme les Cent Nouvelles appartiennent à Louis XI, qui n'en a pas composé une seule. »

Nodier a principalement appuyé son opinion sur la différence de style qu'il a cru remarquer entre VHeptaméron et d'autres écrits qui appartiennent certainement à la reine de Navarre. « Le style de Marguerite, dit notre auteur, n'était pas des meilleurs, il s'en faut de

' Contes de la reine de Nacarre, XI° journée, xix.' nouvelle, éd. Jacob, 18il, p. 168 et 169.

* Voir Remarques sur le A7//° livre du Berger extravagant. » Revue des Deux Mondes, 1839, p. 351.

beaucoup. Il est généralement lâche, diffus et embarrassé, tirant à la manière et au précieux, quand il n'est pas tendu, lourd et mystique. Rien ne diffère davantage du style abondant, facile, énergique, pittoresque et original, de Despériers, qui ne peut se confondre avec un autre, dans la période à laquelle il appartient, et qu'aucun autre n'a surpassé depuis '. »

Des publications d'écrits très-authentiques de Marguerite d'Angoulême, faites depuis la mort de Charles Nodier, ont permis d'étudier plus à fond le style de cette princesse. On y a constaté de frappantes ressemblances avecla manière de VHeptcmiéron. « La publication récente des lettres de Marguerite, dit M. Nisard ^ ne permet guère de douter que le style des contes ne soit de la même main que la correspondance. Les lettres de Marguerite, presque toutes écrites à son frère, quoique d'un tour moins vif que ses contes, à cause des formes de respect qu'elle observe à l'égard du roi jusque dans les expressions du plus tendre attachement pour le frère, sont pleines de cette douceur, de cette adresse, de cette insinuation qu'on admire dans les discours de dame Oysille. C'est la même langue, abondante, facile, sans expressions forles, sans hardiesses, sauf dans quelques passages sur Dieu où Marguerite, tantôt par la foi, tantôt par le sentiment, s'élève à ces pensées qui ne se rendent que par des expressions créées. »

Outre VHeptaméi'on, Marguerite d'Angoulèmc a laissé plusieurs ouvrages plus ou moins importants ; presque tous sont des poëmes, et nous aurons à nous en occuper particulièrement dans notre volume de poésie. Indiquons cependant ici le Miroir de rdme pécheresse, sovle de commentaire, en vers de dix syllabes, du Cor mundum créa in me, beus ! La publication de ce livre causa quelques amertumes à son auteur. Le Miroir de l'âme pécheresse fut, non pas censuré par la Sorbonne, mais rangé provisoirement par Leclerc, curé de Saint- André des Arts, parmi les ouvrages suspects, parce qu'en contravention à un arrêt du Parlement, il avait paru sans nom d'auteur et sans l'approbation de la Faculté de théologie.

Parmi les œuvres de Marguerite d'Angoulôme, on distingue plusieurs compositions dramatiques à la manière du temps. « Voici, disent les frères Parfait ', les titres des pièces dramatiques que Marguerite de Valois composa :

■' Comédie de la Nativité.

<( Comédie de l' Adoration des trois Rois.

« Comédie des Innocents.

« Comédie du Désert.

« Comédie Deux Filles, deux Manées, la Vieille.

« Le Vieillard et les quatre Hommes.

' Revue des Deux Mondes, 1 839, p . 350.

* Histoire de la littérature française, liv. II, chap. ), § 3.

3 Histoire du théâtre français, t. II, p. 273. « ,

MARGUERlTt; D'ANGOUf^ÊMI-:. 47

a Force de Trop, Prou, Peu, Moins.

« Ces pièces de Ihéâlre sont comprises dans le recueil des œuvres de la reine de Navarre, imprimé en 1547, sous le titre de Marguerites de In Marguerite des princesi^es, trés-illustre reine de Navarre. »

« Il y a quelque apparence, dit Beauchamps, que c'est des quatre comédies intitulées la Nativité de Jésus-Christ, V Adoration des trois Rois, les Innocents et le Déscrl, que Florimond de Remond veut parler, quand il rapporte que Marguorile, la sœur de François I", persuadée par Gérard Roussel, docteur de Sorbonne, de lire la Bible en français, y prit tant de plaisir, qu'elle composa une traduction tragi-comique de presque tout le Nouveau Testament, qu'elle faisait représenter dans une salle devant son mari, ayant recouvert pour cet effet des meilleurs comédiens qui fussent en Italie ^ »

Brantôme, sans entrer dans un plus grand détail, dit simplement « qu'elle composait souvent des comédies et des moralités, qu'on appelait dans ce temps-là des pastorales, qu'elle faisait jouer et représenter par les filles de la cour. » Si c'est par celles de la cour du roi François, il nous manque beaucoup d'ouvrages de cette princesse, les comédies dont on vient de parler ayant été certainement représentées en Bcarn par des comédiens italiens.

