EMENTS ET DÉVELOPI'E.MENT DE LA LANGIE
Qu'est-ce donc que cette àme française, (îPtlc chose nouvelle qui se révèle dans iclle littérature naissante? c'est l'alFaire <les historiens de nous li'xpliipiei' en détail : deux mots sul'liscnt ici. 11 a fallu, pour produire cette pauvre l'orme d'embryon, il a fallu que la population galiu-celtique de la Gaule fût réduite sous la loi de Bome, qu'elle piit les mœurs, la culture, la langue de ses vainqueurs, que l'empire romain et la culture latine, formes vénéiaides et vernxmlues, tombassent eu poussière au contact, non lioslile. mais brutal, des barbares, et que les l-'rancs, lonJus dans la niasse gallo-romaine, y (l>-icrminasent cet obscur travail, d'où sortirent ces deux choses, une vace, une l(iingue française.
La langue, on la coririait. Nous n'avons ici qu'a nous représenter les principaux moments d'une évolution qui dura neuf siècles. Les trois facteurs de notii- race ont mis leur empreinte, bien inégalement, sur la langue. Uoine, après la conquête, importe chez nous ses lois, sa langue, oir plutôt ses laiigui's : elle ins4alle dans les prospères écoles, elle déploie dans 1 abondante littérature de la Gaule runiaine sa sévère langue classit|ue, ennoblie d'hellénisme,
rerlnins genres rni i,'roa)iis y sont Tobjcl de notices i;ci\oralos. — Brunol, Grammaire hixtorif/iic ilr la lam/iie fr., Massuu, 1880. — Durguy, Grammaire de la lanijue d'oil, 3' ùdit.. Paris. 1SR2; 3 vol. i,|.S».
1. E. Kn^cliwilz, /e« Plus Ancirns Monumertls de la lani/ur françaifieA'' édit., Heilbronn, 1S86; Cf. K. Bnrl-^rli ul Hoining, la /.anyni' fil In lin. fr. depuis le ix« » ju»qu'au xiv' s., Maisonneuvu, 1S87.
solidement liée par les rif^oureuses lois de sa syntaxe et de sa prosodie; elle livre à la niasse populaire le rude, instable, usuel parler de ses soldats, de ses marchands et de ses esclaves, ce latin que, dès le temps d'Ennius, la force de l'accent et de vagues tendances analytiques commençaient à décomposer. Le celtique est supplanté, repoussé au fond des campagnes, où il végète de plus en plus obscurément, perdant du terrain chaque jour, jusqu'à ce qu'il disparaisse enfin sans bruit, aux environs du vi'^ siècle. On n'aperçoit pas où en était le latin populaire quand la Gaule le reçut, ni ce qu'en firent ces bouches et ces esprits de Celtes pendant les siècles de la domination romaine : on ne peut mesurera quel point les habitudes intimes et comme l'âme de la langue celtique s'insinuèrent dans le latin gallo-romain.
Viennent les barbares, et cette brillante façade de la civilisation impériale est jetée à bas: tout ce qui fermentait et évoluait sous l'immobilité stagnante de la langue artificielle des lettrés est mis il découvert. Dès lors le travail de ta formation du français se fait au grand jour. Un jour vient où dans le latin décomposé, désorganisé, se dessine un commencement d'organisation sur un nouveau plan; un jour vient où les hommes qui le parlent s'aperçoivent qu'ils ne parlent plus latin : le roman est né; c'est-à-dire en France, le français. Les terminaisons latines sont tombées; les mots se sont ramassés autour de la syllabe accentuée; le sens des flexions s'est oblitéré, réduisant la déclinaison à deux cas. Dans sa forme indigente de langue synthétique dégénérée, l'ancien français enveloppe et manifeste déjà un génie analytique : organisme mixte qui relie les formes extrêmes, et nous aide à passer du latin, si riche des six cas de sa déclinaison, au français moderne qui n'en a pas.
L'apport des Francs est représenté par quelques centaines de mots, qu'ils ont jetés dans la langue gallo-romaine. Car, à peine maîtres du pays, ils se sont mis à parler le latin, comme l'Église, qui les baptisait. S'ils en ont précipité la décomposition, ils ne l'ont sensiblement modifiée ni dans sa marche, ni dans ses résultats.
