‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 2 sur 67 · Prologue de l'Heptaméron · texte numérisé non relu

Prologue de l'Heptaméron

Le premier jour de septembre, que les baings des montz Pirenées commencent d'entrer en leur vertu, se trouvèrent à ceulx de Cauldères ^ plusieurs personnes, tant de France, Espaigne, que d'aultres lieux ; les ungs pour y boire de l'eau, les aultres pour se y baigner, et les aultres, pour prendre de la fange; qui sont choses si merveilleuses, que les malades abandonnez des médecins s'en retournent tous guariz. Ma fin n'est de vous déclarer la situation ne la vertu desdits baings, mais seullement de raconter ce qui sert à la matière que je veulx escripre. En ces baings là demeurèrent plus de trois sepmaines tous les mallades, jusques à ce que, par leur amendement 3, ils congneurentqu'ilz s'enpouvoient retourner. Riais, sur le temps de ce retour, vindrent des pluyes si merveilleuses et si grandes, qu'il sembloit que Dieu eust oblyé la promesse qu'il avoit faicte à Noé de ne plus destruire le monde par eaue ; car toutes les cabanes et logis du dit Cauldè-

* Dames illustres.

* C'est l'ancien nom de Cauterets (département des Hautes-Pyrénées), si renommé par ses eaux thermales, qui étaient déjà célèbres du temps des Romains : cet ancien nom, qui annonce que les eaux sont chaudes, calidx, reproduit le mot espagnol caldeve, chaudières, étuves. (Éd. Jacob.)

8 Amélioration de leur état de santé.

res furent si remplyz d'eaue qu'il fut impossible de y demeurer. Ceulx qui y estoient venuz du costé de l'Espaigne s'en retournèrent par les montaignes, le mieulx qu'il leur fut possible ; et ceulx qui congnoissoient les addresses ^ des chemins furent ceulx qui mieulx eschapperent. Mais les seigneurs et dames françoys, penans retourner aussi facillement à Therbes - comme ilz estoient venuz, trouvèrent les petitz ruisseaulx si fort creuz, que à peyne les peurent-ils gueyer. Et quant ce vint à passer le Gave Bearnois 3, qui en allant n'avoit point deux piez de proufondeur, le trouvèrent tant grand et impétueux quïlz se destournerent pour chercher les pontz, lesquelz, pour n'estre que de boys, furent emportez par la véhémence de l'eaue. Et quelcuns, cuydans rompre la roideur du cours pour s'assembler plusieurs ensemble, furent emportez si promptement, que ceulx qui les vouloient suivre perdirent le povoir et le désir d'aller après. Parquoy, tant pour sercher chemin nouveau que pour estre de diverses opinions, se séparèrent. Les ungs traversèrent la haulteur des montaignes, et, passans par Arragon, vindrent en la conté de Roussillon et de là à Narbonne ; les aultres s'en allèrent droict à Barselonne, où, par la mer, les ungs allèrent à Marseille, et les aultres à Aiguemorte.

Mais une dame vefve, de longue expérience, nommée Oysille, se délibéra d'oblier toute craincte par les mauvais chemins jusques ad ce qu'elle fut venue à Nostre Dame de Serrance *. Etfeit tant, qu'elle y arriva, passant de si estranges lieux, et si difficiles à monter et descendre, que son aage et pesanteur ne la gardèrent point d'aller la plus part du chemin à pied. Mais la pitié fut que la plus part de ses gens et chevaulx demorerent mortz par les chemins ; et arriva à Serrance, avecq ung homme et une femme seullement, où elle fut charitablement receue des religieux.

Il y avoit aussy parmy les François deux gentilz hommes qui estoient allez aux baings, plus pour accompaigner les dames dont

1 Directions.

' C'est ainsi qu'on prononçait dans lu Bigorre le nom de Tardes, malgré l'étymologie laùne de Tarvia et Tarba.

3 On appelle gave, tout cours d'eau qui se change en torrent : le gave Béarnais, qu'on prononçait Viarnois, doit ce nom à son passage dans les terres de l'ancien Béarn ; il se jette dans l'Adour, à quatre lieues deBayonne. C'est maintenant le Gave de Pau.

* Aujourd'hui Sarrance, village du département des Basses-Pyrénées. C'était un lieu de pèlerinage très-fréqaenté à certaines époques de l'année. Il y avait à Sarrance une abbaye d'hommes, de l'ordre de Prémontré, sous l'invocatioa de la Vierge, Sancta Maria de Sarra7icia.

MAUGUERITE IVANCOULÉME. f3

ilz cstoient scrvilcurs, que pour faulle qu'ilz eussent de santé. Ces gentilz hommes icy, voyans la compaignyc se départir, et que les mariz de leurs dames les cmmenoient à part, pensèrent de les suyvre de loing, sans soy declairer à personne. Mais ung soir, estans les deux gentilz hommes mariez et leurs femmes arrivez en une maison d'un homme, plus bandoullier ' que paisan, et les deux jeunes gentilz hommes logez en une borde ^ tout joignant de lu, environ la nuict, oyrentun très-grand bruict. Hz se levèrent avecq leurs varletz, et demandèrent à l'hoste quel tumulte c'estoit là. Le pauvre homme, qui avoit sa part de la paour, leur dist que c'estoient mauvays garçons ^ qui venoient prendre leur part de la proye qui estoyt chez leur compaignon bandoullier; parquoy les gentilz hommes incontinent prindrent leurs armes, et avecq leurs varletz s'en allèrent secourir les dames, pour lesquelles ilz estimoient la mort plus heureuse que la vie après elles. Ainsi qu'ilz arrivèrent au logis, trouvèrent la première porte rompue, et les deux gentilz hommes avecq leurs serviteurs se deffendans vertueusement *. Mais pour ce que le nombre des bandouUiers estoit le plus grand, et aussi qu'ilz estoient fort blessez, commençoient à se retirer, aians perdus desja grande partie de leurs serviteurs. Les deux gentilz hommes, regardans aux feneslres, veircnt les dames cryans et plorans si fort, que la pitié et l'amour leur creut le cueur, de sorte que, comme deux ours enraigez descendans des montaignes, frappèrent sur ces bandouUiers tant furieusement, qu'il y en eut si grand nombre de morts, que le demourant ne voulut plus aclendre leurs coups, mais s'enfouyrent où ils sçavoient bien leur retraicte. Les gentilz hommes, ayans deff'aict ces meschans, dont l'hoste estoyt l'un des mortz, ayans entendu que l'hostesse estoit pire que son mary, l'envoièrent après luy par

1 Les éditions portent bandoUcr; quelques manuscrits bandelier : c'est l'analogue de bandit, faisant partie d'une 'bande. Les étymologistes veulent faii'e dériver ce mot de la bandoulière ou baudrier que portaient les voleurs des Pyrénées.

2 Maison isolée, borda dans la basse latinité.

3 Malfaiteurs, brigands. Sous le règne de François I", en 1525, une troupe de voleurs, qui se qualifiaient eux-mêmes de mauvais garço)is, avait désolé Paris et ses alentours.

* Vaillamment. « Le champion et la championne furent tout un temps à se battre si vertueusement, que ceux qui les regardoient ne sçavoient qui devoit avoir du meilleur. » (Despéd., Noiiv. liô. Édit. La M.) « Donnant courage aux compagnons de vertueusement combattre. » (Rabet.., 1. V, c. xl.) « Ayant vertueusement repoussé les Huguenots. » (Montluc, Commc7it., 1. V.)

ung coup d'espée ; et, entrans en une chambre basse, trouvèrent ung des gentilz hommes mariés, qui rendoit l'esprit. L'autre n'avoyt eu nul mal, sinon qu'il avoit tout son habillement perse de coups de traict et son espée rompue. Le pauvre ^ntil homme, voyant le secours que ces deux luy avoyent faict, après les avoir embrassés et remerciés, les pria de ne l'abandonner point, qui leur estoit requeste fort aisée*. Parquoy, après avoir faict enterrer le gentil homme mort, et reconforté sa femme au mieulx qu'ils purent, prindrent le chemin où Dieu les conseilloit, sans sçavoir lequel ils dévoient tenir. Et s'il vous plaist sçavoir le nom des trois gentilz hommes, le marié avoit nom Hircan et sa femme Parlamente, et la demoiselle veuve Longarine ; et les noms des deux gentilz hommes, l'un estoit Dagoucin, et l'autre Saffredent. Et après qu'ils eurent esté tout le jour à cheval, avisèrent sur le soir un clocher, où, le mieulx qu'il leur fut possible, non sans travail et peine, arrivèrent. Et furent, de l'abbé et des moines, humainement reçus. L'abbaye se nomme Saint-Savyn ^. L'abbé, qui estoit de fort bonne maison, les logea honorablement ; et, en les menant à leurs logis, leur demanda de leurs fortunes ; et, après qu'il eut entendu la vérité du fait, leur dit qu'ils n'estoient pas seuls qui avoient part à ce gasteau ; car il avoit en une chambre deux demoiselles qui avoient eschappé pareil danger ou plus grand, d'autant que c'estoit aux bestes, non aux hommes, qu'elles avoient eu affaire, et que aux hommes il y a quelque miséricorde et aux bestes non ; car les pauvres dames, à demi-lieue deçà Peyrechitte ^, avoient trouvé un ours descendant la montaigne, devant lequel avoient pris la course à si grande haste que leurs chevaulx, à l'entrée du logis, tombèrent morts sous elles ; et deux de leurs femmes, qui estoient venues longtemps après, leur avoient conté que l'ours avoit tué tous leurs serviteurs. Lors, les deux dames et trois gentilz hommes entrèrent en la chambre où elles estoient et les trouvèrent pleurans, et congneurent que c'estoit Nomerfide et Emarsuitte, lesquelles, en s'embrassant et racontant ce qui leur estoit advenu, commencèrent à se reconforter, avec les exhortations du bon

1 Agréable, qui cause de l'aise, du plaisir.

2 Célèbre abbaye de Bénédictins, fondée par Charlemagne et accrue par Raimond I", comte de Bigorre, qui donna aux moines les revenus des bains de Cauterets. L'abbaye a été supprimée et détruite à l'époque de la Bévolution. Saint-Savin, autrefois Villebancer, est maintenant un petit village à 17 kilomètres de Lourdes, département des Hautes Pyrénées.

* Aujourd'hui Pierrefitte, à 8 kilomètres d'Argelès.

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abbé, de s'estre ainsi retrouvées. Et le matin, ouïrent la messe bien dévotement, louant Dieu des périls qu'ils avoient eseliappez.

