‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 134 sur 504 · INDIVIDUS ET ŒUVRES · texte numérisé non relu

INDIVIDUS ET ŒUVRES

Regardons d'abord les individus et les œuvres dans leur propre et pers(Uiriel oaracti-re. Il nous suffira de saluer «Olivier de Serres*, le gentilhomme protestant, qui ne céda qti'un instant aux passions de la guerre civile, et donna tout le reste de son existence à la culture de son domaine. Le seigneur du Pradel. qui ne perdit jamais de vue l'intérêt national dans sa laborieuse activité de propriétaire rural, et dont le -livre fut un bienfait public, a mérité <les statues, plutôt qu'une place dans notre histoire littéraire. Il écrit d'un bon style, avec une simplicité sérieuse, sans flamme et sans éclat. Il fatit être agriculteur pour le lire, et s'y plaire.

Au lieu que, sans être économiste, on sera charmé de Montchrétien ^ : son traité d'Économie poétique, remis en lumière dans ces dernières années, est rmê^des belles œuvres du temps. Comment ce gentil poète des dames de Cacn, cet artiste faiseur de tragédies poétiques, ce brelteur qui se lit chef de bandes huguenotes

1. Olivier de Serre?!, né en 1539, a Villeneuve-de-Berfj, en Vivarais, protestant, prit part fi la surprise de sa ville natale, qui fut suivie d'affreu-x massacres, en 1573 : c'est la seule fois qu'on le voit mêlé aux puerres civiles. Il s'enferma ensuite dans sa terre du Fradel. qu'il oullivn. 11 prépara pendant trente ans son Théâtre d'agriculture. Outre plusieurs séjours qu'il til à Paris.il visita sans doute l'Allemagne, l'Ualio et l'Espaprne. II mourut en 1619

Éditions : la Cueillette de la soie, Paris, in-8, 1599; Théâtre d'agriculture et Aféiinf/e des champs, l'aris, Jamet Métayer, 1600, in-fol. ; Paris, 1S04, 2 vol. in-4. — A consulter : 11. Baudrillarl, Olivier de Serres, Revue des Deux Mondes, 15 ocl. lS9ti. II. Vaschaldc, Olirier de Serres, sa vie et ses travaux, 1886. l..'abbé Chenivosse, Olivier de .Serres et le AJassacre du S ynnrs 157^. 1889.

2. Antoine de Montc^hrélien, né vers I57.'i, Hls d'un apothicaire de Falaise, l'ii duel l'oblipca do quitter la France vers 1605. 11 était rentré en France en 1611, ayaiii vu la Hollande, outre l'Ancrleterrc. Il établit des aciéries à Ousonue-sur-Loire, puis a Chàlillon-sur-Loire, dont il devint Rouverneur. On l'a dit protestant : il semble qu'il «Il été catholique. Cependant il se jeta ilans la révolte des protestants. 11 ne put tenir Sanoerre contre le prince de Condé. pui;^ essaya de soulever la Normandie, et fut tué au hoiirf; des Touraillcs (7 ocl. 1621) par le sci-ïneur du lieu, r'.laude TurjfOl.

Éditions r les Tragédies, Rouen, in-S, s. d. (1601); Rouen, 1604; réimprimées par M. Petit de JuUeville, Paris, Ploii. 1891 (Bibl. eizév.); Traité de Véconumie polilii/ue, Kimeri, iii-4, s. d. (1615); réimprimé par Funck Breulano. Paris. Pion, 1889. — A consulter : éd. Petit de JuUeville. Notice bihliographii/ne, p. xi.iii-xi.vii; G. Lniisou. lu littérature française sous Henri IV, Antoine de. Montchrétien, Revue des Deux Mondes, 15 sept. 1891.

et fut tué d"un coup de pistolet sur l'escalier d'une auberpe, comment cet aventureux et incohérent personnage tit-il un traité d'économie, science paridque? Un exil en Angleterre lui révéla la dignité du commerce et de l'industrie, sources de la prospérité nationale : rentré en France, il fonda des aciéries, chargea des vaisseaux. Un jour il prit la plume, et de son style de poète il essaya de faire passer son enthousiasme dans l'âme du jeune Louis XIII. Son programme se résume en deux articles; protection et colonisation. Mais, à travers ses arguments et ses exposés de faits, toute son âme se fait jour, un peu tumultueusement : un vif besoin d'ordre, de paix et de justice, un ardent patriotisme, un christianisme sincère, une profonde pitié du peuple qui j)aie et qui peine, et le très robuste orgueil du commerçant et de l'industriel : on le sent bien nettement, par la bouche de cet économiste, la bourgeoisie lixe le prix dont elle entend que la royauté lui paie le pouvoir absolu. La forme du livre est un peu confuse, mais vivante, avec son style éclatant parfois de verve rabelaisienne, souvent illuminé de grâce poétique, abondant même en chaude et vigoureuse éloquence. C'est un livre à Mve.

