‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 16 sur 504 · CARACTÈRE DE LA RACE · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE LA RACE

11 ne nous appartient pas — et il serait sans doute infructueux — de rechercher ce qui nous est parvenu du sang ou de l'humeur de nos aïeux celtes et gaulois, dans quelle mesure précise, de quelle façon la conquête romaine et l'immigration franque ont modifié le tempérament de la race, où s'étaient déjà mêlés plusieurs éléments. César et Strabon nous font un portrait des Gaulois de leur temps, où certains traits nous permettent de nous reconnaître : le courage bouillant et inconsidéré, le manque de patience et de ténacité, la soudaineté et la mobilité des résolutions, l'amour de la nouveauté, un certain sens pratique, et la pente à se mêler des affaires d'autrui pour la justice, le goût de la parure et de l'ostentation, celui de la parole et de l'éloquence, tout cela est français, si l'on veut, autant que gaulois. Mais au delà des ressemblances d'humeur, si l'on veut saisir la filiation intellectuelle, on se trouve singulièrement embarrassé. Ou les Gallo-Celtes qui habitaient .notre pays ne ressemblaient guère aux Celtes de Grande-Bretagne et d'Irlande, ou leurs descendants de France ne leur ressemblent guère. Car un abime sépare aujourd'hui le génie celtique * de l'esprit français.

Il serait aussi téméraire de rechercher dans l'éloquence et dans la poésie gallo-romaines une première ébauche du goût français. Car il s'en faut que, dans la latinité de l'époque impériale, les écrivains gaulois fassent un groupe aussi tranché, aussi caractérisé que les Espagnols et suYlotit les Africains, et l'on ne trouverait rien chez eux qui ne se rencontre fréquemment chez des Italiens ou chez des Grecs : tout ce qu'il est permis d'inférer de

1. Renan, Essai sur la Poésie des races celtiques. — Cf. aussi Beriraad, Aos ori'jivr-^, i vnl. in-8, Lfiroûr.

6 i.r. Niuii..'» Aiiiv.

la littérature f-'allo-romaiiie, c'est l'aptitude et le goût de la race pour l'exercice littéraire.

Quant aux Prancs, ce n'est pas par ce qu'ils ont mis en nous d(> l'esprit gi'rinaniqun que leur action se marque. Ils ont moins déformé qu'excité le tenijiéiament gallo-roniiiiii. Ils agirent coinnie un piiissatil réactif, ajoutant sans doute aux éléments celtique ef iatin, mais surtout les forçant à se combiner, à s'organiser en une l'orne nouvelle : en leur présence, et à leur contact, se forma, se fixa ce composé qui sera la nation française, co::iposé merveiljeux, où r<m ne distingue plus rien de {^aulois, de romain ni de tudestnie. et dont v i aflirni irait l'absolue simplicité, si l'histoire iic nous faisait assister à l'opération qui l'a produit.

Notre nation, ce me semble', est moins sensible que sensuelle et moins sensuelle qu'intellectuelle : plus capable d'enthousiasme que de passion, [)eu rêveuse, peu poétique, médiocrement artiste, et, selon le degré d'abstraction et de précision que comportent les arts, plus duuée pour l'architecture que pour la musique',curieuse surtout de iiolious intelligibles, logicienne, constructive et généralisatrice, peu in(ta{)hysicieiuie ni mystique, mais positive et réaliste jusque dans les plus vifs élans de la foi et dans les plus aventureuses courses de la pensée. Elle poursuit la précision jusqu'à la sécheresse, et préfère la clarté à la profondeur/ Parce que le moi est la réalité la plus immédiatement saisissable, la plus nettement déterminée (en a[j|)arence du moins), non par vanité seulement, elle s'y attache, elle s'y replie, et dans ce qui frappe ses sens, comme dans ce qu'atteint sa pensée, elle tend naturellement à chercher surtout . Jes relations et les manifestations du mot : n'excédant guère la portée des sens ou du raisonnement, cherchant une évidence pour avoir une certitude absolue, dogmatique et pratique à la fois, objectivant ses conceptions, et les érigeant en lois pour les traduire en faits : sans imagination que celle qui convient à ce caractère, celle qui forme des enchuinements possibles ou nécessaires, l'imagination du dessin abstrait de la vie, et des vérités universelles de la science. Race de bon sens, parce que l'intelligence, les idées la mènent, elle

