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Rabelais est un grand artiste, et sans lui faire injure, on peut dire que toute sa philosopliie vaut au fond par son art. Et d'abord, il a en matière d'invention la souveraine indifférence des maîtres en tous les genres : il n'a pas souci de créer sa matière. Il prend partout et do toutes mains. Les vieux Romans, Geoll'roy Tory, le Pogge, Caclius Calcagninus, Merlin Coccaie, le juriste Tiraqueau, le sermonnaire Raulin ', à qui ne doit-il pas? Il est aussi délibéré << plagiaire » que Molière, avec une fortune pareille. Car il inve^nte en semblant prendre. C'est qu'il traite les livres comme la nature : il met sa forme à tout ce qu'il en tire. Souvenirs ou expériences, il fait tout servir à exprimer tous les aspects de la vie.
Jamais réalisme plus pur, plus puissant, plus triomphant ne s'est vu. Non pas ce méticuleux réalisme, cette petite doctrine d'art qui prencl les mesures de toutes choses, et croirait tout perdu si elle avait allongé ou raccourci d'une ligne les dimensions des choses. Non pas ce naturalisme rogue qui se fait l'exécuteur d'une métaphysique négative, et emprisonne l'art dans la conception et
1 . G. Tory, le Champ fleury (1529) : source de l'écolier Limousin. Le Popffe, Faci'ties : l'anneau do Hans Carvel. Merlin Coccaie, Macaronéfs : Diiuleimul el ses moutons. Ca-lius CaicaRninus, Gigantes : l'hysis el Auliphysic. Tiraqueau, De Icgi/ms con- 7wbialibus, Raulin. île VUiititate : Comment Panurge se conseille à Panlapruel. Chroniques Garyanliiiues. Galicn resloré, etc. On pourrait «jouter Budé, Erasme, l'Arétin, B. Casligliaoe, Agrippa et nombre d'autres. Cl. Alénayiana, t. I, 83, el les commentaires de Le Uui-.bat et de Marly-Laveaux.
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le vocabulaire inalérialistes. Non, mais Rabelais a conscience de la force infinie de la nature : telle qu'il la saisit en lui, puissante, active, vouîïmte. terre il la sent partout; à quoi bon chiffres el mesures? il suffit qu'il crée des formes d'intenses volontés, qu'on les sente se déployer selon leur loi intime : si elles n'ont pas existé, , si elles n'existent pas actuellement en tel degré et proportion, qui oserait dire qu'elles ne seront pas? Il n'importe que Panurge ou Frère Jean ne soient, ni n'aient été ni ne doivent être hors du livre qui leur donne vie, si ce qui les fait être est ce qui fait que je suis, et si, n'étant identiques à aucun honirae, je les sens aussi possibles, eux qui ne sont pas, que moi qui suis et me sens être. Et quel bonhomme de cinq pieds et demi, dans nos romans et nos drames, est plus réel que ces géants? quel paysan « vrai » est plus « comme dans la vie » que « le vieil bonhomme Grandgousier, qui après souper se chauffe à un beau clair et grand feu, et, attendant grillerdes châtaignes, écrit au foyer avec un bâton brûlé d'un bout, dont on écharbotte le feu, faisant à sa femme et famille de beaux contes du temps jadis »?
Sj attaché à reproduire le mouvement, l'effort de la vie dan*-i'infinie divergence de ses directions, Rabelais se moque bien de nos systèmes. Spiritualiste? matérialiste? que lui importe? Ame, corps, esprit, matière, il y a là des mots, qui sont des moyens d'art, des procédés de transcription. Quelle que soit la cause interne, la nature essentielle, tous ces mots expriment des faits, et le vulgaire les comprend : Rabelais donc en use sans crainte, largement, n'ayant souci que de tout voir et de tout dire, allant avec toutes les images du langage à toutes les apparences de la vie
Mais ici il faut bien s'entendre : il n'est encore ni panthéiste ni symboliste ni relativiste ni rien de tel. Il croit au réel, à la substance «ous les formes, à la solidité de l'individu, à l'unité du moi. La nature n'est pas pour lui l'inaccessible unité qui se joue à s'exprimer dans l'écoulement éternel de la trompeuse multiplicité. Ses figures, nettement arrêtées en leurs contours, ont un vigoureux relief : il a une manière de peindre, grasse et comme substantielle; ce ne sont pas les touches d'un homme qui croirait peindre les fluides apparences de l'universelle illusion. Comme il croit au moi, il a foi à la vie : elle vaut par ce qu'elle est. Il n'a pas de doute sur son but non plus que sur son prix : le but, c'est l'exercice des fonctions, la satisfaction des besoins, partant l'action, et le bonheur par l'action. L'action est la mesure de la vie.
Donc, peignant la vie, il peindra l'action, et les objets l'intéresseront à proportion qu'il y trouvera plus d'effort, plus de <c vouloir être », plus d'action. Pour toutes ces raisons, il ne sera pas descriptif, il ne cueillera point dans la nature des impressions, il
2fiO DISTINCTION DES PHINCIPAUX COURANTS.
ne se fera pnint avoc les rhosos des états d'Ame. Il i)'aura point d»^ subjectivité sentimentale et mélancoliijiie : il sora joyeusf^int'iil objtM'tif, tout au bonheur de voir devant lui tant d'êtres ipii m* sont pas lui, ni en lui, ni pour lui, mais qui, comme lui, veulent vivre, aspirent à compléter, élarf^ir, épanouir leurs intimes puissances. Il les posera nellement, vif^oureusement; il les suivra avec amour, d'un rire éclatant et sen-iu, dans le tumultueux jaillissement de leurs énergies naturelles.
