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Adone, VI

3. Car il mourut ea 1611 el ne aorUl plus de chez lui après 160i).

382 LA l'JlI^.l'AllATION DKS niKFS-P'OEUN'RE.

lièrc à la pliiparl des f,'(MililshoiTiiues el des dames : mai» les livres pèiiétraieiil plus leiileineiil, et ce ii'esl j^uére avant UïM) qu'on seul une forte action du gi-nio castillan sur la littérature, françiise. Au lllta.Lje.-Jes Kspaynols uuus donnèient des sujets, dispensant nos poêles du labeur de rinvenli<iii. ParMonteniayoïet parPerez de Mita, ils lui eut nosjpaitres dans le roman galant et héroïque. Leur poésie ne fut, seinïïie-t-il, Jamais très bien cotlnué. Gbngoia n'eut point d'action. Voilure est peut-être le seul de nos poètes qui soit sensiblement teiîiltftle goiU espajjnol. Je parle des gens sérieu.x de poésie : car, pour le builesque, riulluence de l'Kspagne fut considérable. Lope de Vega, (iougora, fournissaient des modèles que notre Saint-.\mant, notre Scarron ont connus, et qui les ont inspirés. Enlin lespiit castillan s'est olferl à nos courtisans dans une idée que dégageaient, non plus les Jiclions des livres, mais les vies réelles ou légendaires de quelques individus comme Villamediana : idée de politesse héroïque el de gravité hautaine même dans la facétie. En revanche, Jamais le goût des Espagnols n'a iail loi: el dans le temps même où on les |)illait le plus, on ne se gênait ^-uêre pour les taxer d'irrégularité ou d'extravagance '.

Au total. l'Espagne, comme l'Italie, recommanda- 1 à la France le goùtellXéiu'de l'esprit, le culte des formes les plus raffinées de sentir ç^vtit de parl'T.

V Toute la littérature française fut atteinte par la préciosité et se mil aux^pûintfs *, qui sont la forme française des ronct-tti et des (K/udezan. Mais il y eut des genres d'où la nature el le naturel furent plus complètement bannis, on qui sont comme la propriéié exclusive du mauvais goût étranger et mondain. La poésie de forme lyrique, qui était devenue nne poésie de cour on de nielle, n'ayant guère ailleurs d'emploi, fut la première gagnée, et les enseignements de Malherbe en furent corrompus.

Le maître lui-même soupira ses fausses amours en pointes fades; mais ce qu'il y a de plus signilicalif, c'est que toutes les hantes

I. I.cs k'Uics de Chapelain à Cai-cl rte Sninlc-Onnlf laii I. Il d.; l'od. T. <1«! l-iuioque) nous niuiitruiit rc iin'cn ICôy le mieux iiiforiiu' clys Kraiiruirs coiinail de la litlérnliiro eapagnole.' — A conmilter : Morel Katio, Études xio- t'Espayne, l. I.

1. Les pointes sonl proprement des jeu.v de mots, qui cuu&istenl à preudi-o un mut Iniir à tour ou siniultunénicnl daus deux acceptions différentes, comme le propre el Ir li'.rmé, Ole.

Brûlé de plus de finix que je n'en alluuiai. (llaeino.) I,a /loiiite consi.ste a prendre feux .i la foi-s au (ipuré rouinn; ri'L'ime do brûlé, el au propre connue aulécédenl du relatif.

Belle Philis, on désespère

Alors qu'on espère toujours. (Molière.,

IVitw !.■ m.. MM,-,' ,,,.,■,;■,■ ;, s^M •^eM- .•..i.in.i.M . il.-in>, 1.; ■un,.!,. i| ..lU-pill.. nll.'Il.lre..

