‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 7 sur 67 · ET DE QUELQUES SIXGULARITEZ COURTISANESQUES · texte numérisé non relu

ET DE QUELQUES SIXGULARITEZ COURTISANESQUES

' Liv. I.

Dans le premier de ces entretiens, Philausone hérisse son langage de termes italianisés et les défend contre Celtophile, le vieux Gaulois, tout étonné et scandalisé, après une longue absence de la France, du jargon qu'il retrouve, à son retour, en vogue à la cour. Dans le second entretien, un troisième personnage, Philalèlhe, vient en aide à Celtopliile et parvient, par la force de ses arguments, à décider Philausone à sacrifier l'italianisme et à revenir au franc gaulois. Le partisan du jargon de la cour ne conserve plus à la fin que la prononciation de es pour ois (je ferès, dires, pour ferais, dirois), prononciation d'origine normande.^ qui commençait à prendre décidément le dessus.

Tout en s'élevant avec force contre les sotards, comme les appelait Pas quier, qui italianisent ineptement leur langage, qui, comme dit encore l'auteur Aes Recherches, «pour faire paroistre qu'ils ont esté en Italie, couchent à chaque bout de champ quelques mots italiens *, » Estienne convient qu'il y a des cas où il est permis de faire des emprunts à l'italien comme aux autres langues. Une courte citation permettra de juger du genre et de l'esprit de ces dialogues.

« Celtoph. Je croy qu'en la fin ils useront du mot misère comme les Italiens en usent, et nomméeraent les charlatans; car il me soubvient que quand ils vendent la gvatia di san Paulo, ou quelque aultre marchandise de celles dont ils font trafic, ils la mettent premièrement à bien hault pri-s, voire jusques à un ducato, et puis, la ravalant peu-à-peu, la donnent joer tma miseria, comme ils parlent, c'est à-dire ponr une fort petite pièce d'argent, à sçavoir pour deux marquets ou un marquet, monnoie de Venise. Or, vous sçavez que le marquet ne peut valoir guère plus de quatre deniers de nostre monnoie. — Philaus. Il me semble que cela auroit bonne grâce aussi bien en françois qu'en italien, d'appeler mispre une fort petite pièce de monnoie. Mais quand vous avez parlé de citarlotnns, je me suis advisé incontinent d'une question à laquelle vous pourriez vous trouver fort empesché : sçavoir est, de quel mot françois vous pourriez user en la place de cet italien : charlatano ; de quel mot aussi, au lieu de hofone. — Celtoph. Vous présupposez que je ferois scrupule d'user de ces mots italianisés : charlatan, bouffon; et si ainsy estoit, je serois bien empesché à vous respondre. Mais je ne suis pas si scrupuleux; au contraire, je di qu'il y a certains cas èsquels il est permis d'italianiser : sçavoir est, quand on parle de choses qui ne se veoyent qu'en Italie, ou pour le moins ont leur origine de là, et mesmes y sont plus fréquentes ou plus célèbres, y ont la vogue plus qu'en aucun aultre pays, soit pour quelque perfection plus grande ou aultrement. Or, spécialement quant à ceulx qu'on nomme charlatans, il ne se fault esbahirsi nous ne pourrions trouver un mot françois signifiant telles gens, veu que le mestier duquel elles se meslent est tel, qu'A grand'peine le pourroit-on descrire en françois, sinon en le contrefaisant. — Philaus. Vous dictes la vérité : pour descrire que c'est des charlatans de Venise, et des aultres principales villes d'Italie, il fauldroit charlataner. »

Les dissertations philologiques des dialogues sur le Nouveau langage françois italianisé sont entremêlées de digressions sur les usages delà

» PASQ.,Lett., II, 12.

ESTIENNK. J83

cour, les mœurs contemporaines, les modes ridicules, le lout assaisonné d'anecdotes amusantes, mais d'un ton équivoque, quand il n'est pas formellement graveleux. Le ton licencieux de certaines parties de cet écrit suscita au protestant Estienne, alors exilé de France, de fàclioux démêlés avec le Consistoire et le Conseil de Genève. Ce ne fut pas, du reste, la seule fois que l'helléniste trop gaulois eut maille à partir avec les rigides réformés de la cité de Calvin : il fut souvent tancé, réprimandé, privé de la cène.

Les trois écrits dont nous venons de présenter une idée ont fait à Henri Estienne une grande réputation de philologue français. Il a mérité des éloges, mais on les lui a prodigués. Un érudit de notre temps en a fait l'observation avec beaucoup de justesse : «Les origines de notre langue, dit-il, depuis neuf siècles qu'elle existe, sinon davantage, attendent encore leur historien. De tous ceux qui ont louché cette matière, le plus célèbre est Henri Estienne, qui passa pour un grand philologue en français; cependant Henri Estienne ne possède sur les sources de la langue française que des notions incomplètes et trop souvent erronées : il est, comme son siècle, infatué de l'amour du grec et du latin, et ne s'avise pas de remonter par les langues modernes plus haut que cette merveilleuse Renaissance, qui prétend se rattacher sans intermédiaire à la divine antiquité...

a C'est surtout à l'italianisme que Henri Estienne fait la guerre : en principe, il a raison ; mais il a eu le tort de voir des italianismes partout, et, faute de savoir l'histoire de la langue, de s'appuyer, dans ses corrections et dans ses étymologies, sur un empirisme sans logique, ou bien sur de véritables erreurs. Je doute qu'on le surprenne jamais à se faire un argument de quelque texte du douzième ou du treizième siècle ; toutes ses autorités, s'il ne les fait venir de l'Athènes ou de la Rome classiques, il les demande à ses contemporains français ou étrangers ; quant au moyen âge, il ne soupçonne pas qu'on puisse lui emprunter rien. Et nous voyons tous les jours Henri Estienne cité comme la lumière de la philologie française •. »

Il nous reste à parler d'un ouvrage célèbre à d'autres titres que ceux dont nous venons de nous occuper. C'est l'Introduction au traité de la conformité des merveilles anciennes avec les modernes, ouTraité préparatoire à l'apologie pour Hérodote (1566). Cet ouvrage, bien plus satirique qu'historique, est divisé en deux parties. Dans la première, Estienne soutient qu'on ne doit pas regarder comme des fables les choses rapportées par Hérodote dans son histoire par la raison qu'elles sont peu vraisemblables, et il le prouve à sa manière en faisant voir qu'il était arrivé dans ces derniers temps des choses qui, quoique infiniment plus éloignées de la vraisemblance que tout ce qu'Hérodote avait

* L'Esclaircissement de la langue française, par Jean Palsorave, publié par F. Génin, en 1852. {Docum. inéd. sur l'Hist. de France, V série ; Iiitrod., p. 1.)

18 i PROSATEURS ET POETES DU XVP SIÈCLE.

jamais écrit, ne pouvaient néanmoins être révoquées en doute, el quand il a entassé mille monstruosités qui ne sont guère que de calomnieuses injures contre les religieux et les religieuses, il s'écrie, en s'adressant à ses contemporains : « Et que trouvera on maintenant en Hérodote qui soit, je ne de pas incroyable, mais seulement difficile à croire ' ? »

Cette prétendue défense d'Hérodote est un pêle-mêle sans ordre et sans choix. Le style est diffus, embarrassé et incorrect. L'auteur retombe à chaque instant dans des redites fatigantes. « L'Apologie pour Hérodote, disait avec raison Ménage, est peu de chose, il y a bien de la bagatelle. » Ce livre est non -seulement médiocre, en somme, pour l'exécution, mais détestable pour l'intention. Les plus indulgents sont obligés d'avouer que cette justification, très-inexacte, des crédulités d'Hérodote, est un recueil de peu de bonne foi, et que les convenances sont loin d'y être respectées. Le tour d'esprit cynique d'Henri Estienne perce jusque dans ses plus graves dissertations grammaticales; mais dans V Apologie pour Hérodote, il se donne toute carrière. Cet écrit rabelaisien rassemble tout ce qu'il y a de graveleux dans Marguerite de Navarre, des Périers, Bandello, et en général dans tous les conteurs de l'Italie et de la France.

Ce livre, dit C. Tollins ^, échauffa tellement les esprits contre Henri Estienne, qu'il aurait été brûlé, s'il ne se fût enfui. Il se retira, ajoutet-il, dans les montagnes de l'Auvergne, et on le brûla à Paris en effigie. Ce fuit a été contesté, et est invraisemblable; mais il est certain que l'indignation fut grande ; on appela Henri Estienne le Pantagruel de Genève, le prince des athées. Les protestants eux-mêmes furent révoltés. Le Consistoire de Genève se fâcha, malgré le plaisir qu'il devait éprouver de voir tant malmener les catholiques, qu'Estienne n'appelle jamais que les Philomesscs; il trouva le livre immoral pour la forme comme pour le fond, et força l'auteur défaire subir plusieurs changements à son édition originale. La nature du livre demeura la même; et Henri prétend être bien justifié d'étaler ainsi la chronique scandaleuse des temps modernes, d'accumuler et de développer tant de turpitudes, en soutenant qu'il n'a voulu qu'instruire et corriger. «Poursuyvant donc telles histoires (aprez avoir derechef prié les lecteurs de me pardonner si j'en recite quelques unes au long, non pour aultre cause que pour descouvrir et faire détester telles et si meschantes finesses, desquelles aultrement la mémoire mérite d'estre à jamais ensepvelie) ».'..». Et quelques chapitres plus loin :((Sid'adventurejem'oubliois tant ailleurs que de le souiller î^son livre) de quelques aultres semblables (/ks^oîVcs), je prie le lecteur de ne s'en offencer, et de n'estimer que le récit de telles et si énormes vilenies me plaise : mais plustost estre persuadé que le seul désir que j'ay de faire bien cognoistre et hayr

1 Apologie pour Hérodote^ ch. x.

s Append. ad P. Valerian. De infdicit. litterat., p. 76.

9 Apohrjie, ch. xv.

les vilains par leur vilenie, et les meschans par leur meschancelé, m'a fait ensuyvre la manière de faire des Lacedemoniens, qui, pour instruire leur jeunesse à sobriété, faisoient venir les ivrongnes en leur présence, à fin que, voyant leurs vilains actes, ils apprinssent de bonne heure à délester l'ivrongnerie '. » Plaisante excuse, prétendre enseigner la vertu en peignant le vice avec des traits cyniques et des détails éliontés; le tout en riant et visant principalement à faire rire!

Un autre ouvrage excita de grandes colères contre Henri Estienne ; mais celui-là, ce semble, lui fut imputé faussement. Quelques auteurs prétendent que ce fut H. Estienne qui, sous le masque d'un catholique, lança dans le public, durant la régence qui suivit la mort de Charles IX et précéda le retour dHenri 111, le virulent pamphlet intitulé : Discours merveilleux de la vie, actions et desportemens de Catherine de MediciSj Roynemere, auquel sont recités les moyens quelle a tenus pour usurper le gouvernement du Royaume de Fiance, cl ruiner lestât d'iceluy, 1575. Renouard croit que cet outrageux libelle appartient en cfTet à Henri Estienne. M. Sayous, dans ses Études littéraires sur les écricains frayiçais de la R'^formation, appuie l'opinion contraire de raisons qui paraissent solides.

Henri Estienne fut un des hommes les plus infatigables au travail qui existèrent jamais. Ses savantes publications suffisaient presque à alimenter ses presses ; cependant elles se ralentirent dans ses dernières années.

Après la publication du Thésaurus, Estienne mena une vie nomade, courant de ville en ville, de pays en pays, de bibliothèque en bibliothèque. Il rôdait ainsi l'Europe, seul, à cheval d'ordinaire, corrigeant des épreuves ou composant des vers grecs et latins, ses meilleurs, dit-il, et oubUant les chagrins, même la faim, la soif, et toutes les misères de cette vie errante. Ses presses cependant languissaient ; à peine s'il en sortait un ou deux volumes par année. Dans les dernières années de sa vie, on le voit faisant de très-courts séjours successivement à Bàle, à Lausanne, à Heidelberg, à Montpellier. Il s'arrêta quelques mois dans cette dernière \ille auprès de son gendre Casaubon. « Il était encore plein de Aie, disent MM. Haag, dans la France protestunte, et quoi qu'on en ait dit, rien dans ses facultés mentales n'annonçait qu'il fût près de sa fin. » Son amour des courses errantes le fit bientôt remettre en voyage. II visita plusieurs villes et arriva malade à Lyon. Comme il n'avait personne auprès de lui pour le soigner, il se fit transporter à l'Hôtel-Dieu. Les soins qu'il y trouva ne purent réparer ses forces épuisées. Il mourut dans les premiers jours de mars 1398, à l'âge de près de soixante-dix ans.

Casaubon, en rapportant dans ses Éphémérides la mort d'Henri Estienne, lui adresse des reproches qui montrent qu'il s'attira kn-m<?me et bien volontairement une partie au moins des malheurs sur lesquels

' Apologie, cli. xxi.

on s'est tant de fois apitoyé. « Estienne, dit il, est mort à Lyon, loin de sa maison, comme quelqu'un qui n'aurait pas eu de foyer, lui qui avait un établissement considérable à Genève ; loin de son épouse, lui qui en avait une très-cbaste ; loin de ses enfants, lui qui en avait encore quatre en vie. Chose déplorable, et d'autant plus déplorable que le défunt n'était absent de chez lui par aucune nécessité. Que nous sommes'de misérables êtres, lorsque je pense, Estienne, mon Estienne, il oÎmv h; d% [de quel état dans quel état tu es tombé) ! Toi qui, sans contredit, aurais pu tenir le premier rang parmi les hommes de ta condition, tu as mieux aimé être rejeté que d'être en honneur. Toi qui avais reçu de grands biens laissés par ton père, tu as mieux aimé les dissiper que de les conserver. Toi qui avais été si bien doué par la Providence, que pas un ne rivalisait avec toi pour la connaissance des lettres, et surtout des lettres grecques, tu as mieux aimé te préoccuper d'autres soins que ty-.v ^ndfzx^i y.o(su.i~^ '. »

Le gendre du célèbre imprimeur avait des motifs particuliers d'exhaler ces plaintes. Henri Estienne mourut complètement ruiné, et l'on dut vendre à l'encan les livres de ses magasins pour solder ses créanciers.

L'auteur du Trésor de la Imgue grecque, le traducteur et l'éditeur si intelligent de tant de chefs-d'œuvre de l'antiquité débrouillés par lui pour la première fois, sera toujours mis au premier rang des érudits et des humanistes ; mais l'auteur du Traité de la conformité du langage français avec le grec, de la Precellence de la langue françoise, des Dialogues da nouveau langage français itcdianisé, et àe l'Apologie pour Hérodote, est inférieur à plusieurs des gr.mds prosateurs du seizième siècle. « Henri Estienne, dit M. de Sacy, est de la bonne école en fait de style, d.' l'école de Rabelais et de Marot. Il faudra toujours remonter là quand on voudra bien parler et bien rire, frapper sa phrase d'une empreinte vraiment française, possédera fond les tours et les finesses de notre langue. Je ne connais pas de style plus net, plus vif, plus gai que celui de Henri Estienne ^. » Cet éloge est bien enthousiaste. C'est trop accorder à un écrivain dont la phrase, il est vrai, n'est jamais travaillée, est très-souvent aiguisée par le trait, animée par un joyeux entrain, mais aussi est fréquemment diffuse, embarrassée de mots oiseaux,

1 C'est un proverbe antique qui signifie Demeurer chez soi et se contenter de son métier. On lit dans la nouvelle édition du Trésor de la langue grecque d'Henri Estienne : « Ex verbis Euripidis in fr. Telephi ap. Stob. FI. 39, 1": STtâpxYiv ï\a.yj.-, xeîvyiv xôajj.et, xà; 6e Muxi^va; ruxEiç ISt'a, ductum prov. memorant parœmiographi et multi usurparunt scriptores. » (0r|(Ta'J5Ô; xv); éV/.rivixvj;YXa)aari;. Vol.septim., p. 557. F. Didot, 1818-1854.) C'est-à-dire : De ces paroles d'Euripide dans les fragments du Téièphe chez Stobée : « Tu as obtenu du sort Sparte, consacre-lui tes soins ; autant en ferons-nous en notre particulier pour Mycènes, » on a fait un proverbe rapporté parles parœmiographes etemployc; par beaucoup d'écrivains.

^ Jourjial des Débats, 23 juillet 1853.

sans parler des incorrections provenant de ce que ce travailleur si pressé ne prenait pas le loisir de châtier ses compositions et imprimait d'habitude à mesure qu'il écrivait. Malgré tout, on sent dans les écrits français d'Henri Estienne l'homme qui a comme adopté le? langues anciennes et qui est autant de l'école des Érasme, dos Juste Lipse, des Scaliger, des Casaubon, que de celle des Rabelais et des Ma rot.

Richesses de la langue française en expressions synony-

miques.

Pour estre bons estimateurs de ceste richesse, il nous fauldra considérer quelles choses sont requises en un langage pour estre estimé riche, et puis veoir si le nostre en est bien fourni. Je di donc premièrement que, comme on n'appelle pas un homme riche qui n'a que ce qui luy est nécessaire, mais fault qu'il ayt aussi des choses dont il n'a poinct besoing et desquelles il se pourroit bien passer; et quant aux nécessaires, il lui en fault avoir à rechange, ce qu'on dict proprement des accoustremens ; ainsi nostre langage n'est pas seulement fourny de mots dont il fault qu'il se serve ordinairement pour exprimer ses conceptions, mais a aussi quelque provision, curieuse plustost que nécessaire, d'aulcuns qui sont plus rares que les aultres. Et quant aux nécessaires, on peult bien dire qu'il en a à rechange, veu qu'il a moyen d'exprimer une mesme chose en plusieurs sortes. Je viendray incontinent aux exemples, insistant toutesfois principalement sur ce que j'ay dict des mots nécessaires qu'il en a à rechange. Et pour ce que j'estimerois avoir trop bon marché de la comparaison qu'il me fanll faire, si je la faisois avec le langage italien, je ne craindray point de la faire avec le grec, lequel est à bon droict estimé riche par dessus tous les riches. Et craignant qu'on ne die que je lui veulx rien oster, à fin que le nostre puisse plus aysément égaler la richesse en cest endroict, ou pour le moins en approcher, je m'en rapporteray à ce que Pollux * dict touchant les diverses paroles et les diverses façons dont il use pour signifier un homme avare ; car estant sur le propos de richesse, je me suis advisé de parler de l'avaricieux, qui est celui par lequel plus elle est désirée.

Pollux donc commence par ces mots composés, cptXapyupoç,

» Julius Pollux, sophiste et grammairien grec du deuxième siècle, est l'auteur d'un lexique ou onomastkon, où les mots sont disposés, non dans l'ordre alphabétique, mais selon l'analogie du sens.

