DK HARDY AUX UNlTiÉS
Pendant la seconde moitié du xvi^ siècle, l'ancien théâtre fran- I .lis subsista à l'Hôtel de Bourgogne, où les Confrères de la Passion donnaient toujours leurs représentations. Hs se risquaient, malgré ledit de lo48, à jouer des mystères sacrés, déguisés parfois sous les noms nouveaux de tragédies ou de tragicoinédies : ils jouaient des moralités, des mystères profanes, histoires et romans, un Iliwn de Ihirdcaux, un Amadis, une Prise de Troie. Ils défendaient leur monopole contre les troupes nomades de comédiens, qui tentaient di' temps à autre de s'établir à Paris : aussi est-ce en province qtio s'implantèrent d'abord et prospérerait les genres nouveaux.
Mais, en la99, les Confrères de la Passion, se résolurent à cesser (l'i'xploiter eux-mt'mes leur privilège, et louèrent leur salle à des (umédiens, La troupe qui s'y installa alors, et qui, avec quelques inlerrupiions pondant les trente premières années, se fixa à rilôlel de Bourgogne, celle de Valleran Lecomte, avait à ses gages un poète parisien, AJexandreJlardy *.' Voilà, plutôt que Jodelle, le X> n d a te u r^du^ jthéàjrff e. I .^ s s ix{Mpr "(Ih'p il semble bien, que Hardy ait le premier traité les sujets antiques comme des actions drainatiques, et non comme des thèmes poétiques. C'est chez lui que commence à se définir nettement l'action tragique.
Mais on ne comiM-endrait rien au développement du théâtre liançais, si l'on s'imaginait en avoir fini avec les mystères lorsqu'on ne joue plus que des tragédies et des tragi-comédies : c'est une erreur que l'on commet souvent, quand on ne voit dans l'art
1. Alexandre Hardy, né entre 1569 et 1575, débula vers 1593, et mourut vers 1631- 1 /.i. — Édition ; E Slengel, Marburp, 1884, 5 vol, in-12, — A consulter: K. Rigal,
-' H.u.lij et te T/itldlre français, iu-8, Paris, l^-^' '■' V',,:,:f.-p frnnr.iia nvant la ji-riodfi clatsique, 1900.
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(Iramatique qu'im senro lillérairc. Avec la salle des Confrère?, les corruMlitMis avaient loué leurs déforalions : le renouvellemenl des sujets n(! porta point 'l'aUord altrinto aux trailitions scéni(pies, et Hanlv ne son^jea point à construire sa Didon ou sa Marianne autrement iju'il n'eût déroupt' une Vie tlf Suinte Catherine ou une Hif^toire d'Amadifi. Le principe de la mise en scène est le décor simultané, la juxtaposition de tons les lieux nécessaires au développement successif de T.aclion. Par exemple, pour une pièce perdue de llanly, le décorateur de la comédie note ainsi la mise > en scène : » 11 faut au milieu du théâtre un beau palais, et à un -< des côtés une mer où parait un vaisseau garni de mais, où parait j une fouime qui se jette dans la mer, et à l'autre c«Mé une belle ^ chambre qui s'ouvre et ferme, où il y ait un lit bien paré avec des draps' ». 11 pouvait y avoir ainsi cinq ou six lieux (igiirés ensemble sur la scène. Quand les lieux étaient voisins dans la réalité, l'acteur passait lentement de l'un dans l'autre : éloignés, il quittait la scène pour y entrer aussitôt. \\ix chanirements du lieu corre-pondail souvent l'écoulement plus ou moins long du temps, une lieure, un jour, un mois, une année, ou plus, selon que voniail et indiquait le poète. .Ainsi arrivait-il qu'(ui voyait, à l'acte IV de la Force du sany, une femme sur h» point d'être mère dans la scène i, et dans la scène iv la même femme accimipagnéo d'un fils de sept ans.