attakdés et égarés. 383

parties de sa doclrinc furent connue stérilisées jusqu'à Boiieau, et (ju'il ne fit pas école. De loin en loin, la facture d'une ode porte sa marque : mais il ne laisse en somme que deux disciples, Maynard et Racan. Encore tiennent-ils plus du goût général que j"ai tâché (le définir dans la littérature de Henri IV, que du caractère original de leur maitre. De celui-ci pourtant Maynard ' a pris le soin de la langue et du vers, la poursuite acharnée de la netteté et de la justesse : « Mes vers français, disait-il, ont tant de peine à me satisfaire, que de 100 j'en rejette 90 ». Malherbe lui reprochait de manquer de force : mais dans sa faiblesse laborieuse et châtiée, il a de forts, de triomphants réveils; on a de lui des pièces qui valent le meilleur Malherbe. Il monte en perfection les lieux communs de Tamour, de la mort et de la fortune, il frappe excellemment les petites pensées de circonstance. Il voulait que chaque vers offrit un sens complet, et cette règle du détachement du vers était la mort du lyrisme; elle condamnait la poésie aux découpures, au martelage, au pailletage, enfin au prosaïsme brillant et sec. Au€si Maynard fut-il naturellement conduit à détacher la strophe comme le vers, en sorte que ses odes ségrènent comme des chapelets, et sont comme des collections de petites pièces sous un titre commun : naturellement aussi il devait se plaire et exceller aux rondeaux, aux sonnets, aux épigrarames, à tous ces genres qui sont le triomphe du martelage et du trait. Cependant il eut maille à partir avec les précieux, qui lui trouvaient encore trop de sens et trop peu de pointe : en vain se fàcha-t-il contre les orateurs frisés de ce siècle coquet; on lui montra bien, quand il reparut à Paris après la mort de Richelieu, que ses vers et lui étaient des provinciaux. Déjà il ne se gagnait plus de gloire qu'à Paris, à la suite de la mode : la résidence était de rigueur; et voilà pourquoi notre président d'Aurdlac; qui méritait un peu mieux, a laissé moins de renommée que les Voiture et les Sarrazin. On lui doit bien une place en bon jour, entre Malherbe et Racan.

Hacan ■■, j'en ai peur, a dû son immortalité presque autant à ses bizarreries qu'à son génie. (( Hors ses vers, dit Tallemant des

1. Fr. dû Maynard, né à Toulouse en 158-2, secrétaire des commandements de Mur-i , puérile de Valois, fut nommé eu IGiS président au picsidial d'Aurillac,. suivit (MiV Italie (1634) l'ambassadeur M. de Noailles avec qui il se brouilla, et qui le mit dans! la dissiùce de Richelieu. Il mourut en 1646, n'ayant fait que de rares séjours à Paris/ ou à l;i COUP depuis lOlS.

Édition : Œuvres poétiques, Paris, Lemerre, 1885-88, 3 vol. in-12.

2. llouorat de Racan, né en Touraine (1589), fut page du duc de Bellegarde, cIilt qui il connut Malherbe. 11 servit au siège de la Rochelle. Il se maria en 1628, et se rctiiii dans ses terres. 11 mourut en 1670. — Édition : Œuvres complètes. Bibl. elzév., 2 vol. in-10, 1857. — A consulter : L. Anioukl, Ruudi, Histoire anecdoliqw: et er,li'jue de sa vie cl de ses œuvres, 1S90, gr. iu-8.

-^'i i.A IMIKI'AIUTION DKS r.HKKS-D'OEL'VRK.

[{(■aux, il semble qu'il nuit pas le sens commun, il a la mine d'un teniiier. il bi'-^'aie cl n'a jamais pu proiiDnocr son nom : car par malheur 1'/' cl le c sont les deux lellres (ju'il [)r<)uonce le plus mal. » Ses dislraclions, sa iia'ivelé qui prèlail aux myslilicaMons, ont t'ait la joie de son sii'cle, cl lui oui l'ail une lép-nde. Itacan est comme une première épreuve, [jIus firossière, de La Fontaine; c'est un La Fontaine moins spirituel, plus ignorant, |»lus paresseux, dont les vers sont faits de génie et toiil gonflés de sentiment. Son ignorance et sa paresse le préservèrent des pointes; et Tncine il n"a(xe|)ta des enseignemenls de son maitrc que ce qui ne coûtait pas plus de peine à pratiquer qu'à négliger. Jamais iMallierbe ne put gagner sur lui qu'il composât avec lenteur et correction, qu'il pnliL. laborieusement les vers que son inspiration première avait jetés. Hacan appailinl toute sa vie à l'école du négligé facile, .et continua tout .seul la tradition du lyrisme élégiaque des Monlchrétien et des Uerlaul. C'est un vrai poète (il en avait Tàme et l'oreille), un amant de la campagne, qui dans le plus faux des genres, dan^ la pastorale dramalique, a su jeter quelques impres- >ious prol'nndémenl sincères, un doux mélancolique qui a pleuré la luite des choses et le néant de l'homme en sti-uphes lamarlinieimes, du milieu desquelles parfois s'enlèvent puissaiHmentde magniliques images, des péiiodes nerveuses el lières.

