‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 161 sur 504 · Sur Montchrétien, cf. p. i>38, u · texte numérisé non relu

Sur Montchrétien, cf. p. i>38, u

.14 LA l'HKMlKHK GKNKHATIi'N DES GRANDS CLASSIDUES.

iiuii pas celle d'Arislolo, trop dirticiic à ciiletidre, et qui. iiilerpiolce, comineiilée, déformée pai' une demi-douzaine d'Italiens el par Scalij-'er, ne melUa par accident rpi'une empreinte légère sur la trai,'éilie du xvr" siècle; elle n'aura de véritable action en France i|ii"aii \vu'" siècle, vulparisée par le petit traité de Heinsius. Mais la liadilion du moyen à^e. issue des grammairiens latins, se proiduge à travers le xvi' siècle. Donat et Diomède conlinuenl de l'au'e autorité, à coté d'Horace Des modèles el des jtréceples, on apprend qu'il laul dans une tragédie des monologues, des cliœurs, (les songes, des ombres, des dieux, des sentences, de vastes couplets, de brèves ripostes, un événement unique, historique, illustre, pathétique, un déiiunemenl malheureu.x, un style élevé, des vers, un temps qui ne dépasse pas un jour : tout cela péle-méle, sans subordinaiion ni sens intérieur. Les lliéoriciens, comme Scaliger', insisteront d'après Aristole sur la nécessité d'une rigoureuse uniié de l'action : mais le précepte est lettre morte pour nos poètes. Car ils ne savent ce que c'est que l'action dramaticpie. Elle nest ni une ni multiple chez eux, elle n'est pas. Quand Garnier amal- 1,'ame deux ou trois sujets de tragédies antiques, il ne cône |»as laclion : elle reste aussi vide, aussi nulle; le poète ne multiplie en réalité que les thèmes oratoires ou lyriques.

De fait, leur pratique correspond à leur talent : ils traitent chaque sujet comme une succession de thèmes poétiques. Chatiue situation, chaque état moral n'est pour eux qu'un motif, selon la natuie duquel ils modifient leur rhétorique, écrivant ici un discours, là une ode, ailleurs une élégie, ou une méditation, ou une suite de setitences. Ils suivent la pente de leur siècle qui s'applique avec passion à retrouver ou à créer les idées générales. Naturellement, selon les lois de l'éloquence et du lyrisme, leurs dévclopl»emenls des situations particulières et des sentiments individuels tendent à l'universel, au lieu commun : d'autant mieux que, ii'ayanl pas une idée claire de la nature propre du drame, ils sont amenés fort logiquement à le prendre comme une allégorie morale, destinée à l'instruction : pourquoi raconterait-on ces choses extraordinaire^, si ce n'est pour Vcremple'^*^

(".e|)endant telle est la force des modèles anticpies, f|u'on voit s'ébaucher une sorte de drame, palhélique, lyri(|ue, sans inlrijrue, <|ui n'a rien de commun avec le mécanisme psychologique de la tragédie du xvn'" siècle. Avec plus d'intelligence et de talent, ces jtoètes auraient créé un théâtre qui eut été la mise en action de la souffrance humaine, limage pitoyable des cas douloureux de l'Iiis-

i. Julii Cssaris Scnliffcri Poeliccs libri sqilom, in-'i, 1561 — A cODSulter : Linlilliac, J.-D. Scaliycr, fondatcurduclassicisnte(iyoui'eUe Revue, 15mai el l"jui(i 1890).

La TRAGEDIE DE JODELLE A CORNEILLE. 415

toire, la plainte émouvante des grandes victimes de la destinée. C'est ce qu'on entrevoit dans quelques parties de pièces, dans quelques scènes, dans quelques rôles, chez Des Masures, chez Jean de la Taille surtout, et même parfois chez Garnier. Mais ces rencontres sont trop rares. Il est à remarquer que le sens dramatique, loin de se développer à mesure qu'on s'éloigne de Jodelle, va satrophiant et s'effaçant : Montchrétien, supérieur par le génie poétique, n'a plus guère de ces lueurs d'invention théâtrale qu'on pouvait encore surprendre chez Garnier dans sa Bradamante, par exemple, ou ses Juives.

Une autre observation qu'on peut faire, c'est que les sujets antiques sont en général les plus froidement traités, avec le plus de rhétorique et de ])édantisme : là, en effet, l'imitation à outrance a lieu de s'exercer, et ces pièces se fabriquent par les mêmes procédés que la Francmde. Mais il y a deux autres catégories de sujets, où les poètes étaient plus libres, et contraints même à développer quelque originalité : c'étaient les sujets modernes, et les sujets bibliques. Là, en effet, on se trouvait affranchi malgré soi du joug de l'antiquité, et, comme je l'ai déjà remarqué à propos de la poésie lyrique, l'actualité vivante des sujets ou des sentiments, les passions du temps, surtout le fanatisme ou bien l'enthousiasme religieux, mettaient dans les œuvres un principe de sincérité qui les élevait. Voilà comment les œuvres les plus intéressantes de la f tragédie du xvi" siècle sont les trois David de Des Masures, le ; Saul de Jean de la Taille, les Juives de Garnier, et l'Ecossaise de r Montchrétien. Mais, à part quelques réussites heureuses, ces sujets ;': n'ont inspiré aux poètes que de l'éloquence ou du lyrisme : ils • n'ont pas réussi à leur faire créer un drame.