ChâJCtOH-J est un honnête et lourd esprit de théologien, qui a fait de propre besogne dans la philosophie, la controverse et la prédication. On a cru voir que sa philosophie ruinait sa controverse et sa prédication. Il est très vrai qu'il a aimé Montaigne, il est très vrai qu'il l'a plagié. Cela ne suftit pas pour en faire un sceptique : ne plagiait-il j)as aussi le très chrétien Du Vair? Charron n'est coupable que d'avoir manqué de génie. Il avait, réfutant le traité de VÉylisede Duplessis-Mornay, établi trois vérités : vérité de l'existence de Dieu, contre les athées; vérité du christianisme, contre les infidèles; vérité du catholicisme, contre les protestants. Lorsque ensuite il compila son livre de Ja^safliesse, prenant indifféremment à Montaigne et à Du Vair, il voulait tout simplement faire de la raison l'auxiliaire de la foi, et conduire la sagesse humaine jusqu'au point qu'on ne peut plus dépasser que parla grâce : il crut simplement donner des raisons humaines de mener une vie chrétienne. Il classa méthodiquement, scolastiquement, lourde-

1. Pierre Charroij (1541-1603), Parisien, fils .d'un libraire, fut d'abord avocat, pnis se fil théologien et piêirc. Il prêcha avec succès, et fut prédicateur do la reine Marg-iierite de Navarre, théolo-'al de l'étrlise de Bazas, puis lliéolojral et chantre en l'église de Condom. Le Père Garasse l'a appelé " le patriarche des esprits forts », à cause de sa Sagesse : mais Saint-Cyran l'a défendu.

Éditions: les Trois VMti's, 1593; Discours chréfions, 1600; De la sagesse, en trois lirres, Bordeaux, lOOl ; Ciris, 1604 ; Petit Traité de la sagesse, 1606. Toutes les(riwrrs. Paris, in-'i, 1635.. — A consulter Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IX. f.e^at. De la prédication sous llenri^l V, chap. vi. Bouncfou, '2'' éd. du Montaigne (ci. p. 317, n. I).

ment, et par cela seul il outra les saillies de Montaigne : mais ce qu'il eu saisissait, ce n'était pas l'irréligion, c'était l'observation de la vie et «lu cœur. Il faisait de Montaigne ce que Uu Vair a l'ait d'Épiit''tt', ce que Pascal fera de Montaigne même : ayant pris au sérii'tix rmleiilion dont se couvre l'Apologie de Haymond Sebond, il organise la philosophie Jiu-dessous de la loi, et lait de son Je ne sais la base rationnelle de la morale évaiigélique. Le problème longlemj)s débattu du .scepticisme de Charron l'ait le principal intérêt de son œuvre ': s'il dit d'excellentes choses, j'aime mieux les lire dans Montaigne et dans Du Vair.

Les traités de (luillaume Uu Vair ' sunt la grande œuvre de la philosophie morale de ce temps-la. Il y eut peu d'àmes plus belles, plus fortes, que celle de ce magistrat, qui mourut évéque : il eut, de ses deux étals, la justice et la charité. Jl tut de ceux qui tinrent à devoir de rester à Paris pendant la Ligue, et avec une inflexible droiture il sut en ces temps ditliciles ne manquer à aucune de ses obligations, servir le roi, même protestant, et l'Eglise, même rebelle, maintenir les droits du Parlement, travailler au salut du royaume et à la conservation de Paris.