A côté de Uacan, condjien minces el combien glacés paraissent tous les rimeurs précieux, même ThéojTbile, ce brillant et l'antasque génie, qui préféra à la simplicit^é iabôFieuse de Malherbe la fausseté non moins laborieuse des Marino et des Gon{.'ora. De sa tragédie de Pyrame cl Thisbc (probablement 1025) date le règne du goût précieux dans la poésie. Malherbe esl vaincu : .sa versilication seule prévaut. Les Voilure, les Malleville^ les Sarrazin, les (iodeau, les Sainl-Amaid, les Scudéry, les Sciirron même lui opposent leur fantaisie : en eux .se perpétue le lyrisme du siècle précédent, mais un lyrisme desséché, plus intellectuel que sensible ou Imaginatif; leur art, très contraint dans son apparente liberté, n'est qu'un jeu d'esprit compliqué, dont la règle est de calculer toujours l'elfet le moins allcndu ou le moins nécessaire, pour le produire.

Comme )ki société est très intelligente el très avide du plaisir^ lilléiaire, "u voit éelore alors une prodigieuse abondance de sonV nel-^, do rondeaux, d'élégies, île chansons, de stances, dont 1; galauleiic en général fait le fond, puisqu'il était établi (pi'il i" pouvait y avoir d'honnéle homme sans amour, ni il honnête livre. Les uns sont plus emphatiques, d'autres jilus niffinés; il y en a de plus fades, ou de plus piquants, et l'on peut trouver dans cet art faux des mcrvei!te< d- " "•" <).ii ii.i.lK- M.ns il suflira ici

AiirtituriO r. 1 rjUAiiUio-

de nous arrêter à riiomrao qui incarne à bon droit le goùl précieux, à celui qui a qualité pour représenter ce monde et cet art, à

Ce fils d'un marchand de vins d'Amiens inaugure la puissance sociale de l'esprit; sans naissance et ne s'en cachant pas, il se fait recevoir à l'Hôtel de Rambouillet, et y traite d'égal à égal avec tous. Il ne reçoit de pension qne du roi, de Monsieur, à qui il api)artient : cela le tire de pair parmi les écrivains l'améliques e!. porasiles.il a soin aussi de n'être pas écrivain, afin d'être tout à fait honnête homme. 11 ne veut pas être autre chose qu'un homme d'esprit qui écrit quelquefois, et ce sera son neveu Pinchêne qui fera de lui un homme de lettres après sa mort, en l'imprimant. Voiture que le service de Monsieur mena en Espagne, en Italie, écrivait des lettres aux amis qu'il avait laissés à Paris : il en écrivait de Paris aux amis qui s'en allaient aux armées ou en mission diplomatique. 11 vivait dans lintimité de la marquise de Rambouillet, et il savait toujours faire jaillir quelques rimes ou quelques pointes, de toutes les circonstances qui intéressaient le petit cercle. Voilà ce qu'on appelle pompeusement les QKuvrks de Vincent Voiture.

Ce petit homme, frileux et gourmand, bretteur et joueur, vaniteux, passionnément galant, mais plus épris des douceurs qu'il disait que des femmes à qui il les disait, au reste brave, lier, sincère, reconnaissant, cet homme aurait pu faire plus qu'il n'a fait : il avait l'esprit sérieux et capable de grandes pensées; il a su juger Richelieu comme on le juge à deux cents ans de distance. Mais comme il ne pouvait se maintenir dans ce monde où sa naissance ne l'appelait pas, qu'en plaisant, il a voulu seulement plaire et toujours plaire. Il a dépensé plus d'esprit à dire des riens, qu'un autre à exprimer des pensées solides. Comme il écrit pour des gens très raffinés, et pour cette coterie seule, il met de la finesse partout, il la fabrique avec un tortillage d'images, de plaisanteries, d'allusions, dont ils ont seuls la clef, et ainsi il est pour nous obscur et fatigant. Il y a même un peu de lourdeur dans ses grâces, lorsqu'il développe ses métaphores ou ses allégories : la lettre où il se suppose mort, celle des lions du Maroc, ou celle de la carpe au brochet sont des plaisanteries dignes de

