‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 8 sur 67 · PIERRE DE BOURDEILLE · texte numérisé non relu

PIERRE DE BOURDEILLE

ARBÉ SÉCCMER

— Né vers 1540, mort le 15 juillet IGIi —

Encore un soldat, et ce n'est pas le dernier, qui mérite une place honorable parmi les écrivains du seizième siècle, celte époque d'une si grande activité dans lous les ordres des facultés humaines.

Pierre de Bourdeille, plus connu sous le nom d'abbé^de Brantôme, troifième fils de François, vicomte de Bourdeille, et d'Anne de Vivonne delà Châtaigneraie, naquit en Périgord vers l'an 1540, et passa ses premières années à la cour de Marguerite de Valois, sœur de François I'^'", dont sa mère était dame de corps. Après la mort de cette reine, il vint commencer ses éludes à Paris vers looO, et alla les achever à Poitiers vers 15oo.

A la mort de l'évêque de Lavaur, abbé de Brantôme, le 20 mars 1356, celle abbaye fut donnée au jeune étudiant en faveur des services rendus au roi Henri II par Jean, seigneur d'Ardelay, son frère. Il ne fut connu dès lors que sous le nom d'abbé de Brantôme, et cet écrivain qui a laissé un souvenir si licencieux se trouve, dans plusieurs actes, qualifié de Révérend Père en Dieu, messire Pierre de Bourdeille, abbé de Brantôme. Malgré ce bénéfice ecclésiastique et plusieurs autres dont il fut pourvu, il n'entra jamais dans les ordres et suivit toujours la carrière militaire.

Il fit son premier apprentissage d'armes sous François de Guise. En loo7, il se rendit en Italie pour servir sous les ordres du maréchal de Brissac. Il rentra en France en 1560. An mois d'août 1561, il accompagna le grand prieur François de Guise, chargé de reconduire en Ecosse la belle Marie Stuart, veuve de François II. A son retour en France la guerre civile était engagée : il s'attacha au parti des princes lorrains. Dans l'intervalle d'une courte paix, en lo64, il alla, poussé par le goût des aventures, servir comme volontaire dans l'armée espagnole, commandée par don Garcie de Tolède, et assista à la prise du Pignon de Vêlez de Gomcra, sur les côtes d'Afrique. Revenant par Lisbonne, il reçut dos mains du roi don Sébastien l'ordre du Christ. Il passa ensuite à Madrid, où il fut accueilli avec une bienveillance qu'il s'est plu à célébrer par Elisabeth de France, femme de Philippe II.

Dans les années suivantes, on le voit successivement à Milan, à Naples, à Syracuse, à Malte, où il conçut le dessein d'enlrcr dans

l'ordre de Saint-Jean, mais en fut détourné par son ami Strozzi qui l'éblouit par la perspective d'une belle fortune en France, qui ne devait jamais se réaliser pour lui. Il visita ensuite Rome, alla à Turin présenter ses hommages à Marguerite de France, duchesse de Savoie, rentra un moment en France, et, apprenant que Soliman préparait une expédition contre la Hongrie, s'enrôla des premiers pour aller combattre les Turcs. La mort de Soliman, qu'il sut à Venise, le fit bientôt rentrer dans son pays.

Pendant les troisièmes troubles religieux qui éclatèrent en 1568, six mois après la paix de Longjumeau, il fut chargé du commandement d'une compagnie de gens de pied : il ne la conserva que deux ans. Il était en même temps gentilhomne de Charles IX à 600 livres de gages depuis le commencement de l'année 1568. Auparavant il avait été gentilhomme du duc d'Orléans, depuis Henri III.

Après la bataille de Jarnac (13 mai 1369), atteint d'une fièvre intermittente, il se retira à son abbaye où il resta jusqu'en 1571. Il assista, en 1573, au siège delà Rochelle.

Dans les années suivantes, Brantôme est constamment à la suite de la cour de Catherine de Médicis et de la reine Marguerite, femme d'Henri IV. Il espérait de grandes faveurs, de belles promesses lui avaient été faites ; mais il n'obtint rien. De dépit, il se jeta dans le parti du duc d'Alençon dont il était chambellan, et forma le projet de vendre h "peu de bien qu'il avoit en France, j)our s'en aller servir ce grand roy d'Espaigne (Philippe II), tres-ilhistre et noble rémunérateur des services qu'on lui faict. 11 se proposait de le bien servir, c'est-à-dire d'être un traître à sa patrie : « Il n'y avoit coste ny ville de mer que je ne sceusse, depuis la Picardie jusqu'à Rayonne, et du Languedoc jusqu'à Grasse en Provence, forsla Bretagne, queje n'ay jamais guère veue. Etpourmieulx m'esclaircirenmon faict, j'avois de frais faict encore quelque nouvelle reveue par aulcunes villes, feignant que j'y allois passer mon temps, ou que je voulois armer un navire pour envoyer en course, ou y aller moy mesme. Bref, j'avois si bien joué mon jeu que j'avois descouvert une demy-douzaine des meilleures villes de ces costes fort prenables par des endroicts très-faciles que je sçavois et que je sçay bien encore. Et pensois servir en ces occasions si bien le roy d'Espaigne, que je ne croyois pas moins tirer de mes services que de très-grandes recompenses de luy, et en biens et dignitez. >>

L'explosion de la guerre de la Ligue l'empêcha de pouvoir vendre son bien, et ainsi de partir. Une cause plus forte le fixa en France ; une chute de cheval lui bri^^a et fracassa tous les reins, et leretint quatre ans dans le lict, estropié et perclus de ses membres, sans se pouvoir remuer qu'avecques toutes les doulmrs et tourmens du monde.

Pour s'occuper dans sa solitude et se distraire des douleurs et des infirmifés précoces que lui avait amenées sa chute de cheval, l'abbé séculier de Brantôme, qui n'avait jamais étudié, s'avisa de se faire auteur. Il voulut raconter tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait appris

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dans ses voyages et à la cour. Le nom de Brantôme n'est mêlé à aucun événeraenthistorique, et sajvie^n'oiïre rien d'intéressant ni d'important ; mais sa curiosité et l'inquiétude de son caractère le mêlèrent à toutes lesalTaires, comme témoin, si ce n'est comme acteur, et il connut tous les grands personnages de son siècle. On les voit revivre dans les portraits qu'il nous en a laissés. On y retrouve surtout la vive expression de leurs défauts et de leurs vices. Chateaubriand appelle Brantôme « un raconteur cynique qui moulait les vices des grands comme on prend l'empreinte du visage des morts* ». Non-seulement le sieur de Bourdeille reproduit impudemment l'image de tous les vices les plus honteux, mais il semble y applaudir et les glorifier. C'est ainsi qu'il appelle nobles et bons seigneurs, honnêtes et vertueuses dames, des gens dont il rapporte les crimes violents ou hypocrites, ou les intrigues effrontées. De même, par une contradiction qui témoigne d'un manque déplorable de principes, après avoir raconté des anecdotes scandaleuses d'un prêtre, d'un moine, de tout autre ecclésiastique, il dira très-sérieusement ù la fin que cet homme vivait régulièrement selon son état.

Brantôme a toujours été et est plus que jamais lu, malgré et trop souvent pour les turpitudes dont il est rempli. Bien qu'il ne fasse qu'effleurer les sujets, qu'il quitte et reprend ou laisse tout à fait selon sa fantaisie, bien qu'il n'entende rien à approfondir une action, ni à en développer les motifs, les littérateurs les plus sérieux en liront toujours avec agrément et profit au moins certaines parties, à cause de son style original et attrayant, quoique très-incorrect et constamment gâté de mignardise italienne.

