MONTAIGNE VU DANS SON LIVRE
Ne nous arrêtons pas plus longtemps aux mots : Montaigne voulait qu'un livre tirât tout son prix des choses. Et c'est bien le cas du sien : le gharmc de son langage, c'est le charme de l'esprit qui l'a écrit. Les Essais, c'est Montaigne, c'est vingt ans de vive et
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robuste pensée, c'est toute une vie intellectuelle ramassée en naturels discours : » livre, disait-il, consubstantiel à son auteur ». Nous le trouvons en elTet la tout entier.
Nous y trouvons d abord toute sa personne |tliysi(pie et morale, naïvement, complaisarument étalée, non point dessinée en pied par de nets contours : la manière de Montai^Mie, c'est, si je puis lUre, le pointillé, un amas de petits traits, qui s'harmonisent à disiance en une forme souple, palpiianT.ê de vie. Nous apprenons ainsi (je vous fais grâce de ses ascendants) qu'il était né à onze mois, fut mis en nourrice au village, apprit le latin avant le français, était éveillé en son enfance au son des instruments, reçut les verges deux fois, joua des comédies latines au collège de Guyenne; qu'il était de taille au-dessus de la moyenne, assez peu porté aux exercices du corps et à tous les jeux qui demandent de l'application |)hysique, qu'il avait la voix hante et forte, un bon estomac, de bonnes dents, dont il perdit une passé cinquante ans, qu'il aimait le poisson, les viandes salées, le rôti peu cuit, le vin rouge ou blanc indilTéremment, et trempé d'eau; qu'il était sujet au mal de mer, et ne pouvait aller ni en voiture, ni en litière sans être malade, mais en revanche faisait de longues traités à cheval, même en [)leine crise de coliques néphrétiques; qu'il ne prenait pas de remèdes, sauf des eaux minérales, et qu'il yi'missait sana brailler, quand la gravelle le tenait.
Nous n'ignorons pas qu'il s'habiiian vo/ontiers tout ae noir ou tout de blanc, qu'il tressaillait aux arquebusades imprévues, qu'il fit une grave chute de cheval, et fut une fois détroussé par des ligueurs, que sa maison ne fut pas mise en état de défense et resta ouverte pendant la guerre civile, qu'il était chevalier de Saint-Michel et bourgeois de Home. Il nous confie aussi qu'il a aimé les caries et les dés en sa jeunesse, qu'il n'a jamais été continent, qu'il n'était né ni pour la paternité ni pour le nuiriage; il nous parle de son mariage, sinon de sa femme, d'où il résulte qu'il s'est marié par raison, pour la famille. Il perdit driix ou (rois enfants au berceau avant la première édition des Essais. II était causeur et gausseur entre amis, i'iiunieur gaie, de langage assez c/l'nmU', point avare, assez détaché de tout par complexion et par ('■Inde, songe-creux, vagabond et voyageur jusqu'en sa vieillesse, point cérémonieux, très franc, sans mémoire, peu entendu aux choses du ménage, très ignorant des choses rusticpies et jusque des mots de la culture, sachant se laisser voler autant qu'il faut par ses gens, se mettant parfois en colère, jamais longtemps, iuyant i)ar-dessus tout les tracas et les engagements. 11 aimait un logis commode et j)ropre, et se plaisait dans sa librairie, entre ses mille volumes, lisant, marchant, rêvant, dictant, seul surtout,
délicieusement seul : femmes, enfants, toutes les fûolieuses servitudes de la vie, étant arrêtés au seuil du sanctuaire.