I. Vincent Voiture (1598-1018) eut pour protecteurs principaux et pour amis le comte d'Avaus et le cardinal de la Valette. H fut introducteur des ambassadeurs du duc d'Orléans, gentilhomme ordinaire et maître d'hAtel de la duchesse, puis maître d'h6tel diiToi, et premier commis du comte d'Avaiix, lorsque celui-ci fut surintendant de<: finances. ^ Édition : Œwres complètes, éd. Ubicini, Paris, IS")"), 2 vol. in-18. — A consulter : Lettres du comte d'Avaux à Voiture, puhl. par Am. Rouf, Paris, 18J8, in -8.

380 LA PRFÎPARATION DP.S rHKFS-D'OEUVRI' .

Mascarillo ou de Trissolin. Sa poésie amouroiise csl truno finesse abstraite, et tiaiisposf avec une excjuisc précision le sonlirniMil en idée. Mais (|uand il ne s'agit pas d'amour, il cause souvent, en prose ou en vers, avec un esprit net et vif, d'un style léger et piquant, dont l'allure lait [)enser à Voltaire : son Épîtrc au prince de ('o)vlc revenant d'Allemagne sort du goût précieux, et réalise déjà Turhanilé de la lin du siècle ou du siècle suiv.mt.

I.'horreur du vulgaire naturel qui, appliquée aux mi'uues circonstances de la vie mondaine, produisait la recherche spirituelle des petits vers, tourne en passion du romanesque quand il s'agit de la conduite générale de la vie. Un besoin d'aventures emporte alors les âmes, et se traduit parallèlement dans l'histoire par tous les troubles, les intrigues, les révoltes que l'on sait, dans la littérature par la vogue des genres et des œuvres où s'étale le plus e.xlravagant héroïsme. L'épopée d'abord : en 15 ans, six grandes épopées paraissent, qui forment un total de 136 chants, et dont quelques-unes ont eu assez longtemps le renom de chefs-d'œuvre'. Je n'en parlerai pas : ce sont les parties mortes de la littérature classique. Quelques brillants morceau.x de description ou de morale, voire de théologie, n'crapéchenl pas que ce soient des œuvres ennuyeuses et illisibles. LTnvention est surtout e.vtrémement pénible, l'exécution presque toujours lâchée. C'est en eux qu'on peut voir combien l'esprit précieux est éloigné de l'art véritable, et en implique peu le sens. Ces épiques ne savent éviter la platitude que par les pointes, et, incapables de se concentrer, ils se boursouflent; ils ne donnent que du fatras ou du clinquant.

Comme ils écrivent pour le monde, pour les femmes, leur public, qui méprise la science des collèges et n'est pas plié à la superstition de l'antiquité, leur inspire une doctrine, qui se trouve être essentiellement excellente : ils prennent des sujets chrétiens, donc modernes, Childebrand, Clovis, saint Louis, Jeanne d'Arc : le plus ancien est pris aux confins de l'antiquité romaine et des temps chrétiens, VAlaiùc de Scudéry. Tout naturellement, ils font des idées de leur public la règle de leur ouvrage, et ici c'est parfaitement juste : par un semblable mouvement, Théophile, qui a pourtant prodigué ses vers aux Iris et aux Pliilis, déclarait un beau

1. Le l'ère I.emoyne, Suint Louis, 17 chanls. 1651-1653: IS chants, 1658; Scudéry, Alaric, 10 rhanl», 1601 ,' Chapelain, la l'iiclli^ 2-i chants (!'.' publiés en 1650, l-2incdils jusqu'il nos jours); Desmnrets de Saint-Sorlin, Clovis, 26 chants, 1657 (réduits à 20 en lô"/.!) ; I.o Laboureur, Charlpinarine, i2rhants, 1661 ; Carel di' Sainte-Garde, CUildehrand, 16 livres, 1066 (devenu en 1671) Charles Martel); ajoutez K;iint-.\mant, Moyse sauvé, 165.^; fîodeau, Saint l'aul, 1651; Cnras, Jouas, Josué, Sanison, David, 16(W-1665; Pei^ rault. Saint Paulin, 1675. — A consulter ; IJuchesno, Ifs Paèmei épiqueè du XYlh siècle, 1870; CUôrot, Étude sur le P. Lemoyne, 1837; H. Toinet, Quelques rtchtrclim autour dei poèmes hérolquet épi^ue> françain Jn }'.\'fl' siicle, 1599