Ainsy qu'ils estoient tous h la messe, va entrer en l'église un homme tout en chemise, fuyant comme si quelqu'un le chassoit, criant à l'aide. Incontinent, Hircan et les autres gentilz hommes allèrent au-devant de lui pour voir ce que c'estoit ; et virent deux hommes après lui leurs espées tirées, lesquels, voyans si grande compaignie, voulurent prendre la fuite ; mais Hircan et ses compaignons les suivirent desi près qu'ils y laissèrent la vie. Et quand ledit Hircan fut retourné, trouva que celui qui estoit en chemise estoit un de leurs compaignons, nommé Geburon, lequel leur conta comme, estant en une borde auprès de Peyrechitte, arrivèrent trois hommes, lui estant au lict ; mais, tout en chemise, avec son cspée seulement, en blessa si bien ung qu'il demoura sur la place. Et tandis que les deux autres s'amusèrent à recueillir leur compaignon, voyant qu'il estoit nu et eux armés, pensa qu'il ne les pouvoit gagner, sinon à fuir, comme le moins chargé d'habillemens, dont il louoit Dieu et eux qui en avoient fait la vengeance.

Après qu'ils eurent ouï la messe et disné, envoyèrent voir s'il estoit possible de passer la rivière du Gave; et congnoissant l'impossibiUté du passage, furent en merveilleuse crainte, combien que l'abbé plusieurs fois leur offris t la demeure du lieu jusqu'à ce que les eaux fussent abaissées ; ce qu'ils accordèrent pour ce jour. Et, au soir, en s'en allant coucher, arriva un vieux moine qui tous les ans ne failloit point à la Nostre-Dame de septembre à Serrance. Et, enluy demandant des nouvelles de son voyaige, dit qu'à cause des grandes eaux estoit venu par les montaignes et parles plus maulvais chemins qu'il avoit jamais faicts, mais qu'il avoit vu une bien grande pitié ; c'est qu'il avoit trouvé un gentil homme, nommé SimontauU, lequel, ennuyé de la longue demeure 1 que faisoit la rivière à s'abaisser, s'estoit délibéré de la forcer, se confiant à la bonté de son cheval, et avoit mis tous ses serviteurs à l'entour de luy pour rompre l'eaue. Mais, quand ce fut au grand cours, ceux qui estoient le plus mal montés furent emportés malgré, hommes et chevaulx, tout à-vau-l'eau sans jamais en retourner. Le gentil homme, se trouvant seul, tourna son cheval de là où il venoit, qui n'y sut estre si promptement, qu'il ne faillist sous luy. Mais Dieu voulut qu'il feust si près de la rive, que le gentilhomme, non sans boire beaucoup

1 nctard.

d'eaue, se traisnantà quatre pieds, saillit dehors sur les durs cailloux, tant las et foible qu'il ne sepouvoit soustenir. Et lui advint si bien qu'un berger, ramenant au soir ses brebis, le trouva assis parmi les pierres, tout mouillé, et non moins triste de ses gens qu'il avoit vus perdre devant soy. Le berger, qui entendoit mieux sa nécessité tant en le voyant qu'en escoutant sa parole, le print par la main et le mena en sa pauvre maison, où avec petites buschettes le sécha le mieulx qu'il put. Et, ce soir-là, Dieu y amena ce bon religieux qui luy enseigna le chemin de Nostre Dame de Serrance, et qui l'asseura que là il seroit mieulx logé qu'en aultre lieu, et y trouveroit une ancienne vefve, nommée Oysille, laquelle estoit compagne de ses adventures. Quand toute la compagnie ouït parler de la bonne dame Oysille et du gentil chevalier Simontault, eurent une joye inestimable, louans le Créateur, qui, en se contentant des serviteurs, avoit sauvé les maistres et maistresses ; et surtout en loua Dieu de bon cœur Parlamente, car longtemps avoit qu'elle le tenoit pour très affectionné serviteur. Et, après s'estre enquis diligemment du chemin de Serrance, combien que le bon vieillard le leur fist fort difficile, pour cela ne laissèrent d'entreprendre d'y aller; et dès ce jour-là, se mirent en chemin si bien en ordre qu'il ne leur manquoit rien, car l'abbé les fournit des meilleurs chevaulx qui fussent en Lavedan i, de bonnes capes de Bear^ de force vivres et de gentils compaignons pour les mener seurement par les montaignes, lesquelles passèrent plus à pied qu'à cheval, en grand sueur et travail, et arrivèrent à Nostre Dame, où l'abbé, combien qu'il fust assez mauvais homme, ne leur osa refuser le logis pour la crainte du seigneur de Bear ^, dont il sçavoit qu'ils estoient bien-aimés; mais luy, qui estoit vray hypocrite, leur fit le meilleur visaige qu'il estoit possible, et les mena veoir la bonne dame Oysille et le gentilhomme Simontault. La joye fut si grande en ceste compaignie miraculeusement

1 Les chevaux de la vallée de Lavedmt, qu'on appelait lavedans, étaient trèsestimés à cause de leur vitesse et de leur ardeur.

2 Béarn. Les éditions et les manuscrits portent Bear., selon la prononciation d'alors, conservée encore aujourd'hui dans le pays. Les capes de Béarn, dont la réputation était proverbiale, devaient leur nom à une espèce de cagoule ou capuchon qui les accompagnait.

3 Les rois de Navarre étaient seigneurs de Béarn depuis plus de deux siècles ; mais cette seigneurie, tout à fait distincte de la Navarre, conservait ses vieilles coutumes et avait son gouvernement spécial. Le seigiicur de Béarn, à l'époque où ces Nouvelles furent composées, devait donc être le roi Henri d'Albret,. second mari de 3Iarguerite d'Angoulème. (Éd. Jac.)

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assemblée, que la nuit leur sembla courte à louer Dieu, dedans l'église, de la grâce qu'il leur avoit faicte. Et, après que sur le matin eurent prins un peu de repos, allèrent ouïr la messe et tous recevoir le saint sacrement d'union, auquel tous chres tiens sont unis en ung, suppliant Celui qui les avoit assemblés par sa bonté, parfaire le voyage à sa gloire. Après disner envoyèrent sçavoir si les eaux n'estoient point escoulées, et trouvant que plus tost elles estoient creues, et que de longtemps ne pourroient seurement passer, se délibérèrent de faire un pont sur le bout de deux rochers qui sont fort près l'ung de l'autre, où encore il y a des planches pour les gens de pied, qui, venant d'Oléron, veulent passer par le Gave. L'abbé fut bien aise qu'ils faisoient ceste despense, afin que le nombre des pèlerins et prescns augmentast ; les fournit d'ouvriers ; mais il n'y mit pas un denier, car son avarice ne le permettoit. Et pour ce que les ouvriers dirent qu'ils ne sçauroient avoir fait le pont de dix ou douze jours, la compaignie tant d'hommes que de femmes commença fort h s'ennuyer; mais Parlamente, qui estoit femme d'Hircan, laquelle n'estoit jamais oisive ni melancholique, ayant demandé congé à son mari de parler, dit à l'ancienne dame Oysille : u Madame, je m'esbahis que vous qui avez tant d'expérience, et qui maintenant à nous femmes tenez lieu de mère, ne regardez quelque passe-temps pour adoulcir l'ennui que nous porterons durant nostre longue demeure ; car, si nous n'avons quelque occupation plaisante et vertueuse, nous sommes en danger de devenir mallades. » La jeune vefve Longarine ajouta à ce propos : « Mais', qui pis est, nous deviendrons fascheuses, qui est une malladie incurable ; car il n'y a nul ni nulle de nous, si regarde à sa perte, qu'il n'ait occasion d'extresme tristesse. » Emarsuitte, tout en riant, lui respondit : « Chacune n'a pas perdu son mari comme vous, et pour perte de serviteurs ne se faut désespérer, car l'on en recouvre assez; toutesfois, je suis bien d'opinion que nous ayons quelque plaisant exercice pour passer le temps; aultrement, nous serions mortes le lendemain. » Tous les gentilz hommes s'accordèrent à leur advis, et prièrent la dame Oysille qu'elle voulust ordonner ce qu'ils avoient à faire, laquelle leur respondit : « Mes enfans, vous me demandez une chose que je trouve fort difficile de vous enseigner, un passe-temps qui vous puisse délivrer de vos ennuis ; car, ayant cherché le remède toute ma vie, n'en ay jamais trouvé qu'un, qui est la lecture des Saintes Lettres, en laquelle se trouve la vraie etparfaictejoye de l'esprit, dond procède le repos et la santé du corps. Et si vous

me demandez quelle recepte me tient si joyeuse et si saine sur ma vieillesse, c'est que, incontinent que je suis levée, je prends la sainte Escripture et la lis ; et, en voyant et contemplant la bonté de Dieu, qui pour nous a envoyé son Fils en terre annoncer ceste saincte parolle et bonne nouvelle par laquelle il promet remission de tous péchés, satisfaction de toutes debtes, par le don qu'il nous faict de son amour, passion et mérites ; ceste considération me donne tant de joye, que je prends mon pseautier, et le plus humblement qu'il m'est possible chante de cueur et prononce de bouche les beaux pseaumes et cantiques que le Sainct- Esprit a composés au cueur de David et des aultres auteurs. Et ce contentement là, que j'en ay, me faict tant de bien, que tous les maulx, qui le jour me peuvent advenir, me semblent estre bénédictions, veu que j'ay en mon cueur par foy Celuy qui les a portés pour moy. Pareillement, avant souper, je me retire pour donner pasture à mon aame de quelque leçon ; et puis, au soir, fais une recollection de tout ce que j'ay faict la journée passée, pour demander pardon à Dieu de mes faultes, le remercier de ses grâces ; et en son amour, crainte et paix, prends mon reposasseuréde tous maulx. Parquoy, mes enfans, voilà le passetemps auquel me suis arrestée, longtemps a *, après avoir cherché tous aultres, et non trouvé contentement de mon esprit. Il me semble que, si tous les matins vous voulez donner une heure à la lecture, et puis durant la messe faire vos dévotes oraisons, vous trouverez en ce désert la beauté qui peut estre en ■'toutes les villes ; car qui congnoist Dieu veoid toutes choses belles en luy, et sans luy tout laid ; par quoy, je vous prie, recevez mon conseil, si vous voulez vivre joyeusement. » Hircan prit la parole et dist : « iMadame, ceux qui ont leu la sainte Escripture, comme je crois que nous avons tous faict, confessent que votre dict est tout véritable; mais si faultil que vous regardiez que nous ne sommes encore si mortifiés qu'il nous fault quelque passetemps et exercice corporel ; car, si nous sommes en nos maisons, il nous fault la chasse et la volerie ^ qui nous faict oblier mille folles pensées ; et les dames ont leur ménage, leur ouvrage, et quelquesfois les danses oh elles prennent honneste exercice; qui me faict dire (parlant pour la part des hommes) que vous, qui estes la plus ancienne, nous Urez, au matin, de la vile que tenoit Nostre-Seigneur Jésus- Christ, et les grandes et admirables œu-