11 faisait provision d'énergie morale dans Épictète et dans la Bible, vivant ses livres avant de les faire. Il n'inventait pas une fiction, quand il donnait le siège de Paris pour cadre à son beau dialogue cicéronien de la Constance, et qu'une prise d'armes, au second livre, en rassemblait les interlocuteurs dans un corps de garde. 11 trouve dans la grande idée de la Providence le remède à l'accablante tristesse dont le spectacle des misères publiques frappe les cœurs honnêtes : par elle, sa raison voit clair, et dès qu'il comprend, il se redresse, il espère. Dans d'autres traités, il s'appliqueia à mettre en honneur la raison et son double rôle dans la vie morale, pour détourner des passions, et j)our préparer sa foi. Sa pensée n'est pas originale, elle est sincère. 11 n'invente pas une conception nouvelle du devoir : il embrasse une vieille morale, il en emplit sa raison, pour la vivre. C'est un stoïcisme chrétien, qui préfère l'action à la contemplation, et la vie civile au cloitre. On saisit dans les traités moraux de Du Vair, 311 saisit encore distincts, bien(ju'unis, les deux éléments qui feront la forte beauté de la littérature chrétienne au xvn*^ siècle; touilla richesse intellectuelle de l'anticiuité s'ajoutant à toute l'élévation religieuse de 1 Évangile. Du Vair est un orateur moralistf : lorsiju'il prend son thème dans la Bible, il duniie de beaux modèles

1. Cf. p. 31i?-314. — Les trailés de Du Vuir sont : De la philosophie morale Jfs stoijues; le Manuel <i Épictète (Iraduclion); Exhortation à la vie civile ; De la constance rt consolât io» es calamités publiques.

LA LITTÉRATURE SOUS HENRI IV. Z'i\

d'éloquence religieuse, dans un genre auquel le siècle classique devra un de ses chefs-d'œuvre '. Il a écrit des Méditations chrétiennes, très curieuses à étudier pour qui veut voir comment un esprit français, tout raisonnable et pratique, convertit en pensée éloquente le lyrisme passionné des prophètes juifs, comment il glisse par-dessous les grandes images de la Bible tout le détail utile de la vie morale. Même en sortant de Bossuet, on peut goûter les méditations de Du Vair sur Jérémie et son Isaïe. Si l'on rassemble la belle suite des harangues de Du Vair, son curieux traité de l'.Éloquence Française, ses œuvres morales, et ses discours chrétiens, on se convaincra que ce remarquable orateur n'a pas encore reçu la place à laquelle il a droit.

Je ne m'arrêterai pas aux controversistes : leur genre aura plus tard des chefs-d'œuvre, il n'en est qu'à se discipliner. On trouve encore des érudits enragés, comme ce Feuardent qui dénonçait d'un coup quatorze cenla erreurs des réformés. Cependant on commence à délimiter, à faiie saillir les questions essentielles : entre Du Plessis-Mornay et Charron, la question de l'Église; entre Du Plessis-Mornay * et Du Perron ^, ou CoeiTeleau *, la questicm de l'Eucharistie : on commence à user aussi de la vraie méthode, et si l'on entasse encore les textes, du moins apprend-on à les manier, et le raisonnement se marie avec l'érudition. Après Calvin, les protestants n'avaient guère qu'à déchoir, mais les catholiques gagnent. Du Perron, notamment, use de science et de logique; avec lui l'Eglise romaine se décide à discuter, et à démontrer.

En face de Du Vair, le magistrat stoïque, il faut placer François de Sales ^ le mystique pasteur. Ils ne sont pas si différents"": lé'premier a plus de tendresse, et le second plus de dureté qu'on

1. Parmi ses Traités de piété, je citerai : De la Sainte P/tilosopliie; Méditations sur Job, sur IfS lanieiilalioiis de Jérémie, sur le cantique d'Ezécliias (IsaJe), clc.

2. Du Plessis-Mornay (ir>'i9-1623) ; soldat, négociateur, théologieu, a éorit : les Discours sur la vie et sur la mort (1575), les Vindicia.' contra tyrnnno^ (1579); le Traité de l'Eglise (1579); le Traité de la vérité de In Beliuion chréticune (1581}; le Traité de l'Eucharistie {ioOS).

3. Jacques Davy i)u Puiron (1556-1618), évèque crii\reux (1575), puis archevêque de Sens, cardinal en 1605, réfuta le Traité de l'Eucharistie de Du Plessis-Mornav.

