‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 11 sur 67 · SEVERIN, HILAIRE, FORTUNE · texte numérisé non relu

SEVERIN, HILAIRE, FORTUNE

SEVERIN. Qui est là?

niLAiRE. Mon frère, ouvrez.

SEVERIN. On me vient icy apporter quelques meschantes nouvelles.

iiiLAiRE. Mais bonnes : vos escuz sont retrouvez.

SEVERIN. Dictes-vous que mes escuz sont retrouvez?

uiLAiRE. Oy, je le dy.

SEVERIN, Je crain d'estre trompé comme auparavant.

HiLAiRE. Ils sont icy près, et devant qu'il soit long temps vous les aurez entre voz mains.

SEVERIN. Je ne le puis croire, si je ne les voy et les touche.

HiLAiRE. Devant que vous les ayez, il faut que me promettiez deux choses : l'une, de donner Laurence à Désiré ; l'aultre, de consentir qu'Urbain prenne une femme avec quinze mil livres.

SEVERIN. Je ne sçay que vous dictes : je ne pense à rien qu'à mes escuz, et ne pensez pas que je vous puisse entendre si je ne les ay entre les mains ; je dy bien que si me les faictes rendre, je feray ce que vous vouldrez.

niLAiRE. Je le vous prometz.

SEVERIN. Et je le vous prometz aussi.

niLAiRE. Si ne tenez vostre promesse, nous les vous osterons. Tenez, les voilà.

SEVERIN. 0 Dieu, ce sont les mesmes! — Helas 1 mon frère ! que je vous ayme ! Je ne vous pourray jamais recompenser le bien que vous me faictes, deussé-je vivre mille ans.

HiLAiRE. A'^ous me recompenserez assez, si vous faictes ce dont je vous prie.

SEVERIN. Vous m'avez rendu la vie, l'honneur et les biens que j'avois perduz avec cecy.

HiLAiRE. Voilà pourquoy vous me devez faire ce plaisir.

SEVERIN. Et qui me les avoit desrobbez?

niLAiRE. Vous le sçaurez après ; respondez à ce que je demande.

SEVERIN. Je veux premièrement les compter.

HiLAiRE. Qu'en est-il besoin?

SEVERIN. Ho ! 0 ! s'il s'en falloit quelcun ?

HiLAiRE. Il n'y a point de faulte, je vous en respond.

SEVERiN. Baillez-le-moy donc par escrit.

FORTUNÉ. Oh ! quel avaricieuxl

11ILA.IRE. Voyez! il ne me croira pas.

SEVERiN. Or sus, c'est assez : vostre parolle vous oblige; mais que dites-vous de quinze mille francs ?

FORTUNÉ. Regardez s'il s'en souvient 1

iiiLAiRE. Je dy que nous voulons, en premier lieu, que baillez vostre fille à Désiré.

SEVERIN. Je le veux bien.

EiLAiRE. Après, que consentiez qu'Urbain espouse une fille avec quinze mille francs.

SEVERIN. Quant à cela, je vous en prie; quinze mille francs! il sera plus riche que moy ! {Les Esprits^ acte V, se. viii.)

« Dans ces seuls mots : « Usera plus riche que moi! » — « 0 Diew, ce sont les mêmes! » il y a, dit l'auteur de la Poésie française au seizième siècle, un accent d'avarice, une naïveté de passion, une science de la nature humaine, qui suffiraient pour déceler en Larivey un auteur comique d'un ordre éminent. Mais, tout supérieur qu'il était pour son siècle, il ne poussa pas le talent jusqu'au génie ; et, comme aucun génie n'avait encore frayé la route, ce talent eut peine h se faire jour, et défaillit fréquemment. Venu après Molière, Larivey aurait sans doute égalé Regnard, et il ne fut que le premier des bouffons. »

Un écolier se déguise et s'arme avec un laquais, afin de délivrer un de ses camarades, surpris en flagrant délit, et que deux vieillards portent enfermé dans un coffre, pendant la nuit, pour l'aller jeter dans la rivière.

LucAiN, NICOLAS, EUGÈNE, escolHer.

LucAiN. Tandis que ceux-cy s'amusoient à en conter en la rue, Gillette, qui dès la fenestre a entendu tout leur discours, m'est venue dire en diligence que, si je n'ayde au seigneur Lactance et en bref, qu'il i est mal à cheval ; car les viellards le tiennent en leur pouvoir et sont en volonté le mettre es mains de la justice ou luy jouer un mauvais tour. Or, je veux employer toute ma puissance pour le retirer de leurs pattes, et deussé-je tout gaster. Voilà pourquoy je me suis ainsi desguisé et en ay faict faire autant à Nicolas et à Eugène, qui me viendront trouver tout à ceste heure ^ en ce lieu, où nous attendrons jusques à ce que Gillette nous fasse le signe. Ha! voicy les gallans ! Mon Dieul

^ Dire que..,, ^w'ilest; encore la répétition vicieuse tant de fois déjà relevée.

• Tout à l'heure, bientôt.

comme Nicolas est faict ! Et où diantre avez-vous pry ceste vielle espée rouillée !

NICOLAS. En un lieu oii elle a esté plus de vingt ans sans voir lune ny soleil. Je pense qu'elle estoit au grand-père du grandpère de mon grand-père.

LUCAiN. Monstrez un petit. Vertu de moy ! c'est une vielle lame !

NICOLAS. Oy, par sainct Jean! et les vielles sont les meilleures. Mais fay tout bellement, que tu ne la rompes.

LUCAiN. N'ayez peur. C'est mon *, vrayement, elle est bonne.

NICOLAS. Fort bonne, principallement quand elle est entre mes mains, car je ne veux souffrir qu'elle face mal.

LUCAiN. Rengaynez-la, qu'elle ne se morfonde. Quant à vous, seigneur Eugène^ vous estes si proprement desguisé que je ne sçache homme qui vous peust recognoistre.

EUGENE. Ceste faulse barbe me sied -elle pas bien ?

LUCAIN. Très-bien. Par ma foy ! on vous prendroit pour un archer du guet.

EUGENE. Je l'ay choisie exprès affîn de paroistre plus cruel.

LUCAIN. Et vous, maistre Nicolas, en quelle volonté estes-vous de combattre ?

MCOLAS. Pour t'en dire la vérité, je ne fis jamais profession d'armes, de mode que ^ je ne suis trop ayse d'estre icy, et me semble que je serois mieux au logis : car que penses-tu que je face en si pauvre couche ^ ?

LUCAIN. Mon Dieu ! que je suis marry que je ne m'en suis advisé plustost ! je vous eusse baillé une rondache et un casquet à la Siciliane qui vous eust couvert jusques aux dentz, avec le corps de cuirasse de mon maistre.

NICOLAS. Oh ! que cela seroit bien mon cas ! Je m'en tiendrois beaucoup plus asseuré, car jen'ay pour ma deffense que l'espée et la cape.

LUCAIN. St! escoutez ! j'oy ouvert l'huis d'Anastase.

NICOLAS. Seigneur Eugène, que ferons-nous? Gestuy-cy nous

1 C'est mon est une sorte d'exclamation affirmative. Dans cette vieille locu ■ tien, encore assez fréquente au dix-septième siècle, mon paraît venir du num latin, et du [lôiv grec, et a dû répondre priniitivement à n'est-ce pas ? pas vrai ?

* De sorte que.

' Conche, qu'on a écrit plus anciennement coiichie, veut dire : fortune, ordre, arrangement, parure, équipage, ajustement. Maie conche : mauvais ordre, mauvais arrangement, mauvaise fortune, mal ajusté. Boine conche : bon ordre, bon arrangement, bien préparé, bien ajusté.

veult perdre. Il me semble que je suis desjà entre les mains du bourreau.

LUCAiN. N'ayez peur, vous serez pendu si l'on ne vous noyé. Retirez-vous deçà et n'en bougez ; et quand il sera temps, faites ce que je vous diray, et monstrez qu'avez veu dupais ^.

{Les Fscoliers, acte V, se. m.)

1 Ces extraits nous paraissent suffisants pour donner une juste idée du talent de Larivey, cet ingénieux imitateur des Italiens et de « cette sacrée antiquité», comme il l'appelle dans le prologue des Esprits. Il est peu de ses pièces où l'on ne pût glaner quelques vifs ou précieux détails. Le Morfojidu, en particulier, offre quelques scènes charmantes de style, comme la première de l'acte II, où une servante, attendant seule, dans la rue, au milieu de la nuit, un .signal convenu, s'avise, pour passer le temps, de se contempler elle-même au clair de la lune, et de s'admirer dans les beaux atours de sa jeune maîtresse, dont elle s'est déguisée, et qui la rendent « tant mignonne et poupine », et « brave comme une petite princesse ».

AUBIGNE (Théodore-Agrippa d')

Agrippa d'Aubigné fut à la fois guerrier, poëte, négociateur, théologien, historien et romancier. A tant de titres, il mérite bien que nous nous occupions un peu de lui.

Ce protestant célèbre naquit, le 8 février 1552, au château de Saint- Maury, à une Ueue de Pons, en Saintonge. Son père était seigneur de Brie en Saintonge, et descendait de la maison d'Aubigny de l'Anjou : c'est pourquoi les écrivains contemporains donnent de préférence à sa famille le nom de d'Aubigny. Sa naissance coûta la vie à sa mère, Catherine de l'Étang, femme entre les plus doctes de son temps : son fils conservait précieusement un saint Basile grec commenté de sa main. Il bérita si bien de ses inclinations studieuses qu'à six ans il lisait « aux quatre langues » le français, le latin, le grec et l'hébreu ; et qu'à sept ans et demi il avait traduit le Criton de Platon. Son père s'étant remarié, la jalousie de sa belle-mère l'éloigna de la maison paternelle. Il n'en reçut pas moins une éducation « exquise ».

« A huict ans et demi, raconte d'Aubigné, le père mena son fils à Paris; et en le passant par Amboise, un jour de foire, il vit les testes de ses compaignons d'Amboise, encore reconnoissables sur un bout de potence, et en fut tellement esmeu, qu'entre sept ou huict mille personnes, il s'escria : « Ils ont descapité la France, les bourreaux ! » Puis le fils ayant piqué près du père pour avoir veu à son visage une esmotion non accoutumée, il luy mit la main sur la teste en luy disant : « Mon enfant, « il ne faut point que ta teste soit espargnée, après la mienne, pour van- « gerces chefs pleins d'honneur; si tu t'y espargnes, lu auras mama- « lediction. »

Agrippa, en 1362, fut mis à Paris entre les mains du savant chronographe Matthieu Brouart, plus connu sous le nom de Béroalde, neveu du fameux hébraïsant J. Gasteblé, ou Vateblé, dit Valable. Ses progrès furent bien étonnants, s'il est vrai, comme il nous le dit dans ses Mémoires, qu'à treize ans et demi, il lisait couramment les Rabbins, et qu'on le remit au collège à Genève, uniquement parce qu'il ignorait quelques formes dialectiques de Pindare.

En 1374, un an après la Saint-Barthélémy, d'Aubigné fut attaché en qualité d'écuyer à la personne du roi de Navarre, auquel il fut présenté comme un homme qui ne trouvait rien « trop chaud ». Il rendit bientôt au Béarnais un grand service en le décidant et en l'aidant à s'échapper de la cour.