1 II y a longtemps, dppuis longtemps.

2 La chasse au vol ou la fauconneiie.

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vres qu'il a faictes pour nous; pour après disner jusqu'à vespres, fiiult choisir quelque passe- temps qui ne soit dommageable à l'aame et soit plaisant au corps; et ainsi passerons la journée joyeusement... »

Parlamente, désignée pour faire le premier récit, parla ainsi :

« Sije me sentois aussy suffisante ^ que les anciens qui ont trouvé les arts, j'inventerois quelque passe-temps ou jeu pour satisfaire à la charge que me donnez ; mais cognoissant mon sçavoir et ma puissance, qui à peine peut remémorer les choses bien faictes, je me tiendrois bien heureuse d'ensuivre de près ceux qui ont déjà satisfaict à vostre demande. Entre autres, je croys qu'il n'y a nul de vous qui n'ait lu les Cent Nouvelles de Bocace, nouvellement traduictes d'italien en françois, que le roy François, premier de son nom, monseigneur le Dauphin 2, madame la Dauphine^, madame Marguerite*, font tant de cas, que si Bocace, du lieu où il estoit, les eust pu ouïr, il debvoit ressusciter à la loiiange dételles personnes. Et à l'heure, j'ouïs les deux dames dessus nommées avec plusieurs autres de la cour, qui se délibérèrent d'en faire autant si non en une cause différente de Bocace : c'est de n'escripre nulle nouvelle qui ne soit véritable histoire. Et promirent lesdictes dames, et monseigneur le Dauphin avec, d'en faire chascun dix, et d'assembler jusqu'à dix personnes qu'ils pensoient plus dignes de raconter quelque chose, sauf ceux qui avoient estudié et estoient gens de lettres ; car monseigneur le Dauphin ne vouloit que leur art y feust meslé; et aussy, de peur que la beauté de la rhétorique feist tort en quelque partie à la vérité de l'histoire. Mais les grandes affaires survenues au roy depuis, aussi la paix d'entre luy et le roy d'Angleterre ^, l'accouchement de madame laDauphine^,

1 Capable, intelligente. L'udleclU suffisant s'employait fréquemment autrefois dans ce sens.

2 Le dauphin mentionné ici est Henri, duc d'Orléans, qui devint dauphin par suite de la mort de son frère aîné, François, au mois d'août 1536, et qui fut depuis roi de France.

3 Catherine de Médicis, mariée, le 27 octobre 15-33, h Henri, duc d'Orléans, second fils de François I*"'.

* C'est la reine de Navarre elle-môme, qu'on nommait ainsi à la cour du roi son frère.

5 En 1Ô43, Henri VIII, s'étant brouillé avec François I", entra dans la ligue de Charles-Quint contre son ancien allié.

6 Le 3 janvier 1543, Catherine de Médicis, qui était restée stérile pendant près de dix ans, accoucha d'un fils, qui fut François II.

et plusieurs aultres choses dignes d'empescher toute la cour, a faict mettre en oubly du tout ceste entreprise, qui par nostrelong loisir pourra en dix jours estre mise à fîn^ attendant que nostre pont soit parfaict. Et s'il vous plaist que tous les jours, depuis midy jusqu'à quatre heures, nous allions dedans ce beau pré, le long de la rivière du Gave, où les arbres sont si feuilles que le soleil ne sçauroit percer l'ombre ni eschauffer la fraischeur ; là assis à nos aises, dira chacun quelque histoire qu'il aura vue ou bien ouï dire à quelque homme digne de foy. Au bout de dix jours, aurons parachevé la centaine; et si Dieu faict que nostre labeur soit trouvé digne des yeux des seigneurs et dames dessus nommés, nous leur en ferons présent au retour de ce voyage, en lieu d'image ou de patenostres, estans assurés qu'ils auront ce présent icy plus agréable. Que si quelqu'un trouve quelque chose plus plaisante que ce que je dis, je m'accorderay à son opinion. » Mais toute la compaignie respondit qu'il n'estoit possible d'avoir mieux advisé, et qu'il leur tardoit que le lendemain fust venu, pour commencer.

Ainsi passèrent joyeusement ceste journée, racontans les uns aux autres ce qu'ils avoient vu de leur temps. Sitost que le matin fut venu, s'en allèrent en la chambre de madame Oysille, laquelle trouvèrent desjà en ses oraisons. Et quand ils eurent ouï une bonne heure sa leçon, et puis dévotement la messe, s'en allèrent disner à dix heures, et après se retira chascun en sa chambre pour faire ce qu'il avoit à faire, et ne faillirent pas à midy de s'en retourner au pré, selon leur délibération, qui estoit si beau et plaisant qu'il auroit besoin d'un Bocace pour le dépeindre à la vérité ; mais vous vous contenterez que jamais n'en fut vu un plus beau. Quand l'assemblée fut toute assise sur l'herbe verte, si noble et délicate qu'il ne leur falloit carreau ni tapis, Simontault commença à dire : « Qui sera celuy de nous, qui aura commencement sur les autres ? » Hircan lui respondit : « Puisque vous avez commencé la parole, c'est raison que vous commandiez ; car, au jeu, nous sommes tous esgaux. — Pleust à Dieu, dit Simontault, que je n'eusse bien en ce monde que de pouvoir commander à toute ceste compaignie! » A ceste parole, Parlamente l'entendit très-bien, qui se prit à tousser; par quoy Hircan ne s'aperçut delà couleur qui luy venoit aux joues, mais dit à Simontault qu'il commençast : ce qu'il fit.

Le roi François, requis de chasser hors sou royaume le con.te Guillaume, que Ton disait avoir pris argent pour le faire mourir, sans faire semblant qu'il eût soupçon de son entreprise, lui joue un tour si subtil que lui-même se chassa, prenant congé du roi '.

En la ville de Dijon, au duché de Bourgogne, vint au service du roy François un comte d'Allemagne, nommé Guillaume 2, delà maison de Saxonne, dont celle de Savoie est tant alliée, que anciennement n'estoient qu'une. Ce comte, autant estimé beau et hardi gentilhomme qui fust point en Allemagne, eut si bon recueil^ du Roy, que non-seuUement il le prit à son service, mais le tint près de luy et de sa chambre. Un jour, le gouverneur de Bourgogne, seigneur de la Trimoille *, ancien chevalier et loyal serviteur du Roy, comme celui qui estoit soupçonneux ou craintif du mal et dommage de son maistre, avoit tousjours espies ^ à l'entour de son gouvernement, pour sçavoir ce que ses ennemis faisoient ; et s'y conduisoit si sagement que peu de choses lui estoient celées. Entre autres advertissemens,lui escrit l'un de ses amis que le comte Guillaume avoit pris quelque somme d'argent, avec promesse d'en avoir davantage, pour faire mourir le Roy enquelque sorte que ce peustestre. Le seigneur de la Trimoille ne faillit point incontinent de l'en venir advertir et ne le cela à madame sa mère Louise de Savoye, laquelle oublia l'alliance

1 L'aventure véritable qui fait le sujet de cette nouvelle a dû se passer dans la forêt d'Argilly, au mois de juillet 1521, lors du séjour du roi François I" h Dijon.

- C'est Guillaume, comte de Furstenberg, fils aîné de Wolfgang, qui avait été cliambcUan deMaximilien 1", gouverneur et conseiller intime de Pbilippe d'Autriche, et qui mourut en 1503. Le comte Guillaume fut d'abord au service de François I", qui le combla de bienfaits; mais le cardinal de Granvelle parvint à le gagner et à le faire rentrer dans le parti de l'Empereur. Ce fut une honte pour lui que cette espèce de trahison, et, quand il fut fait prisonnier à la tête d'un corps d'armée espagnol, en 1544, les capitaines français étaient d'avis qu'on le traitât comme un espion ; mais le roi lui fit grâce et fixa sa rançon à 30,000 écus d'or.

3 Accueil.

* Louis II de la Trémoille, vicomte de Thouars, prince de Talmont, etc., gouverneur et lieutenant général de Bourgogne, surnommé le Chevalier sans reproche, un des plus braves capitaines de son temps, né en 1640, et mort à la bataille de Pavie, âgé de soixante-cinq ans.

5 Espions. « 0 bonnes gens pour bien servir d'espje.'» (Cl. Mau., Chaiits, Am. fugit., 1527.) « La marquise n'ignorait rien de ce qui se passait entre nous. Elle avait des épies dans le couvent de Laure, et parvint à savoir qu'il était question de mariage. » (Rouss., N.-//., C'p^rt., ni.)

qu'elle avoist à cet Allemand, et supplia le Roy de le chasser bientost ; lequel la requit de n'en parler point, et qu'il estoit impossible qu'un si bonneste gentilhomme et tant homme de bien entreprist une si grand meschanceté. Au bout de quelque temps, vint encore un aultre avertissement, confirmant le premier. Dont le gouverneur, bruslant de l'amour de sonmaistre, luy demanda congé ou de chasser ou d'y donner ordre; mais le Roy luy commanda expressément de n'en faire nul semblant, et pensa bien que par aultre moyen il en sçauroit la vérité.

Un jour qu'il alloit à la chasse, print la meilleure espée qu'il estoit possible de veoir pour toutes armes, et mena avec luy le comte Guillaume, auquel il commanda le suivre de prez ; mais, après avoir quelque temps couru le cerf, voyant le Roy que ses gensesloient loing de lui, hors le comte seulement, se détourna hors de tous chemins. Et quand il se vit seul avec le comte au plus profond de la forest, en tirant son espée, dit au comte : « Vous semble il que ceste espée soit belle et bonne? » Le comte, en la maniant par le bout, lui dit qu'il n'en avoit vu nulle qu'il pensast meilleure. « Vous avez raison, dit le Roy, et me semble que si un gentilhomme avoit délibéré de me tuer et qu'il eustcongnula force de mon bras et la bonté de mon cueur, accompagnée de ceste espée, il penseroit à deux fois à m'assaillir : toutesfois, je le tiendrois pour bien meschant^ si nous estions seul à seul sans témoins, s'il n'osoit exécuter ce qu'il avoit osé entreprendre. » Le comte Guillaume lui respondit avec un visaige estonné : « Sire, la meschanceté de l'entreprise seroit bien grande, mais la folie de la vouloir exécuter ne seroit pas moindre. » Le Roy, en se prenant à rire, remit l'espée au fourreau, et, escoutant que la chasse estoit près de luy, piqua après le plus tost qu'il put. Quand il fut arrivé, il ne parla à nul de ceste affaire, et s'asseura que le comte Guillaume, combien qu'il fust un aussi fort et disposé gentilhomme qu'il en soit point, n'es-

1 Meschant signifie ici lâche, et est l'opposé de prud'homme, dans la signification d'homme preux et vaillant. Rabelais a dit dans le même sens : « Le premier qui y viendra il aura en pénitence soy comme lasche et 7?iescha?it jeter au fond de la mer, en déduction des peines du purgatoire. » (Liv. V, chap. xv.)