(piXo-/pu(jo<;^ (ftXoj(^pT][AaToç, «ptXoxspSrjç, etc., lesquels signifient amateur d'argent, qui aime ro)\ qui aime la pecune, amateur du gain. Nous, en usant de mots simples, car je reserveray les composés pour l'arriére garde, disons avare ou avaricieux, eschars, taquin, tenant, trop tenant, chiche, vilain, ou chiche-vilain. Quant à ce mot avare, il vient du latin avarus, lequel proprement respond à ce grec !pi>vO)(pu(xoç, c'est-à-dire amateur de l'or, si on veult le déduire de avère et aurum K Quant à tenant, il vient aussi des Latins; car ils disent tenax en ceste signification. Eschars est un peu esloingné àeparcus; mais si en vient iP; et en approcheroit plus, quand, en n'adjoustant poinct d'aspiration au c, on diroit escars. Le mot vilain a la mesme origine, qu'on luy donne en sa première signification, ou à villa, ou à vilis. Quant aux deux aultres, leur origine est en controverse ^

Nos composés sont beaucoup plus signifians et ont plus d'emphase que ceux des Grecs ; car nous disons : pinsemaille *, racledenare^, serredenier, serremiette , pleurepain.

Maintenant, comme Pollux, après avoir proposé en combien de manières les Grecs exprimoient cela en usant d'un seul mot, vient à certaines façons de parler dont ils usoient pour donner à entendre la mesme chose, je mettray icy des françoises, mais en beaucoup plus grand nombre, advertissant de celles qui correspondent aux grecques. Mais je commenceray par celles qui taxent plus doulcement le vice; ce que les Grecs appelloient parler par hypocorisme^. Nous disons donc : Il est un peu ti^op soigneux de son proufîct; ou, il est un peu trop attentif à son proufîct, comme les Latins : Nimium est attentus ad rem. Nous disons aussi : Il est un peu trop espargnant ou respargnant ; il se restreinct un peu trop; et quelquefois : Il est un peu trop bon mesnager. De tel hypocorisme grec Pollux n'ameine aulcun exemple.

Quant aux aultres façons de parler, les unes sont bien plus

1 Avère suffit : il produit ovidus, avarus, qui ont un sens identique.

* Non : il a une origine germanique : holl. schaars, avare, chiche; allem. karg ; da.n. karrig ; suéd. karrig, karg.

3 Le radical de taquin paraît être tac, clou, ce qui attache; le taquin étant tenace de ce qu'il possède. Il est populaire dès 1471. Quelques-uns croient que le taquin, avare, a été nommé ainsi à cause de l'avarice d'un officier de la bouche chez Louis XI, nommé Taquin. Chiche, catal. xic, chic, petit, de peu de valeur, espagn. cfdco, petit, vient du latin ciccum, petite chose.

* La maille était une petite monnaie équivalant à une obole. La Fontaine emploie le mot Pincemaille dans la fable de V En fouisseur et son compère. ^^

^ Racle-denier.

« Et mieux euphémisme.

violentes que les aultres : « Avance luy commande; avarice le maistrise; avarice le seurmonte; avarice luy domine; avarice le gaigne ; il est serf de l'argent; avarice l'emporte ; il se laisse emporter à son avarice; avarice le transporte, » lequel mot transporte est ce que les Latins disent transversum rapit. Or, pouvons nous choisir entre ces neuf façons de parler celle que nous vouldrons mettre en la placed'une seule grecque qui est en Pollux, IXaxTwv )(.pvi[j>-aTwv. Nous disons aussi : « Avarice le meine ; le gain le meine; avarice l'aveugle. «Lesquelles façons sont semblables aux précédentes. Et quelquesfois , parlans plus doulcement, disons : « Il est adonné à l'avarice ; il est adonné au gain ; il est adonné à l'argent. » Mais quand on veult user de paroles fort aigres, on dict : « Il brusle d'avarice ; il seiche d'avarice ; il meurt d'avarice. » Encore plus aigrement se dict : « Il est enragé aprez l'argent ; ilfaictsonDieude l'argent; iln'aaultre Dieu que l'argent; il ayme mieux un escu que Dieu; il engageroit son ame pour gaigner. » Ce qui convient avec ces mots de Pollux, tV ■^^y}]-^ «v àvTaXXa^aç tou j^pusiou, lesquels mots se rapportent du tout à ce que les Latins disoient : Vendere animam lucro. « Il engageroit son ame au deable pour en avoir; il quitteroit sa part de paradis pour de l'argent. » Geste façon de parler n'est pas si aigre : « Il n'estime rien en ce monde que l'argent, » laquelle revient à ce que dit Pollux : içri^^iai xV eùSaifjioviav [xsTpôiv. Quant à ce qu'il dict : Ix uavroç /pYi[jiaTtCo'(jL£voi;, nous l'exprimons en toutes les sortes suivantes : « Il faict son proufict de tout; rien ne luy est trop chauld ou froid ; il prend à toutes les mains ; il prend ab hoc et ab hac; tout luy est bon ; il ne demande qu'où il y en a; il en prendroit sur le grand autel. »

Quant à ce xufxtvoupidTr)? *, qui est en Pollux, c'est une hyperbole semblable à ceste-cy : il partiroit ^ un œuf en deux. Au lieu de quoynous disons aussi : il partiroit une maille en deux, llest vray que xuii-ivo-repicTTiç est dict encore plus hyperbolicquement. Ace propos d'hyperbole ceste façon de parler aussi en tient : il trouverait à tondre sur un œuf; et ceste-cy : il ne donnerait pas un gros œuf pour un menu. On veoid bien qu'aulcunes des précédentes aussi sont hyperbolicques. Au lieu de ce que Pollux dict cdaiçox-tp^i;, et oùS^v àv alupvOeU S X9i[jL[j(.a TipoçEari, nous avons vilain: car j'ay opinion que ce mot emporte plus qu'on ne pense, et qu'on n'adjousle pas sans cause ce mot de vilain h chiche, quand on dict

1 Fendeur de cumin, comme nous disons : couper un cheveu en quatre, * Partasoiait.

un duché vilain, mais pour demonstrer an extrême degré de chicheté. On dict aussi ; cest un vilain tout oultre ; et : c'est un double vilain.

Je laisse plusieurs manières de parler, les unes pour sentir * trop leur populace, les aultres pour ce que plusieurs semblent faillir en icelles, comme quand on dict : ce qu'il tient en une main Ivy efchappe de l'aultre; car il fault dire : il craint que ce qu'il tient en une main luy cschap/je de Vaultre. Et d'aultre part, puisque desjà j'ay de ces façons de parler plus qu'il ne m'en fault pour surmonter Pollux, je me doibs bien contenter. On me demandera si, en seurmontant Pollux, je pense avoir seurmonté la langue grecque quant à ce dont il est question. Je respondray que s.ins m'arrester à Pollux, pour ce que je sçay bien en ma conscience que Pollux a obmis quelques phrases grecques, j'estime que, si nous ne la seurmontons en cest endroict, pour le moins nous l'esgualons. {De la Precellence du langaige françois.)

Des termes empruntés au langage des chasses.

Grand est l'advantage qu'a nostre langue par dessus les aultres en ce qui concerne la faulconnerie, qu'on a appelée aussi la volerie, et en ce qui appartient à la vénerie '^. Toutesfois je m'arrester.iy moins à la vénerie qu'à la faulconnerie, tant pour ce que cet art est plus noble que cestuy là, qu'aussi pource que nostre langage n'a pas tant de prérogative quant aux termes pris de la vénerie qu'elle a quant à ceulx que luy a baillés la faulconnerie.

Ces façons de parler rendre les ahbois et fai7'e rendre les abbois sont un des gentils emprunts que nostre langage ait faicts de messieurs les veneurs : disant d'un homme qui n'en peult plus, et pour tant'' est contrainct de se rendre, qu'il rend les abbois ou, comme d'aultres escripvent, les abbais. Et proprement se dict du povre cerf quand, ne pouvant plus courir, il s'accule en quelque lieu le plus advantageux qu'il peult trouver, et là, attendant les chiens, endure d'eslre abbaye par eux. Et ne fault doubler que ceste façon de parler, teni?' quelcun en abboy, ne soyt aussi venue de la vénerie; mais il y a apparence que ce soyt des bestes

' Parce qu'elles sentent trop.

« Montaigne dit aussi [Essais, III, v) : « Il n'est rien qu'on ne feist du jargon de nos chasses, qui est généreux terrein à emprunter. » Comparez Etienne Pasquier, Lettres, IF, 12 ; Molière, les Fâcheux, act. II, se. vu, et Villemain, Préface du Uictionn. de l'Acad. fr., édit. de 1835.

3 Par conséquent.

lîSTlEN^E. 191

noires plustost que des aultres, comme quand un sanglier se laisse abbayei' par les chiens perdans leur peine. Autant fault il dire de l'usage du mot cu7-ée, qui est aussi appellée le droict des chiens, comme quand on dict bonne curée pour signifier bon butin. Le mot visco'alio semble bien se pouvoir accommoder àceste signification du mot cui'ée et à celle du mot foiiaille, qui est le mesme en la chasse du sanglier que cu7'ée en celle du cerf. Traces aussi, routes et ei-rts sont mots qu'on peult penser avoir leur origine de la vénerie, et principalement traces, veu que proprement il se dict des bestes pour le latin ccstigia. Mais ceulx qui ont escript de cet art disent que ti-aces et ruutes sont des bestes mordantes, comme sangliers et ours; mais erres, des aultres, comme cerfs, chevreuils et daims, encores qu'aulcuns ayment mieulx les nommer fries ^ ou pieds.

Quant à la faulconnerie, je pense qu'elle nous fournit encore d'advantage de beaux termes et belles façons de parler, qui ont fort bonne grâce ez lieux ausquels nous les accommodons. Et fault bien que cet art ait esté encore plus commun à nos prédécesseurs qu'il ne nous est, veu qu'ils nous ont laissé un langage tellement meslé et comme marqueté de ces mots, que nous en appliquons aulcuns à nostre parler ordinaire, sans nous appercevoir de leur origine. Qu'ainsi soyt, entre tant de P'rançois qui usent tous les jours de ces mots niais ou niez, hagard, débonnaire, leurre, bien peu prennent garde à leur premier usage et s'apperceoivent qu'ils disent des hommes ce qui se dict proprement des oiseaux de proie. Et toutesfois tant s'en fault que ces mots et aultres perdent leur grâce, es tans ainsi transférés d'un usage :\ un aultre, que, au contraire, ils semblent l'avoir meilleure ; mais elle ne peult estre bien goustée que par ceulx qui ont quelque cognoissance de ceste noble science de faulconnerie. Car ceulx là sçauront que niais ou niez se dit proprement du faucon, ou aultre oiseau de proye, qui est pris au ?»(/, et n'ayant encores volé, auquel est opposé hagard. Ils sçauront aussi que^ c'est leurrer un faucon'^ ; et pourtant, quand ils orront'^ dire d'un homme qu'il est leurré, sçauront bien que c'est à dire desuiaisé. Quant à ce mot débonnaire, c'est celui duquel l'origine pourroit estre encores moins recogneue, pource que de trois on n'en a faict qu'un : car on dict débonnaire en lieu de dire de bonne aiir, estant, par ce mot aire, signifié le nid de l'oyseau de proye. Or,

' On frayes, de f'ricare (frotter, froyer, frayer). — 2 Ce que c'est que. ' C'est lui apprendre à venir sur le leurre (lorum), instrument fait de deux ailes d'oiseau réunies par un cuir rouge. — * Entendront.

fault il bien que débonnaire ait une grande emphase, veu que nos ancestres, pour monstrer la bonne nature du roy Louis I", l'appellerent, par forme de surnom, Débonnaire ou le Débonnaire, choisissans ce mot entre plusieurs comme le plus convenable.

Du mot lïobreau ^, on ne peut doubler qu'il ne vienne de là, quand on dict d'un petit gentilhomme et qui a bien peu de moyen ^ : c'est un hobreau. Et à ce propos il me soubvient qu'on dict : il faict du tiercelet de prince, du gentilhomme qui veut enjamber par dessus le rang des gentilshommes et a quelques façons qui sentent non seulement le bien grand seigneur, mais le prince ou, pour le moins, le petit prince. Car^ en faulconnerie, le masle s'appelle tiercelet, comme un estant un tiers plus menu que la femelle, et se dict un tiercelet de faucon. Nostre langage se sert, par métaphore, du nom d'un aultre oyseau de proye, à sçavoir du saa^e : car nous disons c'est un sacre, ou c'est un merveilleux sacre, de celuy qui, en quelque lieu qu'il puisse mettre les mains, happe tout, rifle tout, racle tout, et, en somme, auquel rien n'eschappe ^. Et en cecy nous ne parlons pas sans raison ; car aulcuns tiennent le sacre pour le plus hardy et vaillant entre lesoyseauxde proye, qu'onappelle aussi oyseaux de rapine. Prendre l'essor se dict d'un oiseau de proye quand, se laissant aller au vent, il vole plus hault qu'il ne doibt ; et de là vient qu'on dict d'un qui s'en est allé au hault et au loing : il a pris l'essor. Tenir en ses sciures se dict proprement de quelcun de ces oyseaux quand il tient entre ses griffes quelque petit oiseau ; mais nostre langage use de ceste phrase, parlant de celuy qui tient quelcun en sa mercy. Comme j'ay dict que nous avions pris cwree de la vénerie, aussi, par une mesme façon de métaphore prise de la fauconnerie, nous disons d'un qui recevra une grande joie de quelque bonne adventure qui luy est survenue : il en fera une gorge chaude. Et à propos de ce mot gorge '*, quand on dict : je ne vole poinct sur ma gorge, en refusant de dancer ou faire quelque aultre exercice un peu violent, incontinent aprez le repas, ceste façon de parler vient de ce mesme lieu. Quant à ce qu'on dict par métaphore, ceci n'est pas de vostre gibbier, aulcuns estiment qu'il peult estreprins de la vénerie aussi bien que de la faulconnerie, en ne s'arrestant à la première signification du mot gibbier.

{Ibid.)

1 Ou hobereau, oiseau de proie de petite taille.

* Richesse, fortune. — ^ Ce terme énergique se trouve dans Saint-Simon, appliqué au ministre Dubois.

* Gorge, de gurges, gouffre, est proprement la poche du gosier où l'oiseau garde la viande qui lui a été donnée toute chaude pour la digérer peu à peu.

MONTAIGNE (Michel de)

Michel de Montaigne naquit le dernier jour de février J533, dans le château de son père, Pierre Eyquem, seigneur de Montaigne, noble genliltîomme qui prétendait remonter au temps de la domination anglaise, et avait eu « une longue part aux guerres d'au delà des monts », sous la conduite de Louis XII et de François 1'^'^.

Tendrement chéri d'un père intelligent, Michel reçut une forte et solide édacution. « Le bon père que Dieu me donna, a-l-il dit luimôme, m'envoya dez le berceau nourrir à un pauvre village des siens, et m'y teint autant que je feus en nourrice et encores au delà, me dressant à la plus basse et commune façon de vivre : Magna pars libertatis est hene moratus vemcr... Son humeur visoit encores à une aultre fin, de me rallieravecq le peuple et ceste condition d'homm'^s qui a besoii gde nostre ayde, et estimoit que je feusse tenu de regarderplustost vers celuy qui me tend les bras que vers celuy qui me tourne le dos. » Michel eut pour « précepteurs domestiques » des savants de premier ordre: Nicolas Grouchy, Guillaume Guérente, George Buchanan, Marc-Antoine Muret. A l'âge de six ans (et déjà il savait le latin, et avait commencé, par forme de délassement, l'étude du grec, quoiqu'il ignorât encore le français), il entra au collège de Guyenne, à Bordeaux; il en sortit au bout de sept années, après avoir achevé son cours, et passa de l'étude de la poésie et de l'histoire à celle du droit (1546). Montaigne « se plongea jusqu'aux aurcillcs » dans les études qui le préparaient aux charges publiques. Vers Icol, il entra dans la cour des Aides de Périgueux ei y prit sans doute la place de son père. Lorsque cette cour fut incorporée au parlement de Bordeaux (loo7), il devint le collègue de la Boëtie, et pendant treize ans il exerça très-honyrablement ' les fonctions de conseiller, qu'il résigna en Io70, à la mort de son frère aîné *.

Un an après, Charles IX lui donna le cordon de Tordre de Saint-Michel, faveur très-recherchée avant l'institution de l'ordre du Saint- Esprit par Henri III. Il ne se fixa cependant pis à la cour, mais établit sa résidence habituelle au château de Montaigne, où il composa son livre immortel : il dit lui-même, dans un des premiers chapitres,

' a Olim in Burdigalensi senatu assessor dignissimus. » (De Thou, Hist., iib. XIV, ann. 1592.) * Voir Montaigne magistrat, par Alphonse GrUn, 1854.

PrOSATELRS et POilTES DU XVl' SIÈCLE. 13

iU PROSATEURS ET POËTES DU XVP SIÈCLE.

qu'il commença de l'écrire vers l'aa 1572, à l'âge de trente-neuf ans. Immédiatement après la publication des deux premiers livres, moitié pour essayer de se guérir, moilié pour se distraire de cruelles maladies, la goutte et la colique, il partit le 22 juin 1380 pour visiter les principaux établissements de bains de la Lorraine, de la Suisse, de l'Allemagne et de l'Kalie. A Rome, il sollicita et obtint, non sans peine, par l'intervention d'un domestique du pape, le titre de citoyen romain.

Le 7 septembre Ib^O, aux bains délia Villn, près de Lucques, il reçut une nouvelle inattendue. « Messieurs de Bordeaux » l'avaient élu maire de leur ville. Charge honorable, « d'autant plus belle qu'elle n'avoit ny loyer ny gain », mais difficile et périlleuse en un temps de troubles civils et dans un pays aussi agité que l'était alors la Guyenne.

Avec ses goûts de repos et d'oisiveté, Montaigne voulait d'abord répondre par un refus aux instantes prières des jurais de Bordeaux; mais Henri III lui donna l'ordre « de revenir au plustost, sans delay ny excusa, faire le service de la charge où il avoit esté si légitimement appelle » ; il dut obéir. Il s'acquitta honorablement des fonctions qui lui avaient été confiées pour deux ans. Au mois d'août 1583, il fut réélu pour deux autres années : honneur qui n'avait encore été accordé que deux fois, à M. de Lansac et au maréchal de Biron, auquel Montaigne succéda. Celte seconde administration fut moins paisible pour Montaigne que la première, et il manqua de la fermeté et dû courage que les circonstances réclamaient.

Montaigne, sorti de sa cliarge, prit quelque part à la guerre contre les protestants. Au commencement de 1588, il se rendit à Paris pour faire imprimer une nouvelle édition des Essais avec un troisième livre for^ mant le tiers de l'ouvrage, et six cents additions aux deux premiers. Pendant ce séjour dans la capitale, il fit la connaissance de mademoiselle de Gournay, cette fille savante que la lecture des Essaie, lombes entre ses mains à l'âge de dix-huit ans, transporta a d'une admiration telle, que peu s'en fallut qu'on ne la regardas! comme une visionnaire » : ils lièrent ensemble une amitié si inllme, qu'elle lui demanda en grâce de lui accorder le titre de sa fille d'alliance, nom qu'elle a conservé jusqu'à la fin de sa vie, et dont elle s'est qualifiée dans les éditions des Essais publiées par ses soins.

