‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 155 sur 504 · LA PREPARATION DES CHEFS-D'OECN'RR · texte numérisé non relu

LA PREPARATION DES CHEFS-D'OECN'RR

(le sa pensf^n, où consiste son être essentiel, de l'immatérialité d. son esprit, de rexisterice de Dieu, de iVxistence du monde extérieur; rt dès lors le monde intelligible lui appartient : il n'est plus rien <\n\ puisse se dérober à la raison bien conduite; les premier-; résultais garantissent l'universelln eflicacitf' de la méthode.

La raison cartésienne se met à la place de Dieu, et compose la machine diL monde : mieux cncôTî^Ptle n'ex'pIFqiïê'pas seulement, ~ illt' i\git, car de la sciencp dépend la puissance; par son progrés, elle vaincra la maladie et la mort même. Mais la raison cartésienne, c'est la raison humaine, une, égale et identique chez tous les hommes : et quiconque par conséquent voudra appliquer comme lui son esprit, pourra se promettre le même succès. Voilà pourquoi il écrit en français, non pas en latin : le bon sens n'est pas le privilège des savants qui, au contraire, sont souvent en ces matières pins aveuglés que les autres par un taux respect des anciens, l.e préjugé de l'autorité fait moins échec à la raison chez les simples ignorants, qui jugent par la lumière naturelle.

Le Diat^ouru de la Méthode fut lu de tout le monde en effet, des femmes même. Et tout le monde y applaudit. L'opposition an cartésianisme vient des savants et des théoloeiens : les honnêtes gens se trouvèrent cartésiens du premier coup. Plus tar I, Descartes sera un maître, pour la génération suivante : mais tout il'abord, ponr sa génération, il fut souvent un « semlilable », qui avait su lire en lui-même ce que tous portafent en eux, et qui les révélait îi "eux-mêmes. C⥠ce qu'il y avait au fond Je cet esprit mondain sous les incohérences fantaisistes de la snrface, c'était un sentiment très obscur et très fort du pouvoir de la raispp : là-dessus s'appuyaient précisément la force du préjuge mondain et la tyrannie de la mode.

La philosophie de Descartes illumine fout le mouvement inlelleclnel et littéraire auquel la Renaissance a donné l'impulsion. V.Wr manifeste, en une forme abstraite et d'autant plus aisément connaissable, l'idée nouvelle qui prend ou aspire à prendre la direrlion de ce mouvement. Elle consiste essentiellement dans une conception scientifique de l'ensemble des choses, constituant la raison juge souverain du vrai, et lui proposant pour tdche de représenter par l'enchaînement logique de ses idées la liaison nécessaire dps vérités : elle fixe une méthode rationnelle pour parvenir à la certitude, écartant toute autre voie, autorité, tradition, révélation; elle espère, elle annonce que par le procédé rationnel, toute vérité sera un jour snisie, et ne fixe aucune limite aux ambitions légitimes de la science.

La vérité scientifique s'oppose ainsi à la vérité théologique, dont elie a sans doute emprunté r.ibsolne et rigoureuse iléterminalion.

Trois ouvriers du classicisme. 401

Le cartésianisme menace assurément le christianisme : par le \îëveloppement nécessaire de son principe, il produira la philosophie du XYin*-' siècle, quoiqu'elle semble l'avoir rejeté; mais elle a gardé eu effet la loi exaltée en la raison, au progrès, la passion de la recherche scientifique, la rigueur de la méthode analytique. II ne pouvait sortir du cartésianisme qu'une irréligion rationnelle.

Mais cet effet ne sortit pas tout de suite. Non seulement Descartes, par prudence, accommoda de son mieux sa doctrine à la théologie catholique : il la rassura par le soin avec lequel il sépara les domaines de la raison et de la foi. Mais, surtout, il était conduit par sa,. mélhotle ii certaines vérités que la religion aussi rek'endiquait comme siennes : un Dieu infini, parfait, une àme immatérielle, immortelle. Ainsi sa philosophie semblait se faire l'auxiliaire de la foi, et donner un fondement rationnel au dogme traditionnel et révélé. Voilà comment les premiers résultats de la méthode cartésièime en cachèrent la dangereuse essence, qui n'apparut qu'au bout du siècle. Jusque-là elle vécut à coté du christianisme, en paix avec lui, dans les mêmes intelligences; et je ne doute pas même quelle n'ait aidé pendant un temps certains esprits, tels que Boileau, à rester chrétiens. Elle les dispensa d'aller jusqu'à Montaigne. Il est à remarquer que dans le cours du xyii*^ siècle, la philosophie irréligieuse, la doctrine des libertins qui veulent faire de la théorie, c'est répicurisme de Lucrèce ou de Gassendi : or Descartes combat Gassendi.