Lasche et meschant, meschatit et lasche, se trouvent ainsi souvent employés ensemble comme synonyines. Nous nous contenterons de citer deux exemples de Marguerite : « L'amour de la femme, bien fondé sur Dieu et sur honneur, est si juste et raisonnable, que celuy quy se départ de telle amitié doit estre estimé lasche et meschant envers Dieu et les hommes. » (Hept., xxi^ nouv.) «Meschant et lasche, defendez-vous, car aujourdhuy j'espère que Dieu me vengera de vous par ceste espée ! » {Ibid., xxiii* nouv.)

toit homme pour faire une si liaulte entreprise. Mais le comte Guillaume, cuidant cstre décelé ou soupçonné du fait, vint le lendemain au malin dire à Robertet *, secrétaire des finances du Roy, qu'il avoit regardé aux bienfaicts et gagesque le Roy luy vouloit donner pour demeurer avec luy, loutesfois qu'ils n'estoient pas suffisans pour l'entretenir la moitié de l'année. Et que, s'il ne plaisoit au Roy luy en bailler au double, il seroit conlrainct de se retirer ; priant ledict Robertet d'en sçavoir le plustost qu'il pourroit la volonté du Roy, qu'il luy dit qu'il ne sçauroit plus s'avancer que d'y aller incontinent sur l'heure. Et prit ceste commission volontiers, car il avoit vu les avertissemens du gouverneur. Et, ainsy que le Roy fut esveillé, ne faillit à luy faire sa harangue, presens M. de la Trimoille et l'amiral de Bonnivet, lesquels ignoroient le tour que le Roy lui avoit faict le jour avant. Le dict seigneur, en riant, leur dit : « Vous aviez envie de chasser le comte Guillaume et vous voyez qu'il se chasse lui-mesme? Par quoy, luy direz que, s'il ne se contente de Testât qu'il a accepté en entrant à mon service, dont plusieurs gens de bonnes maisons se sont tenus bien heureux, c'est raison qu'il cherche ailleurs meilleure fortune : et quant à moy, je ne l'empescheray point, mais je seray très content qu'il trouve party tel qu'il y puisse vivre selon qu'il mérite. » Robertet fut aussy diligent de porter ceste response au comte, qu'il avoit esté de présenter sa requeste au Roy. Le comte dit que, avec son bon congé, il deliberoit donc de s'en aller. Et, comme celuy que la peur contranignoit de partir, ne la sut porter vingt-quatre heures, mais, ainsy que le Roy se mettoit à table, print congé de lui, feingnant d'avoir grand regret, dont sa nécessité luy faisoit perdre sa présence. Il alla aussy prendre congé de la mère du Roy, laquelle luy donna aussy joyeusement qu'elle l'avoit receu comme parent et comme amy; ainsy retourna en son pays. Et le Roy. voyant sa mère et ses serviteurs estonnés de ce soudain parlement, leur conta l'alarme qu'il luy avoit donnée, disant que, encore qu'il fust innocent de ce qu'on luy mettoit sus, si avoit esté sa peur assez grande pour s'esloingner d'un maistre dont il ne cognoissoit pas encore les complexions^. [11° juw^née, xvn" nouvelle.)

1 Florimond Robertet, natif de Montbrison , fut trésorier de France et secrétaire des finances sous les règnes de Cliaries VIII, Louis XII et François I". Il mourut en 1522, comblé d'honneurs et de richesses.

* L'humeur, le caractère. « Le clerc est tenu de luy enseigner les coustumes de la ville et les complexions de sou maistre. » (Despéu. Nouv. \, édit. La M.)

RABELAIS (François)

François Rabelais naquit en 1403, à Cliinon, d'un p^re qui y tenait une hôtellerie. Il fit ses premières études dans l'abbaye des Bénédictins de Seully, puis fit son noviciat au couvent de Fontenay-le-Comte. Là il passa successivement par tous les degrés du sacerdoce, et reçut la prêtrise en 1319. Après s'y être fait de très-mauvaises affaires, il obtint un induit du pape Clément VII qui lui permettait de passer dans l'ordre de Saint-Benoît et d'entrer dans l'abbaye de Maillezais, en Poitou. Rabelais parait n'avoir profité que de la permission de quitter l'habit franciscain. En io'24, on le trouve, sous le costume de prêtre séculier, attaché comme secrétaire à l'évêque de Maillezais, Geoffroi d'Estissac, autrefois son camarade d'études. En 1330, âgé de quarantedeux ans, il alla étudier la médecine à Montpellier. Il y devint profond dans son art, et y expliqua avec applaudissements les Aphorismes d'Hippocrate elVArs pana de Galien d'après des manuscrits qui lui appartenaient. En 1332, attiré à Lyon par Dolet, le môme qui fut plus tard brûlé pour crime d'hérésie, il y donna ses soins à des éditions d'ouvrages de médecine ancienne et moderne. De plus il enseignait la médecine sur le cadavre.

Ses livres savants eurent un médiocre débit, et, dit-on, pour dédommager son éditeur, il fit la Chronique gargantuine, qu'il compléta en divers temps, et qui devint les Faicts et dicts du géant Gargantua et de son fils Pantagruel. 11 n'interrompit pas pour cela l'étude et l'exercice delà médecine. Il avait tous les titres et toutes les autorisations nécessaires à cet effet. Il est dit, dans une bulle datée du 17 janvier 1336, qu'il lui est permis d'exercer en tous lieux l'art de la médecine, à titre gratuit toutefois, et jusqu'à l'application du fer et du feu exclusivement: ces sortes d'opérations étaient interdites aux prêlres.

Un esprit avide de connaissances comme Rabelais ne pouvait pas se tenir éloigné de Paris, où François \" faisait alors fleurir les lettres avec tant d'éclat. Il s'y acquit la connaissance et l'amitié de plusieurs personnages éminents, particulièrement du cardinal du Bellay, qui le prit avec lui dans son ambassade auprès de Paul III. Cet illustre protecteur le tira tout à fait de la profession de la médecine, pour se servir de lui en ses plus secrètes négociations, et lui donna une prébende en l'église collégiale de Saint-Maur des Fossés, avec la cure du village de Meudon, près Paris. Au milieu d'une vie bien plus

épicurienne que sacerdotale, il y continua ses études et ses travaux.

Les connaissances de Rabelais étaient très-variées et très-étendues. Il s'était jeté avec une ardeur sans pareille sur tous les livres grecs et latins connus alors, de quelque nature qu'ils fussent ; il possédait les principales langues vivantes ; il avait étudié l'hébreu, fouilli'î les auteurs arabes, médecins, astronomes, chimistes ; il n'avait pas négligé ceu.v qui ont écrit des sciences occultes. Il avait lu tous nos vieux historiens et romanciers.

Outre le Gargantua, on doit à Rabelais une traduction latine estimée des Aphorismes d'Hippocrate, la Sciomachie, description des festins faits à Rome, au palais du cardinal du Bellay, pour la naissance du duc d'Orléans, et enfin un certain nombre de Lettret latines et françaises. Plusieurs témoignent chez Rabelais, comme certaines parties du 6f(/?gantua, un rare talent de diplomate. Une chose qu'on y remarque principalement, c'est son excessive admiration pour le mouvement de la Renaissance et sa prévention contre les temps antérieurs. 11 écrit, dans une de ses lettres latines, au savant Tiraqueau : « Comment se fait-il qu'au milieu de la lumière qui brille dans notre siècle, et lorsque, par un bienfait spécial des dieux, nous voyons renaître les connaissances les plus utiles et les plus précieuses, il se trouve encore çà et là des gens qui ne veulent ou ne peuvent ôter leurs yeux de ce brouillard gothique et plus que cimmérien dont nous étions enveloppés, au lieu de les élever à la brillante clarté du soleil ? »

Dans tout cela, aucune œuvre vraiment grande. Théodore de Bèze avait tâché d'exciter Rabelais à entreprendre des écrits sérieux.

« Qui sic nugatur, tractaiitem ut séria vincat, Séria ciwi faciet, clic mihi, quantus erit? »

avait-il dit dans un distique qu'un écrivain du temps, Leroy, traduisit ainsi :

« Qui les sérieux passe en ses discours joyeux, Dis nioy quel il sera, devenant seiieux »

Mais il est probable que le talent de Rabelais ne se prêtait pas à plus ni à autre chose qu'il n'a fait.

On n'est pas sûr de l'époque de la mort de Rabelais ; mais on la fixe généralement à l'année 1S53. Suivant certains récits, peut-être légendaires, il aurait terminé sa vie d'une manière scandaleusement burlesque. Son testament aurait été ceci : «Je n'ai rien, je dois beaucoup, j'' donne le reste aux pauvres. » Selon quelques-uns, avant de mourir, ce cynique qui ne connaissait de Dieu que « celuy grand bon piteux Dieu, lequel créa les salades, harengs, merlans, etc., etc., item les bons vins^, » se serait fait affubler d'un domino pour parodier la parole de l'Évangile : Beaii qui in Donïino moriuntur. Selon d'autres, il

' Lettre à Antoine Nullet, bailli d'Orléans.

Prosateurs ft poètes du xvi* siiiclb. 5

aurait dit avant d'expirer : « Je m'en vais cherclier un grand peut-être. Tirez le riiieau, la farce est jouée. » Ce genre de mort trouva des admirateurs, et l'on fit des vers pour vanter sa gaie philosophie, et pour dire qu'il ferait bien mettre bas la gravité de Minos et de Rhadamanthe, et qu'après avoir tant diverti ce monde, il ferait encore rire le noir et ténébreux empire.

Après ces détails biographiques, revenons un peu, pour l'apprécier, sur l'œuvre principale de Rabelais.

La singulière épopée de Gargantua et de Pantagruel n'est pas la première œuvre de ce genre. Rabelais a eu plusieurs devanciers, mais son vrai prototype a été Théophile Folengius, célèbre sous le nom du rairiiiqii^'macaronique docteur Merlin Coccaie. C'était un moine bénédictin. Il a le premier écrit en style macaronique et a composé dans 'jargon plusieurs livres qui sont devenus très-rares, il mourut en 1543, à l'âge de cinquante ans. Sa renommée ne lui survécut guère. Rabelais l'eut bien vite effacé et fait oublier.

Le premier succès du roman de Rabelais fut immense. Au témoignage de l'auteur lui-même, il se vendit plus d'exemplaires du premier livre en un mois qu'il ne s'achète de Bibles en neuf ans. On le pressa d'en donner la suite avec les plus vives instances. Rabelais nous l'apprend encore par le commencement de cette dédicace du IV'' livre.