D'Aubigné n'était pas encore l'inflexible protestant que l'on vit plus tard. Car, en 1574, on le trouve combattant à Dormans, où les protestants furent défaits, sous les drapeaux du duc de Guise dont il avait gagné la bonne grâce « par ses capriolles et ses affecteries de cour». Quelques années plus tard, en 1577, on le voit huguenot fanatique et cruel : il fait massacrer de sang-froid vingt-deux soldats catholiques de Uax qui s'étaient rendus à lui sans combat. Dans la suite, d'Aubigné ne massacrait pas les catholiques tombés entre ses mains ; il faisait pis ; il les déshonorait en les forçant à renier leur foi. La jeunesse de l'implacable ennemi des catholiques, du théologien militaire du protestantisme, fut livrée à de prodigieux excès, à en juger seulement par le récit voilé qu'Aubigné nous en fait lui-même. « Une fiebvre continue le mit au lict, nous dit-il, et là estimant mourir, il fit dresser les cheveux à la teste des capitaines et des soldats qui le visitoient, ayant principalement sur son cœur les pilleries où il avoit mené ses soldats, et notamment de n'avoir pu faire punir le soldat auvergnat qui avoit tué un vieux paysan sans raison ; là il faisoit valoir sa faulte d'avoir osé commander avant que l'aage lui eust donné l'auctorité ; cette maladie le changea entièrement et le rendit à luy-mesme ^ »

Il se montra dès lors serviteur chaque jour plus dévoué du roi de Navarre, et gagna toute sa confiance et son intimité. Il en profita pour le conseiller dans les intérêts du protestantisme. Le roi s'étant converti, il osa lui faire entendre des paroles franches, et parfois d'une dureté cynique, comme après l'attentat de Chastel, commis le 27 décembre 1594. « Comme le roi monstroit sa lèvre percée au flambeau, il souffrit et ne prit point en mauvaise part ces paroles : « Sire, vous « n'avez encore renoncé Dieu que des lèvres, il s'est contenté de les « percer ; mais quand vous renoncerez du cœur, il percera le cœur. » La duchesse s'écria : « 0 les belles paroles, mais mal employées ! » — « Ouy, Madame, dit le tiers, parce qu'elles ne serviront de rien^. »

Il ne se borna pas aux paroles ; il fut de ceux qui firent tant qu'ils purent de l'agitation et de l'opposition calviniste dans les provinces de l'Ouest. Henri IV s'en irrita plus d'une fois. Banni, il osa écrire à son maître : « Sire, vostre mémoire vous reprochera douze années de mes services et douze playes sur mon corps; elle vous fora souvenir de vostre prison, et que la main qui vous escrit en a rompu les verrous et est demeurée pure en vous servant, vuyde de vos bienfaicts et exempte de corruption , tant de vostre ennemy que de vous-mesme. Par cet escrit, je vous recommende à Dieu, à qui je donne mes services passez, et à vous ceux de l'avenir, par lesquels je m'efforceray de vous faire cognoistre qu'en me perdant vous avez perdu vostre meilleur serviteur. » D'Aubigné continuait toujours ses actes de sujet insoumis. Le roi faillit en dernier lieu le jeter à la Bastille, principalement pour s'être mis à la traverse d'un accord projeté entre les deux religions : sa

1 Méin,, 1670. — ^ Ibid., l588.

chambre, au dire de Sully, y était déjà préparée. Bien plus, si l'on en croit l'auteur des Mémoires lui-même, il aurait pensé deux fois à le faire assassiner. Rien ne semble plus opposé au caractère d'Henri le Grand qu'un pareil dessein ; mais on comprend qu'un roi devait parfois se sentir étrangement animé contre un homme qui, par sa rudesse et son mauvais caractère, avait su se faire haïr de tout le monde à peu près. « Toute sa vie, dit Mérimée, il avait été frondeur, et personne n'avait trouvé grâce devant lui. Pendant les guerres civiles, lorsqu'il menait au feu les enfants perdus, il murmurait contre ses généraux et les accusait d'ignorance ou de lâcheté. Dans les conseils des protestants, il avait pris à tâche de démasquer les ambitions personnelles et les calculs intéressés de chacun de leurs chefs. Manquant sans doute lui-même des qualités nécessaires pour exercer l'autorité, il avait l'art fatal d'empêcher les autres de l'obtenir. Il était naturellement hargneux, cassant et moqueur ; jamais il ne sut retenir un bon mot. Par son esprit vif et satirique, sa bravoure, qui allait jusqu'à la témérité, son savoir immense et varié, il s'était fait craindre de tous ses contemporains ^ »

Dans les derniers temps de la vie d'Henri IV, d'Aubigné était rentré en faveur auprès de son maître. Le roi avait conçu ses grands desseins contre la maison d'Autriche, et d'Aubigné devait être employé trèsactivement, « Pour ce que lors il estoit vice-admiral de Sainctonge et de Poictou, il ne voulut point demeurer oyseux en un si grand mouvement. Il pressa le roy de jeter une branche de ses desseins vers l'Espagne et, donnant de tous costés sur les ongles à son ennemy, luy envoyer une flesche vers le cœur ; et quand le roy, rejetant telle ouverture, eut allégué le vieux proverbe : « Qui va foible en Espagne y est batlu, et qui y va fort y meurt de faim, » Aubigné luy ouvrit et proposa un marché auquel il obligeoit un million d'or vaillant pour faire deux flottes qui rendroient, par le circuit d'Espagne, dans les magasins du roy, les vivres au prix qu'ils estoient lors à Paris ; il adjoignit à son parti Descures, et cela fut arresté après que le duc de Sully eut fort traversé l'affaire au commencement.

« Donc, en prenant congé pour venir en Sainctonge y travailler, le roy ayant dit ces mois : « Aubigné, ne vous y trompez plus, je tiens <i ma vie temporelle et spirituelle entre les mains du saint-pere, vray « vicaire de Dieu, » il s'en revint, tenant non seulement ce grand dessein pour vent, mais encore la vie de ce pauvre prince condamnée de Dieu. Ainsi en parla il à ses confidens, et dans deux mois après arriva l'effroyable nouvelle de sa mort. Il la receut au lict ; et le premier (bruict) estant que le coup estoit dans la gorge, il dit devant plusieurs, qui estoient accourus en sa chambre avec le messager, que ce n'estoit point à la gorge, mais au cœur, estant asseuré de n'avoir menti ^. »

1 Préface des Aventures du baron de Fsneste, 1855 (dans la Bibliothèque

eîzévirienne).

î Menu, leOl-lGlO.

D'AUBIGNl!]. 271

L'assassinai d'Henri IV navra le cœur de d'Aubigné malgré ses prévisions de celte morl. Il résista aux avances de Marie deMédicis,el se posa en mécontent déclaré. Il acheta la place du Doignon, près de Maillezais, dans une île de la Sèvre et la forlifui, avec plusieurs autres points militaires, de manière à protéger la Rochelle, ce boulevard et cet espoir de la réforme. Retranché dans sa citadelle toujours préparée et approvisionnée pour un siège, repoussant les offres avantageuses qui lui venaient de la cour, s'il voulait céder ses places fortes, il prit part, pendant les premières années du règne de Louis XIII, à toutes les menées et révoltes du parti huguenot. Il n'y gagna que d'irriter contre lui tous les esprits, môme parmi les siens : depuis longtemps on l'accusait d'apporter le trouble dans les affaires des églises réformées ; on le rendait responsable de toutes les déconvenues ; on rejetait sur lui tous les desseins violents et téméraires : on l'avait surnommé le bouc du désert. Enfin, dépit et prudence, il céda ses forteresses de Maillezais et du Doignon au gendre de Sully et chef de la réforme, le duc de Rohan; sortit de France, après s'être engagé contre le duc de Luynesdans la ligue des princes, et se réfugia dans la cité de Calvin. Genève, Bâle et Berne l'employèrent tour à tour à organiser leurs moyens de défense. Il contracta à Genève, à l'âge de soixante et onze ans, un second mariage avec une noble veuve delà maison des Burlamaqui, âgée de cinquante-cinq ans. Ce mariage assez plaisant ne put calmer le besoin d'activité du vieux partisan : il continua ses menées avec les protestants de France et d'Angleterre. Ses derniers jours furent abreuvés de chagrins auxquels il contribua beaucoup par l'âpreté de son caractère. Il mourut le 9 mai 1630, après une courte maladie, « las de vains travaux, rassasié, « en son véritable repos, et non ennuyé de vivre, » selon les termes de son testament écrit quelques jours avant sa mort.

Le brave partisan d'Aubigné fut un infatigable écrivain. 11 ne quittait la plume que pour l'épée. Sa grande œuvre en prose est son Histoire universelle.

Cette Histoire commence à la naissance de Henri IV et se termine à la fin du siècle et à l'édit de Nantes. Elle se compose de trois tomes qui parurent successivement en 1610, 1618, 1620. Les deux premiers livres furent imprimés avec privilège. Plusieurs passages trop hardis, principalement contre les princes et les princesses, firent refuser l'approbation au troisième. L'audacieux prolestant essaya de s'en passer et publia à tout risque. Le livre fut condamné à être brûlé par la main du bourreau. C'est une des raisons qui déterminèrent d'Aubigné à « venir prendre le chevet de sa vieillesse et de sa mort à Genève ». Ses biens furent confisqués, et il fut condamné par contumace à la peine de mort. « Cet arrest fut, dit d'Aubigné, le quatriesme de morl rendu contre moy pour des crimes à peu près de ceste espèce, lesquels m'ont faict honneur et plaisir. »

Dans un avis au lecteur, que d'Aubigné prête à son imprimeur, on

trouve une analyse de son ouvrage et une indication de sa portée. L'auteur, y est-il dit, « faict trois tomes de ses Hisloires : le premier, des guerres qui ont esté menées par Louis de Bourbon et l'admirai de Chastillon ; ceste première partie moins agréable pource que, selon sa promesse, elle se sent de l'abrégé, hormis en la description des battailles. Le second tome entre un peu devant la Sainct-Barlhelemy, et achevé aux premiers exploicts apparens de la Ligue, où commence le troisiesme pour se reposer au grand repos de la France, quand Henry le Grand s'est veu paisible roy. Le dernier donnera plus de contentement poury estre les afTaires plus diligemment exprimées ; pource que l'aucteur estoit parvenu à plus de cognoissance et d'auctorité. Chascun de ces livres finit par une fin de guerre, ayant pour sa borne un edict de paix ou chose equipollente ; et lorsque les affaires sont avancées à la conclusion d'un traicté, nostre histoire prend l'essor, premièrement par un chapitre quille les affaires de France avec ses quatre voisins, et puis court en quatre autres les quatre parts du monde, gardant le dernier pour les conditions de la paix; avec telle proportion, que qui voudroit prendre par colonnes tous les chapitres avant le dernier de chaque livre, trouveroil en sa main une histoire de tout le Septentrion en bonne forme ; de celuy qui précède, une de l'Occident, et ainsi des autres deux '. »

Henri le Grand, nous dit d'Aubigné, avait été induiçt par un jésuite de défendre à l'obstiné protestant le travail de l'histoire. Mais l'avis de du Perron prévalut. Le célèbre cardinal dit au roi « qu'il ne cognoissoit aulcun aultre qui peust fournir aux parties nécessaires pour un tel ouvrage. » Henri IV non-seulement conseilla à d'Aubigné d'écrire, mais lui promit une somme raisonnable pour les voyages, pour la reconnaissance des lieux et des villes où s'étaient livrés les combats. Ces promesses demeurèrent sans effet, et la mort du roi réduisit le capitaine écrivain à ses seules ressources. Il fit voyager à ses frais dans toutes les provinces de France, il réclama partout des renseignements et des mémoires. Ils ne lui arrivèrent pas selon son désir. Il s'indigne, dans un appendice à son second tome, contre « les capitaines plus curieux de rescriptions durant leur vie que d'inscriptions après leur mort». Il exhale son « courroux contre les héritiers des capitaines les plus élevez sur le théâtre de l'histoire, » contre ces ingrats « qu'il faut inutilement prier de ce qu'ils devroient chercher avidement, et qu'ils laissent périr par leur poltronne lascheté ^ » Il ne s'adresse pas seulement aux nobles et aux chevaliers : « Je demande aussî,dit-il, à tous ceux qui sçavent les noms de plusieurs simples soldats que j'ai marquez comme j'ay pu, pour avoir commencé l'impulsion dans un combat, servi de guide à une bresche, ou mis le premier le gennu sur les créneaux ou retranchemens, qu'il leur plaise m'ayder de tels noms sans