Pierre de Bourdeille attachait à ses écrits autant d importance que l'aurait pu faire un pur homme de lettres, il les recommanda, dans son testament, à ses héritiers, avec une paternelle sollicitude. « Je veulx, dit-il, et encharge expresséement mes héritiers et héritières de faire imprimer mes livres que j'ay faicts et composez de mon esprit et invention, avec grand'peine et travail escripts de ma main, et transcripts et mis au net de celle de Mataud, mon secrétaire à gages, lesquels on trouvera en cinq volumes couverts de velours, tant noir, verd, bleu, et un grand volume, qui est celuy des Dames, couvert de velours verd, et un aultre couvert de velin par dessus, qui est celuy des Rodomontades, qu'on trouvera dans une de mes malles de clisse curieusement gardez, qui sont tous très-bien corrigez avec une grand'peine et un long temps ; lesquels j'eusse plus tost achevez et mieulx rendus parfaicts sans mes fascheuses affaires domesticques, et sans mes maladies. L'on y verra de belles choses, comme contes, discours, histoii'es et beaulx mots, qu'on ne desdaignera, il me semble, si on y a mis une fois le nez et la veuë. Et pour les faire imprimer mieulx à ma fantasie, j'en donne la charge à madame la comtesse de Uuretal, ma chère niepce, ou aultre si elle ne le

Anafi/so raisonnée de /'/lisfuirp r/c h'/ancc.

veull. Et, pour ce, j'ordonne et veuk que l'on prenne sur ma totale hérédité l'argent qu'en pourra valoir ladicte impression, et ce, avant que mes héritiers et héritières s'en puissent prévaloir de mondictbien, ny d'en user avant qu'on n'ait pourveu à ladicte impression, qui ne sepourra certes monter à beaucoup, car j'ayveu force imprimeurs qui, s'ils y ont mis une foisla veuë, en donneront plustost pour les imprimer qu'ils n'en vouldroient recepvoir ; car ils en impriment plusieurs gratis qui ne valent pas les miens. »

Brantôme mourut le 14 juillet lt)14. La comtesse de Duretal, sa nièce, recula devant le scandale que pouvait amener la publication des manuscrits de son oncle, au moment où un grand nombre des acteurs qui y figurent vivaient encore. Elle conserva ces manuscrits intacts dans le château de Richemond, bâti par Brantôme. Des copies s'en répandirent peu à peu, mais l'ouvrage complet ne fut publié pour la première fois qu'en 1665.

Les ouvrages de Brantôme sont : Vies des hommes illustres et des grands capitaines français; — Vies des grands capitaines estrangers; — La Vie des dames illustres; — Anecdotes touchant les duels; — Rodomontades et juremens des Espagnols ; — Mémoires de P. Bordeillcs, seigneur de Brantôme.

Le Comte d'Aiguemont.

Nous parlerons de monsieur le conte d'Aiguemont i, lequel a esté un fort brave et vaillant capitaine, pour si peu qu'il en ayt faict le mestier ; car au plus beau cours de ses vaillances, la paix se veint à faire entre la France et l'Espaigne, après qu'il venoit de fraiz de gaingner la battaille de Sainct-Quentin et Gravelines ^. Car, à ce que je tiens de la pluspart des Espaignolz, Flamans et François qui y estoient, ils luy en attribuoient le seul gaing ^ : si bien que le commandement luy ayant esté faict par monsieur de Savoye, lieutenant gênerai du Roy d'Espaigne, et par Ferdinand de Gonzague, principal Chef du Conseil, pour aller seulement recognoistre l'ennemy, et l'amuser, ce pendant que le gros arriveroit; voyant à l'œil qu'il y faisoit bon pour luy, ne voulut point temporiser, mais avec sa trouppe de reystres et de lanciers bourguignons charger, luy, sans aucun respect de commandement, et si à propos, qu'il meit en route toute nostre armée, et avoit quasi demy achevé lorsque le gros arriva.

Un an et demy après il donna encore luy seul un' autre battaille à monsieur le Mareschal de Termes prez de Gravelines, qu'il

1 Lamoral, comte d'Egniont, né en \hTl, décapité à Bruxelles le 15 juin 1568. Il avait épousé Sabine, comtesse palatine, duchesse de Bavière, morte en 1598. =* C'est-à-dire : et celle de Gravelines. 3 Le gain de la bataille de Saint-Quentin, livrée le 10 août 1557.

gaigna, le deffit et le prit prisonnier ; ce qui l'eut un second contrecoup ;\ la France, fort dangereux. Que si le tiers s'en feust ensuivy, elle estoit troussée. Et je croy que sans la paix cet homme nous eust bien porté du dommage : car il nous estoit ennemy, et fort heureux et vaillant : avec cela aussi le presumoit il fort, et en estoit beaucoup plus enflé de gloire.

Sur quoy je me soubviens qu'à nostre retour du voyage de Malte, ainsi que j'estois allé baiser les mains h monsieur de Savoye, me faisant pourmener dans son jardin de Thurin où estoit sa forge i, il me dist le commencement des troubles de Flandres, désespérant pour tant fort de leurs affaires, s'ils n'avoyent d'aultres chefs qu'un qui s'estoit desja déclaré, qu'on appeloit le Sieur de Brederode ^, lequel pourtant estoit un grand seigneur du pais et grand homme d'estat, et qui feut le principal autheur des révoltez qu'on nomma les Gueux; nom certes vil, par trop bas, fatal, et malheureux, bien différent de celuy qui est venu après, qu'on nomme les Estats, nom certes plus beau, plus spécieux et plus heureux que le premier. Et si Monsieur de Savoye n'estimoit pas trop ledict seigneur de Brederode pour la guerre, il exaltoit bien autant ledict comte d'Aiguemont ; lequel il disoitque s'il se declaroit, comme il s'en doubtoit, que leur affaire iroit fort bien, le tenant pour un fort grand et vaillant capitaine, si la gloire ne le perdoit : « car, me disoit il, je l'ay veu si glorieux et oultrecuydé, après nos deux battailles dernières, gaignées contre vous aultres, qu'il luy sembloit nul estre digne ny esgal parangonné à luy, estimant fort peu un aultre. Mais je luy en rabattois bien les coups ; et fort souvant en avons nous eu differens ensemble, comme quasi me voulant desdaigner pour son gênerai : mais je luy feis bien recognoistre après, et ce qu'il debvoit.»

Je croy que mondict sieur de Savoye prophetiza alors de ce comte ; car il se sentoit tant de foy, qu'il luy sembloit advis que jamais le Roy d'Espaigne ne luy fairoit maulvais tour, ny que le duc d'Albe ausast jamais luy faire mettre la main sus le collet. Mais il en arriva bien aultrement; car ayant esté convié en un festin à Bruxelles, luy et le Comte d'Orne 3, grand seigneur et des

1 Emmanuel-Pliilibert, duc de Savoie de 1553 à 1580, « aymoit les honnestes exercices, et surtout k forger des canons d'arquebuse. Il en faisoit de très-bons. J'ay veu sa forge et nous faisoit monstre de son exercice, » dit Braniùnie (édit. Lalanne, t. II, p. 151).

- Henri, comte de Brederode, mort en Allemagne, en 1588.

=' Pliilippe de Montmorciicy-Nivelles, comte do Horn (ou Hoora), amiral de Flandre, mort sur lYchafaud avec k; comte d'Fgmont, le 5 juin 1508.

principaulx du pais, après le disner. le duc d'Albe s'estant retiré en son cabinet et conseil, les envoya tous deux constituer prisonniers i.

Ce fut le capitaine Salines, non celuy qui estoit habitant d'Ast'-^, mais son cousin, qui eut charge de constituer prisonnier le comte d'Aiguemont; auquel ayant dicten toute reverance espaignolle, qu'il le faisoit prisonnier de par le Roy, et qu'il laissast l'espée, ce feut le comte d'Aiguemont qui feut estonné, et dist au capitaine Salines telz motz : «A mi, capitan Salines, quitar l'espada que tan bien ha servido el rey 1 Pues que tal es su volluntad, assi se haga ^.» Et luy mesme se l'osta, et la donna au capitaine Salines ; lequel le mena en la prison qui estoit destinée pour luy, estans si bien séparez, luy et le comte d'Orne, qu'ils ne se veirent plus, jusques au jour de leur supplice.

Auquel jour la sentence estant donnée audict comte d'Aiguemont, il la print fort patiemment, et soubdain demanda l'evesque d Ypre *, fort homme de bien et digne prélat, et fort son famillier, auquel il se confessa fort sainctement; et luy donna une bague fort riche, que le Roy d'Espaigneluyavoit donnée, lorsqu'il feut en Espaigne, en signe d'amitié, pour la luy envoyer et faire tenir : ce feut lors qu'il luy alla proposer toutes ces belles choses contre la France, que j'ay dict cy dessus ^, et puis luy envoya ses humbles recommendations, le priant d'avoir pitié de sa femme et de ses enfans. Et l'heure de l'exécution venue, ce conte d'Orne ayant esté mené et despesché tout le premier sans qu'il le sceust, sinon quand il vist sa teste, ilfeutconduict parle capitaine Salines et Guillem Romero^, estant au raitan de tous deux, et passa parmy tout du long de la grande place, où estoit au bout l'eschaffaut, toute remplie de trente enseignes de gens de pied espaignolz en battaille, au beau mitan desquelz il passa, et saluant tous les capitaines et soldats avecq'une fort belle, douce et triste

' Le 9 septembre 15G7, à l'hôtel de Culembcrg. Suivant Strada, le duc d'Albe lui-même aurait signifié au comte d'Egmont son arrestation, tandis que Ferdinand de Tolède, son fils naturel, arrêtait le comte de Horn.

- Asta, bourg de la Gueldre.

