‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 14 sur 67 · IN MAGNIS VOLUISSE SAT EST · texte numérisé non relu

IN MAGNIS VOLUISSE SAT EST

Arrivez qu'ils furent tous en ceste équipage en la chapelle de Bourbon, monsieur le recteur Roze, quittant son hausse-col, son espée et pertuisane, monta en chaire, oii ayant prouvé par bons et authentiques passages, que c'estoit à ce coup que tout iroit bien, proposa un bel expédient pour mettre fin à la guerre dans six mois pour le plus tard, ratiocinant ainsi : En France, il y a dix-sept cent mille clochers, dont Paris n'est compté que pour un : qu'on prenne de chacun clocher un homme catholique, soldoyé aux despens de la paroisse, et que les deniers soyent maniez par les docteurs en théologie, ou pour le moins graduez nommez ; nous ferons douze cent mille combattans, et cinq cent mille pionniers. Alors tous les assistans furent veuz tressaillir de joye, et s'escrier : « 0 coup du ciell... »

Après que l'assemblée fut entrée bien avant dedans la grande sale, tous les députés ayans pris place, monsieur le lieutenant commença à parler en ceste façon, avec un grand silence et attention de messieurs des Estais...

Après tous ces écrivains qui se sont principalement occupés de Henri IV, faisons un peu paraître le héros lui-même : lui aussi a ses litres littéraires, et son style ne déparera pas celui de ses historiens et de ses apologistes.

On n'attend pas ici la vie de Henri IV. Quelques mots de détails biographiques suffiront.

Henri de Bourbon, prince de Béarn, roi do Navarre, en 1S72, roi de France et de Navarre, sous le nom de Henri IV, en 1589, naquit à Pau, dans la nuit du 13 au 14 décembre 1333, et fut assassiné à Paris le 14 mai 1610.

On le sait, Henri d'Albret, grand-père du jeune prince, qui se plaisait, dit-on, à voir dans cet enfant le futur vengeur des outrages que sa maison avait reçus des Espagnols, voulut qu'on l'élevât au milieu des jeunes pâtres des montagnes, qu'on l'habillât, qu'on le nourrît comme eux, et qu'il partageât tous leurs rudes exercices. On ne soigna pas uniquement en lui les qualités physiques. Deux habiles précepteurs, la Gaucherie et Florent Chrestien, furent chargés par sa mère de cultiver son intelligence.

Il fut placé de très-bonne heure par son père au collège de Navarre, l'un des collèges de Paris, où il se trouva le condisciple du duc d'Anjou, plus tard Henri III, et du duc de Guise. Là son esprit reçut une culture soignée et variée. Le savant helléniste la Gaucherie lui inspira du goût pour la langue grecque, dans laquelle il paraît avoir fait de rapides progrès. A dix ans, il avait pris pour devise : "H vix.àv, îî àTroôaveîv (ou vaincre ou mourir). Sous la direction de Florent Chrestien, il devint bon latiniste. Casaubon avait vu une traduction des Commentaires de César, faite par Henri au temps de sa jeunesse et écrite tout entière de sa main. A l'étude des anciens il joignit la lecture des meilleurs écrivains modernes ; Amyot avait pour lui un charme particulièrement vif, surtout comme traducteur de Plutarque. Plutarque, on le sait, était la lecture favorite de Henri IV; tous les contemporains ont parlé de son admiration pour le philosophe de Chéronée, mais elle éclate surtout dans une lettre inédite jusqu'à ces derniers temps et que nous donnons plus loin. Nous ne savons où Scaliger a trouvé que Henri IV n'était pas capable de lire, non plus que de fe?uV gravité. Ce n'est pas moins un fait constant qu'il aimait à se tenir au courant des

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nouveautés liltéraircs. C'est ainsi qu'il se faisait lire par du Perron, deux heures avant son sommeil, une traduction de VAinadis, qui venait de paraître, et par Bellegardeet'Bassompierre, pendant les insomnies que lui causait la goutte, le romande l'Astrce, tout nouvellement publié par d'Urfé.

C'est ainsi que l'étude et la nature réunies firent de lui « le mieux disant prince de son temps' », selon les termes des auteurs de l'époque. Pour être persuadé que cet éloge est la pure expression de la vérité, il n'y a qu'à ouvrir le Recueil des lettres jnissives, dont la publication, commencée en 1843, sous les auspices de Villemain, par Berger de Xivrey, est arrivée au VI° volume, mais est loin d'être achevée.

La correspondance de Henri IV nous le montre dans les fortunes les plus diverses : d'abord chef de parti; puis roi reconnu par une moitié delà France, et combattu par l'autre; enfin monarque vainqueur et législateur chéri universellement. Cette correspondance est à la fois militaire, politique, diplomatique, personnelle. « C'est, dit très-bien Poirson, l'histoire du temps, souvent écrite en détail, toujours indiquée par celui même qui l'a faite : c'est en môme temps sa biographie comme homme. — La partie de sa correspondance qui chez lui peint l'homme, dit le même historien, offre constamment l'un des modèles les plus parfaits delà spontanéité et, à de fréquents moments, mais tous courts, le chef-d'œuvre de la noblesse morale, de la facilité, du naturel, de la vivacité d'esprit ^. »

Ce recueil intéresse constamment. « On se tromperait cependant, dit Sainte-Beuve, si on entamait cette lecture dans une pensée d'agrément littéraire : c'est avant tout un livre d'étude et une vaste source de renseignements pour l'histoire; la grâce, la galanterie, la gentillesse d'esprit, qui se rattachent à bon droit au souvenir de Henri IV, n'y sont qu'incidentes et clair-semées. Mais on y suit dans toutes ses traverses et ses épines cette vie laborieuse, morcelée, toujours en lutte, et qui n'eut que de rares éclaircies de soleil. Les lettres de Henri IV, quand c'est lui qui les fait, sont en général courtes, pressées, comme de quelqu'un qui monte à cheval ou qui en descend '. n

L'abbé Brizard qui avait formé, au dix-huitième siècle, le projet d'une publication étendue de lettres authentiques de Henri IV, disait avec justesse : « On a lieu de s'étonner de la multitude de lettres qui existent de sa main, et comment ce prince, qui a mené une vie si active et si agitée, a pu trouver des moments pour tant écrire*. » Henri IV a certainement écrit de sa main ou dicté une quantité effrayante de let-

1 Mercure français, année 1606.

2 Histoire du règne de Henri IV, liv. VI, ch. ix, § 2, sect. 3. * Henui IV ÉCRIVAIN, Causer., tome compléni.

'» De l'amour de Henri IV pour les lettres. Paris, 1786, in-18.

très, mais un grand nombre aussi, il le faut dire, appartiennent à divers secrétaires. Roi de Navarre ou roi de France, Henri, cela est constant, employa toujours des secrétaires, mais ceux dont il se servit, devenu roi de France, furent très-différents des premiers. « Alors, dit B. de Xivrey, les secrétaires gascons du prince béarnais sont remplacés par les secrétaires du feu roi : Potier, Ruzé, Revol, formés de longue main au ton delà cour et au langage des grandes affaires. De ses premiers secrétaires, il conserve Pierre Forget, admiré des contemporains pour l'ampleur de son style nombreux, pour l'énergie touchante, la souplesse persuasive d'une rédaction qu'il savait si bien adapter aux exigences de la situation de son maître. » « Tout ce qui venoit, dit Pierre Mathieu, de la belle et riche plume de Forget, son secrétaire, étoit rare et excellent.» Le même hislorien dit ailleurs : «Le style des lettres du roy, au commencement de ce règne, étoit accommodé au temps et à la nécessité de ses affaires ; il a été retenu du depuis à l'égal de la majesté de cette couronne, et cela s'est vu aux lettres de la façon de Villeroy. »

Si Henri n'écrivit ni ne dicta pas toujours ses lettres et ses dépêches, toujours il les inspira. « Telle est, dans cette correspondance, dit encore l'éditeur des Lettres missives, l'influence vraiment monarchique de Henri IV avant et depuis son avènement au trône de France, qu'il communique à ses secrétaires non-seulement ses vaes, mais jusqu'aux formes de son style et de son langage, même dans des lettres où l'on serait loin de s'attendre à retrouver les vives traces de sa brillante inspiration ^ »

Les lettres que nous avons choisies pour modèles portent, croyonsnous, le cachet le plus authentique du Béarnais. Nous aurions bien voulu donner déplus amples extraits de cette grande autobiographie littéraire. Il est une lettre, que nous avons tenu à citer, malgré sa longueur, c'est la fameuse Lettre aux trois Estais de ce royaume, du 4 mars 1389, dont l'historien Pierre Mathieu a dit ^ : « Je n'ai rien vu imprimé en ce siècle, et rien ne s'est fait au delà, à mon advis, d'un jugement plus clair, de paroles plus belles, d'un ordre plus parfaict. » En effet, ce n'est plus ici seulement un superbe style épistolaire, c'est de la haute éloquence: écrite ou parlée, Henri IV en donne souvent d'admirables exemples; car Henri IV ne fut pas seulement un merveilleux épistolier. Nous possédons de ce roi un certain nombre de discours dans les genres les plus différents, incontestablement composés par lui, qui, tous, nous font voir dans ce prince un orateur accompli : allocutions de guerre, comme celles de Coutras et d'ivry, ou harangues, au nombre de douze ou treize, adressées à l'assemblée des notables, à des parlements, à des chambres des comptes, à des corps de ville, à des députés du clergé. « Ces harangues, dit Sainte-

' Avertissement du t. III du Recueil des lettres tiiissives, p. v. ' Préface du t. I", p. xxix.

Beiive, sont vives classez courtes, animées de certains mots saillants qu'on retient et qui sont la signature de celui qui les a prononcées. On perdrait sa peine d'y chercher l'application des règles de la rhétorique ancienne et d'y vouloir vérifier les partitions oratoires. Il n'y a pas de plan : Henri IV, comme Montaigne, sait mieux ce qu'il dit que ce qu'il va dire. S'il est orateur, il l'est le plus souvent à l'improviste. Tantôt c'est dans le jardin des Tuileries (en décembre 1605) qu'il reçoit l'archevêque de Vienne, Pierre de Villars, qui vient lui apporter les doléances du clergé, et il lui répond avec nerf et à-propos sur un sujet dont il est plein ; tantôt c'est au moment où il est à jouer avec ses enfants dans la grande salle de Saint-Germain (3 novembre 1399) qu'il voit entrer les députés du parlement de Bordeaux, et il va à eux en leur disant : « Ne trouvez vous point estrange de me voir ici folastrer avec ces petits enfans ? Je sçais faire les enfans et deffaire les hommes. Je viens de faire le fol avec mes enfans, je vais maintenant faire le sage avec vous et vous donner audience ^ » Et comme il s'agit de l'édit de Nantes sur lequel on essaye de le chapitrer, il les remet en peu de mots au pas et à la raison. Il faut donc prendre ces harangues pour de simples paroles assez exactement recueillies, où le maître (car Henri IV en est un) dit à sa manière à ceux dont il a besoin et qui lui résistent, qui lui viennent faire remonti'ance, des vérités parfois rudes, mais qu'il sait égayer d'un geste ou d'un sourire. Toutes ces harangues à des parlements sont d'un roi qui ne badine pas ou qui ne badine qu'en paroles, qui ordonne, et qui a l'épée au côté. Louis XIV, s'adressant à son parlement, n'était pas tendre et le réduisait strictement à l'obéissance ; Henri IV est un roi plus parlant et moins majestueux, mais il mène également son monde et le fait obéir. Il a le pouvoir absolu plus agréable, voilà tout. Aux députés du clergé qui viennent de lui faire, et non sans arrière-pensée, un assez triste tableau de l'Église de France, il répond (28 septembre 1S98) :

« A la vérité, je recognois que ce que vous m'avez dit est véritable. Je ne suis point autheur des nominations ; les maux estoient introduicts auparavant que je fusse venu. Pendant la guerre, j'ay couru où le feu estoit plus allumé, pour l'estouffer ; maintenant que la paix est revenue, je feray ce que je dois faire en temps de paix. Je sais que la Religion et la Justice sont les colomnes et les fondemens de ce royaume, qui se conserve de justice et de pieté ; et quand elles n'y seroyent, je les y voudrois establir, mais pied à pied, comme je feray en toutes choses. Je feray en sorte, Dieu aidant, que l'Eglise sera aussi bien qu'elle estoit il y a centans ; j'espère en descharger ma conscience, et vous donner contentement. Cela se fera petit à petit : Paris ne fut pas fait en im jour. Faites par vos bons exemples que le peuple soit autant excité à bien faire, comme il en a esté précédemment esloigné. Vous m'avez exhortéde moji debvoir,je vous exhorte du vosire. Faiso7is bien, vous et moy : allez par U7i chemin, et moy par l'aultre; et sinous nous re7ico7itrons,ce sera bîe7itost faict. Mes prédécesseurs vous ont donné des paroles avec beaucoup d'apparat, et moy, avec jaquette

» Hist. de F7\, liv. VIII.

grise, je vous donneray leseffects.Je n'ay qu'une jaquette grise, je suis gris par le dehors, mais tout doré au dedans. »

El s'il parle en des termes si hauts au clergé, il saura bientôt parler non moins ferme à messieurs de son parlement de Paris venant lui faire, Achille de Harlay en tête, des remontrances sur le rétablissement des Jésuites. Cette dernière réponse, du 24 décembre 1603, a même « les proportions d'un discours proprement dit, serré déraisons et semé d'un bout à l'autre de traits vifs et graves^ »

Henri IV était éloquent dans de simples improvisations, dans des entretiens familiers, comme dans les circonstances solennelles. Dans le vaste recueil des lettres missives de Henri IV, publié par Berger de Xivrey, qui, avec grande raison, ne s'est pas tenu scrupuleusement au titre adopté par lui, ces improvisations sont peut-être les pièces les plus saillantes. Nulle part, on l'a déjà dit, le génie du Béarnais ne ressort avec plus de vérité et d'éclat. Là se vérifie surtout cette faculté supérieure dont il était doué et que d'Aubigné définit « une promptitude et vivacité miraculeuse et par delà le commun ». On y voit vivement que le premier des Bourbons était bien « le plus rusé et madré prince qui fût au monde », comme l'a encore appelé d'Aubigné. On y retrouve, ainsi que dans plusieurs des lettres, ce caract(;!re <( un peu moqueur et gausseur » dont parlait l'envoyé de Savoie*. On y voit surtout combien Henri était habile à gagner les esprits.

Ce talent éclate d'une manière particulière dans un entretien qui a été récemment mis au jour, et dont nous citerons un passage, malgré l'extrême négligence du style. Celui qui parle est Daniel Chamier, ministre calviniste du Daupliiné, qui a joué un grand rôle parmi les protestants ses contemporains, a laissé une œuvre d'ardente polémique contre l'Église romaine, la Panstratie catholique, et, homme d'action comme de plume, est mort un épieu à la main, d'un coup de canon, sur les remparts de Montaubanattaquépar l'armée de Louis XIII .

« II me dit, quant aux disputes, qu'il ne les trouvoit pas mauvaises, encore qu'il ne les trouvast pas bonnes, mais qu'il ne vouloit pas les empescher ; qu'on pouvoit toutesfois dire les choses doucement, mesme qu'il ne trouvoit pas bon que nous nommassions les Papistes, que nous pouvions les appeller Romains, ou de la religion romaine, ou nos adversaires. Je dis qu'ils nous appelloient ordinairement hérétiques, calvinistes, et il dit que c'estoit par abus et que nous le prenions comme si on parloit de nous brusler. Me dit qu'il voudroit avoir perdu un bras et pouvoir reunir ses subjets en une mesme croyance. Je dis que c'estoit un désir digne de luy, et que tous les gens de bien prieroient Dieu qu'il luy en fist la grâce. A ce propos ildit qu'il falloit qu'un chascun l'y aydàt, et qu'il avoit envie d'assembler un concile pour cet eflfet. Je dis que ce seroit la plus grande de toutes ses oeuvres. Il me dit qu'il falloit que nous l'aydassions. Je repondis

1 Berger de Xivrey.

« Mss. Colbert, Bibl. nation. la-fol., t. XVIII.

que j'osois l'assurer que tous les pasteurs y apporteroient tout ce qui seroit en eux, comme ils avoient fait autrefois au colloque de Poissy. Lors il s'adressa à moi et dit que je luy aydasse. Je dis que j'y pouvois peu, mais que je serois marry de n'y apporter tout ce qui seroit en moy. Lors il dit que j'y pouvois beaucoup, et se jeta sur mes louanges^ et dit qu'il avoit pensé à me faire du bien, à me donner une pension, et en avoit parlé à M. de Bouillon ; mais qu'il ne l'avoit point voulu faire pour cette année, car]il vouloit, premièrement, veoir comment je le servirois en la prochaine assemblée, qu'il accorderoit dans quatre ou cinq mois ; et laquelle il eust desjà accordée, mais qu'il a vu qu'il y a des fous encore parmi nous. Et sur cela se plaignit de M., Renaud, de ce qu'il avoit escript en Allemagne, et des paroles qu'il avoit dictes : qu'il gagnoit les hommes de nostre party en leur donnant des pensions, et qu'il vouloit que je lui fusse tesmoin comme il n'en estoit rien ; que de telles paroles l'offensoient fort i. «

A propos de cette conversation, on a justement fait remarquer avec quelle habileté raffinée le madré Béarnais, passé maître en l'art de séduire, fait miroiter la perspective d'une pension aux yeux de son interlocuteur, en ayant grand soin de protester de la pureté de ses intentions et de manifester sa colère contre ceux qui l'accusaient de gagner les gens et parlaient de ses 'pensionnaires ^.

Le goût du roi pour les lettres était bien connu de ses contemporains ; aussi tous les ouvrages importants publiés de son temps lui furent-ils dédiés. Ce ne fut pas inutilement pour les auteurs. Henri IV combla de ses bienfaits et de ses encouragements les érudits, les hommes de lettres, les savants, et pourvut à leurs besoins en leur distribuant des emplois, des gratifications, des pensions, des bénéfices. Bertaud, évêquedeSéez, admis à sa familiarité, témoigne que tout homme en France qui se recommandait par un mérite solide, et surtout qui s'était fait un nom dans les lettres, avait droit à sa faveur '. Parmi tous ceux que ce monarque protégea et honora, il suffit de citer de Thou, Fauchet, Pierre Matthieu, Palma Cayet, Casaubon, les deux frères Sponde, d'Ossat, Desportes, Berlaud, Fenouillet, Coeffeteau, Régnier, enfin Malherbe auquel le Béarnais permit de dégasconner la cour et en même temps d'en bannir les affectations et les mignardises italiennes. Nous pourrions ajouter saint François de Sales, pour lequel il avait une si respectueuse estime, et qu'il désirait tant fixer auprès de lui. Il favorisa également les savants, comme Viète et Aleaume. Ses bienfaits s'étendirent jusque sur les hommes de mérite étrangers, comme Grotius, Juste Lipse, Baudius.

Henri IV ne se contenta pas de protéger individuellement les hommes de lettres. Dans les dix ans de paix continue auxquels il se condamna en maîtrisant tous ses goûts belliqueux, il servit puissamment la littérature et la science par d'utiles améliorations et par des institutions durables. Il transforma la bibhothèque royale, qu'il rendit pu-

* Voyage médit de Daniel Charnier à la cour, en 1G07.

2 Henri IV et le ministre Daniel Charnier, par M. Charles Read, 185*.

3 Mercure français, année 1G09.

blique et fit transférer en 1593 à Paris, de Fontainebleau où elle était depuis François P"", après avoir été placée d'abord au vieux Louvre, ensuite à Blois. Il donna les soins les plus éclairés à l'instruction publique, que les guerres civiles avaient presque anéantie; il rétablit l'enseignement dans l'Université de Paris, qu'il réforma et réorganisa; fonda le CoUége royal de France^ et y institua un enseignement encyclopédique; renouvela celui delà théologie où de déplorable abus s'étaient introduits durant la Ligue pendant laquelle on avait voulu s'en faire un instrument de lutte et de parti ; enfin il estitua aux études des édifices qui leur étaient autrefois consacrés et rétablit par toute la France de nouvelles chaires.

Voilà des titres bien suffisants pour qu'une belle place soit assurée désormais à Henri IV dans l'histoire de la littérature française.

Lettre aux trois Estats du royaume.

Je sçais bien qu'en leurs cahiers, vous leur avés peu commander d'insérer ceste générale maxime, qu'il ne fault qu'une religion en un royaulme et que le fondement d'un estât est la pieté, qui ne peut estre partout où Dieu est diversement servi. Je l'advoue, il est ainsi ; et, à mon très-grand -regret, je vois force gens qui se plaignent de cela, peu qui y veulent remédier. Or je me suis tousjours offert à la raison, et m'y offre encore. Que l'on prenne les voyes accoustumées en telles choses. S'il y en a d'extraordinaires, que l'on en cherche ; et moy, et tous ceulx de la religion, nous songerons tousjours à ce que décernera ung concile libre. C'est le vray chemin ; c'est celuy seul que de tout temps on a practiqué. Soubs celuy-là nous passerons condemnation. Mais de croire qu'à coups d'espée cela se puisse obtenir de nous, j'estime devant Dieu que c'est une chose impossible. Et de faict, l'événement le monstre bien.

11 ne fault pas que je sois long sur ce propos, car c'est une matière, desjà disputée. On m'a souvent sommé de changer de religion. Mais comment ? la dague à la gorge. Quand je n'eusse poinct eu de respect à ma conscience, celuy de mon honneur m'en eust empesché par manière de dire. Qui ouït jamais parler que l'on voulust tuer ung Turc, ung payen naturel, le tuer, dis-je, pour sa religion, devant que d'essayer de le convertir. Encore estimé-je que le plus grand de mes ennemis ne me pense pas plus esloigné de la crainte et de la cognoissance de Dieu, qu'un Turc ; et cependant on est plus severe contre moy que l'on ne seroit contre ce barbare.

Que diroient de moy les plus affectionnez à la religion catho-

que, si, après avoir vescu jusqu'à trente ans d'une sorte, ils me voyoient subitement changer ma religion, soubs l'espérance d'ung royaume ? Que diroient ceuix qui m'ont veu et esprouvé courageux, si, honteusement, je quittois, par la peur, la façon de laquelle j'ay servi Dieu dès le jour de ma naissance ? Voylà des raisons qui touchent l'honneur du monde. Mais, au fond, quelle conscience? Avoir esté nourri, instruict et eslevé dans une profession de foy ; et sans ouyr et sans parler, tout d'un coup, se jetter de l'aultre costé ? Non, messieurs, ce ne sera jamais le roy de Navarre, y eust il trente couronnes à gagner. Tant s'en fault qu'il luy prenne envie, pour l'espérance d'une seule. Instruisésmoy, je ne suys poinct opiniastre. Prenés le chemin d'instruire, vous y profiterés infiniment. Car si vous me monstres une aultre vérité que celle que je crois, je m'y rendray, et feray plus ; car je pense que je ne laisseray nulle part de mon party qui ne se rende avec moy. Vous ferés ung beau gain à Dieu, une belle conqueste de consciences en la mienne seule. Mais de nous conter des paroles, et, sans raisons, nous persuader qu'à la seule vue des armes nous debvons estre persuadez, jugés, messieurs, s'il est raisonnable.

Or laissons cela. Si vous désirés mon salut simplement, je vous remercie. Si vous ne souhaités ma conversion que pour la crainte que vous avés qu'ung jour je vous contraigne, vous avés tort. Mes actions respondent à cela. La façon de laquelle je vis, et avec mes amis, et avec mes ennemis, en ma maison et à la guerre, donnent assez de preuves de mon humeur. Les villes oîi je suis, et qui depuis peu se sont rendues à moy, en feront foy. Il n'est pas vraysemblable qu'une poignée de gens de ma religion puisse contraindre ung nombre infini de catholiques à une chose à laquelle ce nombre infini n'a peu réduire ceste poignée. Et si j'ay, avec si peu de forces, desbattu et soubstenu si longtemps ceste querelle, que pourroient donc faire ceulx qui, avec tant et tant de moyens, s'opposeroient, puissans, contre ma contraincte pleine defoiblesse? Il n'y auroit poinct de prudence à ceste procédure.