Est-ce tout? Non sans doute, mais je n'en finirais pas, si je voulais énumérer tout ce que Montaigne nous dit de lui. Il est curieux qu'rtii milieu de celle abondance de souvenirs, sa mémoire ne lui représente jamais qu'il a été conseiller au Parlement, robin : il se pose en homme d'épée, en soldat. Il dit mon page, mes anciHres, le tombeau de mes ancêtres : il ne sait d'où est venu à un de ses ascendants l'idée de ce nom d'Eyquem. Et ainsi il nous oblige à songer que ce nom, de toule aniiquilé jtorté par sa race, il a été le premier à le quitter ; que son père avait sans doute fait les guerres dllalie,^^ puisqu'il Le dit, mais plus sûrement encore avait siégé à la cour des aides de Péiigueu.v; que celte terre de Montaigne, dont il se nomme, cette fortune, dont il jouit, avaient été gagnées par des générations de bons bourgeois, siégeant derrière leur comptoir, et qu'enfin le grand-père Eyquem avait bien pu vendre du hareng, comme disait Scaliger, parmi tant de marchandises dont il chargeait des vaisseaux. Un dernier trait s'ajoute donc à la physionomie de notre philosophe : la vanité, en sa forme la plus puérile, la vanité nobiliaire du bourgeois enrichi. Il est curieux que notre littérature nous offre deux exemplaires de M. Jourdain, et que ce soient Montaigne et Voltaire : la chose estgrave. Plus grave encore cette lacune : le silence absolu que garde Montaigne sur sa mère : elle lui a survécu pourtant. Son afTection avait-elle conscience de ne lui rien devoir? ou sa vanité le détournait-elle d'en parler, si celte mère était d'origine juive, d'une famille portugaise de nouveaux chrétiens?
Michel de Montaigne est un aimable homme, quand il parle de soi (et il en parle toujours), mais jamais plus que lorsqu'il parle de cette partie de lui qui est son intelligence, ses idées : alors il devient singulièrement intéressant; alors il nous parle de nous, en parlant de lui; il nous confesse, en se confessant; il nous guide, en s'orientant. Il est parti de ce point de départ, dont chacun de nous, s'il était franc, prendrait bien volontiers l'analogue en luimême: qu'il n'y avait rien de plus intéressantau monde pour lui que Michel de Montaigne, et que l'objet de son étude devait être ce qu'était, ce que sentait, ce que voulait Michel de Montaigne, pour lui ménager le plus de commodité, d'aise et de bonheur en cette incertaine vie. Mais regardant en lui, il y a trouvé quelque chose de plus que lui-même, l'homme : et il a trouvé aussi qu'il ne se connaîtrait bien lui-même qu'en regardant hors de lui : ses voisins de Gascogne d'abord, ses voisins de ^'rance aussi, ses voisins d'Allemagne et d'Italie, ses voisins d'Amérique, ses voisins enfin de tout ce « petit caveau » qui est la terre dans l'univers : et les voi-
sins (lii tf^mps comme les voisins de l'espace, les pens il'hier, et d'uvaiit-liier, ol ilantrefois, l'humanité qu'on appelle ancienne.
Et voilà qu'en cherchant Montaif^tie, il a vagabondé de corps et d'esprit, snrioul d'esprit, à travers tous les pays et tons les siècles : en cherchant les plus douces assiettes et ^es plus aisées postures, il a essayé toutes les assiettes et toutes les postures où la pauvre humanité s'est figurée à cha(|ue moment trouver le repos pour l'éternité des siècles. Pour faire rendre le plus de réel bonheur à ses cinq ou six mille livres de rente qu'il mangeait en son castel, il a confronté avec sa Gascogne et sa France h's deux mondes découverts depuis un siècle, le monde de la nature, les >auvages de l'Amériqnc, et le monde de la civilisation. les penseurs de la firèce et de Rome. Il a trouvé dans les institutions, les ipinions, les mœurs, depuis la façon de s'habillei' jusqu'à la morale et la religion, le plus universel, épouvantable et giotesque conflit qui se puisse imaginer. Il nous a apporté fidèlement, naïvement, triomphalement les résultats incoliérents de son enquête. Il a recueilli de ses conversations, des relations de> voyageurs, de tous les écrits des anciens, le plus volumineux dossier des contradictions humaines. On p^ut même soupçonner qu'il prend grand plaisir à l'ftnfler,' et regarde au nombre plus <pi'au choi.v : témoin ces amours d'un éléphant et d'une boiKjuetièrc en la ville d'Alexandrie, dont il nous fait part gravement, et je ne sais combien d'autres sottises, auxtjuelles il se donne l'air de croire. 11 se moque de nous, au fond : s'en moque-t-il toujours autant qu'on aimerait à le penser? Prenons bien garde que la critique historique est la dernière née, et que la ciitique philosophique pendant deux ou trois siècles a fait son œuvre sans elle et même parfois contre elle. Je ne garantis pas du tout dans qtielle mesure ce grand douleur de Montaigne savait douter d'un texte.