FIN GALIMATIAS
ALIAS CATIIOLICON COMPOSÉ,
POUR GUARIP. DES ESCROUELLES ^.
Ce pauvre charlatan ne vivoit que de ce mestier, et se morfondoit fort, combien qu'il fust affublé d'un caban fourré tout pelé; à cause de quoy les pages l'appelloient monsieur de Pelevé; et pour autant que le charlatan espagnol estoit fort bouffon et plaisant, ils l'appelloient monsieur de Plaisance. A k vérité, la drogue de cestuj^-cj'^ estoit souveraine. J'ay veu monsieur d'Aumale comte de Boulongne, qu'elle a guari de la jaunisse saffrannée, dont illanguissoit ^;... plus de dix mille zelez,duhault mal de la corde, et un millier qui s'en alloyent mourir en chartre ^... Monsieur de Mayenne en prend tous les jours dans un posson® de laict d'asnesse, pour guarir du plus desloyal et malin hocquet du monde. Le duc de Savoye en avoit aussi pris pour le guarir de la boulimie ^ et gloutonnerie, mais il revomit tout, le pauvre homme.
1 Médicament fait de poudres composées, du lat. elecfarhan, corrompu de £x>,£iY[j.axàpiov, de £y.),£tY[J.a, choix, mélange.
2 Boîte.
3 Du bas latin scrofella, de scrofula, lequel est formé de scrofa, truie, parce que les porcs sont sujets à une maladie analogue.
* Aumale était couvert de dettes avant la Ligue ; or le jaune était la couleur des débiteurs insolvables ; on peignait de jaune le devant de la maison des banqueroutiers.
s Prison.
6 Un petit pot.
"^ Appétit désordonné, mot à mot, faim de bœuf, de poù:, bœuf, et Xijjié;, faim.
LA SATIRE MENIPPËE. 29!)
Harangue de M. le lieutenant ^
Lisez les livres de Josephe de la Guerre des Juifs ; car c'esf, quasi un mesme faict que le noslre, et jugez si les zélateurs Simon et Jean ont eu plus d'inventions et desguisemens de matières pour faire opiniastrer le pauvre peuple de Jérusalem à mourir de rage de faim, que j'en ay eu pour faire mourir de la mesme mort cent mil âmes dedans ceste ville de Paris, jus ques à faire que les mères ayent mangé leurs enfans, comme ils firent en ceste sacrée cité. Lisez ceste histoire, je vous en prie, et pour cause, et vous trouverez que je n'ay espargné non plus qu'eux les reliques les plus sainctes et ustenciles d'église, que j'ay peu faire fondre pour mes affaires. J'ay cent fois violé mafoy particulièrement jurée à mes amis et parens, pour parvenir à ce que je désire sans en faire semblant, et mon cousin le duc de Lorraine, et le duc de Savoye en sçauroient bien que dire 2, les affaires desquels j'ay tousjours postposées ^ à la cause de l'église gallicane, et à la mienne. Quant à la foy publique, j'ay tousjours estimé que le rang que je tiens m'en dispensoit assez; et les prisonniers que j'ay retenuz ou faict payer ^ rançon contre ma promesse, ou contre la composition par moy faicte avec eux, ne me peuvent rien reprocher, puis que j'en ay absolution. Je ne parleray point des voyages que j'ay faict faire vers le Biarnois ^, pour l'amuser d'un accord où je ne pensay jamais : les plus fins de mon party y ont esté embarquez et n'en ontsenty que la frescheur du rasoir ; et cela ne doibt desplaire à Villeroy*^ qui n'y est allé qu'à la bonne foy, comme pouvez croire. J'en ay bien apasté d'autres'^ qui ne s'en vantent pas, et qui ont traicté pour moy à deux fins, tant pour haster nos amis de nous secourir, que pour amuser nos ennemis à la moustarde ^ ; et si le Biarnois eust voulu croire quelques uns de son Conseil, qui ont quelque grain de Catholicon sur la langue, et
' Le duc de Jlayenne,
2 II avait promis à chacun d'eux de le faire élire roi de France, et il songeait plutôt à le devenir lui-même.
3 Mises après.
* La correction demanderait: ou auxquels j'ai fait payer, s Henri IV.
* Villeroi, seigneur de Neufvillc, habile négociateur, dont l'adresse sut se ménager de bonnes positions sous le règne de plusieurs rois.
"f D'O, surintendant des finances, et le maréchal de Biron. 8 A la bagatelle.
qui ont tousjours crié qu'il ne falloit rien aigrir, de peur de désespérer tout, nous aurions maintenant beau jeu, au lieu que nous voyons que les peuples se sont mis d'eux mesmes à souhaiter ^ et demander la paix, chose que nous debvons tous crainderplus que la mort, et aimeroy cent fois mieulx me faire Turcq ou Juif, avec la bonne grâce et congé de nostre sainct Père-, que de veoir ces hérétiques relaps retourner jouyr de leur bien, que vous et moy possédons à juste tiltre, et de bonne foy par an et jour, voire plus. Hé Dieu, mes amis, que deviendrions nous s'il falloit tout rendre? S'il falloit que je revinsse à mon ancien estât, comment entretiendroy je mon plat^ et mes gardes? Il me fauldroit passer par des secrétaires et thresoriers de l'espargne tous nouveaux, au lieu que les nostres passent par mes mains. Mourons, mourons plus tost que d'en venir là: c'est une belle sépulture que la ruyne d'un si grand royaulme que celuy-cy, soubs lequel il nous faultensepvelir, si nous ne pouvons grimper dessus.