Il n'est pas question de cela à ceste heure. Je ne suis poinct en estât de vous faire ny bien ny mal pour encore. Dieu mercy ; je ne seray, s'il luy plaist, jamais en ceste épreuve, ny vous en ceste peine. Nous avons tous ung roy qui me laissera bien de l'appréhension, quand il mourra de vieillesse. Ne nous tourmentons point tant de l'advenir bien esloigné que nous oublyons le présent qui nous touche. Dieu a faict veoir au jour le fond des PnosATEuns et poètes du xvi* siècle. 21

desseins de tous ceulx qui pouvoient remuer en cest Estât. Il a descouvert les miens aussi. Nul de vous, nul de la France ne les ignore. N'est-ce pas une misère, qu'il n'y ayt si petit ny si grand en ce royaume, qui ne voye le mal, qui ne crie contre les armes, qui ne les nomme la fiebvre continue et mortelle de cest Estât? et neantmoins, jusques icy, nul n'a ouvert la bouche pour y trouver le remède; qu'en toute ceste assemblée de Blois, nul n'ayt osé prononcer ce sacré mot de paix ; ce mot dans l'effect duquel consiste le bien de ceroyaulme. Croyés, Messieurs, que ceste admirable et fatale stupidité est un des plus grands présages que Dieu nous ayt donné du déclin de ce royaulme.

Nostre Estât est extresmement malade ; chascun le veoit. Par tous ces signes, on juge que la cause du mal est la guerre civile, maladie presque incurable, de laquelle nul Estât n'eschappa jamais ; ou, s'il s'en est relevé, si ceste apoplexie ne l'a emporté du tout, elle s'est au moins terminée en paralysie, en la perte entière de la moitié du corps.

Quel remède ? Nul autre que la paix ; la paix qui remet l'ordre au cœur de ce royaulme, quy par l'ordre luy rend sa force naturelle, qui par l'ordre chasse les désobéissantes et malignes rumeurs, purge les corrompues et les remplit de bon sang, de bonnes intentions, de bonnes volontez, qui, en somme, le font vivre. C'est la paix, c'est la paix qu'il fault demander à Dieu, pour son seul remède, pour sa seule guerison. Qui en cherche d'aultre, au lieu de le guérir le veult empoisonner.

Je vous conjure donc tous par cest escript, autant catholiques, serviteurs du roy mon seigneur, comme ceulx qui ne le sont pas. Je vous appelle comme François. Je vous somme que vous ayés pitié de cest Estât, de vous mesmes qui, le sappans par le pied, ne vous sauverés jamais, que la ruyne ne vous en accable ; de moy, encore que me contraigniés par force à veoir, à souffrir, à faire des choses que, sans les armes, je mourrois mille foisplustost que deveoir, de souffrir et de faire ; je vous conjure de despouiller à ce coup les misérables passions de guerres et de violences qui dissipent et desmembrent ce bel Estât, ei qui nous distrayent, les uns par force, les aultres trop volontairement de l'obéissance de nostre roy, qui nous ensanglantent du sang les uns des aultres, et qui nous ont des-jà tant de fois faict la risée des estrangers et à la fin nousferont leur conqueste : de quitter, dis je, toutes nos aigreurs, pour reprendre les haleines de paix et d'union, les volontez d'obéissance et d'ordre, les esprits de concorde par laquelle les moindres Estais deviennent puissans

empires, et par laquelle le nostre a longuement fleuri, le premier royaulme de ceulxde lachreslienté.

Bien que j'aye mille et mille occasions de me plaindre, en mon particulier, de ceulx de la maison de Guise, d'eulx, dis je, mes parens, et parens de si proche, que hors du nom que je porte, je n'en ay poinct de plus ; bien qu'en gênerai la France en ayt encores plus de subject que moy. Dieu sçait neantmoins le desplaisir que j'ay de les avoir veus entrer en ce chemin, dont le cœur m'a tousj ours jugé que jamais ils n'en sortiroyent à leur honneur. Dieu me soit tesmoing si, les cognoissant utiles au service du Roy, et je puis dire encore au mien (puisque j'ay cest honneur de luy appartenir de si près, et que mon rang précède le leur), je n'eusse esté et ne serois tresayse qu'ils employassent beaucoup de parties, que Dieu et la nature leur ont données, pour bien servir ceulx à qui ils doibvent service ; au lieu que les maulvais conseils les ont poussez au contraire. Tout aultre au monde, hormis moy, se riroit de leur malheur, seroit bien ayse de veoir l'indignation, les déclarations, les armes du roy mon seigneur, tournées contre eulx. Moy, certes, je ne le puis faire, et ne le fais pas, sinon autant que des deux maulxje suis contrainct de prendre le moindre. Je parleray donc librement, à moy premièrement, et puis à eulx, affm que nous soyons sans excuse.

Ne nous enorgueillissons ny les uns ny les aultres. Quant à moy, encore que j'aye reçu plus de faveur de Dieu en ceste guerre qu'en toutes les passées, et qu'au lieu que les deux aultres partis (quel malheur qu'il les faille ainsi nommer !) se sont affoiblis, le mien, en apparence, s'est fortifié ; je sçay bien, neantmoins, que, toutes les fois que je sortiray de mon debvoir, il ne me bénira plus, et j'en sortiray, quand sans raison et de gayeté de cœur je m'attaqueray h mon Roy, et troubleray le repos de son royaulme. De mesme eulx, qui, depuis ces quatre dernières années, ont mieulx aimé les armes que la paix, qui les premiers ont remué en cest Estât, et ont faict ce troisiesme party, si indigne de la foy de France, et je diray encore de celle de leurs aïeuls, puisque Dieu, par ses jugemens, leur monstre qu'il n'a pas eu agréable ce qu'ils ont faict, puisqu'il touche l'esprit de nostre Roy, pour les recevoir à sa doulceur accoustumée comme luy mesme le déclare; qu'ils se contentent. Nous avons tous assez faict et souffert de mal. Nous avons esté quatre ans ivres, insensez et furieux. N'est ce pas assez? Dieu ne nous a-t-il pas assez frappez les uns et les aultres, pour nous faire

revenir de nostre endormissement^ pour nous rendre sages à la fin, et pour appaiser nos furies?

Or, si, après cela, il est loisible que, comme très humble et très fidèle subject du Roy mon seigneur, je dis quelques bons advis à ceulx qui le conseillent; qui a jamais ouy parler qu'un Estât puisse durer, quand il y a deux partis dedans, qui ont les armes à la main? Que sera ce de cettuy cy, oii il y en a trois ? Comment luy peut on persuader de faire une guerre civile, et contre deux tout à un coup ? Il n'y a poinct d'exemple, poinct d'histoire, poinct de raison qui luy permette une bonne issue de cela. Il fault qu'il fasse la paix générale avec tous ses subjects, tant d'un costé que d'aultre, tant d'une que d'aultre relligion, ou qu'il rallie au moins avec luy ceulx qui le moins s'escarteront de son obéissance. Et à ce propos, qu'un chascun juge de mon intention. Voylà comme je rends le mal pour le bien, comme j'entends l'animer contre ses subjects qui ont esté de ceste belle Ligue. Et vous sçavez tous. Messieurs, neantmoins, que, quand je le voudrois faire, et en sa nécessité luy porter mon service (comme je le feray, s'il me le commande), en apparence humaine, je traverseray beaucoup leurs desseings, et leur tailleray bien de la besogne.

J'appelle à ceste heure tous les aultres de cest Estât qui sont restez spectateurs de nos folies. J'appelle nostre noblesse, nostre clergé, nos villes, nostre peuple; c'est à eulx que je parle. Qu'ils considèrent où nous allons entrer, ce que deviendra la France, quelle sera la face de nostre Estât, si ce mal continue. Que fera la noblesse, si nostre gouvernement se change, comme il le fera indubitablement, et vous le voyés des-jà; si les villes, par crainte des partisans, sont contrainctes de se renfermer dans leurs portes, de ne souffrir personne leur commander, et de se cantonner à la suisse? Il n'y en a nulle de ceste volonté, je m'en asseure; mais il est à craindre que la guerre les y force à la longue, et, à mon grand regret, j'en vois des-jà naistre les commencemens, qui, avec eux, portent un miel, une doulce apparence, à laquelle le meilleur et le plus loyal bourgeois du monde se laisse ayseement emporter. Que deviendront les villes, quand sous une apparence vaine de liberté, elles auront renversé l'ancien ordre de ce bel Estât? quand elles auront toute la noblesse ennemye, le plat pays envieux et désireux quant et quant de les saccager, s'imaginant dans leurs coffres, dans leurs boutiques, des richesses sans compte?

Que feront leurs principaux habitans qui tiennent tous les

offices de la monarchie, ou aux finances, ou à la justice, ou à la police, ou aux armes, et comptent chascun entre leur fortune domestique la valeur de leur estât? Gela est perdu, si la monarchie se perd. Qui leur donnera le libre exercice de la marchandise? Qui leur garantira leurs possessions aux champs? Qui tiendra Fauctorité de leur justice? Quels en seront les degrés? Qui commandera leurs armées? Somme : Quel sera leur ordre? Pauvres abusez! ceste fureur durera pour un temps, tout ainsy comme l'on dict que la fiebvre pour un temps nourrit le malade. Mais de penser que sur des fondemens de colère et de vengeance on puisse establir une intelligence asseurée et une forme d'Estat durable, cela ne se peult, n'ayant jamais esté ny veu ny leu qu'un Estât se soit changé, sans la ruyne des villes, qui en sont tousjours les principaux appuys.

Et toy, peuple, quand ta noblesse et tes villes seront divisées, quel repos auras- tu? Peuple, le grenier du royaulme, le champ fertile de cest Estât; de qui le travail nourrit les princes, la sueur les abbreuve, les mestiers les entretiennent, l'industrie leur donne les délices à rechange; à qui auras tu recours, quand la noblesse te foulera, quand les villes te feront contribuer? Au roy, qui ne commandera ny aux uns ny aux aultres? Aux officiers de sa justice, où seront-ils? A ses lieutenans, quelle sera leur puissance? Au maire d'une ville, quel droict aura il sur la noblesse? Au chef de la noblesse, quel ordre parmi eux? Pitié, confusion, desordre, misères partout : et voilà le fruict de la guerre.

Ce n'est pas par oubli que je ne dis mot de ceulx du clergé, mais je ne veulx parler d'eulx, craignant qu'ils ne m'advouent m'estimant plus leur ennemy que je ne suis. A la vérité, j'ay plus d'occasion de me plaindre de leur ordre que de tous les deux aultres de la France; mais n'importe, il y a des gens de bien parmy eulx. Quant à leur profession et leur relligion, en quelque chose je leur suis contraire ; en nulle, leur ennemy ; en d'aultres, nous sommes d'accord, ne fust ce qu'en ce qui touche la conservation des privilèges de l'Eglise de France, contre les usurpations des papes. Quoy que ce soit, si j'avois avec eux toutes les prises du monde, je les mettrois soubs le pied à ceste heure, emporté par une plus forte considération, qui est celle du service de mon Roy et du bien de cest Estât. Cependant, qu'espèrent ils de faire? La guerre épuise leurs décimes aux pays où ils ont plus de crédit; aux lieux où j'ay puissance, je leur retiens quasi tout, et à cela je ne puis remédier. Mais à la

longue, la dissension s'estant mis entièrement, que peuvent ils devenir? Qu'ils regardent quel chemin prennent nos villes, nos peuples, nostre noblesse, et qu'ils considèrent, eulx qui ont ou doibvent avoir la pieté en recommandation, s'il y a rien qui y soit si contraire que les vices et debordemens ; s'il y a rien qui déborde tant les hommes que la licence de la guerre civile ; qu'ils jugent encores si, eulx qui ne sont enrichis et augmentez que par la paix, par l'ordre, par l'obéissance à nos Roys, par la dévotion, n'iront pas désormais en diminuant par la guerre, les confusions, l'impiété et la mutine désobéissance.

Apres avoir parlé à tout le monde en particulier, je dis encores cecy en gênerai : soit que Dieu bénisse les desseings de nostre Roy, et qu'il vienne à bout de tous les mutins de son Royaume, il est misérable s'il faull qu'il les fasse tous punir comme ils le méritent. Quoy ! punir une grande partie de ses subjects? Ce seroit trop. C'est un malheur, c'est une ange que Dieu a envoyée en ce Royaume, pour nous punir de nos faultes. Il le fault oublier, il le fault pardonner, et ne sçavoir non plus maulvais gré à nos peuples, à nos villes, qu'à ung furieux quand il frappe, qu'à ung insensé quand il se promené tout nud. Soit au contraire, si ceulx de la Ligue se fortifient tellement, qu'ils luy résistent, comme certes il y a apparence (et j'ay peur que sa patience soitleur principale force, Dieu voulant peut estre exercer sur nous des jugemens que nous ne sçavons pas), que sera ce de nous et de luy? Que disons nous des François ? Quelle honte que nous ayons chassé nos Roys ! tache qui ne souilla jamais la robbe de nos pères, et le seul advantage que nous avons sur tous les vassaulx de la Chrestienté.

Cependant n'est ce pas un grand malheur pour moy que je sois contrainct de demeurer oisif? On m'a mis les armes en main par force. Contre qui les employeray je à ceste heure? Contre mon Roy? Dieu luy a touché le cœur. Faisant pour luy, il a faict pour moy contre ceulx de la Ligue. Pourquoy les mettrois je au desespoir? Pourquoy, moy qui presche la paix en France, aigrirois je le Roy contre eulx, et osterois je, par l'appréhension de mes forces, à luy l'envie, à eux l'espérance de reconciliation ? Et voyés ma peine; car si je demeure oisif, il est à craindre qu'ils ne fassent encores quelque accord, et à mesdespens, comme j'ay veu deux ou trois fois advenir, ou qu'ils affoiblissent tellement le Roy, et se rendent si forts, que moy, après sa ruyne, n'auray gueres de force ny de volonté pour empescher la mienne.

Messieurs, je parle ainsy à vous que je sçay, à mon très grand regret, n'estre tous composez d'une humeur. Les déclarations du Roy mon seigneur, et principalement ses dernières, publient assez qu'il y en avoit entre vos députez, et quasi la plus grande partie, fi la dévotion d'aultre que de luy. Si vous avés tant soit peu de jugement, vous conclurés avec moy que je suis en grand hazard. Aussi est le Roy; aussi est le troisiesme party; aussi estes vous, et en gros et en détail. Nous sommes dans une maison que va fondre, dans ung bateau qui se perd, et n'y a nul remède que la paix: qu'on s'en imagine, qu'on en cherche tant d'aultres que l'on vouldra.

Pour conclusion donc, moy, plus affectionné (je le puis dire) et plus intéressé en cecy que vous tous, je la demande, au nom de tous, au Roy mon seigneur; je la demande pour moy, pour tous les François, pour la France. Qui la fera aultrement, elle n'est pas bien faicte. Je proteste de me rendre mille fois plus traictable que je ne le feus jamais, si jamais j'ay esté difficile. Je veulx servir d'exemple à tous, par l'obéissance que je monstre à mon Roy.

Mais, après vous avoir tant et tant de fois protesté et déclaré ce qui est de mon debvoir et de nostre profict commun, je déclare donc à la fin : premièrement à ceulx qui sont du party du Roy mon seigneur, que s'ils ne Iny conseillent de se servir de moy et des moyens que Dieu m'a donnez, s'ils ne s'accordent à ceste saincte délibération, non de faire la guerre à ceulx de Lorraine, non fi Paris, à Orléans ou à Thoulouse, mais à ceulx qui empeschetantla paix et l'obéissance deue à ceste Couronne, qu'ils seront seuls coulpables des malheurs qui arriveront au Roy et à ce Royaume, et moy au contraire, deschargé de ce blasme, et acquitté de la foy que j'ay à mon Prince, duquel j'ay, autant que jay peu, empesché et empescheray le mal, veuillent ils ou non.

Et quant à ceulx qui retiennent encores le nom et le party de la Ligue, je les conjure comme François, je leur commanderois volontiers encores, comme à ceulx qui ont cest honneur de m'appartenir, et de qui les pères eussent receu ce commandement à beaucoup de faveur, je m'en asseure (si ce n'est de ceste façon, je le feroy, neantmoins après le Roy, comme le premier prince et le premier magistrat de France), qu'ils pensent à eux ; qu'ils se contentent de leurs pertes, comme je fais des miennes; qu'ils oublient le particulier pour le public ; qu'ils donnent leurs passions, leurs querelles, leurs vengeances et leurs ambitions au

bien de la France, leur mère, au service de leur Roy, à leur repos et au nostre. S'ils font aultrement, j'espère que Dieu n'abandonnera poinct le Roy, qu'il n'achevé en luy son ouvrage, et qu'il ne luy donne envie d'appeler ses serviteurs près de luy, et moy le premier qui ne veulx aultre titre, et qui, y allant pour cest effect, auray assés de force et de bon droict pour l'assister et luy aider à oster du monde leur mémoire, et de la France leur party.

Finalement, après avoir faict ce qui est de mon debvoir en ceste si solennelle protestation que je fais, si je recognois les ungs ou les aultres, ou si endormis, ou si mal affectionnez que nul ne s'en esmeuve, j'appelleray Dieu tesmoing de mes actions passées, à mon ayde, pour celles de l'advenir, et vray serviteur de mon Roy, vray François digne de l'honneur que j'ay d'estre premier prince de ce Royaume, quand tout le monde en auroit conjuré la ruyne, je proteste devant Dieu et les hommes, qu'au hasard de dix mille vies, j'essayeray tout seul de l'empescher. J'appelle avec moy tous ceulx qui auront ce sainct désir, de quelque qualité et condition qu'ils puissent estre, espérant que si Dieu bénit mon desseing, autant comme je monstre de hardiesse à l'entreprise, autant auray je de fidélité, après en avoir veu la fin ; rendant à mon Roy mon obéissance, à mon pays mon debvoir, et à moy mesme mon repos et mon contentement dans la liberté de tous les gens de bien.

Et ce pendant, jusqu'à ce qu'il ait pieu à Dieu de donner le loisir au Roy mon seigneur de pourvoir aux affaires de son Estât, y remettant la paix qui y est si nécessaire, je déclare, comme celuy qui ay cest honneur de tenir le premier lieu soubs son obéissance, que si, en son absence, je ne le puis si bien servir que je l'establisse par tout son royaume, je le feray, au moins en partie, es lieux où j'auray plus de pouvoir de faire recognoistre son auctorité. Et pour cest effect, je prends en ma protection, et saulve garde du Roy mon seigneur et la mienne, tous ceulx, de quelque qualité, relligion et condition qu'ils soyent, tant de la noblesse, des villes, que du peuple, qui se vouldront unir avec moy en ceste bonne resolution ; sans permettre qu'en leurs personnes et biens il soit touché en manière quelconque, en aultre sorte qu'en temps de pleine paix, et que, par les loix du Royaume, on a accoustumé d'y toucher, procurant, en tout ce qui me sera possible, le soulagement du peuple oppressé. Et bien que, plus que nul aultre, j'aye regret de voir les différences de la relligion, et que, plus que nul aultre, j'en souhaite

les remèdes, neantmoins, recognoissant bien que c'est de Dieu seul et non des armes et de la violence, qu'il les fault attendre, je proteste, et à ceste protestation j'engage ma foy et mon honneur, que j'ay par sa grâce jusqu'icy conservez entiers, que tout ainsi que je n'ay peu souifrir que l'on m'ait contramct en ma conscience, aussi ne soulfriray je ny ne permettray je jamais que les Catholiques soient contraincts en la leur, ny en l'exercice libre de leur religion, déclarant en ouUre qu'aux villes qui, avec moy, s'uniront en ceste volonté, qui se mettront soubs l'obéissance du Roy mon seigneur et la mienne, je ne permettray qu'il soit innové aulcune chose, ny en la police, ny en lEglise, sinon en tant que cela concernera la liberté d'ung chascun ; prenant derechef, tant les personnes que les biens des Cathohques, et spécialement des ecclésiastiques, soubs ma protection et saulve garde; ayant de longtemps appris que le vray et l'unique moyen de reunir les peuples au service de Dieu, et d'establir la pieté en ung Estât, c'est la doulceur, la paix et les bons exemples, non la guerre ny les desordres, par lesquels les vices et les meschans costés naissent au monde.

Faict à Ghatellerault, le iiij» mars 1593.

Henry de Lomenie.

D'OSSAT (Arnaud)

Le cardinal d'Ossat représenlera, dans cet ouvrage, avec le président Jeannin dont il a déjà été question, la diplomatie au seizième siècle.

Arnaud d'Ossat naquit le 23 août 1536, à Larroque(Haules-Pyrénées), de parents très-pauvres et très-obscurs ' ; il les perdit et se trouva sans aucune ressource à l'âge de neuf ans. Heureusement, un seigneur du diocèse d'Auch, oncle et tuteur de Jean de Marca, seigneur de Castelnau de Magnoac, alors âgé aussi de neuf ans, eut compassion du jeune orphelin, dont il remarqua l'intelligence; il le mit auprès de son neveu comme valet de chambre et l'envoya partager ses études à Paris. D'Ossat, par la rapidité de ses progrès, put, au bout de quatre ans, devenir le précepteur de son condisciple et de deux cousins de ce seigneur. Il mit à cette tâche le zèle le plus dévoué. Répondant aux remerciements du tuteur, il pouvait l'assurer « que la coTiscience ne lui remordroit jamais, à faute d'y avoir fait tout ce qu'il avoit su et pu. »

Cette éducation terminée, en mai loC2, et ses élèves renvoyés en Gascogne, d'Ossat acheva de s'instruire dans les belles-lettres, apprit les mathématiques, et fit à Bourges un cours de droit sous Cijas. De refour à Paris, il suivit le barreau, et fut reçu avocat au parlement de cette ville, où il plaida longtemps et se fit admirer par une mâle éloquence. 11 publia, en 1564, pour la défense de Ramus, dont il avait été le disciple, un ouvrage latin sous ce titre : Expositio Arnaldi Ossati in Dtsputationem Jacobi Carpentarii de methodo (Exposition d'Arnaud d'Ossat contre la Dissertation de Jacques Charpentier sur la méthode).

Par le crédit de protecteurs puissants que ses talents lui valurent, et entre autres de Paul de Foix, pour lors conseiller au Parlement de Paris, et déjà distingué par son amour des lettres et son inclination à favoriser ceux qui les cultivaient avec succès, il obtint une charge de conseiller auprésidial de Melun. En 1574, Paul de Foix l'emmena dans un voyage en Italie. En IbSO, devenu archevêque de Toulouse et nommé ambassadeur auprès de Grégoire III par Henri III, il prit de nouveau avec lui d'Ossat, en qualité de secrétaire d'ambassade. D'Ossat, tonsuré depuis Ibo6, entra dans les ordres vers cette époque. Après la mort de Foix, arrivée à Rome, en 1584, Villeroi, secrétaire d'État, chargea d'Ossat des affaires delà France. En même temps, le cardinal d'Esté, protecteur de la nation française et archevêque d'Auch, l'attacha à sa

1 Le père était maréchal ferrant. ^

maison, où il resia jusqu'à la mort de ce cardinal, en 1580. Alors le cardinal de Joyeuse le prit, par ordre du roi, pour secrétaire, en recevant le protectorat des atTaires de France. DOssat, sans caractère public, sans ordres du ministère français, interposa son zèle pour amener la réconciliation d'Henri IV avec le Saint-Siège. Ce prince, informé de ses démarches spontanées, lui écrivit, le 31 août 1593, de se concerter avec le duc de Nevers, qu'il envoyait à Rome muni de pleins pouvoirs. Le roi priait d'Ossat de donner au duc « les bons avis qu'il connaîtrait pouvoir aider à son service et être utiles en quelque chose. « Le duc de Nevers négligea de suivre ces bo7is avis, et il échoua dans sa mission. Un partisan des Espagnols, camérier du pape, ayant publié un pamphlet qui tendait à prouver qu'un hérétique relaps ne pouvait être absous ni reconnu roi, d'Ossat fit une réponse victorieuse, que le pape Clément VIII, par prudence, ne laissa répandre que secrètement. Il fit ainsi face tout seul, pendant longtemps, à de nombreux et violents agresseurs. Il réfutait, détruisait les fausses nouvelles, et répandait à propos les véritables. Il s'efforçait principalement de dissiper les ombrages que faisaient naître dans l'esprit de Clément VIII les retards apportés à la publication du concile de Trente en France, et les garanties accordées aux calvinistes par l'Édit de Nantes. D'Ossat, devenu le principal agent de cette grande affaire de l'absolution, la conduisit avec tant de talent qu'il la fit bientôt pleinement réussir. Henri IV fut réconcilié avec le Saint-Siège, et il obtint son absolution de Clément VIII, sans se soumettre aux sacrifices et aux humiliations d'abord exigés : il put encore mener à bonne fin le divorce d'Henri IV et de Marguerite de Valois (1599), et faire valider le mariage de Catherine de Navarre, restée protestante, avec le duc de Bar. Le roi employa cet habile et consciencieux négociateur avec non moins de succès, en 1598, dans l'affaire de la restitution du château d'If, dont le grand-duc de Toscane s'était emparé.