ATTARDES ET ÉGARKS- 387

jour qu'il n'en fallait plus, et que toute la niylhulogie avait fait sou temps dans la poc'sie. Le paiianisnie est un amas de (jetions impossibles à croire, dont les cuistres farcissent leurs cervelles : le vrai, le réel (on ne dit pas le beau), c'est le christianisme. On disait aussi que l'histoire de France devait êlrc plus intéressante pour des Français, et que les hauts faits des Grecs ou des Romains ne pouvaient valoir pour nous le récit des luttes et des périls qui avaient fondé ou affermi la monarchie.

Tout cela était fort bien : mais il fallait du génie pour traduire ces idées, et c'est ce qui manqua. L'histoire fut travestie par ces poètes autant qu'elle l'était par les historiens : imaginez le Louis XIV de la Place des Victoires, ou les personnages des batailles de Le Brun dans des architectures et des jardins tels que ceux de Versailles, et vous aurez VAlaric de Scudéry. Les sentiments sont en harmonie avec le costume : cela n'est d'aucun temps. Il n'y a pas un de ces poètes qui sache ce que c'est qu'un homme, et soit capable d'en faire vivre un dans son poème. Us font ronfler des lieux communs, ou aiguisent des sentences.

Ils n'entendent rien au genre qu'ils traitent, et en cela ils continuent Ronsard et annoncent Boileau. Pour Scudéry, l'épopée est nii roman historique, en vers, ayant d'un bout à l'autre un sens illégorique, qui donne la moralité de l'œuvre. La prise de Rome sera la victoire de la raison sur les sens avec le secours de la grâce. Voilà où en est Scudéry, et où ils en sont tous, et cette idée éclose dans les écoles philosophiques de la Grèce, pieusement recueillie par les chrétiens pour absoudre les chefs-d'œuvre parfois embarrassants de l'épopée païenne, sera consacrée par le docte père Le Bossu dans un inepte traité que Boileau estimera.

Les épopées du xvn« siècle ne sont que de mauvais romans; par contre, les romans* sont des épopées qui ne sont pas bien honnes. Le roman ne suivit pas tout à fait la voie où l'avait mis d'Urfé : de pastoral il se refit héroïque, "fet mêla les deux traditions de VAmadis et de YAntréc. La raison en est facile à entendre : la vie pastorale, au sortir du xvi° siècle, avait enchanté une génération fatiguée, qui aspirait au repos; mais on eut bientôt assez du repos, quand les forces revinrent, avec elles la fièvre du mouvement et de l'action,

1. Guniberville, Polexandre, 1632 (éd. complète, 5 vol. in-S, 1637). La Calprenèdc, Casxaiulre, 10 vol., 1644-50; Cléopâtre, 12 vol., 1647 et siiiv. ; Pharamoud, 12 vol.,' 1661-1670 (les lomes VII-XII sont du s'' d'Oi-ligue de Vaumoriére). Mlle de Scudéry', Artamène ou le Grand Cyt'us, 1649-53, 10 vol.; Clélie. 1656-60, 10 vol. — A consulter: Rathery et Boulron, Mlle de Scudéry. Pari.s, in-8, 1873. Kœrting, Gesdiichta des franz. Romans im XVII Jahr., Leipzig und Oppeln, 1885-7, 2 vol. in-8, A. Lebreton, le lioman français au XYII' s., Paris, 1890, in-18. Brunetièie. jilluJt'-' critiques, elc.^l, IV, V. Fournel, ^Utér^tne indépend(f.nte^ Didiec, 18C2, in-JÔ,

3S8 LA PRÉPARATION DF.S r.HRPS-H'nF.UVRH:.