Harangue du sieur de Rieux '■*, sieur de Pierrefonts, pour la noblesse de TUnion.
J'ay bien occasion de vous suivre, monsieur le lieutenant, et faire service à la noble assemblée, à bis ou à blancq, à tort ou à droict, puisque tous les pauvres prestres, moynes et gens de bien, dévots catholiques, m'apportent des chandelles et m'adorent comme un sainct Macabée du temps passé... C'est pourquoy je me donne au plus viste des diables, que si aulcun de mon gouvernement s'ingère à parler de paix, je le courray comme un loup gris. Yive la guerre ! Il n'est que d'en avoir, de quelque part qu'il vienne. Je voy je ne sçais quels desgoustez de nostre noblesse qui parlent de conserver la religion et l'Estat tout ensemble, et que les Espagnols perdront à la fin l'un et l'aultre, si on les laisse faire. Quant à moy, je n'entens poinct tout cela, pourveu que je levé tousjours les tailles et qu'on me paye bien mes appoinctemens. Cependant je courray la
i Souhaiter est formé de la préposition sous, et de l'ancien verbe haitier, rendre joyeux, sain ; d'où l'idée de mettre par ses vœux en joie et en santé.
2 Clément VllI.
3 Mayenne, qui était d'une obésité proverbiale, passait pour aimer la bonne chère.
4 De Rieux était un ancien petit commis aux vivres, voleur de pi'ofession, connu par sa bravoure dans les armées de la Ligue. Il fut attrapé en 1594, dans une de ses courses, par la garnison de Compiègne, et pendu.
LA SATIRE MEiMPPEE. 301
vache et le manant tant que je pourray : et n'y aura paysan, laboureur, ny marchand autour de moy, et à dix lieues à la ronde, qui ne passe par mes mains et qui ne me paye taille ou rançon. Je sçay des inventions pour les faire venir à raison : je leur donne le frontal ^ de corde liée en cordelière ; je les pends par les aisselles ; je leur chauffe les pieds d'une pelle rouge ; je les mets aux fers et aux ceps ; je les enferme en un four, en un coffre percé plein d'eau ; je les pends en chapon rosty ; je les fouette d'estrivieres ; je les sale; je les fais jeusner; je les attache estenduz dedans un van ; bref j'ay mille gentils moyens pour tirer la quinte-essence de leurs bourses et avoir leur substance, pour les rendre belistres à jamais, eux et toute leur race. Que m'en soucie je, pourveu que j'en aye? Qu'on ne me parle poinct là dessus du poinct d'honneur ; je ne sçay que c'est. Il y en a qui se vantent d'estre descenduz de ces vieux chevaliers franeois qui chassèrent les Sarrazins d'Espagne et remirent le roy Pierre en son royaume : les aultres se disent estre de la race de ceux qui allèrent conquérir la Terre Saincte avec sainct Loys ; les aultres, de ceux qui ont remis les papes en leur siège par plusieurs fois, ou qui ont chassé les Anglois de France, et les Bourguignons de la Picardie, ou qui ont passé les monts aux conquestes de Naples et de Milan, que le roy d'Espagne a usurpé sur nous. Il ne me chault de tous ces filtres sans panchartes, ny d'armoiries tymbrées ou non tymbrées; je veux estre villain de quatre races, pourveu que je reçoive tousjours les tailles sans rendre compte. Je n'ay poinct leu les livres, ny les histoires et annales de France, et n'ay que faire de sçavoir s'il estvray qu'il y ayt eu des paladins et chevaliers de la Table ronde, qui ne faisoyent profession que d'honneur et de deffendre leur roy et leur pays, et feussent plustost morts que de recevoir un reproche ou souffrir qu'on eust faict tort à quelqu'un. J'ay ouy conter à ma grand mère, en portant vendre son beurre au marché, qu'il y a eu aultresfois un Gaston de Foix, un comte de Dunois, un la Hire, un Poton ^, un capitaine Bayart, et aultres qui avoyent faict rage pour ce poinct d'honneur et pour acquérir gloire aux François ; mais je me recommande à leurs bonnes grâces pour ce regard ^. J'ay bonne espée et bon pistolet; et n'y a sergent ny prevost des mareschaux qui m'osast adjourner. Advienne
' Proprement, bandeau, ornement du front, et remède qu'on applique sur le front.
