CALVIN ET L' « INSTITUTION CHRÉTIENNE
L'humanisme avec Rabelais se fait scientifique et positiviste, avec Calvin, moral et piétisle. En l'ace du robuste Tourangeau, Tàpre Picard, disputeur et irritable : un esprit sec, fort, précis, raideinent rectiiigne, un tempérament froid, de ceux où bouillonnent en dedans les terribles colères. Quand vous avez regardé cette bonne et ouverte face d'honnête savant que porte Habelais, passez à Calvin : ce profil fin et dur, ces lèvres minces, celle jolie main effilée et nerveuse, qui se lève impérieusement [lour enfoncer un argument, vous donnent la sensation de l'homme. Calvin ' doit sans doute à sa ville natale, a. sa propre famille les
1. Biographie. Né à Noyon eu 1509, Jean Cauvin, (ils du procureur fiscal de l'évcque, fut pourvu d'abord de deux bénéfices. 11 étudia la théologie, puis le droit à Orléans avec Pierre de l'Éloile, à Bourges avec Alcial, le grec à Bourges aussi avec Wolmar. Il débuta par un commentaire latin du de ClemenlUi de Sénèque. Après le discours de Nicolas Cop, obligé de fuir de Paris, il se réfugia, dil-on, à Angouléme. En IM'i, il fut quelques mois em|)risonné à Moyon. En 1535. après les premières rigueurs, il va à Bàle, où il étudie l'hébreu avec W. Capitu. Il fil la Préface de la Bible d'Olivetan. Fin mars 1536, on achève d'imprimer son Institutio chrisliaiix rrligionis, précédée de la fameuse lettre ad Franciscum regem, qui eal datée du "23 août 1535. En 1536, il va à Fcrrare, près de la duchesse Renée de France, revient secrètement en France, puis passe par Genève, où Farel le retient. En 1538, chassé de Genève, il s'établit à Strasbourg, où il se marie. On le rappelle, i-t il ne quitte plus Genève, dont il (ail vraigaenl le centre religieux de la Kéforme frau^'aise. Il meurt en 1564;
premiers germes de son indépendance religieuse; il semble qu'Olivetan surtout l'ait détaché de cette Église catholique, qui lui portait dès la première jeunesse ses dignités et ses revenus. Mais Jusqu'en 1533, l'humaniste domine en lui : élève d'Alciat et de NVolmar, juriste, latiniste, helléniste, commentateur de Séncque, il ne révèle sa vocation que par l'hérétique discours qu'il lit pour Nicolas Cop, recteur de l'Université parisienne, et qui les mit tous les deux en péril. L'année 1;)3.^, ici encore, fut décisive. Elle jeta Calvin hors du royaume, où la reine de Navarre ne pouvait plus le protéger. Mais surtout elle l'obligea, une fois retiré à Bàle, à mettre par écrit la confession de sa nouvelle foi, arrêtée dans cet esprit avide de clarté : il rédigea en latin Vhistitidion chrétienne. Comme la royauté mettait sa justice au service du dogmatisme catholique, et par politique dénonçait les victimes comme des factieux à ses alliés protestants, Calvin se crut obligé de protester dans la fameuse lettre à François I°^ En 1541, lettre et livre furent donnés en français par l'auteur, pour Tédiflcation du simple populaire : cette traduction est un des chefs-d'œuvre du xvi'' siècle. Elle y fait époque.
On voit aisément dans l'Institution ' et dans toute la suite de
i-e fut un homme de vie pure, de grand esprit, d'une sincérité absolue, qui, s'unissant à sa logique, le fit dur. Je ne crois pas qu'il y ail eu chez lui d'amour-propre, ni d'ambition, au delà de ce qu'en relienneiil tous les actes humains, jusque dans le plus entier dévouement à l'idée. 11 fil mourir Servet, Gruel : il persécuta Caslellion. Pour être juste, il faut se souvenir du temps où vivait Calvin. Si on lui dénie l'excuse qu'on accorde au zèle des catholiques, et qu'on estime lu cruauté d'un Réformateur plus condamnable comme démentant ses principes, on devra considérer que Calvin n'est pas venu apporter la liberté, mais la vérité. 11 haïssait la tolérance comme les catholiques. Dans tous les partis, quelques âmes e.xcellenles furent seules assez larpes pour unir la foi avec la tolérance : Marguerite de Navarre chez les catholiques, chez les protestants Caslellion à qui cette idée a inspiré quelques élans de charité éloquente (cf. F. Buisson, Sébastien Caslellion, Hachette, 1892). Éditions : Christianx reliqionis Institulio, Bàle, 1535; Strasbourg, 1539; Genève,
1559. L'/nstitution de la religion chrestienne (Genève,?), 1551 ; Genève, Jean Crespin,
1560. Opéra omnia, 11 vol. in-folio, Amsterdam, 1667. Opéra qux siipersunt omnia (dans le Corpus Reformatorum de G. Baum, E. Cunitz, E. Reuss), Brunswigœ, W vol., 1863 et suiv. (t. I-ll, textes de VInst. latine, t. IIMV, Trad. françaises). L'Inst., Paris, 1859 ; Genève, 1887. Lettres, p. p. J. Bonnet, Paris, 1854, 2 vol. in-8. L'excuse du noble seigneur Jacques de Bourgogne. Lemerre, 1890, in-16.