3 « A moi, capitaine Salines, m'ôter l'épée qui a si bien servi le roi ! Puis(|ue telle est sa volonté, qu'il soit fait ainsi. »

'* Martin-Baudoin Rithovius, premier évoque d'Ypres, de If!62 à 1583.

^ Brantôme répète là des propos de cour : en mars 16G5, le comte d'Egmont aurait proposé, au nom du catholique Anne de Montmorency et du pi-oteftant Coligny, de s'allier aux huguenots!

•5 julien Romer,) était premier mestre de camp général lorsqu'il mourut h Crémone, d'une chute de cheval, en 1578.

façon, la larme à l'œil, et eux tous aussi, qui tous d'une voix disoient, que c'estoit grand dommage de la perte d'un si grand capitaine, s'en alla à l'eschaffaut tout couvert et paré de drap noir; et sans estre attaché, comme l'on voit en France nos criminelz, monta dessus, haranga le peuple, se recommenda à Dieu ; et puit l'exécuteur ayant tiré un rideau, pour n'estre exécuté à la veue du peuple, luy trencha la teste. Le corps fut jette au dessoubs de l'eschaffaut, par une trappelle faicte à proupos, avec celuy du comte d'Orne, et la teste présentée au peuple, le rideau estant tiré comme celle du conte d'Orne, que le conte d'Aiguemont auoit desjà, advisée lorsqu'il voulut monter audict eschaffaut. Voylà la façon de la mort de monsieur le conte d'Aiguemont, comme plusieurs le disoient de ce temps-là, et d'aultres qui en ont escript.

Mais d'autant que monsieur de Montdoucet *, lors ambassadeur pour le Roy en Flandres vers madame de Parme ^ et le duc d'Albe, en envoya l'advis au Roy, je le veulx incerer icy, lequel estant venu à monsieur de l'Aubespine le jeune, secreltaire des commandemens, l'un des vertueux et honnestes seigneurs de son temps, et qui aymoit la noblesse si très tant que, quand il mourut en fort jeun' aage et en sa grande beauté, comme il estoit très beau, ell' y perdit beaucoup 3, H me tenoit pour de ses grandz amis, et se plaisoit quelquesfois à me conter des nouvelles ; dont ce matin qu'il receut celles dudict conte, ainsi que je l'estois allé voir, il me monstracet advis, lequel estoit tel :

Le second jour de juin les contes d'Aiguemont et d'Orne, après avoir esté gardez quelque temps dans la citadelle de Gand, sortirent par le commandement du duc d'Albe, pour estre menez à Bruxelles, dont le capitaine Almada en eust la charge. Ledict conte d'Aiguemont estoit dans un coche faict en chariot, dans lequel estoit le capitaine Tordezillas, et un autre capitaine espaignol. Au devant d'yceluy marchoient quatre compaignies de harquebuziers espaignolz, et autour dudict chariot les harquebuziers de la compaignie dudict capitaine Tordezillas, et derrière estoient les picquiers des compaignies cy-dessus, Suyvoit après le chariot du conte d'Orne, dans lequel estoit avec luy

1 Claude de Mondoucet, seigneur de la Cheminée, maître d'hùtel du roi. Il existe de lui diverses lettres dans le fonds Béthune de la Bibliothèque nationale (Mss.).

2 Marguerite d'Autriche, femme d'Octave Farnèse, duc de l'arme, gouvernante des Pays-Bas, morte en 1586.

3 Claude de l'Aubespine, secrétaire d'État, mort à vingt-six ans, en 1670.

Prosateurs ET POÈTES DU xvi° siÈcLF. 16

Anthonio d'Avilla, et le capitaine Errasso, et autour les harquebuziers dudict Errasso, et après ses picquiers en rang, et ceux de don Anthonio de Tholede, et de don Hernando de Sayavedra, et tous avec leurs enseignes desployées et tambours battans; le tout estant accompaigné, aux costez de la campaigne de cinquante lances de don Sancho d'Avilla à 1 advant-garde, et autant à l'arriere-garde : et en cet ordre ainsi ils entrèrent dedans Bruxelles sur les deux heures après midy. Le quatriesme de juin, marcharent dans la ville en battaille, et avecqu'une batterie de tabourins et de phiffres si piteuse, qu'il n'y avoit spectateur de si bon cœur, qui ne paslist et ne pleurast d'une si triste pompe funèbre. Toutes les compaignies feurent logées, les aulcunes dans la ville, et les aultres demeurarent pour la garde en la maison du roy, qui est devant la place ; et feurent menez et logez separèement, les portes et fenestres de leurs chambres toutes fermées. Sur les unze heures du soir on leur veint annoncer leur arrest , pour avoir le lendemain leurs testes trenchées.

Le conte d'Aiguemont, qui lors dormoit, trouvant fort estrange une si triste nouvelle, s'estomaqua et s'altéra oultre mesure, et avec grandes exclamations demanda, comm' il estoit possible qu'on le voulust traicter de ceste façon ; ne pensant avoir faict chose, contre le service de Dieu ou Sa Majesté, indigne de son debvoir. Bien disoit il que la mort ne luy estoit point ennuyeuse, pour ce que c'est un passage inesvitable, et un debte auquel nous sommes naturellement obligez ; mais ce qui luy estoit plus en cela douloureux estoit la perte qui en resultoit de son honneur et réputation. Puis reytera en disant : (( Voylà une sentence très severe. Je ne pense point avoir tant offencé Sa Majesté, que je mérite une punition si cruelle ayant faict ce pourquoyje meurs. Toutesfois, si j'ay failly, que ma mort soit l'expiation de mes faultes sans qu'on me deshonnore et honnisse les miens pour l'adveuir, et que ma femme et mes enfans ayent à souffrir, es tans confisquez mon corps et mes biens : oultre qu'il me semble, que mes grandz services passez méritent bien qu'on use de quelque grâce en mon endroict. Despuis que c'est le plaisir de Dieu mon Créateur, et du Roy mon seigneur, je m'attendz de prendre la mort en patience. » Puis il se leva de son Hct, et s'habilla, et prit de l'encre et du papier, escrist une lettre au Roy d'Espaigne, par laquelle luy requeroit pardon de ses faultes, luy suppliant très humblement d'avoir pour recommandée sa pauvre et desoUée femme, et d'avoir pitié

de ses enfans, lesquelz, pour les péchez du père demeureroient très pauvres, et en termes d'estre misérables toute leur vie : s'asseurant tant sur Sa Magesté, que courtoisement et de bénignité il leur useroit de telle grâce, puis qu'ils estoient innocens des faultes de leur père, et aussi pour l'amour des grandz services qu'il iuy avoit faict par le passé. Après qu'il eust fermé la lettre et bien scellée, il la donna à l'evesque d'Ypre, pour la faire tenir seurement au Roy d'Espaigne, avecqu' une bague qu'il avoit au doigt, que le Roy son maistre Iuy avoit donnée, dont il l'en pria bien fort. Ce que ledict evesque Iuy jura sur sa foy, de l'envoyer très fidellement à Sadicte Magesté, à quy il ne faillit. Et dict on que le Roy catholique la leut en pitié, bien fasché qu'il avoit esté contrainct d'en venir là : mais il n'estoit plus temps, et ne servoit cela plus rien. Ledict conte après se confTessa fort devoctement audict evesque d'Ypre, qu'il avoit choisy pour son conffesseur, tant parce qu'il l'aymoit de longue main, qu'aussi il le tenoit pour un fort homme de bien.

Le conte d'Orne, du commancement, ne se peut si bien asseurer et resouldre, se despita, maugréant et regrettant fort sa mort, et se trouva quelque peu opiniastre en la conffession, la regrettant fort, disant qu'il estoit assez conffessé. Toutesfois, après avoir songé en soy, et digéré son faict, et congneu qu'il n'y avoit nul remède de la prolongation de sa vie, en fin de son propre mouvement demanda un conffesseur, et continua despuis à user d'apparence de bon chrestien et catholique, et non sans grande contriction de ses faultes.

Et en ces altères^ demeurarent jusques à neuf heures du lendemain matin, ne parlant d'aultre chose que de leur faict de conscience, et du tort qu'on leur tenoit au respect de la fidélité et obéissance qu'ilz avoient tousjours porté à leur prince.