Encore moins y sont-ils parvenus, quand ils ont cherché des voies inconnues à l'antiquité. Sous l'influence des Italiens, ils adoptent la pastorale illustrée ])ar VAminle et par le Pastor fido, ce genre, d"essence toute descriptive et lyrique, est exactement l'opposé de ce que devait être notre théâtre national'. 11 ne put rien produire chez nous que de faux et de médiocre, hormis quelques pages sincères de Racan. La vogue du poème de l'Arioste engagea Garnier à écrire sa Bradamante, qu'il nomma trii</icomédie : œuvre hybride, à dénoùment heureux, tragique et familière, dénuée de chœurs, plus alerta et plus directe en son développement que les autres pièces du poète, mais nouveauté dangereuse, en somme, parce qu'elle tendait à dévier la poésie dramatique vers la bigarrure de l'action extérieure et romanesque.

I 1. J. Marsan, la PasloiuL dramatique en France, 1005, in-8.

4lt; LA i'HEMlblUK UÉNÉKATlUN DES GHANbâ OLA.SSlUl'bS.

D'ailleurs la Iragi- comédie ne i)ril pas d'essor avant lowii*^ siècle *.

11 n'est donc pas vrai, eu un sens, de dire que la IMéiado ail fondé la Iruf^édie Irançaise. La date de liioi, si pompeusement célébrée par Honsard et tous les amis de Jodelle, ne doit pas cUv acceptée pur la critique comme celle d'une jévoluliun dans 1 art dranialiijue. LaClcupdlre marque seulement un |)rof^rés snrl Elcilre de iJail', qui n'est (pi'une traduction, et sur le Jcphlv de buohanan, qui est en latin. Elle n'est pas davantaj^e une u'uvre de tlicalre. [ — Mais elle est originale, elle est Irançaise, elle a été jouée-, lit après elle, beaucoup d'autres tragédies et comédies, des pastorales, des trajj;i-comedies, enlin toute sorte de pièces du type antique ou italien, ont été' représentées en France, soit dans les palais et les hôtels des princes, soit dans les maisons des particuliers, soit dans les collèges, soit même comme les Mystères et les Moralités, sur des écliaiauds dressés dans les rues ou les places : elles ont été représentées par les poètes mêmes et leurs amis, ou par des seigneurs et des bourgeois, ou par des écolier.-, ou enlin par des comédiens de prol'ession.

Si beaucoup de pièces, et les plus connues, les plus littéraires, n'ont pas été jouées, ce n'est pas que les auteurs n en aient pas eu le désir et l'ambition : ils se sont résignes à imprimer, l'aule de protecteurs qui lissent les frais du spectacle Les representatioii> sont devenues rares et ont cessé de boiiue heure à la cour : les guerres civiles surtout en sont cause. Mais en province, et griu:e surtout au.K écoliers, le Ihéalre à l'anlique et à ritalienne chassa peu à peu les ain.iens genres des Mystères et des Moralités; les comédiens l'adoptèrent. C'était la nouveauté; cela llattail les lettrés; et cela n'éveillait pas les scrupules du clergé et des Parlements. J ai pu compter quatre-vingt-di.\ représentations antérieures à IGIO, et la liste pourrait encore s'allonger. Quand s'ouvre le .wii" siècle, la substitution des genres antiques et italiens aux genres français traditionnels est opérée : il n'y a que la farce qui tienne bon.

Mais la tragédie paie sadilfusion d'une diminution de délicatesse littéraire. Les lettrés avaient voulu, et faisaient encore çà et là (par e-xemplc Montchrélien), des pièces en beau style, et à peu prè~ régulières. Le gros public se moquait de la régularité et du style il exigea du nou-vcau théâtre ce qui le remuait dans l'ancien, du pathétique et du mouvement. /La tiagi;die ren»)nça à la poésie, se débarrassa des cho'urs (c'est' chose laite à peu près vers IGUO multiplia les gros effets, étala même des atrocités sur la scène. LIL

1, n C(iriiM;.-i.iii l.inrnsitr. J'/ik i'rcncli VV.tvii .//.dc/y li5r>ll('>28), 1907. J}. Ce qui buit, uulrc ciochels, u élo ajouté dtius la U« édiUon.

Page 1