Rabelais a son eslhélique, plus voisine assurément de Rubans et de Jordaens que de Léonard et de Raphaël. Il n'a pas le sens de l'art, si Ton entend par là l'adoration des formes harmonieuses et (ines : la ^'ràce souveraine de l'être équilibré dans sa perfection la calme aisance dont il se possède en jouissant de soi, ne semblent pas lavoir touché. On a pu dire (in'ayant fait trois ou quatre sf^jonrs en Italie, il n'en a pas rapporté le souvenir d'une statue, ni d'un tableau. Et je le croirais : il a regardé la vie en mouvement, en travail. Plutôt qu'à la beauté, il s'intéresse à l'énergie : et l'effort, la lutte ne sont pas à ses yeux imperfection et souffrance; iNI n'y a de joie que là, parce que là seulement il y a vie. De là sa gaieté copieuse, sa bouffonnerie indulgente à l'égard des actes naturels, et de là le pittoresque dramatique <le son onivre. D'un bout à l'autre de ses quatre livres, ce ne sont que vigoureux portraits ou rapides croquis. Ou plutôt écartons les mots qui immobilisent l'être, fût-ce pour un moment : d'un bout à l'autre de ses quatre livres, grouillent des formes vivantes, agissantes, gesticulantes, parlantes, chacune selon l'impulsion do son appétit intérieur : les unes fugitives, à peine entrevues dans la cohue qui les presse, d'autres dominantes et débordantes à qui ni la durée ni l'espacenesont mesurés : toutes aussi sérieusement, profondément, objectivement vivantes et individuelles et qui ne sauraient s'effacer ni se confondre, Janotus de Bragmardo, Rridoye, Dindenaut, ou bien Pantagruel, Frère Jean des Entommeures, Panurge. Leurs noms suffisent à les caractériser.
Rabelais varie ses procédés d'art à l'inllni : non pas seulement selon le modèle que lui fournit la nature, mais selon son intention d'artiste, et l'effet à obtenir. Car je veux bien qu'il n'ait pas de goût (et il ne pouvait en avoir sans se démentir lui-même), du moins il a conscience et réflexion, et son sujet ne l'entraîne pas : il le règle comme il veut. Qu'on suive Pantagruel dans son tour de France : on verra comment Rabelais fait ressortir les choses d'un trait bref, avec quelle vigueur il enlève en trois mots une esquisse : au contraire, dans les amples scènes du roman, dans les discours étab's et les larges dialo^'ues, dans la iiarangue de Janotus, dans les propos des buveurs, dans le maielié de Panurge «t I)indeir'»t,
dans la défouse du clos de l'abbaye on dans celle étourdissante tempête, on sera confondu de la patience et de la verve tout a la t'ois avec lesquelles Rabelais suit le dessin de la réalité dans ses plus légers accidents et ses plus baroques caprices. Ici il élimine à peu près tout de la nature, là il ne supprime rien de la vie : et partout il donne la sensation de toute la nature et de toute la vie. • On concevra facilement quel instrument il lui a fallu pour écrire une pareille œuvre, et l'on se demandera comment la langue de Marot a pu suffire à une si prodigieuse tâche. Mai s Rabelais n'a pas été plus exclusif en fait de langue que systématique en philosophie : placé au croisement du moyen âge et de l'antiquité, il a usé des facilités de son temps : s'il se moquait après Geoflfrov Tory des écoliers limousins qui déambulent les compites d>' furhe que Von vocite Lutèce, il a usé copieusement, hardiment du latinisme dans les mots, dans la syntaxe, dans la structure des phrases : il a été savoureusement archaïque, utilisant la saine et grasse langue de Villon et de Coquillart : il a été enlin Tourangeau, Poitevin, Lyonnais au besoin et Picard, appelant tous patois et tous dialectes à servir sa pensée. Ce n était pas trop pour rendre une telle abondance et diversité d'invention, et la sagesse antique devait mêler son vocabulaire à celui de la jovialité gauloise, pour que toute la vie intellectuelle et toute la vie animale pussent se refléter dans la même œuvre.
Il est aisé de voir maintenant l'importance de Rabelais dans notre littérature. Comme penseur, il fonde ce qui avait déjà paru avec Jean de Meung, et qui ne pouvait recevoir toute sa force et tout son sens que de l'humanisme seul : il fonde le culte antichrélien de la nature, de l'humanité raisonnable et non corrompue. Comme artiste, il résume et dépasse de bien loin ces essais que j'ai déjà signalés, ces timides esquisses de la vie morale, des formes et du jeu des âmes. Avec une prodigieuse puissance, il nous donne les âmes et les corps, les actes avec les puissances : et, mieux que la farce, il prépare l'éclosion de la comédie de Molière. Enfin, par son impartiale représentation de la vie, dont nulle étroitesse de doctrine, nul scrupule de goût, nul jiarti pris d'art ne l'empêche de tixer tous les multiples et inégaux aspects, il est et demeure la source de tout réalisme, plus large à lui seul que tous les courants qui se separèrêïïr après lui.
CIlAl>iTHK II
i. Caractère de l'homme. L'Inslitulion chrétienne : rapport de la Réforme cl de la Benaissance. Défense de la morale contre les catholiques et contre les libertins. Calvin psychologue et moraliste. — 2. Importance littéraire de l'Imiitution. Style et éloquence de Calvin. I.a prédication protestante.