Le conte d'Aiguemont commença à solliciter fort l'advancement de sa mort, disant que puisqu'il debvoit mourir, qu'on ne le debvoit tenir si longuement en ce travail. Sur les dix heures, on le tira dehors ; et feut le premier conduict sur l'eschaffaud, accompaigné du maistre de camp Julien Romero et du capitaine Salines, d'aucuns prebstres, et de l'evesque d'Ypre son conffesseur. Il estoit vestu d'une juppe de damas cramoisy, et d'un manteau noir avec du passement d'or, les chausses de taffetas noir, et le bas de chamois bronzé, son chappeau de taffetas noir couvert de force plumes blanches et noires, et un mouchoir

1 Agitations qui altèrent le sens.

ouvré en la main, sans qu'il eust les mains liées aulcunement; lesquelles on luy avoit laissées libres sur sa parole de cavallier, el qu'il ne donneroit aulcun empeschement, par lequel le bourreau peust faillir son coup. Il n'estoit suivy ny de bourreau ny de sergens. Bien est il vray que le Prévost se tenoit près de l'escbaffaud avecqu'une baguette rouge, pour représenter la justice. Et allant audict eschafîaud ainsi accompaigné, passa à travers de toutes les compaignies que nous avons dict cy dessus, et qui estoient toutes en battaille ; et en passant au beau mitan saliioit et disoit adieu à tous les capitaines et soldats qui estoient là, lesquels pleuroient et regrettoient de voir un si grand capitaine mourir ainsi. Puis estant monté sur l'eschaffaud, qui estoit tendu tout de drap noir, se mist à genoux, puis jettant les yeulx vers le ciel, commança à baulte voix à faire quelques clameurs et exclamations, sur la contriction congneue de ses repentances, de ses infidellitez et désobéissances ; tellement que le peuple en estoit esmeu à grande pitié. Et bientost après se despouilla son manteau et sa juppe, et se remettant à genoux baissa son chapeau sur les yeulx, et puis dict l'oraison. In manus tuas, Domine, etc., fort devoctement: et comme il commençoit à la redire, le bourreau, qui s'estoit tousjours tenu caché, commança àparestre, et luy enleva et fit saulter la teste de dessus les espauUes fort dextrement. Le corps fut incontinant levé et couvert de drap noir.

Le conte d'Orne veint après, qui de mesmes fut despesché. Il ne feit point de prières si belles, que le conte d'Aiguemont; il ne pria que le peuple de prier Dieu pour luy. Leurs testes feurent posées sur des bassins, et demeurarent en spectacle l'espace de deux heures. Le corps du conte d'Aiguemont fut mis dans un cercueil bien embaumé, et porté en une de ses terres, où il feut ensepvelly ; comme feut celuy du conte d'Orne en sa conté. Les gens du conte d'Aiguemont plantarent ses armes et enseignes de deuil à sa porte de pallais : mais le duc d'Albe, en estant adverty, les en feit bientost oster et emporter dehors.

La grande amitié que le peuple portoit audict conte d'Aiguemont, et l'excecifve douleur que chascun avoit conceue de sa mort, feut telle, que plusieurs allarent à l'église Saincte Claire, où gisoit son corps, baisant le cercueil avec grande effusion de larmes, comme si ce fust esté les saincts ossemens et relicques de quelque sainct ; et tous d'un accord prioient pour le repos de son ame : ce qu'on ne feit pour l'aultre conte, lequel estoit à la grand' église.

Quoy qu'il en soit, il n'y eut personne qui ne pleurast ledict conte d'Aiguemont, et n'y eust Espaignol qui ne le plaignist ; voire le duc d'Albe en donna grande signifiance de tristesse, encor qu'il l'eust condempné ; car c'estoit un des vaillans chevalliers et grandz capitaines qui fust au monde. — Cet advis est le plus vray.

Après ceste exécution faicte, le duc d'Albe feit battre aux champs, et marcha avec toute son armée, pour aller faire la guerre à oultrance, et venger la mort du pauvre conte d'Arambergue, qui avoit esté tué à une deffaicte par le conte Ludovic de Nanzau en Zéland : dont le mesme jour, que le conte d'Aiguemont feut exécuté, sa femme, madame la contesse, fort honneste, belle et sage dame, estoit venue à Bruxelles pour consoler (ce qui est à noter) madame la contesse d'Arambergue sur la mort de son mary ; la quelle ainsi qu'ell' estoit en sa chambre et sur ces propos, on luy vint annoncer qu'on alloit trencher la teste à son mary. Je vous laisse à penser si ell' eut besoing de consolation le moins du monde, de celle qu'elle donnoit à foison à l'aultre contesse. De sorte que toutes deux avoient bien besoing de Dieu, et plus encor la contesse d'Aiguemont, puisque son mary n'avoit receu une mort si honnorable que le conte d'Arambergue.

Voylà donc la fin de ce pauvre conte, duquel avant que je l'achevé, je diray de luy que c'estoit le seigneur de la plus belle façon, et de la meilleure grâce que j'aye jamais veu, fust ce parmy les grands, parmy ses esgaux, parmy les gens de guerre, et parmy les dames. Tayaut veu en France et en Espaigne, et parlé à luy.

Marguerite de Valois, huitième enfant de Henri II et de Catherine de Médicis, naquit à Fontainebleau, le 14 mai 1552. La précocité de son esprit fut remarquable comme celle de ses charmes. A treize ans, elle étonnait par l'étendue et la variété de ses connaissances. Malheureusement son jugement n'égalait pas son esprit, et elle ne sut point résister aux séductions dont elle était entourée, et échapper aux pièges que sa propre mère et son frère, le duc d'Anjou, tendaient autour d'elle.

La politique, contre les canons de l'Église, maria Marguerite au roi deNavarre, depuis Henri IV (1 8 août i 372). Les réjouissances de ses noces servirent à préparer le crime de la Saint-Barthélémy, exécuté sept jours plus tard. La présence d'esprit et le courage de la jeune reine sauvèrent son mari du carnage. Négligée par le volage Henri, elle continua à se plonger dans les coupables intrigues auxquelles, bien avant son mariage, elle avait commencé à se livrer. Cependant elle ne cessait pas de cultiver son esprit et de se distinguer par ses talents. Quand les ambassadeurs de Pologne vinrent offrir la couronne au duc d'Anjou, l'évêque de Cracovie prononça devant Marguerite une harangue en latin : la princesse étonna ces étrangers par sa réponse improvisée dans la même langue. Elle se fit bien plus d'honneur encore par un Mémoire justificatif de Henri de Bourbon, roi de Navarre : ce prince était retenu prisonnier depuis la Saint-Barthélemy, et ne recouvra sa liberté que sous Henri III.

Marguerite fut toujours traitée avec une extrême indifférence par Henri, qu'elle ne rejoignit qu'au mois d'août io7S. Plus tard la mésintelligence éclata entre eux, au point que le prince accusa sa femme d'avoir voulu l'empoisonner, et que son conseil délibéra si on la ferait mourir. Lorsqu'il eut été frappé d'excommunication par Sixte V (9 septembre lo8o), elle fît lever des troupes en Quercy, et se déclara pour la Ligue. Elle ouvrit en personne la campagne, en allant enlever Tonneins aux protestants. Elle ne fut, du reste, pas fort heureuse dans ses entreprises guerrières. Le marquis de Canillac la fit prisonnière (158o) et la conduisit au château d'Usson, situé à quatre lieues de Brioude, dans la Haute-Loire, dont il avait le commandement ; mais elle séduisit ce gouverneur, et, parfaitement libre, elle resta dans ce château, bâti par Louis XI, comme dans un asile impénétrable, pendant tout le temps des troubles et bien au delà.

Marguerite eut cependant des années fort douloureuses. Elle vit assassiner le duc de Guise, objet de ses premières amours, périr sa mère, puis Henri III tomber sous un couteau parricide. Elle fut longtemps réduite à la misère.

Enfin son mari devint roi de France, sous le nom de Henri IV. Marguerite, qui n'avait pas eu d'enfants de ce prince, consentit à la dissolution de son mariage, qui fut prononcée le 17 décembre 1599, et céda le trône à Marie de Médicis, en conservant les titres de reine et de duchesse de Valois. Renonçant aux intrigues politiques, elle vécut très-résignée dans un beau palais qu'elle s'était fait bâtir, près de la Seine et du Pré-aux-Clercs, puis à Issy, où elle donnait de brillantes fêtes auxquelles assistait le roi. Dans ses dernières années elle ne sortait guère de sa retraite de la rue de Seine, où elle s'était entourée de savants, de poètes, de musiciens, et s'adonnait à des exercices de piété, entremêlés de faiblesses qui se prolongèrent bien tard. Constamment elle se montra dévouée aux intérêts de Henri IV, et elle l'informa des menées du duc de Bouillon, des cabales du comte d'Auvergne et de mademoiselle d'Entragues.

Après l'assassinat du roi, elle essaya, mais en vain, de faire rechercher les complices de ce crime. Marie de Médicis continua de la recevoir, et la choisit pour tenir sur les fonts de baptême Gaston, duc d'Orléans. A la déclaration de la majorité de Louis XIII, elle occupa une des tribunes d'apparat, parut à la procession et à l'ouverture des états généraux de 1014. Vers la fin de cette assemblée, elle tomba malade, et mourut le 27 mars 1615, à l'âge de soixante-trois ans.