Le succès de ces pièces de théâtre valut à leur auteur la haine de nombreux rivaux qui ne pardonnaient pas à une femme de les avoir éclipsés. Ils poussèrent leur jalousie à de honteux excès. La reine de Navarre fut publiquement outragée et représentée comme une furie dans une ignoble parodie. Le roi entendit parler de cette représentation scandaleuse. Il résolut de venger exemplairement sa sœur bienaimée. Poètes et acteurs furent eirrêtés, et ils n'obtinrent, et avec peine, leur pardon que grâce aux généreuses prières de la princesse insultée.

La malveillance contre Marguerite était particulièrement excitée et alimentée par l'opinion très-répandue que, catholique extérieurement, elle partageait au fond du cœur les idées des protestants. La sœur du roi avait donné lieu à cette accusation par l'éclatante protection qu'elle accordait aux réformés et aux suspects d'hérésie, Etienne Dole't, Clément Marot, Calvin, Érasme, Charles de Sainte-Marthe, Bertrand et Couraut, deux apostats de l'ordre de Saint-Augustin, qu'elle choisit pour ses prédicateurs ; Quintin, un des chefs de la secte des libertins, dont elle osa faire une sorte d'apologie, etc. ; et aussi par plusieurs actes très-équivoques de sa vie. « Un des endroits où l'on faisait le plus d'accueil aux sectaires, dit un historien de l'Église, était le Béarn, pays de la domination du roi de Navarre. La reine Marguerite, sœur de François l^'', protégeait tous les gens de lettres suspects d'hérésie. Sous la direction de Gérard Roussel, son docteur de confiance, cette princcEse lisait assidûment la Bible ; elle composa môme

1 lircherches sur les théâtres de France, 1. 1, p. 34(i.

une espèce de drame presque tout tiré du Nouveau Testament, et pour faire représenter cette pièce, elle fit venir d'Italie une troupe de comédiens, gens accoutumés à passer les bornes de la discrétion. Comme ils virent qu'on aimait dans cette cour les railleries sur le compte des religieux et des prêtres, il y avait toujours dans leurs représentations quelque farce où ces personnages étaient reproduits avec toute la licence du théâtre comique. Le roi de Navarre, par complaisance ou par goût, applaudissait à ces spectacles. Il prit part ensuite à des exercices plus dangereux pour lui : c'étaient des sermons clandestins qui se faisaient dans l'appartement de la reine, et où on ne manquait pas de déclamer contre le pape et contre le clergé. Ce prince facile fit encore un pas plus avant : il se laissa gagner au point d'assister à la cène que les nouveaux docteurs faisaient ensemble dans un réduit du château ; ils n'appelaient encore cette cérémonie que la manducation ; mais, au fond, elle ne différait pas de la cène calviniste, qui fut établie quelques années après i. » «On reprochait à la reine Marguerite, dit encore le même écrivain, d'avoir fait traduire en français, par l'évêque de Senlis, le livre dont elle se servait pour ses prières, et d'avoir souhaité qu'on en retranchât plusieurs traits favorables à la doctrine de 1 Église ; d'avoir elle-même mis au jour un ouvrage de dévotion intitulé le Miroir de rame 'pécheresse, où il n'était question ni de l'intercession des saints, ni du purgatoire. Toute cette conduite indisposait beaucoup les zélés catholiques ; ceux qui en témoignaient le plus de mécontentement furent quelques membres de l'université de Paris "^. »