^ Poton de Xaintrailles, maréchal de France sous Charles VU. * A ce propos.
qui pourra ! il me suffist d'estre bon catholique ^ : la justice n'est pasfaicte pour les gentilshommes comme moy. Je prendray les vaches et les poules de mon voisin quand il me plaira ; je leveray ses terres, je les renfermeray avec les miennes dedans mon clos, et si n'en oseroit grommeler. Tout sera à ma bienséance ; je ne souffriray point que mes subjects payent de taille, sinon à moy; et vous conseille, messieurs les nobles, d'en faire tous ainsi. Aussi bien n'y a il que les thresoriers et financiers qui s'en engraissent et usent de la substance du peuple comme des choux de leur jardin. Par la mort Dieu ! si je trouve ny sergent, ny recepveur, ny homme de justice faisant exploict sur mes terres sans m'en demander congé, je leur feray manger leur parchemin ; c'est trop enduré : sommes nous pas libres ? Monsieur le lieutenant, ne nous avez vous pas donné liberté de tout faire? Et monsieur le légat ^ nous a il pas mis la bride sur le col pour prendre tout le bien des Politiques ^, tuer et assassiner parens, amis, voisins, père et mère, pourveu qu'y fassions nos affaires et que soyons bons catholiques, sans jamais parler ny de trefve ny de paix ? J'en feray ainsi, et vous prie d'en faire de mesme.
Mais j'ay encore une aultre chose à vous remonstrer, c'est de ne parler plus de ceste loy salique : je ne sçay que c'est, mais le seigneur Diego ^ me Ta donné par mémoire, avec quelques pieces rondes qui me feront grand bien. C'est, en tout cas, qu'il fault aller saccager ces chaperons fourrez de la cour de parlement, qui font les galans et se meslent des affaires d'Estat, oii ils n'ont rien que veoir. Qu'on me les donne un peu à manier 1 Jamais Bussy Le Clerc n'y feit œuvre : si monsieur le légat me commande seulement de leur aller mettre la main sur le collet, il n'y a ny bonnet quarré ny bourlet que je ne fasse voler, s'ils m'eschauffent trop les aureilles, mesmement à ce monsieur Le Maistre et ce Du Vair ^ qui mettent les aultres en train. Que n'y donnez vous ordre, monsieur le lieutenant ?
1 Bon catholique selon l'Espagne, c'est-à-dire dévoué à Philippe II.
2 Le cardinal de Plaisance.
3 Parti qui, écartant la question religieuse, ne demandait, disait-il, que des réformes politiques.
4 Don Diego d'Ybarra, agent de Philippe II .
° Le Maistre était président à la cour et du Vair conseiller. L'un et iautre avaient soutenu énergiquement la loi salique.
LA SATIRE MENIPPËE. 303
Harangue de M. d'Aubray ^ pour le tiers estât ^.
(Attribuée à Pierre Pitliou.)
Par Nostre Dame, messieurs, vous nous l'avez baillé belle. Il n'estoit j;\ besoing que nos curez nous preschassent qu'il falloit nous desbourber et desbourbonner 3. A ce que je voy par vos discours, les pauvresParisiens en ont dans les bottes bien avant, et sera prou '* difficile de les desbourber. Il est désormais temps de nous appercevoir que le faux Catholicon d'Espagne est une drogue qui prend les gens par le nez; et ce n'est pas sans cause que les aultres nations nous appellent caillettes^, puisque, comme pauvres cailles coiffées et trop crédules, les prédicateurs, par leurs caillets ^ enchanteurs, nous ont faict
1 Claude d'Aubray passait pour le chef des Politiques.
2 Dans la première partie de ce discours, d'Aubray démontre qu'au début des guerres de religion il s'est agi, pour le premier duc et le premier cardinal de Guise, d'exclure du gouvernement de l'État les princes du sang, les Montmorency, les Cliâtillon ; que plus tard le second duc et le second cardinal de Guise, et après eux Mayenne, n'ont eu pour objet que de ravir la couronne au dernier Valois et aux Bourbons ; que Philippe II, en nourrissant et en fomentant les divisions chez nous, en encourageant l'un après l'autre tous les partis, et en leur mettant les armes à la main, a fait en réalité une guerre de Trente ans à la France, avec l'argent et les hommes de la France elle-même, et l'a mise ainsi en danger d'être subjuguée ou de perdre ses meilleures provinces. Mayenne, maintenant en querelle ouverte avec le roi d'Espagne, n'a de mobile que l'ambition. Il n'y a plus que les simples et les idiots qui puissent croire que le Lorrain et ses suppôts se proposent la défense et le maintien du catholicisme. Après avoir fait honte aux Parisiens de leur bonhomie et de leur simplicité, d'Aubray essaye de les détacher tout à fait de la Ligue, en présentant le tableau des misères que Paris a essuyées depuis le commencement du siège, et qui commencent à atteindre les autres villes ligueuses. Au nom de l'intérêt privé comme de l'intérêt public, il conjure ses concitoyens de séparer leur cause d(3 celle de Mayenne, de traiter sans lui avec le prince qui est leur roi par la loi la plus ancienne du pays ; prince victorieux et clément, qui respecte leur culte et s'est engagé de l'embrasser; prince, enfin, qui seul peut donner la paix à la France et la replacer à son rang parmi les nations européennes. Le discours se termine par une provocation hardie à la révolte contre l'usurpation de Mayenne.
' Laisser là les Bourbons, c'est-à-dire Henri IV. — Le curé Boucher, prêchant à Notre-Dame, le 12 mai 1593, prit pour texte le mot de 1 Écriture : Eripe nos de luto, et, par une équivoque grossière, dit à son auditoire : « 11 est temps de se desbourber, de se desbourbonner : ce n'est pas à tel boueux que le throsne appartient. »
4 Très.
^ Petites cailles.