Hardy n'eut jamais de scrupule sur la légitimité de ces conventions, ot son théâtre est résolument irrégulier. H ne chercha pas non plus à maintenir les chmurs. Cependant, en ses jours de prétention littéraire, il se réclamait de Ronsard. Au fond, pour lui comme pour Régnier, comme pour d'.\ubigné, Ronsard, par une ilhision dont l'histoire littéraire ofîre plus d'un exemple, Ronsard était le représentant de la liberté <le l'art, du facile et fécund naturel, contre Malherbe et contre les puristes tyrans du verset de la langue. Ronsard ^^ans doute eût renié ce grossier versificateur, si peu poète, si peu artiste.
Va pourtant Ronsard aurait eu tort. Lorsqu'on voit l'irrégularité extravagante et conl'u-e, l'incohérence romanesque de la tragédie aux environs de IGÙT), on «^e rend com|)te que l'irrégularité méthodique de la tragédie de Hardy est une restauration. H revient aux sujets antiques, aux faits illustres, historiques ou légendaires; il ne donne guère ilans le rom.uiesque. Et sans abandonner encore le point de vue |tathétique tie la tragédie lyri(pie de la Renaissance, il indique, par un sûr instinct tlramatique, l'intérêt qui peut résulter d'une action animée et gradutje. (juon lise, si l'on peut,
1. Msi de Laurent Mahelol, Bihl. Nat.. Fr. 91 ."^30 '.Môm. do In Soc, de l'HiMoire do Pnris, l. XXVIlli ,• et. Rif?al, oiicr, cité, o( le Calutogue du Miiiisti'rf de lintlr. fubi, f( dei beuus-aiti pour 1 Kxposilinq unlTerielie d» 1879, Pari», 1378, p. 66 et 80.
LA TRAlil-inil-: DK JODKLLK A CORNKILLK. 419
sa Didon : le quatrième livre de VÉnéidi' y est iiitelligenimenl mis eu scène. Hien du style, ni delà poésie, ni du pittoresque de Virgile ,' ne subsiste; mais Taction, la vie, la lutte. Hardy a senti toiLt^ejaj / il dégage très justement les situations, et, dans son plat jargon, il ' fait (lire aux personnages précisément ce qu'il faut qu'ils disent. Sa psychologie, très grossière, très sommaire, est du moins naturelle et saine. Il a été un charpenterir plutôt qu'un écrivain de drames; mais il a eu le très juste instinct de ce que le théâtre classique devait être : des situations Taisant saillir des caractères. .M. Higal a conjecturé que les tragédies de llaidy étaient les (l'vivres de sa jeunesse, composées et jouées pendant le séjour de sa troupe en province.
Il semble que ces pièces, relativement sévères, aient eu du mal à s'établir sur la scène de l'Hôtel de Bourgogne, et que le poète ait dû chercher autre chose pour satisfaire son public. Ce public, très grossier et très bruyant, composé de marchands, d'artisans, de clercs, de commis, d'écoliers, de laquais et de (ilous, ce public aimait le mouvement scénique, les actions embrouillées et surprenantes : Hardy lui fournit un divertissement de son goût par ses paalorales et ses trayi- comédies ; il s'appropria ces deu.x genres dont les poètes érudits de la Pléiade lui donnaient l'idée, comme ils lui avaient donné celle de la tragédie. C'est lui qui donna ' vraiment la vie à la tragi-comcdje : il y mit tout, le romanesque rpi'il excluait de la tragédie, toute l'irrégularité qu'il y modérait, et il la lit si bien agréer de son public, par la complication accidentée des intrigues, qu'elle jjarut, avec la pastorale, jusque vers 16i-0 devoir exclure la tragédie de la scène. Exploitant les anciens èriés modernes, les poètes, les historiens, les romanciers, mais, manifestement, aimant mieux découper en scènes une action racontée, et choisir lui-même les éléments du drame, que de calr quer son œuvre sur un modèle artistement construit, sans idolâtrie érudite ni engouement précieux, indépendant de Sénèque, très affranchi des Italiens, et tout à fait ignorant des dramaturges espagnols, Hardy, avec ses six ou sept cents pièces, fut pendant une tienlaine d'années le fournisseur habituel de l'Hôtel de Bourgogne.