1 Mémoires, 1C20.

2 L'bnprimew au Lecttur.

avoir esgard à la pauvre extraction et condition; car ceulx-là montent davantage, qui commencent de plus bas lieu. »

On voit que d'Aubigné est un écrivain consciencieux. Il veut avoir le plus de faits possible et les avoir exacts, pour accorder sa part de gloire à quiconque l'a méritée. Il s'attache plus aux choses qu'à la forme. « Si quelqu'un, dit-il, reproche à mon Histoire qu'elle n'a pas le langaige assez courtisan, elle respondra ce que fist la Sostrate de Plante, à laquelle son mari, alléguant pour vice, qu'elle n'estoif pas assez complaisante et cajoleuse : «Je suis, dit-elle, matrone et femme de bien; ce que vous me demandez est le propre des filles de joie *. » Laissant donc ces fleurs aux poésies amoureuses, rendons vénérable noslre genre d'escrire, puis qu'il a de commun avec le théologien d'instruire l'homme <à bien faire et non à causer ^. »

Dans son Histoire universelle, qui s'étend de 1550, date d'une paix momentanée entre tous les princes chrétiens, à 1601, moment où la France, l'Espagne, la Savoie, ont posé les armes, d'Aubigné s'est proposé deux principaux objets, la justification du protestantisme et la glorification du Béarnais, du roi de Navarre protestant, et non pas du roi catholique de France; il faut en ajouter un troisième, sa propre apologie. En effet, à chaque instant, d'Aubigné, dans son Histoire universelle, se met lui-même en scène; selon ses propres expressions, « l'aucteur se trouve soy-mesme à tous les coups en son chemin. » Ce sont ainsi des mémoires plutôt qu'une histoire. D'Aubigné a voulu se justifier de ce reproche en faisant ainsi parler son imprimeur : « Je responds, apologue {apologiste) de mon Mécène, qu'ayant commencé son premier siège dans Orléans, 1562, et pourtant esté soldat cinquantequatre ans; capitaine, cinquante; maistre de camp, quarante-quatre ; et mareschal de camp, trente-deux années, il auroit esté trop lasche ou trop malheureux, s'il n'avoit à respondre en son nom de plusieurs exploicts ; je dis en son nom, pource que là où il a peu le taire soubs quelque qualité, comme escuyer du roy, enseigne ou lieutenant de compaignie, ou sous le mot vague de quelqu'un, et cela aux plus hazardeux traicts de sa jeunesse, il a laissé ceste cognoissance à ses plus proches et familiers, la desrobbant au reste de ses lecteurs ; ce que, où il a eu tillre de chef et s'est trouvé responsable des gestions, il n'a peu ni deu faire, et ne l'a vouleu aux negotiations qui cèdent aux coups d'espée en vanité. »

Il était à peu près inévitable que l'historien d'Aubigné se souvînt excessivement, dans son livre, du capitaine d'Aubigné. On devait s'attendre aussi que l'ardent sectaire favoriserait à l'extrême son parti. D'Aubigné a cependant tâché d'être juste. Il dit lui-même quelque part, parlant de son Histoire : «C'est choze merveilleuse qu'un esprit igné et violent de son naturel ne se soit monstre en aulcun poinct partisan, ait escriptsans louanges et blasmes,'fidelle tesmoin et jamais juge, se con-

1 Édit. 162G.

2 Préface de la V édit.

PnOSATEURS ET PORTES DU XVI* SIÈCLE. 18

tentant de satisfaire à la question du faict sans toucher à celle du droict ^ » L'auteur, si partial, de la Confession de Saiicy et de Fœneste, a mérité, au moins en partie, dans l'Histoire universelle, l'éloge qu'il se donne ici. « Sa passion, dit un excellent juge, ne l'empêche pas de rendre justice aux ennemis et adversaires quand ils tombent; et celui qui s'est montré pamphlétaire envenimé dans la Confession de Snncy, implacable insulteur dans les Tragiques, parle de Charles IX et de Henri III dans son histoire en des termes qui ne sont que modérés : <c Voilàlafin de Henri troisiesme, dit-il après l'assassinatde Suint-Cloud, prince d'agréable conversation avec les siens, amateur des lettres, libéral par-delà tous les rois, courageux en jeunesse, et lors désiré de tous ; en viellesse, aimé de peu; qui avoit de grandes parties de roy, souhaité pour l'estre avant qu'il le fust, et digne du royaume s'il n'eust point régné : c'est ce qu'en peut dire un bon François. »

«Mézeray a beaucoup profité de ces jugements et de ces couleurs de d'Aubigné, et le courant de son histoire en est tout grossi ^. »

Bien qu'elle n'ait pas été complète, rendons justice à cette impartialité si difficile. Reconnaissons encore, avec Sainte-Beuve, un autre mérite considérable de l'auteur de l'Histoire universelle. « Il comprend la dignité du genre qu'il traite; il est des particularités honteuses ou incertaines que l'histoire doit laisser dans les satires, pamphlets et pasquins, où les curieux les vont chercher : d'Aubigné, qui aime trop ces sortes de pasquins ou de satires, et qui ne s'en est jamais privé ailleurs, les exclut de son Histoire universelle, et, s'il y en introduit quelque portion indispensable, il s'en excuse aussitôt : ainsi, en { b80, à propos des intrigues de la cour du roi de Navarre en Gascogne, quand la reine Marguerite en était : « J'eusse bien vouleu, dit-il, ca- « cher l'ordure de la maison ; mais, ayant preste serment à la vérité, « je ne puis espargner les choses qui instruisent, principalement sur « un point qui, depuis Philippe de Comines, n'a esté gueres bien « cogneu par ceux qui ont escript, pour n'avoir pas faict leur chevet « aux pieds des rois... »

Une aulre louange considérable qu'on doit accorder à l'auteur de l'Histoire universelle, c'est que d'habitude il marche rapidement aux faits et écarte tout ce qui le retarderait dans sa course. « Je vous donne, dit-il, cet eschantillon pour garantir les louanges non communes, que ce prince, mené à la vertu par la nécessité, comme vous verrez, a receu de ses faicts et non de mes paroles, de son histoire et non de moy en qui vous ne verrez ni digressions ni exclamations, n'estant mon mestier que d'escrire sans juger des actions, comme les prémisses d'un argument, duquel celuy qui lit amasse la judicieuse conclusion.» Aussi l'Histoire imiverselle renferme-t-elle immensément de choses : scènes de la vie privée et de la vie publique rendues avec vérité, portraits vivants de

1 Advis aux Lecteurs, en tête des Tragiques. » Sainte-Beuve, Causer. ,2i juill. 1854.

nombreux personnages, princes, chefs de parti, chefs secondaires; peinture des fUictuations de l'esprit public ; enfin image saisissante de la période militante de la réforme en France.

A ces éloges, quelques critiques doivent ûtre opposées. Ainsi, le commun des lecteurs a droit de trouver que d'Aubigné a trop multiplié les détails militaires. C'est que « son labeur est voué aux gens de guerre principalement * » et que, comme Montluc, il a voulu, ainsi qu'il le dit, donner de bonnes leçons aux jeunes capitaines. Il a eu aussi spécialement en vue les négociateurs. Il dit quelque part : « Je prie mon lecteur de ne s'ennuyer point si je suis long en ce négoce, qui n'est pas commun; et en donnant la pluspart de mon labeur aux gens de guerre, il faut quelque chose pour les negotiateurs ^ » C'est là une des raisons pour lesquelles YHisloire universelle est assez peu lue. Le style contribue beaucoup aussi à rendre cette lecture pénible. En général, l'Histoire universelle est sèche, lourde, décousue, quoique la charpente en soit bien construite. La phrase de d'Aubigné est souvent obscure, embarrassée, chargée d'antithèses puériles, comme celle-ci, choisie entre mille autres : « On en est venu des ergos aux fagots, puis des arguments aux armements. » Sa pensée est quelquefois inintelligible; enfin, son style est suranné pour l'époque où il la publia; ce qui a fait penser que son histoire était écrite, du moins en partie, bien avant qu'il songeât à sa publication. Cependant des passages assez nombreux ont non-seulement de la vigueur, mais de l'éclat. « Ces parties, étudiées et brillantes, à la Tite-Live, dit Sainte- Beuve, prouvent une chose, c'est qu'il y avait en d'Aubigné beaucoup moins de hasard et de verve à bride abattue qu'on n'est habitué à le supposer. »

L'Histoire universelle de d'Aubigné est complétée par ses Mémoires. « Voicy, dit-il à ses enfants, le discours de ma vie en la privante paternelle, qui ne m'a point contrainct de cacher ce qui en V Histoire universelle eust esté de mauvais goust. » il ne voulait pas que ces pages confidentielles sortissent de sa famille. « J'ay encoresà vous ordonner qu'il n'y ait que deux copies de ce livre, vous accordans d'estre de leurs gardiens, et que vous n'en laissiés aller aucune hors de la maison. Si vous y faillez, votre désobéissance sera chastiee par vos envieux, qui esleveront en risée les merveilles de Dieu en mes délivrances et vous feront cuire vostre curieuse vanité '. »

, Mille raisons empêchaient que les Mémoires de d'Aubigné ife pussent être mis au jour sous Louis XIV. 11 paraît cependant que l'impression en avait été commencée lors de la paix de Ryswick ; mais madame de Maintenon parvint à la faire arrêter. Ils furent publiés pour la première fois sous le titre d'Histoire secrète, et réunis au Baron de

' Liv. II, ch. xvni. — ^ Liv. III, cli. vu.

8 Corrigé d'après le manuscrit original de la collection Tronchin, Mss, d'Aubigné, t. Y.

Fseneste dans un recueil édité par le Duchal, en 1729; mais ce savant avait eu la malheureuse idée de moderniser le style original et énergique de d'Aubigné. Une nouvelle édition parut en 1731. Ce n'était plus qu'une paraphrase du texte original. Les éditeurs s'étaient permis même de tronquer et d'allonger certains récits, de supprimer des pages entières ou d'intercaler des anecdotes suspectes. C'est depuis peu d'années seulement que le public a été mis en possession du texte authentique des Mémoires de d'Aubigné.

On a comparé ces mémoires, pour la verve et l'abandon, à ceux de Saint-Simon. Cet éloge nous paraît outré, D'Aubigné, dans ses Mémoires assez courts, est bien rarement peintre, et ne l'est jamais à la manière de Saint-Simon. Il se néglige prodigieusement ; il est presque toujours d'une excessive incorrection, et parfois , au pardessus, assez ennuyeux. Auraient-ils un plus grand mérite de style, les Mémoires de d'Aubigné devraient, par le fond, être relégués dans un rang très-secondaire. Selon M. Poirson, dans la plus grande partie des Mémoires de d'Aubigné, « tout provoque le doute et inspire la défiance. Il brouille et confond tout, plaçant certains faits avant d'autres qui ne sont arrivés que six ou huit ans plus tard; présentant d'autres faits comme s'étant succédé immédiatement, quoiqu'ils soient séparés par un intervalle de onze années; indiquant comme vivants des personnages qu'il a fait mourir quelques pages auparavant. La mémoire, l'attention, le jugement, affaiblis par l'âge, lui font évidemment défaut. Les principes et les sentiments ne sont pas moins altérés chez lui que les facultés de l'esprit. Il propose, et met en pratique dans sa conduite, des maximes politiques avec lesquelles il n'y a de possibles ni paix publique, ni État bien ordonné. Il raconte sur lui-même divers actes de cruauté, de concussion, et peut-être de brigandage, auxquels il n'attache plus aucune idée de mal et de déshonneur. Mécontent de toute chose et de tout le monde à peu près, il accuse tous les chefs calvinistes, excepté la Trémouille, d'incertitude et de faiblesse dans leurs démarches, de vénalité, de trahison envers leur parti ^ »

D'Aubigné est auteur de deux autres ouvrages en prose, d'un genre bien diff'érent de VHistoi7'e universelle et des Mémoires; ce sont les Aveiitures du baron de Fseneste et la Confession de Sancy. Le Baron de Fœneste, livre sans action, en dépit du titre d'Aventures, est une satire dialoguée, une esquisse vivement rendue de deux caractères opposés et qui se soutiennent bien jusqu'à la fin. Le premier est lebaron de Faeneste, un catholique politique, ancien protestant, l'homme de l'apparence, du paraître, d'où il a môme pris son nom, de cpaîvM : c'est un fanfaron d'honneur, de courage, de galanterie, de noblesse, qui s'avance portant buse et frise à dentelles, bottes à pantoufles, pourpoint de cinq couleurs, chausses plissées, contenant six aunes de taffetas. A côté de ce personnage ridicule et toujours hué, d'Aubigné a mis en

1 Poirson, Hist. du règne de Henri IV, liv. VI, ch. ix, § 2, sect. n.

D'AUBIGNIL 277

scène l'homme du mérite vrai, qui cherche, non pas le paraître, mais l'être, Énay, de elvai ; gentilhomme prolestant, vivant retiré dans ses terres, il réunit au plus haut degré toutes les qualités, la valeur, le désintéressement, le savoir, la piété, et il s'efforce de prouver au vaniteux Gascon « que la France n'est malade depuis longtemps, aux affaires privées et publiques, que de la maladie de paroisître. »

Une partie des anecdotes qui forment le tissu des Aventures du baron de Fœneste peuvent être regardées comme à peu près historiques ; seulement l'auteur les a cousues ensemble, sans prendre grand souci de garder la vraisemblance quant à l'ordre des temps.