Henri IV, dans sa lettre du 31 août 1593, avait promis à d'Ossat — qui n'avait pas besoin de cet aiguillon pour animer son zèle — de lui témoigner une effective gratitude de ses fidèles services dans la négociation de la réconciliation. « Ledebvoirque vousyrendrez, lui avait-il écrit, vous sera une acquisition de nouveau mérite envers moy, qui vous vauldra quelque bonne gratification et reconnoissance de ma part*. » Le roi tint parole. 11 nomma d'Ossat évoque de Rennes en 1596, conseiller d'Etat en 1597, ambassadeur extraordinaire à Venise en 1598, le fit créer cardinal le 3 mars de la même année, et le pourvut de l'évéché de Bayeux en 1600.

Ces hautes dignités laissèrent à d'Ossat toute sa modestie et sa simplicité. Après sa nomination au cardinalat, rendant compte à M. de Villeroi de toutes les visites qu'il avait reçues des cardinaux et

1 Recueil des lettres missives de Henri IV, t. IV, p. 21.

des ambassadeurs, il lui disait: « Je vous escris tout cela, non pour avoir esté chatouillé de ces grandeurs, vousasseurant que je ne m'estime de rien plus que je faisois auparavant ; mais pour vous donner advis de ce qui s'est passé, comme cela est du debvoir de ma charge, et particulièrement de l'honneur et respect qui a esté rendu au Roy. » Le duc de Joyeuse offrait à d'Ossat de monter magnifiquement sa maison et de lui donner un train digne d'un cardinal. Le digne prêtre, refusant ces offres, répondit au duc, « qu'il ne vouloit point renoncer à l'abstinence et modestie qu'il avoit tousjours gardées. »

Le cardinal d'Ossat exerça les fonctions de vice-protecteur des affaires de France pendant l'absence du cardinal de Joyeuse, en 1602 et 1603, et mourut à Rome, âgé de soixante-huit ans, le 13 mars 1604, également honoré pour ses vertus et pour ses talents.

Le titre littéraire de d'Ossat, ce sont ses Lettres ou Dépêches, demeurées si longtemps classiques, de même que les Négociations du président Jeannin. Ces deux ouvrages ont à peu près également contribué à développer dans notre pays l'esprit des affaires, et ont en particulier appris comment il fallait les traiter avec les puissances étrangères. La diplomatie du dix-septième siècle s'est formée àl'école de d'Ossat comme à celle de Jeannin, Les écrivains de cette époque sont remplis d'éloges de notre cardinal. Sainte-Marthe, dans son Langage classique, appelait d'Ossat, la « fleur du Consistoire des cardinaux, l'œil de la France et un nouvel astre de notre siècle ». Dans l'Avis au lecteur de l'édition de 1641 , on disait : « L'on a tousjours fait grand estât pour l'instruction à la prudence civile de cette sorte de Letti'es des grands hommes traitant des affaires des grands princes. » « Le cardinal d'Ossat, dit Charles Perrault, a fait plusieurs ouvrages dont il ne nous reste que le volume de ses Lettres; elles sont si belles, si sensées et si pleines d'excellentes maximes, qu'on ne peut s'en former une trop grande idée. C'était un homme d'une pénétration incroyable, d'une application si attentive à toutes les choses qu'il conduisait, ei; surtout d'un sens si droit à prendre son parti dans les affaires, qu'il est presque impossible de remarquer une fausse démarche dans le nombre presque infini de ses négociations. Ces Lettres ont fait la principale étude des politiques qui sont venus depuis. » L'abbé Fleury, parlant de Jean de Caumont, conseiller au Parlement, dit : « Il estimait extrêmement le cardinal d'Ossat, et regardait ses Lettres comme des modèles de l'éloquence solide, et relevait surtout son exactitude à rapporter les circonstances importantes et son adresse aies peindre vivement, comme quand il dit que le pape Clément VIII, regardant son crucifix et empoignant de sa main droite son bras gauche, dit : « Je voudrais qu'il m'en eût coûté ce bras et être assuré de la conversion du Roi '. »

> Nouveaux Opuscules de l'abbé Fleury, lettre à M. de Caumont, du 20 septembre 1707.

La réputation d'Arnaud d'Ossaf et de ses dépôclies se soutint au dix-huiliômo siècle. Fénelonle cite dans sa Lettre à l' Académie {il \^); Abraham de Wicqucforl, dans son traité longtemps célèbre : L'Ambûssadeur et ses fonctions (1723), paraît avoir eu continuellement en vue les Lettres de d'Ossat. Lord Cheslerfield les recommandait à son fils comme le livre le plus propre à lui donner l'esprit des affaires. Anquetil les appelait « le livre des ministres * >>.

Aujourd'hui que Rome n'est plus un centre de négociations aussi capital qu'ill'a été, les Lettres de d'Ossat ont perdu de leur importance pratique. Elles sont néanmoins toujours un ouvrage précieux à lire pour les maximes profondes et les détails parfaitement applicables au commerce ordinaire de la vie qu'elles renferment, et pour le mérite du style dont elles sont écrites, style toujours clair et correct, toujours abondant et ferme, et quelquefois d'une sévère perfection qui paraît au-dessus de l'époque. « D'Ossat, par un mérite qui lui est propre, dit M. Poirson, a perfectionne noire langue : dans l'exposition des questions les plus compliquées, il a donné au style une clarté et une précision inconnues jusqu'aloi-s ; en le lisant, on croit souvent lire un auteur du milieu du dix-huitième siècle. »

Nous ne pouvons citer qu'une seule lettre du cardinal d'Ossat : elle suffira peut-être à justifier ces éloges.

Au Roy ^.

Sire,

11 me semble que Vostre Majesté a grande occasion ^ d'appréhender la negotiation qui aura à se faire par deçà, sur l'absolution qu'elle desiie obtenir de nostre Sainct-Pere : car l'af-

1 Esprit de la Ligue, t. I, Ouvrages cités, xxxviu.

* Quelques observations sont nécessaires au sujet de cette lettre d'ane liaute importance historique, mais d'après laquelle on pourrait concevoir de fausses idées sur la conduite du pape dans la grande aflfaire de l'absolution de Henri IV. D'abord, si Clément VIII hésitait à, croire à la sincérité du retour de ce relaps, ce pouvait n'être qu'expérience et prudence. Il était permis de se défier du politique et madré Béarnais. D'un autre côté, il est bien établi que Clément VIII ne favorisait aucunement les cabales qui s'agitaient autour de lui, et que les négociateurs, d'Ossat etDuperron, à l'adresse desquels on a peut-être trop fait d'honneur, n'obtinrent que ce que le pape désirait ardemment de leur donner.

Du reste, ce pontife est un des plus saints et des plus vénérables qui s'assirent sur la chaire de saint Pierre. L'historien protestant Ranke (t. III, liv. VI, § 5) en a tracé un portrait que nous regrettons vivement de ne pouvoir reproduire ici. Ce pontife est représenté comme également admirable pour les soins qu'il consacrait aux détails de l'administration intérieure de l'État, aux relations personnelles, à la politi<iue européenne et aux grands intérêts du pouvoir spirituel. 3 Motif.

faire * de soy est difficile et scabreux, et quand bien le pape sera ^ maintenant et tousjours à l'advenir tel en son cœur, comme ^ Vostre Majesté a entendu par ma lettre précédente qu'il s'est déclaré de parole, et par l'organe dudict seigneur cardinal, son neveu, toutesfois il ne fera rien en cecy sans l'advis de plusieurs. Et en ceste cour, ils sont fort formalistes et longs en toutes choses, mesmement ^ d'importance, et particulièrement en celles delà religion. Aussi, leur estant tombé es mains un subject si hault et eminent, il nefault douter qu'ils n'en vueillent tirer tout ce qui se pourra pour l'affermissement et accroissement de leur authorité, quand au reste tous seroient vuides de haine et de malveillance, et que d'ailleurs il n'y auroit point d'opposition ny de contradiction. Mais il y en a encores quelquesuns si transportez de haine, qu'ils ne voudroient que ceste grâce vous fust accordée jamais à quelque condition que ce fust, et quelque grand dommage et meschef qui en deust advenir à la chrestienté. Oultre que les Espagnols et ceux qui resteront de la Ligue vous y donneront toutes les traverses qu'ils se pourront imaginer. Je serois trop ignorant et simple si j'y pensois autrement, et trop desloyal et indigne de la charge dont il vous plaist ra'honorer, si je vous en escripvois contre ce que j'en pense. C'est pourquoy, dès que j'entendis qu'après tant de debvoirs ^ où vous vous estes mis, et après avoir receu tant de maulvais traictemens des hommes et tant de faveurs et grâces de Dieu, l'on vous faisoit rechercher de ^ renvoyer icy, je fus d'advis que premièrement on procurast de ^ convenir secrettement des conditions sous lesquelles Vostre Majesté devroit renvoyer et estre receue, et le dis et escrivis par delà à temps. Et comme alors j'estois de cet advis, pour les considérations susdictes, aussi me semble il maintenant que Vostre Majesté a faict une très sage et nécessaire resolution, de fortifier M. Duperron des autres deux personnages qu'elle veut envoyer quant et luy, et qu'il est encores besoing

1 Autrefois affaire était ordinairement du genre masculin.

2 Quand bien est ici employé avec l'indicatif, comme s'il y avait en supposant que.

3 Comme a fait ainsi la fonction de relatif, à la place de que, jusque bien avant dans le dix-septième siècle.

* Surtout.

5 Variante, autrefois fréquente, de la locution se mettre eii devoir de, suivie d'un infinitif.

* Rechercher de, suivi comme ici d'un infinitif, roulait dire : inviter à, prier de, faire instance pour.

' On eût soin de. (i'est un italianisme : a lo procurerô di farlo. »

que tous trois viennent bien préparez et fournis de raisons et moyens, de responses et répliques, et de partis et expediens sur les propositions dont Vostre Majesté a esté advertie, et dont elle faict mention en sa lettre, et sur d'autres encore qui pourront estre mises en avant, dont il n'a point encore esté parlé.

Mais comme je loue la susdite appréhension de Yostre Majesté, afin que par delà soit usé de plus grande préparation, précaution et provision de toutes choses propres h diminuer les longueurs et difficultés d'icy ; aussi me sembleroit elle excessifve, si elle s'estendoit si avant que Vostre Majesté ne laissast ^ d'envoyer à Rome, et d'acquitter la promesse double qu'elle en a faicte, et d'user de la douceur et bénignité présente de nostre Sainct-Pere, qui a desjà par deux fois déclaré vouloir admettre et ouyr la personne et les personnes que vous luy voudrez envoyer. Carj'estime que, nonobstant tout ce que dessus, Vostre Majesté peut seurement et hardiement envoyer quand il luy plaira. Et me fonde non tant sur l'equilé de vostre cause, ni sur le debvoir auquel vous vous estes mis et vous mettez d'accepter et subir toutes choses raisonnables et faisables, ny pareillement sur les expresses déclarations de bonne volonté, que le Pape et M. le cardinal Aldobraiidin m'ont faictes, comme - je me fonde sur ce que vous tenez et possédez, et plaiderez saisy ^ tout ainsi comme vous feriez, si vous plaidiez un flef avec quelqu'un de vos vassaux. Je me fonde aussi sur ce qu'on n'a plus aucun moyen de vous contraindre à faire chose qui soit contre vostre dignité, ni contre vostre profit ou contre vostre gré. Vostre Majesté, Sire, nonobstant les censures et les armes d'icy, est en possession du royaume et peut bien dire à bon escient qu'elle le tient de Dieu et de l'épée, comme ont accoustumé de dire les rois, qui ne l'ont point conquis comme vous avez.

Vostre Majesté est aussi en possession de la religion catholique, ayant esté receue en l'Eglise et admise à la sainte communion et au sacre et à tout ce que l'Eglise catholique a de plus sainct et sacré, et de plus beau et de meilleur.

Vostre Majesté aussi donne les eveschés et abbayes, et ceux à qui elle les donne en jouyssent ; et au reste, elle faict et peut tout

♦Négligeât. Dans ce sens, laisser s'employait habituellement avec la négation.

* Encore comr/îe répondant à que. En espagnol tan... como...

* C'est un ancien terme de palais, que le roi plaide toujours saisi ; car on n'est point recevable à alléguer possession contre son procureur général. (Édiu Amelut de la Iloussaye. Amsterd., 1708.)

ce qu'ont faict et peu les Rois Tres-Chrestiens, ses prédécesseurs. Le Pape, ce pendant, en lout cela demeure dessous, et son auctorité tant spirituelle que temporelle, y gist par terre. Et par le refus qu'il a fait de vous admettre, il demeure de faict exclu luymesme du premier royaume de la Chrestienté, et n'y peut rentrer que par vostre merci et par son absolution. De façon qu'il ne s'agit pas tant aujourd'huy si Vostre Majesté sera admise réellement et de faict à l'Eglise et à la Couronne, comme * si le Pape recouvrera en France l'authorité qu'il y a perdue. ELhorsmis le poinct de la conscience, le Pape, quant à toutes autres choses, a plus besoin que vous receviez son absolution que vous-mesme. Les choses donc estans en cest estât, il est aysé de juger qui perdroit le plus au refus de son absolution. Et bien qu'il y en aye ici quelques-uns à qui la passion a osté le sens, et qui ne pourroyent donner lieu à aucune raison (lesquels on cognoist par nom et surnom) ; si est ce que la pluspart cognoissent bien combien leur cousteroit ce refus. Et comme j'ay dit qu'on est icy fort formaliste et long, aussi puis-je dire avec vérité qu'ils y aiment le profict et y craignent de perdre autant qu'en lieu du monde. Par ainsi, Vostre Majesté tenant comme dit est, et d'ailleurs se soubmettant à la raison, comme elle veut faire, ceux-là mesmes qui ne seroient nullement d'advis de l'absolution, s'ils pouvoient faire du moins, en seroient neantmoins d'advis pour l'amour d'eux-mesmes, et pour éviter le dommage qui leur adviendroit, s'ils opinoient autrement. C'est pourquoy la grandeur et hautesse ^ des demandes qu'on pourra faire du commencement ne m'estonne point. Car quand vos ambassadeurs auront dit de bonne foy tout ce que Vostre Majesté pourra faire, et rendu bonnes et valables raisons pourquoy ce qu'on désirera de plus ne se peut faire, il faudra bien qu'on se contente de raison. Que si on s'opiniastroit par trop contre raison, et que vosdits Ambassadeurs, après avoir dit et redit les causes justes et nécessitez que vous avez de ne le faire point, et après avoir enduré avec toute modestie ^ et patience, n'en pouvans plus endurer, leur disent qu'il ne s'en fera rien, et qu'on ne s'y attende point; que vous feroient ils? Quel moyen ont-ils de vous contraindre? Se sont-ils réservé quelques forces ou quelques artifices qu'ils n'ayent desjà employez et vainement consommez à

1 Toujours comme pour que.

2 Hautesse s'est dit jusqu'au dix-septième siècle dans le sens figuré de hauteur.

3 Modération.

rencontre de Vostre Majesté? Quant aux longueurs, combien * qu'on n'en viendra jamais 1;\ que de laisser partir vosdits ambassadeurs malcontens (mais je parle au pis aller), je m'asseure que Yostre Majesté entend que vosdits ambassadenrs endurent patiemment toutes celles qui viendront de la nature de l'afTaire et du respect et révérence qui sont dus à la dignité, occupations, volonté et bon plaisir de nostre Sainct-Perc le Pape. Et quant à celles qui pourroient venir de la malignité espagnole ou autre telle, je dirayicy, comme j'aydict lantost du refus de l'absolution, à sçavoir, qu'il est aysé à juger au dommage de qui ces longueurs retourneront, si ce sera de Yostre Majesté, qui cependant tient et va tousjours en acquérant et s'establissant, et à qui il ne reste mesbuy ^ que fort peu à acquérir en la France ; ou du Pape, qui va tousjours y perdant si fort, qu'il ne luy reste plus gueres à perdre. Et quand ceux d'icy qui ont le moins de passion auront bien pensé au préjudice que les longueurs leur apportent à eux mesmes, ils devront aussy chercher eux mesmes de ^ les retrancher. Que s'ils ne le faisoient, ils meriteroient que les vostres éludassent cette sorte de longueur avec une patience encore plus longue, et esprouvassent à qui durera plus le temps, à ceux qui sont dans le fort, à leur ayse, devant un bon feu, ou à ceux qui sont dehors, derrière la baye, au vent, à la pluie, à la gresle, tremblans le grelot. En somme, Sire, si cette negotiation est conduite de bonne foy, selon Dieu et raison, tant d'une part que d'autre, Vostre Jlajesté, qui a bonne intention, et qui est preste à faire tout ce qui se debvra et pourra faire, n'a rien à craindre, et toutes choses seront faictes bien à temps. Que si on y procedoit de mauvaise façon, le blasme et la honte ensemble avec le dommage tomberoit sur ceux qui en auroient mal usé. Et quand tous les autres se vouldront perdre eux mesmes (ce qu'ils ne feront point), Vostre Majesté ne peut rien perdre en envoyant par deçà et acquittant sa parole. Et quand il ne luy adviendroit aucun bien, Vostredite Majesté auroit tousjours acquis d'autant plus grande justification envers Dieu et le monde, avec loiiange encores et réputation de Prince vrayment converty et de Roy Tres-Ghrestien, qui^ après tant de maulvais traictemens reçus en vostre adversité, si auriez laissé de renvoyer à Rome et de rendre le respect et révérence au Sainct- Siege, lorsque vous en aviez moins de besoin et estiez au comble

' Pour bien, comme nous l'avons d(5j;\ reiicontrû.

2 Désormais. — » On a dit chercher de, comme tâcher de.

PllOSATEURS ET TOËTES I)U XVl' SliiCI.E. 22

de vostre prospérité. Ce sont, Sire, les considérations qui me rendent hard}', quelque deffiance que j'aye au reste, et qui ont faict que je n'ay craint de rendre au Pape la lettre que Vostre Majesté lui escrivoit.

De Rome, le vendredi 23 décembre 1594.

DUPERRON (Jacques Davt)

Comme d'Ossat, le cardinal Diiperron fut un célèbre ambassadeur; il fut de plus un fameux apologiste, eu langue française, de la religion catholique.

Jacques Davy Duperron vit le jour, suivant les uns à Saint-Lô (.Manche), suivant les autres à Berne, le 19 novembre iooC, de parents calvinistes, d'une maison ancienne de Basse-Normandie, réfugiée en Suisse pour cause de religion. Il fut élevé dans la religion protestante ar Julien Davy, son père, gentilhomme très-savant, et apprit sous lui le latin et les mathématiques. Né avec une facilité surprenante, il étudia ensuite le grec, l'hébreu, la philosophie et les poètes. Philippe Desportes, abbé de Tyron et poëte fameux, le fit connaître à Henri III comme un prodige d'esprit et de mémoire. Peu de temps après il abjura le protestantisme et embrassa l'état ecclésiastique. Alors il étudia à fond la philosophie d'Aristote, la Somme de saint Thomas et les principaux scolastiques ; il approfondit également les Pères, et en particulier saint Augustin. Il fit éclater son éloquence dans l'oraison funèbre de Ronsard, poëte pour lequel il professait la plus enthousiaste estime : il citait le poëte Ronsard, le jurisconsulte Cujas et le médecin Fernel comme les trois merveilles du siècle. Cette oraison fut prononcée au collège de Boncour. «La chapelle où l'action se devoit faire, dit Ch. Perrault, se trouva si pleine d'auditeurs quand il y arriva, qu'il ne put entrer. Il prit le parti de parler dans la cour de dessus le perron qui monte à la chapelle. Il parla l'épée au côté, car il n'étoit pas encore engagé dans les ordres sacrés. Sa voix étoit si nette et si sonore, que dessus les toits mêmes, où il y avoit des auditeurs, on n'en perdoit presque pas une seule parole. Cette oraison funèbre est imprimée avec les œuvres de Ronsard, où elle reçoit un nouvel éclat par la comparaison qu'on ne peut s'empêcher d'en faire avec les ouvrages de ce poëte. On ne peut comprendre comment un homme du temps de Ronsard a pu parler

1 Esprit de la Ligue, t. I. Ouvrages cités, xxxvni.

DUPERHON. 339

comme on parle aujourd'hui, et so saisir par avance d'un style qui ne devoit ôlre tout à fait en usage que plus de soixante ans après '. » Tout n'était cependant pas parfait dans ce discours d'apparat. II offrait plus d'un exemple d'un goût qui n'était pas encore suffisammeuL épuré, . comme quand il s'écriait :

« En combien de parties diviserons nous ses os et ses cendres, comme les Egyptiens divisèrent les membres d'Osiris, leur patron et leur bienfaiteur, afin que chaque province de ce royaume puisse jouir d'une portion de ses reliques, pour leur ériger des sepulchres et des monumens par tous les endroits de la France qui luy est obligée universellement?.-)

Peu de temps après ce premier succès oratoire, le roi Henri III choisit Duperron pour faire l'oraison funèbre de l'illustre et infortunée reine d'Éi'osse Marie Smart. « 11 tira, dit Perrault, des larmes de toute l'assemblée. »

Duperron employa très-utilement pour l'Église cette éloquence louchante et persuasive. Elle lui servit, avec la force de sa dialectique, à ramener au catholicisme un grand nombre de protestants. Henri de Sponde, depuis évêque de Pamiers, fut une de ses premières et de ses plus illustres conquêtes, comme ce prélat en fit dans la suite l'aveu solennel dans l'Épîlre de son Abrégé des Atinak s de Baronius^ qu'il dédia au cardinal Duperron. Il contribua puissamment aussi à la conversion de Henri IV. Il l'instruisit secrètement pendant plusieurs mois, et l'accompagna lorsqu'il se rendit à l'église pour prononcer son abjuration solennelle.