Marguerite, qui avait plus d'un trait de ressemblance avec son aïeul François I", avait montré toute sa vie du goût pour l'étude et pour la culture des lettres. « Elle est fort curieuse, dit Brantôme, qui a consacré à cette princesse le cinquième chapitre de ses Dames et lui a dédié plusieurs de ses Discours; elle est fort curieuse de recouvrer tous les beaux livres, tant en lettres sainctes qu'humaines ; et quand elle a entreprins de lire un livre, tant grand et long soit il, elle ne le laisse et ne s'arreste jamais jusqu'à ce qu'elle en ait veu la fin, et bien souvent en perd le manger et le dormir. Elle faict souvent quelques stances très belles qu'elle faict chanter, les entremeslant avec le luth qu'elle touche bien gentiment, et par ainsi elle passe son temps et coule ses infortunées journées ^ »

A la lecture elle joignait la composition. Ses Mémoires obtiendront toujours une place distinguée parmi les plus curieux monuments de celte époque. Suivant les premiers académiciens, ils étaient le modèle de la prose au seizième siècle. Ils tombèrent par hasard entre les mains de PeUisson ; cet écrivain si ami du beau langage en fut charmé, au point de les relire deux fois dans une nuit. Le cardinal de Richelieu estimait aussi très-haut le talent de la reine Marguerite. « Elle estoit,

* Vies des Dames illustres, l'' p., V.

dit-il, le refuge des hommes de lettres, aimoità les entendre parler ; sa table en estoittousjours environnée, et elle apprit tant à leur conversation, qu'elle parloit mieulx que femme de son temps et escrivoit plus eloquemment que la condition ordinaire de son sexe ne portoit, »

Sainte-Beuve a fait une appréciation des Mémoires de la femme d'Henri IV, que nous ne pouvons nous dispenser de reproduire. « Ce serait, dit cet éminent critique, une grande erreur de goût que de considérer ces gracieux Mémoires comme une œuvre de naturel et de simplicité ; c'en est une bien plutôt de distinction et de finesse. L'esprit y brille, mais l'instruction et la science ne s'y dissimulent point. Dès la troisième ligne nous avons un mot grec : « Je louerois d'advan- « tage vosfre œuvre, écrit-elle à Brantôme, si elle ne me louoit tant, « ne voulant qu'on attribue la louange que j'en ferois plus tost àlap/ii- <( laftie ^ qu'à la raison; » à la philaftie, c'est-à-dire à l'amour-propre. Marguerite (elle nous le rappellerait si on l'oubliait) est par son éducation et par ses goûts de l'école de Ronsard et un peu de du Bartas. Dans sa captivité de 1 575, s'adonnant àla lecture et à la dévotion, dit-elle , elle nous montre l'étude qui ramène à la religion, et nous y parle du livre universel de la nature, de l'échelle des connaissances, de la chaîne d'Homère, de « cette agréable Encyclopédie qui, partant de Dieu mesme, retourne à Dieu mesme principe et fin de toutes choses.» Tout cela est savant et même quintessencié.On l'appelait volontiers chez elle Vénus- Uranie. Elle aimait les beaux discours sur des sujets relevés de philosophie ou de sentiment. Dans ses dernières années, pendant ses dîners et ses soupers, elle avait ordinairement quatre savants hommes auprès d'elle, auxquels elle proposait, au commencement du repas, quelque thèse plus ou moins sublime ou subtile, et, quand chacun avait parlé pour ou contre et avait épuisé ses raisons, elle intervenait et les remettait aux prises, provoquant et s'attirant à plaisir leur contradiction même. Enfin Marguerite était essentiellement de sa date, et elle en porte le cachet dans son style. La langue de ses Mémoires n'est pas une exception à opposer à la manière et au goût de son temps, ce n'en est qu'un plus heureux emploi. Elle sait la mythologie, l'histoire; elle cite couramment Burrhus, Pyrrhus, Timon, le centaure Chiron et le reste. Sa langue est volontiers métaphorique et s'égaye de poésie ^. »

C'estàUsson, dans cette forteresse, « ressentant plus sa tasniere de larrons que la demeure d'une princesse fille, sœur et femme de roy, » que Marguerite rédigea ses Mémoires. Ils s'arrêtent à l'année 1582: passé celte époque, Marguerite n'aurait guère eu à faire que de tristes confessions. Elle n'a donc offert que le récit des trente, premières années de sa vie. Voulant faire son apologie, elle a touché assez discrè-

• L'u de çiXayTt'a se prononçait alors comme un /. Marguerite a employé encore ce mot dans la Ruelle mal assortie.

* Causer., 1 juin 1852.

tement des points délicats : de môme qu'elle a tu des crimes, comme l'assassinat de son ennemi mortel du Guast, elle a passé sous silence ses nombreuses galanteries ; mais la femme passionnée et déréglée se sent cependant en plusieurs endroits, « Les Mémoires, charmants d'ailleurs, de la savante Marguerite ou Margot de Valois, dit Chateaubriand, jargonnent une métaphysique sentimentale, qui couvre assez mal des sensations très-physiques. »

On voit, dans les premières pages, que ces Mémoires sont une réponse à l'article que Brantôme avait consacré à cette princesse ; Marguerite y annonce qu'elle a le projet de rétablir quelques faits erronés.

Quelques lignes du début ne seront pas inutiles pour faire connaître l'intention et la manière de Marguerite :

« Je traceray mes mémoires, à qui je ne donneray plus glorieux nom, bien qu'ils méritassent celuy d'histoire pour la vérité qui y est contenue nuement et sans ornement aulcun, ne m'en estimant capable, et n'en ayant aussi maintenant le loisir. Geste oeuvre donc d'une aprés-disnée ira vers vous, comme le petits ours, lourde masse et difforme, pour y recepvoir sa formation. C'est un chaos duquel vous avez desjà tiré la lumière. Il reste l'œuvre de cinq ou six aultres journées. C'est une histoire, certes, digne d'estre escrite par un cavallier d'honneur, vrai françois, nay d'illustre maison, nourry des rois mes père et frères, parent et familier amy des plus galantes et honnestes femmes de nostre temps, de la compaignie desquelles j'ay eu ce bon heur d'estre, »

Ce cavalier d'honneur est Brantôme, à qui Marguerite dédia ses Mémoires.

Il est un autre titre littéraire de Marguerite de Valois dont nous devons dire un mot; ce sont ses Lettres ^ « Un mélange d'esprit, de naturel, de sensibilité, dit M. Poirson ^, recommande la plupart des billets adressés par elle à la duchesse d'Uzès, qu'elle nomme sa sibylle, et dont elle est séparée. La noblesse des sentiments, la dignité de la résignation, le pathétique éclatent dans quelques-unes de ses lettres d'un ton plus élevé. » Un caractère à relever encore dans ses lettres, c'est l'accent de la religion la plus sincère et la plus profondément gravée dans l'âme malgré les écarts d'une vie si orageuse.

Enfin nommons seulement, pour avoir fait connaître tout le bagage littéraire de la reine Marguerite, une pièce agréable par la vivacité du style, mais assez libre de ton, intitulée : La Ruelle mal assortie, ou Entretiens amoureux d'une clame éloquente avec un cavalier gascon plus beau de corps que d'esprit, et qui a autant d'ignorance comme elle a de sçavoir. Elle fut pubhéepourla première fois dans un recueil de Sorel, en 1644, Réimprimée de nos jours, on a continué de l'attribuer, comme on avait fait au dix-septième siècle, à la première femme d'Henri IV.

* Édition de M. Guessard. 1842.

* Hist. du règne de Henri IV, liv. VI, ch. ix, § 2, boct. u.

Récit de la Saint-Barthélémy.