Ce livre est rempli d'aventures et de récils bizarres. Le style en est aussi singulier que les faits.

« Les Aventures de Fseneste, dit Mérimée, sont écrites, comme tous les ouvrages de d'Aubigné, dans une langue singulière (je ne parle pas des patois) ; elle participe de l'abondance et de la verve négligée du seizième siècle, et déjà cependant on y découvre le commencement de cette correction qui prévalut dans le dix-septième. L'auteur, qui, parmi plusieurs prétentions, eut peut-être celle de ne pas vouloir être homme de lettres, a un style à lui qui sent le cavalier; toutefois sa prose porte l'empreinte de fortes études classiques et témoigne d'une communication habituelle avec le peuple, « le maître de langue par excellence. »

Quand c'est le baron de Fœneste qui parle, il faut une assez forte dose de patience pour le suivre. D'Aubigné ne met dans la bouche de son grotesque héros que des mots estropiés, mutilés par une prononciation gasconne, et souvent même il lui fait parler un pur patois : ce n'est pas assez du patois gascon; quelques contes insérés dans ce livre sont tout en patois poitevin et sainlongeais. Ce ne sont pas encore là toutes les singularités du style des Aventures. « Le langage de Fœneste, dit le savant éditeur dont nous sommes heureux de nous aider, se complique d'un certain nombre de barbarismes usités à la cour vers le commencement du dix-septième siècle : exterminé pour déterminé, manéchal pour maréchal, caitaine pour capitaine, j'alU pour j'allai, etc. Aucun de ces mois ne peut arrêter le lecteur. On observera que Faeneste emploie à tort et à travers les mots courtisanesques empruntés à la langue italienne ; il n'est pas un savant comme le Philausone des dialogues d'Henri Estienne, mais un copiste maladroit des galands, arbitres du beau langage. »

Malgré tant de causes de refroidissement pour la masse des lecteurs, on trouve aux Aventures du baron de Fœneste de la verve et de l'entrain. « Chose étrange, remarque encore Mérimée, cet homme si plein de fiel est peut-ê tre, parmi les écrivains de son siècle, celui dont les ouvrages ont le mieux conservé la tradition de la vieille gaieté française.» D'Aubigné a tr*p souvent recours à la licence pour égayer ses Aventures. Les protestants s'en offensèrent comme les catholiques. Les Aventures du baron de Fœneste furent accueillies, à Genève, aussi mal que l'avaient été

278 PROSATEURS ET POETES DU XVr« SIÈCLE.

autrefois plusieurs ouvrages d'Henri Estienne. Ce roman si libre excita un grand scandale. Il y eut un arrêt du Conseil (12 avril 1630) concluant à la suppression du livre; l'imprimeur fut condamné à la prison et à l'amende, et l'auteur fut sur le point d'encourir une admonestation publique.

La Confession de Sancy est encore moins chaste que les Aventures de Fœneste. Au jugement de Sénebier S la Confession du sieur de Sancy « est le chef-d'œuvre de d'Aubigné par la chaleur et la précision qui y régnent. » Plusieurs critiques de nos jours ont vanté aussi, sous le rapport littéraire, et en particulier pour le mérite de la clarté et delà finesse de l'ironie, la Confession de Scmcy, qu'on ne lit plus guère, et ont trouvé que c'est de toutes les compositions de d'Aubigné la mieux ordonnée. Nous ne nous inscrirons pas en faux contre ces éloges, mais nous dirons qu'au point de vue moral et religieux on ne saurait trop flétrir ce pamphlet cynique. La donnée en est assez ingénieuse. Sancy, qui représente les conversions politiques et intéressées, en prétendant justifier sa conduite, met à nu sa bassesse et celle de tous ses semblables. En flagellant des hommes sans conviction, le huguenot outré, le courtisan mécontent en attaque d'autres qui ont parfaitement pu, en changeant de religion, n'obéir qu'à leur conscience, comme Palma-Cayet, comme Sponde, même le marquis d'O ; il déchire aussi impitoyablement ceux qui lui paraissent avoir chancelé dans leur foi, avoir mal servi ou avoir trahi leur parti, par exemple Huraull-Dufay, Morlas, Rolan, de Serres.

L'auteur des Tragiques, qui avait si bien dit

« N'aimer les saletez soubs couleur d'un bon conte ^, »

s'échappe à chaque instant, dans la Confession, avec l'intention louable de flétrir des vices infâmes et monstrueux, en saillies les plus indécentes, comme en sarcasmes les plus grossiers et en personnalités les plus révoltantes : ce n'est plus une peinture, c'est une caricature ; c'est l'inspiration de la vanité et de la jalousie qui veulent à tout prix stigmatiser jusque dans la vie privée ceux qui ont obtenu, fût-ce au prix des plus grands services, comme Sancy lui-même, la faveur et la fortune. Géruzez, qui est excessivement favorable à d'Aubigné, trouve cependant que la Confession de Sancy est un pamphlet plus amer que piquant, plein de fiel et de bile concentrés, où Ihérésie confine à l'impiété et la plaisanterie au cynisme ^. » « D'Aubigné, ajoutet-il, a souvent dépassé le but, car, en voulant frapper seulement le catholicisme, il a fourni des arguments qu'on peut tourner contre toutes les croyances. » Bayle avait déjà reproché à d'Aubigné ces excès et ces injustices \

> Histoire littéraire de Geyiève, 1786, in-8.

2 Les Tragiques, liv. II. Princes. Ed. Réaume, t. IV, p. 112.

' Géruzez, Essais d'histoii^e litiéraire.

'* Dictio7inaire critique, au mot Marie Égyptienne,, remarque R.

Après ces ouvrages, indiquons encore, sans nous y arrêter, le Libre Discours sur Vétal des égli:;es réformées en France, et les Petites Œuvres mêlées. D'Aubigné avait composé plusieurs autres écrits qui ne se trouvent plus, comnae : le Printemps d'Aubigné, un ballet de Circé composé vers 1576, dont l'exécution fut jugée trop coûteuse par la reine de Navarre, et qui est aujourd'hui perdu, et un traité de Dissidiis Patrum (des contradictions des Pères) dont il est parlé dans ses Mémoires. Quelques-uns de ses ccrils paraissent ôtre restés manuscrits entre les mains de sa famille. Telles sont ses Choses lisibles, ses Drôleries, Ta reXcïa, dont il annonçait la publication, quand, dans l'avis au lecteur du quatrième livre de Fxneste, il faisait dire à l'imprimeur : « J'espère mettre la main sur quelques autres livres de plus hault goust que ceux-ci; si j'en puis venir à bout, j'en feray part au public. » L'édition de MM. Réaume et de Caussade (Lemerre, 1873-1877) va nous rendre des lettres diverses, quatre traités politiques ou religieux, un roman allégorique (le Fort Loys et la belle dame Rochelle) ;deux grands poëmes, le Printemps en trois livres, et la Créaf^on en quinze chants; deux livres d'épigrammes; enfin des pièces de dilTérenfs genres en prose et en vers. Ils ont surtout puisé aux manuscrits conservés au château de Bessinges, en Suisse, par les héritiers de M. Tronchin.

Nous n'avons donné aucun détail sur les Tragiques, c'est que nous reviendrons sur d'Aubigné pour étudier en lui le poëte satirique, l'Archiloque du seizième siècle.

Dialogue entre Coligny et Charlotte de Laval, lorsque celle-ci détei'mine son époux, retiré à Châtillon-sur-Loing, avec ses frères et autres principaux du parti, et hésitant encore à. courir toutes les chances de la guerre civile (1562).

Ce notable seigneur, deux heures après avoir donné le bonsoir à sa femme, fut resveillé par les chauds souspirs et sanglots qu'elle jettoit ; il se retourna vers elle, et, après quelques propos, il luy donna occasion de parler ainsi ^ :

« C'est à grand regret, Monsieur, que je trouble vostre repos par mes inquiétudes ; mais estans les membres de Christ deschirez comme ils sont, et nous de ce corps, quelle partie peut de-^ meurer insensible? Vous, Monsieur, n'avez pas moins de sentiment, mais plus de force à le cacher. Trouverez-vous mauvais de vostre fidelle moitié, si avec plus de franchise que de respect, elle coule ses pleurs et ses pensées dans vostre sein? Nous sommes ici couchez en délices, et les corps de nos frères, chair de nostre chair et os âe nos os, sont les uns dans les cachots, les

1 Comparez le discours de Porcia à son époux Brutus, dans Plutarque.

autres par les champs, à la mercj' des chiens et des corbeaux. Ce lict m'est un tombeau puisqu'ils n'ont point de tombeaux : ces linceulx ^ me reprochent qu'ils ne sont pas ensepvelis. Je rememorois ici les prudens discours desquels vous fermez la bouche à Messieurs vos frères: leur voulez-vous aussi arracher le cœur et les faire demeurer sans courage comme sans response? Je tremble de peur que telle prudence soit des enfans du siècle, et qu'estre tant sages pour les hommes ne soit pas estre sage à Dieu qui vous a donné la science de capitaine : pouvez-vous en conscience en refuser l'usage à ses enfans? Vous m'avez ad voué qu'elle vous resveilloit quelquesfois : elle est le truchement de Dieu. Craignez-vous que Dieu vous face coupable en le suivant? L'espée de chevalier que vous portez est-elle pour opprimer les affligez ou pour les arracher des ongles des tyrans? Vous avez confessé la justice des armes contr'eux ;pourroit bien vostre cœur quitter l'amour du droict pour la crainte du succez ? C'est Dieu qui osta le sens à ceux qui lui résistèrent soubs couleur d'espargner le sang : il sçait sauver l'ame qui se veult perdre et perdre l'ame qui se veult garder. Monsieur, j'ai sur le cœur tant de sang versé des nostres ; ce sang et vostre femme crient au Ciel vers Dieu et en ce lict contre vous, que vous serez meurtrier de ceux que vous n'empeschez point d'estre meurtris. »

L'amiral respond : « Puisque je n'ay rien proffité par mes raisonnemens de ce soir sur la vanité des esmeutes populaires, la doubteuse entrée dans un parti non formé, les difficiles commencemens, non contre la Monarchie, mais contre les possesseurs d'un estât qui a ses racines envieillies, tant de gens intéressez à sa manutention 2, mais ^ nulles attaques'par dehors, generalle paix, nouvelle et en sa première fleur, et qui pis est, faicte entre les voisins conjurez et faicte exprès à nostre ruine; puisque les deffections nouvelles du Roy de Navarre et du Connestable, tant de forces du costé des ennemis, tant de foiblesse du nostre, ne vous peuvent arrester ; mettez la main sur vostre

1 Linceuil, diminutif de linteum, linge, fait sur liyium, lin, se disait pour drap de lit. Cette signification a duré encore quelque temps après d'Aubigné.