Les hommes d.' la ^'iiem; de Trente Ans, dos conspirations rontnî

Hicliclifii, delà l-Yumle, n'avaient pas pmir idéal de soupuer avec

une berbère au bord du Lignon. On leur olVnl tionc de 1 héroïque,

'des avenUires, de ^-rands eoups d ép«'e. En même lemps, l'insUnct

du siècle se précisait : on voulait du vrai. Le vrai dans les Ber.li-

mcnls, c'était bien (in pour qu'on y vint d'abord; et puis on n'était

pas encore assez persuadé, ni par d'assez rudes expériences que

les fj;rands sentiments n'étaient pas le vrai. Mais pour les laits, on

savait bien ce qui était réel : on ne voulait -plus de herbiers et de

druides; on voulait du réel, de l'historique, ou prétendu tel.

nirlé l'avait déjà senti, et je l'ai fait remarquer plus haut. Les

laiseurs de romans prirent donc qui le Mexique et le Pérou, qui

la Gaule fiauçaise, un autre l'Asie, un autre Borne. Dans les cadres

historiques, ils muent les senliments à la mode, les occupations à

la mode, héroïsme, galanterie, conversation.

Mlle de Scudéry y mit plus : la description du monde précieux, hôtels, châteaux, ligures et caractères; Condé, dans ('//n<s, avec la bfitaille île Hocroy très exactement narrée; dans C/c/t'e», la Fronde, et Pellisson sous le nom d'ilerminus, Sarrazin sous celui d'Amilcar, et puis Mme de Se vigne, Fouqnel, La Hochet'oucauld, le ménage Scarron, les Jansénistes et Port-Royal. Milon de Crotone se bat en duel, et Horalius Codes chante aux échos des douceurs f^nir Clélie. .Mais surfout les héros causent; en paix, en guerre, en prison, ils causent, galamment, spinfiieMement, de la mort, de l'éducation, des femmes, de la politesse, des lelti(>s, de toutenlin. Il y a beaucoup de sens et d'esprit dans ces conversations un peu longues, <]1ii. publiées à part, devinrent comme le manuel de la bonne société. C'est là ce qui vaut, le mieux dans l'œuvre de Mlle de Scudéry : les por-" traits, trop vantés, sont trop embellis par un art doucereux pour avoir une grande valeur ou morale ou documentaire. La longueur de tons ces romans, s'ajoutant à leur fausseté, les rend illisibles : une invention inépuisable et banale les pousse d'aventure en aventure et d'histoire en histoire, jusqu'au KK tome; et l'on letrouve partout cette impi-ovisation négligée à laquelle Malherbe avait essayé d'arraclier les écrivains. "^

En face de cette littérature galante et emphatique, \\w(^ autre se présente, triviale et bnrles(pie. Elle semble la parodie de la première, elle l'est parfois en effet, elle en raille l'excès et la fausseté : et c'est en général au même public qu'elle s'adresse; la littérature comique, picaresque ou grotcsfpie de ce temps-là fait presque tout entière partie de la littérature précieuse '. Elle n'est pas

\. Si on veut voir comment, depuis l'héroique jusqu'au burlesque, loules les laçons (lo fiiuB»er la nature s'entretiennent cl peuvent s'uiiir dans ua seul esprit, ou n'a qu'il csnmincr l'u-'uvio folle et funltiiisislo île (.^yr.'vn'* '^« Hi-rgoror.

AÏ'TAKDliS ET ÉGARÉS. - S83

nioiiiséloigoée de la nature que l'autre, même quand elle s'y oppose : olle outre la ^Mossièreté. le ridicule; elle étale la boufîonnerie ou > vnique ou brutale. Si les femmes font un peu les renchéries, les hommes, après avoir poussé les beaux sentiments et cherché le lin du fin, ne haïssent pas de rire gros, comme des ruelles ils vont lux cabarets. A leurs solides estomacs, pour les mettre en belle humeur, il faut des viandes bien épioées : dans la poésie, les 'hansons bachiques, les tableaux crûment colorés des « crevailles » i^opieuses, de la gueuserie a,près la goinfrerie. Le gai compagnon du gros comte d'Harcourt dans les tripots et dans les cabarets, Saint-Amant', y porte une verve originale et chaude : il a le sens' du trivial, parfois même du fantastique, et tel de ses sonnets a la précision vigoureuse d" une eau-forte. Il a le tempérament d'un réaliste; mais il s'obstine à convertir ses impressions de nature en préciosité spiritueile.