« A TRES ILLUSTRE PlUNCE ET REVERENDISSIME MONSEIGNF.UR ODET, CARDINAL DE CHATILLON.

Vous estes deuement adverly. Prince tresillustre, de quants grands personnaiges j'ay esté et suis journellement stipulé, requys et importuné, pour la continuation des mylhologies pantagruelicques ; alleguans que plusieurs gens langoureux, malades, ou aultrement faschez et désolez, avoyent à la lecture d'icelles trompé leurs ennuyz, temps joyeusement passé, et receu allaigresse et consolation nouvelle. Esquelz je suis coustumier de respondre que, icelles par esbat composant, ne pretendoys gloire ne louange aulcune ; seullement avoys esguard et intention par escript donner ce peu de soulaigement que povoys es affligez et malades absens, lequel vouluntiers, quand besoing est, je fays es presens qui soy aydent de mon art et service. »

Quand l'ouvrage eut paru dans son entier, l'avidité de le lire fut une rage, et l'enthousiasme, une folie. Un seul exemple : Jean du Bellay appelait l'ouvrage de Rabelais, Un nouvel Évangile, et d'un seul mot. Le livre. Rabelais, de son vivant et après sa mort, a trouvé de nombreux panégyristes, presque aussi enthousiastes que Jean du Bellay. Il suffit d'indiquer de Thou, de Sainte-Marthe, Sorbière, Gabriel Naudé, Ménage, Leclerc, pour donner à juger jusqu'où était portée la passion des savants pour l'auteur de Gargantua et de Pantagruel. Citons le jugement de Ménage. « Pour Ribelais, dit-il, j'avoue « que je l'ai lu plus d'une fois. Mais qui est l'homme de lettres parmi

« nous qui ne l'ait pas lu plus d'une fois ? Rabelais est un méhini,c M de Lucien et d'Arisloplume, comme je l'ai dit dans mes poésies « grecques : A&uicîavo; u.t/6£;ç iau'i 'ApiaTocpâvti '. » Naud6 avait déjà dit : « Notre Lucien, maître François Rabelais *. » Celle fureur d'admiration pour Rabelais continua pendant tout le dix-septième siècle. « On l'a « poussé jusqu'à la vingtième édition, dit Suint-Réal, et il est encore « plus recherché que jamais'. »

Parmi les passionnés admirateurs de Rabelais, il ne faut pas oublier la Fontaine, qui l'a tant imité et qui en était si charmé, qu'-.n jour, dans une réunion chez Boileau où se trouvaient Racine, Va'/incourt et un frère de Boileau, docteur en Sorbonne, il demanda d'un grand sérieux au docteur s'il croyait que saint Augustin eût plus d'esprit que Rabelais.

Rabelais nous assure qu'il n'a écrit ses contes qu'en qualité de niédecin, et pour hâter la guérison de ses malades par un rire salutaire Il a répété maintes fois cette assertion, et il l'a placée tout en léte du livre où on lit ceci :

LA VIE TRES HORRIFICQUE DU GRAND GARGANTUA, PEfiE DE PANTAGRUEL, JADIS COMPOSÉE PAR M. ALCOFRIBAS, ABSTRACTEUR DE QL'INTE ESSENCE *.

AUX LECTEUliS.

« Amys lecteurs, qui ce livre lisez, Dépouillez vous de toute aflection ; Et le lisant ne vous scandalisez.

Il ne contient mal ne infection.

Vray est qu'icy peu de perfection Vous apprendrez, sinon en cas de rire : Aultre argument ne peut mon cueur eslirc. Voyant le dueil qui vous mine et consomme, Mieulx est de ris que de larmes escripre : Pource que rire est le propre de l'homme. »

Certes, Rabelais a pu songer à ses malades, et à une espèce particulière de malades, et il a incontestablement voulu faire rire. P«Iais se? visées s'étendaient à bien d'autres choses. L'historien de Thou, en quelques mots, a exprimé tout le plan de Rabelais :

« Scriptum edidit ingeniosissimum^ atque vitse rcgnique cunclos ord.- « nés, quasi in sceiKcm, sub fictis nominibus produxil et populo deriden

* Observations sur la laïKjne frunçoiae. Avei't.

* Mascuraf, in-4", p. 173.

' Réponse à Amelot.

* « On regardait le roman de Rabelais comme une vraie quinte-essancc du bons mots et de toutes sortes de phiisanterii'S. C'est sur ce pied-là que le titie d'Aùstracteur de Quinte-essence est donné à l'auteur dans l'édition du I" livi e à Lyon, cliez François Juste^ 1534. » (Le Ducu., not. xur le eh. XXI t du liv. V.

* dos propinavit. » Oui, Rabelais a voulu passer en revue la société tout entière. Il ne s'attaque pas à des individus, il ne veut pas faire des portraits ; ce sont des classes entières qu'il entend flageller. La royauté, la magistrature, le clergé, les cloîtres, la juridiction des baillis, celle des sénéchaux, du haut Parlement, il frappe tout de son fouet impitoyable et cynique. « Lorsqu'il entreprend avec Panurge, dit très-bien M. Géruzez *, cette longue odyssée, ce voyage à travers des terres inconnues, chaque fois qu'il aborde une île nouvelle, un pays nouveau, ce pays est l'allégorie d'une certaine condition de la société. Voilà le sens véritable, le sens profond du poëme. Rabelais, sur ce canevas, a semé des détails de toute nature, du cynisme et du fantastique ; mais sa pensée première ne l'abandonne pas, et partout, lors même qu'il semble être égaré, lorsqu'il s'est enivré de sa propre imagination, il revient à son dessein, et laisse entrevoir la portée de ses fictions. »

Cette portée va assez loin; et quelquefois ce qui ne paraît que bagatelles puériles est l'enveloppe transparente, non-seulement d'une morale fine et de recherches curieuses et savantes, mais de vues supérieures et générales : sans ces mérites il n'existerait pas soixante é litions de Rabelais et des traductions innombrables en toute langue. Cependant on ne peut pas dire que le curé de Meudon ait été un éminent penseur : son génie ne s'étendait pas jusqu'à suivre une haute et profonde idée satirique. Son imagination, on l'a souvent remarqué, créait des caricatures monstrueuses, et il frappait sans choix avec toutes les armes, loyales ou infâmes. S'adressant à un public peu scrupuleux, il prodiguait la bouffonnerie et l'ordure, pour faire accepter de compagnie quelques idées philosophiques et sérieuses. Et où tout cela aboutissait-il? Quel était le fond de l'esprit de Rabelais, quelle était sa philosophie ? Sa philosophie, c'était la réhabilitation de la chair, c'était l'épicurisme et le cynisme. Sa philosophie, c'était l'oracle de la dive bouteille ; Trinque, et l'inscription de l'abbaye de Tliélème : Fay ce que vouldras.

Cette œuvre, qui renferme tant d'extravagances, tant de contes gras, tant de vilenies, tant d'impiétés, tant de scandales de toute sorte, est le digne produit de l'ivresse. Rabelais nous apprend lui-môme au commencement de Gargantua, qu'il écrivait ses joyeuses chroniques non pas seulement après boire, mais en buvant : « A la composition de ce livre seigneurial, dit-il, je ne perdy ne employai oncques plus ny aultre temps que celluy qui estoit estably à prendre ma réfection corporelle, sçavoir est, beuvant et mangeant. Aussi est ce la juste heure d'escripre ces haultes matières et sciences profundes ^. »

Une pareille production ne pouvait échapper aux anathèmes de l'Église. Bien qu'en entassant les bouffonneries les plus audacieuses et les plus impies contre les papegots, les esvegots, les cardingots, le»

' Essais d'hist. littéraire.

^ Gargantua, Prol, du liv, I.

moines surtout, Rabelais ait eu la précaution de ne pas loucher au dogme, le venin de son livre, au point de vue principalement de la morale, fut dénoncé comme il devait l'ôlre, et saint François de Sales exprimait la pensée de tout ce qu'il y avait de vertueux dans le clergé, lorsqu'il écrivait le 8 décembre 1010, à un gentilhomme qui allait suivre la cour : « Gardez vous des mauvais livres, et pour rien au monde ne laissez point emporter votre esprit après certains escritsque les cervelles foibles admirent, à cause de certaines vaines subtilités qu'ils y hument, comme cest infâme Rabelais, et certains aulres de nostre aage, qui font profession de révoquer tout en doute, de mépriser (oui, et semocquer de toutes les maximes de l'antiquité. »

Malgré tant de reproches qui peuvent si justement et qui doivent être adressés à l'auteur de Gargantua et de Pantagruel, on ne peut lui refuser une place importante dans l'histoire de la littérature française. Rabelais, — c'est maintenant un fait incontesté, — est le premier qui ait observé dans la prose des règles invariables, et qui en ait arrêté la syntaxe, tout en lui laissant ses idiotismes. Peu d'écrivains ont importé dans notre langue autant de richesses durables. Il sait merveilleusement prendre tous les tons, et, dans tous les genres, il est toujours original. Chateaubriand a beaucoup vanté le grand style du curé de Meiidon K « Son français, sans doute, dit Sainte-Beuve, malgré les moqueries qu'il fait des latinisants et des grécisants d'alors, est encore bien rempli et comme farci des langues anciennes; mais il l'est par une sorte de nourriture intérieure, sans que cela lui semble étranger, et tout, dans sa bouche, prend l'aisance du naturel, de la familiarité et du génie ^. »

A ces titres, Rabelais mérite d'être rangé, comme l'a fait Pasquier, parmi lespêres de notre idiome, et son principal ouvrage, rempli de tant de fatras et d'ordures qui faisaient souhaiter à Voltaire môme qu'il fût réduit tout au plus à un demi-quart^, restera comme un des monuments de la langue française.

Comment Gargantua feut institué par Ponocrates en telle discipline qu'il ne perdoit heure du jour.

Quand Ponocrates congneut la vicieuse manière de vivre de Gargantua, délibéra aultrement le instituer en lettres; mais pour les premiers jours le toléra, considérant que nature ne endure mutations soubdaines, sans grande violence. Pour doncques mieulx son oeuvre commencer, supplia un sçavant medicin de

' Essai sur la littév. anrjl., G* part.

» Causeries du lundi, t. III, p. M, FiAHii-Ais, par Eugène Not-l.

• Tempk du Goût.

celluy temps nommé maistre Théodore *, à ce qu'il considerast si possible estoit remettre Gargantua en meilleure voye. Lequel le purgea canonicquement ^ avec ellébore de Anticyre^.et, par ce médicament, luy nettoya toute l'altération et perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi Ponocrates luy feit oublier tout ce qu'il avoit apprins soubz ses anticques précepteurs, comme faisoit Timothée * à ses disciples, qui avoyent esté instruicts soubz aultres musiciens. Pour mieulx ce faire, l'introduisoit es compaignies des gens sçavans, qui là estoyent, à l'émulation desquelz lui creut l'esprit et le désir d'estudier aultrement, et se faire valoir.