Après la journée des Barricades, il suivit la cour à Chartres, à Rouen, et enfin à Blois, où il resta, comme simple spectateur, pendant la tenue des étals généraux. De retour à Bordeaux, il reçut une mission du roi et s'unit au maréchal de Matignon pour empocher le soulèvement des ligueurs. Pendant les années loS7 et 159:), il fut en correspondance avec Henri IV. Le Béarnais avait témoigné le désir de le voir, mais il fut prévenu par la mort. Il expira en I o!)2, à l'âge de 59 ans 7 mois et quelques jours, en donnant tous les signes d'une religion sincère.

Les Essais furent loin d'avoir d'abord un succès approchant de celui qu'ils devaient obtenir plus tard. Beaucoup ne virent en Montaigne, comme Joseph Scaliger, qu'un ignorant hardi; le clergé et les calholi-

ques rigoureux le traitèrent généralement de sophiste; il fut mis à l'index par la cour de Rome. Ses admirateurs n'élevaient guère la voit et étaient en petit nombre ; mais c'étaient des hommes marquants, comme Juste Lipse, qui l'appelle le Thaïes français ; comme Pnsquier, qui le lit avec délices, quoiqu'il l'admire moins que Ronsard ; comme de Tliou, qui écrit de lui en latin : « C'est un homme d'une liberté naturelle que ses Essais immorlaliseront dans la postérité la plus reculée ; » comme le cardinal du Perron, qui appelle les Essais le Bréviaire des honnestcs gens.

Au commencement du dix-septième siècle, mademoiselle de Gournay déploie le zèle le plus ardent pour la gloire de son père d'adoption. Elle offre au cardinal de Richelieu, qui l'accepte, la dédicace des Essais, Le cardinal-roi se plaisait à la lecture de Montaigne. L'admiration pour ce philosophe ne s'étendit pas beaucoup encore cep endant, et il devait renconirer de terribles adversaires dans la personne de Pascal et dans celle de Malebranche : on le sait, le fameux Oratorien ne voyait dans Montaigne qu'un pédant à la cavalière^ Il ne fut pas mieux traité par plusieurs protestants : Bernard, Leclerc, Beausobre, l'accusèrent d'impiété. Toutefois, vers le milieu du dix-septième siècle, on commence d'être plus favorable à l'auteur des Essais, et madame de Sévigné est l'écho d'une grande partie de ses contemporains, quand elle écrit à sa fille; «Je vous dirai que Montaigne est accommodé avec moi sur beaucoup de chapitres ; j'en trouve d'admirables et d'inimitables, et d'autres puérils et extravagants : je ne m'en dédis poinl^. «

Le dix-huitième siècle revendique Montaigne comme sien. « Montaigne nous a volé, il y a deux cents ans, une partie de la philosophie du siècle, » disait Thomas 3. Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, d'Holbach, Naigcon *, se firent gloire de compter Montaigne parmi les leurs.

Pendant plusieurs siècles, chacun s'est ainsi fait un Montaigne à sa fantaisie, comme l'a très-justement remarqué un écrivain anglais, M. Bayle Saint-John, dans une curieuse publication, intitulée : Montaigne theEssayist. L'opinion dominante aujourd'h ni est que Montaigne, non-seulement a eu des opinions trop hardies sur le fait de la religion, mais a préludé au philosophisme. Cette opinion est juste au fond, et Montaigne a donné droit à bien des accusations contre lui en abandonnant, aussi souvent qu'il l'a fuit, son génie à tout risquer, bon sens, religion, conscience, doctrine, pour faire valoir une pensée forte et une expression hardie. Il y a certes un scepticisme coupable dans l'aisance avec laquelle le philosophe périgourdin vous répète sans cesse qu'il écrit suivant l'impression du moment, qu'il n'a qu'une science présente^ non une science passée ou future, « qu'il viendra peut-estre un

t On trouvera ce jugement tout au long dans nos extraits de Malebranche.

* Aux Rocliers, 13 janvier 1G75.

* Essai sur les femmes.

* Préf. de Naigeon, en tôte de son édition des Essais de Montaigne, et Ett' (tyclopédie méthodique.

lemps où il en saura davantage. » « Celte espèce d'indolence ou de légèreté, dit très-justement M. de Gérando, se sont refusées en lui à approfondir les sujets qu'il traite, à rechercher les principes, à poursuivre les conséquences, à résoudre ses propres incertitudes. S'il a douté en apparence de toute doctrine, c'est qu'il s'est effrayé des fatigues qui eussent été nécessaires pour la bien asseoir. Ce qu'il y a de plus fâcheux que ses incertitudes, c'est la complaisance qu'il paraît y trouvera »

Voilà, nous semble-t-il, les justes reproches qui peuvent être adressés à Montaigne. Mais, malgré tout, il ne fut pas aussi profondément sceptique qu'on l'a souvent jugé. Nous pensons que M. Villemain* a poussé un peu loin les conséquences du fameux que sids-je ? Nous croyons surtout que c'est outrer que d'appeler les Essais, comme l'a fait M. de Lamarline, Vencycl pédie du scepticisme^. Qu'on relise sans jugement préconçu cet étonnant ouvrage, et on y verra, en mille endroits, des sentiments de foi et d'orthodoxie de la même nature que ceux qui sont exprimés dans un des morceaux que nous citons de lui, commençant par ces mots : « Or nos raisons et nos discours humains, c'est comme la matière lourde et stérile. »

Enfin on demeurera convaincu que, sauf certaines réserves, Montaigne fut au moins un philosophe chrétien, et qu'on ne doit pas le compter parmi ceux qui s'appuient sur la raison pure, dé telle manière qu'ils excluent la foi et tout secours surnaturel.

Les Essais brillent plus par le choix que par la nouveauté des idées. Ils sont, en très grande partie, composés d'emprunts. « Je m'en vois, dit l'auieur lui-même, escornifflant par-cy, par-là, des livres, les sentences qui me plaisent*. » Son ouvrage est un vaste répertoire de souvenirs, et de réflexions nées de ces souvenirs. Qu'on ne croie pas cependant que Montaigne ne soit que l'écho des autres. licite toutes les autorités, il écoute tous les partis, il accueille toutes les opinions, mais il sait se prononcer au milieu de tant de sentiments, et donner son avis, sinon cûmme bon, au moins comme sien.

Il se soucie peu de l'ordre et de la méthode : «Je n'ay point d'aultre sergeantdebandeàrengermes pièces que la fortune: à mesure que mes resveries se présentent, je les entasse; tantost elles se pressent en foule, tantost elles se traisnent à la file. Je veulx qu'on veoye mon pas naturel et ordinaire, ainsi destracqué qu'il est : je me laisse aller comme je me treuve... Je prens de la fortune le premier argument, ils me sont egualement bous, et ne desdaigne jamais de les traicler entiers, car je ne veoy le tout de rien; ne font pas ceulx qui nous promettent de nous le faire venir.... semant icy un mot, icy un aultre, eschantillons despris

1 Hist. compar. des syst. de philosophie, t. I, ch. vni.

* Éloge de Montaigne couronné par l'Académie.

* Confid., not. xvi.

* Liv. II, ch. X.

de leurs pièces, escartez, sans desseing, sans prémisse. Je ne suis tenu d'en faire bon, ni de m'y tenir moy mesme, sans varier, quand il me plaisl, et me rendre en double et en certitude, et à maistresse forme, qui est ignorance. »

Les Essais de Michel Montaigne sont un des ouvrages qui dureront autant que noire langue. La première publication en fut faite, nous l'avons dil, en 1580. L'auleur y ajouta beaucoup, mais n'y corrigea rien, dans les éditions qui suivirent. Revoir et réformer son style n'était pas dans la manière de Montaigne. Il n'aime pas le style livrler ou livresque. Joui chez lui est de premier jet, est primesautier ; pas si primcsautier cependant ni si spontané qu'on le pense communément, mais plus, selon nous, que ne l'a cru Malebranche. Montaigne a luimôme ainsi caractérisé ses idées en fait de style : « C'est aux paroUes à servir et à suyvre, et que le gascon y arrive, si le françois n'y peult aller. Je veulx que les choses surmontent, et qu'elles remplissent de façon l'imagination de celuy qui escoule, qu'il n'ayl aulcune soubvenance des mots. Le parler que j'ayme, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'a la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné que véhément et brusque :

« Hsec demum sapiet dictio quse feriet.... »

plustost difficile qu'ennuyeux, esloingné d'affectation, desreglé, descousu ethardy, chasque lopin y face son corps; non pedantesque, non phrasesque, non plaideresque. »

C'est ce naturel et ce ton facile de gentilhomme qui attachent si fort à la lecture de Montaigne. C'est là ce qui séduisait madame de Sévigné, et qui la faisait s'écrier : « Ah ! l'aimable homme 1 qu'il est de bonne compagnie ! C'est mon ancien ami ; mais à force d'être ancien il m'est nouveau*. » Dansée style tout est image, tout est peinture; l'idée abstraite ne se présente jamais nue. Il est peu de poètes qui aient eu une imagination de style comparable à celle de cet étonnant prosateur. Ceux qui sentent le besoin de rajeunir la langue par des innovations ou plutôt par des résurrections de bon aloi doivent surtout aller puiser dans Montaigne :il n'est guère, s'il en est, de plus riche source d'idiotismes et d'associations de mots inspirées que les Essais.

Montaigne au lecteur.

C'est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t'advertit dez l'entrée, que je ne m'y suis proposé aulcune fin, que domestique et privée : je n'y ay eu nulle considération de ton service, ny de ma gloire; mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je l'ay voué à la commodité particulière de mes parens et amis : à ce

1 ^ ijme (le Grignan, 6 oct. 1679.

que, m'ayans perdu (ce qu'ils ont à faire bientost), ils y puissent retrouver quelques traicts de mes conditions ^ et humeurs, et que, par ce moyen, ils nourrissent plus entière et plus vifve la cognoissance qu'ils ont eue de moi. Si c'eust esté pour rechercher la faveur du monde, je me feusse paré de beautés empruntées : je veulx qu'on m'y veoye en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans estude et artifice; car c'est moy que je peinds. Mes deffauts s'y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïfve, autant que la révérence publique me l'a permis. Que si j'eusse esté parmy ces natio ns qu'on dict vivre encore soubs la doulce liberté des premières loix de nature, je t'asseure que je m'y feusse très volontiers peinct tout entier et tout nud. Ainsi, lecteur, je suis moy mesme la matière de mon livre; ce n'est pas raison que tu employés ton loisir en un subject si frivole et si vain; adieu donc. De Montaigne, ce 12 de juin 1580.

Appréciation de Montaigne sur son propre talent.

Mes ouvrages, il s'en fault tant qu'ils me rient, qu'autant de fois que je les retaste^ autant de fois je m'en despite.

« Quum relego scrîpsisse pudet, quia plurima cerno, Me quoque, qui feci, judice, di'jna Uni ^. »

J'ay tousjours une idée en l'ame, et certaine image trouble, qui me présente comme en songe une meilleure forme que celle que j'ay mis en besongne; mais je ne la puis saisir ny exploicter *, et ceste idée mesme n'est que du moyen estage. Ce que j'argumente par là, que les productions de ces riches et grandes âmes du temps passé sont bien loing au delà de l'extresme estendue de mon imagination et souhaict : leurs escripts ne me satisfont

* Caractère, nature, naturel. « La foiblesse des argumens humains sur ce subject, se cognoist singulièrement par les fabuleuses circonstances qu'ils ont adjoustéesàlasuitte de ceste opinion pour trouver de quelle coTzc/tYzowestoit ceste nostre immortalité. » (Montaigne, Ess., liv. II, ch. xii.) « Entre plusieurs aultres vices et maulvaises conditions qu'il avoit, il estoit extresmement avaricieux. » (Amyot, Vies, Paul. Émil.) « En la maison du roy et reine de Castille, y avoit un gentilhomme si parfaict en toutes beaullés et bonnes conditions, qu'il ne trouvoit point son pareil en toutes les Espaignes. » (Marg. d'Ang., Heptam., Ti* nouv.)

' Retouche, remanie.

SQviD., De Ponto, I, v. 16.

* Produire, réaliser.

MONTAIGNK. 101)

pas seulement et me remplissent, mais ils m'estonnent et transissent ' d'admiration; je juge leur beaullé, je la veoy sinon jusques au bout, au moins si avant qu'il m'est impossible d'y aspirer. Quoy que j'entreprenne, je doibs un sacrificeaux Grâces, c omme dict Plutarque de quelqu'un, pour practiquer leur faveur.

« Si quid enim placet,

Si quid didce hominiim sensibiis influit, Bebentur Icpidis omnia Gratiis. »

Elles m'abbandonnent par tout : tout est grossier chez moy, il y a faulte de gentillesse et de beaulté; je ne sçay faire valoir les choses pour le plus que ce qu'elles valent. Ma façon n'ayde rien * à la matière. Voylà pourquoy il me la fault forte, qui ayt beaucoup de prinse, et qui luyse d'elle raesme. Quand j'en saisis des populaires et plus gayes, c'est pour me suyvre à moy qui n'ayme point une sagesse cerimonieuse et triste, comme faict le monde, et pour m'esgayer, non pour esgayer mon style, qui les veult plustost graves et sévères : au moins si je doibs nommer style un parler informe et sans règle, un jargon populaire, et un procéder' sans définition, sans partition, sans conclusion, trouble, à la guise de celuy d'Amafanius et de Rabirius. Je ne sçay ny plaire, ny resjouyr, ny chatouiller. Le meilleur conte du monde se seiche entre mes mains, et se ternit. Je ne sçay parler qu'en bon escient*, et suis du toutdesnué de cette facilité, que je veoy en plusieurs de mes compaignons, d'entretenir les premiers venus, et tenir en haleine toute une trouppe, ou amuser sans se lasser l'aureille d'un prince de toute sorte de propos : la matière ne leur faillant jamais, pour cette grâce qu'ils ont de sçavoir employer la première venue, et l'accommoder à l'humeur et portée de ceulx à qui ils ont affaire. Les princes n'aiment gueres les discours fermes, ny moy à faire des contes. Les raisons premieres et plus aysées, qui sont communément les mieulx prinses, je ne sçay pas les employer. Maulvais prescheur de commune : de toute matière je dis volontiers les plus extresmes

1 Ce verbe ne s'emploie ordinairement au figuré qu'en parlant de l'effet que produisent la peur ou l'affliction.

* Rien est ici employé adverbialement, comme dans ces phrases : « Rien, rien, dit il, ce sera ce qu'il plaira à Dieu, quand mon heure sera venue. » (Brant., Homm. illuslr., L'Hospit.) « Je ne compte rien sur le maréchal do Vitry que par vous. » (Retz, Mém., liv. I.) « Rien ne lui servit de se défendre avec ses armes ordinaires. » (La Font., Vie d'Esope.)

'Une manière d'écrire.

* On ne dit plus qu'A bon escient.

choses que j'en sçay. Cicero estime que ez traictez de la philosophie, le plus difficile membre soit * l'exorde ; s'il est ainsi, je me prens à la conclusion sagement. Sifault il sçavoir relascher la chorde à toute sorte de tons, et le plus aigu est celuy qui vient le moins souvent enjeu. Il y a pour le moins autant de perfection à relever une chose vuide, qu'à en soustenir une poisante - : tantost il fault superficiellement manier les choses, tantost les profonder'. Je sçay bien que la pluspart des hommes se tiennent en ce bas estage, pour ne concepvoir les choses que par ceste première escorce : mais je sçay aussi que les plus grands maislres, et Xenophon et Platon, on les veoid souvent se relascher à ceste façon basse et populaire de dire et traicter les choses, la soustenant des grâces qui ne leur manquent jamais.

Au demourant mon langaige n'a rien de facile et poly : il est aspre et desdaigneux, ayant ses dispositions libres et desreglées ; et me plaist ainsi, sinon par mon jugement, par mon inclination ; mais je sens bien que parfois je m'y laisse trop aller, et qu'à force de vouloir éviter l'art et l'affectation j'y retumbe d'une aultre part.

« I Brevis esse laboro,

Obscurus fio ^, •

Platon dict que le long ou le court ne sont pas proprietez qui ostent ny qui donnent prix au langaige. Quand j'entreprendrois de suyvre cet aultre style equable^ uny et ordonné, je n'y sçaurois advenir* : et encores que les coupures et cadences de Salluste reviennent plus à mon humeur, si est ce que je treuve César et plus grand, et moins aysé à représenter; et si mon inclination me porte plus à l'imitation du parler de Seneque, je ne laisse pas d'estimer davantage celuy de Plutarque. Comme à faire, à dire aussi : je fuys tout simplement ma forme naturelle : d'où c'est à l'adventure que je puis plus à parler qu'à escrire. Le mouvement et action animent les paroles, notamment àceulx qui se remuent brusquement, comme je fois, et qui s'eschauffent : le port, le visage, la voix, la robbe, l'assiette, peuvent

1 Subjonctif au lieu de l'indicatif, suivant le génie de la langue de c» temps.

* Pesante.

5 Approfondir.

^ Ai^t poétique d"Horace, v. 25.

» Égal.

' Parvenir.

donner quelque prix aux choses, qui d'elles mesmes n'en ont gueres, comme le babil. Messala se plainct en Tacitus de quelques accoustremens estroicts de son temps, et de la façon des bancs où les orateurs avoient à parler, qui affoiblissoient leur éloquence.

Mon langage François est altéré, et en la prononciation et ailleurs, par la barbarie de mon creu. Je ne veis jamais homme des contrées de deçà, qui ne sentist bien évidemment son ramage, et qui ne bleceast les aureilles qui sont pures françoises. Si n'est ce pas pour estre fort entendu en mon perigordin : car je n'en ay pas non plus d'usage que de l'allemand, et ne m'en chault gueres : c'est un langage, comme sont autour de moy d'une bande et d'aultre le Poittevin, Xaintongeois. Angoumoisin, Limosin, Auvergnat, brode \ traisnant, esfoiié ^ : il y a bien au dessus de nous, vers les montaignes, un gascon, que je treuve singulièrement beau, sec, bref, signifiant, et à la vérité un langage masle et militaire, plus qu'aultre que j'entende, autant nerveux, et puissant, et pertinent ', comme le françois est gracieux, délicat et abondant.

Quant au latin, qui m'acbté donné pour maternel, j'ay perdu par des accoustumances la promptitude de m'en pouvoir servir à parler et à escrire : en quoy aultrefois je me faisois appeller nviistre Jehan. Voylà combien peu je vaulx de ce costé là.

De la Mort.