4. Nicolas Coeffeleau (157i-li3-.?3), douiinicaiii, prédicateui- de llL-nri IV, dont il Ct l'oraison funèbre, évèque de Marseille en 1621, combattit Du Plessis-MOrnav, Jacques 1", Dumoulin. Il a écrit aussi un Tableau des passions humaines (lôiO) eil' Histoire roraaine (1621). —A consulter : labbé Urbain, A'. Coeffeteau, Paris, iii-8 1893.

5. François de Sales (1567-162-2), né à Annecy, évèque de Genève, prêche à Paris jn 1602, en 1604 à Dijon. On sait l'amitié qui l'unit à Mme de CLantal, fondatrice de l'ordre de la Visitation, et à l'évèque de Belley, Camus. — Éditions : Œuvres complètes, Lyon, 1669,2 vol. in-fo!.; Paris, IS21, M vol. in-8 ; Annecy, m-8, t. lelsuiv. depuis 189-3. — A consulter : J.etlres de Mme de Chantai. 2 vol, in-S, 1860. S.-iinte-' Beuve, Port-Royal, l. I. Causeries du lundi, t. VU; F. Slrowski, Saint François de Sales. Introduction à l'histoire du aenlliueul rutujieux au XVll" siècle, 1898.

3ii* TRANSITION VKHS LA LITTl^;RATL'RK CLASSIQUE.

ne croirait. I,a niailresse piôcc de riioiunie, pour lui, c'était la volonté, et l'amour n'était que l'élan dont la volonté se portait au bien aperçu par la raison. Ce bonhomme, (jui semble tout fundanl de rbaieui- dévote, et qu'on prenrirait pour un doux illuminé, a le sens ferme et la conscience austère : ne prenez pas son tempérament pour sa doctrine, ni ses manières pour ses principes. Il y a une direction très prudente et très peu indulgente dans ses deu.v ouvra^'es capitaux, son Introi.lwlion à la vie dévote et son Tioiléde rmnaw de Dieu : il y a là plus de mollesse féminine, ici plus de iTltrtB vigueur, mais rinstruelion est la même an fond. Ce f,'rand «-onvertisseur et manieur d'àmes sait bien que ni rKvar)j.'ile ni la vie selon l'Kvangile ne sont choses plaidantes, et il faut ne l'avoii' pas lu pour s imaginer qu'il rende la dévotion aisée.

Avec toute la différence de son humeur, il continue Calvin : il, fait de la théologie une matière de littérature, parce que. renonçant à la scolasticiue, il parle à tout cœur chrétien, à tout esprit raisonnable; il ne faut qu"étre homme, et chercher la lègle de la vie, pour le comprendre et le goûter. Voici que décidément tout le technique de la théologie reste dehors. << Monsieur de (ienève » fut aussi le vrai restaurateur de 1 elo(iuence de lachaire. lien avait trouvé le vrai principe : « parler alTectionnément et dévotement, simplement et candidement, et avec confiance ». Ajoutez la science du dogme et la science du cœur humain, qu'il avait surabondamment. Quoi qu'il ait prêché toute' sa vie, comme il improvisait, on n"a ■qu'un très petit nombre de ses sermons : c'en est assez, avec ses Entreliens sjiirituels qu'on a recueillis, pour nous faire juger cette éloquence solide et insinuante, qui semble rnie causerie aisée, .soudaine, enlevée jusqu'au pathétique par une émotion intérieure : c'est parfois un commentaire chaleureux de quelque texte sacré, parfois une libre instruction sans ordre apparent, ou divisée sans subtilité. Le mouvement en est celui tles homélies pastorales de Bussuet, lorsqu'il prêchait dans son diocèse.

Le péché mignon du bon évéque, c'était l'exubérance d'une inragination tr-op ingénieuse et trop fleurie. Car encore qu'il ait; écrit qir' « il ne faut ni blanc ni vermillon sur les joues d'une chose, telle que,' la théologie », il admettait pourtant en théorie dans l'élo-S qirence sacrée l'emploi des éruditions antiqrres et des histoires * naturelles « comme l'on fait des champignons, pour réveiller 1 app«'Mit ». Sa pratique n'a été que trop fidèle à sa théorie. Toute la nature et tous les livres Ini fournissent des comparaisons, des inragcs, des agréments : il a une libre fantaisie qui se pr'omène à travers le monde, r-amassarrt toutes les cui'iosités et toutes les singularités, à la façon de Montaigne. Une légère sentimentalité enve-

loppe ses ingénieuses mignardises, et en fond la sécheresse. CVst le coniniencenient du stvle rococo : mais ce n'est autre chose que la tin du lyrisme. La prose de François de Sales, et celle encore du romancier d'L'rfé, dont je définirai bientôt lœuvre et linfluence, marquent a peu près le même moment que les vers de Montchrétien et de Bertaut.