« Et les linceuils trop courts par les pieds tirassoit. »

(RÉGNIER^ Sat., IX.

Au temps d'Adam,

Avec rien on raontoit un ménage ;

Il ne falloit matelas ni linceuil. » (La Fowt.)

» Maintien, conservation.

3 Mai^^, mugis, plus.

sein, sondez à bon escient vostre constance, si elle pourra digérer les desroutes generalles, les opprobres de vos ennemis et ceux de vos partisans ; les reproches que font ordinairement les peuples quand ils jugent les causes par les mauvais succès; les trahisons des vos très, la fuitte, l'exil en païs estranges ; là, les chocquemens des Anglois, les querelles des Allemans, vostre honte, vostre nudité, vostre faim, et, qui est plus dur, celle de vos enfans. Tastez encore si vous pouvez supporter vostre mort par un bourreau, après avoir veu vostre mari traisné et exposé à l'ignominie du vulgaire; et pour fin vos enfans infâmes ^, vallets de vos ennemis accreus par la guerre et triomphans de vos labeurs : je vous donne trois semaines pour vous esprouver, et quand vous serez à bon escient fortifiée contre tels accidens, je m'en iray périr avec vous et avec nos amis. »

L'admirale répliqua : « Ces trois semaines sont achevées: vous ne serez jamais vaincu par la vertu de vos ennemis ; usez de la vostre et ne mettez pas sur nostre teste les morts de trois semaines. Je vous somme, au nom de Dieu, de ne nous frauder plus, ou je seray tesmoin contre vous en son jugement. » {Hist. univ.y Impart., liv. III, ch. ii.)

Avènement de Henri IV (1589).

Henri IV se trouve roy plustost qu'il n'eust pensé et désiré, et demy assis sur un throsne tremblant : au lieu des acclamations et du Vive le roy accoustumé en tels accidens 2, vid en raesme chambre le corps mort de son prédécesseur, deux Minimes aux pieds avec des cierges, faisans leur liturgie, Clermont d'Antragues tenant le menton ; mais tout le reste parmy les hurlemens, enfonsans leurs chapeaux ou les jettans par terre, fermans le poing, complottans, se touchans à la main, faisans des vœux et promesses, desquelles on oioit pour conclusion, plustost mourir de mille morts. Dans cest estourdissement encores, il y en eut qui demandèrent pardon à genoux des choses commises auprès du roy, à quoy un duc respondit :» Taisez-vous, vous parlez comme femmes. » Les compagnons du bourlet ^ esclatent * leurs lamentations ; mais d'O, Manou son frère, Antragues, Ghasteau-Vieux, murmurent, et à dix pas du Roy il leur

' Notés d'infamie.

2 Circonstances.

' Les mignons.

* Font éclater.

eschappe de se rendre plustost à toutes sortes d'ennemis que de souffrir un roy huguenot ; ils joignent à leur propos quelques autres, entre ceux-là Dampierre, premier mareschal de camp, qui fit ouïr tout hault ce que les aultres serroient entre les dents; tout cela se ralie au duc de Longueville, qu'ils esleurent pour porter parole de leurs volontez.

Le Mareschal de Biron prit plaisir au murmure de ceulx-là, non pour les suivre, mais pour faire valoir sa besongne à la nécessité ; il se présenta sans se faire de feste. Le Roy, tout troublé de ces choses, s'estant retiré en une garde-robe, print d'une main la Force et de l'autre un gentilhomme des siens (Aubigné). La Force s'estant excusé, l'autre commandé de dire son advis sur la présente perplexité, parla ainsi ^ :

« Sire, vous avez plus de besoin de conseil que de consola- « tion; ce que vous ferez dans une heure donnera bon ou maul- « vais bransle à tout le reste de vostre vie, et vous fera roy ou « rien ; vous estes circuy "^ de gens qui grondent et qui crai- (( gnent, et couvrent leurs craintes de prétextes généraux ; si (i vous vous soubmettez à la peur des vostres, qui est-ce qui « vous pourra craindre, et qui ne craindrez-vous point? Si vous « pensez vaincre par bassesse ceux qui murmurent par ceste ma- « ladie, de qui ne serez-vous point tyrannisé? Je les viens d'ouyr, « ils menacent que si vous ne changez de religion, ils change- « ront de party, en feront un à part pour venger la mort du roy ; a comment auseront-ils cela sans vous, puisqu'ils n*e l'ausent « avec vous? Gardez-vous bien déjuger ces gens-là sectateurs <( de la roiauté pour appuy du roiaume, ils n'en sont ni fauteurs « ni aucteurs ; s'ils en sont marques, c'est comme les cicatrices « marquent un corps. Quand vostre conscience ne vous dicte- « roit point la response qu'il leur fault, respectez les pensées des « testes qui ont gardé la vostre jusques icy ; appuiez-vous après (( Dieu sur ces espaules fermes et non sur ces roseaux tremblans « à tous vents ; gardez ceste partie saine à vous, et dedans le « reste perdez ce qui ne se peut conserver, et triez au jour d'huy « les catholiques moins attachez au Pape qu'à leur Roy, car les « aultres feront plus de mal proches qu'esloignez. A l'heure que « je parle à vous, le Mareschal de Biron, et avec luy les chefs

1 C'est là une de ces harangues éloquentes dont abonde l'Histoire universelle d'Aubigné, et qui forment la partie la mieux écrite de son livre, mais sont presque entièrement de l'invention de l'écrivain, comme lui-même en convient dans sa préface.

- Environné.

D'AUBIGNE. 283

« des meilleures tronppes, ne pensent point à vous quitter. Les « offenses de Blois sont sur leurs testes, ils ont besoin de vous, « chérissent mesme ceste occasion pour vous obliger et gagner « la grâce de vostre establissement ; serenez vostre visage, usez « de l'esprit et du courage que Dieu vous a donné ; voicy une « occasion digne de vous ; mettez la main à la besongne, et « cependant que les grondeurs et leurs confesseurs mesureront « la crainte de vostre religion à celle qu'ils ont des liguez, com- « mencez par le Mareschal de Biron: faites-luy sentir le besoin « que vous avez de luy jusques aux bords de la lascheté et non « plus avant ; demandez luy pour première preuve de son vou- « loir et crédit, qu'il aille prendre le serment des Suisses, qu'il « les face mettre en bataille pour crier : Vive le roy Henry IV I « depeschez Givry vers la noblesse de l'Isle-de-France et Brie (t qui est en l'armée, Humiere vers les Picards ; descouplez ainsi « à propos ceux que vous connoissez mieulx que nous ; et sur « les premiers rapports qu'on vous fera des bonnes volontez, de- « mandez lors le mesme office à ceulx de qui vous tenez l'esprit « doubteux. Quant au duc d'Espernon, que je tiens le plus con- « siderable de vostre armée, il est trop judicieux pour manquer « à son debvoir, aussi peu à son interest ; tenez-le par la main, « il consent en ne dissentant point ; sa présence auctorise vos « affaires pour une paix, qu'il espereroit en vain des ennemis ; « il ne rompra pas celle qui est toute faicte avec vous; n'ignorez « pas que vous estes le plus fort icy ; voylà plus de deux cents « gentilshommes de vostre cornette dans ce jardin, tout glo- « rieux d'estre au Roy. Si vostre douceur accoustumée et bien « séante à la dignité roiale et les affaires presens n'y contredi- « soient, d'un clin d'œil vous feriez sauter par les fenestres tous « ceulx qui ne vous regardent point comme leur roy. » Le Roy aprouva la pluspart de cet advis.

{Hist. Univ., t. III, liv. II, ch. xxiii, p. 183 et suiv.)

Vengeance de San Petro ^

Quand il estoit pauvre soldat, il avoit, pour sa valeur, espousé

' San Petro ou San Pietro, surnommé Bastelica, du lieu de sa naissance, était un capitaine corse au service de François I" et de Henri II, fameux par divers exploits, mais plus encore par les troubles Cju'il excita en Corse et par sa haine contre les Génois. Son caractère était romanesque et féroce. Il fut assassiné par un de ses officiers, dans une rencontre avec les Génois, le 17 janvier 1566, à l'âge de soixante-cinq ans.

la dame d'Ornane, de grande maison et de condition eslevée par-dessus luy : la paix estant faicte pour le gênerai et non pour luy, et ayant cherché en France et à Florence du support pour ses desseins, il fit pour cela mesme un voyage à Constantinople, durant lequel ceux d'Ornane et aultres parens de sa femme luy ayans faict sçavoir de leurs nouvelles, et persuadé de venir jusques à Gesnes, où elle pourroit concilier les hayneux ^ de son mary, et mesme le faire rappeler de bannissement, ceste femme induicte à cela, se desrobba de Marseille ; mais poursuivie par un ami de San Petro, fut ramenée à Aix, et là tenue en quelque sorte de captivité, jusques à la venue de son mary, qui, à son arrivée, trouva ce faict si amer, qu'un de ses familiers l'excusant il le fit estrangler par des esclaves turcs. De là il veint à Aix oi^ la justice fit difficulté de luy livrer sa femme entre les mains ; mais elle, bien que pleine de crainte, demanda d'y estre : il la ramène à Marseille, parlant tousjours à elle avec beaucoup d'honneur ; si bien que, la teste nue, il luy annonça que pour sa faulte d'avoir voulu voir ses ennemis, il falloit qu'elle fust estranglée par ses esclaves : elle ne refusa point la mort, mais se contenta de luy dire : « Il y a vingt ans que vostre vertu m'a esmue à vous faire mon mary ; depuis ce temps-là je n'ay souffert le toucher d'homme vivant que de vous ; je vous supplie que ma mort ne soit point souillée par ces vilaines mains ; mais que les vostres, honorables par leur valeur, me conduisent elles-mesmes au repos. » Cela dict, il l'appella sa maistresse, et luy demanda pardon un genou en terre, et puis luy mit des bandes de toile au col, avec lesquelles il l'estrangla; ne demeurant gueres à prendre des chevaux de poste pour s'en aller en cour, où il n'arriva pas sitost que la nouvelle. Là il fut reçu avec tant d'horreur, principalement des dames, que, bien qu'il montrast son estomac couvert de plaies pour la France, qui n'avoit que faire, disoit-il, des affaires de sa famille, si estce que le mauvais visage qu'il recepvoit, le poussa à venir exercer ses vengeances en Corse, où, avec l'aide de quelques Florentins et François, il surprit Istria et fît une guerre sans merci quelque espace de temps, où enfin il tomba en une embusche dressée par ses ennemis, et principalement par les parens de sa femme : là, abattu par une arquebusade, il fut achevé à coups d'espée, avec dispute entre ses tueurs à qui auroitles deux mille ducats que la seigneurie de Gennes avoit mis sur sa tête.

[Hist. univ.)

' Les ennemis.

D'AUBIGNÉ. 28b

Préface des aventures du baron de Fseneste.

Un esprit lassé de discours graves et tragiques ^ s'est voulu recréer à la description de ce siècle, en ramassant quelques bourdes vrayes. Et pour ce que la plus générale différence des buts et complexions des hommes est que les uns pointent leurs désirs et desseins aux apparences, et les aultres aux effects, l'aucteur a commencé ces Dialogues par un baron de Gascogne (baron en l'air), qui a pour seigneurie Fseneste^ signifiant, en grec paroistre, cettuy-là jeune esventé, demy-courtisan, demy-soldat; et, d'aultre part, un vieux gentilhomme nommé Enay, qui, en mesme langue, signifie estre, homme consommé aux lettres, aux expériences de la cour et de la guerre; cettuy-ci un faulx-Poictevin 2, qui prend occasion de la rencontre de Fseneste pour s'en donner du plaisir, et mesme en faire part à quelque voisin qui pour lors estoit chez luy. Je désire faire sçavoir au lecteur que celuy qui escrit ces choses, sur toutes les parties de la France, affectionne la Gascogne, et en ses discours communs n'estime et ne loue rien tant que les Gascons, aultant qu'on peut distinguer les vices et vertus par nations ; et mesme c'est par le conseil d'un des plus excellens gentilshommes de ce pays-là que ce personnage a esté choisi, comme l'escume de ces cerveaux bouillans, d'entre lesquels se tirent plus de capitaines et de mareschaux de France que d'aulcun aultre lieu.