Nostre religion n'a point eu de plus asseuré fondement bumain, que le mespris de la vie. Non seulement le discours de la raison nous y appelle; car pourquoy craindrions nous de perdre une chose, laquelle perdue ne peult estre regrettée? mais aussi, puisque nous sommes menacez de tant de façons de mort, n'y a il pas plus de mal aies craindre toutes qu'à en soustenir une? Que chault il* quand ce soit, puisqu'elle est inévitable? A celuy qui disoit à Socrates : « Les trente tyrans t'ont condemné* à la mort. » — « Et nature eulx, » respondit il. Quelle sottise

' Montaigne a encore dit : « Mulasses.roi de Thunes, reprochoit la mémoire de Mahomet, son père, de sa liantise avec les femmes, l'appelant brode, efféminé. » {Ess., liv. II, ch. VIII.) Ce mot, que nous avons rencontré au quinzième siècle, s'est conservé dans le haut Maine avec le sens de mal tenu, sale, grossier, lâche, efféminé.

» Sans force. — » Qui emploie toujours les expressions propres.

* Du verbe chaloir (calera). Qu'importe l'heure où elle viendra ?

» Condamné.

de nous peiner, sur le poinct^ du passage à l'exemption de toute peine ! Comme nostre naissance nous apporta la naissance de toutes choses; aussi fera la mort de toutes choses, nostre mort. Parquoy ^ c'est pareille folie de pleurer de ce que d'icy à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vivions pas il y a cent ans. La mort est origine d'une aullre vie; ainsi pleurasmes nous^, ainsi nous cousta il d'entrer en ceste cy, ainsi nous despouillasmes nous de nostre ancien voile en y entrant. Rien ne peult estre grief \ qui n'est qu'une fois. Est ce raison, de craindre si long temps chose de si brief temps? Le longtemps vivre, et le peu de temps vivre, est rendu tout un par la mort : car le long et le court n'est point aux choses qui ne sont plus. Aristote dict qu'il y a des petites bestes sur la rivière Hypanis, qui ne vivent qu'un jour ^ : celle qui meurt à huict heures du matin, elle meurt en jeunesse ; celle qui meurt à cinq heures du soir, meurt en sa décrépitude. Qui de nous ne se mocque de veoir mettre en considération d'heur ou de malheur ce moment de durée? Le plus ou le moins, en la nostre, si nous la comparons à l'éternité, ou encores à la durée des montaignes, des rivières, des estoiles, des arbres, et mesme d'aulcuns® animaulx, n'est pas moins ridicule.

Mais nature nous y force. « Sortez, dict elle, de ce monde, comme vous y estes entrez. Le mesme passage que vous feistes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaictes-le de la vie à la mort. Yostre mort est une des pièces de l'ordre de l'univers ; c'est une pièce de la vie du monde. Changeray je pas pour vous ceste belle contexture des choses? C'est la condition devostre création; c'est une partie de vous, que la mort; vous vous fuyez vous mesmes. Cettuy vostre estre que ^ vous jouyssez, est egualement party* à la mort et à la vie. Le premier jour de vostre naissance vous achemine à mourir comme à vivre. Tout ce que vous vivez, vous le desrobez à la vie : c'est à ses despens. Le continuel ouvrage de vostre vie, c'est bastir la mort. Vous

* Sur le point de passer.

2 Ideo, c'est pourquoi.

3 Ceci rappelle la belle page de Pline sur l'enfant qui vient de naître : vitam auspicatur lacrymis ; il inaugure la vie par des larmes. Plus bas, il imite la prosopopée de la Nature dans Lucrèce.

* Grave, pénible.

* Les éphémères. Voyez Cicéron, de Senectute.

* De quelques.

' Dont...

* Se partage entre...

estes en la mort pendant que vous estes en vie ; car vous estes aprez la mort quand vous n'estes plus en vie ; ou, si vous l'aimez mieulx ainsi, vous estes mort aprez la vie, mais pendant la vie vous estes mourant; et la mort touche bien plus rudement le mourant que le mort, et bien plus vifvement et essentiellement. Si vous avez faict vostre prouflt de la vie, vous en estes repeu * : allez vous en satisfaict. Si vous n'en avez sceu user, si elle vous estoit inutile, que vous chault il de l'avoir perdue? à quoy faire ^ la voulez-vous encores?La vie n'est de soyny bien ny mal; c'est la place du bien et du mal, selon que vous la leur faictes. Et si vous avez vescu un jour, vous avez tout veu : un jour est égal à tous jours. Il n'y a point d'aultre lumière ny d'aultre nuict : ce soleil, ceste lune, ces estoiles, ceste disposition, c'est celle mesme que vos ayeuls ont jouy et qui entretiendra vos arriere-nepveux. Et au pis aller, la distribution et variété de tous les actes de ma comédie se parfournit' en un an. Si vous avez prins garde au bransle* de mes quatre saisons, elles embrassent l'enfance, l'adolescence, la virilité et la vieillesse du monde : il a joué son jeu ; il n'y sçait aultre flnesse que de recommencer ; ce sera tousjours cela mesme ^. Je ne suis pas délibérée de vous forger aultres nouveaux passetemps : faictes place aux aultres comme d'auUres vous l'ont faicte. L'equalité ^ est la première pièce de l'équité. Qui se peult plaindre d'estre comprins où tous sont comprins ? Aussi avez vous beau vivre, vous n'en rabbattrez rien du temps que vous avez à estre mort; c'est pour néant.

« La mort est moins à craindre que rien, s'il y avoit quelque chose de moins que rien; elle ne vous concerne ny mort ny vif: vif, parce que vous estes ; mort, parce que vous n'estes plus. Davantage'', nul ne meurt avant son heure : ce que vous laissez de temps n'estoit non plus vostre que celuy qui s'est passé avant vostre naissance, et ne vous touche non plus. Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L'utilité du vivre n'est pas en l'espace ; elle est en l'usage : tel a vescu longtemps, qui a peu vescu. Attendez vous y pendant que vous y estes : il gist * en vostre vo-

î ... Et, exacio contentus tempore, vita

Cedat, uti conviva satur.

(Horace, Sat.,I, i, v. 119.)

• Pour faire quoi ?

3 S'achève.

* Au mouvement, aux révolutions.

* Eadem sunt omnia semper. (LucnÈcB).

• L'égalité est la première condition... '.• ■^ Je dirai plus. — » Cela dépend de {jacet in).

lonté, non au nombre des ans, que ayez assez vescu*. Pensiez vous jamais n'arriver là où vous alliez sans cesse ? Encores n'y a il chemin qui n'ayt son issue. Et si la compaignie vous peult soulager ^ le monde ne va il pas mesme train que vous allez ? Y a il chose qui ne vieillisse quant et vous'? Mille hommes, mille animaulx et mille aultres créatures meurent en ce mesme instant que vous mourez. A quoy faire y reculez vous, si vous ne pouvez tirer arrière? Vous en avez assez veu qui se sont bien trouvez de mourir, eschevant* par là des grandes misères : mais quelqu'un qui s'en soit mal trouvé, en avez vous veu? Si est ce grand'simplesse de condemner chose que vous n'avez esprouvée, ny par vous, ny par aultre.

« Pourquoy te plains tu de moy et de la destinée ? Te faisons nous tort? Est ce à toy de nous gouverner, ou à nous toy? Encores que ton aage ne soit pas achevé, ta vie l'est : un petit homme est homme entier comme un grand : ny les hommes ny leurs vies ne se mesurent à l'aulne. Chiron refusa l'immortalité, informé des conditions d'icelle par le dieu mesme du temps et de la durée, Saturne, son père. Imaginez, de vray, combien seroit une vie perdurable ^ moins supportable à l'homme, et plus pénible, que n'est la vie que je luy ay donnée. Si vous n'aviez la mort, vous me mauldiriez sans cesse de vous en avoir privez ' : j'y ay à escient meslé quelque peu d'amertume, pour vous emposcher, voyant la commodité de son usage, de l'embrasser trop avidement et indiscrettement. Pour vous loger en ceste moderation'', ny de fuir la vie ny de fuir la mort, que je demande de vous, j'ay tempéré l'une et l'aultre entre la doulceur et l'aigreur, J'apprins à Thaïes, le premier de vos sages, que le vivre et le mourir estoit indiffèrent : par où, à celuy qui luy demanda pourquoy doncques il ne mouroit, il respondit tressagement : « Pource qu'il est indiffèrent. » L'eau, la terre, l'air et le feu, et aultres membres de ce mien bastiment, ne sont non plus instrumens de ta vie qu'instrumens de ta mort. Pourquoy crains tu ton dernier jour ? Il ne confère ' non plus à ta mort que chascun

1 Comparez Rousseau. (Recueil des classes supérieures.) - La nature y met. de l'ironie ; elle se fait narquoise. 3 En même temps que vous {quantum et tu). '* Échappant à {schifar, esquiver).

s Qui durerait sans fin.

6 C'est bien probable, et c'était déjà le sentiment des anciens, attesté par le mythe de l'Aurore et Tithon (Ovide, Métam.). ■' Qui consiste à ne fuir ni la vie, ni... * Il ne contribue pas plus à...

des aultres : le dernier pas ne faict pas la lassitude; il la déclare. Tous les jours vont à la mort ; le dernier y arrive. » Voylà les bons advertissemens de nostre merc nature.

Or, j'ay pensé souvent d'où venoit cela, qu'aux guerres, le visage de la mort, soit que nous la veoyions en nous ou en aultruy, nous semble sans comparaison moins effroyable qu'en nos maisons ; aultrement ce seroit une armée de médecins et de pleurars *. Je crois, à la vérité, que ce sont ces mines et appareils effroyables dequoy nous l'entournons, qui nous font plus de peur qu'elle : une toute nouvelle forme de vivre ; les cris des mères, des femmes et des enfans; la Visitation de personnes estonnées* et transies * ; l'assistance d'un nombre de valets pasles et esplorez ; une chambre sans jour; des cierges allumez ; nostre chevet assiégé de médecins et de prescheurs ; somme*, tout horreur et tout effroy autour de nous : nous voylà desjà ensepvelis et enterrez. Les enfans ont peur de leurs amis mesmes, quand ils les veoyent masquez: aussi avons nous*. Il fault oster le masque aussi bien des choses que des personnes : osté qu'il sera®, nous ne trouverons au-dessoubs que ceste mesme mort qu'un valet ou simple chambrière passèrent dernièrement sans peur. Heureuse la mort qui oste le loisir aux apprests de tel équipage !

De l'Amitié.

Ce que nous appelions ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu'accointances et familiaritez nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié de quoy'' je parle, elles se meslent et confondent l'une en l'auUre d'un meslange si universel*, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la cousLure qui les a joinctes^ Si on me presse de dire pourquoy je l'aymoys *°, je sens que cela ne se peult exprimer qu'en respondant, « Parce que cesioit luy ; parce que c' estait moy.-» Il y a, au delà de tout mon discours" et de ce que

■• Le mot est ironique et dédaigneux.

5 Attonitus (frappé de la foudre).

* De transire (trépasser), rnourir do froid.

* En somme.

* Ainsi en est-il de nous [nos habemus).

* Quo sublato (lui disparu).

' De qiiâ, sur laquelle.

' Complet, entier.

* Leur .-oudure.

10 La Boctie.

" Au delà de tout ce que je pourrais dire.

j'en puis dire particulièrement, je ne sçais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de ceste union. Nous nous cherchions avant que de nous estre veus, et par des rapports * que nous oyions l'un de l'aultre, qui faisoient en nostre affection plus d'efforts que ne porte la raison des rapports ; je croys par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms : et à nostre première rencontre, qui feut par hazard en une grande feste et compaignie de ville, nous nous trouvasmes si prins^, si cogneus, si obligez^ entre nous, que rien dez lors ne nous feut si proche que l'un à l'aultre. Il escripvit une satyre latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de nostre intelligence* si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous estions tous deux hommes faicts, et luy plus de quelque année), elle n'avoit point à perdre temps, el n'avoil à se régler au patron^ des amitiez molles et régulières, ausquelles il fault tant de précautions de longue et préalable conversation ® . Geste cy n'a point d'aultre idée que d'elle mesme, et ne se peult rapporter qu'à soy : ce n'est pas une spéciale considération '', ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille; c'est je ne sçay quelle quintessence* de tout ce meslange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne ; qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille : je dis perdre, à la vérité, ne nous reservant rien qui nous feust propre, ny qui feust ou sien, ou mien.

Fédantisme^ Science, Sagesse.

A la mode dequoy nous sommes instruicts, il n'est pas mer veille, si ny les escholiers ny les maistres n'en deviennent pas plus habiles, quoyqu'ils s'y facent plus doctes. De vray, le soing et la despense de nos pères ne vise qu'à nous meubler la teste de science : du jugement et de la vertu, peu de nouvelles. Criez d'un passant à nostre peuple, 0 le sçavani homme/ et d'un autre, 0 le bon homme! il ne fauldra pas à destourner les yeulx et son respect

1 D'après ce que nous entendions dire l'un de l'autre.

2 Si pris.

3 Si liés.

* De l'accord par lequel nous nous sommes si bien compris. s Sur le modèle de...

« Fréquentation (conversari, se trouver avec). ■^ Réflexion, calcul.

* Quinta essentia, cinquième essence, supérieure aux quatre éléments.

vers le premier. Il y fauldroit un tiers crieiir : 0 les lourdes testes f Nous nous enquerons volontiers : «Sçaitil du grec ou du latin? escrit il en vers ou en prose? » mais, s'il est devenu meilleur ou plus advisé, c'estoit le principal, et c'est ce qui demeure derrière. 11 falloit s'enquérir qui est mieulx sçavant, non qui est plus sçavant. Nous ne travaillons qu'à remplir la mémoire, et laissons l'entendement et la conscience vuides. Tout ainsi que les oyseaux vont quelquesfois à la queste du grain, et le portent au bec sans le taster pour en faire bêchée à leurs petits : ainsi nos pedans vont pillotans la science dans les livres, et ne la logent qu'au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et mettre au vent. C'est merveille combien proprement la sottise se loge sur mon exemple. Est ce pas faire de mesme ce que je fois en la pluspart de celte composition ? Je m'en vois escornifflant par-cy, par-là, des livres, les sentences qui me plaisent, non pour les garder (car je n'ay point de gardoire), mais pour les transporter en cettuy icy ; où, à vray dire, elles ne sont non plus miennes qu'en leur première place.

Nous prenons en gardeles opinions etle sçavoir d'aultruy, etpuis c'est tout : il les fault faire nosLres. Nous semblons proprement celuy qui, ayant besoing de feu, en iroit quérir chez son voysin, et, y en ayant trouvé un beau et grand, s'arresteroit là à se chauffer, sans plus se soubvenir d'en rapporter chez soy. Que nous sert il d'avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digère, si elle ne se transforme en nous, si elle ne nous augmente et fortifie? Pensons nous que Lucullus, que les lettres rendirent et formèrent si grand capitaine sans l'expérience, les eust prinses à nostre mode? Nous nous laissons si fort aller sur les bras d'aultruy, que nous anéantissons nos forces. Me veulx je armer contre la crainte de la mort? c'est aux despens de Seneca. Veulx je tirer de la consolation pour moy ou pour un aultre ? je l'emprunte de Cicero. Je l'eusse prinse en moy mesme, si on m'y eust exercé. Je n'ayme point cette suffisance relative et mendiée. Quand bien nous pourrions estre sçavans du sçavoir d'aultruy, au moins sages ne pouvons nous estre que de nostre propre sagesse.

Je hay le sage qui n'est pas sage pour soy mesme. Dionysius se mocquoit des grammairiens, qui ont soin de s'enquérir des maulx d'Ulysses, et ignorent les propres ; des musiciens, qui accordent leurs fleutes, et n'accordent pas leurs mœurs; des orateurs, qui estudient à dire justice, non à la faire. Si nostre ame n'en va un meilleur bransle, si nous n'en avons le jugement plus sain,j'aymerois aussi cher que mon escholier eust passé le temps

à jouer à la paulme : au moins le corps en seroit plus alaigre. Voyez le revenir de là, aprez quinze ou seize ans employez, il n'est rien si mal propre à mettre en besongne : tout ce que vous y recognoissez d'avantage, c'est que son latin et son grec l'ont rendu plus sot et presumptueux qu'il n'estoit party de la maison. Il en debvoit rapporter l'ame pleine, il ne l'en rapporte que bouffie ; et l'a seulement enflée, en lieu de la grossir.

A un enfant de maison qui recherche les lettres, non pour le gaing (car une fin si abjecte est indigne de la grâce et faveur des Muses, et puis elle regarde et despend d'aultruy), ny tant pour les commodilez externes, que pour les siennes propres et pour s'en enrichir et parer au dedans, ayant plustost envie d'en réussir habirhomme qu'homme sçavant, je vouldrois aussi qu'on feust soingneux de luy choisir un conducteur qui eust plustost la teste bien faicte que bien pleine ; et qu'on y requist tous les deux, mais plus les mœurs et l'entendement que la science ; et qu'il se conduisist en sa charge d'une nouvelle manière.

On ne cesse de criailler à nos aureilles, comme qui verseroit dans un entonnoir ; et nostre charge ce n'est que redire ce qu'on nous a dict : je vouldrois qu'il corrigeast cette partie ; et que de belle arrivée, selon la portée de lame qu'il a en main, il commenceast à la mettre sur la monstre, luy laisant gouster les choses, les choisir et discerner d'elle mesme ; quelquesfois luy ouvrant le chemin, quelquesfois le luy laissant ouvrir. Je ne veulx pas qu'il invente et parle seul; je veulx qu'il escoute son disciple parler à son tour. Socrates et depuis Arcesilaus faisoient premièrement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eulx. Il est bon qu'il le face trotter devant luy, pour juger de son train, et jusqnes à quel poinct il se doibt ravaller, pour s'accommoder à sa force. A faulte de cette proportion, nous gastons tout; et de la sçavoir choisir et s'y conduire bien mesurjement, c'est une des plus ardues besongnes que je sçache ; et est i'effect d'une haulte ame et bien forte, sçavoir condescendre à ces alleures puériles, et les guider. Je marche plus seur et plus ferme à mont qu'à val.

Ceulx qui, comme nostre usage porte, entreprennent d'une mesme leçon et pareille mesure de conduicte, régenter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes, ce n'est pas merveille, si en tout un peuple d'enfans ils en rencontrent à peine deux ou trois qui rapportent quelque juste fruict de leur discipline. Qu'il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu'il juge duprouflt qu'il aura faict, non par le tesmoignage de sa mémoire, mais de sa vie.