^ Filets à prendre les cailles.
donner dans les rets des tyrans, et nous ont, par après, mis en cage, renfermez dedans nos murailles, pour apprendre à chanter. Il fault confesser que nous sommes pris par ce coup, plus serfs et plus esclaves que les chrestiens en Turquie et les juifs en Avignon. Nous n'avons plus de volonté, ny de voix au chapitre. Nous n'avons plus rien de propre, que nous puissions dire : « Cela est mien ; » tout est à vous, messieurs, qui nous tenez le pied sur la gorge et qui remplissez nos maisons de garnisons. Nos privilèges et franchises anciennes sont à vau-l'eau *. Aostre hostel de ville, que j'ay veu estre l'asseuré refuge du secours des roys en leurs urgentes affaires, est à la boucherie ^ : nostre cour de Parlement est nulle; nostre Université devenue sauvage. Mais l'extrémité de nos misères est que, entre tant de malheurs et de nécessitez, il ne nous est pas permis de nous plaindre, ny demander secours ; et fault qu'ayans la mort entre les dents, nous disions que nous nous portons bien, et que sommes trop heureux d'estre malheureux pour si bonne cause.
0 Paris, qui n'es plus Paris, mais une spelunque ^ de bestes farouches, une citadelle d'Espagnols, Wallons et NeapoUtains*, vm asyle et seure retraicte de voleurs, meurtriers et assassinateurs,ne veux tu jamais te ressentir de ta dignité et te soubvenir qui tu as esté, au prix de ce que tu es? Ne veux tu jamais te guarir de ceste phrenesie qui, pour un légitime et gratieux roi. l'a engendré cinquante roytelets et cinquante tyrans? Te voyià aux fers, te voylà en l'inquisition d'Espagne, plus intolérable mille fois et plus dure à supporter aux esprits nez libres et francs, comme sont les François, que les cruelles morts, dont les Espagnols se sçauroient adviser. Tu n'as peu supporter une légère augmentation de tailles et d'offices, et quelques nouveaux edicts qui ne t'importoient nullement ; et tu endures qu'on pille tes maisons, qu'on te rançonne jusques au sang, qu'on emprisonne tes sénateurs, qu'on chasse et bannisse tes bons citoyens et conseillers ; qu'on pende, qu'on massacre tes principaux magistrats : tu le vois, et tu l'endures ; tu ne l'endures pas seulement, mais tu l'approuves et le loues, et n'oserois et ne sçaurois faire aultrement. Tu n'as peu supporter ton roy si débonnaire, si facile, si familier, qui s'estoit rendu comme
i Au val de l'eau.
- Allusion à Charles Boucher, prévôt des marchands. •' Caverne.
* La garnison espagnole, envoyée à Paris par Philippe U, était composée d Espagnols, de Wallons et d'Italiens.
LA SATIRE MENIPPEE. 305
concitoyen et bourgeois de ta ville, qu'il a enrichie, qu'il a embellie de somptueux bastimens, accreue de forts et superbes remparts, ornée de previleges et exemptions bonnorables ; que di je? peu supporter? c'est bien pis : tu Tas chassé de sa ville, de sa maison, de son lict : quoy chassé? tu l'as poursuivy : quoy poursuivy? tu l'as assassiné, canonizé l'assassinateur * et faict des feux de joye de sa mort^ ! Et tu vois maintenant combien ceste mort t'a proufficté ; car elle est cause qu'un aultre ' est monté en sa place, bien plus vigilant, bien plus laborieux, bien plus guerrier, et qui sçaura bien te serrer de plus près, comme tu as à ton dam desjà expérimenté.
Je vous prie, messieurs, s'il est permis de jetter encores ces derniers abbois en liberté, considérons un peu quel bien et que prouffict nous est venu de ceste détestable mort, que nos prescheurs nous faisoyent croire estre le seul et unique moyen pour nous rendre heureux. Mais je ne puis en discourir qu'avec trop de regret de veoir les choses en Testât qu'elles sont, au prix qu'elles estoyenl lors. Ghascun avoit encores, en ce temps là, du bled en son grenier et du vin en sa cave; chascun avoit sa vaisselle d'argent, et sa tapisserie, et ses meubles ; les femmes avoyent encore leur demiceinct *; les rehcques estoyent entières; on n'avoit poinct touché aux joyaux de la couronne; mais maintenant qui se peut vanter d'avoir de quoy vivre pour trois semaines, si ce ne sont les voleurs, qui se sont engraissez de la substance du peuple et qui ont pillé à toutes mains les meubles des presens et des absens? Avons nous pas consommé peu à peu toutes nos provisions, vendu nos meubles, fondu nostre vaisselle, engagé jusques à nos habits pour vivoter bien chetivement? Où sont nos salles et chambres tant bien garnies, tant diaprées et tapissées ? Où sont nos festins et nos tables friandes? Nous voilà reduicts au laict et au fromage blanc, comme les Souysses I Nos banquets sont d'un morceau de vache pour tous metz : bien heureux qui n'a poinct mangé de chair de cheval et de chien, et bien heureux qui a tousjours eu du pain d'avoine, et s'est peu passer de bouillie de son, vendue
t Jacques Clément fut proclamé bienheureux par les Ligueurs.
