LES PKÉGIEUX ET LA LANGUE FRANÇAISE
Lintiine identité de l'esprit mondain du svii*^ siècle et de l'esprit cartésien appâtait sensiblement dans la constitution de la langue. Ce fut avec une incroyable passion que la société polie s'appliqua à débrouiller, à perfectionner la langue : tous nos précieux et nos précieuses, marquis, magistrats, prélats, femmes, disputent sur le sens, le mérite, l'orthographe des mots. Écrirait-on muscadin, ou nmscardin'! Celte grave question divisa l'Hôtel de Rambouillet, comme celle de la conservation ou de la proscription du mot car, à qui Voiture gagna l'appui de la princesse Julie contre l'hostilité du. romancier Gomberville. Or, dans cette culture attentive de la langue française, l'idée directrice à laquelle obéissent plus ou moins consciemment l'es précieux, est l'effet d'un rationalisme instinctif : elle consiste à ne pas traiter les mots comme des formes concrètes, valant par soi, et possédant certaines propriétés artistiques; mais comme de simples signes, sans valeur ni caractère indépendamment de leur signification. La langue est une algèbre, il ne s'agit que de rendre les signes et les formules aussi commodes que possible à tous les usages intellectuels.
En général, les précieux se sont laissé guider parla connaissance qu'ils ont eue de l'utilité des mots, traités e.vclusiveraent comme
1. A consulter: Sumaizo, Die t. des Précieuses; Hoy; Élude sur Ch. Sorel; B.ilzan, Socrnic chrétien, X; Dissert, critiques, VI; Bouhoiirs, Entretiens d'Ariste et d'Eiiyéne (Entr. sur lu lauij.ie française); Pellisson et d'Olivel, ffist. de l'Acad., éd. Livel (les Appendices du l. Ij.
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signes abslrails des i'iées : et voilà pourquoi, eu al'linaiil la lau^ue, ils Tout rendue plus froide el moins |»iUorcs(|ue. Coniine ils laisaionl tuilier de démêler, d'analyser la iialure et les nuances des senlimeiils, ils s'occupèrent de préciser les sens dos mois, d'en délimiter l'extension, de sépaier ceux <|ui étaient voisiiiset semblaient se confondre, ils enrichirent ainsi la langue en la rendant plus hétéroy«''ne. en appliquant a des lonctions sjtéciales les lermes qui, jusque-là, se remplaçaient à peu près indin'éreranient : les synonymes reçurent des propriétés diverses, et l'on prépara ainsi de fins instruments pour enregistrer la linesse des pensées. .Mais dans tout système de signes, c'est un avantage de n'en avoir pas plus qu'il ne faut, à condition que la valeur de chacun suit constante et bien déliuie ; il importe aussi qu'on n'emploie jamais que des signes connus et convenus. De la vint qu'on ne regarda point à mettre* nombre de mots en réforme; et le dévelop|iemenl de l'énergie expressive des signes ne fit que compenser la notable réduction du matériel de la langue. l*our alléger \u phrase, on la débarrassa de l'échafaudage logique qui lélayail; les idées se lièrent par ellesmêmes, se subordonnèrent par leur ordre de présenlalion; et l'on rebuta des lermes de liaison, conjonctions et locutions conjonctives. Deux causes surtout appauvrirent la langue à l'époque précieuse. Le monde, par raison et par mode, s'affranchissait de la tradition ancienne et ne reconnaissait que l'usage actuel : ainsi tout terme suranné était absolument proscrit; il ne restait plus à la disposition de l'individu à qui il plaisait de l'utiliser. Puis le monde, par sa composition, fit souveraine la langue de la cour : le vocabulaire du courtisan fut le vocabulaire des honnêtes gens, et les vocabulaires des métiers, tous les termes professionnels et techniques, leur furent interdits.
Le résultat de ce travail fut un système de signes réduits* au nombre minimum, mais merveilleusement précis, clairs, aptes à fournir une inliuité de combinaisons; et la qualité du style sera précisément équivalente à la valeur intellectuelle de ces combinaisons. Celles que les précieux tentèrent lurent paifois heureuses; on leur doit dés locutions telles que : avoir l'iime sombre, Hrc d'une vertu sévère ou commode, dire des iimlilik's, perdre son si'ricur, fendre la presse, être brouille avec le bon sens, faire ou laisser mourir la conversation, faire figure dans le monde, etc.