Par tant de talents et de services, il méritait bien d'être élevé aux dignités ecclésiastiques. En 1595, sous le pape Clément VIII, il fut sacré à Rome évêque d'Évreux par le cardinal de Joyeuse, archevêque de Rouen. Quelque temps après son retour en France, il eut une dispute fameuse avec le célèbre Duplessis-Mornay, cette colonne du protestantisme, « qui, dit Richelieu, n'a pas moins prétendu en ce royaume qu'être un des principaux successeurs de Calvin^ ; » qui était à la fois soldat, homme d'État, théologien, et que Voltaire a peint bien faiblement, et même faussement, dans ces vers de la Henriade :

« Il marche en philosophe où l'honneur le conduit. Condamne les combats, plaint son maître et le suit. »

En 1398, Mornay avait publié un traité sur l'Eucharistie, où il présentait à l'appui de sa doctrine cinq mille passages tirés des Pères et des théologiens" en renom. Duperron lut cet ouvrage et y remarqua un très-grand nombre d'erreurs ; il les nota toutes, et s'offrit d'en convain-

1 Hommes illustres, Duperron.

* Traité qui contient la méthode la plus facile et la plu^ assurée pour convertir ceux qui se sont séparés de l'Église, liv. I, ch. u, Paris, 1G51.

cre ceux qui voudraienl soutenir le contraire. Le roi entendit parler de cette proposition ; et comme les plus grands adversaires du protestantisme trouvaient toujours dans Henri IV un protecteur déclaré ou secret, selon les circonstances, et que d'ailleurs le pape avait interposé sa prière, une conférence fut ordonnée, en 1600, pour débattre celle question. Elle se tint à Fontainebleau, en présence du roi, entre Duperron seul d'une part, et Duplessis-Mornay de l'aulre, soutenu de douze ministres les plus habiles du lemps. Perrault dit qu'il ne se trouva pas un seul passage du petit nombre qu'ils choisirent où il n'y eût une hérésie ou une falsification très-évidente. Auguste de Thou avoue qu'un certain nombre des citations de Mornay étaient controuvées. « Duplessis-Mornay, — dit encore l'auteur des Hommes illastres, — qui n'avait presque d'autre part dans son livre que d'avoir mis en œuvre et en beau langage ce qui lui avait été fourni par des ministres, ne put soutenir la confusion où on le jetait à tous moments, de sorte qu'il se retira à Saumur sans en donner avis à l'assemblée : sur quoi l'on dit assez plaisamment qu'il avait abandonné tous les passages de l'Écriture sainte pour conserver celui de Saumur. »

L'évêque d'Évreux eut peu après une semblable conférence avec un autre théologien-soldat, avec Agrippa d'Aubigné, qui en a fait ce récit dans ses Mémoires : « Aubigné, arrivé quinze jours après à Paris, le Roy le commit avec le mesme, où la dispute avoit duré cinq heures, en présence de quatre cens personnes de marque; l'evesque s'eschappa des argumens par de grands discours; son adversaire forma une démonstration de laquelle il avoit pris les deux prémisses dans les susdicts discours. Ce nœud travailla tellement l'esprit de l'evesque qu'il luy tomba du front, sur un saint Chrysostome manuscript, autant d'eau qu'il en pourroit ranger dans la coque d'un œuf commun, La fin de ceste dispute fut par ce syllogisme : « Quiconque est faulx en une matière ne peut estre juge en ceste matière. Les Pères sont faulx en la matière des controverses, comme il paroist en ce qu'ils se sont contredicls ; donc les Pères ne peuvent estre justes juges en la matière des controverses. » L'evesque approuva la forme et la majeure, la mineure demeurant à prouver. D'Aubigné escrivit son traité : De cUssidiis Patrum, auquel l'evesque ne respondit point, quoique le Roy se fust rendu pleige {caution) pour luy. «

L'excessive vanité d'Agrippa d'Aubigné est. connue, et l'on voit aisément tout ce qu'il y a d'arrangé dans cette histoire.

Ch. Perrault appelle à tort Duperron cardinal, lors de sa conférence avec Mornay; il n'était encore qu'évoque, mais cette victoire contribua beaucoup à lui procurer la pourpre romaine et l'archevêché de Sens (160(3).

Redoublant de zèle, il entreprit, conformément au désir de Henri IV, la conversion de Sully. Voici ce que Mézeray, selon les uns, et Richelieu, selon les autres, nous apprend à ce sujet: « Henri dit à la reine

DUPERHON. 341

qu'il vouloit détacher Sully, autant qu'il le pourroif, du parti des huguenots, et Icmcltre par ce moyen en eslat d'cslre plus facilem'mt détrompé de leur créance. A ce propos, il confessa à la reine qu'au commencement qu'il fit profession d'eslre catholique, il n'embrassa qu'en apparence lu vérité de la religion, pour s'assurer en effet la couronne; mais que, depuis la conférence qu'eutà Fontainebleau le cardinal Duperron avec du Plessis-Mornay, il détestait autant par raison de conscience la créance des huguenots comme par raison d Estât i. »

DuperroM échoua auprès de Sully. Ce huguenot à manche large, comme on l'appelait, inspirait si peu de confiance à ses coreligionnaires, qu'ils s'attendaient chaque jour à le voir se révoîler, c'est-àdire se convertir; cependant il s'opiniàtra dans sa croyance jusqu'à la fin, malgré les exhortations complimenteuses des deux papes, les avances empressées de tout le sacré collège, les sollicitations affectueuses et les offres séduisantes du roi, sou maître et son ami. Le cardinal ne put pas non plus ramener au catholicisme la princesse Ga- Iherine, du<;hesse de Bar et sœur du roi.

Duperron ne se contenta pas de soutenir l'Eglise par de savantes et victorieuses conférences, il la défendit encore par des ouvrages de polémique aussi forts de raisonnement que modérés de ton. C'est le premier auteur catholique qui ait écrit sur des matières de religion en langue vulgaire. « Les huguenots escrivent mieux que nous, » dit Montluc dans ses Mémoires. Duperron fit perdre cet avantage aux hérétiques par sa Repliqiie à la Responso de (juelques miiiistres i^iir un certain escrit touchant Inir vocation ; par ses Actes de la conférence tenue en présence du Roy à Fontainebleau ; par sa Befatation du faulx discours de la conférence ; par sa Ilefulation de l'escri'. de maistrc Baniel Tilenus, contre un discoui's touchant les traditions apostoliques ; par le Discours recueillipar le sieur de Beaidieu, desprofos que monsieur l'evesgue d'Evreux tint à monsieur de Sancy sur l' auctorité et nécessité des traditions apostoliques'^; par le Discours sur la comparaison des vertus théologales et morales, fait par le commandement du roy Henri III; par son Traité des vertus morales, et surtout par son Bref Traité de l'eucharistie, fait en l'an 1597 pour la conversion de monsvsur de Sancy: ajoutons un Traité du sacrement de l'Eucharistie contre du Plessis-Mornay, et une Réfutation de toutes les observations tirées des passages de saint Augustin, allégués par les hérétiques contre le saint sacrement de VEucharistie.

Ces divers ouvrages furent travaillés avec le plus grand soin par leur auteur, qui, jusqu'à la fin de sa vie, les revoyait et corrigeait con amore dans sa retraite chérie de Bagnolet. « Le cardinal Duperron, qui n'épargnoit ni peine, ni soin, ni dépense pour ses livres, dit Pellisson, les faisoit toujours imprimer deux fois : la première, pour en distribuer seulement quelques copies à des amis particuliers, surles-

1 Histoire de la mère et du fils, t. I, p. 16.

2 Le sénéi-al des Suisses Sancy fiU converti par Duperron.

342 PROSATEURS Eï POÈTES DU XVP SIÈCLE.

quelles ils pussent faire leurs observations ; la seconde, pour les donner au public, en la dernière forme où il avoit résolu de les mettre'. «

Le savant et éloquent cardinal acquit ainsi une immense réputation. Il était très-considéré de saint François de Sales, qui, dans une lettre italienne du ifi octobre 1618 au cardinal Frédéric Borromeo, archevêque de Milan, dit de lai : « Ce grand homme et prélat, questo grand" uomo eprelata. » Dans cette même lettre, l'évoque de Genève vante la vivacité du génie qui éclate dans une très-belle harangue de Duperron qu'il vient de lire : « Quesia oratione o harenga fatta dal Perrone, opéra helliS' sima, s' io non m' inganno, per la vivacità dell ingegno che in essa è mostrata.y Bossuet disait : « Le cardinal Duperron, ce rare et admirable génie, dont les ouvrages presque divins sont les plus fermes remparts de l'Église contre les hérétiques ^. » Pellisson, lui-môme grand apologiste de la religion, conseillait la lecture des ouvrages de Duperron à ceux qui voulaient connaître au vrai ce qu'étaient les controverses entre les catholiques et les protestants.

Entre ces écrits il en est un, moins religieux que politique, sur lequel nous donnerons quelques détails, à cause de sa particulière importance : c'est la Harangue fuite de la part de la chambre ecclésiastique, en celle du tiers Estât, sur l'article du serment.

Voici l'occasion de ce débat qui devait avoir un long retentissement par le discours du cardinal dont au bout de soixante-^cinq ans Arnauld disait : « 11 n'y a guère de discours q.ui ail fait plus de bruit dans ce siècle que cette harangue ^. » En compilant son cahier général sur les cahiers des diverses provinces, le tiers État, systématiquement favorable à la royauté, afin de s'en faire un appui contre les deux ordres supérieurs, avait pris dans le cahier de l'Ile-de-France et placé en tête de ses vœux un article dont l'Université de Paris, en particulier la Faculté des arts, avait fourni la rédaction première (1614). En voici la substance :

« Que pour arrêter le cours de la doctrine pernicieuse qui se répandoit depuis quelques années contre les rois et contre les puissances souveraines établies de Dieu, Sa Majesté seroit suppliée de faire publier dans l'assemblée des États généraux comme une loi inviolable et fondamentale du royaume : que le Roi étant reconnu souverain en France et ne tenant son autorité que de Dieu seul, il n'y a sur la terre aucune puissance spirituelle ou temporelle qui ait droit de le priver de son royaume, ni de dispenser ou d'absoudre ses sujets, pour quelque cause que ce soit, de la fidélité et de l'obéissance qu'ils lui doivent. Que tous les François généralement tiendront cette loi pour sainte, véritable et conforme à la parole de Dieu, sans nulle distinction, équivoque ou limitation. Qu'elle sera jurée par tous les députés aux États généraux, et désormais par tous les bénéficiers et magistrats du Royaume avant que d'entrer en possession de leurs

1 Hist. de l'Acad., I.

"^ l'anégijrique de saint François de Sales.

^ Apologie pour les catholiques, 1'° part. cli. x.

DUPERHON. 343

bénéfices ou de leurs charges. Que tous les précepteurs, régents, docteurs et prédicateurs seront tenus de la défendre. Que l'opinion contraire, aussi bien celle qui permet de tuer et de déposer les souverains, et de se révolter contre eux pour quelque raison que ce soit, seront déclarées fausses, impies, détestables et contraires Ji l'établissement de la monarchie françoise, qui dépond immédiatement de Dieu seul. Que tous les livres qui enseigneront cette mauvaise doctrine seront regardés comme séditieux et damnables. Que tous les étrangers qui entreprendront de la soutenir seront censés ennemis de la couronne. Que tous les sujets du Roi qui l'embrasseront, de quelque qualité et condition qu'ils puissent être, seront punis comme rebelles, infracteurs des lois fondamentales du Royaume, et criminels de lèse-majesté au premier chef. Que si quelque étranger, ecclésiastique ou religieux, publie un ouvrage qui contienne des propositions directement ou indirectement contraires à la loi reçue, les ecclésiastiques ou religieux des mêmes ordres seront tenus de réfuter le livre de leur confrère, sans aucun égard et avec toute la bonne foi possible, sous peine d'être, punis comme fauteurs des ennemis de l'État i. »

On demandait enfin que la loi fût lue tous les ans dans les cours souveraines et dans les tribunaux subalternes, afin qu'elle fût connue et religieusement observée.

Le tiers État niait ainsi hardiment le droit que les Papes avaient si longtemps exercé au moyen âge.

Quand cet article fut proposé dans la Chambre du tiers État, les douze grands gouvernements de France opinèrent presque tous unanimement à le recevoir. Il fut imprimé sous le titre àe Loi fondamentale; il se débila à Paris, on l'envoya dans tout le Royaume et dans les pays étrangers, où le bruit se répandit que les catholiques de France étaient fort divisés entre eux sur le chapitre de l'autorité du Pape. Cependant les protestants laissaient entrevoir leur espérance qu'une contestation si échauffée pourrait bien avoir des suites dont ils profiteraient.

La Chambre ecclésiastique composée de cent quarante personnes, entre lesquelles il y avait cinq cardinaux, sept archevêques et quarante-sept évoques, fut extrêmement mécontente de voir le tiers État adopter et divulguer avec bruit une résolution aussi grave, et prétendre résoudre la question débattue et discutée pendant tant de siècles, de l'indépendance réciproque des deux puissances. Elle invita les deux autres Chambres à ne discuter et à ne voter aucune proposition intéressant la religion et les droits de l'Église, avant d'en référer préalablement à la Chambre ecclésiastique. Entrant ensuite dans le fond même de la discussion, elle déclara l'article inutile, en ce qu'il ne faisait que reproduire une décision du concile de Constance. La noblesse adhéra à cette déclaration, et les deux Chambres, pour obliger le tiers État à revenir sur son vote, lui envoyèrent une députation collective chargée de réclamer la suppression de l'article dicté par les légistes.

' Relation de Florimond Rapine, p. 285 (Procès -verbal du Tiers; séance du 15 décembre 1G14).

Le 2 janvier i6io, le cardinal Duperron, orateur de cette députation, parut dans la Chambre du tiers État avec un cortège solennel. Douze députés du corps de la noblesse, plusieurs prélats et un grand nombre d'ecclésiastiques du second ordre, Ty accompagnaient.

Duperron prononça une longue, savante et importanle harangue. L'évêque avait osé soutenir les doctrines de Rellarmin dont le livre sur Je, Prtpe avait été lacéré et briàlé par la main du bourreau; aussi ne flatta-t-il pas les doctrines plutôt anglicanes que françaises du tiers État. 11 distingua trois choses mêlées ensemble dans l'article du tiers. 1° Il condamna comme hérétique et impie, à la suite du concile de Constance, la doctrine qu'il est loisible à tout individu de tuer un roi dès qu'il est tyran ; 2'' il reconnut que le roi de France n'a point de supérieur temporel sur la terre, comme c'était le cas de quelques autres souverains; 3° il s'étendit à montrer les inconvénients de l'opinion qui prétend que le roi tient son pouvoir tellement de Dieu qu'il ne peut en être privé, ni son peuple absous du serment de fidélité, dans aucun cas, ni par aucune autorité quelconque.

Duperron finit son discours en demandant que l'affaire de l'article fût laissée à la Chambre ecclésiastique, et que le tiers État voulîit bien l'ôter de son cahier. Le Tiers fit résistance et choisit Miron pour son organe ; mais Miron et les présidents de chaque gouvernement ayant été mandés au Louvre le 19 janvier 1613, Marie de Médicis, qui dès le 6 janvier évoquait l'affaire devant le conseil, leur enjoignit de la part du Roi que l'article fût entièrement ôlé du cahier du tiers État.

Plusieurs des opinions soutenues par Duperron aux Étals généraux de 1614 furent vivement attaquées par l'assemblée du clergé de 1682. On lit dans la première partie du célèbre Rapport à rassemblée du clergé, rédigé, croit-on, par Bossuet, quoique lu par un autre évêque:

« Le cardinal Duperron n'a pas été juste dans tout ce quil a rapporté de l'autorité des saints docteurs, dont il vouloit éblouir ceux devant qui il parloit. Il est clair que le cardinal Duperron, qui étoit persuadé que c'étoit assez qu'il eût dit quelque chose pour être cru, s'étoit trompé et a trompé ses auditeurs. »

Et après avoir soutenu que ni l'hérésie ni l'apostasie ne donnent aux sujets le droit de secouer le joug de l'obéissance qu'ils doivent à leurs princes, le rapporteur du clergé ajoute :

u Cette doctrine, Messeigneurs, a toujours été enseignée par nos prédécesseurs avec une fermeté merveilleuse ; et rien n'a jamais tant obscurci leurs sentimens, que ce que M. le cardinal Duperron prononça dans les États généraux du Royaume de l'année 1615. Mais ceux qui connoissent ces États n'ont garde d'en rien imputer à l'Église gallicane.

« Je ne prétends point parler contre la mémoire de ce cardinal: son mérita et son éminent savoir ont été estimés de tout le monde ; mais il y a raison de s'étonner qu'un homme qui avoit été inviolablement atiaché à Henri IV dans sa mauvaise fortune, et qui en avoit aussi reçu mille bienfaits, ait prononcé un

discours si véhément contre l'autoritû royale, en démentant ses premiers sentimens et les profondes connolssanccs qu'il avoit de la vérité.

« Si CCS harangues avoient été prononcées simplement par ce cardinal, pour témoigner son opinion particulière, elles ne scroient pas d'une assez grande autorité pour nous en mettre beaucoup en peine; mais comme il fit entendre qu'il parloit au nom de tout le clergé de France, cela a frappé l'esprit de plusieurs : il est juste que l'on en connoisse la vérité.

<i II traite de problématique la doctrine de ceux qui soutiennent qu'en certains cas on peut déposer les rois, en déliant leurs sujets du serment de fidélité, quoique pour déguiser ses sentimens et les rendre moins odieux, il dise en même temps qu'il reconnoît que les rois sont indépendans de toute autre autorité que de celle de Dieu dans le gouvernement temporel de leurs Étals: en quoi il tombe dans une contradiction manifeste, puisqu'il est constant que s'ils ne dépendent que de Dieu, ils ne peuvent être déposés, ni leurs sujets absous du serment de fidélité, ni par les papes, ni par toute l'Église. Il appuie le sentiment de ceux qui soutiennent l'autorité monarchique du Saint-Siège bien plus fortement que la doctrine contraire, et recherche toutes les preuves qu'il peut trouver, vraisemblables et autres, qui avoient été employées par Grégoire VII, et en invente encore de nouvelles, mais aussi fnibles que celles de ce pape. Cependant, Messeigneurs, si l'on approfondit la vérité de ce qui se passa en ces États, il est constant que tous les efforts de ce cardinal n'affoiblirent pas la doctrine de l'Église gallicane.

« La Chambre du tiers État avoit dressé des cahiers dans lesquels étuit la proposition de l'indépendance des rois : la Chambre ecclésiastique trouva mauvais que le tiers État entreprît de faire un article d'une matière purement spirituelle, et en cela elle avoit raison. C'éloit à l'EgUse à expliquer et à soutenir cette vérité : peut-être même que, par prudence, il eût été à désirer que cette matière n'eût pas été traitée dans un temps auquel les esprits étoient encore agités, après le malheur qui étoit arrivé à la France par le parricide de ce grand roi qu'elle avoit perdu cinq ans auparavant, et par le souvenir de tous les maux que la Ligue avoit produits. Il y a un temps de parler et un temps de se taire, selon le Sage ; et saint Augustin dit que tnidta tacenda sunt propter incapaces, ne pejores faciamus eos quos volumus facerc doctiores. Ainsi, pour ne pas indisposer la cour de Rome contre la France, ce qui ne peut jamais être que trèsdésavantageux, et qui l'auroit été extrêmement en ce temps-là, ou pour d'autres raisons de prudence, il se pouvoit bien faire que la Chambre ecclésiastique ne vouloit pas entrer dans cette matière.

« Mais M. le cardinal Duperron alla trop avant pour un prélat éclairé, savant, françois, élevé dans nos maximes.

« Plût à Dieu, Messeigneurs, que cette pièce, qui ne corrompra jamais la pureté de votre doctrine, mais qui la contredit, ne parût plus dans vos mémoires ! Nous vous supplions au moins d'ordonner qu'on y joigne un avertissement, qui, en disant la vérité de l'histoire, puisse guérir les esprits du soupçon qu'elle laisse que ce cardinal ait exposé les sentimens de l'Église de France. Le clergé ne lui avoit pas donné charge de s'expliquer de la manière qu'il fit : nous ne voyons pas qu'il en ait approuvé la doctrine. C'est assurément l'ouvrage pur de M. Duperron, et non celui de nos prédécesseurs.

« il est vrai que nous voyons par l'histoire de ces États que quelques-uns de CCS prélats qui avoient accompagné ce cardinal louèrent son discours, et dirent à leur retour dans la Chambre ecclésiastique, qu'il s'étoit surpassé lui-môme ; mais on doit rapporter cette louange seulement à la beauté de son esprit et à

son éloquence, et non pas au fond de la doctrine, dont il avoit traité sans ordre du clergé, qui ne l'avoit envoyé que pour faire connoître, premièrement à la noblesse, et ensuite au tiers État, que les laïques ne doivent pas décider d'une matière purement ecclésiastique et canonique. Cela est très- clairement marqué dans le procès-verbal de la Cliambre ecclésiastique de ces États, qui nous a été laissé par le sieur Baheti, grand archidiacre de Corainges, qui en étoit secrétaire, lequel étant homme de mérite, fort éclairé et de grande vertu, s'est bien donné de garde d'insérer dans son procès-verbal les harangues de ce cardinal, que le clergé n'adopta point et qu'il dissimula, pour n'être point obligé de blâmer, à cause du respect qu'on avoit pour un aussi grand homme que monseigneur Duperron, qui avoit beaucoup mérité de l'Église en d'autres occasions ; mais qu'il crut qui demeureroient dans Toubli, comme il étoit à désirer qu'elles y fussent demeurées, et comme elles y seroient demeurées effectivement, si M. Dupeiron n'eût pris soin, pour l'amour qu'il avoit pour son ouvrage, d'en répandre des copies, et si les curieux n'eussent eu soin aussi, dans la suite, de les donner au public, sans prendre garde au tort que cela faisoit à la vérité.

« Ce cardinal, dans ces deux harangues, n'a presque rien dit, comme nous l'avons déjà remarqué, que ce qui avoit été inventé avant lui, ou par Grégoire VII ou Boniface VIII, ou par ceux qui ont voulu plaire à la cour de Rome ; et je ne trouve que très-peu de chose à détruire de nouveau, savoir, ce qu'il allègue de divers saints, dont il prétend que l'autorité doit accabler les défenseurs de l'indépendance des têtes couronnées. »

Revenant encore à Duperron dans la seconde partie, le rapporteur concluait :

« Messeigneurs, vos commissaires vous supplient encore d'ordonner qu'il soit mis un avertissement à l'endroit de vos mémoires où se trouvent insérées les harangues de M. le cardinal Duperron, dans lequel il soit marqué que ce qu'a dit ce cardinal de contraire à l'indépendance de l'autorité royale, étoit son sentiment particulier, et non pas celui du clergé de France, au nom duquel il parloit. »

La réprobation était énergique; depuis on a trouvé Duperron moins coupable ; on a surtout justifié ses intentions. Le fond mCme de sa doctrine a été énorgiquement défendu comme étant le vrai et traditionnel sentiment du clergé français et de FÉglise *.

Nous devons dire un mot de quelques travaux de Duperron plus particulièrement littéraires. 11 a composé un traité de rhétorique française, sous ce titre: Avant-discours de rhétorique, ou Travté de Veloquence. Le plan en est étendu, les règles précises, mais le ton un peu trop didactique et sec. Il renferme aussi quelques jugements faux ; car le goût de Duperron n'était pas toujours siir ; un seul exemple: « il préférait à trente des pages de Tacite une seule page de Q. Curce ^. »

1 Voir Traité de la imissance ecclésiastique dans ses rapports avec la puissance temporelle, trad. de l'ital. du P. Bia.nxhi, par M. l'abbé Peltif t. I, p. 96-105, édit. Gaume, ISô".

^ Perroîiiana, Colonise Agrippinse, 1G91, in-12, p. 291.

DUPEIIRON. 347

Il a laissé des Lettres, ambassades et négociations, peu estimées selon Anquelil, ;m jugement duquel Duperron 6lait un parleur, et d'Ossat un pense»;-. Le même écrivain, comparant les lettres des deux négociateurs, ajoute : « Les Lettres de d'Ossat respirent la candeur, la probité, le zèle le plus vif pour le roi et la patrie. Il écrit en homme désintéressé, et qui ne tire point vanité de ses services. Duperron au contraire est emphatique, et n'oubUe pas de faire valoir ses moindres démarches '. » Duperron a laissé encore des Harangues, don! la plus éloquente est la Harangue faite pour le roi Henri HI aux États de Blois, un Recueil d'ambassades, la traduction de la Première Oraison de Cicéron contre Verres, et de VÉpitre de Cieénm à Quintus son frère, et la traduction du premier livre des Éthiques d'Aristole. En tin il nous reste de Duperron des poésies, œuvres de sa jeunesse, parmi lesquelles on trouve des stances amoureuses et des hymnes, des compkdntes et des psaumes, des Ètrcnnes et des Tombeaux, des traductions ou imilalions de Virgile, d'Horace, d'Ovide. Parmi toutes ces pièces, il en est plusieurs qui marquent un talent poétique d'un ordre élevé. L'imitation du psaume 183 est digne de Malherbe et supérieure à la plupart des pièces analogues de J.-B. Rousseau. MalheureusementDuperron poète s'exagérait à lui-même sa valeur. Enflé des éloges que lui avaient prodigués Desportes et Bertaut, il allait, suivant Marolles, jusqu'à se regarder comme supérieur à Virgile pour la diction.