Les mœurs de Marguerite ont été attaquées comme sa foi, mais elles ont également été défendues et célébrées. « Tous les écrivains graves, comme Bayle, de Thou, Sainte-Marthe, le cardinal du Bellay, dit M. Génin', ont honoré les mœurs de la reine de Navarre, si souvent diffamées par les romanciers modernes ; le témoignage même de Brantôme, l'historien le plus suspect et le plus consulté en ces matières, pour en faire une arme défensive, il a fallu l'interpréter et l'étendre. Les œuvres de Marguerite, soit en vers, soit en prose, n'autorisent contre elle aucun soupçon; toutes ses poésies respirent une piété ardente et sincère, dont on suit la trace dans sa correspondance et jusque dans son Bécaméron, un des livres les plus mal jugés, et qui vaut, en vérité, beaucoup mieux que sa réputation. Il n'a donc pas été difficile, en ce qui concerne les prétendues amours de Marguerite avec Bourbon, avec Bonnivet, surtout avec Marot, de rétablir les faits sous leur jour véritable, »

L'éditeur des Lettres de Marguerite examine ensuite et discute l'imputation d'un sentiment coupable auquel Marguerite se serait livrée pour François I«^ Suivant M. Génin, « c'est une chose incontestable

' Rohrbacher, Hist. univ. de l'Église catholique, t. XXIII, p. 431.

■' Ibid.,p- 432.

5 Nouvelles Lettres sur Marguerite d' Angouléme {Svl]}ç\.\, p. 1.

qu'elle a ressenti pour son frère plus que l'amilié d'une sœur. Mais il fauf, surtout quant au second point, ajoutc-t-il, bien distinguer où finit le mal et où commence le crime. Cet intervalle, Marguerite ne l'a jamais franchi. Si quelqu'un conservait des doutes à cet égard, ils ne tiendront pas à la lecture des deux correspondances de la reine de Navarre avec Montmorency et avec François P"" '. »

Sainte-Beuve s'est également efforcé, avec l'autorité de son talent, de réhabiliter la mémoire de la reine de Navarre. « On s'est fort occupé dans ces derniers temps, dit l'éminent critique ^, de Marguerite, et les publications réitérées dont elle a fourni le sujet l'ont de plus en plus mise en lumière. Les railleries à la Brantôme et les demi-sourires dont on pouvait jusqu'alors s'accorder la fantaisie en prononçant le nom de l'auteur de VHqHamcron, ont fait place peu à peu à une appréciation plus sérieuse et plus fondée. A travers ces conversations galantes et libres qui étaient le bon ton du temps, et où elle tenait le dé, on ne saurait méconnaître désormais en elle ce caractère élevé, religieux, de plus en plus mystique en avançant, cette faculté d'exaltation et de sacrifice pour son frère, qui éclate à tous les instants décisifs et qui fait comme l'étoile de sa vie. La duchesse d'Angoulême et ses enfants, Marguerite et François, s'aimaient tous les trois passionnément : c'était, comme le dit Marguerite, un parfait triangle et une vraie trinité. Les expressions triomphantes dont est rempli le journal de la mère du roi, et qui rappellent \e Latonœ pertentanl gaudia pectus, se reproduisent dans les lettres et dans les vers de sa sœur. Ces deux femmes idolâtrent ce roi de leur sang dont elles sont glorieuses, elles débordent sitôt qu'elles parlent de lui. La mère écrit à son fils captif €omme madame de Sévigné à sa fille absente : « A cette heure... je cuide sentir en moi que vous souffrez. » Marguerite se représente aussi comme une autre mère pour ce frère bien-aimé, quoiqu'elle n'ait que deux ans plus que lui; et, le revoyant après une séparation, elle croit lire dans son seul regard toute une tendre allocution qu'elle se traduit de la sorte à elle-même :

« C'est celui que d'enfance

Tu as vu tien, tu le vois et verras :

Ainsy l'as cru, et le crois et croiras.

Ne crains donc, sœur, par crainte ne diffère;

Je suis ton roi, aussi je suis ton frère.

Frère et petit n'as craint de me tenir

Entre tes bras ; ne crains donc de venir

Entre les miens qui suis grand et ton roy :

Car en croissant, croist mon amour en moy. »

Ainsy parla l'œil plein de cliariic,

Et vos doux bras dirent : C'est vérité. »