D'autre part, les parties à la fois éclairées et austères de l'EgUse gallicane sont cartésiennes, ou inclinent au cartésianisme en philosophie : ainsi l'Oratoire, qui fournira Lami et Malebranche. Le thomisme de Bossuet sera tout imprégné de cartésianisme. Les jansénistes même sont les plus décidés cartésiens qu'il y ait. Arnauld reconnaît chez Descartes un dessein « de soutenir la cause de Dieu contre les libertins », et il écrit avec Nicole la JjO(jlque de Port-Royal. Les Méditations sont traduites en français "par le duc de Luynes, un fervent janséniste; et l'on verra qu'il ne faut pas opposer, comme on fait souvent, l'esprit de Pascal à l'esprit de Descartes.

Ainsi le christianisme, pendant le xvii° siècle, utilisa les forces de cette doctrine dont le principe était capable de le ruiner, et par là relarda l'éclosion des dangereuses conséquences qu'elle recelait : il fallut que les affirmations dogmatiques de Descartes fussent ruinées pour que l'esprit de sa méthode manifestât son énergie destructive.

11 se passa en littérature quelque chose d'analogue. Par certains côtés la philosophie de Descartes correspond exactement à l'esprit classique. L'absolue séparation de la pensée et de la matière, la

41)2 LA l'UEl'AIlATlUN DES CHEFSDUtUVllE

<1ipnité supérieure attribuée à la pensée ne pouvaient que con- (iiiucr la lilloirtliiro dans l'éliniinalioi) de la nature et dans réludc exclusive de l'iiomnio moral, l/afliruialioii (\t' l'universalité de la laison enf,'ageait à j)Oursuivre dans IVeuvre d'art aussi un objet universel, et à faire consister la pcrfeclion dans le caractère j^ônéral du sujet étudié, dans le caractère coniniuii du plaisir proiuré. De la même source se lirait aussi facilement rexolusion (lu lyrisme et de l'histoire. Knfin la mclliode cartésienne, qui tend il constituer des demoîislrations, a son analogue dans la forme oratoire, qui s'établit en même temps dans la littérature.

Mais le cartésianisme, par son caractère rigoureusement scienti- (ique, exclut l'art : il n'y a pas d'esthétique cartésienne, ou, si l'on veut, elle consiste à réduire l'art à la science, à l'y confondre. Le but de tout exercice de la pensée est le vrai : en littérature comme en philosophie, dès qu'on pense, dès qu'on paile, ce ne peut être que pour chercher ou exposer la vérité. L'esprit classique manifeste iloiic encore ici sa concordance avec le cartésianisme, lorsqu'il fait de la vérité l'objet suprême de l'œuvre littéraire, et pose comme identiques le vrai et le beau. Seulement il ne pouvait sortir du pur rationalisme qu'une littérature scientilique, une sorte de positivisme littéraire, sans caractère eslhéti(pie, réduisant l'expression à la notation poui' ainsi dire algébrique de l'idée : ni poésie, ni éloquence, ni forme d'art ; un langage sec, abstrait, logique. En un mot, on arrive d'emblée à la littérature des Perrault, des La Motte et des Fontenelle : voilà les purs rationalistes, les cartésiens do la littératuie.

Heureusement à ce courant se mêla celui de la tradition antique, et de leur mélange résultèrent rèsprlt et Jes œuv£eS-iJassiqucs. Le soin de la forme, l'idée de la beauté furent maintenus par le respect des modèles grecs ou romains : grAce à celte influence, la littérature resta un art; et l'idée il'une vérité arlistiiiue, roncrète et sensible, l'idée du vrai naturel et rrel se superposa à l'idée de la vérité scientilique. nécessairement abstraite. C'est à quoi travaillèrent tous ceux qui eurent le culte de l'antiquité; et ainsi de Konsard, par Malherbe, Balzac et même par Chapelain imalgré lininlelligence artistiipie de celui-ci) se prolongea, jusqu'à iJoileau et jusqu'aux grands écrivains, la tradition antique d'un art littéraire, qui neutralisa ou restreignit pendant le cours du siècle les effets du rationalisme dont la doctrine cartésienne est l'expression philosophique. La perfection des œuvres classiques (.onsiste jnécisémeiil à combiner les deux formules, esthétique et :cientilique, de la littérature, de façon que la beaulc de la forme laanifesle la vérité du fond.

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