Duperron, poète d'une école finissante (celle de Desportes), eut le mérite et la générosité d'apprécier le chef naissant d'une école nouvelle ; il introduisit Malherbe auprès de Henri IV ; plusieurs autres débutants furent également protégés par lui. C'est pourquoi Bayle l'a appelé le procureur général du Parnasse de son temps, « comme qui dirait aujourd'hui le maître des cérémonies de la littérature ^. » « H s'étoit fait, dit de son côté l'abbé Longuerue, comme le colonel général de la littérature, et on étoit obligé de s'assurer de son suffrage avant d'oser demander celui du public. »

Tous ces travaux n'empêchèrent pas que Duperron ne fût employé dans nombre d'affaires importantes. Henri IV l'honorait de toute sa confiance," bien qu'il eût commencé par être attaché au cardinal de Bourbon et se fût montré l'àme du parti qui aspirait à lui assurer le trône au préjudice du Béarnais. Il reçut, avec d'Ossat, l'absolution du Saint-Père au nom de Henri IV, et se soumit aux humiliations d'usage; c'est-à-dire, que, le jour fixé pour la cérémonie, les deux ministres, vêtus en simples prêtres, se présentèrent au pape, qui était assis sur un trône élevé dans la place de Saint-Pierre, entouré des cardinaux ; qu'après lecture faite de la requête du roi et des condilions de l'absolution, que Duperron et d'Ossat, au nom du prince, promirent d'observer et qui étaient, la plupart, des clauses de police ecclésiastique,

1 Esprit de la Liyuc, ouvrages cités, xxwni.

2 Sainte-Beuve, Criiiq. littér., Fontanks, t. V, p. 371.

ils abjurèrent selon la formule prescrite les erreurs contraires à la foi catholique, et que, s'étant mis à genoux, le grand pénitencier, pendant que le chœur entonnait le psaume Miserere, toucha leurs têtes de sa baguette, en signe d'aflranchissement, comme font encore les pénitenciers romains pour tous les pénitents qu'ils absolvent. Duperron, comme d'Ossat, méprisa les railleries des protestants, qui les accusèrent de mollesse pour avoir subi ce reste de la pénitence publique, et s'être soumis à êlre fiappés de la baguette, ce qu'ils appelaient par dérision la gaulade. Il fut choisi par le roi pour accommoder le différend de Paul V avec la république de Venise. Ce pape, assure-t-on, avait tant de déférence pour les sentiments de Duperron, qu'il avait coutume de dire : « Prions Dieu qu'il inspire le cardinal Duperron, car il nous persuadera tout ce qu'il voudra. »

Ses dernières années furent affligées par des infirmités qui ne lui permirent guère de trouver des douceurs dans les honneurs de cardinal, de primat des Gaules et de grand aumônier de France dont il était comblé. « J'ai vu, dit Balzac, le cardinal Duperron, estropié de bras et de jambes, qui demandoit à changer tous ses bénéfices, toute sa science, toute sa réputation pour la santé du curé de Bagnolet *. »

Un homme dans sa position ne pou\ail guère éviter d'avoir des ennemis et des calomniateurs. Des écrivains passionnés,, des prolestants en particulier, accusèrent d'irréligion cet illustre apologiste. Le médecin esprit fort Guy Patin osa, dans ses le^ires, l'appeler « un grand fourbe» et faire de sa mort un récit ignoble, disant avec audace qu'tV savait de bonne inirt ce qu'il affirmait ^.

Le cardinal Duperron mourut à Paris, le o septembre 1GI8, âgé de soixante-deux ans.

Racan fit sur la mort de son confrère en poésie un sonnet pompeux fastidieusement classique :

« Quoi ! ces rares vertus dont Ariste fit voir Des largesses des dieux sa belle âme chargée, Quoi ! les justes regrets de la France affligée Ne purent à pitié les destins émouvoir ! »

Exorde de la Harangue faicte pour le roy Henry III, au second Estât de Bloys.

Messieurs,

Ayant à mettre la main à une œuvre si saincte, si désirée, et si attendue de tout le monde, comme est la reformation universelle des desordres et corruptions qui se sont couiez depuis

1 Entretiens, XXVI.

* Lettre XX1X% h M. S. S. D. M.

certain temps en ce Royaume, la première chose que nous devons faire, c'est de supplier celuy qui est le perc et l'autheur de tout bon conseil, non seulement de nous ouvrir les yeux pour voir les remèdes utiles et salutaires aux maladies de cet Estât ; mais aussi de nous donner ii tous ensemble une droicte intention et une droicte volonté d'en user et de les appliquer. Vous accompagnerez donc la requeste que je luy fais en cest endroict, de vos prières les plus ardentes et enflammées; luy demandant premièrement qu'il luy plaise confirmer et fortifier la resolution qu'il a imprimée à ceste fin en mon ame, et m'inspirer des paroles propres et signifiantes pour vous la représenter dignement ; puis après qu'il dispose tellement vos esprits à la recevoir, en esloignant toutes sortes de passions particulières et n'y laissant que le seul respect de sa gloire et le soin du salut de vostre patrie, que l'exécution s'en ensuive aussi louable et accomplie comme l'entreprise est digne du lieu que je tiens, et de vostre suffisance et (idelité.

Messieurs, celuy que je viens d'appeller maintenant à mon secours, me peut servir de tesmoin et déjuge tout ensemble, luy qui découvre jusques aux plus secrettes pensées des hommes, que depuis qu'il a mis en mes mains le sceptre de ceste monarchie, j'ay ressenty une perpétuelle douleur des misei'es et calamitez publiques à quoy il sembloit que mon règne estoit réservé, et ay tasché infinies fois d'esteindre avec mes larmes l'ardeur et la violence de son courroux quejevoyois estre allumé tant contre mes offenses particulières que contre les péchez de mon peuple en gênerai, dont aussi plusieurs jours dédiez à la tiistesse et à la solitude pour destourner aucunement mes yeux de dessus les malheurs de ce siècle, et plaindre ma naissance et ma condition et principalement depuis ces dernières années ausquelles l'aage et l'expérience me rendoient plus capable d'appréhender la désolation de mon Estât et peser la foule et oppression de mes pauvres subjects, feront foy et serviront de tesmoignage à la postérité. En ceste longue et continuelle agitation d'esprit, je pense qu'il y a peu de moyens d'apporter quelque reformation à un gouvernement dépravé, de quoy je ne me sois souvenu et n'aye mesme essayé plusieurs fois de l'appliquer et mettre en usage, mais la corruption estoit si universelle, et le desordre avoit tellement gaigné, que le cours et la violence du mal forçoient tous les remèdes que j'y pouvois opposer de mon seul mouvement. Cela fut cause, il y a environ trois ans, que retirant mon esprit des remèdes par-

ticuliers, je choisis une voye plus universelle, et me résolus à l'assemblée et convocation générale des Estats, qui ne sont aultre chose qu'une aimable conférence des subjects avec leur prince, lequel s'abbaisse et descend de son Throsne royal pour traicter avec eux des moyens de remédier aux desordres que le long espace de temps et la négligente observation des loix a laissés glisser en l'Estat. A quoy me fortifie dès lors extrêmement le conseil de la Royne ma mère, qui aussi en toutes autres louables intentions m'a tousjours tellement confirmé, et s'est montrée si affectionnée au bien et à la conservation de ceste Monarchie, y employant infinis labeurs de corps et d'esprit, mesme en l'incommodité et indisposition de son aage, qu'elle ne mérite pas simplement le nom de mère du Roy, mais de mère de l'Estat et du Royaume ^.

Depuis, combien que la diversité des accidens dont mon dessein a esté traversé par plusieurs fois en ayt faict différer l'exécution ; si est-ce que rien n'a eu le pouvoir de l'empescher, estant le désir que j'ay de donner ordre au bien et soulagement de mon peuple si enraciné en mon ame, qu'il n'y a point d'aultre pensée assez forte pour l'en divertir. Car quant à ce que quelques-uns peut estre n'attendent pas le fruict de ceste assemblée tel que je me le suis proposé, ayant veu le peu d'effect, à quoy se terminèrent les derniers Estats célébrez, il y a douze a:ns en ceste ville, il me semble, au contraire, que tant de desordres et de malheurs qui se sont ensuivis par tout ce Royaume de n'avoir point observé les belles et sainctes loix qui y furent proposées, nous doibvent avoir assez instruicls pour ne retomber au mesme inconvénient. Jûinct que l'aage auquel j'estoisencores lors donnoit moyen à plusieurs d'abuser de ma facilité ; au lieu que maintenant la malice de tant de divers esprits m'a préparé à me tenir mieux sur mes gardes, et à avoir d'ores en avant tousjours les yeux ouverts de peur d'estre surpris et circonvenu. J'adjouste davantage qu'il se passa deux ans entiers entre les remonstrances faictes en ceste ville, etlesresponses et resolutions qui y furent données ; chose mal convenante à l'humeur des François, ausquels les bons conseils sont inutiles, si on leur laisse refroidir le désir et l'ardeur de les exécuter. Là où mon intention en cecy est de resouldre et de conclure promptement avec vous tous les poincts que vous aurez à proposer, et le len-

1 Richelieu devint aumôniei- de la reine Marie de Médicis pour avoir répété ces mots dans sa harangue aux États de 1614.

DUPEKRON. 3b 1

demain de la conclusion me lier et obliger par serment solennel, moy et tous les princes et seigneurs de qualité qui m'assisteront en cest office, sur le texte des saincts Evangiles, et après la participation des bienheureux mystères de nostre salut, d'observer toutes les choses que j'y auray arre?tées, comme loix sacrées et inviolables, sans me reserver à moy-mesme la licence de m'en départir à l'advenir pour quelque prétexte ou occasion que ce soit. Que s'il semble qu'en ce faisant, je me soubmets trop volontairement aux loix dont je suis l'autheur et qui me dispensent et exemptent elles-mesmes de leur empire, et que par ce moyen, je rends la dignité royale, aulcunement plus bornée et limitée que mes predecesseurs^il me suffira de respondrece que dit le roy à qui on reprochoit qu'il laisseroit la royaulté moindre c\ ses successeurs qu'il ne l'avoit receue de ses pères, qui est, qu'il la leur laisseroit beaucoup plus ferme et plus durable. En quoy vous pouvez recognoistre la sincérité de mon intention, voyant que la chose que les Princes qui ont des desseins pernitieux à leur peuple fuyent le plus, à cause qu'elle sert d'obstacle à l'exécution de leurs mauvaises volontés, non-seulement je l'ay recherchée de mon propre mouvement, et sans en estre sollicité de personne, mais encore ay passé par dessus infinies diflicultez et résistances qui s'y opposoyent. Car pour le regard de la franchise avec quoy j'y ay procédé, je n'en veulx point d'aultres tesmoins que vos propres consciences pour me faire rougir devant Dieu et les hommes, si j'ay usé de brigues et de menées, si j'ay sollicité un seul de ceste compaignie, si j'ay violé la liberté de proposer par vos remonstrances tout ce qui sera utile pour le bien particulier de mes provinces et salut universel de mon Estât. Chose que je désire qui vous demeure devant les yeux, afin de vous faire discerner mon intention droicte et légitime, de ceux qui en useroient aultrement, et aussi pour disposer vos esprits à seconder et favoriser de toutes sortes de conseils, d'advis et de propositions nécessaires pour faire reluire la gloire de Dieu, et la religion Catholique, Apostolique et Romaine en tous les lieux de ce Royaume, soulager mes subjects d'infinies charges et incommoditez, et remettre toute la France en sa première et ancienne splendeur.

Saint François de Sales naquit, le 21 août loG?, au château de Sales, dans les environs d'Annecy, d'une des plus nobles et des plus anciennes maisons de la Savoie. Dès avant sa naissance, il fut voué à Dieu par sa pieuse mère, Françoise de Sionas. Son père le destina à la carrière sénatoriale. Dès l'âge de six ans, il fut placé au collège de la Roche, et bientôt après à celui d'Annecy. En 1578, son frère l'envoya, sous la conduite d'un précepteur, à Paris, pour achever ses éludes. Avant de quitter son pays, il avait reçu la tonsure ecclésiastique. Il entra chez les Jésuites au collège de Clermont, où il fît sa rhétorique avec beaucoup de distinction. Il suivit aussi les leçons de la Sorbonne.

Quand il eut achevé son cours de philosophie, il apprit, pour contenter ses parents, l'équitation, les armes, la danse et tous les arts agréables qui convenaient à sa condition. En même temps il étudiait l'hébreu, le grec et la théologie positive, sous Génébrard et sous le père Maldonat, Jésuite dont les travaux ont été, dans ces derniers temps, remis en lumière.

Ses études terminées à seize ans, il visita, par l'ordre de son père, les principales provinces de la France. De retour, en lo8i, au château de Sales, il ne tarda pas à le quitter de nouveau pour aller étudier le droit à Padoue. Il y joignit l'étude de la théologie et de la controverse, sous la conduite du fameux Jésuite le père Possevin. Guy Pancirole, charmé de la beauté de son esprit, entre les leçons publiques, se faisait un plaisir de l'instruire en particulier.

Il reçut le bonnet de docteur, et, d'après le vœu de son père, il partit pour l'Italie, se rendit à Ferrare, de là à Rome, puis visita les principales villes de la Péninsule, comme il avait fait celles de la France. A son retour, le comte de Sales lui témoigna le désir qu'il avait de loi faire contracter une brillante alliance. De plus, il obtint pour lui, du duc de Savoie, les provisions d'une charge de conseiller au sénat de Chambéry; mais les vues du jeune gentilhomme étaient tout autres. Malgré l'attrait que pouvait avoir pour lui le monde, à son âge, avec tant d'avantages du corps et de l'esprit dont il était doué, il avait dès longtemps fait vœu de continence perpétuelle, et n'aspirait qu'à embrasser au plus tôt l'état ecclésiastique. A force de prières et de persévérance, il amena ses parents désolés à consentir à son inébranlable volonté. Son cousin, Louis de Sales, chanoine de la cathédrale de Genève, obtint pour François de Sales la prévôté de Genève, alors va-

canle. Ce ne fut qu'avec une peine extrême qu'on put déterminer noire saint à l'acceptation de celte dignité sollicitée pour lui sans son aveu.. Aussitôt qu'il eut reçu le diaconat, son évèque le chargea du ministère de la parole, dans lequel il débuta d'une manière éclatante.

Un an après son ordination, François de Sales composa le premier de ses écrits. L'érection de la confrérie de la Croix, établie par son zèle à Annecy, donna lieu à un ministre du voisinage d'écrire contre l'honneur que les catholiques rendent à ce signe sacré. A l'occasion de cet écrit, notre saint reprit l'élude de la controverse qu'il avait interrompue, et répondit ensuite au ministre par un ouvrage qui a pour titre : l'Étendard de la croix, divisé en quatre livres, et où il fait voir que l'honneur que les catholiques rendent à la croix n'est pas nouveau ; que les chrétiens des premiers siècles en ont usé, et il en rapporte les preuves ; que l'adoration, dans un certain sens, selon l'Ecriture sainte même, peut être rendue aux créatures, mais qu'il y en a un aussi, celui qui est marqué dans le Décalogue, auquel elle n'est due qu'à Dieu ; que les catholiques n'usent de l'adoralion, prise en ce sens, qu'à l'égard de Dieu; qu'ainsi ils ne peuvent être idolâtres, comme les calvinistes leur en font le reproche; qu'enfin tout le culte que les catholiques rendent à la croix et aux choses saintes n'est que relatif et se rapporte entièrement à Dieu.

Ce livre de polémique ne respire que modération et douceur:

«Ne sçachant, dit-il dans l'avant-propos, qui est l'auteur datraicté auquel je fais response, et ni'estant force de l'alléguer souvent, j'ay pris congé de me servir du nom de traicteur, lequel je n'emploje qu'à faute d'autre plus court ; et cependant je n'ay voulu user d'aucunes injures, ni invectives mordantes, comme il a fait : ma nature n'est point portée à ce biais ; mais aussi n'ay-je pas voulu tant affecter la douceur et modestie, que je n'aye laissé lieu à la juste liberté et naîfveté de langage. Et si mon adversaire se fust nommé, peut-estre me fusse-je contraint à quelque peu plus de respect. Mais puisque je ne sçais, ny n'ay occasion de sçavoir que ce soit autre qu'un je ne sçais qui, je ne me sens pas obligé de le supporter aucunement en son insolence. Or, je me nomme, au contraire, non pour l'obligera aucun respect (car peut-estre que le rang auquel je suis en cette église cathédrale le mettra en humeur de me traicter plus mal), mais afin que s'il est encore à Genève, d'où son traicté est sorti, il sçache où il trouvera son respondant, s'il a quelque chose à demesler avec luy, touchant ce différend : l'asseurant qu'il ne me trouvera jamais que très-bien affectionné à son service, partout où il ne sera pas mai affectionné au crucifix et à la croix. »

On no répondit point à ce solide écrit; il s'en fit de nouvelles éditions auxquelles l'auteur resta étranger, et où l'on mit un titre fastueux qui répugnait fortement à la simplicité de François de Sales. Il en parle ainsi lui-môme dans la préface du Traité de l'amour de Dieu ;

« Depuis peu on a reimprimé cette deffense, sous le titre prodigieux de la Panthalo{/ie,ou Thresorde la Croix, tlltre auquel jamais je ne pensay, comme en vérité aussi ne suis-je pas homme d'estude, ny de loisir, ny de mémoire, pour Prosateurs et po£tes du xvi'= siîuxk. 23

3o4 PllOSATEURS Eï POÊl'ES DU XVI^ S1ÈC[,E.

pouvoir assembler tant de pièces de prix en un livre qu'il puisse porter le tiltre de Tnresor ni de Panthalogie, et ces frontispices insolens me sont en horreur :

L'architecte est un sot, qui, privé de raison, Fait le portail plus grand que toute la maison. »

A peu de temps de là, le jeune prèlre commença ses grands travaux pour la conversion des calvinistes et des zwingliens. Le duc de Savoie, ayant recouvré trois bailliages usurpés sur lui par les Genevois et les Suisses, conçut le dessein d'y rétablir la religion catholique qu'ils en avaient bannie. lien écrivit à Claude de Granier, évoque de Genève, qui jeta les yeux sur François de Sales pour l'exécution de ce grand dessein, qui effrayait tout le reste du clergé. Quand il fut question de lui donner des associés, il ne se présenta personne que le seul Louis de Sales, son parent. Le saint apôtre entra dans le Chablais avec cet unique compagnon, après avoir résisté aux efforts que firent tous ses amis pour l'en détourner, aux larmes de sa mère, aux prières et aux raisons de son père, qui regardait, en général, la mission destinée pour le Chablais comme un dessein mal conçu et encore plus mal entrepris, et qui désapprouvait surtout qu'on eût choisi son fils et son neveu pour une pareille entreprise.

Les commencements de la mission furent difficiles et même périlleux; il est certain que le saint exposait non-seulement sa santé, mais sa vie. Son père s'en inquiéta et lui écrivit, à la fin de lo93 ou au commencement de 1594, dans les termes les plus forts, pour l'engager à abandonner ces travaux dangereux et jusques alors assez ingrats.

« Je ne puis que louer vostre zèle, monsieur mon fils, lui disait-il; mais je ne vois pas qu'il puisse aboutir à quelque chose de bon. Vous en avez desjà faict plus qu'il n'en estoit besoin. Les personnes les plus sensées et les plus sages disent hautement que vostre persévérance se termine à une sotte obstination ; que c'est tenter Dieu de faire une plus longue espreuve de vos forces, et qu'enfin il faut contraindre ces peuples à recevoir la foi par la seule bouche du canon. C'est pourquoy je vous conjure de faire cesser au plus tost nos inquiétudes et nos alarmes, et de vous rendre à vostre famille, mais surtout à vostre mei'e, qui meurt de douleur de ne vous point voir, et de crainte de vous perdre tout à fait. Mais si mes prières ne servoient de rien, en qualité de père je vous ordonne de revenir ici incessamment. »

L'inébranlable apôtre lui répondit ainsi pour s'excuser de lui désobéir :

« Monsieur mon père,

« Quelque respect que j'aye pour vos ordres, je ne puis m'empescher de vous dire qu'il m'est impossible de m'y rendre. Vous n'ignorez pas de qui j'ay reçu ma mission, après Dieu et de sa part. Puis-je me retirer d'icy sans sa permission ? Adressez-vous donc, s'il vous plaist, h monseigneur le reverendissime ; je suis prest à partir dès qu'il parlera. En tous cas, je vous supplie de conside-

rer ces paroles du Sauveur : Celui/ qui persévérera sera sauvé ^, et ces autres de saint Paul : On Jie couroniiera que celuy qui aura légitimement combattu ^, Les momeyis d'une légère tribulation opèrent un poids éternel de gloire 3, etc. »

Le dévouement de l'apôtre, que les horreurs même de la peste ne purent ralentir, ne tarda pas à obtenir une digne récompense. Rien ne lui résista; il n'y eut pas un seul des ministres protestants qui osât entrer en conférence avec lui. On disait de son temps qu'iV falloit envoyer les hérétiques an solide et savant Duperron pour les convaincre, et à monsieur du Genève pour les toucher. Duperron lui-même, témoin du nombre prodigieux d'hérétiques, même des plus obstinés, convertis par François de Sales, ne put s'empêcher de dire qu'il n'y avoit point d'hérétiques qiiil ne fiist asseuré de convaincre ; mais que, pour les convertir, c'estûit un talent que Dieu avoit réservé à monsieur de Gencve ^. Un ami intime du saint, l'illustre président Antoine Fabvro, qui, après avoir étudié à Turin sous le fameux Antoine Manuco, était devenu un des grands hommes de son siècle, écrivait en ces termes à saint François de Sales sur les résultats de sa mission : « J'apprends que les uns, terrassez par le seul énoncé de vos raisonnemens, cvilent voslre présence et vos entrevues. Mais que seroit-cc, mon Dieu, s'ils avoient entendu vos discours et vos entreliens ! J'apprends que les autres, incapables de soutenir une polémique orale, ont résolu de soutenir leurs opinions par escrit, ayant l'effronterie de croire que le papier, quelque mensonger et impudent qu'il soit, ne sauroit rougir ^. »

Les grands succès de saint François de Sa!es dans le Chablais et les bailliages de Terni et de Gaillard lui attirèrent de tous côtés des lettres de félicitations; le président Fabvre lui écrivit delà part du duc de Savoie, le nonce du pape à Turin et le pape même lui adressèrent des lettres pleines d'estime.

Quelques conversions éclatantes faites en différents temps par notre saint riionorèreut particulièrement. Ainsi il convertit le baron d'AvoIi, seigneur des plus considérés parmi les calvinistes; Claude Bouchard, professeur public de théologie à Lausanne; François, duc de Lesdiguières, gouverneur du Dauphiué; Barbery et Jacques Philippe, célt'bres ministres calvinistes. Il éprouva nécessairement quelques échecs. Ainsi le pape Clément VIU ayant donné onlro, par un bref, à saint François de Sales, d'aller trouver, à Genève, Tlièodore de Bcze et de conférer seul à seul avec lui, ce fameux chef calviniste résista et à Tcloquence de François de Sales et aux offres qu'il lui fit de lu part du pape.

> Matth., X, 22, et xxiv, 13.

2 FI Tim., II, 5.

3 11 Cor., IV, 17.

* A7ion., liv. L

8 Lo prés. Faljvre h. S. Fi-. de Sal. Ex urhe, vu. cal. deccmhris. Nuuv. Lctt. inéd., publiées par le ctievalier Datta, \\\i<^ leitre.

Au retour de cette brillante mission, en 1596, François de Sales "fut choisi par l'évêque de Genève, Claude de Granier, pour être son coadjuteur et prévôt d'Annecy; mais il fallut les vives instances du pape et du duc de Savoie pour lui faire accepter cette dignité.