La fortune, qui ne laisse jamais une félicité entière aux humains, changea bientost cet heureux estât de nopces et triomphe en un tout contraire, par ceste blessure de l'admirai i, qui offença tellement tous ceux de la religion, que cela les mist comme en un dernier desespoir. De sorte que Faisné Pardaillan^ et quelques aultres chefs des huguenots en parlèrent si hault à la royne, ma mère, qu'ils luy feirent penser qu'ils avoient quelque maulvaise intention. Par l'advis de M. de Guise et de mon frère, le roy de Pologne, qui depuis a esté roy de France, il fust pris resolution de les prévenir : conseil de quoy le roi Charles ne fust nullement, lequel affectionnoit monsieur l'admirai, M. de la Rochefoucault, Teligny, la Noue ^, et quelques aultres des chefs de la religion, desquels il se pensoit servir en Flandre. Et, à ce que je lui ay depuis ouy dire à luy-mesme, il y eust beaucoup de peine à l'y faire consentir ; et sans ce qu'on liiy fist entendre qu'il y alloit de sa vie et de son Estât, il ne l'eust jamais faict. Et, ayant sceu l'attentat que Maurevert * avoit faict à monsieur l'admirai du coup de pistolet qu'il luy avoit tiré par une fenestre, d'où le pensant tuer il resta seulement blessé à l'espaulle, le roy Charles, se doublant bien que ledict Maurevert avoit faict ce coup à la suasion ^ de M. de Guise, pour la vengeance de la mort de feu M. de Guise, son père, que ledict admirai avoit faict tuer de mesme façon par Poltrot^, il en fust en si grande colère

1 Le 20 août 1572.

* Ce Pardaillan, tué à la Saiiit-Barthéleniy, ne doit pas être confondu avec Hector de Pardaillan, baron de Gondrin, grand ennemi des huguenots, mort en 161 1.

3 François III, comte de la Rochefoucauld ; Charles de Téligny, gendre da l'amiral Coligny ; F. de la Noue, dit Bras de fer, né en 1531, blessé à mort au siège da Lamballe en 1592.

* François de Louviers de Maurevel ou Maurevert, tué en 1583 par le sieur de Mouy.

5 Persuasion. Vieux. Aliàa : suscitation.

* Poltrot de Méré, gentilhomme de l'Angoumois, né au château de Méré vers 1525 ; après avoir accompagné le baron d'Aubeterre en Espagne, où il remplit le métier d'espion, il revint en France, et se fit accueillir par le duc de Guise sous ombre d'abjuration: peu après, en 1503, celui-ci était assassiné. Arrêté, Poltrot nomma comme complices Théodore de Bèze et Coligny, puis rétracta ses aveux ; mais le public d'alors n'accepta point cette rétractation, et le manifesta par une chanson en guise de complainte.

contre M. de Guise qu'il jura qu'il en feroit justice. Et si M. de Guise ne se fust tenu caché tout ce jour-là, le roy l'eust faict prendre. Et la royne, ma mère, ne se trouva jamais plus empeschée qu'à faire entendre audict roy Charles que cela avoit esté faict pour le bien de son Estât, à cause de ce que j'ay dict cy-dessus, de l'affection qu'il avoit à monsieur l'admirai, à la Noue et à Teligny, desquels il goustoit l'esprit et valeur, estant prince si généreux qu'il ne s'affectionnoit qu'à ceux en qui il recognoissoit telles qualitez. Et bien qu'ils eussent esté très pernicieux à son Estât, les reguards avoient sceu si bien feindre qu'ils avoien t gaigné le cœur de ce brave prince, pour l'espérance de se rendre utiles à l'accroissement de son Estât, et en luy proposant de belles et glorieuses entreprinses en Flandre, seul attraict de ceste ame grande et royalle. De sorte que, combien que* la royne ma mère luy representast en cet accident que l'assassinat que l'admirai avoit faict faire à M. de Guise rendoit excusable son fils, si, n'ayant peu avoir justice, il en avoit voulu prendre mesme vengeance ; qu'aussy l'assassinat qu'avoit faict ledict admirai de Charry , mais tre de camp de la garde du roy, personne si valeureuse, et qui l'avoit si fidellement assistée durant sa régence et la puérilité ^ dudict roy Charles, le rendoit bien digne de tel traittement ; bien que telles parolles peussent faire bien juger au roy Charles que la vengeance de la mort dudict Charry n'estoit pas sortie du cœur de la royne ma mère ; son ame, passionnée de douleur de la perte des personnes qui, comme j'ay dict, il pensoit lui esLre un jour utiles, offusqua tellement son jugement, qu'il ne peust modérer ny changer ce passionné désir d'en faire justice, et commanda tousjours qu'on cherchast M. de Guise, que l'on le prinst, qu'il ne vouloit point qu'un tel acie demeurast impuny.

Enfm, comme Pardaillan descouvrist par ses menaces au soupper de la royne ma mère la maulvaise intention des huguenots, et que la royne vist que cet accident avoit mis les affaires en tels termes que, si l'on ne prevenoit leur dessein, la nuict mesme ils altenteroient contre le roy et elle, elle print resolution de faire ouvertement entendre audict roy Charles la vérité de tout le danger où il estoit, par M. le mareschal de Raiz ^, de qui elle sçavoit qu'il le prendroit mieulx que de tout aultre, comme ce-

• Bien que. Vieux. Se disait encore au dix-septième siècle. Aliàs : bien que.

2 Enfance. Vieux. «En m^i pue7'ilité. » (Montaigne, Ess., Uv. I, cli. xxii.)

3 Le Retz.

luy qui luy esloit plus confident * et plus favorisé de luy. Lequel le veint trouver en son cabinet, le soir, sur les neuf ou dix heures, et luy dist que, comme son serviteur très fidelle, il ne luy pouvoit celer le danger où il estoit, s'il continuoit en la resolution qu'il avoit de faire justice de M. de Guise, pour ce qu'il falloit qu'il sceust que le coup de l'admirai n'avoit point esté faict par M. de Guise seul, mais que mon frère, le roy de Pologne, depuis roy de France, et la royne ma mère avoient esté de la partie ; qu'il sçavoit l'extrême desplaisir que la royne ma mère receust à l'assassinat de Charry, comme elle en avoit très grande raison, ayant lors peu de tels serviteurs qui despendissent que d'elle, estant, comme il sçavoit, du temps de sa puérilité, toute la France partie 2, les catholiques pour M. de Guise, et les huguenots pour le prince de Condé, tendans et les uns et les aultres à luy oster sa couronne, qui ne luy avoit esté conservée, après Dieu, que par la prudence et vigilance de la royne, sa mère, qui, en ceste extrémité, ne s'estoit trouvée plus fidellement assistée que dudict Charry ; que, dès lors, il sçavoit qu'elle avoit juré se venger dudict assassinat; qu'aussy voyoit il que ledict admirai ne seroit jamais que très pernicieux en cet Estât, et, que quelque apparence qu'il feist de luy avoir de l'affection et de vouloir servir Sa Majesté en Flandre, qu'il ^ n'avoit aultre dessein que de troubler la France ; que son dessein d'elle n'avoit esté en cet effect que d'oster ceste peste de ce royaulme, l'admirai seul ; mais que le malheur avoit voulu que Maurevert avoit failly son coup, et que les huguenots en estoient entrez en tel desespoir que, ne s'en prenant pas seulement à M. de Guise, mais à la royne, sa mère, et au roy de Pologne, son frère, ils croyoient aussy que le roy Charles mesme en fust consentant, et avoient résolu de recourir aux armes la nuict mesme. De sorte qu'il voyoit Sa Majesté en un très grand danger, fust ou des catholiques à cause de M. de Guise, ou des huguenots, pour les raisons susdictes.

* Intime, ancien. On a dit de môme: « Vos amis les plus confidents. » (Boss., Serm.fêt. des Ang. gard., 2^ part.) «Ses "çXxi?, confidents amis. » (Boued., Or. fun. de Cond., 2* part.) « Sa créature la plus confidente. » (S. Sim., Mém., t. III, ch. XXIV.) « Il se servit pour cet effet du général des Augustins qui lui était très-confident. » (Retz, Mém., liv. III, 1652.)

« Maxime est comme moi de ses plus confidents. »

(Corn., Ciima, IV.)

S Partagée. Du vieux verbe /jar^iV; en latin partiri.

3 Que quelque apparence qu'il fit..., ^u'il r.'avait... Encore une répétition vicieuse de que.

Le roy Charles, qui estoit très prudent, et qui avoit esté tousjours très obéissant à la royne ma mère, et prince très-catholique, voyant aussy de quoy il y alloit, print soubdain resolution de se joindre h la royne, sa mère, et se conformer à sa volonté, etguarentir sa personne des huguenots par les catholiques, non sans toutesfois extrême regret de ne pouvoir sauver Teligny, la Noue et M. de la Rochefoucault. Et lors, allant trouver la royne, sa mère, envoya quérir M. de Guise et tous les aultres princes et capitaines catholiques, oti fust pris resolution de faire, la nuict mesme, le massacre de la Sainct-Barthélemy*. Et mettant soubdain la main à l'œuvre, toutes les chaisnes tendues, le tocsin sonnant, chascun courut sus en son quartier, selon l'ordre donné, tant à l'admirai qu'à tous les huguenots. M. de Guise donna au logis de l'admirai, à la chambre duquel Besme, gentilhomme allemand, estant monté, après l'avoir dagué 2, le jetta par les fenestres à son maistre, M. de Guise.