'^ Le duc de Mayenne fit faire des feux de joie dans tout Paris. Sa cour et lui prirent l'écharpe verte ; les Seize en firent autant : la duchesse de Montpensier avait fait distribuer les écharpes.
3 Henri IV.
* Coinlure d'argent que les dames de Paris avaient été obligées de vendre pendant les misères du siège.
PnosATEuns et poètes du xvi" siècle. 20
au coing des rues, aux lieux qu'on vendoit jadis les friandises de langues, caillettes et pieds de mouton ; et n'a pas tenu à monsieur le légat, et à l'ambassadeur Mendosse \ que n'ayons mangé les os de nos pères, comme font les sauvages de la Nouvelle Espagne.
Peut on se soubvenir de toutes ces choses sans larmes et sans horreur ? Et ceux qui, en leur conscience, sçavent bien qu'ils en sont cause peuvent ils en ouyr parler sans rougir, et sans appréhender la punition que Dieu leur reserve, pourtant de maulx dont ils sont autheurs ? mesmement, quand ils se représenteront les images de tant de pauvres bourgeois qu'ils ont veuz par les rues tumber tous roides morts de faim : les petits enfants mourir à la mammelle de leurs mères allangouries, tirans pour néant et ne trouvans que succer ^ ; les meilleurs habitans et les soldats marcher par la ville, appuyez d'un baston, pasles et foibles, plus blancs et plus ternis qu'images de pierre, ressemblans plus des phantosmes que des hommes. Fut il jamais barbarie ou cruauté pareille à celle que nous avons veue et endurée? fut il jamais tyrannie et domination pareille à celle que nous voyons et endurons? Où est l'honneur de- nostre université ? Où sont les collèges ? Où sont les escholiers ? Où sont les leçons publicques, où l'on accouroit de toutes les parts du monde ? Où sont les religieux estudians aux couvens ? Ils ont pris les armes : les voylà tous soldats desbauchez ! Où sont nos chasses, où sont nos pretieuses relicques ? Les unes sont fondues et mangées ; les aultres sont enfouyes en terre de peur des voleurs et sacrilèges. Où est la révérence qu'on portoit aux gens d'egUse et aux sacrez mystères ? Ghascun maintenant faict une religion à sa guise. Où sont les princes du sang, qui ont tousjours esté personnes sacrées, comme les colomnes et appuis de la couronne et monarchie françoise ? Où sont les pairs de France, qui debvroyent estre icy les premiers pour ouvrir et honnorer les
1 « Le 15 juin de l'an 1590, dom Bernardin de Mendosse, ambassadeur d'Espagne, dit du Puy, se trouva en une assemblée chez monsieur Courtin, conseiller en la cour, où se faisoit une espreuve de pain, où on mesloit de l'avoine. Là cet ambassadeur fit ouverture d'un moyen, sçavoir, de faire passer sous la meule et par le moulin les os des morts qui estoyent au cimetière des Innocens de Paris, pour les réduire en poudre, laquelle trempée et moUifiée avec de l'eau, serviroit à faire du pain, ce qui fut exécuté; et on le nomma le pain de madame de Montpensier, qui en avoit loué l'invention. Cela dura peu, parce que ceux qui en mangèrent moururent.il fut dit lors qu'il avoit esté faict à ce dessein. » (Lestoile.)
2 Ce détail est raconté dans les sermons de Panigarolle. Asti, 1592.
Estais? Tous ces noms ne sont plus que noms de facquins, dont on faict littiere aux chevaux de messieurs d'Espagne et de Lorraine. Où est la majesté et gravité du Parlement, jadis tuteur des roys et médiateur entre le peuple et le prince ? Vous l'avez mené en triomphe h la Bastille, et traisné l'auctorité et la justice captive plus insolemment et plus honteusement que n'eussent faict les Turcqs. Vous avez chassé les meilleurs et n'avez retenu que la racaille passionnée ou de bas courage...