Au commencement de 1602, il vint à Paris pour obtenir du roi de France la permission de travailler à la conversion des peuples du bailliage de Gex, cédé à Henri lY parle duc de Savoie, en échange du marquisat de Saluées. Accueilli avec enthousiasme, il fit entendre sa voix dans les principales églises de la capitale, et prêcha le carême à la cour, dans la chapelle du Louvre. Le roi était alors à Fontainebleau ; mais étant revenu à Paris quelques jours après Pâques et ayant entendu le cardinal Duperron parler avec de grands éloges des excellents discours que François de Sales avait faits dans la chapelle du Louvre pendant le carême, il eut envie de l'entendre. Les députés de Genève, qui étaient alors à la cour pour des affaires importantes, dit l'historien du saint', assistèrent à cette prédication ; François s'y surpassa, et le roi lui-même fut si charmé de son discours, que, se tournant du côté des députés de Genève, il leur dit tout haut, le sermon fini : Eh bien, messieurs, que dites-vous du sermon de vostreevesque? — Sire, répondit l'un des députés, si le duc de Savoie avait contre nous d'aussi bonnes raisons que luy, nous rendrions bientost le siège einscopal,et yeut-estre serions-nous tous de sa religion. Le roi ajouta qu'ils avaient raison ; qu'il n'avait jamais ouï un prédicateur plus louchant ni qui eût plus d'onction, et dont la vie et les actions soutinssent mieux ce qu'il prêchait. Persuadé qu'aucun homme n'était « plus capable d'apporter quelque remède à la nouveauté des opinions qui troubloient son royavmie que l'evesque de Genève, d'autant quec'estoit un esprit solide, clair, résolutif, point violent, point impétueux, et lequel ne vouloiL emporter les choses de haute lulte ou de volée. » Henri IV fit à François de Sales, en cette occasion, et réitéra plusieurs fois dans la suite les offres les plus séduisantes pour l'engager à se fixer en France. « 11 me fit des semonces d'arresterenson royaume, dil le saitit, qui esloient capables de retenir, non un pauvre prestre telquej'estois, mais bien un bien grand prélat.» Mais personne ne fuyait davantage les distinctions mondaines que ce saint, qui écrivait dans une tournée pastorale : « Je suis en visite bien avant parmi nos montagnes, en espérance de me retirer pour l'hiver dans mon petit Annecy, où j'ay appris à me plaire, puisque c'est la barque dans laquelle il faut que je vogue pour passer de celte vie à l'autre. »

Il fut choisi pour prououcer, à >iotre-Dame, l'oraison funèbre de Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, mort d'une fièvre pourprée à Nuremberg, en revenant de défendre Kaniska assiégée par les Turcs, « lequel avoit fait tant de beaux exploits contre le Turc en Hongrie, que tout le christianisme devoit conspirer à l'honneur de sa mémoire *. » w Madame Marie de Luxembourg, sa veuve, dit le saint

1 MarsoUier, Vie de saint François de Sales, liv. IV. s Préface du T7^aité de l'amour de Dieu.

SAINT FRANÇOIS DE SAl.ES. 3S7

dans le même cndroK, fit de son coslé ce que son courage cl l'amour dudeftiut lui put suggérer pour solcmniscr ses funérailles; cl parce que mon pore, mon aïeul, mon bisaïeul avoienleslé nourris pages de Irèsilluslres et très-excellens princes de Martigucs, ses pères et prédécesseurs, elle me regarda comme serviteur héréditaire de sa maison et me choisit pour faire la harangue funèbre en cette si grande célébrité, où se trouvèrent non seulement plusieurs cardinaux et prélats, mais quantité de princes, princefses, mareschaux de France, chevaliers de l'ordre et mesme la cour du Parlement en corps. »

En lâchant surtout de présenter « un abrégé véritable des faits héroïques du prince défunt, en s'appliquant ;\ célébrer, au point de vue chrétien, le vaillant capitaine qui avoit pris Albe-Royale sur Mahomet III; qui, nommé par l'empereur Rodolphe II général de son armée en Hongrie, avoit osé, à la tôte de quinze mille hommes seulement, entreprendre défaire lever le siège qu'Ibrahim-Pacha avoit mis devant Kaniska avec soixante mille combattans, et qui, contraint par le manque de vivres de se retirer, avoit fait une retraite jugée la plus belle que l'Europe eût vue depuis long-temps, » François de Sales fît une belle pièce d'éloquence, comparable au Discours funèbre suvla mort de Henri le Grand, que prononça quelques années plus tard Pierre Fenoillet, évêque de Monipellier.

Pendant que l'on imprimait cette oraison, François de Sales apprit la mort de Claude de Granicr et son élection à l'évêché de Genève, Il partit soudain pour être consacré et commencer sa résidence. Il se livra dès lors avec plus d'ardeur que jamais aux fonctions du ministère et spécialement à la prédication. Il aimait surtout à l'exercer dans les villages, loin des applaudissements qui offensaient son humililé. Il avait un talent à lui de s'insinuer dans l'esprit des plus simples paysans. Écoutez comme il en parle lui-même dans l'épanchement d'une correspondance intime :

« Il est 9 heures du soir, il faut que je fasse collation et que je dise l'office pour prescher demain à 8 lieures, mais je ne me puis arraclier de dessus ce papier. Et s'il faut que je vous dise encore cette petite folie, c'est que je presche si joliment à mon gré en ce lieu, je dis je ne sçais quoy que ces bonnes gens entendent si bien, que quasi ils me respondroient volontiers'. »

De même qu'il s'efforçait de se proportionner à l'intelligence de ses humbles auditeurs, il avait soin de ne leur pas imposer la faligue d'une trop longue attention. L'évoque de Helley nous apprend que saint François de Sales aimait qu'on fît les sermons courts. « Il ne vouloit pas seulement, ajoute le Camus, que l'on dist peu de choses, mais uliles et bien choisies. Pour cela il recommandoit de prendre garde aux homélies des anciens, briefves en paroles et remplies de peu d'enseignemens, mais d'importance ^. »

> A M"" de Chantai, 7 mars IGOG. Noiiv. Lett. iiiéd. 2 Esprit de saint François de Sales, XVJe part., ch. vi.

Non-seulement saint François de Sales savait au besoin et très-volontiers se faire prédicateur populaire, il savait encore se faire simple catécliiste. « Comme il étoit persuadé, nous dit son ancien historien, que rien n'éloit plus capable de contribuer au rétablissement des bonnes mœurs que l'instruction de la jeunesse, il ordonna qu'on feroit dans Annecy et dans tout son diocèse, les fôtes et les dimanches, le grand catéchisme, et qu'on y enseigneroit ceux du concile de Trente et de Bellarmin, afin qu'il y eût partout une parfaite uniformité de doctrine et d'instructions. Pour témoigner l'estime qu'il faisoit de cette fonction, il en voulut lui-même faire l'ouverture et la continua toujours depuis, tant que ses autres occupations le lui permirent : l'on voyoit ce grand prélat, dont Rome et Paris avoient admiré le savoir, et la cour de France l'éloquence, parmi de petits enfans, s'accommodant à leur portée et à leur foiblesse, et les instruisant lui-même avec une patience et une douceur qu'on ne pouvoit se lasser d'admirer. »

a Son exemple fut suivi dans tout ce grand diocèse ; personne ne trouva plus (comme il étoit arrivé jusqu'alors) cette fonction au-dessous de soi, et il n'y eut point de pasteur qui ne se crût obligé de faire par lui-même, dans sa paroisse, ce que le saint prélat faisoit dans la ville capitale. En effet, pour mieux marquer l'estime qu'il faisoit de l'instruction de la jeunesse, toutes les fois que ses occupations ne lui permettoient pas de faire lui-même le catéchisme, il ne s'en reposoit que sur les dignitaires de sa cathédrale, ou sur les personnes les plus capables de son clergé. Il arriva de là que chacun se fit une obligation d'assister à ces instructions ; on ne se contenta pas d'y envoyer les enfans, les personnes les plus âgées et les plus distinguées y alloient comme les moindres du peuple, et on appeloit cela aller apprendre le chemin du ciel.

« Eu effet, après qu'on avoit donné quelque temps à l'instruction des enfans, le saint prélat, ou celui qui tenoit sa place, montoit en chaire, et expliquoit d'une manière aisée et familière les principaux points de la morale chrétienne ^. »

François de Sales ne perdit pas de vue la conversion du pays de Gex, principal objet de son voyage en France. Il y obtint, comme dans le Chablais, de merveilleux succès, mais il y éprouva des difficultés, des tracasseries, même des humiliations qui vinrent en grande partie des soupçons jaloux du duc de Savoie. Quoique le lieu de la résidence de l'évêque el la plus grande partie de son diocèse fussent en Savoie, une partie considérable était des terres de France ; de cette sorte l'évêque dépendait en bien des choses et du duc et du roi. Charles-Emmanuel, politique habile, rusé et par conséquent défiant, craignait toujours que l'évêque de Genève ne cédât ses droils à la France qu'il affectionnait tant et où il venait d'être l'objet de distinctions si marquées. Aussi le duc permettait-il très-difficilement à notre

1 Vie de saint Frcmçois de Sales, liv. V.

saint les voyages en France. Il ne lui accorda ainsi qu'avec trèsgrande peine l'autorisation d'aller prêcher le carùme à Dijon, où on l'avait réclamé avec les plus vives et les plus pressantes instances. « Il fut reçu, dit Marsollier, avec des honneurs extraordinaires de la ville et du parlement, et y prêcha avec un applaudissement qui attira dans la ville la nohlcsse et le peuple des environs. les plus grandes églises suffîsoicnt à peine pour contenir le monde qui accouroit à ses sermons; et ce qu'il y eut de remarquahle, c'est que les calvinistes, dont la ville éloit alors remplie, y couroient en foule comme les catholiques. Cela lui donna lieu de traiter plusieurs matières de controverse, où il excelloit ; et il le fit avec tant de force et d'éloquence, qu'un grand nombre se convertit et rentra dans l'Eglise catholique.

« Les ministres de la religion prétendue réformée voyoient ces succès avec beaucoup de chagrin, mais il n'y avoit aucun moyen d'en arrêter le cours qu'en acceptant la conférence publique que François leur avoit souvent offerte; plusieurs en furent tentés, mais ayant fait réflexion qu'ils auroient affaire à l'apôtre du Chablais, à cet homme si fameux par le grand nombre de conversions qu'il avoit faites, ils jugèrent qu'il éloit plus sur de déclamer conire lui dans leurs prêches. La chose en fût demeurée là, si l'un d'eux, plus présomptueux, ne se fût présenté pour disputer avec lui. François le prit au mot, et la conférence fut remise après Pâques, les occupations du saint prélat ne lui permettant pas d'y assister plus tôt.

« Le Consistoire trouva fort mauvais que le ministre se fût engagé sans sa participation : on lui fit entendre que si on avoit à choisir quelqu'un pour défendre la cause commune, on ne s'adresseroit pas à lui, et on lui défendit de tenir la parole qu'il avoit donnée. Le temps dont on étoit convenu étant arrivé, le ministre ne parut point; et François pria le baron de Luz et plusieurs autres personnes de distinction qui avoient été témoins du défi du ministre, de s'en souvenir ^ »

En France, comme dans son diocèse, les actions d'éclat ne faisaient pas oublier à saint François de Sales les fonctions plus humbles du ministère. A Dijon, par exemple, malgré la fatigue d'une prédication journalière et de consultations et avis donnés à tous ceux qui se présentaient chez lui, il allait, les après-midis, dans les hôpitaux de la ville et des faubourgs, visiter les malades, les consoler, les instruire et même leur administrer les sacrements.'

Peu de temps après son retour à Annecy, de concert avec le président Fabvre, son intime ami, son frève, comme ils s'appelaient en s'écrivant, alors président du conseil des Genevois, dans la résidence épiscopale, François de Sales conçut l'idée de fonder une académie sur le modèle des académies italiennes, et sous le nom d'Académie florimontane. La théologie, la philosophie, la jurisprudence, les sciences mathématiques et les belles-lettres figuraient dans ses statuts. Elle

1 Marsollier, Vie de iciint Frct7irois de Sales, liv. V.

360 IROSATEURS ET POETES DU XVP SIÈCLE.

avait pour devise un oranger odorant avec ces mots : Fleurs et Fruits. Ses séances se tenaient dans la maison même du président Fabvre. Le duc de Savoie accorda des privilèges à cette académie alpestre qui devança de trente ans l'Académie française, et dont le duc de Nemours fut protecteur. Honoré d'Urfé et Vaugelas en furent membres avec l'évêque de Genève qui ne tarda pas à publier (1608) un livre répondant merveilleusement à la devise Fleurs et Fruits de l'Académie florimontane : V Introduction à la vie dévote.

L'œuvre principale qui place saint François de Sales parmi les grands écrivains, est sa célèbre Introduction à la vie dévote. Cet ouvrage cependant fut loin d'être conçu avec des prétentions littéraires; il n'était pas même destiné à la publicité. On en sait l'origine. Le saint écrivit des lettres suivies de direction, à une dame de ses parentes, M"® de Charmoisy ; cette dame ramassa ces lettres et les joignit aux autres in-siructions qu'elle avait reçues du saint prélat, puis les fit voir au Père Fourrier, jésuite, son directeur, et alors recteur du collège de Chambéry. Ce pieux et savant religieux admira la solidité des avis contenus dans ces lettres et dans ces mémoires, et les jugeant, dit xMarsollier S d'une utilité infinie pour la conduiledes personnes engagées dans le grand monde, il en écrivit à saint François de Sales pour le prier d'y mettre la dernière main et d'en faire un ouvrage complet : le saint prélat s'en défendit. Le Père. Fourrier lui fit de nouvelles instances, et le menaça même de faire imprimer ses lettres et ses instructions en l'état qu'elles étaient, s'il ne pouvait obtenir de lui ce qu'il demandait et ce qu'il croyait si utile au public.

Pendant qu'il hésitait, Henri IV lui fit dire par un de ses amis, qu'il désirait de lui un ouvrage qui ser\it de méthode à toutes les personnes de la cour, sans en excepter les rois et les princes, pour vivre chrétiennement, chacun dans son état. Il le voulait également éloigné de deux dispositions devenues générales par l'effet des guerres de religion, le relâchement produit par l'idée que Dieu ne fait pas attention aux hommes, let le désespoir produit par l'idée qu'il ne veille surnous que pour nous punir, et que la piété est impossible. Il demandait que celte méthode fût exacte, judicieuse et telle que chacun pût s'en servir. Saint François de Sales ne se crut plus en droit de résister ; il redemanda SCS lettres à sa parente, et en composa l'excellent livre de l'Introduction à la vie dévote. Henri IN avoua que ce livre avait surpassé son attente. Cependant le saint ne le présentait que comme une improvisation très-imparfaite.

« Vous avez bien remarqué, Monseigneur, écrit-il h. l'archevêque de Vienne, que cette besogne ne fut jamais faite à dessein projeté. C'est un mémorial que j'avois dressé pour une belle amequiavoit désiré ma direction; et cela ernmi^ les occupations du caresme, auquel je preschois deux fois la semaine. Elle lo

' Vie de saint François de Sales, t. II, p. 18. 2 Au milieu de.

montra au révérend Pbva Foi-ier, lors recteur du collège de Chamberi, et maintenant de ccliiy d'Avignon, qu'elle sçavoit estre mon grand amy, et auquel niesnie je rendois souvent compte de mes actions. Ce fat luy qui me pressa si fort de faire mettre au jour cet escrit : après l'avoir liastivcment revu et accommodé de quelques petits agenccmens, je l'envoyay à l'imprimeur : c'est pourqiioy il s'est présenté Ji vos yeux si mal accommodé '. d

Ailleurs il appelle ce chef-d'œuvre « ce pauvre petit livret de Vlntroduction ^ » .

Il n'est pas nt^cossaire de présenter l'analyse d'un livre si connu et si répandu. Il suffit de dire que Vlntrodurtion à la vie dévote est écrite principalement « pour les gens qui vivent parmi le monde et les cours » ; qu'elle est adressée à Philothée, c'est-à-dire à une âme amie de Dieu; qu'on y fuit voir en exemples, encore plus qu'en préceptes, comment la piété peut se mêler aux nombreuses occupations de la société, et doit être différemment exercée selon les conditions diverses, parle gentilhomme, par l'artisan, par le valet, par la femme mariée, par la veuve.

« Comme les mercs-perles, dit le moraliste-poëte, vivent cmnii la mer sans prendre aucune goutte d'eau marine, et que vers les isles Chelidolnes, il y a des fontaines d'eau bien douce au milieu de la mer, et que les pyraustes volent dedans les flammes sans brusler leurs aisles ; ainsi sçait une ame vigoureuse et constante vivre au milieu du monde sans recevoir aucune humeur mondaine, trouver des sources d'une douce pieté au milieu des ondes ameres de ce siècle, et voler entre les flammes des convoitises terrestres sans brusler les aisles des sacrés désirs de la vie dévote. »

Aussitôt que l'Introduction à la vie dévote fut lancée dans le monde, elle eut un snccès d'enthousiasme. Saint François de Sales raconte luimême que « ce livret reçut généralement un gratieux et doux accueil, voire mesme parmi les plus braves prélats et docteurs de l'î'lglise ^ » Jusqu'aux hérétiques l'admirèrent : Jacques I", roi d'Angleterre, à qui Marie deMédicis en avait envoyé un exemplaire magnifiquement relié et enrichi de pierreries, demandait, après l'avoir lu, à ses évoques protestants, pourquoi ils n'écrivaient pas avec cette onction.

L'auteur fut bientôt obligé d'en donner une seconde édition. Il la retoucha avec soin. « J'ay ajouté, disait-il, beaucoup de petites choseties, selon les désirs que plusieurs dignes juges m'ont tesmoigncs d'en avoir, et tousjours regardant les gens qui vivent en la presse du monde*. »

Les éditions de l'Introduction à la vie dévote se multiplièrent à linfini ; elle fut traduite dans toutes les langues : on la mit en latin et

1 A M. Pierre de Villars, archevêque de Vienne. Let. CLV.

* A M. le comte de Tornon, 3 août 1C14. Nouv. Lctt. inéd., publiées par le chevalier Datta.

3 Préface de V Amour de Dieu.

* Préface de V Introduction à la vie dévote, p. vi.

même en vers français. Un libraire de Lyon, qui s'était chargé de la première publication, y eut tant de bénéfice, qu'il crut devoir faire exprès le voyage d'Annecy pour offrir en don à l'auteur une somme de quatre cents écus d'or.

Si ce livre a été, même du vivant de l'auleur, l'objet de quelques critiques ridicules et passionnées, il a été honoré des plus éclatants suffrages. « Une des marques les plus évidentes de son excellence et de son prix, dit Bourdaloue, c'est que dans le christianisme il soil devenu si commun. »

Ne pouvant rapporter tous les autres témoignages, bornons-nous à celui du pape Alexandre YII.Dans une lettre qu'il écrivit, lorsqu'il n'était encore qu'évéque de Nardo, au cardinal Chigi, son neveu, il le conjure de faire ses délices et sa principale étude des écrits de l'évèquede Genève, d'être son lecteur assidu, son lils obéissant et son fidèle imilateur. Il loue en particulier son Introduction à la vie dévote. Elle est, dit-il, le meilleur guide qu'on puisse prendre dans le chemin de la vertu ; il lui doit, après Dieu, depuis vingt ans, la correction de ses mœurs, et ce qu'il peut y avoir en lui de bien. Il assure qu'il l'a lue une infinité de fois, et qu'il ne peut se passer de la relire sans cesse. Enfin il exhorte le cardinal à en faire le miroir de sa vie, la règle et la mesure de ses actions, de sa conduite et de toutes ses pensées.

Chigi, observe Marsollier i, ayant été élevé sur le Saint-Siège, ne rabattit rien de l'estime qu'il faisait de la conduite et de la doctrine du saint prélat; l'examen qu'il en fit et qu'il en fit faire ne servit qu'à l'augmenter. Dans la lettre qu'il écrivit aux religieuses de la Visitation d'Annecy, après sa canonisation, il appelle sa doctrine divine; il dit qu'il a choisi ce grand saint pour être son pj'incipal guide, et le maître qui nous doit marquer les routes (Jue nous devons suivre pendant le cours de cette vie. Enfin il ajoute que ses escrits salutaires so7it comme autant de flambeaux ardens gui portent le feu et la lumière dans toutes les parties du corps de VEglise.

De nos jours, c'est surtout sous le rapport littéraire qu'on a loué l'Introduction à la vie dévote. On a principalement admiré cette fleur brillante et suave d'imagination que développa chez saint François de Sales la vue des magnifiques spectacles de la nature alpestre, à laquelle cependant il emprunte rarement ses comparaisons, préférant les images riantes et douces des champs, des blés, des vignes sur le penchant de la colline, ou plantées parmi des oliviers ; des troupeaux, des abeilles, des herbes fleuries, « des oiseaux qui nous provoquent aux louanges de Dieu. » C'est par l'instinct d'une nature funcièrement douce, que l'image de la Savoie, qui s'offre dans les écrits de saint François de Sales, est celle de la Savoie aimable qui s'épanouit sur les rives charmantes du lac d'Annecy, non de la Savoie hérissée et sau-

1 Vie de saint François de Sales, t. II, p. 310.

vagc de Sallanchcs et de la Tôte-Noire. M. de Sacy dit très-bien : « A quelque page que l'on ouvre ce livre, il s'en exlmle comme un parfum des champs, qui répand la sérénité dans l'ùme. On croit cheminer, avec le saint évèque, le long de torrents ou sur le penchant des montagnes de son pays, et respirer, en l'écoulant, l'odeur des buissons i. »

En rendant hommage à l'imagination qui éclate dans Vlntiocluclion à la vie dévote, on en a en même temps constaté l'excès. Dans un bel article sur saint François de Sales, Sainte-Beuve ^ dit : « Il abuse de la comparaison et des images physiques; il ne les emprunte pas toujours à ce qu'il a vu et observé en passant dans ses vallées et ses montagnes. » De ces images, « les unes, dit M. Suyous, toutes simples, et qu'il a recueillies en se promenant, sentent les champs, la ferme savoyarde, les bois et les bords du lac d'Annecy : ce sont les meilleures (et j'ajouterai les plus courtes). Les autres, ingénieuses, mais recherchées, sont empruntées aux auteurs qu'il a lus ; il veut égayer et éclairer, à l'aide d'une histoire naturelle le plus souvent fabuleuse, les vérités morales et chrétiennes qui d'elles seules se passeraient d'ornements. On ne saurait imaginer jusqu'où va chez lui cet abus, celte sorte de crédulité ou de complaisance, mi-partie poétique et scientifique '. »

L'imagination est la qualité prédominante de l'Introduction à la vie dévote; mais ce n'est pas la seule. « On s'étonne, dit un écrivain que nous avons déjà cité, de rencontrer, au miheu de ce style si fleuri, qui s'étend et se développe à son aiso, des sentences à la Sénèque, hardiment coupées et lancées comme une flèche *. »

François de Sales écrivit en 1610 son Thêotime, ou Traité de l'amour de Dieu. Au témoignage de l'évêque de Belley, plusieurs de ses amis, ayant vu le grand accueil que le public avait fait à son livre de Vlntroductioii, lui conseillèrent de ne plus écrire, n'étant pas possible qu'il pût jamais rien faire qui eût un pareil succès. Les quelques passages par lesquels nous allons tâcher de faire connaître l'objet et la méthode du second grand traité de saint François de Sales, montreront qu'il n'est pas indigne du premier.

Le saint auteur expose ainsi dans la préface les objets qu'il s'est proposés :

« J'ay seulement pensé à représenter simplement et naïfvement, sans art et encore plus sans fard, l'histoire de la naissance, du progrès, de la décadence, des opérations, propriétés, avantages et excellences de l'amour divin. Que si, outre cela, tu trouves quelque autre chose, ce sont des surcroissances qu'il n'est presque pas possible d esviter à celuy qui, comme moy, escrit entre plusieurs distractions. Mais je crois bien pourtant que rien ne sera sans quelque

' Panégyrique de saint François de Sales, IP partie.

* Causer., 3 janv. 1853.

" S. de Sacy, préf. de Vlntrod., p. x.

* Esprit de sai7it Fra7içois de Sales, XVI" part., ch. mi.

sorte d'utilité. La nature mesme, qui est une si sage ouvrière, projetant la production des raisins, produit quant et quant, comme par une prudente inadvertance, tant de fueilles et de pampres, qu'il y a peu de vignes qui n'ayent besoin en leur saison d'estre efl'ueillées et esbourgeonnées. »

Il justifie avec le même style les détails dans lesquels il est entré.