Les tragédies de Montchrétien sont toutes pleines d'effusions charmantes ou passionnées : j'en parlerai quand j'exposerai les commencements du théâtre classique. Le « sage » Bertaut * se dit et se croit disciple de Bonsard et de Desportes : il n'a ni l'art et le génie de l'un, ni la sécheresse brillante de l'autre. Les pointes qui lui échappent ne changent pas le caracti-ic do son œuvre : il a un naturel mou, qui parfois étale des grâces nonchalantes, souvent, il faut le dire, se dilue en prolixité plate. Le sonnet se fait rare chez lui, et il ne tente plus guère les formes savamment compliquées de la Pléiade. Des stances de quatre ou de six vers, ou desalexan- • drins continus, voilà sa forme, fluide et harmonieuse : pour sa t matière, c'est parfois la galanterie, toute mouillée de sentimenla- ' lilé, mais surtout les événements de la vie journalière. Bertaut ! s'est donné mission de pleurer les morts. 11 y a en lui un poète mondain, qui tient des larmes prêtes à tous les deuils notables. Mais il a vraiment un fond d'imagination mélancolique, comme très sincèrement aussi il est Français et chrétien. 11 est lyrique de tempérament : il a des épanchements d'une douceur lamartinienne. Alais déjà il est forcé d'exciter son inspiration lyrique au contact de la Bible : quand il ne paraphrase pas un psaume, sa poésie tourne en raisonnement, et se chaige de réflexions morales. Il est frappant que ses plus longues pièces portent le titre de Discours, et ce qu'il appelle Hymne de saint Louis est un <• panégyrique » en vers du saint roi, orné d'abondanles moralisations.

Vauquelin de la Fresnaye ^. gentilhomme normand, est un amateur de province sur qui la Pléiade, si l'on peut dire, a coulé.

1. Jean Bertaut, de Caen fl552-1611). fut encouraîré par Ronsard et lié avec Desportes. H s'attacha à Henri 111, qui le nomma son lecteur et conseiller au Parlement de Grenoble; après la mort de Henri III, il se rallia à Henri IV, qui le fit premier aumônier de la reine en 1600, et évèque de Séez en 1607. Œuvres poétiques, éd.' A. ClieneviérefBibl. elzév.), Paris. Pion, 1891, in-16.

2. Jean Vauquelin. né à la Fresnaye-au-Sauvaçre. près Falaise, en 1536, fut lieutenant général à Caen (1672), député aux États de Blois (1588), président au présidial de Caen, 1594; il mourut en 1606 ou 1608. Il avait débuté en 1555 par des Foresteries. Il Commença son Art poi'tique en 1574;. Henri 111 l'invita à y travailler; cet ouvrage

l'tail pas achevé en 1589, et ne parut qu'en 16il5. — Éditions : Diverses Poésies, 1605, C.i-.ii. ^r. in-8; Caeu, 1869, -2 vol. iu-8; VArl poétii^ne, Paris, Garnier, 1885, iu-1-2. — • A consulter : A. -P. I.emeroier. Etude littéraire et momie sw les poésies de Jean I Vant/iielin de la f'rcsntuje. Pans, 1887. in-8. Vianey, Les Satyres françaises de I Xauquclin de la Fresnaye, Rev. des Universités du Midi, oct.-déc. 1895,

34i THANSITION VKHS LA LITThKATUHK CLASSIOUK.

Débutant presque aussitôt que Hnnsanl, il a soumis son esprit au génie »lu inailre, il n'a pas inoililié son naturel qui l'incline à la facililc négligt'i-, si hien (|u"on sa vieillesse il se trouve a l'unisson de Hertaut et de Kégnier. Il a cru rédiger la Poéliffue do la Pléiade : mais, sans y songer, il a adouci, abaissé, réduit les prétentions et les doctrines de l'École : il en a laissé tomlier les parties les plus choquantes, et il les tourne naturellement du côté du sens commun et do la vérité moyenne. Il consacre le Iriotuphe des genres antiques, l'élargissement de la langue, et terme tout doucement la porte aux révolutions, en insinuant le respect de l'usage et de la tradition. Sur un point, il est moins Grec et Honiain que ses devanciers de la Kenaissance et que ses successeurs classi(]ue> : il veut une poésie, une tragédie chrétiennes.

