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LA MÉCANIQUE ET LE STYLE

Si la psychologie de Corneille n'est pas dramatique, cela n'empêche point que peu de gens ^ient eu à un plus haut degré le sens du théâtre : car il a admirablement masqué, ou mieux, admirablement utilisé sa psychologie. La structure de ses meilleures pièces est remarquable : tant les forces, qui sont en présence, sont exactement opposées, se contrepèsent, se composent, se dévient, s'annulent, s'entraînent, avec une sûreté de calcul qui est prodigieuse. Ces jeux de caractères sont d'éi-onnants problèmes de mécanique morale. Chaque caractère est analysé, pesé, dosé, de façon à concourir dans la juste mesure à l'action totale, et dans chaque effort fait paraître tout juste la quantité d'énergie qu'il faut, ou se dispose précisément dans la plus favorable attitude.

Il y a bien de l'exagération, la formule première une fois admise, dans le reproche de raideur qu'on fait aux personnages de Corneille. Rien de plus simple que les mouvements coordonnés des

1. Et encore pourrait-on citer Wallenstein comme une preuve que Corneille n'exagère pas tant. D'autre part, ne voit-on pas de Lyonne offrir à Louis XIV de le débarrasser par l'assassinat d'un ennemi politique (cf. G. Lanson, Choix de lettres du XV/I" s., p. 325). C'est Acnic. jjoiir itons surtout, ot non selon la réalité des mœurs du temps, qu'il faut rabattre des froides liorreurs de la Irauédie politique.

liJ LA PREMIÈRE GÉNÉRATION DES GRANDS CLASSIQUES.

caractères qui s'ijpposeiïl : qu'on regarde, si l'on veut, les relations d'Attale et de Mconiôde, et rt;volulioii du caractère d'Attale, soit en lui-même, soit dans l'opinion que Niconî«'de en pn-nd. Il y a aussi du mouvement dans chaque caractère, grâce au déplacement de la volonté qui suit la laison : jo n'en veux pour exemple que Polyeucte et l'anline. et surtout cet admirable Auguste.

Mais la pièce dont l'ajustement fait le plus honneur au génie de Corneille, c'est Horace : pour tirer parti de la belle et ingrate matière qui lui fournissait Tile-Live, il a fallu que par un coup de génie il t'K, du meurtre, du crime, le point culminant du drame, i^ue toute l'action y lendit, s'y adaptât, et tous les caractères. l)e là cette si vraie et originale com[)osilion d'Horace et de (Jamille : le frère et la sœur, natures pareilles, également hrutalr-s, féroces et fanatiques, mais ap[iliquant différemment leurs amoui^ identiques d'essence; l'homme idolâtre de sa patrie, la femme iiio làtre d'un homme; et de cette différence, piofondenient vraie, va sortir le choc des deux âmes, dont le meurtre de Camille sera la résultante nécessaire. 11 y a là une puissance singulière de sens dramatique, pour tirer une tragédie, vraie, forte, émouvante cellelà et théâtrale, d'une légende épi(pie terminée en fait-divers atroce.

La forme du dialogue cornélien est une des [)arties essentielles de son génie dramatique : ce dialogue tantôt se distribue en longs couplets," d'une rare éloquence, d'un raisonnement puissant et nerveux, et traversés d'éclatantes sentences, tantôt se ramasse en courtes répliques, qui se croisent et s'entre-choqueut avecune singulière vivacité. Cette coupe du dialogue qui se poursuit en ripostes du vers au vers, est la couj)e originale ife Corneille : il ne l'a pas inventée, il se l'est appropriée par l'usage qu il en a fait. Dans les amples couplets, il s'est montré un grand orateur, awmt le goût des idées et des maximes universelles, et se plaisant à mettre en lumière la généralité plutôt que la particularité des raisons. Il suivait en cela le goôL de son temps.

Il l'a suivi, malheureusement, âus.si dans certains détails de son style. 11 ne s'est jamais déi'ait complètement île certaines délicatesses, ou de certaines e^nphases à l'espagnole. Il a usé (je dira s abusé, si l'usage déjà iVétait abus), il a usé du jargon fade de la galanterie mondaine. .\Iais on ne doit pas trop s'arrêter à ces taches. Il ne faut pas non plus s'arrêter trop à ces reproches contradictoires de déclamation et de trivialité que des critiques ont adressés à son style, non plusciu'à celui d'incorrection ou d'impropriété que Voltaire ne lui a pas ménagé. Corneille est un grand, même un excellent écrivain ^il parle la langue de son temps, qui a parfois vieilli, une lingue un peu dure, un peu tendue, admirable de vigueur et de précision. Il la^»o><sède a fond, et la manie avec

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une aisance, une habileté uniques, comme il maniait le vers : c'est un des plus éloniianls écrivains en vers que nous ayons; il semble que celte forme lui soit plus naturelle que la prose. Loin de parler de galimatias, pour quelques endroits où la construction a vieilli, ce (|u'il faut louer, c'est la netletc, la £aciiné du sT^e^oétique de Corneille.

Ce style n'a rien de plastique, et ne vise pas aux effets artistiques, sensibles, pittoresques. Il n'a mèmepas beaucoup de couleur, sinon dans" les sujets où l'imagination espagnole jette encore ses feux à travers lelangage raisonnable de l'auteur français. Mais il a la fo rce,.etun éclatjj[ite[|cctiiel, qui résulte du ramnsué de la pensée, de la justesse saisissante des mots, de la netteté logique du discours. J'ai déjà dii que Corneille avait surtout rimagrnâtioja-flaéeanique : il ne voit, et son style ne note que les forces qu'il met en action. 11 ne crée pas avec les mots, les images, les harmonies de son vers, une sorte d'atmosphère poétique où vivront ses héros; au contraire, il dessine la courbe de leur effort sur un fond neutre, qui laisse la pensée libre, et ne dérobe aucune partie de l'attention. Dans aucune tragédie romaine de Corneille, il n'y a la moitié de la couleur qu'on trouve dans Britannicus. .Son génie et son langage sont éminemment intellectuels; il ne regarde et n'enregistre que les mouvements psychologiques.

Même dans ses œuvres lyriques — il y a de belles choses dans son Imitation ou dans son Office de la Vierge — l^s qualités ordinaires du style lyrique, richesse des images, délicatesse des sonorités,-ne se rencontrent guère : là encore les éléments concrets, sensibles, pittoresques font à peu près défaut. Il reste le rythme, le rythme pur, séparé du son, dont la qualité est ordinaire; et le rythme, c'est le mouvement : le lyrisme de Corneille, ce sont des censées en mouvement, qui se pressent, s'élancent, enlèvent la stancé ou la strophe; et c'est la sensation expressive de ce mouvement abstrait que le rythme nous communique.

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