A consulter : Bayle, art. Calvin. F. Bungener, Calvin, sa vie, son oeuore fit ses écrits, 2' édit., 1863. A.-J. Baumgartner, Calvin hébraisant et interprète de l'Ancien Testament, in-8, Paris, 1889. A. Watier, Calvin prédicateur, Genève, 1889. Thèses de la Faculté de théologie de Montauban (MM. Bez, Damagnez, A. et P. Martin, E. Sayn). A. Lefranc, la .Jeunesse de Calvin, Paris, 1888. A. Sayous, Études littéraires sur les écrivains français de la Réformation. Henan, Études d'histoire religieuse, Faguet, XVI' Siècle. E. Doumergue, Vie de Calvin, 3 vol. in-4, 1899 et suiv.
1. Tout ce que je dis de V Institution française se rapporte à la version de 1541 donnée par fragments au l. 111 des Œuvres de Calvin dans le Corpus Réf., non à celle de 1560, reproduite seule par les éditions de Paris et de Genève. Calvin est bien
l'œuvre de Calvin, comment celle réforme française qui semble s'opposer à la Renaissance, qui du moins la contient, en s<trt cejx'ndanl, ol en esl lo produit. Le livre latin est admirable de correction rlassicpic cl d'éner;;ie personnelle : c'est le chtitjl'œuvre d'un prand^-Uiiiiixiiiiste. cl l'on sait qiio Calvin n'<''tail pa^^ même dénuc déi udition hébraïque. Mais surtout la méthode de Vlustilution est l'exprossion même de l'esprit de ja Renaissance, eu tant qu'il se caractérise par la''déi'mi.-oçp£^j^T homme êTpar le cullejx rualii/ifilé.
La théologie de Calvin repoussant le lourd appareil de la scolastique ]>reud, pour la première foi;.', une base d'argunienlalion dans la nature, dans les faits, dans l'expérience enfin : elle étudie riionime, elle lui applique le dogme, elle tire de son état, de SCS besoins la démonstration de la religion, qui rend compte de cet étal, et répond à ces besoins. Ici C-alvin n'a personne devant lui; il a ouvert la voie le premier, et ce qu'il y a de solide et pérélrante psychologie dans la théologie de Pascal et de Bossuet, c'est lui qui le premier a enseigné à l'y mettre.
En second lieu, à cette recherche de la nature humaine, il unit l'étude de l'Écriture : elle est le texte qu'il lit, explique, commente, rejetant toutes les som?nes et toutes les gloaes dont on l'a obscurci, surchargé, étouffé. Il fait reparaître Mo'ise et saint Paul, comme d'autres au même temps ressaisissent HomèreoiPTîte-Live par delà les abrégés et les romans. 11 traite son texte en philologue ou en historien. H ne doute pas de la réalité des faits {)orlés dans lÉcriture, non plus qu'avant le xviii'^ siècle on ne doutera de la réalité des fails racontés par Tite-Live : l'exégèse de Calvin représente exaclemenl la même époque de la critique que les raisonnements de Machiavel, de Bossuet, et même de Montesquieu sur Tite-Live. On va au pur texte antique, comme au roc solide, inébranlable sur lequel on peut fonder. Par cette méthode, Calvin inaugure la controverse et l'apologétique modernes : et ainsi il y a quelque chose de lui dans les Pensées et dans le Discours siir
l'auteur de la version de 1560 ; mais vingt ans de prédieation improvisée ont donné à son style une fluidité molle et prolixe qui est bien inférieure à la rudesse de la traduction de 15-41. C'est la traduction de 15-11 qui fait époque, et non cuUo quicst donnée après les traductions d'Aniyot, après tant d'écrits de Calvin lui-même, de Viret, d'Henri Estienni! et d'autres réformateurs. Sur cotte question, cf. (j. Lanson, Revue Uist., jiinv.-fcvr. 1894.
1.11 y a avant Calvin, en latin, les Loci theoloijici de MélanrIilhoD, encore abstraits et proliistique^i, le Comineularins de vrra et failli religioim de Zwiugle. la Sommaire liriefve ileclaraliun d'aucuns lieux fort wcessaires à un c/in'tien do Karel : ces trois ouvrages laissent entière l'originalité de Calvin qui garde le mérite d'avoir omployô une méthode ralionndlo et morale. De même lot» traductions des divers écrits de Luther faites depuis ir>25 ue s.'ior;iii>nt dlurinuer l'orlKmalité ni l'importance de la Iraductina de V InUiliil'nn.