Vauquolin fut un des introducteurs de la satire régulière, ipii moralise la vie en la peignant. Avant lui, Du liellay et le la Taille n'avaient lait tjuy toucher: Vauquelin (itciuq livres de ,';rt/»rt'S, discours d'un bon homme qui sait par cœur Horace, Perse. Juvénal, et qui a ouvert les yeu.v avec indulgence sur le monde. Il n'est pas de qualité, du reste, à nous arrêter : d'autant que derrière lui nous découvrons Régnier '. Celui-là est un pode. II mourut jenne, à quarante ans, ayant gaspillé sa vie et son talent. H aima trop le jeu, la table, tous les plaisirs, et la pauvreté idffola toute sa vie, parce que ses vices étaient plus forts que ses prolecteurs et ses pensions.

J'ai vécu sans nul pensement, Me laissant aller douccaienl A la bonne loi naturelle,

disail-il de lui même, et cela est vrai de ses vers comme de sa vie. Si l'on excepte quelques pièces de commande, il ne sut (pi'écrire à sa fantaisie, selon l'impérieuse impression du moment. Une mollesse élégiaque trempe ses stances amoureuses et ses strophes de contriliou, dont l'accent rappelle tout à fait Bertant. Il y a pareille douceur dans ses descriptions champêtres. Mais l'originalité du génie de Uégnier est dans la pointure des mtfurs. Il fuyait tri)p la peine pour avoir boaucoui» ponsé, et l'on n'en attendra pas dis idées bien neuves ni bien puissantes. Je ne sais même 'pas s'i.

1. Maihurin Rcpnier, âe Cliarlies {!":ui6n\ neveu de Desportes, Gldeux voyae<•^ h Home à la suite du cardinal de Joyeuse el de M. de Bùllmne, ambassadeur du roi. Sur la fin de s.i vie, il fui ehniioine de Notre-Dainfi do Cliarire», et eut '2000 livres de pension de Henri IV. —Éditions : l''<OS, 1612; 1729 el I73.S, Londres, éd. Bros sette; l^'<'-^. DM- ehéi:, éd. ViuUot-le-Uuc ; 1875, Lemerro, éd. Courbet, in-S. - A consulter . Suinle-Bcnve, /n Poésie nu xvi" «iV>f/e 11 Cherrier, BMiogr de Hé y),,.'>-, ISSi. m 1-2: .1 Vianey, -V. /^e^nier, llachelle, 18%, in-8.

convient do parler des idées de Régnier : rien de moins profond, de plus vague et de plus banal que la morale de Régnier. A vrai dire, il n'est pas moraliste, mais peintre, voilà sa vraie vocation et son réel talent. Il a une singulièn; netteté de vision, et rend avec une puissance, un relief, une vie extraordinaires les physionomies, les attitudes, les propos des originau.x: qu'il a rencontrés. 11 a et il donne par le physique la sensation du moral : il saisit au vol le geste ou l'accent significatifs d'un caractère ou dune profession. Boileau lui a donné ce juste éloge, d'avoir été avant Molière l'écrivain qui a le m.ieux connu les mœurs des hommes. Dans ses Satires, mieux que nulle part ailleurs, revit ce Paris de Henri IV, à l'instant où les mœurs grossières commencent à se couvrir de politesse castillane : courtisans, petits-maitres, médecins, pédants, poètes crottés ou parasites, combien de vives silhouettes s'enlèvent dans la clarté de cette poésie sans brumes! Et Régnier n'est pas seulement pittoresque, il est dramatique. Ses chefsd'œuvre sont les Satires d'où l'abstraction et le raisonnement sont éUminés, et qui sont purement et simplement des images de la vie, qui en décomposent et fixent le mouvement : c'est cette pièce du Fâcheux, où il a surpassé Horace par la richesse de l'ob.servation morale; c'est ce Repas ridicule, dont Boileau n'a pu, tant s'en faut, égaler la chaude couleur et la verve comique; c'est cette Macette, l'hypocrile vieille, que Tartufe ne fait point pâlir.