0 que nous eussions esté heureux, si nous eussions esté prins des le lendemain que nous fusmes assiégez ! 0 que nous serions maintenant riches, si nous eussions faict ceste perte ! Mais nous avons bruslé à petit feu, nous avons languy, et si ne sommes pas guaris. Deslors le soldat victorieux eust pillé nos meubles, mais nous avions de l'argent pour les racheter, et, depuis, nous avons mangé nos meubles et nostre argent... Nos relicques seroyent entières, les anciens joyaux de la couronne de nos roys ne seroyent pas fonduz comme ils sont. Nos fauxbourgs seroyent en leur estre et habitez comme ils estoyent, au lieu qu'ils sont ruynez, déserts et abbattuz : nostre ville seroit riche, opulente et peuplée comme elle estoit : nos rentes de l'Hostel de ville nous seroyent payées, au lieu que vous en tirez la mouelle et le plus clair denier : nos fermes des champs seroyent labourées, et en recevrions le revenu, au lieu qu'elles sont abandonnées, désertes et en friche. Nous n'aurions pas veu mourir cinquante mille personnes de faim, d'ennuy et de pauvreté, qui sont morts en trois mois par les rues et dans les hospitaux, sans miséricorde et sans secours. Nous verrions encore nostre Université florissante et fréquentée, au lieu qu'elle est du tout solitaire, ne servant plus qu'aux paysans et aux vaches des villages voisins. Nous verrions nostre Palais remply de gens d'honneur de toutes qualitez, et la salle, et la galerie des Merciers pleines de peuple à toutes heures, au lieu que n'y voyons plus que gens de loisir se pourmener au large, et l'herbe verde qui croist là où les hommes avoyent à peine espace de se remuer. Les boutiques de nos rues seroyent garnies d'artisans, au lieu qu'elles sont vuides et fermées : la presse des charrettes et des coches seroit sur nos ponts, au lieu que, en huict jours, on n'en veoit passer une seule que celle du légat. Nos ports de Grève et de l'Eschole seroyent couverts de balteaux, pleins de bleds, de vins, de foin et de bois. Nos halles et nos marchez seroyent foulez de presse de marchands et de vivres, au lieu qu(^ tout est vuide et vague, et n'avons plus rien qu'à la mercy des
soldats de Sainct-Denys, fort de Gournay *, Ghevreuse et Cor-
beil
Il n'y a ni rodomontade d'Espagne, ni bravacherie neapolitaine, ni mutinerie wallonne, ni fort d'Anthonia ^, ni fort du Temple, ou citadelle dont on nous menace, qui nous puisse empescher de désirer et demander la paix. Nous n'aurons plus ces sangsues d'exacteurs et maletostiers ^ : on ostera ces lourds imposts qu'on a inventez à l'Hostel de ville sur les meubles et marchandises libres, et sur les vivres qui entrent aux bonnes villes, où il se commet mille abus et concussions, dont le prouffict ne revient pas au public, mais à ceux qui manient les deniers et s'en donnent par les joues. Nous n'aurons plus ces chenilles, qui succent et rongent les belles fleurs des jardins de la France, et s'en peignent de diverses couleurs, et, en un moment, de petits verms ^ rampans contre terre deviennent grands papillons volans, peinturez d'or et d'azur. On retranchera le nombre effréné des financiers, qui font leur propre des tailles du peuple, s'accommodent du plus net et plus clair denier, et du reste taillent et cousent à leur volonté, pour en distribuer seulement à ceux de qui ils espèrent recevoir une pareille. Nous n'aurons plus tant de gouverneurs qui font les roytelets, et se vantent d'estre assez riches quand ils ont une toise de rivière à leur commandement. Nous serons exempts de leurs tyrannies et exactions, et ne serons plus subjects aux gardes et sentinelles, où nous perdons la moitié de nostre temps, consumons nostre meilleur aage, et acquérons des catarrhes et maladies qui ruynent nostre santé. Nous aurons un roy qui donnera ordre à tout, et retiendra tous ces tyranneaux en crainte et en debvoir, qui chastiera les violens, punira les refractaires, exterminera les voleurs et pillards, retranchera les aisles aux ambitieux, fera rendre gorge à ces esponges et larrons des deniers publics, fera contenir un chascun aux limites de sa charge et conserver tout le monde en repos et tranquillité. Enfin, nous voulons un roy pour avoir la paix ; mais nous ne voulons pas faire comme les grenouilles, qui, s'ennuyans de leur roy paisible, esleurent la cigogne qui les dévora toutes. Nous de-
1 Dans une île de la Marne.
2 L'orateur a dit auparavant : « Jérusalem avoit le fort d'Anthonia, le temple, le fort de Sion, qui bridoyent le peuple, »
8 Maltôtiers, percepteurs de l'impôt appelé maltôte, du bas latin mala tolta, mauvaise prise»
* Vers.
mandons un roy et chef naturel, non artificiel; un roy desja faict et non à faire; et nous n'en voulons poinct prendre le conseil des Espagnols, nos ennemis invétérés, qui veulent estre nos tuteurs par force, et nous apprendre à croire en Dieu et en la foy chrestienne, en laquelle ils ne sont baptisez et ne la cognoissent que depuis trois jours. Nous ne voulons pour conseillers et medicins ceux de Lorraine, qui de longtemps béent ^ après nostre mort.
Le roy que nous demandons est desjà faict par la nature, né au vray parterre des fleurs de lys de France, jetton droict et verdoyant du tige de sainct Loys ^. Ceux qui parlent d'en faire un aultre se trompent et ne sçauroient en venir à bout. On peut faire des sceptres et des couronnes, mais non pas des rois pour les porter. On peut faire une maison, mais non pas un arbre ou rameau verd : il fault que nature le produise, par espace de temps, du suc et de la mouelle de la terre, qui entretient le tige en sa sève et vigueur. On peut faire une jambe de bois, un bras de fer et un nez d'argent, mais non pas une teste. Aussi pouvons nous faire des mareschaux à la douzaine, des pairs, des secrétaires et conseillers d'Estat, mais de roy poinct : il faut que celuy seul naisse de luy mesme pour avoir vie et valeur. Le borgne Boucher ^ pédant des plus meschans et scelerez *, vous confessera que son œil, esmaillé d'or d'Espagne, ne veoit rien : aussi, un roy électif et artificiel ne nous sçauroit jamais veoir, et seroit non seulement aveugle en nos afl'aires, mais sourd, insensible, et immobile en nos plainctes. C'est pourquoy nous ne voulons ouyr parler ni d'Infante d'Espagne ^ que nous laissons à son père, ni d'archiduc Arnest ^ que nous recommandons aux Turcqs '' et au duc Maurice, ni du duc de Lorraine et de son fils aisné, que nous lairrons manier au duc de Bouillon et à ceux de Strasbourg', ni du duc de Savoye, que nous abandon-