MONTAIGINE. 200

Que ce qu'il viendra d'apprendre, il le luy face nieltre en cent visages, et accommoder à autant de divers subjecls, pour vcoirs'il l'a encores bien prins et bien faict sien, prenant l'instruction de son progrez,des paidagogismes de Platon. C'est tesmoignage de crudité et indigestion, que de regorger la viande comme on l'a avallée : l'estomach n'a pas faict son opération, s'il n'a faict changer la façon et la forme à ce qu'on luy avoit donne à cuire. Nostre ame ne bransle qu'à crédit, liée et contraincte à l'appétit des fantasias d'aultruy, serve et captivée soubs l'auctorité de leur leçon. On nous a tant assubjectis aux chordes, que nous n'avons plus de franches alleures : nostre vigueur et liberté estesteincte... Les abeilles pillotent deçà delà les lleurs; mais elles en font après le miel, qui est tout leur; ce n'est plus thym ny marjolaine: ainsi les pièces empruntées d'aultruy, il les transformera et confondra pour en faire un ouvrage tout sien , à sçavoir, son jugement : son institution, son travail et estude ne vise qu'à le former. Qu'il celé tout ce de quoy il a esté secouru, et ne produise que ce qu'il en a faict. Les pilleurs, les emprunteurs, mettent en parade leurs bastimens, leurs achapts, non pas ce qu'ils tirent d'aultruy : vous ne veoyez pas les espices d'un homme de Parlement; vous veoyez les alliances qu'il a gaignées, et honneurs à ses enfans. Nul ne met en compte publicque sa recepte : chascun y met son acquest.

Le gain de nostre estude, c'est en estre devenu meilleur et plus sage. C'est (disoit Epicharmus) l'entendement qui veoid et qui oyt ; c'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui règne : toutes aultres choses sont aveugles, sourdes et sans ame. Certes nous le rendons servile et couard, pour ne luy laisser la liberté de rien faire de soy. Qui demanda jamais à son disciple ce qu'il luy semble de la rhétorique et de la grammaire, de telle ou telle sentence de Cicero ? On nous les placque en la mémoire toutes empennées, comme des oracles, où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Sçavoir par cœur n'est pas sçavoir; c'est tenir ce qu'on a donné en garde à sa mémoire. Ce qu'on sçait droictement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner lesyeulx vers son livre. Fascheuse suffisance, qu'une suffisance pure livresque ! Je m'attens qu'elle serve d'ornement, non de fondement : suivant l'advis de Platon, qui dict la fermeté, la foy, la sincérité, estre la vraye philosophie; les aultres sciences, et qui visent ailleurs, n'estre que fard.

[Uv. A-'", rh.XW.)

PllOSATliUUS lil l'Olillib DU HVl' SliiCI.K. ii

PASQUIER (Etjenne)

Nous arrivons à la limite extrême du seizième siècle. Tous les écrivains que nous allons maintenant étudier, à l'exception de quelquesuns des auteurs de la Satire Ménippée, ont vu au moins l'aurore de la grande ère de notre littérature. Pasquier, auquel nous donnons une place comme représentant des hommes de loi et des érudits qui surent être des littérateurs, a, dans sa longue carrière, traversé le règne de sept rois et presque tout le seizième siècle, et n'est mort qu'à l'époque de la gloire de Malheiba et de la réputation naissante de Balzac.

Etienne Pasquier naquit à Paris, en 1529 ; on ne connaît pas la maison dont il sortait. Pasquier, si prodigue de détails, dans ses ouvrages, sur tout ce qui le conci me, n'a parlé nulle part de ses père et mère, ni d'aucun de ses ancêtres. Il ne nous a pas non plus entretenus de sa première enfance. On sait seulement qu'elle se passa à Paris, sa ville natale, et qu'il y suivit les cours, alors si célèbres, de l'Université. Il nous apprend lui-môme qu'il fréquenta auJsi l'école de droit de Toulouse, où il assista, en lo47, à la première leçon du fameux Cujas. « L'un des plus grands heurs que je pense avoir recueillis dans ma jeunesse, nous dit-il, feut, qu'en l'an 1546, Hotman et Balduin commencèrent leurs premières lectures de droict aux escholes de ceste ville de Paris, en un grand théâtre d'auditeurs ; et ce jour mesme, soubs ces deux doctes perssonnaiges, je commenceay àestudier en droict. Et l'an d'après, dans h ville deTholoze, je feus à la première leçon que Cujas feist en l'eschûl j, des Institutes, et continuay mes leçons soubs luy, chascun le tro'J.vant d'un esprit fort, et qui ne promettoit pas peu de chose. »

On ne croyait pas alors une éducation juridique complète, si l'on n'avait fréquenté pendant quelque temps les universités d'Italie. Pasquier se rendit à Bologne, et il y suivit les cours de Marianus Socin qui, selon son témoignage, avait acquis tant de renom, que « la pluspart des Ytalians venoient se vouer à ses pieds, l'espace de cinq ou six mois, pour tirer de luy consultation. »

De retour à Paris, au bout de trois ans, il fut reçu avocat au Parlement, et y plaida avec un éclatant succès.

Pasquier mérite de compter parmi ceux qui ont glorieusement préparé la réforme de l'éloquence judiciaire ; il est un des prédécesseurs les plus estimables de le Maistre et de Patru. « Une parole ferme et pittoresque, dit M. Feugère, un débit animé et facile, une argumen-

talion solide et pressante, quelquefois, d'après le goût du temps, fine jusqu'à la subtilité, une riche variété de connaissances en morale, en politique, en histoire ; telles étaient les qualités qui dans cette lice du Palais, où, suivant un contemporain i, « il couroit si bravement, » lui conciliaient tous les suffrages. On ne s'étonnera donc pas que sa porte fût, au rapport de ses biographes^, « assiégée par les plaideurs ».

Nous ne pouvons suivre Pasquier pas à pas dans sa bril.'ante carrière d'avocat. Nous indiquerons seulement ici une cause qui eut une grande influence sur sa vie. Il eut à plaider pour une jeune veuve, et il obtint pour elle le gain d'un procès fort important; celle-ci, dans l'effusion de sa reconnaissance, lui dit ingénument, au rapport de CoUetet, « que les obligations qu'elle lui avoit étoient telles qu'elle croyoit ne les pouvoir mieux acquitter qu'en se donnant elle-même à lui et tous ses biens ensemble. » La veuve était riche, belle, vertueuse; et, ajoute le biographe, Pasquier, heureux d'accepter son offre, « s'engagea ainsi à bonnes enseignes, en 1557, dans les liens du mariage. »

Peu de temps après cette union il tomba gravement malade et dut quitter Paris. Sa forte constitution l'ayant sauvé d'un cas presque désespéré, il s'empressa de regagner la capitale et le Palais. Il eut le chagrin de s'y voir presque oublié. Dans sa désolation il conçut la pensée de renoncer à une profession qui ne lui apportait pas la gloire aussi vite et telle qu'il l'avait ambitionnée. Il se renferma donc dans une retraite qui lui permit de publier, vers la fin de 1560, le premier livre des Recherches et le Powparler du Prince.

Pasquier avait été écarté du barreau par le dépit. Il y fut ramené par une inclination invincible et par l'espoir des plus brillants succès. Il les obtint aussi complets qu'illes pouvait souhaiter, de 1562 jusqu'à 1565, époque mémorable où le fameux procès de l'Université contre les Jésuites lui acquit une célébrité si grande et si triste.

Les Jésuites, établis depuis un certain nombre d'années à Paris, avaieni, obtenu l'autorisation d'y enseigner. Les élèves se pressaient en foule autour de la chaire de ces habiles maîtres qui ne vendaient pas, mais donnaient gratuitement leur enseignement à tous ceux qui se présentaient. L'Université se montra dès l'abord jalouse de leurs succès. Elle voulut faire « exterminer (c'est-à-dire, suivant la signification latine, bannir) les Jésuites, qui sont, disaient les proHisscurs Ramus et Galland, la peste de l'Université, parce que dès qu'une mesure de sévérité est employée contre les écoliers, ces derniers répondent par la menace de se retirer chez les Pères. » Ce corps cathoUque, et en grande partie composé d'ecclésiastiques, n'eut pas honte de recourir contre ses rivaux à l'appui des hérétiques. Le 12 mai 1505, le recteur de l'Université, suivi des quatre facultés, vint supplier le chef du protestantisme

1 Le savant Airault. Voy. les Lettres de Pasquier, XI, 7.

2 Voy. particulièrement, au liv. V des Eloges de Sainte-Marthe, celui de Pasquier.

en France, le prince de Condé, de faire chasser les Jésuites, qui troublaient les études publiques. Les enfants de Loyola ne se découragèrent pas; ils redoublèrent de zèle, et, pour affermir leur existence, ils demandèrent par une requête à être admis et immatriculés dans le sein de l'Université, en offrant de se soumettre à ses règles « dans toutes les choses licites et honnêtes, compatibles avec leur institut. » Sur le refus de ce corps, l'affaire fut portée devant les tribunaux.

Le choix d'un avocat était une grave affaire pour l'Université. Les instances de Béguin et de Levasseur, amis de Pasquier, et deux savants très-influents dans l'Université, tirent qu'on le chargea, malgré sa jeunesse, de plaider contre les Jésuites. Il ne répondit que trop bien aux intentions du corps qui le choisissait. Son plaidoyer fut un réquisitoire où la passion débordait. Les pieux et savants religieux dont il se faisait gratuitement l'ennemi acharné étaient présentés par lui comme des monstres. Si Paul III, si Jules III avaient confirmé leur société par leurs bulles, c'était, disait-il, qu'ils s'étaient laissé séduire par « larenardise et finesse de ces saints frères ».

Tant d'accusations révoltantes de fausseté entassées ù plaisir par l'avocat de l'Université donnent grand lieu de croire qu'en attaquant les Jésuites, Pasquier ne s'est guère soucié de la vérité dont il se piquait tant. Il a pu être trompé sur plusieurs points, mais sur d'autres, en grand nombre, il n'est guère possible qu'il n'ait pas menti sciemment ^

Sa conclusion fut : « que ceste nouvelle société de religieux qui se disoient de la compaignie de Jésus, non seulement ne debvoit point estre agrégée au corps de l'Université, mais qu'elle debvoit encore estre bannie entièrement, chassée et exterminée de France. »

Les Jésuites eurent pour défenseur Pierre le Tourneur, qui, d'après le goût de l'époque, avait lalinisé son nom, et est resté connu sous celui de Versoris. C'était un homme d'un caractère aussi honorable que ses talents étaient distingués. L'illustre magistrat Loisel en a fait un noble éloge, et Pasquier lui-môme l'a proclamé « grandement zélateur du bien public, singulièrement ez choses qui concernent la religion catholicque » . Convaincu de l'innocence des Jésuites, il se dévoua à leur défense de toute son âme, et avec celte énergie qu'il apportait dans ses affections. On connaît la mort de cet homme de grand cœur : il aimait d'un tendre attachement le duc de Guise ; il apprend son assassinat; le coup qui frappe son âme est si violent que lui-même meurt peu d'heures après.

Pierre Versoris n'eut pas une très-grande peine à renverser l'échafaudage d'accusations envenimées, vaines ou mensongères, laborieusement élevé par Pasquier. Sa modération le servit autant que l'emportement passionné de son adversaire nuisit à celui-ci.

1 Voir Crétineau-Joly, Histoire relif/ieusc, politique et littéraire de la coinpaf/nie de Jésus, t. II, p. 3G et 'juiv., édit. iii-J3, 184(;.

PASQUlim. 213

Le premior présidont do Tliou, père du célèbre historien, se prononça pour les Jésuites. L'opinion du plus grand nombre l'ut pour un ajournement, qui, sans décider la question, accordait à la société la liberté provisoire d'ouvrir une école et d'instruire la jeunesse ; en termes de jurisprudence, le Parlement ne prononça point, il appointa la cause, et laissa les parties en l'état. Cet arrêt, rendu le "20 mars laHB, mécontenta fort Pasquicr : il s'en est plaint avec amertume et dépit. Dans ses Lettres, il appelle ce résultat un coup fourré.

Malgré son insuccès et l'injustice de sa cause, ce plaidoyer couvrit de gloire l'éloquent avocat ; ce fut l'événement le plus brillant de sa vie, et jusque dans ses dernières années il se plaisait à rappeler ce « premier coup d'essay de son esprit, ceste harangue prononcée à la « veue de dix mille personnes, et qu'à l'estrangcr on avoit réputée « comme un chef d'œvre * ».

Pasquier garda toute sa vie une haine aveugle contre les Jésuites. Il choisit pour reprendre plusviolemment que jamais l'attaque contre eux un moment où ils étaient victimes de la calomnieuse accusation d'avoir provoqué l'attentat de Jean Chastel contre Henri IV (l.ï94). Il publia le Catéchisme des Jésuites. Ce libelle diffamatoire eut dans sa nouveauté une vogue européenne; il fut traduit en latin, en anglais, en allemand. Des critiques comme Bayle ^ ont su en faire justice ; il n'a pas moins continué d'ôtre un arsenal où les ennemis de la compagnie ont été, jusqu'à notre temps, chercher des armes empoisonnées.

Par cette œuvre de parti, Pasquier se trouva porté au premier rang des avocats et acquit une renommée universelle. Dès lors il fut employé dans les procès les plus célèbres ; les plus illustres seigneurs eurent recours à ses talents pour la défense de leurs intérêts.

« Une des plus glorieuses campagnes qui signalèrent sa longue carrière, ou, pour mieux parler, l'une de ses plus belles victoires, dit M. Feugère, fut celle qui sauva la vie à un innocent, la fortune et l'honneur à une illustre maison. Pasquier a raconté cette affaire avec de grands détails ; en outre, il nous a conservé le plaidoyer qu'il prononça dans cette occasion. C'était en 1571 : le seigneur d'Arconville, escorté d'une troupe d'archers, avait été traîné sur une charrette aux pieds de ses juges. Chargé d'une horrible accusation, cet appareil ignominieux le désignait comme coupable au peuple, dont la haine aveugle réclamait son supplice; le tribunal et l'avocat du roi, Augustin de Thou, inclinaient vers l'opinion publique. Tel était le client dont Pasquier avait accepté la défense. Malgré de sinistres soupçons, son regard exercé avait interrogé le visage de l'accusé, dont le front calme, sondé au vif, dont l'œil assuré lui avait révélé l'innocence. Fort de sa conviction, il ne craignit pas, dans ces formidables circonstances, de lutter contre la prévention et l'erreur. La salle Saint-Louis, théâtre des causes cri-

1 Lparea, XII, 1 ; cf. ih., XXI, 8.

^ Voy. particulièrement dans son Dictionnaire, le t. Il, ;\ la p. 709.

minelles, regorgeait d'une foule immense, attirée par l'émotion du drame : aux côtés de Pasquier était son fils aîné, dont il avait voulu former la jeunesse par un grand exemple ; à ses pieds, le gentilhomme, sa femme, ses deux enfants baignés de larmes; devant lui ses accusateurs, aussi éplorés, et réclamant vengeance de l'attentat qui avait versé le sang d'une famille entière : leur avocat était Brison. Lorsque le défenseur se leva, un murmure désapprobateur se tit entendre ; quatre fois il s'efforça de commencer, quatre fois ces bruits ennemis étouffèrent ses paroles, jusqu'à ce que, la couleur lui montant au visage et sa voix éclatant avec l'accent d'une juste colère, il força au silence l'assemblée frémissante, l'éclaira malgré elle, l'étonna, la subjugua par l'ascendant d'une argumentation serrée et lumineuse, l'entraîna dans son parti par la puissance sympathique de mouvements chaleureux, et renouvela, comme il le dit avec un légitime orgueil, le triomphe de Cicéron faisant tomber des mains de César l'arrêt préparé contre Ligarius. A la lecture de cette harangue on comprend d'ailleurs son succès. Le début en est imposant et pathélique, en même temps plein de ménagement et d'adresse ; la narration est nette, aisée et rapide : à l'habileté du légiste se joint, dans plus d'un passage, la véhémence de l'orateur. »

On pourra voir par nos extraits du plaidoyer pour le seigneur d'Arconville que ces éloges ne sont pas exagérés.

Les plaidoyers de Pasquier ne nous font pas voir en lui un Cicéron, bien moins encore un Démosthène ; mais il a constamment le mérite de n'être pas, à beaucoup près, aussi pédantesque qu'on l'était à son époque. Il s'est tout spécialement proposé de débarrasser l'éloquence judiciaire de cet amas indigeste de citations dont elle se chargeait avant lui. « Ceste nouvelle forme de plaider, si je ne m'abuse, est venue, dit-il, d'une opinion que nous eusmes de contenter feu M, le premier président de Thou, devant lequel ayant à parler, et veoyans son sçavoir estre disposé à telles allégations, nous voulusmes nous adcommoder à l'aureille de celuy qui avoit à nous escouter ; tout ainsy comme l'on dict que le bon cuisinier doibt appareiller ses viandes au goust de ses maistres. Ore, puis qu'il a pieu à Dieu de l'appellera soy, je désire aussi qu'avec luy soit ensepvelie cette nouvelle manière d'éloquence, en laquelle, pendant que nous nous amusons à aheguer les anciens, nous ne faisons rien d'ancien. » Au lieu de citer à tout propos et hors de propos les auteurs de l'antiquité, et de coucher tout au long leurs passages S il voudrait qu'on s'appUquât à imiter la correction et l'élégance de leur langage. « Je ne sçay, dit-il, comme le malheur veult que la pluspart de nous, non seulement, ne s'estudient d'user de paroles de chois, mais, qui pis est, le faisans, il y a je ne sçay quelle jalousie qui court entre les advocats mesmes d'imputer non à loiiange, ainsàune affectation, l'estude que l'on veult y apporter : qui est cause que plusieurs, ores

i Lettres, II, 12,

PASQUIEll. 215

qu'ils le puissent faire, sont contens mieulx penser et moins dire '. »

Pasquior n'élait pas considéré uniquement comme un habile avocat, mais encore comme un jurisconsulte profond. I,orsqu'on procéda à la réformation de la Coulume de Paris, il fut choisi pour y travailler avec Gilles Durant, de Fontenay, Canaye, Mangot, de Montholon, la Faye, Vulco, Versoris et Chopin.

Depuis quelques années seulement, le public a été mis en possession d'un important monument des connaissaikes rares de Pasquier en jurisprudence : c'est Vlntcqjrclatioa des Institutcs de Justinien, avec la conférence de chaque paragraphe aux ordonnances royales, arrêts du Parlement et coutumes générales de la France. Cet ouvrage si longtemps inédit, et que Pasquier avait composé, dans une vieillesse avancée, pour l'instruction de ses petits-fils, a paru par les soins d'un jurisconsulte des plus versés dans l(>s origines du droit français, M. Ch. Giraud, membre de l'Académie des sciences morales et politiques, et aux frais d'un des descendants de l'auteur, M. le baron Pasquier, membre de l'Académie française.