Ces rapprochements disent la valeur de Régnier. Dans ce genre de la satire, qu'il a préféré aux stances, aux odes, aux élégies, aux sonnets, ce poète tout naturel et primesautier inaugure vraiment la littérature impersonnelle; et dans l'intensité de son impression, ce n'est pas lui-même qu'il cherche à exprimer, c'est tout ce qui n'est pas lui. Il est classique par là; il l'est par la composition de son originalité. Ce paresseux a lu Horace et Juvénal; il a lu Berni, Caporali, l'Arétin; il a pratiqué Rabelais et Marot. C'est un Beauceron en qui continue de vivre le vieil esprit bourgeois, celui de Villon et de .lean de Meung. Réminiscence, hérédlléTTantiquité, l'Italie, la France, tout cela se mêle pour former la substance de ce sain et robuste taleat, qui ne saura fausser ni forcer sa sensation. Il imite souvent : soyez sûr que s'il imite, c'est qu'il a reconim dans la nature l'objet que son modèle lui offrait, et que son imitation, tout spontanément, rectifiera le modèle littéraire sur la réalité vivante.

Régnier eut le don du style : peiit-être est-ce là le principal de

son génie. Il est dè~Ta famille de Molière et de Regnard, par la

franchise de son vers, par la couleur, la plénitude, la largeur qu'il

sait lui donner. Il n'a point de raffinement ni de délicatesse : par

^certains excès de goût et de langage, il mène à Scarron et peut

revendiquer iintî part île paternité dans la naissance du burlesque. Suivant, comme il dit, son « ver coquin », il a tous les bénélices comme Iniis les défauts de linspiration : le mol hardi, imprévu, éclatant, l'imaffe riche, inoubliable, un cours naturel et aisé de lan^iaye, ([ui enregistre toutes les inéf,'alités de la pensée.

l'iiis encore que Hertaut, Régnier a laissé le style artiliciel de son idole lioiisard : il n'est plus question de composés, ni de provigneinent, ni de toutes les niélhoiles prescrites aux poètes qui veulent se taire une noble et riche langue. Héijnier prend les mots de tout le monde, et quoi qu'il reprocln' à Malherbe, il fuit moins que lui ceux des crocheteurs. Gomme Montaigne, il puise à la source commune et populaire : néologismes, mots savants, mots de terroir, ou de carrefour, ou de cour, tout lui est bon, pourvu qu'il le tienne de l'usage. Des façons de parler proverbiales, des dictons de Paris émaillent ses propos, et leur donnent une saveur un peu vulgaire, mais piipianle. Au reste il écrit « à la vieille française », avec une belle Â<rùt, enjambant les obstacles de la syntaxe, forçant la phrase à le suivre par-dessus les barrièies des règles, n'ayant souci que d'aller au but, et sans crainte de se casser le cou : toujours clair, toujours vif, toujours fort, il a des constructions troubles, incorrectesT incohérentes, étirées ou estropiées : que lui importe? C'est le moins coquet des poètes, et qui n'est jamais plus à l'aise qu'en débraillé.

Ce poète avait plus de sentiment que de logique. Neveu de Desportes, il adorait Desportes, et Ronsard, et la Pléiade : quand Malherbe se mil à maltraiter ses dieux, il voulut les venger, et écrivit contre l'irrespectueux réformateur une admirable et incohérente satire, où déborde la poésie, mais où il n'y a pus ombre de sens critique. 11 affectait de ne voir en Malherbe (pi'un regratleur de mots et syllabes; il lui reprochait de faire de la poésie une coquette fardée : il s'imaginait que Ronsard et Desportes, c'était le beau naturel, facile et nu ! Il ne s'apercevait pas qu'il écrivait contre Ronsard autant que contre Malherbe : car il écrivait contre l'art', il ne vovait pas qu'il défendait ce ipie Ronsard avait combattu comme Malherbe : car il défendait le simple naturel, négligé, sans étuib'. Il ne voyait pas eiilin qu'entre l'idéal de la Renaissance, et l'idéal classique, ce qu'il exprimait était seulement l'idéal de sa génération, l'idéal de liertaul et de François de Sales :

iUen <|ue le naturel sa grài;e n'acconipaRiie;

Son front lavé d'eau claire éclate d'un beau tcinl...

Les nonchalances sont ses plus grands artilicea.

Page 1