Après, en tel train d'estude le mist qu'il ne perdoit heure quelconque du jour : ains tout son temps consommoit en lettres et honneste sçavoir. S'esveilloitdoncques Gargantua environ quatre heures du matin. Ce pendent ^ qu'on le frottoit, luy estoit leue quelque pagine ^ de la divine Escripture, haultement ^ et clerement, avecques pronunciation compétente à la matière, et à ce estoit commis ung jeune paige natif de Basché, nommé Anagnostes^. Selon le propous et argument de ceste leçon, souventes foys se adonnoit à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture monstroit la majesté etjugemens merveilleux... Son précepteur repetoyt ce qu'avoit esté leu ; luy exposant les poincts plus obscurs et difficiles '. Eulx, retournans, consideroient Testât du ciel, si tel estoit comme l' avoyent noté au soir précèdent : et quelz signes entroit ^^ le soleil, aussi la lune pour

' « Par le nom grec de ce médecin, Rabelais donne à entendre que ce fut par un do?i de Dieu que Gargantua fut mis enfin sous d'autres maîtres que ceus qui jusque-là lui avaient gâté l'esprit et corrompu les mœurs. » (Le Duch.)

* Selon les règles.

' Ellébore d'Ajiticyre. On s'en purgeait le cerveau pour mieux vaquer à l'étude. Pline, 1. XXV, c xxv, et Aulu-Gelle, 1. XVH, c. xv.

' « Quintilien, 1. II, c m, rapporte que ceux qui voulaient que ce fameux musicien leur enseignât la musique, étaient obligés de lui donner un double salaire, s'ils avaient déjà reçu d'ailleurs quelque teinture de cet art, parce que Timothée commençait par leur faire oublier ce que d'autres maîtres leur avaient appris. » (Le Duch.)

* Pendant que.

8 Page, le pagina latin.

■^ A haute voix. Est sorti de l'usage en ce sens.

* C'est un mot grec qui signifie lecteur.

* Comparatif pour le superlatif. Latinisme autrefois très-fréquent.

''' Rabelais emploie encore ce verbe à l'actif, liv. I, cli. xxvnt : Ceulv qui tutoient encrez le clous, ainsi que le verbe sortir, ch. l.

IIABEI.AIS. 71

ycelle journée. Ce faict estoit habillé, peigné, testonné*, accoustré et parfumé, durant lequel temps on luy repetoit les leçons du jour d'avant. Luy mcsme les disoit par ca6ur,et y fondoyt quelques cas praclicques concernens Testât humain, lesquelz ilz estendoyent aulcunes ^ fois jusques deux ou troys heures; mais ordinairement cessoyent lors qu'il estoit du tout habillé. Puis, par trois bonnes heures, luy estoit faicte lecture. Ce faict, yssoyent hors, tousjours conferens des propous de la lecture, et se desportoyent ^ en Bracque *, ou es prés, et jouoyent à la balle, à la paulme, à la pile trigone ^, galantemenl ^ s'exerceans le corps comme ilz avoyent les âmes auparavant exercé. Tout leur jeu n'estoil qu'en liberté : car ilz laissoyent la partie quand leur plaisoit, et cessoyent ordinairement lorsque suoyent parmy le corps, ou estoyent aultrement las. Adoncq'^ estoyent très bien essuyez et frottez, changeoyent de chemise, et doulcemenl se pourmenans ^ alloyent veoir si le disner ^ estoit prest. Là attendans recitoyent clerement et eloquentement quelques sentences retenues de la leçon. Gependent monsieur l'appétit venoit, et par bonne opportunité s'asseoyent à table. Au commencement du repast esloit leue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il eust prins son vin. Lors (si bon sembloit), on continuoit la lecture, ou commençoyent à deviser joyeusement ensemble, parlans, pour les premiers motz, de la vertu, propriété, efficace et nature de tout ce que leur estoit servy à table. Du pain, du vin, de l'eaue, du sel, des viandes,

' Synonyme de peigné, auquel on ajoute l'idée d'accommoder avec un soin recherché. Ce mot n'est pas tout à fait sorti de l'usage.

* Quelquefois. Le premier sens de aucun est quelque. C'est 7ie qui lui donne liabituellcment la valeur de nul.

' Se portaient, se rendaient.

* Braque, jeu de paume dans le faubourg Saint-Marceau, à Paris. Un chien braque y pendait alors pour enseigne. Mén., Dictionn. étrpn., au mot Braque.

* A la pile trigone. C'est un jeu ancien de la paume, à trois personnes placées dans les coins d'un triangle, d'où elles se renvoient réciproquement la balle. Martial, Epigr. 19 du livre IV:

Il Seu lentum ceroma teris, tcpidumve trigonn. «

(Le Duch.) ' Pour galamment. Beaucoup d'adverbes qui finissent maintenant par amment, emtnent, se terminaient autrefois en anteinent, eiiteynent. On verra un peu plus bas éloquentetnent pour éloqui^mment, plaifantemnnt pour plaisamment.

'' Lorsque.

* Se promenant.

' Nous appellerions ce repas le déjeuner.

72 i'ROSATEURS ET l'OËTES DU XVI« SIECLE.

poissons, fruicts, herbes, racines et de l'apprest d'icelles '. Ce que faisant, apprint en peu de temps tous les passaiges à ce competens en Pline, Athénée, Dioscorides, Julius Pollux, Galen 2, Porphyre, Oppian, Polybe, Heliodore, Aristoteles, Elian et aultres. Iceulx ^ propous tenuz, faisoyent souvent, pour plus estre asseurez, apporter les livres susdictz à table. Et si bien et entièrement retint en sa mémoire les choses dictes, que pour lors n'estoit medicin * qui en sceust à la moitié tant comme il faisoit. Apres, devisoyent des leçons leues au matin, et parachevans leur repast par quelque confection de cotoniat^, s'escuroient les dens avec ungtrou^ de lentisce'^.selavoient les mains etlesyeulx de belle eaue fraische, et rendoyent grâces à Dieu par quelques beaux canticques faicts à la louange de la munificence et bénignité divine. Ce faict, on apportoitdes chartes, non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles, lesquelles toutes yssoyent de arithmeticque. En ce moyen entra en affection d'icelle science numérale, et, tous les jours après disner et soupper, y passoit temps aussi plaisantement qu'il souloit en dés, ou es chartes. A tant sceut d'icelle et theoricque et praticque, si bien, que Tunstal*, Angloys, qui en avoit amplement escrit, confessa que vrayement, en comparaison de luy, il n'y entendoit que le hault allemant.

Et non seullement d'icelle, mais des aultres sciences malhematicques, comme géométrie, astronomie et musicque. Car, attendens la concoction et digestion de son past ^, ilz faisoyent

' D'elles. — 2 Galien, Galenus. — 3 Ces. — 3 Médecin. ^ Confiture de coings, autrefois coudignac, codignac et codignat, aujourd'hui cotignac ; les pédants disaient cotoniat, fait de cotonium, dit ^ourcotoneum.

' Trou a ici le sens de tronc, comme dans la locution vieillie trou de chou ; du nominatif (i-os, tronc, dans la vieille langue.

■^ Le lentisce, arbre d'où découle le mastic, servait aux Romains de curedents dont ils s'accommodaient mieux que de ceux de plume. Martial, Epigr, 22 du livre XIV " :

« Lentiscum melius : sed si tibi frondea cuspis Defuerit, dentés penna levare potest. »

(Le Duch.)

« « Cuthbert Tonstal, évêque de Durham, en Angleterre, v (Le Dlch.) * Sa nourriture, son repas. Rabelais dit encore : « Je les trouvai tous jouana à la mousche par exercice salubre devant le past ou après. » (L. III, c. xxxviii.)

n Du jour que je fus amoureux, Nul past, tant soit il savoureux, Ni vin, tant soit il délectable, Au cœur ne me feut agréable. »

{RoNS., Am-, 1. 1.) ». In Jusl. Lips. n du !nie XIV.

mille joyeux instrumens et figures geometricques, el de mesme practicquoyent les canons astronomicques. Apres s'esbaudissoyent fi chanter musicalement ;\ quatre et cinq parties, ou sus ung thème à plaisir de gorge. Au reguard des instrumens de musicque, il apprit à jouer du lue *, de Tepinette, de la harpe, de la flutte d'alemant 2, et à neuf trouz ; de la viole^ et de la sacqueboutte ^.

Geste heure ainsi employée, la digestion parachevée, se remettoit à son eslude principal par trois heures ou dadvantaige; tant à repeter la lecture matutinale, que h poursuivre le livre entreprins, que aussi à escripre, bien traire '* et former les anticques et romaines lettres. Ce faict, yssoyent hors leur hostel ^, avecques ung jeune gentilhomme de Touraine, nommé l'escuyer Gymnaste, lequel luy monstroit l'art de chevalerie... ^.

Le temps ainsi employé, luy froté, nettoyé et refraischy d'habillemens^ tout doulcement retournoyent, et, passans par quelques prez ou aultres lieux herbus, visitoyent les arbres et plantes, les conferens avec les livres des anciens qui en ont escript, comme Theophraste, Dioscorides, Marinus '^, Pline, Nicander, Macer et Galen ; et en emportoyent leurs pleines mains au logis ; desquel-

' Luth.

* C'est la flûte à bec, le flageolet.