JEAN CALVIN. 26b
l'Histoire Universelle et dans la Poliliqiie tirée de V Écriture sainte.
Mais si l'Institution sort de riiumanisme^cHe opère dcfinitivcnienl la séparation des deux courants qui jusque-là s'étaient confondus, et se confondaient encore dans les deux premiers livres de Rabelais. Elle^oppose fortement la Réforme aux libertins. Le point de contact entre eux n'est pas difficile à voir : c'est la commune protestation, au nom de Dieu et de la raison qui le connaît, contre l'ascétisme catholique. « ...Celui grand bon piteux Dieu, écrivait Rabelais, lequel ne créa onques le Garesme : oui bien les salades, harengs, merlans, carpes, brochets, dars, umbrines, ablettes, rippes, etc. Item les bons vins. » Et Calvin aussi ne veut pas des jeûnes, célibat monacal, et autres contraintes de la règle catholique : pour lui, comme pour Rabelais, touc cela, c'est Antiphysie. Dieu a créé les instincts et les fonctions pour l'usage : c'est égal abus de faire ce qu'il rt^f^^nd, fît de défendxe-cc-qulLLBermet, de pervertir et d'abolir ses dons. Mais Calvin se différencie aussitôt. Et il se différencie par le sens moral. Rabelais absout la nature par la vie. Calvin la condamme par le mal. Pessimiste, parce que ce qu'il veut ne se retrouve guère dans ce qu'il voit, la foi lui rend compte de la corruption humaine et du remède : elle est lumière et règle.
En même temps, Calvin prend position contre le catholicisme : il en dissèque le dogme, il en ruin^lea^ pratiques et la discipline, il en combat surtout la docîrînë'de la pénitence. 11 établit la justification par la foi seule, avec le serf-arbitre et la prédestination.
Contre les libertins et contre les catholiques, c'est la même cause que Calvin défend : celle de la morale. Et par là sa réforme est bien française : le principe et la fin en sont la pratique, l'ordonnance de la vie, et non la spéculation, la poursuite de je ne sais quels résultats métaphysiques. Ce qu'il veut, c'est la bonne vie. Aux libertins il dit : l'hom^ne est mauvais ; il faut réprimer la nature, et non s'y abandonner. Aux catholiques : ne comptez pas sur les indulgences, ne comptez pas sur les pratiques et les œuvres, ne comptez pas sur votre volonté : humiliez-vous, tremblez, croyez. Il peut seqabler qu'il y ait contradiction entre sa théologie et sa morale : n'est-ce pas la liberté qui fonde la bonne vie et rend la vertu possible? Ceux qui liront Calvin verront qu'il a opéré heureusement le passage de son dogme à sa morale. Au reste c'est l'éternelle antinomie : l'exercice de la vertu suppose l'homme iibre, et les doctrines qui marquent le plus haut degré de l'effort moral dans la vie de l'humanité, stoïcisme, calvinisme, jansénisme, sont celles qui théoriquement suppriment la liberté. C'est qu'en somme elles détachent et humilient l'homme : or supprimer la concupiscence, tuer l'amour-propre, toute la vertu e^it là. Le calvi*
26fi DISTINCTION DES PKINCIPAUX COURANTS-
iiismp, bien pris, doit être une doctrine d'humilité : il met toutp l'espérance du chrétien anéanti dans la sincérité de sa foi qui, rattachant à Dieu, l'oblige à vouloir toutes les volontés de Dieu, a aimer le Jouj.' douloureux de son Kvanf,'ile.
Pitur régler la vie, comme pour saisir les rapports de l'homme a Dieu, de la nature à la religion, il a l'allu que Calvin se Tit psychologue et moraliste. H l'a été en effet avec puissance et avec linesse. Depuis Cicérou et Séncque, depuis Épictète et Sénèque on n'avait jamais écrit sur l'homme avec autant d'ampleur et de précision : ce que l'esprit français enrichi par l'éducation classique fera excellemment, la description des traits généraux de l'homme moral, je le trouve dans Calvin, qui se place ainsi aux sources mêmes du génie classique. La théologie mise à part, ce n'est plus seulement avant Pascal, avant Bossuet qu'on le rencontre : mais avant Montaigne, avant les Mondes d'Amyot. Ici encore il ouvre la voie, et non plus à la philosophie religieuse, à toute large et humaine philosophie. Qui voudra s'en convaincre n'aura qi*'à lire les chapitres 15 et 17 du premier livre, et ces admirables chapitres »j à 10 du livre 111, sur la vie de l'homme chrétien '. J'y retrouve, sous l'éminente autorité de l'Ecriture, sans cesse alléguée et impérieusement dressée, j'y retrouve une pensée nourrie et comme engraissée du meilleur de la sagesse antique, et un sens du réel, une riche expérience qui donnent à tout ce savoir une efficacité pénétrante.