POÈTES ET ROMANCIERS PRÉCIEUX
Pour bien juger la préciosité, il faut la regarder comme une discipline imposée à Jé fortes natures, pleines encore de sève et de longue, grossières, brutales'. Puis la, délicatesse devenant de plus en plus intérieure et spontanée, à mesure que se brisera le ressort des âmes, et que Sf videra le rései'voir des c'nerL'ies piimitives, les formes se simplitieront, se détendront. Mais ju.squ"à la lin du siècle, en somme, la force et la fougue seront sensibles sous la politesse. Uc là précisément lexagéralion du raffinement, l'intempérance cérémonieuse des manières, l'extravagance spirituelle du langage. On ne sait pas encore marcher, on danse: et toute la vigueur du corps robuste passe dans le bras qui arrondit un salut. Tout est alors en deçà, au delà, ou au contraire de la nature : car la natuie est grossière, et-le parait la où elle ne l'est
1. C'cPl Ifi point de vue où il faut se placer pour compmiilre non sciilcmcnl la vio (le coUe époque, mais aussi la liUératuce précieuse. On ne saurait dire it quel point l'ipuorance, In grossièrelé, la brutalité étaient venues, après i|uaraiiie ans do guerre* civiles, ii la rnur et daii.s !a noblesse. Les dames, telles (|ue la ni.iniuise de Hambouillol, furent les iusiilutriees do la haute société : elle» firent de la galanterie el do la politesse les freins du leuipéramunt; elles substituèrent peu ii peu des plaisirs et des goûts intellectuels aux passions et aux jouissances brutales. Les gens «le lettres aidèrent les dames à parfaire leur œuvre : la condîlion des uns et des autres en devenait meilleure. Voyiz dans Sorel comment Krancion civilisa Cléranle aux environs de 1620. Tnus les romans, depuis d'Urfé-jusqu'ii .Mlle de Scudéry, mais surtout VAslri'e, le Cynis et la délie, sont de vrais •• romans d'éducation ». C'csl un contresens que d'y chercher, comme Cousin, la peinture du inonde réel : ce sont des manuels de civilité, et lorsqu'il s'y trouve des portraits, le rude naturel en est systî^maliqiiemcnl éliminé, et tout le tcnjpérameut qui résiste au dressage mondain.
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pas réellement. Tout est excès,. excès de grandeur ôu excès de finesse, bouisouflure ou subtilité; et l'idéal que les précieux essaient de réaliser dans leur vie eè dans leur extérieur, cehi! que fout d"abord ils imposent a la littérature, c'est l'horreur dii commun, du vulgaire, en tous sens et sans exception, le culi' obstiné de la rareté qui surprend.
Ce goût eut pour premier efîet de soumettre de nouveau lu France aux iniluences étrangères. Car le merveilleux de l'esprit se rencontrait plus facilement hors de chez nous. L'Italie, d'abord, cette fois encore, fut notre institutrice : mais l'Italie dégénérée, folle de l'artificielle beauté des concetti, dépensant tout son génie en inventions monstrueuses d'hvpeiboles, d'antithèses et de iijolaphores. l'Italie de Guarini et de Marino. Celui-ci, un Napolitain d'inépuisable' faconde , d'intelligence et de sentiment nuls, vint en France en i61o : il y publia son Adone (1623), poème allégorique et descriptif de plus de 40 000 vers i. <( Les yeux, disait-il quelque part, sont les balcons et les portes de l'àme, fidèles lénioins, vrais oracles, sûre escorte de la raison timide, et flambeaux ardents de l'obscure intelligence. Jls sont les langues de la P'''nsée, toujours promptes et adroites, les messagers parleurs <!i, muet désir, hiéroglyphes et livres où l'on peut déchiffrer lo.; S'jcrets du cœur, — vifs et purs miroirs où transparaît tout i • qu'enferment les profondeurs de la poitrine ^ », etc., etc. Dans le Tasse même, qu'on lisait beaucoup, il n'y avait que trop de brillant, de finesse, et, comme disait un peu brutalement Despréaux, de clinquant. Ces beautés spirituelles faisaient fureur chez nous, et asservissaient tout, jusqu'au vieux Malherbe, grognant et cédanl. Avec cela, les Italiens imposaient, parce qu'ils entendaient l'art; épopée, comédie, histoire, de quelque genre qu'on parlât, ils faisaient autorité : ils écrivaient selon les règles.
L'Espagne vint renforcer l'Ilalie : elle avait le même goût, l'ayant eue pour maîtresse. C'était l'Italie qui avait fait éclore chez elle dans sa mâle et âpre poésie, le conceptisme de Ledesma, Vestilo cullo de Gongora : les agudezus valaient les concetti. Mais, dans ce raffinement, l'Espagne continuait d'exprimer son génie national par les sonorités empha(i(^ues des mots, et par l'héroïque boursouflure des pensées. Cette influence fut, chez nous, plus tardive et moins universelle que celle de l'Italie. Antonio Ferez ne l'établit pas, quoi qu'on ait dit : il ne dut jamais mettre les pieds à rilùlel de Rambouillet^. Dès le début du siècle, la langue espagnole était fami-
1. L' Adone, poema del cavalier Mai'ino, Parigi, IGJ'J, in-fol. 11 osl appelé Mariai, dans le Privilège.