* « Instrument de musique à vent, espèce de trompette harmonique différente de la militaire : on l'allonge et la raccourcit selon l'acuité ou la gravité des sons. Elle est ordinairement de huit pieds lorsqu'elle n'est point allongée ; mais, tirée de toute sa longueur, elle va jusqu'à quinze pieds. » (Le Duch.) — « La sacqueboidte était alors un instrument fort à la mode. C'est le trombone des Italiens, le posaune des Allemands. En Normandie, on appelle saquebute un petit canon de sureau avec lequel les petits enfants jettent de l'eau au nez des passants. Ce nom est le même mot, et il a la même origine, sacquer et bout, ou but. » [Édit. Vap.iorum.) Le traducteur allemand Gottlob Régis rend sacqueboîdte, par Baszposaun, qui tire au but. Littré donne la définition exacte : << Espèce de troinpette, à quatre branches qui se démontent, beaucoup plus longue que la trompette ordinaire. »

* Tracer. — » Sortaient de chez leur hôte. — ^ Nous supprimons, avec quelque regret, un long passage où l'auteur décrit les divers exercices de gymnastique auxquels se livre Gargantua. Sainte-Beuve a dit à propos de ce morceau : « Ici, dans la description des divers exercices, manège, chasse, lutte, natation, Rabelais s'amuse : ces tours de force de maître Gymnaste deviennent, sous sa plume, des tours de force de la langue. La prose française fait là aussi sa gymnastique, et le style s'y montre prodigieux par l'abondance, la liberté, la souplesse, la propriété à la fois et la verve. »

[Causeries du lundi, Rabelais, par Eugène Noël, t. III.) ■^ << Galien parle souvent de lui. Naudé, p. 41 de son Addition à l'histoire de Louis XI, rapporte quelques paroles comme prises de la vie de Proclns, écrite par le pliilosophc Marin, y, (Le Dtcu.)

les avoit la charge ung jeune paige nommé Rhizotome ^ ensemble des marrochons 2, des pioches, cerfouettes, bêches, tranches et aultres instrumens requis à ^ bien arborizer *. Eulx arrivez au logis, cependent qu'on aprestoit le soupper, repetoyent quelques passaiges de ce que avoit esté leu, et s'asseoyent à table. Notez icy que son disner estoit sobre et frugal; car tant seuUement mangeoit pour refréner les aboys de l'estomach; mais le soupper estoit copieux et large. Car tant en prenoyt que luy estoit de besoing à ^ soy entretenir et nourrir. Ce que est la vraye diète prescripte par l'art de bonne et seure medicine^, quoyqu'ung tas de badaulx medicins, herselez en l'officine des sophistes ^, conseillent le contraire. Durant icelluy repast estoit continuée la leçon du disner, tant que bon sembloit : le reste estoit consommé en bons propous tous lettrez et utiles. Apres Grâces rendues, se addonuoyent à chanter musicalement, à jouer d'instrumens harmonieux, ou de ces petits passe temps qu'on faict es chartes, es dez, es guobeletz : et là demouroyent faisans grandchiere, s'esbaudissans aulcunes foys jusques à l'heure de dormir; quelquefoys alloyent visiter les compaignies des gens lettrez, ou de gens qui eussent veu pays estranges ^.

* Mot grec signifiant qui coupe des racines. ' Des houes.

' Pour.

* Herboriser. Se disait encore au dix septième siècle. Ménage a consacré un cliapitrede ses Observations nir la langue françoise,pnvt. I, c xvii.à examiner s'il faut dire « aiboriste, arboliste, herboriste ou herboliste, arboriser, arboliser, Iierboriser ou herboliser ».

5 Pour.

* Médecine.

■' Herselez en l'ofp.cine des sophistes. Par ces sopliisîes, ou Arabes, comme on lit dans l'édition de Dolet, Rabelais entend Avicenne et ses sectateurs, et par ceux de la saine opinion, Galien et ses disciples. Ce qu'il y a de constant, c'est que ce furent les Gotlis qui introduisirent l'usage de dîner et de souper, c'est-àdire de se rassasier deux fuis le jour. En quoi l'on s'éloigna de l'ancienne coutume qui était de dîner fort légèrement, mais de souper à fond. Herselés dans l'officine des sophistes, signifie instruits et versés dans leur doctrine, u Herseler ou harseler, qu'on écrit aujourd'hui harceler, signifie ici agacer, provoquer à la dispute. » (Le Duch.)

* Étranger. Se disait encore au dix-septième siècle.

•I J'éprouve en mon pays un sort trop inliumain Pour n'aller pas chercher dans une étrange terre Le repos que la mort fait trouver dans la guerre. »

(ScARR., Fauss. Appar., Ul, i.) « Que ne puis-je en ces vers avec grâce parler Des qualités qui font voler SoH nom jusqu'aux peuples étranges.' »

(La Font., Poés. (ffv.)

En pleine nuicl, davant que soy retirer ', alloyent au lieu de leur logis le plus descouvert veoir la face du ciel : et là notoyent les comètes si aulcunes estoyent, les ligures, situations, aspect/, oppositions et conjonctions des astres.

Puis, avecques son précepteur, recapituloytbriefvement, h la mode des Py thagoricques, tout ce que il avoit leu , veu, sceu, faict et entendu au decours de ^ toute la journée.

Si ^ prioyent Dieu le créateur en l'adorant, et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immense : et, luy rendant grâces de tout le temps passé, se recommendoyent h sa divine clémence pour tout l'advenir. Ce faict, entroyent en leur repos.

(Liv. I, ch. xxiii.)

Sainte-Beuve, après avoir analysé le chapitre que nous venons de présenter, formule ainsi son jugement : « C'est vraiment un admirable tableau idéal d'éducation, où presque tout devient sérieux, si on le réduit, du géant Gargantua, à des proportions un peu moindres. Il y a de l'excès, de la cbarge assurément dans tout l'ensemble ; mais c'est une charge qu'il est facile de ramener au vrai, et dans le sens justement de l'humaine nature. Le caractère tout nouveau de cette éducation est dans le mélange du jeu et de l'élude, dans le soin de s'instruire de chaque matière en s'en servant, de faire aller de pair les livres et les choses de la vie, la théorie et la pratique, le corps et l'esprit, la gymnastique et la musique, comme chez les Grecs, mais sans se modeler avec idolâtrie sur le passé, et en ayant égard sans cesse au temps présent et à l'avenir. » On pourrait voir dans l'Histoire de Sainte-Barbe, par M. J. Quicherat (t, 356-338), combien ce tableau idéal est loin de la réalité.

Suit dans Rabelais un chapitre dont il suffira d'offrir l'analyse. Nous l'emprunterons à Sainte-Beuve.

« Quand la journée est pluvie-use, l'emploi des heures est différent, et la diète aussi diffère. Faisant moins d'exercice en plein air, on se nourrit ces jours-là avec plus de sobriété. Ces jours-là aussi on visite plus particulièrement les boutiques et ateliers des divers ouvriers, lapidaires, orfèvres, alchimistes, monnayeurs, horlogers, imprimeurs, sans oublier l'artillerie, alors toute nouvelle, et partout, « donnant le vin aux gens, » on s'instruit dans les industries diverses. Il est remarquable comme Rabelais veut que son royal élève soit en quôle et curieux de toutes choses utiles, de toute invention moderne, afin qu'il ne se trouve empêché ni étonné nulle part, comme tant de petits savants

' Avant que de se retirer. Devant que pour avant que était encore très-général sous Louis XIV.

* Pendant le cours de.

» Si, dans cette phrase, comme très-souvont dans nos anciens autour», est particule affirmaiive.

76 PROSATEURS Eï POETES DU XVP SIÈCLE.

qui ne savent que les livres. Une telle éducation à la Ponocrates concilie à la fois les anciens et les modernes '. »

Lettres de Gargantua à son fils Pantagruel, lors à Paris.

Non doncques sans juste et équitable cause je rendz grâces à Dieu, mon conservateur, de ce qu'il m'ha donné pouvoir veoir mon anticquité chenue ^ refleurir en ta jeunesse. Car, quand, par le plaisir de luy qui tout régit et modère, mon ame laissera ceste habitation humaine, je ne me reputeray totalement mourir, ains passer d'ung lieu en aultre, attendu que en toy et par toy je demoure en mon imaige, visible en ce monde, vivant, voyant, et conversant entre gens d'honneur et mes amys, comme je souloys ^. Parquoy, ainsi comme en toy demoure l'imaige de mon corps, si pareillement ne reluisoyent les meurs * de Tame, l'on ne le jugeroyt ■'' estre garde et thresor de l'immortalité de nostre nom, et le plaisir que prendroys ce voyant seroit petit, considérant que la moindre partie de moy, qui est le corps, demoureroit ; et la meilleure, qui est l'ame, et par laquelle demoure nostre nom en bénédiction entre les hommes, seroit dégénérante et abastardye. Ce que je ne dy par deffiance que j'aye de ta vertu, laquelle m'ha esté ja par cy devant esprouvée, mais pour plus fort te encouraiger à proufficter de bien en mieulx ^. Et ce que présentement t'escripz, n'est tant à fin qu'en ce train vertueux tu vives, que de ainsi vivre et avoir veseu tu te resjouisses, et te refraischisses en couraige pareil pour l'advenir, A laquelle entreprinse parfaire et consommer, il te pcîilt assez soubvenir comment je n'ay rien espargné : mais ainsi t'y ay je secouru comme si je n'eusse aultre thresor en ce monde que de te veoir une foys en ma vie absolu et parfaict, tant en vertus, honnesteté, et preudhommie ^, comme en tout sçavoir libéral et honneste, et tel te laisser après ma mort, comme ung mirouer * représentant la personne de moy ton père, et si non tant excellent, et tel de faict comme je te soubhaitte, certes bien tel en désir.

1 Causeries du lundi, Rabelais, par Eugène Nocl, t. III.

* Dérivé de canu.s, blanc.

5 J'avais conUimc, solebam,

* Mœurs.

* On ne jugerait pas que...

* De mieux en mieux.

■" La vertu du priuThomtne, de prud, preu (peut-être un dérivé de probits, devenu pro'lis en basse latinité), et homme.

* Miroir. De //iw/ri, admirer.

Mais encores que mon feu père de bonne mémoire, Grandgousicr, eusl adonné tout son estude * à ce que je proufdctasse en toute perfection et sçavoir politicque, et que mon labeur et estude correspondist'-^ très bien, voyre encore oultrepassast son désir, toutesfoys, comme tu peulx bien entendre, le temps n'estoyttant idoine ^ ne commode es lettres comme est de présent, et n'avoys copie * de telz précepteurs comme tu bas eu. Le temps estoyt encores ténébreux, et sentant l'infelicité et calamité des Gothz, qui avoyent mis à destruction toute bonne literature. Mais, par la bonté divine, la lumière et dignité ha esté de mon eage rendue es lettres ^, et y voy tel amendement ^ que, de présent, à difficulté seroyje receu en la première classe des petitz grimaulx 7, qui s en mon eage virile estoys (non à tort) réputé le plus sçavant dudict siècle.

Ce que je ne dy par jactance vaine, encores que je le puisse louablement faire en t'escripvant, comme tu as l'aulhorilé de Marc Tulle en son livre de Vieillesse, et la sentence de Plutarche au livre intitulé, « Comment on se peult louer sans envie ', » mais pour te donner affection ^^ de plus hault tendre.

Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées i', grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se die 12 sçavant; hebraicque, chaldaicque, latine. Les impressions^^ tant élégantes et correctes en usance, qui ont esté inventées de mon eage par inspiration divine, comme, à contrefîl ** , l'artillerie, par suggestion diabolicque. Tout le monde est plein de gens sçavans, de précepteurs tresdoctes, de librairies tresamples, et m'est advis que, ny au temps de Platon, ny de Ciceron, ny de Papinian 's, n'estoyt telle commodité d'estude qu'on y veoit maintenant. Et ne se fauldra plus doresnavant trouver en place

1 Om7ie studium (tous ses soins).

* Pu'pondît à ses désirs, s Propice (idoneus).