« Quelques-uns peut-estre trouveront que j'ay trop dit, et qu'il n'estoit pas requis de prendre ainsi les discours jusque dans leurs racines. Mais je pense que le divin amour est une plante pareille à celle que nous appelions angelique, de laquelle la racine n'est pas moins odorante et salutaire que la tige et les fueilles. n

Un peu plus loin il donne ainsi les raisons du litre qu'il a choisi :

« Un grand serviteur de Dieu m'advertit n'a guère que l'addresse que j'avois faite de ma parole à Philothée en V Introduction à la vie dévote, avoit empesché plusieurs hommes d'en faire leur profit, d'autant qu'ils n'estimoient pas dignes de la lecture d'un homme les advertissemens faits pour une femme. J'admiray qu'il se trouvast des hommes qui, pour vouloir paroistre hommes, se monstrassent en effet si peu hommes ; car je te laisse à penser, mon cher lecteur, si la dévotion n'est pas également pour les hommes comme pour les femmes, et s'il ne faut pas lire avec pareille attention et révérence la seconde epistre de saint Jean, adressée à la sainte dame Électa, comme la troisiesme qu'il destine à Caïus, et si mille et mille lettres ou excellens traictés des anciens Pères de l'Eglise doivent estre tenus pour inutiles aux hommes d'autant qu'ils sont adressés à de saintes femmes de ce temps-là. Mais, outre cela, c'est l'ame qui aspire à la dévotion, que j'appelle Philothée; et les hommes ont une ame aussi bien que les femmes.

M Toutesfois, pour imiter en cette occasion le grand Apôtre, qui s'estimoit redevable à tous 1, j'ay changé d'addresse en ce traicté, et parle à Theotime. Que si d'aventure il se trouvoit des femmes (or cette impertinence seroit plus supportable en elles) qui ne voulussent pas lire les enseignemens qu'on fait à un homme, je les prie de croire que Theotime auquel je parle est l'esprit humain qui désire faire progrès en la dilection sainte, esprit qui est également es femmes comme es hommes. »

Saint François de Sales, réclamant l'indulgence du lecleur, le prévient de la différence qu'il pourra trouver entre le style de ce dernier ouvrage et celui de ses premiers écrits.

« Mon cher lecteur, je te conjure de m'estre doux et honteux en la lecture de ce traicté. Que si tu trouves le style un peu (quoique ce sera, je m'assure, fort peu) différent de celui dont j'ay usé escrivant à Philothée, et tous deux grandement divers de celui que j'ay employé en la Deffense de la croix, sache qu'en dix-neuf ans on apprend et desapprend beaucoup de choses ; que le langage de la guerre est autre que celui de la paix ; et que l'on parle d'une façon aux jeunes apprentis, et d'une autre sorte aux vieux compagnons. »

1 Rom., I, 14.

N'est-ce pas là un langage aussi beau et aussi agréable que celui des

plus belles pages de Vlntroduction à la vie dévote, ot Sainte-Beuve

n'a-l-il pas été trop sévère, quand il a vu dans le Traité de Vamour de

Dieu une récidive malheureuse?

Saint François de Sales, ce génie si facile, s'est distingué par 1 éloquence oratoire comme par la composition des divers traités dont nous venons de présenter une idée. 11 a surtout fait briller ce talent dans l'oraison funèbre du duc deMercœur, dont nous avons parlé, et aussi dans une autre dont il fait ainsi mention dans sa correspondance : « M. de Nemours m'a tellement conjuré de luy envoyer l'Oraison funèbre de madame sa mère, que je suis contraint d'en écrire une presque tout autre ; car je ne me souviens pas de ce que je dis, sinon grosso modo. J'ay peine, sans doute, à faire ces choses, où il faut mesler de la mondanité à laquelle je n'ay pas d'inclination, Dieu merci ^ » Ses sermons renferment aussi de grandes beautés, comme on le verra par nos extraits. Ils sont déparés de temps en temps par quelques défauts dont nous croyons bon de dire un mot.

Saint François de Sales a quelquefois dans ses sermons des traits qui peuvent nous paraître d'une étonnante naïveté.

« Vous me demanderez peut-estre pourquoy les cœurs des hommes sont si cachés qu'on ne les peut voir : je vous respondray que pour deux raisons il est expédient qu'il soit ainsi : la première est, à cause des meschants et grands pécheurs, d'autant que si leur cœur estoit ouvert, on y verroit des choses si sales et si abominables qu'on en auroit horreur, ainsi que nous lisons dans sainte Catherine de Sienne, laquelle avoit reçu ce don de Dieu de voir les consciences et cognuistre les péchés les plus secrets des personnes, de quoy elle avoit tant d'horreur qu'il falloit qu'elle se detournast pour s'empescher de les voir.' Le bienheureux saint Philippe de Neri avoit auss reçu cette mesme grâce de Dieu, ce qui faisoit que, lorsqu'il alloit dans les m et qu'il rencontroit des personnes en péché mortel, il se bouchoit le ne ne pouvant supporter la grande puanteur qui sortoit de leur conscience 2, euC... «

El ailleurs :

« Lucifer, estant dans le ciel, a recherché, non d'estre Dieu, car il estoit trop bon philosophe pour commettre une telle absurdité 3, etc. »

On sent que la gravité n'avait pas encore triomphé dans la chaire

chrétienne.

Au lieu de démonstrations, saint François de Sales emploie souvent des comparaisons qui ne sont pas très saisissantes. Ainsi il dira, parlant de la sainte Trinité :

«Les anciens Pères rapportent plusieurs similitudes propres pour nous faire entendre ce divin mystère, mais particulièrement S. Bonaventure, lesquelles je

1 A Mni^ de Chantai. Lett. CXXI.

2 Sermofi pour la fête de saint Jean Porte-latine. '•i Sermon pour le t7'oiiiième dimanche de l'Avent.

rendray le plus familières que je pourray. Voilà une personne qu'on habille, et il yen a deux autres qui luy vestent sarobbe ; mais elle ne laisse pas pour cela de s'ayder : voilà donc trois personnes qui interviennent à l'habiller, et neantmoins il n'y en a qu'une seule qui soit habillée. Ainsi en est-il de l'Incarnation : le Père fait l'Incarnation, le Saint-Esprit la fait, et le Fils aussi qui s'incarne luymesme ; mais ni le Père ni le Saint-Esprit ne s'incarnent point; ainsi c'est seulement la personne du Fils qui demeure vestue de la robe de nostre Trinité.

K II y a plusieurs autres similitudes semblables àcelle-cy, propres pour faire entendre ce sacré mystère. Voilà un prince que l'on revest do sa pourpre ou robbe royale, il y a deux autres princes qui l'habillent ; il ne laisse pas pourtant de faire quelque chose, car il remue les bras et les mains pour ayder à s'habiller ; et de ces trois princes qui aydent à vestir cette robbe, il n'en demeure qu'un d'habillé. Or, c'est ainsi que nous debvons entendre que les trois personnes divines se sont aydées au mystère de l'Incarnation; car, comme disent les théologiens : Opéra Trinitatis ad extra sunt indivisa. »

On ne se contenterait pas aujourd'hui de démonstrations de cette sorte.

On en peut dire autant de ce passage du même sermon :

«Les poètes fabuleux ne vouloient jamais se servir de l'esponge pour aucune similitude ou comparaison, disant que c'estoit une incivihté d'en parier; mais depuis qu'en la passion de Nostre-Seigneur, les Juifs la lui présentèrent, lorsqu'il dit qu'il avoit soif, et que l'esponge eut touché ses sacrées lèvres, elle fut sanctifiée, de sorte qu'on n'a plus fait de difficulté de la nommer" dans le discours des choses saintes : c'est pourquoy je m'en serviray maintenant pour vous faire entendre le mystère de l'Incarnation. Imaginez-vous donc une grande esponge qui auroit esté nouvellement créée dans la mer; si vous la regardez, vous verrez qu'en toutes ses parties il y a de l'eau, et qu'elle en est toute remplie, la mer est dessus et dessous, et en un mot elle en est environnée de toutes parts : neantmoins cette esponge n'en perd point sa nature, ny la mer la sienne. Mais remarquez, je vous prie, qu'encore que la mer soit dans toutes les parties de l'esponge, l'esponge n'est pas dans toute l'étendue de la mer, d'autant que la mer est un profond et vaste océan, qui ne peut estre compris par l'esponge. Or, cette similitude nous représente très bien l'union de la nature humaine avec la naturedivine. L'esponge nous représente rhumanité sacrée de nostre Sauveur, et la mer sa divinité, laquelle a tellement imbu l'humanité, qu'il n'y a pas une petite partie au corps ni en l'ame de Nostre-Seigneur qui n'en ayt esté remplie, sans que pour cela la nature humaine ayt laissé d'estre ce qu'elle estoit, c'est-àdire finie et limitée, ne pouvant égaler la Divinité, qui est une mer infinie , qui comprend et remplit toutes choses, et ne peut estre comprise ny remplie d'aucune. Vous voyez donc, par ces similitudes, comme l'Incarnation n'est qu'une union très-intime et parfaite de la nature humaine avec la nature divine, par laquelle l'homme a esté fait Dieu et Dieu a esté fait homme i. »

Éviter le mauvais goût, la bassesse ou l'emphase dans la piédication de la parole de Dieu, réprimer les excès de l'imagination, et ne la pas laisser empiéter sur le domaine de la logique ; raisonner avec force sans abuser de l'appareil du raisonnement, était encore alors un mé-

1 Sermon pour la veille de Noël.

rite fort rare. Saint François de Sales sutliabituellement en faire preuve clans SCS sermons et ses oraisons funèbres, et il en a tracé les règles dans quelques pages admirables sur l'éloquence du prédicateur. Nous en présenterons rapidement les principales pensées. « Nul ne doibt prescher, dit-il, qu'il n'ayt trois conditions : une bonne vie, une bonne doctrine, une légitime mission. » Le saint écrivain développe ces trois conditions dans un langage apostolique. Il détermine ainsi la fin que se propose le prédicateur :

« Sa fin et son intention doibt estre de faire ce que Nostre-Seigneur est venu pour faire en ce monde, et voici ce qu'il en dit luy-mesnie : Je suis venu api que

mes brebis ayejit la vie et l'ayent aboyidarmnent Pour clievir de [venir à

bout) cette prétention et dessein, il faut qu'il fasse deux choses : c'est enseigner et esmouvoir ; enseigner les vertus et les vices : les vertus, pour les faire aimer, affectionner et pratiquer ; les vices, pour les faire détester, combattre et fuir : c'est en somme donner de la lumière à l'entendement et de la chaleur à la volonté.

« Je sçais que plusieurs disent que, pour le troisiesme, le prédicateur doibt délecter ; mais, quant à moy, je distingue et dis qu'il y a une délectation qui suit la doctrine et le mouvement. Car qui est cette ame tant insensible qui ne reçoive un extresme plaisir d'apprendre bien et sainctement le sainct chemin du ciel, qui ne ressente une consolation extresme de l'amour de Dieu?... Il y a une sorte de délectation qui ne dépend pas de l'enseigner et de l'esmouvoir. C'est un certain chatouillement d'oreilles, qui provient d'une certaine élégance séculière, mondaine et profane, de certaines curiosités, agencemens de traits, de paroles, de mots, bref, qui dépend entièrement de l'artifice. Et quant à celle-cy, je nie fort et ferme qu'un prédicateur y doibve penser ; il la faut laisser aux orateurs du monde, aux charlatans et courtisans qui s'y amusent. Ils ne preschent pas Jesus-Christ crucifié, mais il se preschent eux-mesmes . . Saint Paul déteste les prédicateurs qui chatouillent les oreilles, cela est un pedantisme. Au sortir d'un sermon, je ne voudrois pas qu'on dist : Ohl qu'il est grand orateur! Oh! qu'il a une belle mémoire ! Oh! qu'il est savant ! Ohl qu'il dit bien! Mais je voudrois que l'on dist : Oh ! que la pénitence est belle ! Oh ! qu'elle est nécessaire ! ou que l'auditeur, ayant le cœur saisi, ne pust tesmoigner de la suffisance du prédicateur que par l'amendement de sa vie. «

Après avoir développé cette rhétorique chrétienne, et indiqué les sources de l'éloquence de la chaire, saint François de Sales ajoute quelques mots sur ses formes oratoires.

« La forme, dit le philosophe, donne l'estre et l'ame h. la chose : dites merveilles, mais ne les dites pas bien, ce n'est rien; dites peu, et dites bien, c'est beaucoup. Comment donc faut-il dire en la prédication ? 1° Il se faut garder des quanquam et longues périodes des pedans, de leurs gestes, de leurs mines et de leurs mouvemens ; tout cela est la peste de la prédication. 2° Mais, pour l'avoir, que faut-il faire? En un mot, il faut parler alTectioniieement et dévotement, simplement et candidement, et avec confiance ; estre bien espris de la doctrine qu'on enseigne et de ce (jue l'on persuade. Le souverain artifice est de n'avoir point d'artifice. Il faut (jue nos paroles soyent enflammées, non par des cris et des actions démesurées, mais par l'afl^ection intérieure; il faut qu'elles

sortent du cœur plus que de la bouche. On a beau dire, mais le cœur parle au cœur, et la langue ne parle qu'aux oreilles... Nos anciens Pères, et tous ceux qui ont faict du fruict, se sont abstenuz de tout fatras etjolivetés mondaines; ils parlent cœur à cœur, esprit à esprit, comme les bons pères aux enfans. »

Tous les préceptes de l'éloquence de la chaire sont renfermés dans cette dernière considération de saint François de Sales.

« Je finis, en disant que la prédication, c'est la publication et déclaration de la volonté de Dieu, faite aux hommes par celuy qui est là légitimement envoyé^ afin de les instruire et esmouvoirà servir sa divine majesté en ce monde pour estre saints en l'autre'. »

Si tant de sermons ne font qu'une impression superficielle qui ne va pas jusqu'à la persuasion, bien moins encore jusqu'à la conversion, c'est qu'on néglige malheureusement les préceptes que saint François de Sales a su si bien exposer d'après les Pères.

Tous les écrits de ce grand saint se distinguent par un caractère éminemment solide et pratique. « Certes j'ai eu en considération, dit-il, la condition de l'esprit de ce siècle, et je le devois : il importe beaucoup de regarder en quel aage on escrit. » Saint François a beaucoup pensé à son époque en écrivant; mais comme il était profond psychologue, ses instructions conviendront dans tous les temps à tous les états qui partagent la société des hommes.

L'évoque de Genève se montrait dans toute la teneur de sa vie tel qu'on le retrouve dans ses écrits.

On ne peut être plus opposé qu'il l'était à ceux qui réduisent la religion aune sèche spéculation. Sa piété était essentiellement pratique, simple et douce. Ce saint mystique aimait avant tous les observances communes et ordinaires:

a L'on n'entre point en la religion, disait-il à ses religieuses, dans un de ses plus beaux sermons, pour avoir des extases ou des révélations ; car ces choses ne sont point nécessaires à nostre salut, ni requises pour entretenir et perfectionner nostre amour. Il y a beaucoup de saints dans le ciel en de trèshauts degrés de gloire, qui n'ont jamais eu de visions ni de révélations; comme, au contraire, il y en a plusieurs aux enfers qui en ont eu. Ce n'est donc point cela, mes très-cheres filles, qu'il faut rechercher en la religion ; mais il y faut venir, à l'exemple de la grande sainte Madeleine, pour y vivre tousjours dans une profonde humilité, et pour vous tenir toujours petites et basses aux pieds de Nostre-Seigneur, qui doit e^tre nostre unique refuge 2. »

Selon notre saint, il ne fallait point tant pointiller sur l'exercice des vertus, mais y aller franchement et à la vieille française, avec liberté et à la bonne foi, grosso modo.

1 Lettres de saint François de Sales, lxi» lettre, éd. Biaise.

2 Préface du Traité de l'amour de Dieu.

«Allez bien simplement en la voie de Nostrc-Soigneur, disait-il encore, et ne tourmentez pas vostre esprit. Il faut haïr nos défauts, mais d'une haine tranquille et quiète, non point d'une haine despiteusc et troublée; et si faut avoir patience de le voir et en tirer le party d'un saint abaissement de noas-mesmes. A faute de cela, ma fille, vos imperfections, que vous voyez subtilement, vous troublent encore plus subtilement, et par ce moyen se maintiennent, n'y ayant rien qui conserve mieux nos tares que l'inquiétude et l'empressement do les ester i. »

Il s'appliquait à lui-mûmc ce qu'il conseillait aux autres.

« Je ne sçais comme je suis fait ; encore que je me sente misérable, je ne m'en trouble point, et quelquesfois j'en suis joyeux, pensant que je suis une vraye bonne besogne pour la miséricorde de Dieu, à laquelle je vous recommande sans cesse 2. »

Cette dévotion si facile, en apparence du moins, plaisait naturellement aux gens du monde, à ceux qui, comme le comte de Bussy-Rabutin, disaient : « Je ne veux qu'aller en paradis et pas plus haut. » Ce seigneur écrivait encore à sa spirituelle cousine : « Sauvons-nous avec notre bon parent saint Fiançois de Sales, il conduit les gens en paradis par de beaux chemins. » Ces beaux chemins cependant n'étaient pas autres que la voie étroite dont parle l'Evangile ; mais l'aimable saint savait en aplanir l'entrée et en déguiser les épines sous des fleurs.

Rien de fastueux, rien d'extraordinaire dans sa vie. « Il se tenoit dans le train commun, dit M"-= de Chantai dans sa lettre au père dom Jean de Saint François, mais d'une manière si divine et si celeste, qu'il me semble que rien n'esloit si admirable en sa vie. » Luimême a dit : « Je ne sçais, j'aime le train des saints devanciers et des simples ^ » Il étendait à tout cette évangélique simplicité. Il écrit à M'"« de Chantai sur les titres d'honneur :

« Je ne puis laisser le mot de madame; car je ne veux pas me croire plus affectionné que saint Jean l'Evangeliste, qui neantmoins, en l'epistre sacrée qu'il écrit h la sainte dame Électa, l'appelle madame, ny estre plus sage que saint Hierosme,qui appelle sa dévote Eustochium ??iar/«»ie. Je veux bien neantmoins vous deffendre de m'appeler mo7iseig?ieur ; car, encore que c'est la coutume de deçà d'appeler ainsi les evesques, ce n'est pas la coutume de delà, et j'aime la simplicité *. »

L'humilité était chez lui une suite de la simplicité ; mais il la poussait quelquefois bien loin. Voyez comme il répond à des éloges qui lui ont été adressés : « Ce bon Père dit que je suis une fleur, un vase de fleurs et un phénix; mais en vérité, je ne suis qu'un puant homme, un corbeau, un fumier ^. »

1 Sermoîi pour le jour de sainte Madeleine.

- A une dame mariée. Lettre CLII.

3 A M""= de Chantai. Lettre CXXXIIL

t A M'"" de Chantai. Lettre LXVI.

6 A une supérieure de la Visitation. Lettre CCCLXI,

l'nOSATtURS ET POÈTES DU XVI« SIIÎCI.E. 21

La plus éminente de toutes les vertus de saint François de Sales, était la douceur, la bonté. Il a dit lui-même : « Je ne suis point un homme extrême, et me laisse volontiers porter à mitiger, quand on le peut faire absolument *. » Et encore : « Ceux qui me connaissent savent bien que je ne veux rien, ou presque rien, avec passion et violence, et quand je fais des fautes, c'est par ignorance ^. » Et ailleurs : « Il n'y a point d'ames au monde, comme je pense, qui chérissent plus cordialement, tendrement, et pour le dire tout à la bonne foy, plus amoureusement que moy ; et mesme j'abonde un peu en dilection, et es paroles d'icelle, surtout au commencement ^. » Il dit enfin ; « J'aime les âmes indépendantes, vigoureuses, et qui ne sont pas femelles... Comment se peut-il faire que je sente ces choses, moy qui suis le plus affectif du monde?... En vérité, je le sens pourtant, mais c'est merveille comme j'accommode tout cela ensemble *. »

« Il semble, dit Bourdaloue, dans son Sermon pour la canonisation de saint François de Sales, il semble que dans ces excellentes lettres, où il forma ce cher troupeau dont il était le conducteur, il ne leur recommande rien autre chose que la douceur de l'esprit : cette douceur d'esprit est le sujet ordinaire de ces admirables entretiens que nous lisons, et qu'il avait avec ces âmes prédestinées. A cette douceur d'esprit il rapporte toutes les constitutions de son ordre. Pourquoi, de toutes les congrégations religieuses, celle-ci est-elle spécialement favorisée du ciel? Pourquoi, par un avantage assez rare, lorsque le temps altère tout, croît-elle sans cesse dans la perfection de son institut, au lieu d'en dégénérer ? Pourquoi se remplit elle tous les jours de tant de sujets distingués, et par la splendeur de leur naissance, et par le mérite de leurs personnes ? C'est que l'esprit de saint François de Sales y règne, c'est qu'elle est gouvernée par sa douceur. »

Sa bonté et sa douceur se manifestaient tout particulièrement à l'égard des enfants. Le P. Louis de la Rivière nous représente saint François de Sales faisant le catéchisme aux petits enfants. « Être avec eux étoitses délices et menus plaisirs. Illescaressoit ; eux s'accostoient de luy en toute privante et confiance. 11 sortoit rarement de son logis sans se voir environné de cette troupe angeline qui venoit demander sa bénédiction. Quelquefois ses serviteurs les menaçoient et leur faisoient signe de se retirer, mais quand il s'en avisoit, il les reprenoit doucement, et leur disoit de si bonne grâce : Oh ! laissez-les venir, laissezles venir. Puis, les mignotant et les flattant de sa main sur la joue, il disoit : Yoici mon petit ménage, c'est mon petit ménage que ceci. »

Il pouvait donner des leçons de tendresse pour les enfants aux mères elles-mêmes. Il écrivait à M"'' de Chantai:

1 A M-"= la présidente Brulart. Lettre DCCLXVIII. - A un de ses amis. Lettre DLXVIL 3 A M""' de Cliantal. Lettre DCC VIL *A M"'= de Cliantal. Lettre DCCL.

« Ce sera moy, je pense, qui le premier vous annonceray, ma très-chere fille, la venue du bien-aimé Celse-Benigne.Il vint hier soir tout tard, et nous eusmes de la peine à le retenir de vous aller voir dans le lit, où vous estiez indubitablement. Que je suis marry de ne pouvoir estre tesmoing des caresses qu'il recevra d'une mère insensible à tout ce qui est de l'amour naturel, car je crois que ce seront des caresses terriblement mortifiées. Ah I non, ma chère fille, ne soyez pas si cruelle; tesmoignez-luy du gré de sa venue, à ce pauvre jeune Celse- Benigne. Il ne faut pas faire ainsi tout à coup de si grands signes de cette mort de nostre naturelle passion ' . »

Une grande partie de son temps précieux était consacré à maintenir ou à rétablir la paix parmi ses ouailles. « Depuis que je suis de retour de la visite, écrit-il, j'ay tant esté pressé et empressé à faire des appointemens, que mon logis estoit tout plein de plaideurs, qui, par la grâce de Dieu, pour la plupart, s'en retournoient en paix et repos. Cependant je confesse que cela me dissipoit mon temps, mais il n'y a remède, il faut céder à la nécessité du prochain ^. »

Saint François de Sales faisait mieux que d'appointer des procès et de réconcilier des ennemis, il donnait lui-môme les plus sublimes exemples d'abnégation et d'oubli des injures. 11 y avait dans le cœur magnanime de l'évéque de Genève une disposition sans mesure à pardonner, et il la mit à effet dans des circonstances bien délicates et bien difficiles.

Cependant, observe un de ses historiens, « il avait le naturel vif, porté à la colère ; il l'avoue lui-môme : l'on voit encore dans ses écrits un certain feu, et môme une sorte d'impétuosité qui ne laisse aucun lieu d'en douter; et son fiel qu'on trouva presque pétrifié après sa mort passa pour une preuve incontestable de la violence continuelle qu'il s'était faite ^. » Le jugement de la mère de Chantai sur son directeur confirme cette appréciation : Il avoit, dit-elle, l'esprit vif, net et universel, et Nostre-Seigneur n\ivoit rien oublié pour la •perfection de cet ouvrage, que sa main toute-puissante s'estait formé pour elle-mesme. Quoique l'égalité d'esprit ne se rencontre pas d'ordinaire avec beaucoup de vivacité, elle assure que son égalité d'esprit estoit incomparable; que personne ne l'avait jamais veu en colère, quoiqu'il fust vif et d'un tempérament tout de feu. Nous avons déjà vu ce saint si doux déclarer qu'il aimait « les âmes indépendantes, vigoureuses, et qui ne sont pas femelles».