Pour moy l'on ne me disoit rien de tout cecy. Je voyois tout le monde en action ; les huguenots désespérés de cette blessure; MM. de Guise craingnans qu'on n'en voulust faire justice, se suchetans 3 tous à l'aureille. Les huguenots me tenoient suspecte, parce que j'estois catholique, et les catholiques, parce que j'avois espousé le roy de Navarre, qui estoit huguenot. De sorte que personne ne m'en disoit rien, jusques au soir qu'estant au coucher de la royne ma mère, assise sur un coffre auprès de ma sœur de Lorraine^, que je voyois fort triste, la royne ma mère parlant à quelques-uns, m'apperceut, et me dist que je m'en allasse coucher. Comme je luy faisois la révérence, ma sœur me prend par le bras et m'arreste en se prenant fort à pleurer, et me dict : « Mon Dieu, ma sœur, n'y allez pas. » Ce qui m'effraya extrêmement. La royne ma mère s'en apperceut, etappella ma sœur et s'en courrouça fort à elle, luy deffendant de me rien dire. Ma sœur luy dist qu'il n'y avoit point d'apparence ^ de

1 On est encore assez peu fixé sur l'époque où fut décidé le massacre. II parait presque certain aujourd'hui que le projet, arrêté peut-être depuis longtemps dans l'esprit de Catherine, du duc d'Anjou, de leurs principaux conseillers et des Guise, ne fut communiqué que fort tard à Charles IX. (Ed. La-

LANNE.)

2 Frappé de coups de dague. Vieux.

s Chuchotant.

* Claude, mariée à Charles II, duc de Lorraine.

' Il 7i'y a pas d'apparence de, avec un infinitif, signifie : Il n'est pas plausible, raisonnable, justifiable de. C'est une excellente expression, qui a été employée par beaucoup de bons écrivains. « Iln'ij avait point d'apparence de

254 PROSATEURS ET POÉTEs DU XVI« SIÈCLE.

m'envoyer sacrifier comme cela, et que sans double, s'ils descouvroient quelque chose, ils se vengeroient sur moy. La royne ma mère respondit que, s'il plaisoit à Dieu, je n'aurois point de mal ; mais, quoy que ce fust, il falloit que j'allasse, de peur de leur faire soupçonner quelque chose qui empeschast l'effect.

Je voyois bien qu'ils se contestoient ^, et n'entendois pas leurs paroles. Elle me commanda encore, rudement, que je m'en allasse coucher. Ma sœur, fondant en larmes, me dict bon soir, sans m'auser dire aultre chose ; et moy je m'en vois toute transie, esperdue, sans me pouvoir imaginer ce que j'avois à craindre. Soubdain que^ je feus en mon cabinet, je me mets à prier Dieu qu'il luy plust me prendre en sa protection, et qu'il me gardast, sans sçavoir de quoy ny de qui. Sur cela, le roy, monmary, qui s'estoit mis au lict, me mande que je m'en allasse coucher. Ce que jefeis, et trouvay son lict entourré de trente ou quarante huguenots que je ne cognoissois point encore, car il y avoit fort peu de jours que j'estois mariée 3. Toute la nuict, ils ne feirent que parler de l'accident qui estoit advenu à monsieur l'admirai, se resolvans, dès qu'il seroitjour, de demander justice au roy de M. de Guise, et que, si on ne la leur faisoit *, ils. se la feroient eulx mesmes. Moy j'avois tousjours dans le cœur les larmes de ma sœur, et ne pouvois dormir pour l'appréhension en laquelle elle m'avoit mise sans sçavoir de quoy. La nuict se passa de cette façon, sans fermer l'œil. Au poinct du jour, le roy, mon mary, dist qu'il vouloit aller jouer à la paulme, attendant que ^ le roy

refuser une proposition si plausible. » (Vert., Réu. de Suède) « Il n'y avait pas d'apparence de s'aller livrer entre les mains d'un ennemi qui, pour couvrir la honte de sa défaite, pouvoit persuader à ses citoyens de le faire arrêter, et peut-être même de le faire périr. » (Id., Rév.rom., liv. II.)

1 Se contestaient , commQ se querellaient. On dirait aujourd'hui, mais avec moins de force, contestaient entre eux.

2 Aussitôt que. Nous n'avons pas d"é(iuivalent aussi énergique que cette locution conjonctive qu'on a malheureusement laissée vieillir.

3 Six jours seulement.

* Forme elliptique fréquente dans les narrations familières pour : et disant que si...

3 Pour en attendant que. On trouve encore au dix-septième siècle :

a Attendant que ton fils, instruit par ta vaillance. Dessous tes étendards sortant de son enfance, Plus fortuné que toi, mais non pas plus vaillant. Aille les Ottomans jusqu'au Caire assaillant. »

(Regkieb, Epitr., I.) • Je ne fais que gémir, et porte avec douleur. Attendant ce beau jour, l'excès de mon malheur. «

(Cors., Imit,, liv, UI, ch. xxi.)

Charles seroit esveillé, se resolvant soubdain de luy demander justice. Il sort de ma chambre et tous ses gentilshommes aussy. Moy, voyant qu'il estoit jour, estimant que le danger que ma sœur m'avoit dict feust passé, vaincue du sommeil, je dis à ma nourrice qu'elle fermast la porte pour pouvoir dormir à mon ayse.

Une heure après, comme j'estois plus endormie, voicy un homme frappant des pieds et des mains à la porte, criant : (( Navarre ! Navarre ! » Ma nourrice, pensant que ce feust le roy mon mary, court vistement à la porte et luy ouvre. Ce fust un gentilhomme, nommé M. de Léran *, qui avoit un coup d'espée dans le coude et un coup de hallebarde dans le bras, et estoit encores poursuivy de quatre archers qui entrèrent tous après luy en ma chambre. Luy, se voulant guarentir, se jetta sur mon lict. Moy, sentant cet homme qui me tenoit, je me jette à la ruelle, et luy après moy, me tenant tousjours au travers du corps. Je ne cognoissois point cet homme, et ne sçavois s'il venoit là pour m'offencer, ou si les archers en vouloient à luy ou à moy. Nous cryons tous deux, et estions aussi effrayez l'un que l'aultre. Enfin Dieu voulust que M. de Nançay^, capitaine des gardes, y vinst, qui, me trouvant en cet estat-là, encore qu'il y eust de la compassion, ne se peut tenir de rire ; et se courrouçant fort aux archers de cette indiscrétion, il les fist sortir et me donna la vie de ce pauvre homme qui me tenoit, lequel je feis coucher et panser dans mon cabinet jusques à tant qu'il fust du tout guary. Et changeant de chemise, parce qu'il m'avoit toute couverte de sang, M. de Nançay me conta ce qui se passoit, et m'asseura que le roy mon mary estoit dans la chambre du roy, et qu'il n'auroit point de mal. Me faisant jetter un manteau de nuict sur moy, il m'emmena dans la chambre de ma sœur, madame de Lorraine, où j'arrivay plus morte que vifve, où entrant dans l'antichambre, de laquelle les portes estoient toutes ouvertes, un gentilhomme nommé Bourse, se saulvant des archers qui le poursuyvoient, fust percé d'un coup de hallebarde à trois pas de moy. Je tombay de l'aultre costé presque esvanouye entre les bras de M. de Nançay, et pensois que ce coup nous eust percez tous deux. Et

« Qu'on l'ôte de mes yeux, attendant que ma haine Par rarrêt qu'il mérite ait résolu sa peine. »

(Th. Corn., Dar., Y, m.)

1 Gabriel de Lévis, comte de Léran.

* Gaspard de la Chastre, seigneur de Nançay ; il a laissé des mémoires.

2o6 PROSATEURS ET POÈTES DU XVI« SIÈCLE.

estant un peu remise, j'entray en la petite chambre où couchoit ma sœur. Comme j'estois là, M. de Miossans, premier gentilhomme du roy mon mary, et Armagnac, son premier vallet de chambre, m'y vindrent trouver pour me prier de leur saulver la vie. Je m'allay jetter à genoux devant le roy et la royne ma mère, pour le leur demander ; ce qu'enfin ils m'accordèrent. [Mémoires de Marguerite de Valois, liv. I, 1572.)