Dans la barbarie croissante des chroniques et des chartes mérovingiennes, on voit le latin se défaire. Au vin*^ siècle le roman dpparait : trois mots répétés par le peuple du diocèse de Soissôns pendant que les clercs prient en latin pour le pape et l'empereur. Puis c'est la liste de mots du glossaire de Reichenau, ce sont < les Scvïnenis de Straslom^y (842), la Séquence de sainte Eulalie (vers 880). La langue est faite, et apte à porter la littérature. Création spontanée du peuple, elle est à son image et pour son besoin : langue de la vie quotidienne, de l'usage pratique et
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de la. sensation physique, lan^'ue de rudes soldats, de forts paysans, qui ont peu d idées et ne raisonnent guère. A mesure que la pensée et la science élarî.'issent ces étroits cerveaux et en éveillent raclivilé,ù mesuic aussi que les lettrés prennent l'habitude d'user de la langue vulgaire, la première provision de mots préparée par le peuple ne sufliia plus. On ira reprendre dans le riche fond de la latinité ce que l'on y avait d'abord laissé; et les mots savants viendront presque dès le premier jour s'ajouter aux mots populaires : de ces deux classes de mots, formés ceux-ci sous l'influence et ceux-là hors de l'influence de l'accent latin, ceux-ci par la bouche et l'oreille du peuple, et ceux-là par l'œil des scribes, de ces deux classes se fera une langue plus riche, plus souple, plus fine, plus intelleclueUe. Mais celle qui vient de naitre au x* siècle, rude et raide, toute concrète, impuissante à abstraire, a déjà la netteté, la clarté, la rajjidité, et cette singulière transparence qui, la condamnant à tirer toute sa beauté des choses qu'elle exprime, lui confère le mérite de l'absolue probité.
Dans l'âge moderne, les frontières de l'État sont k peu près les limites de la langue, et l'instrument littéraire est le même pour \e,s Français du Nord et du Midi. Cette langue nationale unique se superpose aux patois locaux, plus ou moins distincts, dégradés, ou vivaces, auxquels parfois le caprice individuel ou le patriotisme provincial rendent arliliciellemenl une existence littéraire. Il n'en était pas ainsi au moyen âge.
Comme à travers les diverses régions de l'empire romain, le latin, dans la bouche de populations ti-ès diverses, se corrompit diversement, et comme il se ramifia en tout un groupe de langues de plus en plus divergentes, en France aussi ce ne fut pas une langue qui sortit -du latin : mais, des Pyrénées à l'Escaut et des Alpes à l'Océan, s'échelonna une incroyable variété de dialectes, qui s'entretenaient et se dégradaient insensiblement, chacun d'eux ayant quelques particularités communes avec ses voisins et les reliant.
Ces dialectes se groupent en deux langues, langue d'oc et langue d'oi/, provençal et français, dont les domaines seraietit séparés à peu |)rcs par une ligne qu'on tirerait de l'embouchure de la Gironde aux Alpes en la faisant passer par Limoges, Clermont-Ferrand et Grenoble. Donc la primitive province romaine et tout ce vaste bassin de la Caionne où le premier élément de la race est fourni par un fond iniligéne de population non celtique mais ibère, d'autres régions encore, comme l'Auvergne et le iJmousin, presque la moitié de la France ne parlait pas français, et ne produisit pas au moyen Age une littérature française. Nous n'aurons pas à étudier la littérature de langue d'oc, bien qu'elle
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ait vécu surtout sur le territoire français : non plus que nous n'éludions la littérature gallo-romaine ou les écrits latins de notre moyen âge. La poésie provençale ne devra nous arrêter, comme toutes les littératures de langue étrangèie, qu'autant qu'elle aura exercé quelque influence capable de modifier le cours de la véritable littérature française.
Au nord de la ligne idéale dont on vient de parler, toute la Gaule romaine à [leu près appartient au français, un peu diminuée pourtant au Nord-Est, où les invasions barbares ont fait avancer le tudesque au delà du Rhin jusque vers la Meuse et les Vosges, et à TOuest, où les Bretons chassés de Grande-Bretagne par la conquête anglo-saxonne ont rendu au celtique une partie de l'Armorique. Les nombreux dialectes étroitement apparentés qui se distribuent sur ce territoire constituent ce qu'on appelle le français : ils se répartissenl en cinq groupes, dont les frontières ne sont pas nettement marquées : le dialecte du Nord-Est, ou picard; celui de l'Ouest, ou normand, celui du Centre-Nord, ou poitevin, celui de l'Est, ou bourguignon, enfln, au milieu, le dialecte du duché de France, le français proprement dit. Tous ces dialectes sont d'abord égaux, et souverains chacun en son domaine : ils s'équivalent comme instruments littéraires, et l'emploi de l'un par préférence aux autres dans un ouvrage révèle seulement l'origine de l'écrivain. Mais ils eurent des fortunes inégales et diverses selon la grandeur du rôle politique qui échut aux pays où ils étaient parlés.'; Le français, langue du domaine royal, s'étendit avec lui, et suivit le progrès de la monarchie capétienne ; dès la fin du XH^ siècle, les beaux seigneurs de France se moquaient de l'accent picard de Gonon de Béthune. Insensiblement l'unité politique devenant plus étroite et plus réelle, la littérature d'autre part se faisant de moins en moins populaire, Paris dut à ses rois et à son université d'être le centre intellectuel du royaume. Les dialectes frères du français furent peu à peu délaissés, et, ne servant plus à la littérature, descendirent au rang de patois, tellement avilis et dégradés, que souvent on les a pris pour du français corrompu : leur déchéance fut très insuffisamment compensée par la cession qu'ils firent au français d'un certain nombre de formes qui leur étaient propres.