1 Ont la bouche béante, aspirent.
2 Par son père Antoine de Bourbon, Henri IV descendait de Robert, comte de Clermont, sixième fils de saint Louis.
8 Boucher, curé de Saint-Benoît, ligueur violent, avait un œil de verre. Henri IV l'appelait « nostre malstre le Borgne ».
* Scélérats.
s Isabelle, fille de Philippe II.
* La jeune infante avait été promise à, l'archiduc Ernest, dont le peuple prononçait le nom : Arnest ou Harnès.
"> Les Turcs aiment les harnais de cheval : de là ce jeu de mots, qui se trouve encore à, un autre endroit de cette satire.
8 II y avait eu, à Strasbourg, rivalité pour l'élection d'un évêque entre la maison do Bouillon et celle de Lorraine.
nous au sieur de Lesdiguieres, qui ne luy aide gueres ': celuy là se doibt contenter de nous avoir soubstrait le marquisat de Saluées par fraude et trahison, en danger de le rendre bientost au double, si nous avons un peu de temps pour prendre haleine... Vrayement, si nous n'avions plus du sang de ceste noble famille royale, ou que nous feussions un royaume d'élections, comme en Polongne ou en Hongrie, je ne di pas qu'il n'y fallust entendre; mais ayans, de temps immémorial, ceste louable loy, qui est la première et la plus ancienne loy de nature, que le fils succède au père, et les plus proches parens en degré de consanguinité à leurs plus proches de la mesme ligne et famille ; et ayans un si brave et généreux prince en ce degré, sans controverse ni dispute, qu'il soit le vray, naturel et légitime héritier et plus habile à succéder à la couronne, il n'y a plus lieu d'élection, et fault accepter avec joye et allégresse ce grand roy que Dieu nous envoyé, qui n'a que faire de nostre aide pour l'estre et qui l'est desjà sans nous, et le sera encore malgré nous, si nous l'en voulons empescher... En un mot, nous voulons que monsieur le lieutenant sache que nous recognoissons pour nostre vrai roy légitime, naturel, et souverain seigneur, Henri de Bourbon, ci devant roy de Navarre. C'est luy seul que, par mille bonnes raisons, nous recognoissons estre capable de soustenir l'Estat de France et la grandeur de la réputation des François ; luy seul, qui peut nous relever de nostre cheute, qui peut remettre la couronne en sa première splendeur et nous donner la paix. C'est luy seul, et non aultre, qui peut, comme un Hercules naturel, né en Gaule, deffaire ces monstres hideux qui rendent toute la France horrible et espouvantable à ses propres enfans. C'est luy seul, et non aultre, qui exterminera ces petits demi roys de Bretaigne, de Languedoc, de Provence, de Lyonnois, de Bourgongne et de Champagne ; qui dissipera ces ducs de Normandie, de Berry et Solongne, de Rheims et de Soissons ; tous ces phantosmes s'esvanouiront au lustre de sa présence, quand il se sera sis ^ au throsne de ses majeurs, en son hct de justice, qui l'attend en son palais royal.
Allons, allons doncques, mes amis, tous d'une voix luy demander la paix. Il n'y a paix si inique qui ne vaille mieux qu'une tresjuste guerre... Que tardons nous à chasser ces fascheux hostes, maupiteux ^ bourgeois, insolens animaux, qui dévorent
1 Jeu de mots.
2 Remarquez 5e seoir pour s'asseoir.
3 Impitoyable, sans pitié.
LA SATIRE MÉNIPPÉli:. 3H
nostre substance et nos biens comme sauterelles? Ne sommes nous poinct las de fournir à ces harpies?... Allons, messieurs les agcns et ambassadeurs d'Espagne, nous sommes las de vous servir de gladiateurs à oultrance, et nous entretuer pour vous donner du plaisir. Allons, messieurs de Lorraine, nous vous tenons pour phantosmes de protection, sangsues du sang des princes de France, qui n'avez ne force ne vertu. Que monsieur le lieutenant ne pense pas nous empescber ou retarder par ses menaces. Nous luy disons hault et clair, et à vous tous, messieurs ses cousins et alliés, que nous sommes François, et allons, avec les François, exposer nostre vie et ce qui nous reste de bien, pour assister nostre roy, qui vous rangera bientost à la mesme recognoissance par force ou par bon conseil, que Dieu vous inspirera, si en estes dignes. J'ay dict.
La procession de la Ligue.