LARIVEY (Pierre de)

— Né avant le milieu du seizième siècle, mort vers 1612. —

Nous ne consacrerons pas une longue notice à Larivey; les événements de sa vie sont peu importants, peu connus, et de longs développements ne sont pas nécessaires pour faire apprécier son mérite littéraire. Pierre de Larivey, comme Grosley, dans ses Mémoires sur les Troyens célèbres, orthographie ce nom, était fils d'un des Giunti, imprimeurs célèbres établis à Florence et à Venise. Il vint, on n'en connaît ni le motif ni l'occasion, s'établir à Troyes, et s'y fit appeler La Rivey ou L'arrivey (sans aucun doute, selon Sainte-Beuve, l'Arrivé, Advenu, Giimto). Il était versé dans sa langue maternelle et dans les connaissances astrologiques, si estimées en France depuis Catherine de Médicis. D'après Grosley, il tirait des horoscopes et remplissait les fonctions de greffier du chapitre de l'église royale et collégiale de Saint- Élienne de Troyes, dont il devint chanoine on ne sait quand ni comment. Mais en même temps il se livrait à des occupations qui devaient lui assurer une juste célébrité. Ce fils de l'Italie, et non pas un Champenois, comme on l'a cru si longtemps, voulut, au moment où les Mystères achevaient de tomber dans le discrédit, reproduire dans des pièces françaises le génie de la comédie italienne : c'était continuer l'œuvre commencée par Mellin de Sainl-Gelais, en traduisant en prose les vers libres du Trissin et sa tragédie de Sophonisbe ; d'après Charles Estienne, il traduisait la comédie des Abusés, de l'Académie siennoise ; comme Jean-Pierre de Mesmes et Jean de la Taille, il mettait en notre langue les Supposés et le Négromant de TArioste ; et comme Jean de la Taille seul, il essayait avec succès, dans ses Corrivaux, la première de nos comédies régulières en prose, de suivre les traces de l'Arioste, de Machiavel et de Bibbiena.

Pierre de Larivey alla plus loin que ses devanciers et fit faire à l'art du théâtre un plus grand pas, par ses douze comédies en prose, dont neuf seulement ont été imprimées, les six premières en 1579, et les trois autres en 1611. Cependant il n'est rien moins qu'un créateur : personne n'a plus emprunté que lui : « On ne s'est pas suffisamment rendu compte jusqu'à présent du procédé d'appropriation employé par Larivey, dit très-bien M. P. Jannet dans son excellente Notice sur cet auteur. On croit généralement qu'il s'est contenlé d'imiter, d'une manière générale, le théâtre itahen du seizième siècle, et que le plan de ses pièces lui appartient; c'est une erreur. — Erreur encore, si l'on veut faire de Larivey un simple tra-

PrOSATEURS et poètes du XVl'^ SIÈCLE. 17

ducteur. Larivey ne composait pas et ne traduisait pas : il arrangeait. Il prenait le plan d'une pièce, et le modifiait à sa fantaisie ; il changeait le lieu de la scène, souvent le nom des personnages, les événements, de manière à rendre les pièces intéressantes pour le pubiic français. Parfois il supprimait des scènes et des rôlffe, surtout des rôles de femme; il ajoutait rarement. Quant au dialogue, il le traduisait presque toujours fidèlement, en ayant soin cependant de le franciser autant que possible, tirant grand parti pour cela des locutions proverbiales ou populaires. »

Les vues arrêtées qu'il s'est proposées dans toutes ses pièces, son dessein d'imiter les Italiens modernes aussi bien que les anciens Latins, les raisons de sa préférence pour la prose dans la comédie, sont indiqués d'une façon remarquable dans la préface de l'édition de ses Comédies facétieuses de 1379. « Le commun peuple, y dit-il, qui est le principal personnage de la scène, ne s'estudie tant à agencer ses paroles qu'à pubblier son affection, qu'il a plustost dicte que pensée. Il est bien vray que Plante, Cecil *, Terence et tous les anciens, ont embrassé, sinon le vray cors, à tout le moins l'ombre de la poésie, usans de quelques vers iambiques, mais avec telle liberté, licence et dissolution, que les orateurs mesmes sont, le plus souvent, mieulx serrez en leurs périodes et cadances.... Et, comme vous sçavez, c'est l'opinion des meilleurs antiquaires, que le Querolus de Plante, et plusieurs aultres Comédies, qui sont peries par l'injure du temps, ne feurenl jamais qu'en pure prose. Joinct aussi que le cardinal Bibiene, le Picolomini et l'Aretin, tous les plus excellens de leur siècle,... n'ont jamais en leurs œuvres comiques... voulu employer la rime. »

Malgré l'exemple de Larivey et les excellentes raisons dont il appuya son innovation, la comédie en prose fut peu en honneur jusqu'à Molière, dont le génie trancha la question. « Ce n'est point, dit Sainte- Beuve, par ce seul endroit que Larivey eut l'honneur de ressembler d'avance à Molière. 11 rappelle encore l'auteur de Tourceaugnac et de Scapin par la fécondité de ses plans, la complication de ses imbroglios, ses saillies vives et franches, et une certaine verve rapide, abondante, parfois épaisse, qui tient à la fois de Plaute et de Rabelais. Ces qualités se rencontrent particulièrement dans les six premières pièces, bien supérieures aux trois qui les ont suivies ^ »

Larivey eut à représenter des mœurs foncièrement dépravées. Il crut que, pour donner une peinture plus fidèle de ses personnages, il devait leur mettre dans la bouche le langage de leurs actions. Malgré Tobscénité qu'il prodigua sans pudeur, il crut encore y avoir mis une réserve dont on devait lui tenir compte. « S'il est advis à aulcun, dit-il dans le prologue à.\i Laquais, que quelquesfois on sorte des termes de

1 Gaecilius Statius, poëte comique, affranchi, contemporain et ami d'Ennius et de Térence.

* Poésie française au seizième siècle, p. 222.

l'honnesteté, je le prie penser que, pour bien exprimer les façons et affections du jour d'huy, il fauldroit que les actes et paroles feussenl entièrement la mesroc lasciveté {la lascivetc même).» Il prend môme, dans l'épître des s jo; premières comédies facétieuses, le ton du moraliste et du docteur : « J'eu ay voulu jetter ces premiers fondemens, où j'ay mis, comme en bloc, divers enseignemens fort profitables, blasmant les vitieuses actions et louant leshonnestes,affin de faire cognoistre combien le mal est à éviter, et avec quel courage et affection la vertu doibt eslre embrassée, pour mériter louange, acquérir honneur en ceste vie et espérer non seulement une gloire éternelle entre les hommes, mais une céleste recompense après le trépas, »

Quoi qu'il en dise, il n'y a pas dans ses pièces grande édification, et le langage, chez Larivey, est beaucoup trop en harmonie avec les mœurs qu'il représente sur la scène. C'est le plus grave, mais ce n'est pas le seul reproche qui doive être adressé à ses comédies; il faut encore y reprendre l'abus des scènes de nuit, des travestissements, d. s surprises, des reconnaissances : ces défauts trahissent Timilateur et le copiste des Italiens, le traducteur des Facétieuses Nidcts de Straparôle * et de GV Inganni (les Tromperies) de Nicolo Secchi , que les Giunti, les parents de notre auteur, avaient imprimés en 1562.

Malgré ces torts et ces défauts, l'auteur de la comédie des Esprits, auquel Molière et Regnard n'ont pas dédaigné de faire plusieurs emprunts, a mérité et gardera une place honorable parmi les écrivains les plus originaux du seizième siècle. Sa franche gaieté, ses saillies si vives et si naturelles rappelleront toujours à la fois Plante, l'auteur de Patelin et Rabelais.

Vers la fin de sa vie, le chanoine de Saint-Étienne parut vouloir revenir à des travaux plus convenables à son état. Il publia en 1G04 les trois livres de l'Humanité de Jésus-Christ, traduits de l'italien du trop célèbre Arétin, dont Larivey eut soin de taire le nom; du reste, il s'était contenté de rajeunir le style d'un premier traducteur, Jean de Yauzelles. On le félicita de ce retour, en particulier dans les distiques et sonnets d'éloges en tête du volume^;

« Macte, 0 macte piis, Rivey doctissime, Musis ;

Eii felix genio vivis et iiigenio...

Hinc procul, hinc etiam atque etiani procul este, profai

Hic Atnor, hic Pietas, Lexque Pudorque maiient. »

Mais cette ferveur ne tint pas ; le vieux pécheur revint à ses anciens goûts, et peu d'années après il expédia à Paris, à son ami François d'Amboise, auteur des JVé«]3o^«ïames et éditeur de la tragédie de G. le

1 Larivey publia, pour son coup d'essai, probablement en 1573, la traduction très-libre des Facétieuses Nuits de Straparole (auteur dont le texte original est devenu depuis longtemps absolument introuvable), avec la révision de la traduction que Jean Louveau avait faite du premier livre.

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Breton, ses dernières comédies, pour que celui-ci s'en fit le parrain ; «car c'estoient, disait-il, de pauvres enfans abandonnez et presque orplielins ; et il n'auroit eu la puissance, dans le pays mesme, de les defTendre des brocards des medisans. »

Le chanoine de Sainl-Élienne finit assez probablement comme un disciple de Slraparole.

Li' Avare '.

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