« Quoique Pasquier, préoccupé de l'unique ambition d'èlre utile par ce commentaire, dit M. Feugère, n'ait pas aspiré, en le rédigeant, au titre d'écrivain, on y retrouve les principales qualités de son style. Sa phrase est, comme dans ses autres ouvrages, abondante, nombreuse et saine : elle se déroule avec netteté et largeur; ses parties, bien agencées, se soutiennent sans confusion, pleines de dignité et de souplesse. En outre, des expressions gracieuses et pittoresques mêlent çà et là un charme sévère à la gravité des plus hautes matières de la jurisprudence. L'homme d'imagination se montre encore dans le légiste. »

Pasquier était doué, selon ses propres expressions, d'un génie prompt à tout apprendre et capable de tout retenir. Il sut employer très-aclivement ses facultés, et il ne cessa, au milieu de ses occupations d'avocat et de jurisconsulte, de composer et de publier des ouvrages qui l'ont mis au rang des écrivains les plus marquants du seizième siècle. Nous dirons d'abord un mot des moins considérables de ces travaux.

Pasquier débuta par un livre d'un goût détestable, le Monophile, où, se posant en rival « des beaulx esprits de la France qui s'estoient vouez, en nostre vulgaire, à la célébration de l'amour par leurs poësies », il annonçait l'intention « de les contre-quarrer par ses proses ^ ». M. Feugère, que nous ne pouvons mieux faire que de suivre dans cette notice, a très-bien jugé le Monophile. « Si l'on excepte, dit-il, quelques passages qui ne manquent pas de naturel et de grâce, on n'y trouvera guère que des dissertations subtiles et pédantesques. On sait que le raisonnement aristotélique régissait, à cette époque, toutes les matières ; de là, dans cette composition, une roideur qui en rend la marche pénible, embarrassée et fatigante. Le ton est sentencieux et didacti-

• Lettre^', VII, 12.

■^ Préface du Monophile.

216 PROSATEURS ET POETES DU XVI« SIÈCf.E.

que; le style, précieux, diffus etquintessencié. Les plaisanteries sont trop souvent dénuées de finesse et d'agrément. En outre, mille souvenirs divers, entassés un peu au hasard, attestent bien plus l'érudition que le goût de l'auteur. Avec la philosophie et la mythologie de l'antiquité, avec la littérature de la Grèce et de Rome, on le voit interroger môme et citer, à propos de ses théories amoureuses, les saintes Écritures. »

Le Pourpavler du Prince, ou, comme l'on dirait aujourd'hui, l'Entretien sur le prince, le premier en date des ouvrages sérieux de Pasquier, est un traité, en forme de dialogue, sur les diverses théories de l'art de régner. Rypportant tout àl'utihté publique, « l'auteur y repousse avec véhémence l'assertion d'un de ses interlocuteurs qui avait soutenu que les 'peuples sont faits pour les rois. Il blâme les rois qui voudraient abuser des moyens du gouvernement pour opprimer leurs sujets. Il veut que la volonté du prince soit contrôlée par le Conseil des grands corps de l'Étal. Le titre entier du livre est :

R l^ourparler du prince, dans lequel, après avoir, soubs quatre divers personnaiges, discouru (en forme de dialogue) trois diverses opinions, sur le soin que le magistrat souverain doibt avoir au maniement de sa republicque, enfin l'aucteur se ferme i en celle de politique qui est VutilUé publicqup, h. laquelle le prince doibt rapporter toutes ses pensées, et non de s'advantager en. particulier, :i la foule et oppression de ses subjects. »

Ce tilrc présente l'analyse de l'ouvrage.

Pasquier a publié divers traités sous ce même titre de Tourparler; ainsi le Pourparler de la Loy, c'est-à-dire, Entrelien sur la loi. Ce titre promet plus que l'ouvrage ne donne. L'auteur, dans ce dialogue, entreprend, nous dit-il, de faire la guerre à « quelques esprits libertins qui se permettent de disputer sur la loy générale » ; il a en outre pour but de « signaler la calamité d'un siècle où le bon endure comme le maulvais, soubs un faulx prétexte de justice». Le sujet était beau, mais il a été traité trop imparfaitement.

A ce même genre de composition se rapporte un dialogue entre Alexandre et Rabelais, où Pasquier a pris pour modèle les Dialoyues des morts de Lucien. Il y essaye « par forme de paradoxe, d'excuser tous les delfauKs imputez au roy de Macédoine » ; mais nous ne retrouvons dans ces dialogues le caractère ni du satirique ni du conquérant.

Dans son Exhortation aux Princes, Pasquier professe des principes d'une extrême tolérance qui ont fait suspecter si foi à quelques-uns. Il paraît avoir été un très-sincère catholique ; il n'aime pas le protestantisme, mais il ne veut pas qu'on ait recours à la force pour l'éiouffer. Il est persuadé qu'il n'y a qu'une religion de vraie, « qu'il n'y a qu'une loy et qu'une foy; » il supplie seulement les princes de considérer que protestants et cathohques reconnaissent le même Dieu, le môme Rédempteur.

1 S'arrête, s'affermit.

Des senlimonls de modération et de patriotisme respirent également dans la «congratulation sur la paix générale et sur les benediclions que le Roy a receues de Dieu » . Celte pièce, écrite pour Henri IV, en 1398, est un appel <à la publication de bonnes lois pour l'afTermissement de la paix.

Arrivons maintenant à l'œuvre capitale de Pasquier, à ses Recherches (le laFratice, c'est-à-dire Recherches sur la France. Ce livre est le résultat des études les plus patientes et les plus investigatrices. « Pasquier, dit M. Feugcre, avait interrogé toutes les ressources ouvertes de son temps à l'érudition; il avait fouillé dans tous les dépôts de livres : surtout la bibliothèque fondée par François P"" à Fontainebleau, et dont le premier chef fut Fillustre Budé, avait fréquemment reçu sa visite. Il nous atteste qu'il y découvrit quelques ouvrages rares dont il sut tirer bon profit. Dans son ardeur de tout consulter, il n'avait garde de négliger les manuscrits, il recourait même aux journaux des familles. Toute noire littérature gauloise, tous nos vieux écrivains français ont trouvé en lui un appréciateur aussi éclairé que bienveillant. Contre l'usage de son époque, il ne se contente pas de les étudier, il les cite. Plusieurs de leurs passages jusqu'alors inédits ont, grâce à lui, « couru par les mains du peuple ».

On trouve de tout dans les Recherches : antiquilé, législation, événements publics, questions religieuses, politiques, littéraires ; d'origines, de langues, de mœurs, de coutumes. Pasquier, en maints sujets, a rompu la glace à ceux qui ont travaillé sur les antiquités de la France. 11 a éclairé un grand nombre de points historiques qui ne l'avaient pas encore été, ou ne l'avaient été qu'imparfaitement avant lui.

Les Recherches de laFrance sont, en somme, un des travaux les plus utiles qu'ait produits le seizième siècle; mais ce n'est pas une œuvre fortement composée; c'est un livre fait sans plan ni méthode. Le but de Pasquier « n'estoit pas d'escripre un corps d'hi-stoire, mais seulement une suitte de chapitres destacbés sur divers subjecls ». « Ce sont icy des meslanges, obsorve-t-il ^ ; il n'est pas dict qu'une prairie diversifiée d'une inlinilé de fleurs que la nature produict sans ordre ne soit aussi agréable à l'œil que les parterres arlistementeslabourezpar les jardiniers. »

Un des plus grands historiens de notre époque a porté sur les JRecherches un jugement assez sévère. Il leur reproche d'être « plus ingénieuses qu'érudites », d'élre « trop peu liées, trop capricieuses et trop indécises dans leurs conclusions, pour fournir le moindre appui à une théorie sysiématique ^ ». Pasquier n'a pas cherché, et c'a été de sa part du bon sens, à établir un système : ce n'était pas le moment. Il a amassé, il a dégrossi des matériaux, dont une considérable partie n'avait pas encore été remuée; c'est là un mérite dont il f lut lui tenir

1 Recherches, VI, 43.

- A. Tliicrry, Consid. sur l'hist. de Fr., ch. i, p. 35.

comple. Il a beaucoup facilité pour ceux qui sout venus après lui la lâche d'élever l'édifice de l'histoire nationale.

Pasquier, dans ce vaste et laborieux ouvrage, n'est pas seulement un érudit, c'est encore un écrivain. Il faut avouer, cependant, que les Recherches sont d'une lecture pénible même pour les patients amis de la science : c'est une nourriture substantielle, mais d'une forte digestion.

Les contemporains de Pasquier n'ont pas connu son œuvre complète ; de nombreux fragments n'en furent publiés qu'après sa mort. D'une patience antique à voir et revoir ses compositions, il n'avait, comme le dits on fils, « mis au jour ses doctes et laborieux travaux que vingt cinq ans après les avoir bien et meurement digérez. Il les polissoit et les repolissoit à longues pauses, mille et mille fois passant et repassant l'œil sur eulx, en se haslant lentement ^ »

Par ses travaux pour « rechercher les anciennetez de nostre France^ », Pasquier avait bien prouvé «qu'il n'estoit pas né pour eslre oyseux * ». Il le montra également par ses Lettres. Écrites dans la grande faveur de ce genre, à l'imitation de Scaliger, de Juste Lipse, de Budé, d'Érasme, de Pétrarque, de Politien, de Bembo, de Sadolet , elles ont été destinées au public , comme celles de ses modèles, et cependant elles ont un grand mérite de naïveté. Elles sont un précieux monument de l'histoire du temps, "que le savant écrit jour par jour et à mesure qu'elle s'accomplit. Elles offrent toute espèce de questions, elles présentent toutes les idées et tous les tons. Elles forment incontestablement une partie considérable de la gloire de Pasquier. Il voulait que ses amis le suivissent dans la culture de ce genre; il les exhortait « à trasser comme luy des lettres françoises, non toutesfois sur l'exemple de ceulx qui ne nous discourent que des nouvelles de leur maison, dont nous n'avons que faire, mais en entrelassant les matières sérieuses de quelques gentillesses d'esprit : par là, en se jouant les uns avec les aultres, ils serviront, avec leur propre réputation, l'honneur du païs *. »

Etienne Pasquier, qui ne nous a pas laissé moins de deux mille pages in-folio, a fait preuve d'une remarquable puissance de style. Il est un de ceux qui ont le plus contribué à la polissure et à l'enrichissement de nostre vulgaire. « Lui, si instruit aux lettres grecques et latines, dit Sainle-Beuve, il n'est certes pas d'avis à.' exterminer de nous ni le grec ni le latin, mais il veut qu'on s'aide de l'un et de l'autre selon les occasions, sans s'y réduire et s'y confiner. Qu'on s'en serve seulement pour enrichir noire langue vulgaire qui est déjà elle-même si en fonds. Le bon sens de Pasquier le préserva, dès le premier jour, de cet excès qui avait accompagné le triomphe de la Renaissance et qui faisait que les doctes dédaignaient d'employer d'autre langage que

^Lettres de Nie. Pasquier, VII, 11. — ^ Ibid., 1. — ^ Ibid. — ^ Ibid., II, 2.

PASQUIILR. 219

celui des Romains : « Les cîigniloz de nostre France, disait Pasquier, « les instrumcns militaires, les termes de nostre practique, brief la « moitié dos choses dont nous usons au jour d luiy sont changées et « n'ont aulcune commiinaulté avec le languaigc de Rome. Et en ceste « mutation, vouloir exposer en latin ce qui ne feut jamais latin, c'est en « voulant faire le docte n'estre pas beaucoup advisc *. »

Sa phrase est habituellement ample, et son expression pittoresque et imagée; il déteste la banalité, et cherche partout de quoi relever son langage ; il fait d'heureux emprunts aux arts, aux métiers, à l'agriculture, comme aux lois et à la cour. Il a quelquefois une énergie qui frappe. En cela supérieur à Duperron, il sentait le mérite de Tacite, dont il s'appliqua à traduire, non sans force et sans couleur, un fragment tiré du XIV« livre des Annales. Le père Garasse l'accuse d'user « de ce bon vieulx patois qu'on parloit du temps de Jean Clopinel, et de faire son Varron - ». Habituellement cet archaïsme ne déplaît pas chez Pasquier. Enfin, il est un des auteurs chez qui l'on rencontre le plus de curieux et souvent précieux idiolismes. On en peut juger par l'excellent Glossaire dont M. Feugcre a fait suivre son édition des Œuvres choisies.

Une citation suffira à faire bien connaître les opinions littéraires de notre auteur :

t. jEquicole, en son livre de l'Amour, dict que Pétrarque acquit la vogue entre les siens pour ne s'estre seulement arresté au languaige toscan, ains avoir emprunté toutes paroles d'elicte, en chasque subject, de diverses contrées del'Ytalie, et les avoir sceu naïfvement adapter à ce qu'il traictoit. Je seray plus hardy que luy, et diray que tout ainsi que ses amours hebergeoient au pais de Provence ot qu'il vivoit en la court du Pape, qui lors sejournoit en Avignon, aussi mendia il plusieurs mots qu'il sceut fort bien adapter à ses conceptions. Le semblable debvons nous faire, cliascun de nous en nostre endroict, pour l'ornement de nostre langue^ et nous ayder mesme du grec et du latin, non pour les escorcher ineptement, comme feit sur nostre jeune aage Helisaine, dont nostre gentil Rabelais s'est mocqué fort h proupos en la personne de l'escholier limousin, qu'il introduict parlant à Pantagruel en un languaige escorche latin ; mais avec telle sobriété que, comme le bon estomach qui ne se charge point mal à proupos de viandes ne les rend morceau pour morceau, ains les digère et transforme en un sang pur, qui s'estend et distribue par toutes les veines, jectant le marc ez lieux les plus vils, aussi nous digérions et transformions doulcement en nostre langue ce que trouverons pouvoir faire du grec et du latin ; et ce qui sera insolent 3, que le rejections libéralement, faisans ce perpétuel jugement en nous qu'il y a plusieurs choses bienséantes en chasque langue, qui seroient de raaulvaise grâce en la nostre. Mais surtout me semble qu'il y a un chemin que nous debvons tenir en ce faict ycy. Je veulx que celuy qui désire reluire pardessus les aultres en sa langue ne se fye tant en son bel esprit, qu'il ne recueille et des modernes et des anciens, soit poètes ou qui ont escript en prose, toutes

1 Sainte-Beuve, Cauftrr., Cjanv. 1851.

- Recherches des Recherches, III, 8.

3 Contre l'habitude (so/e/'c, avoir coutume ; in, privatif) de notre langue.

les belles fleurs qu'il pensera dulre^ à l'illustration de sa langue. Nulle terre, quelque fertile qu'elle soyt, n'adporte bon fruict si elle n'est cultivée. Je soubliaicte qu'il lise et un Roman de la Rose, et un maistre Alain Chartier, et un Claude de Seyssel, et un maistre Jeban le Maire de Belges, duquel M. de Ronsard tira tous les plus beaulxtraicts de l'hymne triomphal qu'il feist sur la mort de la royne de Navarre (et le mesme Jehan le Maire se feist riche de quelques belles rencontres de Pierre de Saint-Cloct et Jehan le Nivellet, qui escripvirent en vers de douze syllabes la vie d'Alexandre, que nous avons de 15, nommez Alexandrins): non pas pour nous rendre antiquaires, d'auctant que je suis d'advis qu'il fault fuyr cela comme un banc ou escueil en pleine mer ; ains pour les transplanter entre nous, ny plus ny moins que le bon jardinier, sur sauvageon ou vieulx arbre, ente des greffes nouveaulx qui rapportent des fruicts souefss. Je veulx encores que celuy mesme que je vous figure ne contemne nul, quel qu'il soyt, en sa profession : pour parler du faict militaire, qu'il haleine les capitaines et les guerriers ; pour la chasse, les veneurs ; pour les finances, les thresoriers ; pour la practique, les gens du palais, voire jusques aux plus petits artisans, en leurs aris et manufactures ; car comme ainsy soyt que chasque profession nourrisse diversement de bons esprits, aussi trouvent ils, en leur subject, des termes hardis, dont la plume d'un homme bien escripvant sçaura faire son profict en temps et lieu, et peut estre mieulx à proupos que celuy dont il les aura apprins 3. »

Il a conformé sa pratique à sa théorie.

N'ayant pas à revenir sur Etienne Pasquier, nous dirons ici un mot de sentaient poétique; car ce savant eut, de son temjps, du renom comme poëte; la Fresnaye, dans son Art 'poétique, lui rend ce témoignage d'honneur :

« Et Pasquier a montré par ses vers excellens Que Phœbus hante aussi les barreaux turbulens.»

Souvent, nous dit-il lui-même, « advocat le jour, il estoit poëte la nuict ; » et que de fois n'envoya-t-ilpas à ses amis la pièce « esclose la nuict dernière*»! C'était habituellement des sujets tendres qu'il traitait; mais ces poésies d'amour sont à la glace; c'est le précieux dans le sentiment, le pédantisme dans la frivolité, comme chez tous les auteurs de son temps. A peine, dans toutes ses poésies françaises, rencontrerait-on un vers à citer.

Il fit aussi beaucoup de vers latins qu'on trouva meilleurs que ses vers français, et qui furent exaltés comme dignes de l'antiquité par les Sainte-Marthe, les Florent Chrestien, les Nicolas Rapin, les Sebillet. G. Colletet a vanté « l'urbanité, le sel et le génie » des épigrammes de Pasquier^,

Le mérite de ses poésies et latines et françaises, c'est de contenir sur la vie intime de l'auteur ou sur son siècle de piquantes révéla-

1 Mener [ilucere). — ^ Doux, de suavis, même sens. — 3 Lettres, II, 12. 4 Ib., VIII, 4 et 5 ; cf. XII, 7 ; XXII, G. Il a dit aussi, au commencement de ses Épigrammes :

» Hxcego de multa ludebam carmina nocte. » ^ Art poétique, Traité de l'épigramme, c. v.

PASUUIER. 221

lions; mais les unes et les autres ont un grave tort, c'est la licence. Elles imitent trop, les unes elles autres, le ton des Italiens, en particulier de l'Arioste et de l'auteur des Asolains, de Bembo. En vain Pasquier, justement blâmé, s'est-il efforcé de justifier ces gaillardises, comme il les appelle, par de nombreux exemples; eu vain prétend-il s'autoriser des noms de Selon et de Platon « qui escripvirent livres d'amourettes », de Pline le Jeune, ce sévère Romain, « qui avoit, comme l'attestent ses Lettres, composé des pièces badines*; » en vain rappelle-t-il l'exemple de Marulle, de Politien, de Pontanus, de Sannazar, de Jean Second. 11 sentait lui-môme, quand il lâchait, bien inutilement, de se cacher sous le voile de l'anonyme, qu'il commettait une aciion coupable.

Malgré ces écarts d'imagination, il eut toujours, nous devons le reconnaître, une vie irréprochable. Personne n'était plus considéré et plus honoré que lui. 11 était lié d'amitié avec les de Foix, les deTliou, les d'Ossat, les Harlay, les Servin, les Brisson, les Mole, les Pibrac, les Pierre Pithou, les Loisel.

Jusque dans la vieillesse la plus extrême, Pasquier qui, a t-ilditdans sonépitaphe, « estoit fort de corps, fort d'esprit, » fut également laborieux et aussi également heureux et également gai.