r 1. II entre naturellement do la conjecture et de l'impression incontrôlable dans ce portrait, quoique j'aie essayé de le tirer des faits. J'y inodifiorais volontiers aujourd'hui quelques nuaiipos. Notre iialiim, comme sa littérature, n'est-elle pas plus sensible oncoro que sensuelle? Mais surtout je retirerais l'expression a médiocrement arlislQ ». Nos piiiiilres et noa sCLiljjteurs la démentent ; le génie artistique de la France apparaît encore mieux peut-èlro dans nos arts industriels, dans la (irûre, l'élégance et 1« fini délicats des produits qui sortent de nos ateliers. Aptitude de la race, ou culture séculaire, je l'ignore : mais l'ouvrier et l'ouvrière font très souvent en France des artistes (//' t'd.).

-2. Selon M. Romain Hulland. 'a médiocrité musicale du Fran(;aisne daterait que de l'époque classique, et n'aurait tenu qu'.H l'abandon de la culture musicale [H* éd.).

ORIGIMES DE LA LITTËRATUHK FRANÇAISE. 9

est inconstante et légère, parce qu'elle n'a guère de passions dont le hasard de ses raisonnements ne change l'orientation, elle paraît aventureuse et folle, quand ses déductions et ses généralisations la heurtent à l'implacable réalité des intérêts et des circonstances. Race plus raisonnable que morale, parce qu'elle est gouvernée par la notion du vrai plutôt que du bien, plus facile à persuader par la justice que par la charité; indocile, même quand elle est gouvernable, tenant plus à la liberté de parler qu'au droit d'agir, et encline à railler toujours l'autorité pour manifester l'indépendance de son esprit : eire a le plus vif sentiment de l'unité, d'où vient que la tolérance intellectuelle lui est peu familière, et qu'elle est moutonnière, esclave de la mode et de l'opinion, mais tvrannique aussi, pour imposer à autrui la mode et l'opinion, chacun voulant ou penser avec tout le monde ou faire penser tout le monde avec soi. Race enfin discoureuse, conteuse, sociable, tempérant par la vanité le goût des idées générales et par le désir de plaire l'àpreté du dogmatisme.

La forme dégradée du type français, c'est l'esprit gaulois, fait de basse jalousie, d'insouciante polissonnerie et d'une inintelligence absolue de tous les intérêts supérieurs de la vie; ou le bon sens bourgeois, terre à terre, indifférent à tout, hors les intérêts matériels, plus jouisseur que sensuel, et plus attaché au gain qu'au plaisir. Sa forme frivole, c'est l'esprit mondain, creux et brillant, mousse légère d'idées qui ne nourrit ni ne grise. Sa forme exquise, c'est cet esprit sans épithète, fine expression de rapports difficiles à démêler, qui surprend, charme, et parfois confond par l'absolue justesse, où l'expression d'abord fait goûter l'idée, où l'idée ensuite entretient la fraîcheur de l'expression. Enfin, la forme grave et supérieure de notre intelligence, c'est l'esprit d'analyse, subtil et fort, et la logique, aiguë et serrée : le don de représenter par une' simplification lumineuse les éléments essentiels de la réalité, et celui de suivre à l'infini sans l'embrouiller ni le rompre jamais le! fil des raisonnements abstraits; c'est le génie de l'invention psy- > chologique et de la construction mathématique^ Voilà les ressources et les dispositions principales que l'esprit français apporte pour faire sa littérature, sans parler des autres caractères qui se rapportent moins directement à cet objet : voilà les traits principaux et permanents qu'il a dégagés pendant dix siècles d'intense production littéraire. Nous les verrons apparaître successivement, groupés de diverses façons, plus ou moins distincts ou engagés dans la complexité des formes individuelles.

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