Il réussit à tirer le théâtre français de son obscurité, et du ' mépris où le tenaient les classes aristocratiques. Son succès engagea les poètes de la société polie à porter aux comédiens des ^ poèmes délicatement écrits. Théophile leur donna son illustre r Pijrame et TImhé (entre IGIT-IGIQ, ou l{;2i-1023). La pastorale \ française trouve alors ses chefs-d'œuvre, avec les liert/eries de » hacan ivers 1023), la Silrie de Mairct (vers 1626)', et VÀmaranthc
1. Édltlpns î Silviey éd, M^san, 1906, in-S"; Siloanire^ éd. Otto, 1890; .Ço^^om'iJç,
''i'?»» I.A iT.rMii.Hb; Uf.;>t.i',Aiiu.> in'.s unA.M-.i ..LASSIQl'ES.
(le Comhniili nnipr. lOI^I . I.a société polie suivit ses poules, le cardinal dn Hicliolieu se décinra acnaleur passiuimé du genre dnimatiquc. et les hoiuiéti's femmes commeucereiil a se risquer clu'z Its comédiens.
Alors apparaissent les rr(jlc.<), les fameuses règles des imiU's '. Eil étaient cunnues depuis longtemps des criliques eï «îes po'ïïlcS enidits. Les Italiens les avaient extraites d'Anstote, celle de l'action du moins, et celle du temps. Les Espagnols en avaient dis|tulé, Cervantes pour, Lopc et Tirso contre. En Angleterre, avant i'69'6 Philippe Si.lney d. 'Unissait le drame classique et ses trois unités. En Krance, Scaliger, Jean de la Taille les avaient indiifuées : mais en s'établissant dans la décoration des mystères, la lrag«^die les avait écarlé(!S. Hardy ne semble pas môme les sou|içonner, et il faut (|u'tdles aient préoccupé bien peu les esprits, puisque Corneille, à la date de 1620, où il écrivit Mclite, n'en avait jamais entendu parler. (]elui qui les intioduisit réellement fut Mairet, qui n'a L'uére (Taulre titre à notre souvenir. II les appliqua — à peu près — dans Silranire, tragi-comédie pastorale (1629;. En 1631, il formula la théorie classique des unités dans la Préface Aq Silranire. Enfin, en IG-H^ il (il jouer Sopkonisbe, la première tragédie régulière qu'on ait donnée.
Ces tentatives, auxquelles les comédiens de l'HoTel de Bourgogne étaient hostiles, moilié par esprit de tradition, moitié par intérêt, pour ne pas mettre au rebut tout leur magasin de décorations, furent favorisées par l'établissement d'une seconde troupe de comédiens, celle de Mondory, qui se fixa à Paris en 1629; pour se soutenir contre l'Hôtel do Bourgogne, Mondory fit accueil aux nouvf-antés. Aux environs de i(\'M), la polémique sur les unités était dans toute sa force : c'est en 1628 que Fr. Ogier écrivait pour la tragi-comédie de Schelandre, Tyr cl Sidon •*, la plus vigoureuse défense (ju'on ait faite du théâtre iirégulier : au nom de la vérité, il mainiieiit le mélange des genres, du tragique et du comique; au nom du plaisir, il autorise la dispersion de l'action dans lo temps et dans l'espace. On bataille dans les Préfaces et dans les Traid's. Chapelain a été des premiers converti aux règles : en 1635, il y convertit le cardinal. Le public semble incertain : Scudéry, qui est dans le camp d'Aristote, continue iv faire des pièces irréguliérps
l-^SS. cil. Volmtillcr. — A consulter : Bizos, /hude mr J. de Mairet, 18T7. J. Mar-ri. La pastorale dramaliqvn rn France, 1000, in-S».
1. A consulter : oiitro Hic.-il. H. Brcilinscr, len (Initias d'Arixfotc avant la Ci>/ àe Ctinnilli-, (iiMiéve, IS70, in- 1'7. Cli. Afnaiid, Etude sur la vie et /<•« a>uvre.^ de l'ailté n'Auliif/>iac. in-S, l'aris, ISS7. Briiiicliôrc, Lilmles rriltques. l. IV' (}. I.ansnn. le Théâtre claKsiquf au Icmpt d'.Mexandrf Hardy, <1ans Ilommen et Livres. ISÎtT».