« Bien vivre et s'esjouir est ma pliilosophie, »

dit notre avocat-poëte. Bien vivre ici veut dire vivre en homme de bien. Pasquier a rendu la même pensée par ces vers latins :

« Lex mihi Ic-etari, lex pruba vita mihi. »

Il finit de la mort la plus douce, entouré d'enfants qui le vénéraient autant qu'ils le chérissaient, et qui ont soutenu l'illuslration de son nom. Une particularité qui a frappé les écrivains du seizième siècle, c'est qu'il se ferma les yeux « de deux de ses doigls que l'on y trouva comme collez ». Marque certaine d'un grand calme à cet instant terrible.

De la diversité de l'ancienne langue françoise avecques celle du jour d'huy '^.

J'ay dict au premier chapitre de ce livre, que tout ainsi que selon la diversité des temps on change d'habits, voire de magistrats en une republicque, aussi se changent les langues par une taisiblc'* alluvion. Pierre Grinit, en ses livres de i'ilomicste Discipline, dicL que l'on avoit peu auUres ibis observer dans Rome quatre ou cinq diversitez do langues : la vieille des Salions, qui

' Hcadécasyllabos. — - D'aujourd'liui.

■' Secrète, insensible.

pour sa longue ancienneté n'estoit presque entendue *, laquelle puis après s'eschangea au Latin des Tables, qui receut quelque polisseure sous le poëte Ennius et Gaton le Censeur, jusques à ce que petit à petit elle atteingnit à sa perfection du temps de Ciceron, Csesar et Saluste, et depuis alla tousjours en telle decadence, qu'en fin elle fut ensepvelie dedans l'Italienne.

Je ne fais point de doubte que le semblable ^ ne soit advenu ànostre langue françoise, laquelle, selon la diversité des siècles, a pris diverses habitudes ; mais de les vous pouvoir représenter, il est mal aysé, parce qu'anciennement nous n'eusmes point une langue particulièrement courtizane, à laquelle les bons esprits vouleussent attacher leurs plumes. Etvoicy pourquoy. Encores que nos Roys tinssent la supériorité sur tous aultres Princes, si est ce que nostre Royaulme estoit eschantillonné en pièces, et y avoit presque autant de cours que de provinces. La cour du Conte de Provence, celle du Conte de Tholoze, celle du Conte de Flandres, du Conte de Champagne, et aultres princes et seigneurs, qui tous tenoient leurs rangs et grandeurs à part, ores que la pluspartd'eulx recongn eussent nos Roys pour leurs Souverains. De V\ vint que ceux qui avoient quelque asseurance de leurs esprits escripvoient au vulgaire de la cour de leurs Maistres, qui en Picard, qui Champenois, qui Provençal, quiTholozain, tout ainsi que ceulxqui estoientà la suitte de nos Roys, escripvoient en laugaige de leur cour. Aujourd'huy il nous en prend tout d'une aultre sorte. Car tous ces grands Duchez et Contez, estans unis à nostre Couronne, nous n'escripvons plus qu'en un langaige, qui est celuy de la cour du Roy, que nous appelions langaige françois. Et ce qui nous oste encoresd'advantage la congnoissance de ceste ancienneté, c'est que s'il y eust un bon livre composé par nos ancestres, qu'il feust question de le transcripre, les copistes le copioient non selon la naïfve langue de l'Aucteur, ains selon la leur. Je le vous representeray par un exemple : entre les meilleurs livres de nos devanciers, je fais estât principalement du Roman de la Roze. Prenez en une douzaine escripts à la main, vous y trouverez autant de diversitez de vieulx mots, comme ils sont puisez de diverses fontaines 3.

Il n'est pas dict que tout ce que nous avons changé de l'an-

1 II fait allusion au chant des frères Arvales que Mommsen a su traduire. [Hist. romaine, I.)

* Semblable chose.

3 Veut-il parler des variations d'orthographe pour un même mot, dans douze manuscrits, ou de la richesse du vocabulaire en douze vers?

PASQUlEll. 223

cienneté, soyt plus poly, ores qu'il ayt aujourd'huy cours. Nos ancestres avoient pris, de Ve7-us et Vo-a, Voir et Voire, dont il ne nous est resté que les adverbes, Voire et Voirement. Nous en avons faict uns Vray et Vraye, qui sont beaucoup plus rudes et de plus difficile prononciation que les premiers. Nous disions aux prétérits parfaicts de ces verbes Tenir et Venir, Tenit et Venit, lesquels on eschangea depuis en Tiensii et en Viensit, fînablement nous en avons faict Teint et Veint, ces mutations allans tousjours en empirant : car il ne fault faire de doubtc que Tenit et T'enzV ne feussent, selon les reigles de la Grammaire, meilleurs et plus naturels.

J'ay remarqué plusieurs belles paroles anciennes, dont les aulcunes sont du tout perdeues par la nonchalance, et les aultres changées en pires par Tignorance des nuslres. Nos ancestres usèrent de Baraf, Guille et Losenge, pour Tromperie, et Barader, Guilleret Loseiiger, pour Ti'omper: dictions qui nous estoient naturelles, au lieu desquelles nous avons adopté des Latins Bol, Fraude, Circonvendon : vray * qu'encores le commun peuple use du mot de Barat -. Afin cependant que je remarque icy en passant que comme nos esprits ne sont que trop fertils et abondans en tromperie, aussi n'y a il parole que nous ayons diversifiée en tant de sortes que ceste cy : parce que Guille, Losenge, Bai'cit, Malengin, Bol, Fraude, Tromperie, Circonvention, Beception, Surprise, et Triche7'ie, dénotent ceste mesme chose. Le Roman de Pc pin dit Enherbcr; nous, Empoisonner. Le mesme roman, et encores le Conte Thibault de Champagne en ses Amours Maleir, pour ce que nous disons Mauldire. Le vieulx valoit bien le nouveau, si nous voulons nous arrester à l'analogie de Beneir, qui est son contraire. Nos predecesseursdirent Gri~ g neonr , puis G7'ignew' '^ , dont encores est faicte fréquente mention dans quelques anciennes coustumes : nous disons plus grande, et meilleure part, rendans en deux mots ce qu'ils comprenoient soubs un seul. Nous disons aujourd'huy Magistralement ;\{nQ\\Q,?, de Bersy, Maistrement, qui est moins latin. Nous usons du mot Adjourner, quand nous faisons appelerunhommeenjustice parla semonce d'un Sergent; le Roman de Pejdn en a usé pour dire que le jour estoit venu, qui n'estoit pas trop mal propre ; nous en avons perdu la naïfveté, pour la tourner en chicanerie. Dans le mesme Aucteur Hosteler, pouv Loger, qui n'estoit pas moins bon que le nostre ; Malotru est dedans Hugues de Bersy ; Barguigner,

1 II est vrai. — ^ Le Palais a consacré baraterie, avec le même sens. * Grandiorcm.

mot aussi familier entre les marchands, que Cliicaner entre les praticiens, est dans le Huon de Mery, en son Tournoy de V Antéchrist : ces deux se sont perpétuez entre nous jusques à huy. Le LaLin a dict Ambo et Duo pour dénoter le nombre de deux : de ces deux mots l'Italien a fait un Ambedue et dans le Roman de la Roze je retrouve avecques une pareille signification Ambedeux, mot qui n'est plus en nostre usage : Endenientiers avoit eu vogue jusques au temps de Jehan le Maire de Belges, car il en use fort souvent, pour ce que nous disons par une périphrase En ce pendant; Joachin de Bellay dans sa traduction des quart et sixiesme livres de Virgile le voulut remettre sus, mais il n'y peut jamais parvenir. Nesun, pour Nul, Ades pour Maintenant : nous les avons resignez à l'Italien aussi bien que Losenger qui estoit à dire Tromper, en ces mots, Nessuno, Adesso, Luzingar. Le Cattivo Italien et le Chetif François symbolisèrent, comme semblablement Albergar et Héberger; je ne sçay si l'Italien le tient de nous, ou nous deluy. L'Italien dit Schifar pource que nous dismes anciennement Eschever, et aujourd'huy Esquiver. Ce que nos anciens appellerent//eam?ie, on l'appella sous François Premier, Armei 1, nous le nommons T(ia.mie,n'A\\i Habillement de teste-; qui est une vraye sottie de dire par trois paroles ce qu'une seule nous donnoit. Ainsi est il de Tabour^, que les soldats appellent maintenant Quesse, sans sçavoir dire pourquoy. Ainsi de VEstendart, Bannière, ou Enseigne, que nous disons aujourd'huy Drapeau. Vray qu'il est plus aysé d'en rendre raison que de l'aultre : cela estant provenu d'une hypocrisie ambitieuse des Capitaines, qui, pour paroistre avoir esté aux lieux où l'on remuoit les mains, veulent représenter au public leurs enseignes deschirées, encores que peut estre il n'en soyt rien. Dans les livres de la Discipline militaire de Guillaume de Langey, vous ne trouverez ny Corps de garde, ny Sentinelle, ains au lieu du premier il l'appelle le Guet, et le second Estt'e aux escoutes. Ces deux, qui estoient de très-grande et vraye signification, se sont eschangez en Corps de garde et Sentinelle; et nomméementle mot d'Escoute estoit plus significatif que celuy de Sentinelle dont nous usons. De mon temps j'ay veu plusieurs mots mis en usage, qui n'estoient recogneus par nos devanciers. Et peut estre le mesme

1 II vaudrait mieux dire hcauinet.

2 Au lieu de cette pcriplirase, les gens du métier disaient : morion. cabasset, Ijourguignote, salade.

* Le tabour était la timbale de nos cavaliers, tandis que la caisse {quesscj a pour fond une seconde peau, non un hémisphère de cuivre.

PASOUIEH. 22:;

mot de Devancier. Le pi'cmier qui misl en œuvi-e Avant -pi-opos, pour Proloije, fut Louys le Charond en ses Uiuloges, dont on se mocquoit du commencement : et depuis je voy ceste parole receue sans en doubtcr : non sans cause. Car nous avons plusieurs mots de mesme parure, Avant-garde, Avant-jeu, Avant-braa, et croy qu'il y avoit plus de raison de dire Avant-chambre, que ce que nous disons Antihcambre. 11 voulut aussi d'un Jurisconsulte latin, faire en nostre langue un Dr oict conseillant, mais il yperdist son françois. Piafer, que l'on approprie à ceulx qui vainement veulent faire les braves, est de nostre siècle, comme aussi aller à la Picorée, pour les gens d'armes qui vont manger le bon homme ^ aux champs, faire un Affront pour braver un homme, la Populace, mot qu'avons esté contraincts d'innover par faulte d'aultre pour dénoter un peuple sot ^.

Le premier où j'ay leu Courtizer ^, est dans la poésie d'Olivier de Maigny, parole qui nous est pour le jour d'huy fort familière. Je n'avois leu Arborer une enseigne pour la planter, sinon aux ordonnances que feit l'Admirai de Ghastillon, exerçant lors la charge de Colonel de l'infanterie, mot dont Yirginelle a usé en V Histoire de Villehardoiiin. Nous avons depuis trente ou quarante ans emprunté plusieurs mots d'Italie, comme Contraste ^, pour Conlention, Concert, pour Conférence, Accort, pour Advisc, Enconche^, pour en ordre. Garde, pour je ne sçay quoy de bonne grâce, faire une Supercherie^ i\ un homme, quand on luy faict un maulvais tour à l'impourveu. En l'escrime nous appelions Estramassons '^ des coups de taille ; le Pédant, pour un maistre ez arts mal appris, et Façon pedantesque, en conséquence de ce mot. Comme aussi nous avons quitté plusieurs mots françois qui

1 Bo7iJiornni,e ou Janjiir-s Bonhoitunc était le sobriquet du paysan, comme Jeanjean est celui du consciit.

2 Froissart aurait dit: «li commun».

3 Courtiser est dans 0. Basselin [w^ siècle) ; au douzième, on aurait dit : cortoier.

'* Contraste .signifiait, au seizième siècle, lutte, combat, débat.

!> Il eût été plus correct d'écrire en deux mots, en co7ic'ie. Conc/ie, de l'italien concia, cojicio, voulait dire arrangement, disposition.

* Supercherie a été formé au seizième siècle de soperc'derla, de sopercliio, qui excède, sui'abondant. Soperc/iio a pour radical le latin super, sur. i;u sens d'outrage, le mot est venu à celui de tromperie.

'' Estramaçon a gardé cette signification. Le premier sens est celui d'épée droite, longue et à deux tranchants. Italien stramazzone, bas latin scramasaxus, grand couteau : de l'allemand Schramme, blessure; bas latin saxn, couteau, de l'ancien haut allemand Sa/is, couteau.

PROSATEUnS ET POftTKS IHI XVl" SIÈCLE. 15

226 PROSATEURS ET POETES DU X\T« SIÉCLt].

nous estoient très naturels, pour enter dessus des bastards. Car de Chevalerie nous en avons faict Cavallerie, Chevalier^ Cavalier^, Embusche, Embuscade 2, Attacher V escarmouche, Attaquer; au lieu de Bataillon, nous avons dit Escadron ^ ; et pour nos piétons ou aventuriers anciens, nous ne serions pas guerriers si nous ne disions Infanterie *, mots françois que nos soldats voulurent italianiser, lors que nous possédions le Piedmont, pour dire qu'ils y avoient esté : et de malheur aussi quittasmes nous nos vieulx mots de fortification, pour emprunter des nouveaux italiens^. Parce qu'en telles affaires les Ingénieurs d'Italie sçavent mieulx débiter leurs denrées que nous aultres François. Il n'est pas que nous n'ayons mis soubs nos pieds des paroles qui estoient de quelque honneur, pour donner cours à d'aultres de moindre valeur. Le mot de Valet anciennement s'adaptoit fort souvent à tiltre d'honneur prez des Rois ^ : car non seulement on disoit Valets de chambre, ou Garderobe, mais aussi Valets trenchans, et d'escurie. Et maintenant le mot de Valet se donne dans nos familles à ceulx qui entre nos serviteurs sont de moindre condition, et quasi par contemnement et mespris. Vray est qu'il y avoit un valet, qu'on appelloit nihil valet, dict Marot en se mocquant. La Chambrière estoit destinée pour servir sa maistresse en la chambre : maintenant les Damoiselles prendroyent à honte d'appeller celles qui les suyvent Chambrières : ains les appellent Servantes ; mot beaucoup plus vil que l'aultre, que l'on approprie à celles qui servent à la cuisine. Le nom de Grand Bouieiller estoit un office de la Couronne, comme celuy de Conestable. Aujourd'huy non seulement la mémoire en est oubliée en la Cour du Roy, mais il n'y a rien de si bas que la charge de Bouteiller "^ . Et pour ceste cause ceulx qui sont au jour d'huy en telles

1 C'est là un doublet fort utile : un reître est un cavalier ; Bayard est un chevalier.

* De nos jours les lettrés trouvent emhùclie collet monté et les militaires se contentent û' embuscade.

3 De l'italien squadrone, de squadrUy troupe de guerre.

* Ue l'italien infanterie, le même que fanteria, dérivé de fonte, petit garçon, valet, fantassin. Fonte est une apocope du latin infantem, enfant.

8 Dès le quatorzième siècle, Charles V faisait fortifier Honfleur sous la direction d'un Italien, son aumônier, Silvestre de la Servelle. (L. Delisle, Mandements de Charles Y, \V 682, ann. 1370. j

6 Dans le Poitou, vallet {vassaletu^) était synonyme de donzel, écuyer.

■^ On trouve dès le douzième siècle houteiller avec le sens d'officier qui a l'intendance du vin de la table du roi. La charge fut supprimée en 1468; pourquoi ne pas mentionner le chauibrier qui ne disparut qu'en 15i5?

charges, sont appelez Sotnmeliers ^ Une vielle dotation faicte à l'hospital de Mascon en May 1323 par Barthélémy de Chévriere, eschanson '-^ du Roy, l'appelle en Lalin Bartholomeus Caprari'j Scancio domini nos tri Régis, qualité qui succéda à celle du grand Bouteiller. Nous avons accreu nostre langue de plusieurs nouvelles dictions tirées de nous mesmes, comme pour exemple, de Chemin, nos prédécesseurs feirent Acheminer, de Compagnon^ Accompagner, de Raison, Arraisonner ^ : comme au contraire une négative en adjoustant de, car ils dirent de Saison, Desaisonner ; mais de nostre temps nous y apportasmes plus de liberté, parce que ^Effect, Occasion, Violent, Diligent, Patient, Médicament, Facile, Nécessité, Tranquille, nous feismes Effectuer, Occasionner, Violenter, Diligenter, Patienter, Medicamenter, Faciliter, Nécessiter, Tranquilliter. Jen'ay point encore leu Possibiliter, de Possible. Il n'est pas que Montaigne en ses Essaiz, et Ronsard en la dernière impression de ses Œuvres (avant qu'il mourust) n'ayent par une nouveaulté faict un nouvel Ainsin ^ : car lors que ce mot est suivy d'une voyelle immédiate, ils mettoient une iV derrière, pour oster la cacophonie. Si ces nouveaultez enrichissent ou embellissent nostre langue, j'en laisse le jugement à la postérité, me contentant de marquer ces choses, pour monstrer je ne sçay quoy de particulier en nous, qui n'estoit point en nos ayeuls. Chascun se faict accroire que la langue vulgaire de son temps est la plus parfaicte, et chascun est en cecy trompé. De ma part je ne doubte point que Hugue de Bersy, Huon de Mery, Jean de S. Cloet, Jean de Nivelet, Lambert li Tors, et tous nos vieulx Poètes, n'eussent jamais mis la main à la plume, s'ils n'eussent estimé rendre leurs œuvres immortelles : lesquelles neantmoins ont esté ensepvelies dans les ans par le changement du langaige,

' Sommelier, du bas latin soinarius, summidavius, de sunia, i,auma, sagma, charge, faix, est plus ancien que ne le croit Pasquier : on le trouve au quatorzième siècle.

^ Echanson est du treizième siècle, et peut-être du douzième. C'est un mot d'origine germanique : ancien haut allemand, scencan, verser à boire, scenco, celui qui verse à boire; bas latin, scancio, scantio dans la loi salique; allemand moderne, sclœnken, verser à boire. — Les écliansoiis {scunsiones, pijicernse), comme les panetiers, subordonnés au maître d'iiùlel, tenaient à, la maison du roi, tandis que le bouteiller, le chambricr, étaient de grands officiers de la coui'onne. Sans doute le grand echanson prit la place du bouteiller; mais il n'eut pas, comme lui, la présidence de la Cour des comptes.

' Araisoner, arraisoner, arraiso7i7ier, étaient d'un usage fréquent aux douzième et treizième siècles.

* Pasquier est encore dans l'erreur : ainsin se trouve dès le douzième siècle.