* Abondance {copia).

» François 1" a favorisé la renaissance des lettres.

6 Progrès {emendare, corriger).

■^ De grime, terme de théâtre [grimo, vieillard ridé, ridicule).

' Moi pourtant qui étais, de mon temps.

' Sans se rendre odieux {sine invidia).

1' Ambition.

*' Rétablies, renouvelées.

" Subjonctif se dise.

1* L'imprimerie.

1* Au contraire. ,

'» Jurisconsulte soui Marc-Aurèlo.

78 PROSATEURS iiT POÈTES DL XVl« SIÈCLE.

ny en compaignie, qui ne sera bien expoly ' en l'officine de Minerve. Je voy les briguans, les bourreaulx, les advenluriers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps.

Que diray je? Les femmes et filles ont aspiré à ceste louange et manne céleste de bonne doctrine. Tant y ha qu'en l'eage ou je suis, j'ay esté contrainct d'apprendre les lettres grecques, lesquelles je n'avoys contemnées ^ comme Gaton, mais je n'avoys eu le loisir de comprendre ^ en mon jeune eage.Et vouluntiers me délecte à lire les Moraulx de Plutarche, les beaulx Dialoges de Platon, les iionumens de Pausanias, et Anticquitez de Atheneus, attendant l'heure qu'il plaira à Dieu mon créateur m'appeller et commander yssir * de ceste terre.

Parquoy, mon filz, je t'admoneste que employés ta jeunesse à bien proufficter en estude et en vertus. Tu es à Paris, tu as ton precepteurEpistemon^,dont l'ungparvivesetvocables^instructions, l'aultre par louables exemples, te peult endoctriner. J'entendz et veulx que tu apprennes les langues parfaictemenl. Premièrement la grecque, comme le veultQuinctilien; secondement la latine; et puis l'hebraicque pour les sainctes lettres, et la chaldaicque et arabicque pareillement ; et que tu formes ton style, quant à la grecque, à l'imitation de Platon ; quant à la latine, de Ciceron : qu'il n'y ait hystoire que tu ne tiennes en mémoire présente, à quoy l'aydera la cosmographie de ceulx qui en ont escript. Des arts liberaulx, géométrie, arithmeticque et musicque, je t'en donnay quelque goust quand tu estoys encores petit en leage de cinq à six ans ; poursuys le reste, et d'astronomie saches en tous les canons '^. Laisse moy l'astrologie divinatrice *, et l'art de LuUius ^, comme abuz et vanitez. Du droict civil, je veulx que tu sçaiches par cueur les beaulx textes, et me les confères *•* avecques philosophie.

Et quant à la congnoissance des faictz de nature, je veulx que

' [îieii dégrossi^ poli complètement {expolitus in officina Minervœ). ' Méprisées.

* Apprendre.

* Sortir {exire}.

* 'EiTi(JTifip.(ov, instruit.

^ De vive voix

' Kavwv, règle, principe.

* Les rois avaient encore auprès d'eux un astrologue.

* Paimond Lulle, célèbre hermétiste du treizième siècle (1235-1315), lapidé il Tunis.

'0 Compares {conféra).

RAlÇ|<:i.AlS. 79

tu t'y addonncs curieusement, qu'il n'y ait mer, rivière, ny fontaine dont tu ne congnoisses les poissons : tous les oyseaux de l'aer, tous les arbres, arbustes, et frutices ' des forestz, toutes les herbes de la terre, tous les metaulx cachez au ventre des abysmes, les pierreries de tout orient et midi, rien ne te soit incongneu.

Puis soigneusement revisite '^ les livres des medicins grecz, arabes, et latins, sans contemner les thalmudistes et cal)allistes; et, par fréquentes anatomies, acquiers toy parfaicte congnoissance de l'aultre monde, qui est l'homme. Et par quelques heures du jour commence à visiter les sainctes lettres. Premièrement, en grec, le Nouveau Testament, et Epistres des Apostres : et puys, en hebrieu, le Vieulx Testament. Somme •', que je voye ung abysme de science : car, doresnavant * que tu deviens homme et te fays grand, il te fauldra yssir de ceste tranquillité et repous d'estude, et apprendre la chevalerie ^ et les armes, pour deffendre ma maison, et nos amys secourir en tous leurs affaires, contre les assaultz des malfaisans. Et veulx que, de brief ^, tu essayes combien tu as proufficté, ce que tu ne pourras mieulx faire que tenant conclusions "^ en tout sçavoir, publicquement envers tous et contre tous, et hantant les gens lettrez qui sont tant à Paris comme ailleurs.

Mais, parce que, selon le saige Salomon, sapience n'entre point en ame malivole *, et science sans conscience n'est que ruyne de l'ame, il te convient servir, aymer, et craindre Dieu, et en liiy mettre toutes tes pensées et tout ton espoir; et, par foy formée de charité, estre à lui adjoinct, en sorte que jamais n'en soys desemparé ^ par péché. Aye suspectz les abus du monde. Ne metz ton cueur à vanité : car ceste vie est transitoire : mais la parolle de Dieu demoure éternellement. Soys serviable à tous

• Arbrisseau (de frutex, frxdicis).

« Relis.

3 En somme.

• De ceUe heure en avant, maintenant que.

• L'étude des armes. — Pantagruel représente ici Henri II.

• Au plus tôt.

' Soutenant des thèses. — Pic de la Mirandole soutint, au temps de Rabelais, la fameuse thèse : De onuii rc scibili.

8 Qui veut le mal. Ce mot a trouvé son correspondant à peu près exact dans malveillant .

• Emparer, dans l'ancienne langue, a le sens de fortifier (e?i.,. parer) ; d'où le mot rnnpart.

tes prochains i, et les ayme comme toy mesme. Révère tes précepteurs, fuy les compaignies des gens esquelz tu ne veulx point ressembler, et les grâces que Dieu t'ha données, icelles ^ ne receoips en vain. Et quand tu congnoistras que auras tout le sçavoir de par delà acquis, retourne vers moy, affm que je te veoye, et donne ma bénédiction davant que mourir.

Mon filz, la paix et grâce de Nostre Seigneur soit avecques toy, amen.

Ces lettres rcceues et veues, Pantagruel print nouveau couraige, et feut enflambé ^ à proufficter plus que jamais, en sorte que le voyant estudier et proufficter, eussiez dict que tel estoyt son esperit '* entre les livres, comme est le feuparmy les brandes ^, tant il l'avoyt infatiguable et strident ^. (Liv. II, ch. yiii.)

L'Attention.

Contemplez la forme d'ung homme attentif à quelque estude, vous voyrez en luy toutes les artères du cerveau bandées comme la chorde d'une arbaleste, pour luy fournir dextrement esperitz suffisans à emphr les ventricules du sens commun, de l'imagination et appréhension, de la ratiocination et resolution, de la mémoire et recordation : et agilement courir de l'ung à l'aultre par les conduictz manifestes en anatomie, sus la fin du retz admirable onquel se terminent les artères, lesquelles de la senestre armoire du cueurprenoyent leur origine. De mode qu'en tel personnaige studieux vous voyrez suspendues toutes les facultez naturelles, cesser tous sens extérieurs, brief vous le j ugerez n'estre en soy vivant, estre hors soy abstraict par ecstase, et direz que Socrates n'abusoit du terme quand il disoit : Philosophie n'estre aultre chose que méditation de mort. Par adventure est ce pourquoy Democritus s'aveugla '', moins estimant la perte de

1 Tes prochains {proximi).

* De ecce illas (corrélatif de les)^ latinisme. ' Enflammé à...

* Spiritus. ..

* Bruyères, broussailles sèches.

« Stridens (comme la flèche qui siffle en allant au but).

Dans le développement du caractère de Pantagruel, Rabelais montre le» fruits de cette éducation. Près de l'immoral Panurge et du grossier frère Jean, il représente la raison et la bonté ; il se montre ferme et calme. — Nul écrivain n'a donné à l'autorité paternelle plus de force et de gravité que Rabelais dans cette lettre.

' Voir Cicéron, Tuscul. ,\ih. V, et Plutarq., de la Curiofité,

la veue que diminution de ses contemplations, lesquelles il sentoit interrompues par l'esguarement des yeulx. Ainsi est vierge dicte Pallas, déesse de sapience, tutrice des gens studieux. Ainsi senties Muses vierges; ainsi demourentles Charités * en pudicité éternelle. Et me soubvient avoir leu que Gupidon, quelquesfois interiogué de sa mère Venus, pourquoy il n'assailloit les Muses, respondist qu'il les trouvoit tant belles, tant nettes, tanthonnesles, tant pudicques et continuellement occupées, l'une à contemplation des astres, l'aultre à supputation des nombres, l'aullre à dimension des corps geometricques, l'aultre à invention rhetoricque, l'aultre à composition poeticque, l'aultre à disposition de musicque, que, approchant d'elles, il desbandoit son arc, fermoit sa trousse et esteignoit son flambeau, de honte et craincte de leur nuire. Puys ostoyt le bandeau de ses yeulx pour plus apertement les veoir en face, et ouyr leurs plaisans chants et odes poeticques. Là prenoit le plus grand plaisir du monde. Tellement que souvent il se sentoit tout ravy en leurs beautez et bonnes grâces, et s'endormoit à l'harmonie. Tant s'en fault qu'il les voulsist assaillir, ou de leurs estudes distraire. (Liv. III, ch. xxxi.)

Panurge.

Panurge estoit de stature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit le nez ung peu aquilin, faict à manche de rasouer, et pour lors estoit de l'eage de trente et cinq ans ou environ, fin à dorer comme une dague de plomb, bien gualand homme de sa personne, sinon qu'il estoit subject de nature à une maladie qu'on appelloit en ce temps là :

Faulte d'argent, c'est douleur sans pareille.

Toutesfoys il avoit soixante et troys manières d'en trouver tousjours à son besoing ; dont la plus honnorable et la plus commune estoit par façon delarrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, beuveur, batteur de pavez, ribleur s'il en estoit à Paris :

Au demeurant, le meilleur fils du monde -.

Et tousjours machinoit quelque chose contre les sergeans et

contre le guet.

Theleme.

Toute leu? vie estoit employée, non par loix, statutz, ou reigles, mais selon leur vouloir et franc arbitre. Se levoyent du

' Les Grâces, en grec XipiTs;.

* Vers de Clément Marot, comme celui d'au-dessus.

Prosateurs et poètes du xyi* siècle. 6

lict quand bon leur sembloit; beuvoyent, mangeoyent, travailloyent, dormoyent, quand le désir leur venoit. Nul ne les esveilloit, nul ne les parforceoit ny à boyre, ny à manger, ny à faire chose aultre quelconque. Ainsi l'avoit estably Gargantua. En leur reigle n'estoit que ceste clause :

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