La terrible croisade des Albigeois fut un grand événement littéraire autant que pohtique et religieux : elle porta d'un coup la langue française jusqu'aux Pyrénées et jusqu'à la Méditerranée. Le provençal resta le parler du peuple : mais la littérature provençale périt, pour ne ressusciter qu'après plusieurs siècles, et sans jamais reprendre son ancienne vigueur. Puis de tous les côtés, sur toutes les frontières, à mesure que les rois rattachaient de
nouveaux territoires à leur couronne, la lanpnc française faisait, elle aussi, des conqurles, disputant leur domaine avec plus ou moins de succi';s tantôt au celtique, tantôt à l'allemand, tantôt à l'italien, et tantôt au basqne : de laiif^'ue oflicielle et administrative, tendant partout A être langue de la littérature et des classes cultivées.
Il faut noter aussi son expansion hors des limites de l'ancienne Gaule, et ses con(pièlcs, parfois temporaires, en lointain pays. Pendant un temps, TAn^deterre, l'Italie méridionale et la Sicile appartiennent à la laniruc d'o'd : une riche littérature de langue française s'épanouit des deux côtés de la Manche dans les possessions des successeurs de (luillaume le Conquérant, et le Jeu île Robin et Mdrion fut écrit au xin'- sif^cle pour divertir la cour française de Naples. Même en Terre-Sainte, à Chypre, en (Ircce, le français eut un iéi:ne éphémère : et notre langue s'enrichissait en terre byzanline ou sarrasinc de monuments tels que la Chroni'jue de YUlehardouin et les Assises de Jérusalem.
Encore aujourd'hui, la langue française déborde les frontières fr.'inçaises. l'allé occii|)c, depuis les origmes, certaines régions de la 15elgii|uo et «le la Suisse ; et ces deux états ont développé, à côté de noire littérature nationale, des littératures de langue française aussi, robustes et modestes, qui, dans leur longue durée, ont eu parfois des heures brillantes '.
Dans l'époque moderne, la Révocation de l'Édit de Nantes a. jeté en Hollande un petit monde de théologiens érudits et militants, qui firent pour un temps de ce pays étranger un grand producteur de livres et de Journaux français. Les entreprises coloniales portèrent notre langue plus loin encore, l^llc s'établit au Canada et poussa de si profondes racines, qu'après un siècle et plus de domination anglaise, elle s'est maintenue dans sa pureté et dans sa dignité, ajUe même k la production littéraire. Elle s'est implantée dans nos colonies d'Afrique et d'Amérique, dont la contribution à la littérature n'est pas insignifiante, si, de là, sont venus Parny et M. Eecnnte de Lisie, sans compter Alexandre Dumas, lils d'un ninl;\lre de Saint-Domingue.
Je ne parle point d'une expansion d'un autre genre : celle où la litléralure porle la langue avec elle au lieu de la suivre, celle fpii n'sulle de l'éclat de la civilisation française et de l'influence intellectuplle exercée à l'étranger par nos écrivains. Dès le moyen âge, la séduction de nos idées et de nos écrits fait délaisser à des étrangers leur langue nationale pour la nôtre; le Florentin Brunetto Ealino, au xin"' siècle, se fera une place parmi les prosateurs français comme au xvni" le Napolitain Galiani et le Prussien Erédéric.
I Th. Cinilol, Ifiatiiirr lillrrtiirr de ta Sliiissi' rumon/ir: V. Rossel, /fstn''-'- île la littérature française, hors de France, '2' édit., 1894, jd-8.
Enfin, pour achever de caractériser le développement de la langue française, elle fera incessamment, en France même, une lente conquête, celle des proviiices, non plus du territoire mais de la pensée, conquête intérieure, et non la moindre, car c'est celle-là surtout qui l'enrichira et l'élèvera. Elle disputera au latin les matières de science haute et ardue; elle prétendra au privilège de traduire les plus graves et les plus nobles idées : histoire, morale, philosophie, théologie, science, tous les genres lui appartiendront un jour, et son extension coïncidera avec l'étendue de l'esprit français. Mais il faudra des siècles pour mener à bien cette conquête qui ne sera vraiment achevée qu'au siècle de Louis XIV.