1 Par ces discours graves d'Aubigné entend son Histoire universelle, imprimée pour la première fois en 1616. Ce qu'il appelle discours tragiques, ce sont ses Tragiques, poëme qui parut in-4° la même année, sans nom d'auteur, mais qu'il avoua depuis, en le faisant réimprimer sous son nom. (Le Duchat.)

2 Faux-Poiteviîi, sobriquet qui revient à celui de Poitevi?i rouge, emprunté de ce que cette petite monnaie appelée Poitevin n'était que de cuivre rouge, (Le Duchat.) C'est un de ces sobriquets donnés à toute une province, comme Lorrainvilain, Bourguignon-salé, etc., qui n'ont pas grand sens, mais qui se répètent si bien que l'adjectif et le substantif ne font plus qu'un mot. — D'Aubigné appelle ainsi Enay pour l'annoncer au lecteur comme un homme qui cache sa malice sous un air de simplicité. (Mérimée.)

LA SATIRE MENIPPEE.

Parler de la Satire Ménippée, c'est rappeler des auteurs qui furent aussi dévoués à Henri IV que les deux historiens dont nous venons de nous occuper; c'est do plus faire une mention nécessaire d'un genre très-influent au seizième siècle.

Les pamphlets forment une partie considérable de la littérature de cette époque. Depuis les querelles et les guerres de religion, ils pullulaient de tous les côtés, pour et contre toutes les opinions et toutes les personnes : on ne s'arrêtait pas au pamphlet, on tombait dans le libelle diffamatoire. L'excès alla si loin qu'on dut essayer d'y pourvoir par de nouvelles lois. C'est ainsi qu'on lit dans l'ordonnance de Moulins, du mois de février 1566, à l'article 77 :

uDeffendonstrès-estroictement à tous nos subjets d'escrire, imprimer et exposer en vente aulcuns livres, libelles ouescrits diffamatoires et convitieux contre l'honneur et renommée des personnes, sous quelque prétexte et occasion que ce soit. Et déclarons dès à présent tels scripteurs, imprimeurs et vendeurs, et chascun d'eux, infracteurs de paix, et perturbateurs du repos public, et comme tels voulons estre punis des peines contenues en nos esdicts. Enjoignons à nos subjets qui ont tels livres ou escrits, de les brusler dans trois mois, soubs peine de nos esdicts *. »

Ces défenses et ces menaces n'arrêtèrent pas le mal ; il fut porté à son comble à l'époque de la Ligue. De tant d'écrits satiriques, bien peu ont survécu. Un seul est demeuré célèbre, parce qu'il représenta des idées générales, des intérêts universels, dans un langage durable ; parce qu'il ne renferme pas seulement des portraits, mais quantité de types pris sur le vif: c'est la Satire Ménippée, dont la première partie fut publiée aux mois de février ou mars lb94, et qui prit son nom de Ménippe, fameux satirique grec. « Quant à l'adjectif de Ménippée, dit-on dans le Discours de limpiHmeur, il n'est pas nouveau : car il y a plus de seize cents ans que Varron, appelle par Quinlilien et par sainct Augustin le plus savant des Romains, a faict des satyres aussi de ce nom, que Macrobe dict avoir esté appelées Cyniques et Menippées, auxquelles il donna ce nom à cause de Menipptis, philosophe cynique, qui en avoit faict de pareilles auparavant luy, toutes pleines de brocards salez, et de gausseries saulpoudrées de bons mots pour rire, et pour mettre aux champs les hommes victieux de son temps. » (Édition Labitte, p. 273.)

Cet ouvrage jusqu'alors sans précédent et sans modèle dans notre langue, et qui contient deux parties aujourd'hui réunies, mais originairement très-distinctes, écrites par des auteurs différents, à quelque

» Ordonnance de Moulins, sur le règlement de /ayw5hce.(ISÂMBERT.,XIV,220.j

intervalle l'une de l'autre, est une relation burlesque, entremêlée de descriptions, de harangues, d'allégories, des États convoqués à Paris, le 10 février 1593, par le duc de Mayenne, à l'effet d'élire un roi, de connaître des prétendons de ceux qui briguaient la couronne, et de modifier les lois de la monarchie suivant les circonstances nouvelles. Ces États ne surent rien trancher, et prêtèrent trop au ridicule. Ce côté risible, et quelquefois odieux, fut admirablement mis en relief par les auteurs de la Satire Ménippée, qui transforment en deux charlatans le parti de Lorraine et celui d'Espagne, tous deux occupés à brasser le catholicon, essence mêlée de poudre d'or, de pensions, de promesses, de belles paroles, bien alambiquée, bien calcinée, sophistiquée diversement par l'une et l'autre faction ; en faisant tenir aux principaux personnages des États, par une fiction pleine de comique, des discours où ils se trahissent eux-mêmes, et dévoilent leurs motifs intéressés et ceux de leurs amis. Mais, disons-le tout de suite, enhomraes de parti, ils méconnurent complètement ce qu'il y avait de grand et de généreux dans l'inspiration première de la Ligue et dans la durée de sa résistance. Tout en déplorant et en condamnant énergiquement avec Bossuet les excès et les attentats des ligueurs qui, corrompus par l'or de l'Espagne et rendus insensés par la fureur, Ligx furoribus dementati, aimaient mieux être Espagnols et Lorrains que Français, Hispanos, Lotharenosque se esse quam Francos malehant ' ; tout en reconnaissant les dangereuses conséquences delà légitimation d'un pareil soulèvement contre des maximes de stabilité dont l'établissement en France remontait à six siècles, il faut avouer que beaucoup de catholiques, sincères partisans delà Ligue française, purent et durent céder à des considérations de nature à être comprises et respectées par tous ceux qui ne rangent pas la conscience et la foi parmi les mots vides de sens.

« L'idée qu'un prince, parce qu'il est le plus proche héritier d'un roi, dit un historien contemporain, dont le point de vue est placé en dehors des partis politiques, doit monter sur le trône, dussent la religion, les droits et le bonheur du peuple être détruits par son avènement, cette idée nous semble insensée, parce qu'elle fait passer les droits secondaires d'une famille au-dessus des droits imprescriptibles de Dieu. Nous savons bien que depuis deux siècles le mot d'ordre a été donné d'attaquer et de condamner la Ligue. Pour nous, avec d'illustres modernes dont le nom fait autorité, et avec la nation française de 1S89, nous persistons à dire que la Ligue, du moins dans son principe, fut juste et légitime, et que la France eut raison de déclarer inhabile à succéder aux Valois le prince qui commandait les armées protestantes et cherchait à faire monter l'hérésie sur le trône ^. » Un célèbre historien protestant abonde dans le même

1 DefenHo dedarationis cleri Gallicani, lib. III, p. 28.

2 Gabourd, Hist. de France, t. XI, p. G2.

sens ; il ajoute : « Lorsqu'il y avait trois cents ans que la branche collatérale qui prétendait à l'hérédité s'était séparée du trône royal ; lorsqu'elle avait eu, pendant ce long espace de temps, des intérêts non-seulement séparés, mais opposés à ceux de la France ; lorsque, après avoir gouverné longtemps des États ou feudataires, comme le duché de Bourbon, ou indépendants, comme le Béarn, elle arrivait enfin à porter la couronne étrangère de Navarre, il n'était plus possible de voir dans le chef de cette branche le représentant héréditaire de la France, le prince nécessairement pénétré de tous les intérêts, de tous les sentiments de l'honneur français ^ »

La Satire Ménippée annoncée, colportée par fragments depuis plusieurs mois, et dont l'impression avait été commencée à Tours, ville royaliste, fut publiée à Paris presque immédiatement après l'entrée de Henri IV à Paris : le gros de l'ouvrage avait été composé avant l'abjuration du roi, avant le 23 juillet 1593. Elle fut lue avec tant d'empressement que, dans l'édition de 1593, le libraire déclare qu'il en a fait quatre éditions en trois semaines (mai 1594), et qu'il était sur le point de travailler à la cinquième : cependant divers libraires en donnaient d'autres éditions. Les esprits délicats de l'un et de l'autre parti, dit de Thou, la lurent avec une égale avidité, et lui accordèrent les mêmes suffrages. Son influence politique fut aussi grande que sa vogue littéraire, comme l'attestent les deux historiens les plus autorisés du temps, de Thou et d'Aubigné. Elle contribua puissamment à empêcher l'élection d'un roi de la Ligue. Après l'abjuration de Saint-Denis, elle précipita l'adhésion d'un grand nombre de villes, enfin elle accéléra la pacification générale du pays : la Ligue, on le sait, après la réduction de Paris, subsistait dans plus de la moitié du royaume, et elle succomba seulement quatre ans plus tard, lors de la soumission deMercœur et delà Bretagne en 1598.

Quand ce roi des pamphlets, comme on l'a appelé, n'eut plus à exercer d'influence marquée sur l'opinion publique, il continua de captiver les esprits par le mérite de son style et de s-a composition. Cet écrit tout empreint du génie de Rabelais, dont les expressions reviennent à chaque instant sous la plume des auteurs, sut plaire aux plus graves esprits du dix-septième siècle. Le P. Rapin, dans ses Réflexions sur la poétique, reconnaît que cette pièce surpasse tout ce qu''on a écrit en ce genre dans les derniers siècles. Il ajoute que cet auteur instruit fort plaisamment le public des intentions de la maison de Guise pour la religion et qu'il y règne une délicatesse d'esprit qui ne laisse pas d'éclater parmi les manières rudes et grossières de ce temps-là ; enfin il l'appelle « un chef-d'œuvre de délicatesse, de finesse et de naturel, » et il lui donne place à cMé de Don Quichotte.

Voltaire, qui a fait tant d'emprunts plus ou moins détournés

1 Sismondi, Histoire des Français, t. XX, p. 93, 94 et suivantes.

LA SATIRE MENIPPEE. 289

à la Mcnippce, l'a traitée, dans un moment de mauvaise humeur, « d'ouvrage trcs-médiocre *. »

Les plus grands éloges ont été accordés de nos jours à la Satire Ménippée. Voici comment en parle Ch. Nodier dans les observations préliminaires qui précèdent sa belle édition de ce fameux pamphlet : « S'il est un livre, dit-il, où brille de tout son éclat l'esprit et le caractère français, un livre empreint de cette gaieté satirique, de celte causticité fine et mordante, et cependant de cette charmante urbanité qui est le sceau de noire génie national, c'est la Satire Ménippée. Rabelais est un écrivain inimitable, mais fantasque et bizarre, qui ne dit presque rien à la raison, parce qu'il n'a jamais cherché à l'occuper, et qu'il a négligé le plus souvent jusqu'aux convenances, à la faveur desquelles le cynisme d'une philosophie hardie peut se glisser dans les salons. A l'autre extrémité de cette catégorie littéraire, les Provinciales sont un autre chef-d'œuvre; mais elles sont fondées sur des circonstances très-accidentelles qui peuvent ne se renouveler jamais, et dont les analogies mêmes ne se reproduiront que fort rarement ; si elles restent la merveille de notre langue, il est du moins douteux que l'on s'avise, à l'avenir, de les faire passer dans une langue nouvelle. La Satire Ménippée, au contraire, a cela de particulier dans son intérêt historique qu'elle appartient à tous les temps. Sous le rapport politique, c'est un cours complet d'enseignements pour les nations ; sous le rapport littéraire, c'est un mélange de l'énergie hostile d'Aristophane et de l'ingénieuse ironie de Socrate. Point de satiriques à venir qui n'y trouvent des modèles, point de peuples à venir qui n'y trouvent des leçons : ce n'est qu'un tableau de genre, mais il est fait pour les siècles. »

M. Nisard a appelé la Satire Ménippée « un fruit du pur esprit français, tel qu'il paraît dans nos trouvères, dans Villon, dans Marot, cultivé, mais non transformé par la Renaissance. J'y reconnais, dit encore cet excellent critique, la gaieté satirique de nos pères : rien n'y manque, ni le trait qui déchire, ni le jeu de mots qui assaisonne le sens, ni la pointe pour les goûts un peu grossiers. Quoique ce soit l'œuvre d'érudits, le grief national qui les a inspirés est si vif et si profond, qu'ils en oublient jusqu'à l'érudition, et qu'aucune imitation de l'antiquité ne paraît dans cette explosion de la France blessée dans sa foi, dans son indépendance nationale, dans sa raison ^. »

On attribue assez généralement l'idée et l'esquisse première de la Ménippée, ainsi que la composition de la Vertu du Catholicon (ï Espagne^ à un prêtre gallican, le Normand Pierre le Roy, chapelain du cardinal de Bourbon, à qui de Thou rend ce témoignage, qu'il était vir bonus et à factione summé alienus ^, mais dont on ne connaît aucun autre

• Œuvres complètes de Voltaire, éd. Delangle, t. XLV, p. 176. - Histoire de la Littérature française, liv. H, ch. vu, § 2. 3 Hist., liv. CV.