1 Nouvelles Lettres sur Marguerite d'A?}[/oitlc'me {Si\^Y)\.\ y>. 19.

2 Journal des savants, mai 1847.

Pkosateuhs et poètes du xvx' siècle. •*

Les disparates de la nalure faible, indécise et agitée de la sœur de François P' ont été cause qu'on a porté sur elle les jugements les plus contradictoires. Le juste milieu nous paraît assez bien pris dansl'appréciation suivante, faite à propos d'un écrit où l'on voulait nous faire voir dans l'auteur du Bécaméron une sorte de mystique réformée et philosophique. « M. Schmidt, qui est théologien et protestant, a beaucoup trop songé aux ouvrages spirituels de Marguerite, au Miroir de lûrne pécheresse, à la correspondance de Marguerite avec l'évêque de Meaux, et n'a peut-être pas consulté assez ses autres écrits. Je sais tout ce que l'on peut dire sur les bizarreries du mysticisme, sur ses inconséquences naturelles, sur le mélange Irès-possible des rêveries théologiques et de l'élégance mondaine; pourtant les contradictions ici ne seraient-elles pas bien fortes? Cette cour de Marguerite, si poétique, si ingénieuse, cette réunion gracieusement profane, où l'auteur du Cym- 6a/i//?i ?/m?irfi rencontrait le irad ucteur duTioman rfe/o rose, est-ce bienlà le séjour de l'ascétisme? M. Génin, dans sa Notice sur Marguerite de Navarre, a trop insisté, je crois, sur la direction contraire. Cette Marguerite, dont M. Schmidt veut faire uniquement une âme contemplative, réduite par son mysticisme à une irrésolution continuelle, M. Génin nous la montre comme un libre penseur, lui attribuant des principes de tolérance et un système arrêté qui ne conviennent guère à ces premières années du seizième siècle. Je me range à l'avis de M. Litlré, quia fort bien expliqué * le charmant caractère de Marguerite et le rôle aimable et vaillant qui lui appartient. Cette hospitalité toujours prête, celte sympathie éle\ée, ce n'était proprement ni le mysticisme comme le veut M. Schmidt, ni cette franchise philosophique dont parle M. Génin ; il y avait un peu de tout cela, j y consens ; mais n'oublions pas qu'elle réunissait en elle ces directions opposées et les recouvrait d'une grâce supérieure. Si j'admets qu'elle ait été mystique avec l'évêque Briçonnet, je me souviens aussi qu'elle a écrit YHeptaméron, et que Bonaventure Despériers a été l'un des plus brillants représentants de sa cour. D'un autre côté, si je ne nie pas ses instincts philosophiques, j'y vois surtout une noble ouverture de cœur, une générosité native, sans système déterminé, sans parti pris *. »

Un point sur lequel toutes les opinions sont d'accord, c'est la faveur tutélaire dont Marguerite entoura les savants, les poètes, les écrivains de toute sorte. Marguerite fut la vraie protectrice des lettres au seizième siècle, el l'on doit revendiquer pour elle une grande partie de la gloire qu'on a trop libéralement accordée à François P'.

Cette princesse mourut, l'on croit, k:21 décembre 1549. Samaladiefut causée par le froid qu'elle prit en observant une planète ; mais, du reste, elle ne faisait plus que languir depuis la mort de François 1", et, renonçant absolument auxoccupations littéraires, elle s'était tout entière adon-

1 Revue des Deux Mondes, livraison du 1^' juin 1842.

> Saint-Resé TAILLA.XDIER, Rei'ue des Deux Mondes, 5' série, 184^, p. 661.

MARGUERITE D'ANGOULÉME. 51

née à la piôlé et à une dévotion fervente. Cependant la pensée de la mort l'épouvantait, ot elle ne paraissait pas trop fixée sur la certitude d'une autre vie. « Cette reine, dit Rranlôme *, souloit souvent dire aux uns et aux aultres qui discouroient de la mort et de la béatitude éternelle par après : « Tout cela est vrai, mais nous denaeurons si longtemps morts « sous terre avant que venir là ! » De sorte que j'ay ouï dire à ma mère, qui estoit l'une de ses dames, et à ma grand'mère, sa dame d'honneur, que, lorsqu'on lui annonça en son extrémité de la maladie qu'il falloit mourir, elle trouva ce mot fort amer et répéta aussitost ce que je viens de dire, et qu'elle n'estoit point encore tant surannée qu'elle ne pust bien vivre encore quelques années, car elle n'avoit que cinquante-deux ou cinquante-trois ans. »

Quand elle vit qu'il n'y avait plus d'espoir, elle se résigna pieusement, témoigna un vif regret de ses erreurs, protesta qu'elle mourait dans la foi catholique dont elle ne s'était jamais séparée, et déclara que tout ce qu'elle avait fait en faveur des protestants ne procédait que d'un sentiment de compassion ; enfin elle expira en embrassant la croix, et après avoir reçu l'extrôme-onclion des mains d'un cordelier nommé Gilles Caillau.

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