228 PROSATIiURS ET POETES DU XV1« SIÈCLE.

ne restant plus de tous leurs escripts qu'une carcasse. Et Lorris ^ mesmes, et Clopinel 2, feussent aussi au tombeau, si Marot ne les en eust garentis par le langaige de nostre temps qu'il leur donna. Quoy doncques? Dirons nous que les langaiges ressemblent aux rivières, lesquelles demeurans tousjours en essence, toutesfois il y a un continuel changement des ondes : aussi nos langues vulgaires demeurans en leur général, il y ayt changement continu de paroles particulières, qui ne reviennent plus en usage ? Je vous diray ce que j'en pense. Je croy que l'abondance des bons Aucteurs, qui se trouvent en un siècle, authorise la langue de leur temps par dessus les aultres : on a recours à leurs conceptions originaires, qu'il faut puiser d'eulx. Le vulgaire de Rome feuten sa perfection soubs Ciceron, César, Salluste et Virgile ; le Toscan, soubs Pétrarque et Boccace. Et combien que le temps apportast changement à ces deux langues, toutesfois leur perfection a esté tousjours rapportée au temps de ces grands maistres.

Commencement des troubles religieux en France.

M. de Guise, aprez avoir receu les lettres du Roy de Navarre, a rebroussé son chemin en cour ; et à son retour, passant par la ville de Vassy, les siens, pretendans avoir receu quelque injure par les aultres, ont faict passer plusieurs au fil de l'espée, lors qu'ils vaquoyent à Texercice de leur religion 'K Beze en a voulu faire instance : mais silence luy a esté imposé par le Roy de Navarre. Quelques jours aprez, M. de Guise est arrivé dans Paris, costoyé des Conestable et Mareschal de Sainct-André, avec une grande trouppe de gens d'armes. Il a esté receu magniflcquement et avec un grand appareil par les Parisiens ; le prevost des marchands et les eschevins sont allez au devant de luy pour luy bienveigner *. Ce mesme jour le Prince de Gondé, qui estoit en la ville, est allé au presche avec grande compaignie, en une maison des fauxbourgs Sainct-Jacques que l'on appelle Jérusalem; deux jours aprez est arrivé le Roy de Navarre, et le lendemain,

1 Guillaume de Lorris, né à Lorris-sur-Loire, mort vers 1240, est le premier auteur du /{o;««?2 f/ff /« fio.fp, continué quarante ans plus tard par Jean de Meung.

2 Jean de Meung, dit Clopitiel (1260-1329), naquit à Meung, dans l'Orléanais. Il reprit et continua le Roman de la Rose.

' Ce massacre de Vassy fut l'occasion des guerres de religion {l" mars 15G2). 4 Lui faire la bienvenue, lui faire un accueil bienveillant, le saluer affectueusement.

PASQUIEH. 229

jour de Pasques fleuries, a esté faicte une procession générale, où il estoit : qui a donne quelque asseurance au peuple de veoir restablir les choses en leur ancien estât. Pour cela les ministres ne laissent de prescher. C'est un vray chaos et confusion : toutes sortes de gens, tant de l'un que de l'aultre party, s'assemblent dans la ville, leurs chefs et principaulx capitaines y estans ; les coups de pistolet et de canon nous servent de carillon. Les armes nous ont esté rendues, lesquelles peu auparavant avoient esté portées en l'Hostel de ville, par le commandement du Prince de la Roche sur-Yon.

Quelque peu aprez, il a esté capitulé entre ces seigneurs que le Prince de Condé vuideroit le premier de la ville pour esviter * aux séditions, et que le lendemain de son parlement le Roy de Navarre et ses partisans feroyentle semblable. Le Prince s'est retiré à Meaux, où, aprez avoir faict la cène, il a faict un grand amas de gens : le semblable ont faict l'amiral, les sieurs d'Andelot et la Rochefoucault. Grammont remue toute la Guyenne, et Montgommery la Normandie. Quelques-uns avoient conseillé h la Royne mère de se retirer de Fontainebleau dans la ville d'Orléans, avec le Roy et messieurs ses frères, et Ici se tenir clause et couverte contre tous, jusques à ce qu'ils feussent entrez en quelque bonne reconciliation. Elle n'y a voulu ou ausé entendre, tellement que le Roy de Navarre l'a retrouvée à Fontainebleau ; lequel, adverty que le Prince de Condé estoit passé le lundi de Pasques au rez 2 des murailles de Paris avec quinze cents chevaulx, et s'estoit logé à Sainct-Denis, print resolution de retourner dans Paris, encore que l'opinion de la Royne ne feust telle. Le Prince de Condé prend de là argument et prétexte de son entreprinse, disant que le Roy estant détenu prisonnier par les aultres, il a chargé les armes pour le délivrer de ceste captivité. S'il m'estoit permis de juger des coups, je vous dirois que c'est le commencement d'une tragédie qui se jouera au milieu de nous à nos despens ; et Dieu vueille qu'il n'y aille que de nos bourses! Mais tout ainsi que tous les spectateurs cognoissentaysécment les bien ou mal séances '^ de ceulx qui jouent ; aussi si j'ausois bonnement juger des coups, entre vous et moy je dirois volontiers que monsieur le Prince a faict ici plusieurs faultes : je ne vous diray point d'avoir changé de religion, et moins encore d'avoir

1 Neutre, comme parer à.

2 Au pied ; le rez est la partie rase.

■1 Séance voulait dire convenance, aptitude. Nirot traduit ce mot par : Doeentia, Condecentia^ Habilitas.

prins les armes : ce sont faultes qui sont trop lourdes ; mais puis qu'il luy estoit advenu de franchir le Rubicon, il ne debvoit desemparer i ny la ville de Paris ny la présence de son roy ; car celuy qui demeurera en possession de l'ung ou de l'aultre aura de grands avantages sur son ennemy.

Le premier pas de clerc que feit Pompée, en la guerre civile qu'il eut contre César, feut quand il quitta la ville de Rome pour la laisser à son ennemy. Le Prince recognoist aulcunement qu'il s'est en cecy mesprins, et pour y donner ordre a surprins la ville d'Orléans, dans laquelle il pourra fort ayseement assembler ses forces : ville vrayement à luy fatale 2, en ce que peu auparavant il s'y estoit presque veu au dessoubs de toutes affaires, et maintenant il y tient rang de souverain. Cela a estonné aulcunement les princes et sieurs catholiques : qui a esté cause que le Roy estant à Meleun ils ont résolu de l'amener dans Paris. Monsieur le Conestable y est arrivé le premier en basse noise ^, et le lendemain de son arrivée, qui a esté le 4 d'avril 1362, il a faict faire monstre aux citoyens avec une bien grande joye et allégresse de tous : dulce bellum inexpertis. Ce mesme jour il a faict brusler tous les bancs, sièges et chaires de Popincourt et .Jérusalem : en ce tumulte, la maison de Popincourt mesme a esté bruslée; et dès lors ont cessé les presches des huguenots dans la ville de Paris. Le tout, non sans grandement affliger ceulx de la religion, l'espace de quatre ou cinq jours : pendant lesquels le Roy est entré dans Paris, sans forme d'entrée royale, parce que les affaires présentes ne le portoient pas. On ne parle plus que de guerre : chacun fourbit son harnois. Monsieur le Chancelier s'en contriste : tous les aultres y prennent plaisir. Quand il en a voulu parler, monsieur le Conestable luy a dict que ce n'estoit à gens de robbe longue d'opiner sur le faict de la guerre ; mais il luy a respondu que combien que telles gens ne sceussent conduire les armes, si ne laissoient ils de cognoistre quand il en falloit user : response qui ne me semble pas moins vraye que hardie ; car il n'y a rien tant à craindre en une republique qu'une guerre civile, ny entre les guerres civiles que celle qui se faict sous le voile de la religion, mesmement pendant qu'un roy, pour son bas aage, n'a puissance de commander absolument.

{Lettres, IV, 15. A M. de Fonssomme.)

1 Quitter. — ^ Prédestinée; c'est un latinisme. De fatum, destin.

3 Tacitement, sans bruit. Noise signifie querelle et, par extension, bruit. «Ils ouyrent la noise et le cri des chevaulx, strepitiayi et liinnitum equorurn. » (NrcoT.) De noxia, méfait, délit.

CAYET ( Pierre- Victor-Palma)

Palma Cayet naquit, en IS25, àMontrichard, enTouraine.il embrassa de bonne heure la réforme et fut pasteur en Poitou ; mais il revint au catholicisme en 1395 et fut ordonné prêtre en 1600, après avoir été nommé professeur d'hébreu au collège de Navarre. Il mourut le 10 mars 1610, avec la réputation d'alchimiste et de nécromancien, comme le docteur Faust, dont il traduisit la Prodigieuse et lamentable Histoire en 1603. Son talent d'historien valut mieux que| son caractère privé , et Henri IV en fit son chronologue en titre. Dans celte situation officielle, Cayet put rassembler de nombreux documents qu'il sut mettre en œuvre par son ardeur au travail. Pierre l'Estoile cite sans relâche les deux chronologies qu'il a composées : 1° une Chronologie novenaire, contenant V histoire de la guerre sous le règne de Henri IV, et les choses les plies mémorables advenues par tout le monde depuis le commencement de son règne, l'an ioS,9, jusques à la paix faicte à Vervins en 1598, pubhée en 1608 (Paris, Richer, 3 vol. in-8°); 2° une Chronologie septénaire, contenant l'histoire de la paix entre les rois de France et d'Espaigne, et les choses les plus mémorables advenues depuis la paix faicte à Vervins, le 2 mai 1 598, jusques à la fin de l'année 1 604, publiée en 1603 (Paris, 1 vol. in-8°). La Chronologie septénaire, la première en date, est la dernière en mérite. Il ne faut donc examiner que la Chronologie novenaire, divisée en autant de livres qu'elle embrasse d'années : elle est précédée d'une introduction qui présente l'histoire de la Ligue de son origine (1376) à la révolte générale contre Henri III, après l'assassinat des Guise (1388). L'idée de l'auteur est de prouver comment Henri IV triompha de la guerre civile et de la guerre étrangère, des ligueurs et des Espagnols ; mais il veut trop étaler son érudition dans les détails et oublie de remonter aux causes de la lutte même, aux intrigues de la cour, aux passions de la noblesse, aux mouvements du peuple. Il analyse et résume les relations partielles des contemporains, il transcrit ou donne par extraits les édils, déclarations, manifestes, arrêts et instruclions des deux partis. Ces pièces rares ou disparues font la valeur et l'authenticité de l'ouvrage. Mais le style est empreint de la gravité et de l'ennui administratifs; et si l'historien doit le consulter, les rares et déUcats amateurs de la Renaissance peuvent ne pas le lire. Ces deux chronologies sont le Moniteur officiel de l'époque et ont inspiré le recueil périodique du Mercure francois, où Jean Richer continue Palma Cayet (1611). L'ancêtre des journalistes français est Cayet sous Henri IV, et non Renaudot sous Louis XllI.

La Journée des Barricades.

Bientost le Roy feut adverly que le duc de Guyse n'estoit venu qu'avec huict gentils-hommes, mais que l'Archevesque de Lyon, son confident, et tous les principaulx capitaines de la Ligue estoient venuz soubs ombre d'avoir quelques affaires à Paris, et s'estoient logez par tous les quartiers de la ville. La hardiesse du duc de Guyse, qui y estoit aussi venu contre son commandement et luy avoit esté descouverte, le rend souspeçonneux ; il se resoult doncques de faire sortir tous les gentils-hommes de la Ligue qui estoientvenuz de nouveau à Paris, et de se rendre le plus fortpour chaslier quelques factieux des Seize : mais voicy ce qu'il adveint.

Le 12 may, à la poincte du jour, le Roy faict entrer par la porte Sainct-Honoré le régiment de ses gardes françoises et celuydes Suisses. Les Suisses feurent placez au cimetière Saincl-Innocent, à la place de Grève et au marché Neuf; les gardes françoises se rangèrent sur le Petit Pont, sur le pont Sainct-Michel et sur le pont Nostre-Damo.

Le prevost des marchands et les eschevius de la ville estoient advertis de l'intention du Roy; il avoit envoyé mesme à M. de Guyse luy dire qu'il luy envoyast le nombre de ses gens ; mais les Seize, qui estoient en perpétuelle deffiance, se doubterent bien que l'on en vouloit à eulx.

Les gen= de guerre du Roy ne commenceoienL que d'entrer dans la rue Sainci-Honoré, que Crucé, procureur du Chastelet, Tun des Seize et l'aucteur de leur première esmeute, appelée du depuis l'Esmeute de Crucé, en receut l'advis ; et sur les quatre heures et demye du matin, il faict sortir trois garsons de sa maison, sans manteaux, lesquels allèrent par toute l'Université, crians : « Alarme ! alarme !» Les bourgeois qui n'estoient de la faction des Seize leur demandoieut que c'estoit : « C'est Chastillon, respondoient ils,, avec ses huguenots, qui est dans le faux-bourg Sainct-Germain ; » et sans s'arrester continuoient leur cry alarme ! alarme ! Tous ceulx de ceste faction sortireut incontiuent avec leurs armes; chascun se rend au corps de garde de sou quartier, et (comme rapporte le livre du Ma7'aut et du Malheustre) suyvantla resolution qu'ils avoientprinse entre eulx plus d'un an devant, ils se barricadèrent par toute l'Université et jusques contre le Petit Chastelet; et comme les sentinelles du costé delà rue se posoient par les gardes du Roy. Crucé mit des mousquetaires de l'aullre. Aussitostque quelques uns des Seize

PAI,MA CAYKT. 233

qui demeuroient en la rué Neufve veirent que les Suisses se mettoient dedans le marché Neuf, ils feirent tendre la chaisne de la rue Neufve Nostre-Dame, la font border de muids, et tous ceulx de leur faclion, dont il y en avoit nombre en ces quartiers-là, bordèrent incontinent ceslc barricade de mousquets, et monstrerent avec leur contenance aux Suisses qu'ils les feroientbientost retirer de devant eulx.

Les mareschaulx de Bironet d'Aumont, et plusieurs chevaliers des ordres du Roy arrivèrent lors, qui, veoyans que le peuple lermoit ses bouticques et couroit aux armes, leur commandoient de ne le pas faire, monstroient leurs ordres au peuple, disoient leurs qualitez, leur asseuroient sur leurs vies qu'aulcun tort ne leur seroitfaict, qu'ils avoient charge du Roy de les en asseurer; mais les gentils-hommes et capitaines du party du duc de Guyse, qui se trouvèrent incontinent départis et qui estoient logez par toutes les dizaines avec les plus remuans des Seize, disoient au peuple : « Ne croyez pas ces politiques, ils vous pipent ; ces gens-d'armes et ces Suisses ne sont entrez pour aultre effect que pour les mettre en garnison en vos maisons, pour vous rendre misérables, piller vos biens, et en contenter les mignons. » La Cité et toute l'Université feut toute barricadée sur les neuf heures, la ville ne le feut que sur le midy, et feurent continuées les barricades si vifvement, que les sentinelles feurent mises à trente pas du Louvre.

Crucé, qui conduisoit ceulx de TUniversitc, estoit des plus ardens ; des paroles il veint aux effects ; les siens font retirer les gardes du Roy, et se saisissent du Petit Chastelet. En mesme temps que le Roy est adverly de ce tumulte, il commande que l'on face doncques retirer ses gardes ; il n'estoit plus temps de le dire, car, sur l'occasion d'un coup qui feut tiré, ceux qui estoient dans la rue Neufve et du Petit (hastelet sortent, tirent sur les Suisses qui estoient au marché Neuf, qui ne se dépendirent point; il en fut tué quelque vingtaine, et vingt et cinq ou trente de blessez,

M. de Brissac, qui avoit charge du duc de Guyse de commander au quartier de l'Université, veoyant qu'ils crioient : Bonne France! bon catholique! 'àulcuns d'eulx monstrans leurs chapelets, feit cesser la tuerie, et les feit tous retirer dans la boucherie du marché Neuf. En mesme temps les gardes du Roy qui estoient sur les ponts feurent cliargez et renversez, aulcuns desarmez et contraincts de s'enfermer dans quelques maisons; mais sur le commandement de M. de Guyse, le sieur de Brissac feit sortir

et conduire les Suisses du marché Neuf où ils estoient enfermez, jusques au Louvre ; le capitaine Sainct-Paul , qui commandoit au quartier de la Cité, feit en mesme temps retirer les gardes du Roy, les armes bas et le bonnet au poing. Les Suisses qui estoient aux aultres places feirent de mesme. Cependant les Seize se saisissent de l'Hostel de ville, de la porte Sainct-Antoine et de toutes les places publicques de la ville, bref ils ont tous les mains à la besongne. Le lendemain on conseille au Roy de faire retirer tous les gens de guerre qu'il avoit, et que le peuple s'appaiseroit : il les faict sortir.

Mais nonobstant cela il est adverty que les Seize ne se contentent, qu'ils veulent passer plus oullre, qu'ils ne veulent demeurer en si beau chemin, que tout s'arme de nouveau, qu'ils veulent avoir le Louvre et sa personne, que l'on assembloit mesme dans le cloistre Sainct-Severin les jeunes escholiers, prestres et moynes, qui avoient tous les bords de leurs chapeaux retroussez, et sur le troussis chascun une croix blanche, armez d'espée et de poignard, et que l'on descendoit mesme quantité de faisseaux de picques d'un logis au carrefour Sainct-Severin, lesquelles on leur debvoit bailler pour venir droict au Louvre.

Messieurs du Conseil remonstrerent lors au Roy quelques exemples de la furie des peuples, lesquels il vault mieulx esviter qu'attendre ; le conseillèrent de se retirer de Paris, et fondèrent leur jugement sur quatre advis qui arrivèrent coup sur coup d'une resolution prise à l'hostel de Guyse de se saisir et du Roy et du Louvre.

La Royne mère conteste contre eulx, et leur dict : «Hier, je ne congneus point aux paroles de M. de Guyse qu'il eust d'autre envie que de se renger à la raison ; j'y retourneray présentement le veoir, et m'asseui-e que je lui feray appaiser ce trouble. » Elle se trompa, car estant retournée vers luy, l'ayant prié d'appaiser ceste esmotion, et qu'il pouvoit s'asseurer sur sa foy de venir trouver le Roy, duquel elle luy feroit avoir tout le contentement qu'il en pouvoit espérer, il luy respondit fort froidement qu'il n'estoit point cause de l'esmotion du peuple, qu'il ne l'avoit assisté que pour la nécessité où il s'estoit trouvé, et que ses amis ne le conseilloient pour le présent d'aller au Louvre, foible et en pourpoint, à la mercy de ses ennemis. La Royne mère congneut lors que les advis que le Roy avoit receus approchoient de la vérité. M. Pinart, secrétaire d'Estat, estoit avec elle; elle le feit tout soubdain retourner en diligence vers Sa Majesté, pour l'advertir qu'elle avoit recongneu qu'il y avoit quelque dessein extraordinaire contre luy.

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