Prosateurs et poètes du xvi* siècle. 19

travail, et l'exécution de l'ensemble à Pierre Pilliou, aidé de Gillot, Rapin, Passerat et Florent Clireslien. Comnie le plus profond secret fut gardé et qu'on observa le plus strict anonyme, ce n'est que dans le courant du dix-septième siècle qu'on connut avec certitude les auteurs de la Ménippée.

Une tradition accréditée paraît avoir ainsi distribué les parts :

L'idée première et le plan appartiennent à Pierre le Roy ;

La Harangue du légat est de Jacques Gillot ;

Celle du cardinal de Pellevé est de Florent Chrestien ;

Celles de monsieur de Lyon et du recteur Rose sont de Nicolas Rapin ;

Enfin celle de d'Aubray est de Pierre Pithou.

Les vers ont été, pour la plupart, composés par Passerat : le reste appartient à Rapin.

Nous dirons quelques mots de chacun de ces auteurs, et nous nous arrêterons un peu sur Pierre Pithou, parce que c'est un des hommes les plus justement célèbres du seizième siècle, et qu'il est bon de savoir au moins de combien de travaux on lui est redevable.

La Satire Ménippée a été écrite chez Gillot, habitué à recevoir tous les beaux esprits de son temps, depuis Desportes jusqu'à Scaliger, et heureux de consacrer sa fortune à ses amis et aux letlres. Le Roy, Nicolas Rapin, Passerat, Florent Chrestien, tous les auteurs de la Mé)nppée, étaient assidus aux réceptions de Gillot, conseiller-clerc au Parlement de Paris depuis 1373, après avoir été d'abord doyen de l'église de Langres, puis chanoine de la Sainte- Chapelle. Les réunions de ces fidèles amis furent interrompues, en janvier 1589, quand Gillot eut été jeté à la Bastille, avec Achille de Harlay, par ordre de Bussy-Leclerc. Rendu bientôt à la liberté, il se hàla d'aller rejoindre, à Tours, la partie du Parlement demeurée . fidèle à Henri IV. Des circonstances qu'on ignore ne tardèrent pas à le ramener à Paris, où, dans l'œuvre commune de ses amis, il fut, en qualité de clerc, chargé de la harangue que le légat Gaëtano est censé tenir aux états généraux.

Nicolas Rapin, né à Fontenay-le-Comte, dans le Poitou, en 1535, signala d'une manière brillante son courage cà la bataille d'Ivry, sous les yeux du maréchal d'Aumont. De sa profession il était magistrat. Père d'une nombreuse famille, peu riche, le commerce des muses savait le rendre heureux :

« Et moy, je vis de mon petit domaine, A peu de train, sans pension du roy, Faisant des vers et ne me donnant peine- De ce qu'on dict de moy i. »

Après avoir acheté la charge de prévôt des maréchaux de France en ilas-Poitou, il fut nommé, en 15S4, par l'active protection du président

1 Œuv. lat. et franc, de Nicolas Rapin, 1610, in-i", p. HQ-

de Harlay, lieutenant de robe courte dans la prévôté de Paris. Enfin, Henri III, sur l'expresse recommandation du mûme magistrat, donna à Rapin la place de grand prévôt de la Connétablie. Durant les états de Rlois de 1388, et avant que le meurtre des Guises fût accompli, Rapin ne craignit pas d'embrasserouvcrtement la cause de la royauté; il conseilla même la résistance, une résistance violente contre les conspirations perpétuelles des Lorrains :

Pete vi vini ferre paraiitem. »

Son dévouement à la royauté le désigna aux persécutions des ligueurs. Un factieux de bas étage, la Morlière, notaire au Cliûlelet et l'un des Seize, désirait sa place : Rapin fut cbassé de Paris pom* estre bon serviteur du roy^ : « de laquelle injustice, ajoute l'Estoile, il se revengea sur le papier par des vers, n'en pouvant avoir autre raison 2. »

On ne sait comment Rapin put rentrer à Paris pour coopérer à la Ménippée. Il a écrit plusieurs harangues; en outre, il est avec Passerat, bien que pour une moindre part, l'auteur des vers répandus dans la Satire,

<< Passerai fut un dieu sous humaine semblance, »

a dit Régnier, dans un de ses sonnets.

L'hyperbole est bien forte, mais elle montre que Passerat jouissait d'une très-grande considération. Né à Troyes, en octobre lo3i, et élevé par un oncle chanoine, il eut une enfance aventureuse. 11 commença ses éludes à Bourges et les acheva à Paris. 11 fut ensuite nommé professeur d'humanités au collège du Plessis. Il se prit d'un goût très-vif pour la philologie. Homme d'esprit en même temps qu'érudit, il se lia intimement avec le maître des requêtes Henri de Mesmes, dans la maison duquel il demeura pendant plus de vingt-neuf années. On a tout un volume des étrennes poétiques que Passerat adressait régulièrement à son protecteur. Une très-courte pièce vaut mieux que tout ce recueil, c'est un joli conte que J. Chénier trouvait avec raison éga. aux meilleui es productions de Clément Marot ^.

Après la mort sanglante de Ramus, à la Saint-Barthélemi, Passerai fut appelé à lui succéder dans sa chaire du Collège royal. Son enseignement eut un grand succès ; beaucoup de membres du Parlement assistaient régulièrement à ses leçons, et il compta Ronsard et Baïf dans son auditoire. Il interrompit ce cours pendant la Ligue, et, n'étant plus payé de ses appointements, il se consola par des études approfondies sur Plante, dont il relut alors le théâtre p?us de quarante fois *.

Ce fut une conviction très-sincère qui lui fît prendre part à la compo-

1 Œuv. lai. et frmiç. de Nicolas Rapin, 1610, in-4°, p. 40.

* L'Estoile, Journal de Henri IV, coll. Petitot, série I, p. 3G8.

^ Discours prono7icé à l'Athénée de Paris, \q 15 décembre 180G, par Marie- Joseph Chénier, p. 29.

* Chevrœana^ t. I, p. 2GG.

sition delà Ménippée, à laquelle il s'était préparé par de nombreuses épigrammes etpar l'étude de Rabelais sur lequel il avait composé un ample commentaire. Goujet affirme qu'il a toujours été sincèrement ennemi des nouvelles opinions et très-attaché à la foi de l'Église catholique '.

On en peut dire autant de l'érudit Florent Chrestien qui avait d'abord été protestant. Fils d'un gentilhomme breton qui fut tour à tour médecin de François I^"" et de Henri II, Florent Chrestien était né à Orléans, en lo40. « II avait, dit de Thou, qui fait un grand éloge de sa culture littéraire, il avait l'esprit noble et élevé. Sa plume, qui ne fut jamais ni servile ni vénale, comme celle de tant d'autres, parut toujours l'interprète de ses sentiments et jamais l'instrument d'une basse complaisance. Peut-être se montra-t-il quelquefois un peu caustique ; mais sa critique causa moins de chagrin à ceux qui en étaient l'objet qu'elle ne les porta à rechercher son amitié ^. »

Ancien serviteur de la maison de Vendôme, Florent Chrestien fut choisi par Jeanne d'Albret elle-même pour veiller à l'éducation de Henri de Navarre. Ce prince se montra peu reconnaissant des soins que lui prodigua son précepteur, et ce fut pur dévouement si Chrestien employa son talent à servir le Béarnais par la part qu'il prit à la Ménippée.

Nous n'avons plus à parler que d'un seul des auteurs de la Ménippée ; mais c'est le plus célèbre, et il se recommande à la postérité par bien d'autres titres que par la composition de laHartingue de M. cVAubray.

Pierre PiTHou, fils d'un avocat distingué delà Champagne, naquit à Troyes,en 1539.11 fut élevé par Turnèbe et Cujas. A vingt-deux ans, en 1560, il se présenta pour être reçu avocat au barreau du Parlement de Paris, dont il suivit les audiences avec la plus studieuse assiduité. Il y fitlaconnaissancedeLoyselqui devint son ami intime. L'annéemèmede son entrée au barreau, il écrivit un excellent commentaire sur la Coutume de Champagne, consacrant ainsi ses premières veilles à son pays natal.

Ce ne fut qu'après un stage de quatre ans qu'il consentit, et seulement sur les vives sollicitations de ses amis, à plaider sa première cause, qui devait être aussi sa dernière ; il la gagna, et bientôt renonça à la plaidoirie, pour se borner à donner des consultations qui étaient extrêmement recherchées.

Au milieu des nombreuses occupations que lui imposait sa brillante clientèle, il trouva encore le temps de composer de savants ouvrages. Le premier qu'il publia parut sous le titre de Mélanges rassemblés à mes heures ferdaes. Ils sont divisés en deux livres et contiennent quarante dissertations sur différentes matières de jurisprudence, de critique et d'histoire. Il y mit la dernière main à Troyes pendant les vacances de l'année 1564, et les dédia à son ami Loysel. Ces mélanges furent reçus avec admiration. Cujas l'en félicita publiquement dans la préface de son édition du Code Théodosien, en 1566. Quelque temps

' Hist. du Collège royal, part. III, p. 1-30.

2 Thuan. Hist., lib. CXVII, § ix ; edit. Lond., in-f°, t. V, p. 643.

LA SATIRE MENIPPliE. 293

après, Pithou lit une découverte importante qu'il communiqua a son ancien maître ; il retrouva la loi llomaine des Visigoths, qui fut si utile au célèbre professeur de Bourges pour son Commentaire sur les fiefs.

C'est grâce à Pierre Pithou que nous pouvons lire les Fables de Phèdre. En 1502 des protestants pillèrent une abbaye calholique; on réussit à sauver quelques manuscrits précieux; dans le nombre se trouvait celui de Phèdre. François Pithou l'acheta ou le reçut en don, et en fit cadeau à Pierre qui sauva Phèdre de l'oubli.

Pithou était calviniste de naissance. A la suite des sévères édits de io67, il fut obligé de quitter Paris, où il ne revint qu'en 1570. Il avait passé les quatre années de son exil àTroyes, employant la plus grande partie de ses loisirs h des délassements poétiques dans lesquels il puisait de douces consolations. Exclu du barreau de sa ville natale à raison de sa croyance religieuse, il se vit appelé par le duc de Bouillon à rédiger les coutumes de Sedan : elles furent en vigueur jusqu'à la Révolution telles que Pithou les conçut.