Dans le roman, il paraît bien que Sorel a été un bourgeois us i ;is ferme, à qui par malheur le taleûTa manqué pour failrë une grande œuvre. Il a, trente ou quarante ans avant Molière et Boileau, ^ essayé de détruire la faus.se littérature et de discréditer les senti- ' menf.s hors nature. Son Fmncion (1622j est le preiTiier de nos [■omans réalistes, où sont ""peints, en couleurs peu flatteuses, .les bas-fonds de la société, et le monde vaniteux ou servile des gens ;ie lettres; et son Berger extravagant (1627) a été pour la mode des pastorales ce que les Prédeus^i ridicules ont été pour le romanesque et les pointes. Par malheur, l'art, la mesure, le style manquent à Sorel *; et son Framion, ancêtre de Gil Blas, n'arrive qu'à être une date, norf une œuvre.

Il y a un tempérament d'écrivain plus vigoureuîi dans le Roman QSpjiqw de Scarron^^, qui, avec une verve allant parfois jusqu'à la plus dégoûtante bonffonnerie, nous représente les mœurs des comédiens nomades du temps, et les originaux ridicules de la province. Pour remplacer les coups d'épée des Cyrus et des Aronce, Scarron met à notre goût un peu trop de coups de pied; mais son récit offre, épars çà et là, ou enveloppés de fantaisie

1. Marc-Antoine de Gérard, sieur de Saiiil-Amant (15yi-lC6i), s'altacha au duc de Retz, puis au comte d'Harcourt qu'il suivit dans ses campagnes maritimes et terrestres, et dans sa mission d'Angleterre en 1643. 11 suivit en 1645 Marie de Gonza?iie en P(jlopne, où elle ollail épouser le roi l.adislas Sijrismond.

Édition : Œuvres complètes, Bibl. elzév., Paris, 1855, 2 vol. in-16.

2. A consulter : R. Roy, Elud'- sur Charles Sorel, Paris, Hachette, 1891, iu-S.

3. Paul Scairon (1610-1630), ûls d'un conseiller au Parlement, fut saisi à vinït-seiû ans d'un rhumatisme déformant, qui ne lui enleva rien de .«a gaieté. 11 épousa en 1652 Mlle d'Aubigné, \a future Mme de Maintenon. Le lioman comique est de 1651. — Édition : Œuvres compf'Hes, Paris, 1786, 7 vol. in-8. — A consulter ; p. MoriUu' Hcarroii et le Génie burlesque, Paiis, 18SS, in-8.

[m LA PRÉPARATION DES CHEFS-D'OEUVRE.

exubérante, de sérieux élémenls de comédie, des figures curieusement dessinées, la Uancune, le cabotin use et grincheux, la Happinière, le rieur méclianl, la (larouFtièie, le {)rovinciaI pariaicntiant, Hagolin, un polit bourgeois vil' et hargneux, galant et fat.

I/épopôo, elle aussi, aura sa contrc-partif, qui sera le burlesque. L'essence du burlesque, c'est le manque de convenance : faire parler les dieux et les héros comme on parle aux faubourgs, aux halles, et mettre loul le détail de la forme en ilésaccord constant avec la nature du sujet. Scarron est le grand homme du genre : rien ne vaut le Virqilc tnivesU, qui ne vaut pas grdnd'chose. On en a tro[) vanté le sens~niléraire, et l'esprit y est des plus gros; cela fatigue vite. Ce barbouillage n'a pas l'amitleur de bouffonnerie du Roman comique, ni même de Don Japhet d'Arménie. On a peine à croire à quel point ce genre du burlesque, aussi faux que i'héroïque, fut à la mode de 1648 à 1060. On mit tous les auteurs anciens en style burlesque, même Hippocrate, On fit du burlesque une arme politique dans les Mazarinades; on l'employa dans les querelles scientifiques, pour discréditer l'antimoine. On l'appliqua môme à l'édification, pour profiter de sa vogue, et les âmes pieuses purent puiser dans la « Tabatière spirituelle pour l'aire étcrnucr les âmes dévot-^s vers le Sauveur ».

Ainsi dans la poésie, dans l'épopée, dans le roman, dans le sérieux et dans le comique, toute la première moitié du sièi-lc nous fait assister à une débauche d'esprit et de fantaisie, où Finvention monstrueuse, toujours plus haut ou plus bas que la nature, s'associe à une exécution la plupart du temps hâtive, inégale, et grossière jusque dans ses finesses.

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