La réforme de rorthografilie que certains précieux ont entreprise est une conséquence du même esprit : s'il s'agit <le faciliter l'usage et d'augmenter la clarté, rien de mieux que simplilier l'orlhograplie, et de la réduire à la prononciation actuelle. Les lettres parasites tombent; on écrira tHe pour teste, auteur pour aulheur, parêt pour paroist, induntable pour indomptable, acomodc pour
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accommode, etc. : les signes simplifiés n'en seront que plus maniables. Quo peuvent peser auprès de celle raison un scrupule dériidilion ou un respect d'artiste?
Mais u'allèrent-ils pas plus loin, et ne voulurent-ils pas se faire un jargon particulier, un système de langage conventionnel douteux seuls avaient la clef? Ils l'essayèrent sans nul doute, par goût de la distinction et par amour tle l'e^iprit. Ils se proposèrent de (( dévulgariser » la langue, et — très faussement, très dangereusement — ils prétendirent se faire un vocabulaire exquis, séparé du vocabulaire grossier iin'ils laissaient au peuple. Mais quand leurs dégoûts portent sur des mots, il est bien rare qu'ils ne s'attachent pas à certains sens des mots, pqr conséquent aux idées : et ils ne repoussent les mots iijHohles que comme signes d'idées ignobles. Là est le principe de ces bizarres proscriptions auxquelles Vaugelas eut le mérite de s'opposer : on voulait bannir face parce qu'on disait face de grand Turc, et poitrine, à cause de poitrine de veau. C'était aussi purement pour un certain emploi du signe, et non pour le signe lui-même, que la pruderie mondaine, se souvenant de Mon taigne, condamnait le mot besogne, que Balzac se refusait à bilTer de ses écrits.
Les métaphores du langage précieux ne sont pas des « images », au sens exact du mot, des réveils de sensations, mais des façons spirituelles de donner à deviner des idées. Elles ne mettent en jeu que l'esprit : ce sont, à vrai dire, non des visions, mais des rébus- Telles sont les expressions citées par Soraaize : avoir un œuf caché sous la cendre, pour dire avoir de r^sprit et n'en avoir pas la clef; Unie semble, monsieur, que vous avez des quittances d'amour, pour dire des cheveux gris. Le propre ici de la préciosité consiste à ne concevoir d'autre supériorité dans l'usage des mots que ^e détourner ou de compliquer l'expression : ce qui suppose la subtilité de l'esprit et chez celui qui parle et chez celui qui écoute. Pour tous les esprits qui ne sont pas artistes, en dehors de la précision scientifique, la beauté du style ne peut consister qu'à excercer l'intelligence par la désignation indirecte de l'objet, ou la désignation simultanée de plusieurs objets. Il y a là, dans le langage précieux, une tendance que le goût italien alors à la mode fortifie, mais qui, du reste, est contraire à l'esprit général du siècle : car elle encourage la fantaisie individuelle. Aussi cédera-t-elle bientôt, et le parler métaphorique sera vite ridicule.
Un dernier caractère de la langue des précieux est à remarquer : ils parlent comme les livres, en belles phrases littéraires. Cela est sensible dans la première génération de nos gens du monde, et cela résulte de ce que, chez eux, le langage, élégant comme tout le reste, est appris et voulu. On cause dans le style des maître?
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français et italiens, qui sont des modèles de beau langage. Ici encoro apparait l'eirorl pour disciplinei' la grossière nature. Lorsque cplte nature sera tout A fait polie, alors, mais alors seulement, la |>crfectiou ilu lanf,'ag(> pourra consister dans le sitn|)le naturel. Au moment où nous sommes arrivés, le monde en est à prendre les habitudes i(iii [)liis tard seront nature, qui ne sont encore que contrainle : d'où létuile et rapijrét dans les façons de penser et de p.irler.