En 1568, la violence toujours croissante des troubles religieux le força de quitter la ville de ïroyes pour se réfugier à Bâle, où il réunit tous les éléments d'une histoire latine de l'Allemagne depuis Frédéric I". Le célèbre imprimeur Perna ayant consenti à se charger de cette vaste entreprise, Pithou fit mettre sous presse et corrigea luimême la Vie de Frédéric i", écrite en latin par Othon de Friesingen, auteur contemporain. A cette importante publication Pithou fit succéder une excellente édition de l'Histoire de Paul Diacre, d'après un manuscrit de la bibliothèque de l'érudit Basile Amerbach.

Revenu à Paris, à la suite de la paix de Saint-Germain (1570), Pithou fit imprimer et dédia à Cujas quarante-deux novelles des empereurs Théodose le Jeune, Valentinien, Majorien et Anthémius : elles avaient été tirées de la bibliothèque paternelle. En 1572, il fit paraître le premier Uvre des Mémoires des comtes héréditaires de Champagne et de Bne, ensuiiela Généalogie des comtes de Champagne et de Brie, et enfin le Bref Eccueil des évêques de Troyes ; c'étaient quelques parties d'un grand travail, l'histoire de la ville de Troyes, pour lequel Pithou avait réuni de nombreux matériaux, et dont il ne réalisa pas l'exécution.

Tels étaient les travaux dont s'occupa-it le docte et infatigable jurisconsulte, lorsque les cloches funèbres de la Sainl-Barthélemi sonnèrent le signal des meurtres. Pithou était signalé comme un calviniste déterminé ; il n'échappa aux assassins de la Saint-Barthélemi qu'en se sauvant en chemise par une lucarne et en gagnant, à l'aide des toits, le refuge que lui offrit un ami, Nicolas Lefebvre, depuis précepteur de Louis XIII. Sa bibliothèque avait été pillée, et il fut obligé, pendant plus d'une année, de se dérober aux regards.

Pithou abjura le calvinisme dans l'année qui suivit la Sainf-Barthélemi ; et personne, ni parmi les protestants, ni parmiles catlioliques, ne douta de la sincérité de ce changement, tant l'on avait de son

caractère une haute idée. Pithou, désormais à l'abri des alarmes, reprit ses travaux avec une ardeur toute nouvelle. Pour ne les pas interrompre, il refusa le poste de secrétaire d'ambassade avec une charge de conseiller au grand Conseil, que lui offrait Paul de Foix, depuis archevêque de Toulouse, choisi par Charles IX pour aller avec le titre d'ambassadeur extraordinaire remercier les souverains d'Italie et d'Allemagne de la part qu'ils avaient prise à l'élection du duc d'Anjou au trône de Pologne.

Cependant, pour concilier ses devoirs de citoyen avec son goût de l'étude, il accepta des mains du duc d'Uzès le bailliage de Tonnerre, vacant par l'absence forcée de François Pithou, son frère. Il y avait à peine deux ans qu'il exerçait les fonctions de sa paisible et modeste magistrature, lorsqu'il publia le Recueil des ordonnances et règlements du co?n<é de ro/ijîerre, espèce de code d'une clarté et d'une précision encore vantées aujourd'hui.

Pithou fit ensuite publier par son frère, à Bâle, sur les manuscrits de sa bibliothèque, une traduction en latin des novelles grecques de Justinien par le jurisconsulte Julien, et un recueil d'anciens traités relatifs à la géographie. Vers la fin de l'année 1576, il donna une nouvelle édition des Distiques moraux ou Proverbes du grammairien Caton, si populaires au moyen âge, auxquels il joignit quelques ouvrages de morale grecs et latins. Peu après, il publia et enrichit-de notes pleines de goût et d'une saine érudition le Pervigilium Veneris (la Veillée de Vénus) dont il avait trouvé un manuscrit dans la riche bibliothèque de son père. Dès ce moment, il prit rang parmi les plus célèbres humanistes, et surtout parmi les critiques les plus distingués de son temps; et l'on vit Juste Lipse, qui ne le connaissait pas personnellement, lui adresser une série de lettres sur les anciens, et entretenir avec lui une correspondance littéraire fort active.

Dans l'année même où ces ouvrages parurent, Pithou épousa Catherine Paluau, fille de Jean Paluau, secrétaire du roi et conseiller à l'Hôtel de ville de Paris. La nécessité de suffire aux dépenses d'une maison considérable l'obligea de rechercher une clientèle qu'il avait jusque-là négligée. La multitude et l'importance de ses occupations ne l'empêchèrent pas d'imprimer une édition nouvelle des OEuvres de Salvien, qu'il augmenta de commentaires précieux. La préface qu'il mit à la tête de cette nouvelle production est un morceau historique plein d'intérêt, dans lequel il s'efforce de prouver que l'établissement de la monarchie française est dû en grande partie aux évèques. Dans le cours de l'année 1578 il acheva son savant traité Sur la conférence des lois de Moïse avec les lois romaines.

Pithou accepta, en 1580, une place de substitut, qui lui fut offerte par le procureur général Jean de Guesle, son ami. Dès les premiers mois de son installation, il fut chargé d'une affaire qui demandait

toutes ses connaissances sur les lois et tout son zèle pour les intérêts

de l'État. Le pape Grégoire XllI venait de fulminer un bref contre

LA SATIRE MENfPPÉE. 295

Henri ÏII, au sujet de l'ordonnance de i:>79, par laquelle le roi, accueil lant les décrets du concile de Trente relatifs aux dogmes, rejetait ceux qui étaient relatifs à la discipline. Pitliou, chargé de répondre à la bulle pontiticale, publia un mémoire qui déjà faisait pressentir la harangue du président d'Aubray, danslaS(/i«/'cMe?î/]i2^éemaisoùil s'abandonnait trop à une certaine ardeur contre les prérogatives du siège apostolique, qui était chez lui un reste de calvinisme. D'ailleurs, ce mémoire, rédigé avec une rare habileté, produisità Rome la plus vive sensation, et recommanda son auteur à l'attention spéciale de la cour, qui le choisit pour remplir les fonctions de procureur général près la chambre souveraine, tirée du Parlement de Paris, et destinée à rendre la justice en Guyenne jusqu'au rétablissement de la paix dans cette province. Pifhou, dans ces délicates fonctions, rendit des services tellement signalés que Loysel, son ami, ne craint pas de dire qu'il gouverna toute la barque. Après avoir résigné la magistrature suprême, il rentra modestement au barreau, et refusa même une charge rétribuée de substitut du procureur général près le Parlement de Paris.

Pendant la Ligue, Pithou, enfermé à Paris avec sa femme et ses enfants, continua ses travaux d'érudition, malgré le dégoût que lui inspiraient les excès dont il était le témoin. Il ne se montra pas seulement homme d'étude infatigable, mais encore citoyen courageux. A la veille de l'attentat de Jacques Clément, lorsque la Ligue commençait à formuler hautement ses théories régicides, Pithou publia une édition des Capitulaires, et y inscrivit en tôte le nom de Henri III avec une maxime latine, dont le sens était vc que celui qui porte la moindre atteinte à la sacrée sainte majesté du roi, peut sembler justement avoir violé l'image de Dieu même, du souverain roi et dominateur de tous les hommes *. » Ce sont les mêmes idées sur l'inviolabilité royale qui respirent dans le fameux discours de la 3Iénippée que Pithou prête au prévôt des marchands. Par cette harangue, un peu longue peutêtre, quoique généralement rapide et entraînante, quelquefois même éloquente, et comparable, si elle ne lui est supérieure au moins sous certains rapports, au discours démosthénique que du Vair, conseiller au parlement ligueur de Paris et uni à Lemaistre, à Mole, à Marillac, pour défendre la loi salique contre le vote des états généraux, tint, toutes les chambres assemblées, le 28 juin 1503; parcelle harangue, le jurisconsulte patriote changea tout le caractère du pamphlet: à la raillerie, aux brocards, aux sarcasmes, il fit succéder le langage d'une raison ferme et digne ; le tiers état eut un représentant comprenant ses intérêts et ses droits aussi bien que ses devoirs.

Il nous reste à dire un mot d'un autre ouvrage célèbre de Pierre Pilhou : son Traité des libertés de l'Église gallicane. Pithou est le premier qui ait rédigé en série d'articles et comme en formules ce qu'on est convenu de nommer leslibertés de l'Église gallicane; mais jamais l'épiscopat

1 V. Grosley, Vie de Pithou, 1750, in-12, 1. 1, p. 241.

français ne voulut reconnaître ni approuver cette rédaction du légiste; l'assemblée du clergé de 1639 appelait les libertés gallicanes des servitudes plutôt que des libertés, servitutes potiùs quàm Ubertates, et la première édition du livre de Pithou, publiée en 1639, fut supprimée.

Les doctrines de Pierre Pithou furent soutenues chaleureusement par Pierre du Puy. C'est à Pierre Pithou et à Pierre du Puy que l'on fait remonter la chaîne des magistrats et des jurisconsultes qui voulurent plus ou moins, et presque à toutes les époques, soumettre l'Église au pouvoir temporel.

Quoi qu'il en soit de certaines de ses opinions, Pierre Pithou est incontestablement un des hommes qui ont le plus honoré le seizième siècle, et il a mérité le magnifique éloge que son illustre ami de Thou a fait de lui : i( Pithou, dit le grand historien, par un travail assidu et infatigable, avait enrichi son intelligence de tous les trésors du savoir. Les auteurs de l'antiquité grecque et latine, sans en excepter un seul, lui étaient aussi familiers que peut l'être à chacun de nous un livre de choix et d'habitude. Comme on connaît ordinairement les aflaires particulières de sa maison, Pithou connaissait l'histoire de France et celle des nations étrangères : l'ordre des temps, la suite des événements, les guerres et les traités, l'origine des peuples, la succession des familles, les lois des divers royaumes, les mœurs elles coutumes des villes et des provinces, tout cela lui était présent à la fois : ses vastes connaissances, la solidité et la pénétration de son esprit, son expérience des choses de la vie, la justesse de ses décisions en matière de jurisprudence et de politique, le faisaient rechercher dcg particuliers et des hommes d'Élat qui s'instruisaient également par ses conseils. Quoiqu'il se fût volontairement renfermé dans la vie privée et qu'il ne brillât dans le monde que par son mérite, il semblait avoir part au gouvernement et être, sans magistrature, le juge perpétuel, universel de toutes les affaires *. »

Pierre Pithou mourut, le jour anniversaire de sa naissance, à Nogent-sur-Seine, le 1" novembre 1S96, âgé de cinquante-sept ans. Ses derniers mois furent : « 0 roi, ô mon roi, que lu es mal servi ! ô pauvre royaume, que tu es déchiré ^ ! » Accent du cœur, mais cri d'un homme qui avait été trop impressionné d'excès que son imagination se représentait toujours tels qu'il les avait vus.

La manipulation du catholicon d'Espagne.

Pendant qu'on faisoit les préparatifs et eschafTauts au Louvre, ancien temple et habitacle des roys de France, et qu'on attendoit les députez de toutes parts, qui de mois en mois se ren-

1 Histoire de la littérature française, liv. II, cli, vu, § 5.

2 Hist., liv. CV.

doyent i\ petit bruit, sans pompe ny parade ^ de suitte, comme on faisoit anciennement, quand l'orgueil et la corruption de nos pères avoyent introduict le luxe et la superfluité vitieuse, il y avoit en la court dudit Louvre deux charlatans, l'un espagnol ^ et l'aultre lorrain 3, qu'il faisoit merveilleusement bon veoir vanter leurs drogues, et jouer de passe passe tout le long du jour devant tous ceux qui vouloyent les aller veoir sans rien payer. Le charlatan espagnol estoit fort plaisant, et monté sur un petit eschaffaut, jouant des regales ^, et tenant banque, comme on en veoit assez à Venise en la place Sainct-Marc. A son eschaffaut estoit attachée une grande peau de parchemin escrite en plusieurs langues, scellée de cinq ou six sceaux d'or, de plomb, et de cire, avec des filtres en lettres d'or, portans ces mots :

LETTRES DU POUVOIR d'uN ESPAGNOL,

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