Il est inutile de s'étendre sur l'angélique chasteté de saint François de Sales. Elle est assez connue, elle a été assez souvent relevée. Cependant qui le croirait? on a osé, de nos jours, attaquer la réputation de saint François de Sales, la plus b(îlle et la plus florissante réputation des temps modernes. Un écrivain audacieusement paradoxal a

1 Lettre DLXIV.

2 A M™« de Chnntal, II fév. 1G07. (Noiiv. Lettres inédites.} ^ Marsollier, Vie de saint François de Sales, liv. I.

eu l'impudence de formuler d'odieuses accusations contre saint François de Sales à propos de son intimité avec M'"'= de Chantai. Seule, notre époque, où l'on s'est fait un genre de ne pas croire à la vertu, pouvait trouver des motifs de se mal éditîer des relations toutes célestes de saint François de Sales et de sainte Chan!-al.

Aces injures abominables opposons le poids de quelques glorieux témoignages qui ont été à la fois rendus à la vertu, à la doctrine et au génie du grand François de Sales. Fénelon, qui eut avec lui tant de ressemblance, l'appelle « le bon Saint », « le bon Saint que nous aimons tant ^ ». Ailleurs il dit : « Vous ne sauriez lire rien de plus utile que les livres de saint François de Sales. Tout y est consolant et aimable, quoiqu'il ne dise aucun mot que pour faire mourir. Tout y est expérience, pratique simple, sentiment et lumière de la grâce. C'est être déjà avancé que de s'être accoutumé à cette nourriture ^. » Revenant encore à son génie : « Son style naïf montre une simplicité aimable qui est au-dessus de toutes les grâces de l'esprit profane. Vous voyez un homme qui, a^ec une grande pénétration et une parfaite délicatesse pour juger du fond des choses et pour connaître le cœur humain, ne songeait qu'à parler en bonhomme, pour consoler, pour éclairer, pour perfectionner son prochain. Personne ne connaissait mieux que lui la plus haute perfection ; mais il se rapetissait pour les petits, et ne dédaignait jamais rien ^. » Renchérissant sur tous-ces éloges, l'archevêque de Cambrai dit enfin : « Je suis ravi de voir que vous aimiez tant ce bon saint. Si les protestants le lisaient, il leur ôterait peu à peu leurs préventions contre l'Église romaine ; sans raisonner il instruit plus que tous les savants qui raisonnent. On goûte en lui la bénignité du Sauveur, la douceur et la modestie de Jésus-Christ. Il fait sentir que l'Église qui porte de tels saints n'est pas stérile, et qu'elle est encore, selon la promesse, pleine de l'esprit des premiers siècles *. »

Le grave et sévère Bossuet ne goûtait et n'estimait pas moins l'aimable François de Sales. Il l'appelait « l'honneur de l'épiscopat et la lumière de notre siècle ^ ». Ailleurs il exalte « cette incomparable candeur et simplicité qui fait un de ses plus beaux caractères ^ » ; et dans le panégyrique du saint, il relève avec éloquence son principal titre de gloire. « Avant l'illustre François de Sales, l'esprit de dévotion n'était presque plus connu parmi les gens du siècle. On reléguait dans les cloîtres la vie intérieure et spirituelle, et on la croyait trop sauvage pour paraître dans la cour et dans le grand monde. François de Sales a été choisi pour l'aller chercher dans sa retraite, et pour désabuser

1 Lettres spirituelles, 28 janv. 1701.

2 Règles de conduite pour une âme nouvellement revenue à Dieu. ^Lettre à la comtesse de Montttero7i, 29 janvier 1700.

* Lettres sur l'Eglise. Lettre vi?

5 Lettre écrite par Bossuet aux religieuses de la Visitation de Ssinte-Marie de Meaux, en leur adressant ses Méditations sur l'Evangile, 6 juillet 1695. ^ Instruction sur les états d'oraison, liv. VIIL

les esprils de cette croyance pernicieuse. Il a ramené la dévolion du monde ; mais ne croyez pas qu'il l'ait déguisée, pour la rendre plus agréable aux yeux des mondains: il l'amène dans son habit naturel, avec sa croix, avec ses épines, avec son détachement et ses souffrances. En l'état que la produit ce digne prélat, et dans lequel elle nous paraît en son Introduction à la vie dévote, le religieux le plus austère peut la reconnaître; et le courtisan le plus dégoûté, s'il ne lui donne pas son affection, ne peut lui refuser son estime. »

Un esprit d'une trempe mâle comme Bossuet, le Jésuite Bourdaloue, n'a pas rendu moins d'hommages à l'évoque de Genève. Nous avons déjà cité de bien belles paroles de lui sur notre saint ; ajoutons cellesci : « Je puis dire, sans blesser le respect que je dois à tous les autres écrivains, qu'après les saintes Écritures, il n'y a point d'ouvrages qui aient plus entretenu la piété parmi les fidèles, que ceux de ce saint évéque. Oui, chrétiens, les Pères ont écrit pour la défense de notre religion, les théologiens pour l'explication de nos mystères, les historiens pour conserver la tradition de l'Église; ils ont tous excellé dans leur genre, et nous leur sommes à tous redevables ; mais, pour former les mœurs des fidèles et pour établir dans les âmes une solide piété, nul n'a eu le même don que l'évéque de Genève *. »

Nous avons donné à la notice biographique et littéraire de saint François de Sales une assez ample extension ; nous lui ferons de môme sa part belle et large dans les extraits. On n'avait point encore sérieusement envisagé ce grand homme dans l'ensemble de ses œuvres. Nous avons voulu réparer, autant que nous le pouvions ici, cet oubli et cette négligence trop prolongés.

On ne peut pas proprement donner saint François de Sales comme un écrivain classique. Son goût n'est pas toujours parfaitement pur, et l'accablement de ses occupations précipite trop sa plume pour qu'il puisse être constamment correct. Ses Lettres sont remplies des témoignages de la hâte extrême avec laquelle il était obligé d'écrire sa correspondance. « L'infinie variété des occupations que ma charge me pousse incessamment sur le bras ajoute beaucoup à mon insuffisance pour m'empescher de bien faire de tels ouvrages ; mais s'il plaist à Dieu de se servir de moy en cet exercice d'escrire, il m'en donnera des commodités. » (A Ch. Emm. I", 16 sept. 1609.) « Si j'eusse eu le temps à moy, je vous eusse escrit en meilleur ordre; mais tout ce que j'escris, ce n'est que par morceaux, selon le loisir que je puis avoir. » {Lettre LXIW.) « Si vous saviez comment je vous escris, vous excuseriez bien l'indigestion de mes paroles et de mon style ; mais c'est tout un ; je vous escris sans entendement, mais je ne vous escris pas sans un cœur plein d'extraordinaire désir de vostre bien. » (A M'^^ de Chantai. Lettre LXX^.) « Je ne puis jamais gagner tant de loisir, que tout ce que je fais ne se ressente de mon tracas. » (AM«« de Chantai, 1621. Nouv. Lettres inéd.)

» Panégyrique de saint François de Sales, II» partie.

t Je vous escris sans loisir. » {Lettre DCLXXI^.) « J'escris entre plusieurs distractions.» [Lettre BLXl^ .) « J'escris ceci sans loisir et presque sans haleine. » {Lettre BCCCLXXXII" .)

Mais que de qualités chez ce grand saint et ce grand homme pour faire pardonner les négligences de la précipitation !

Saint François de Sales doit être placé tout au premier rang parmi ceux qui dénouèrent notre langue. Bien qu'il n'ait fait que de la prose, il mériterait un rang honorable parmi les poètes français. Certes il y a chez lui incomparablement plus de poésie que chez les Garnier et les Hardy, qui balbutiaient alors parmi nous les premiers accents de la Melpomène française ; il y en a plus même, et infiniment plus, que chez le sec et stérile Malherbe. François de Sales, lui, est tout chaleur et tout vie. Il ravit et pénètre continuellement par des beautés de style soudaines et naïves, par le charme tendre de son éloquence, par celte douceur infuse dans son élocution, par cette imagination toujours renaissante, dont l'expression et l'abondance ne peuvent déplaire qu'à certains esprits sérieux doués d'une solidité pesante. N'a-t-on pas déjà dit que dans la main d'un écrivain original, la plume est la baguette d'Armide qui féconde un aride désert, et le change tout d'un coup en une plaine enchantée, couverte de fruits et de fleurs? Neuve ou ancienne, cette comparaison ne peut s'appliquer à personne mieux qu'à saint François de Sales. Chez lui tout est- créé ; on ne sent pas ici, comme chez Malherbe, un génie d'emprunt et une originalité de seconde main. Dans ce style, le plus imagé dont les lettres nous offrent l'exemple, il y a quelquefois luxe et surabondance de poésie, abus de goût ; mais souvent on y admire la mesure, la proportion, le sentiment des nuances les plus délicates, des convenances les plus hautes et les plus exquises, L'auteur de V Introduction à la vie dévote et du Traité de l'amour de Bleu n'est pas seulement un homme d'imagination et de sensibilité, c'est un esprit qui pense fortement et à fond. Quelquefois la solidité se dérobe sous la fleur, mais la solidité n'est jamais absente. M. de Maistre a justement vanté l'esprit lumineux qui distinguait le grand évêque de Genève ^.

A tant de titres, saint François de Sales est de ce tout petit nombre de maîtres qui ne sauraient être lus de trop près, ni trop étudiés.

L'homme vaut par ses œuvres.

Certes nous sommes en un siècle oti le monde est si rempli d'orgueil, que si l'on demande à un gentilhomme qui il est, il prendra tellement ceste demande au point d'honneur que pour en avoir raison il s'ira misérablement faire couper la gorge sur le Pré ^ ;

1 Bu Pape, liv. I, ch. x,

* Le Pré-nux-Clercs, emplacement du faubourg Saint-Germain, était le lieu de rendez-vous habituel aux écoliers qui avaient une affaire à régler par l'épée.

mais s'il veut monstrer sa noblesse, il doit respondre, comme Nostre- Seigneur aux disciples de saint Jean : Dites ce que vous avez veu et entendu ; dites que vous avez veu un homme humble, doux, cordial, protecteur des veuves, père des orphelins, charitable et débonnaire envers sessubjects. Si vous avez vu et entendu cela, dites asseureement * que vous avez vu un gentilhomme. Demandez-vous aussi à un evesque qui il est; si vous avez veu un homme qui vit saintement, et qui s'acquitte bien de sa charge, dites alors véritablement que vous avez veu un evesque. Brief, s'agit-il d'une religieuse : si elle est exacte et ponctuelle 2 en l'observance de ses règles, dites semblablement que vous avez veu une vraye religieuse : car enfin, ce sont nos bonnes œuvres qui nous font estre ce que nous sommes, et c'est par icelles que nous debvons estre reconnus et estimés. [Sermon pour le deuxième dimanche de VAvent.)

Périls de la tristesse.

L'inquiétude provient d'un ardent et déréglé désir d'estre délivré du mal que l'on sent, ou en l'esprit ou au corps ; et neantmoins tant s'en faut que ceste inquiétude serve à la délivrance, qu'au contraire elle la retarde.

Qu'est-ce qui fait que les oiseaux et autres animaux demeurent pris dans les filets, sinon qu'y estans entrés, ils se débattent et remuent deregleement pour en sortir, et ce faisant ils s'embarrassent et empeschent tant plus ^.

Ceux qui sont parmi les halliers et buissons, s'ils veulent courir et s'empresser de cheminer, ils se piquent et déchirent; mais s'ils vont tout bellement, destournant les espines départ et d'aultre, ils passent plus vistement et sans piqueure.

Quand nous cherchons trop ardemment une chose, nous la passons souvent sans la voir, et jamais besogne que l'on fait à la haste ne feut bien faite.

C'est pourquoy, estant tombés dans les filets de quelques imperfections, nous n'en sortirons pas par l'inquiétude, au contraire, nous nous embarrasserons davantage. Il faut donc rasseoir notre esprit et jugement, puis tout bellement y mettre ordre, je ne veux pas dire négligemment, mais sans empressement, trouble, inquiétude. [Opuscules.)

1 Avec assurance.

^ Poncluel, qui accomplit à point nommé son devoir.

* D'autant plus.

Amour extrême de saint François île Sales pour la simplicité.

Dieu sçait que, sur vostre départ, il me vint en la pensée de vous dire qu'il falloit retrancher le musc et les senteurs ; mais je me retins sur ma méthode, qui est suave^ de laisser lieu au mouvement que, petit à petit, les exercices spirituels ontaccoustumé de faire dans les âmes qui se consacrent entièrement à sa divine honte. Car, vrayement, mon esprit est extrêmement amy de la simplicité ; mais la serpe avec laquelle on retranche ces inutiles rejetons, je la laisse ordinairement es mains de Dieu. Etvoilfi, ma tres-chere fille, qu'il vous en va donner un coup pour ces poudres, pour ces papiers dorés. Qu'à jamais sa miséricorde soit bénie ! car elle est miséricordieuse, je le vois bien.

Ouy, donnez ces poudres et ces papiers dorés à quelque dame du monde, qui soit, neantmoins, de telle confiance que vous luy puissiez marquer le subject de ce petit renoncement ; et ne doublez point que ^ cela scandalise ; au contraire, cela édifiera son ame, puisque je présuppose que ce soytune dame qui en ayt une bonne. Vous avez raison, ma tres-chere fille, de renoncer à tout cela : ces petites abnégations sont fort agréables à Dieu.

Vrayement, il faut que je vous dise cecy, puisque j'ay commencé à vous communiquer mon ame avec naïfveté. Je n'ay jamais seulement voulu porter des bas d'estame, ny jamais de gants ny lavés ny musqués, dès que je me suis voué à Dieu; ny jamais papier doré ny poudre. Ce sont des mignardises trop menues et vaines. 0 Dieu ! quel cœur que ^ vous me donnez en vostre endroit, marchant de si bon pied I {Lettre DCCCXXXVI. A une dame.)

Habitudes de saint Franpois de Sales avec ses gens de service.

Vous me parlez du jeune garçon que vous desirez mettre avec moy. Je pensois que ce fust quelque garçon de respect^ ; c'est

1 Pour ne craignez point. Bouter a été très-usité, de diverses manières, dans le sens de redouter, craindre.

* Ce que est fautif par redondance.

^ D'une naissance honorable.

pourquoy je vous escrivis l'autre jour que je le prendrois dans quelque temps, après qne je me serois delîait d'un autre ; mais, parce que par une autre lettre vous me distes que Jacques le cognoissoit, je m'en enquis, et il me dit que c'est un enfant bon à tout. C'est pourquoy, je vous dis maintenant que, quand il vous plaira me l'envoyer, je le recevray debon cœur : non point que, par ce mot de bon à tout, je le vueille traitter indiscretlement ; mais je veux dire que je le pourray faire servir, non seulement à la plume, mais à la chambre, et enfin à beaucoup de petits services, et le tenir humble. Je me feray mieux entendre en vous disant que je crains de rencontrer des secrétaires qui, quand on leur dit : Donnez-moy ma botte, bridez ce cheval, faites ce lit, respondent : Je ne suis pas pour cela ; car, en tout, j'employe le premier que je trouve, hormis les ecclésiastiques. Envoyez-le-moy donc, et j'en auray un soin particulier ; j'entends, quand vous voudrez, car je vois le temps aspre et auquel je fais scrupule d'envoyer un homme à trois lieues loin. Vous m'escrirez, s'il vous plaist, ce que je luy devray donner. [Lettre CXXX. A M"'» de Chantai.)

La piété doit être simple, pratique, et ne pas desdaigner les petites choses.

Je vous diray ce mot, mais retenez-le bien : nous nous amusons quelquesfois tant à estre bons anges que nous en laissons d'estre ^ bons hommes et bonnes femmes. Nostre imperfection nous doibt accompagner jusqu'au cercueil, nous ne pouvons aller sans toucher terre. Il ne faut pas s'y coucher ny vautrer ; mais aussi ne faut-il pas penser voler. Car nous sommes de petits poussins qui n'avons pas encore nos aisles. Nous mourons petit à petit ; il faut aussi faire mourir nos imperfections avec nous de jour en jour : chères imperfections qui nous font recognoistre nostre misère, nous exercent en l'humilité, mespris de nous-mesmes, en la patience et dihgence, et nonobstant lesquelles Dieu considère la préparation de nostre cœur, qui est parfaite.

Allons terre à terre, puisque la haulte mer nous fait tourner la teste et nous donne des convulsions. Jetons-nous aux pieds de Nostre-Seigneur avec la sainte Madeleine dont nous célébrons la feste; pratiquons certaines petites vertus propres pour nostre

1 Laisser de est habituellement précédé d'une négation.

petitesse. A petit mercier, petit panier. Ce sont les vertus qui s'exercent plus en descendant qu'en montant, et partant elles sont sortables à nos jambes : la patience, le support des prochains 1, le service, l'humilité, la douceur de courage, l'affabilité, la tolérance denostre imperfection. Je ne dis pas qu'il ne faille monter par l'oraison, mais pas à pas.

Je vous recommande la sainte simplicité ; regardez devant vous et ne regardez pas à ces dangers que vous voyez de loin. Ainsi que vous m'avez escrit, il vous semble que ce soyent des armées, cène sont que des saules esbranchés, et ce pendant que vous regardez là vous pourriez faire quelques mauvais pas. {Lettre DLXXXIII. Aune demoiselle.)

La vallée de Chamonix.

Du Prieuré.

J'ai vu ces jours passés des monts espouvantables, tout couverts d'une glace espaisse de dix et douze piques de haut. Mais, ma chère fille, ne vous dirai-jepas une chose qui me fait frissonner les entrailles de crainte, chose vraie ! Devant que nous fussions au pays des glaces, environ huict jours, un pauvre berger couroit çà et là sur les glaces pour recouvrer une vache qui s'estoit esgarée, et, ne prenant pas garde à sa course, il tomba dans une crevasse et fente de glace de douze piques de profondeur. On ne sçavoit ce qu'il estoit devenu, si son chapeau, qui à sa cheute luy tomba de la teste et s'arresta sur le bord de la fente, n'eust marqué le lieu où il estoit tombé. 0 Dieu ! un de ses voisins se fit dévaler avec une corde pour le chercher, et le trouva non seulement mort, mais presque tout converti en glace ; et en cet estât, il crie qu'on le retire vivement, autrement qu'il mourra du gel. On le tira donc avec son mort entre les bras, lequel après il fit enterrer.

Quel aiguillon pour moy, ma chère fille ! ce pasteur qui court par des chemins si hasardeux pour une vache ; cette cheute si terrible que l'ardeur de la poursuite luy cause, pendant qu'il regarde plustost où est sa queste, et si elle y a mis ses pieds, que non pas luy-mesme où il chemine ; cette charité de voisin qui s'abisme luy-mesme pour oster son amy de l'abisme ! Ces glaces ne devroient-elles pas desgeler de crainte ou brusler d'amour ? Mais je vous dis cecy par une impétuosité d'esprit ; car, au demeu-

1 Prochain, substantif, ne s'emploie plus qu'au singulier.

rant, je n'ay pas beaucoup de loisir de vous entretenir. Vive Jésus 1 et en luy toutes choses 1 {Lettres. A M"*" de Chantai.)

A M'"° DE CUANÏAL.

Sur la mort de la comtesse de Sales, sa mère, et sur ses derniers instants.

11 mars 1610.

Mais, ô mon Dieu! ma très-chere fille, ne faut-il pas en tout et partout adorer cette suprême Providence, de laquelle les conseils sont saints, bons et tresaimables ! Et voilà qu'il luy a pieu retirer de ce misérable monde nostre très-bonne et tressainte mère, pour l'avoir, comme j'espère fort ayseement, auprès de soy, et en sa main droite. Confessons, ma fille bien-aimée, confessons que Dieu est bon, et que sa miséricorde est à l'éternité ^ : toutes ses volontés sont justes, et tous ses décrets équitables * ; son bon plaisir est tousjours saint ^ et ses ordonnances tresaimables.

Et pour moy, je confesse, ma fille, quej'ay un grand ressentiment de cette séparation, car c'est la confession que je dois faire de ma foiblesse, après que j'ay faict celle de la bonté divine. Mais, neantmoins, ma fille, c'a été un ressentiment tranquille quoique vif ; car j'ay dit comme David : Je me tais, Seigneur, et n'ouvre point la bouche, parce que c'est vous quiVavez faict\ Sans doubte, si ce n'eust esté cela, j'eusse crié holà sous ce coup, mais il ne m'est pas advis que j'osasse crier ny tesmoigner de mescontentement sous les coups de cette main paternelle, qu'en vérité, grâce à sa bonté, j'ay appris d'aimer tendrement dès ma jeunesse.

Mais vous voudrez peut-estre sçavoir comme cette bonne femme a fini ses jours. En voici une petite histoire, car c'est à vous à qui je parle, à vous, dis-je, à qui j'ai donné la place de cette mère en mon mémorial de la messe, sans vous oster celle que vous aviez; car je n'ay sceu le faire, tant vous tenez ferme ce que vous tenez en mon cœur ; et par ainsi vous y estes la première et la dernière.

Cette mère donc vint ici cet hiver ; et en un mois qu'elle y

' Ps. cxxxv, 1.

» Ps. cxviii, 137.

^Rom., XH, 2.

*Ps. xxxviii, 11

demeura, elle fit la revue générale de son ame et renouvela ses désirs de bien faire avec, certes, beaucoup d'affection, et s'en alla la plus contente du monde d'avec moy, duquel, comme elle disoit, elle avoit tiré plus de consolation que jamais elle n'avoit fait. Elle continua en cette bonne joie jusques au jour des Cendres, qu'elle alla à la paroisse de Torens, où elle se confessa et communia avec tresgrande dévotion, ouyt trois messes et vespres, et le jour, estant au lit et ne pouvant dormir, se fit lire par sa fille de chambre trois chapitres de V Introduction, pour s'entretenir en des bonnes pensées, et fit marquer la protestation pour la faire au matin suivant; mais Dieu se contenta de sa bonne volonté, et en disposa d'autre sorte ; car, le matin étant venu, cette bonne dame se leva, et en se peignant elle tomba soubdainementd'un catarrhe comme toute morte.

Mon pauvre frère, vostre fils, qui dormoit encore, accourt en chemise, et la fait relever et promener, et ayder par des essences, eaux impériales et autres choses, qu'on juge propres en ces accidens, en sorte qu'elle se resveille, et commenceàparler, mais presque inintelligiblement, d'autant que le gosier et la langue estoient saisis.

On me vint appeler ici ; et j'y vais soudainement avec le médecin et l'apothicaire, qui la trouvent léthargique en telle sorte, que neantmoins elle estoit fort aysée à resveiller, et, en ces momens de resveil, elle tesmoignoit le j ugement entier, soit par les paroles, qu'elle s'efforçoit de dire, soit par le mouvement de sa main saine , c'est-à-dire de laquelle l'usage luy estoit demeuré ; car elle parloit fort à propos de Dieu et de son ame, et prenoit la croix elle-mesme à tastons (d'autant que soubdain elle devint aveugle), et la baisoit. Jamais elle ne prenoit rien qu'elle n'eust fait le signe dessus, et reçut ainsi les saintes huiles.

A mon arrivée, tout aveugle et tout endormie qu'elle estoit, elle me caressa fort, et dit : Cest mon fils et mon père celui-cy, et me baisa, en m'accolant de son bras, et me baisa la main avant toute chose. Elle continua en mesme estât presque deux jours et demy, après lesquels on ne la put bonnement resveiller ; et le premier de mars elle rendit l'ameà Nostre-Seigneur doucement et paisiblement, et avec une contenance et beauté plus grandes que peut-estre elle n'avoit jamais eues, demeurant une des belles mortes que j'aye jamais veues.

Au demeurant, encore vous faut-il dire que j'eus le courage de luy donner la dernière bénédiction, luy fermer les yeux et la bouche, et luy donner le dernier baiser de paix à l'instant de son

trespas, après quoy le cœur m'enfla fort, et pleuray sur cette mère plus que je n'avois fait dépuis que je suis d'Eglise; mais ce feut sans amertume spirituelle, grâces à Dieu. Voilà tout ce qui se passa.

Au reste, je ne me puis taire du grandement bon naturel de vostre fils *, qui m'a si extrêmement obligé au soin et travail qu'il a pris pour cette mère, mais je dis avec tant de cœur, que s'il eust esté estranger, je serois forcé de le tenir et jurer pour mon frère.

1 Lg baron de Torens, frère du saint, gendre de M""' do Chantai.

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