Monsieur le duc de Mayenne, lieutenant de l'Estat et couronne de France, le duc de Guise, le connestable d'Aumale, le comte de Chaligny, princes lorrains et les autres députés d'Espagne, Flandres, Naples et autres villes de l'union, estant assemblez à Paris, pour se trouver aux Estats convoquez au dixiesme febvrier 1593, voulurent que, devant que commencer un si sainct œuvre, fust falcte une procession pareille à celle qui fut jouée en la présence de monsieur le cardinal de Cayetan. Ce qui fut aussitost dict, aussitost faict : car monsieur Roze, nagueres evesque de Senlis, et maintenant grand maistre du collège de Navarre, et recteur de l'Université, fit le lendemain dresser l'appareil et les personnages par son plus ancien bedeau.
La procession fut telle : ledict recteur Roze, quittant sa capeluche rectorale, prist sa robe de maistre ez arts avec le camail et le roquet, et un hausse-col dessus ; la barbe et la teste rasée tout de fraiz, l'espée au costé, et une pertuisane sur l'espaule. Les curés Amilton, Boucher et Lincestre, un petit plus bizarrement armé, faisoyent le premier rang, et devant eux marchoyent trois moynetons et novices, leurs robbes troussées, ayans chascun le casque en teste dessoubs leurs capuchons, et une rondache pendue au col, où estoyent peinctes les armoiries et devises desdicts seigneurs. Maistre Julian Pelletier, curé de Saint-Jacques, marchoit à costé, tantost devant, tantost derrière, habillé de violet en gendarme scholastique, la couronne et la barbe faicte de fraiz, une brigandine sur le dos, avec l'espée et le poignard,
et une hallebarde sur l'espaule gauche en forme de sergent de bande, qui suoit, poussoit et haletoit, pour mettre chascun en rang et ordonnance.
Puis suyvoient, de trois en trois, cinquante ou soixante religieux, tant cordeliers que jacobins, carmes, capuchins, minimes, bonshommes, feuillants, et autres, tous couverts avec leurs capuchons et habits, agrafez, armez à l'antique. Entre aultres il y avoit six capuchins ayans chascun un morion en teste, et audessus une plume de coq, revêtuz de cottes de mailles, l'espée ceinte au costé par dessus leurs habits, l'un portant une lance, l'aultre une croix, l'un un espieu, l'autre une harquebuse, et l'aultre une arbaleste, le tout rouillé, par humilité catholique. Les aultres presque tous avoyent des piques qu'ils bransloyent souvent, par faulte de meilleur passe-temps, horsmis un feuillant boiteux qui, armé tout à crud, se faisoit faire place avec une espée à deux mains, et une hache d'armes à sa ceinture, son bréviaire pendu par derrière, et le faisoit bon veoir sur un pied faisant le moulinet devant les dames,
A la queue, il y avoit trois minimes, tous d'une parure, sçavoir est, ayans sur leurs habits chascun un plastron à corroyés et le derrière descouvert, la salade en teste, l'espée et pistolet à la ceinture, et chascun une harquebuse à croc sans fourchette. Derrière estoit le prieur des jacobins en fort bon poinct, traisnant une halebarde gauchere, et armé à la légère en morte-paye ; je n'y veys ni chartreux ni celestins, qui s'estoyent excusez sur le commerce. Mais tout cela marchoit en moult belle ordonnance, et sembloyent les anciens cranequiniers de France. Ils voulurent en passant faire une salve, ou escoupetterie; mais le legat leur deffendit, de peur qu'il ne luy mesadvinst, ou à quelqu'un des siens, comme au cardinal Cayetan.
Après ces beats pères marchoyent les quatre mendians, qui avoyent multiplié en plusieurs ordres tant ecclésiastiques que séculiers; puis les paroisses; puis les Seize, quatre à quatre, reduicts au nombre des apostres et habillés de mesme, comme on les joue à la Feste-Dieu. Après eux marchoyent les prevosts des marchands et eschevins, bigarrez de diverses couleurs, puis la cour de parlement telle quelle ; les gardes italiennes, espagnoles et wallonnes de monsieur le lieutenant, puis les cent gentilshommes de fraiz graduez par la saincte union, et après eux quelques vétérinaires de la confrérie de Sainct-Éloy. Suivoyent après monsieur de Lyon tout doulcement, le cardinal de Pellevé tout bassement, et après eux monsieur le legat, inmy miroir de
parfaicte beauté, et devant luy marchoit le doyen de Sorbonne, avec la croix où pendoyent les bulles du pouvoir.
Item venoit madame de Nemours représentant la royne-mere ou grande-mere du roy futur, et luy portoit la queue mademoiselle de la Rue, fille de noble et discrette personne monsieur de la Rue, ci-devant tailleur d'habits sur le pont Sainct-Michel, et maintenant un des cent gentilshommes et conseillers d'Estat de l'union, et la suivoyent madame la douairière de Montpensier, avec son escharpe verte fort sale d'usage, et madame la lieutenante de l'Estat et couronne de France, suyvie de mesdames de Belin et de Bussy le Clerc.
Alors s'avançoit et faisoit veoir monsieur le lieutenant et devant luy deux massiers fourrez d'hermine, et à ses flancs deux Wallons portans hoquetons noirs, tout parsemez de croix de Lorraine rouges, ayans devant et derrière une devise en broderie, dont le corps representoit l'histoire de Phaëton, et estoit le mot :